LE CONTRE-MAITRE ET L APPRENTI
Nous ne ferons aucune description de Nantes. A quoi bon? Quand nous aurions appris au lecteur que Nantes est traversé par la Loire et un chemin de fer qui occupe un côté d'une large voie, sans être séparé des passants autrement que par une grille; que cette ville possède un passage curieux, le passage Pommeraye; un tnéàtre, bâti sur Tordre de Louis XVIII; un château qui a successivement servi de prison et de caserne. L'infortuné Chalais, l'intéressante victime de Richelieu; le somptueux Fouquet, cette autre victime de l'envie, représentée par Colbert et Louis XIV; et, enfin, les victimes si nombreuses de la Terreur avec lesquelles le proconsul Carrier, trouvant que la guillotine ne fonctionnait pas assez vite, organisa ses hideuses noyades, que ses sbires farouches opéraient sur la Loire, grâce à des bateaux à soupapes, rappellent, d'une triste et sanglante façon, l'existence de prison dont nous parlons. Quand nous aurions
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ajouté que Nantes possède une belle place, décorée de la statue du fameux Gambronne, cette place porte le nom de l'immortel général de la garde à Waterloo; — quelques beaux ponts etc., etc., le lecteur saurait-il ce que Nantes était en 1822, époque à laquelle nous reprenons notre récit, en laissant dans l'ombre les faits, insignifiants du reste, qui se passèrent pendant les six années qui suivirent la mort de Jean Nivart? Non, le lecteur n'aurait tout au plus qu'une idée très imparfaite des curiosités que possède aujourd'hui la ville importante où nous le laissons pénétrer.
Nantes est presque un port de mer; aussi estce une ville animée, commerçante et essentiellement vivante.
On s'y amuse, et, en 1822, la partie de Nantes appelée la Viile-en-Bois, était généralement, le dimanche, un lieu de rendez-vous pour la jeunesse qui venait y prendre ses ébats.
A la même époque, Lindreck était déjà alors un fort village, dont la prospérité promettait de devenir florissante, grâce aux forges et aux ateliers de construction pour machines à vapeur, récemment établis dans le pays. Aujourd'hui, ces forges et ces ateliers, en raison surtout de l'extension de nos voies ferrées et de l'application de la vapeur à la navigation et à la marine, ont pris une telle importance et un si grand développement qu'ils sont une source de richesse pour le pays.
Lindreck est situé à 10 kilomètres de Nantes en-
viron, à l'embouchure de la Loire. Disons, en passant, que le hameau, composé d'habitations de pêcheurs, où Pierre était né et dont la cabane abandonnée de son père, devenue sa propriété, faisait partie, n'était situé qu'à 6 ou 7 kilomètres de Lindreck, en suivant la côte de Nantes à Lorient. Aujourd'hui, ce hameau est devenu un bourg considérable; les pécheurs qui l'habitent y vivent dans l'aisance; car, depuis qu'un chemin de fer a mis Nantes aux portes de Paris, ils ne sont plus embarrassés de leur poisson, qu'ils vendaient autrefois à vil prix, faute de moyens de transport.
C'est aux forges de Lindreck même que nous allons conduire le lecteur, par une belle journée du mois de mai 1822, à l'heure où tous les ouvriers sortent des ateliers pour prendre leur repas de midi.
Au dehors, le temps était splendide, le soleil semait partout ses joyeux rayons. Il donnait alors la vie aux plantes et à la végétation, qu'il devait, quelques semaines plus tard, calciner de ses feux. Des brises folles se jouaient dans l'air. A l'horizon lointain, l'azur des flots se confondait avec l'azur du ciel et une teinte uniforme.
La cloche de l'usine venait de sonner.
Des six longs corps de bâtiments, formant six. parallèles, sortaient des groupes d'ouvriers, tous courageux travailleurs : des forgerons , des chauffeurs, des ouvriers de la lime et du marteau, des mécaniciens, et enfin des hommes de peine.
Nouveaux cyclopes, ils portaient la modeste et honorable livrée du travail. Leurs mains et leurs visages conservaient les noires empreintes de leur pénible labeur. Tous étaient gais et paraissaient heureux, comme des gens qui sentent leur bonheur et leur avenir assurés.
On entendait encore quelques coups de marteau, retentissant à de longs intervalles, c'était la clôture de cette demi-journée de travail.
Enfin, le silence régna dans les ateliers.
Les huit cents ouvriers qu'occupait l'usine, tous gens d'ordre et surtout d'économie, s'étaient pour la plupart installés à l'ombre, par groupes de huit à dix à peu près.
Chacun d'eux, comme certains élèves de nos écoles communales, sortait son dîner d'un panier garni avec soin par une ménagère, mère, femme ou sœur.
C'était là de la vie presque patriarcale au milieu de l'usine.
Les ouvriers mangeaient et buvaient; les lazzis, mais les lazzis en patois breton, se croisaient de toutes parts; et les éclats de rire, des éclats francs et bruyants accompagnaient le bruit des mâchoires des six cents affamés et les tintements joyeux des verres et des fourchettes.
Pénétrons dans un des groupes les plus importants, celui des contre maîtres de l'usine, qui, pour différentes raisons , mangeaient ensemble.
D'ordinaire, ce groupe se composait de six hom-
mes, chaque corps de bâtiment, formant un atelier à part, obéissant à un contre maître spécial. Parmi ces hommes, il y avait deux mécaniciens, un ajusteur, deux contre maîtres des ateliers de limeurs, et enfin, le cyclope par excellence, le contre maître des forgerons, le roi du marteau, du soufflet et de la fournaise, le premier des hommes-salamandres qui, à Lindreck, travaillaient au milieu d'un brasier en feu, un enfer !
Ces six hommes, nous pourrions nous abstenir de le dire, étaient les six meilleurs ouvriers de l'usine, chacun dans sa partie. Ils avaient tous été ouvriers, avant d'être contremaîtres. A Lindreck, ils jouissaient de grands avantages pécuniaires et autres; mais aussi, outre les qualités qu'on exigeait d'eux, étaient-ils chargés d'une grande responsabilité, qui, souvent, leur créait de nombreux ennuis. Ils étaient nourris au compte de l'usine et avaient un apprenti pour les servir à table. S'ils mangeaient dehors, et sans plus de préparatifs que les autreouvriers, c'était que, dans la belle saison, la chose leur plaisait ainsi ; car indépendamment d'un logement particulier, ils avaient une salle à manger commune dans l'usine.
En 1822, les six contremaîtres étaient garçons; l'administration de l'usine s'arrangeait parfaitement de leur position de célibataires.
Le jour où nous commettons l'indiscrétion d'assister au dîner des contremaîtres, ces derniers n'étaient que cinq à table.
Le Cyclope n'était pas parmi eux.
A quelques pas, et assis comme eux sur le gazon, un jeune ouvrier déjeunait, les yeux et les oreilles tendues vers le groupe, dont il était, aux heures des repas, le très humble serviteur.
C'était toute une histoire que celle de ce jeune homme. Il est d'autant plus indispensable que le lecteur la connaisse, qu'Ange l'Ormeau — le Breton s'appelait ainsi — deviendra bientôt un des personnages les plus importants de cette histoire.
Ange l'Ormeau avait vingt deux-ans. A le voir et à en juger par l'exiguïté de sa taille, la finesse de ses traits, la délicatesse de ses membres, surtout de ses pieds et de ses mains, et la fraîcheur de son teint, on lui eût donné dix-huit ans tout au plus; on l'eût plutôt pris pour un enfant élevé bourgeoisement dans quelque grande ville, que pour le fils d'un paysan rompu aux rudes travaux des champs.
Il avait une figure si jolie, si joyeusement épanouie, une expression de physionomie si douce, que son nom, Ange, allait parfaitement à ses traits.
Il avait tiré au sort et avait été exempté du service militaire, pour défaut de taille et faiblesse de complexion.
Quant à cette faiblesse de complexion, le conseil de revision avait été généreux en trouvant ce second cas de réforme au conscrit; Ange, malgré la délicatesse de ses membres, se portait bien et
s'éta;t toujours bien porté. Il était même à supposer que, comme certaines natures tardives, Ange se développerait avec le temps et se fortifierait par le travail et l'exercice.
L'Ormeau était né dans une ferme bretonne perdue dans les bois, au milieu des genêts, des landes, et en pleine campagne.
Son père était un de ces rudes paysans, dont l'existence a quelque analogie avec celle des bêtes de somme qu'ils conduisent au labour. Ils vivent en quelque sorte rivés au sol, comme le bœuf l'est à son sillon.
Sorte de cultivateurs qui se soucient peu d'habiter une belle ferme, et d'être les locataires de belles et bonnes terres, appartenant à un riche propriétaire ; mais qui tiennent énormément à leur indépendance et à devenireux-mèmespropriétaires un jour, en ne laissant jamais échapper une occasion de s'arrondir.
Ces fourmis humaines représentent peut-être la catégorie la plus terrible des ambitieux. Cependant, quelle vie que la leur !
Un galérien est heureux auprès d'eux ! Les travaux forcés lui laissent des loisirs que ne connaît pas le pionnier dont nous parlons.
L'inventeur, l'utopiste, le chercheur, quels qu'ils soient, si tendu que soit leur esprit, ne sont jamais préoccupés par une idée aussi fixe que celle qui nuit et jour torture notre paysan.
Celui-ci ne recule devant aucun sacrifice, pour
atteindre son but. Il se surcharge de travail, lii et les siens; il se nourrit mal, lui et sa famille ; enfin, il économise la somme nécessaire à acheter la parcelle de terre qu'il convoite; mais, une acquisition faite, sa soif des terres le reprend; il ne cesse d'être son bourreau et celui de ceux qui l'entourent.
Être étrange, qui ne soupçonne pas ses défauts et ses cruautés...
Ambitieux terrible : s'il meurt jeune, les siens n'ont qu'à se réjouir de sa mort. Si, malheureusement, il est en quelque sorte bâti de fer et de granit, et qu'il parvienne à un grand âge, il fait le désert autour de lui, ses siens ont succombé à la tâche ; à sa mort, il arrive souvent que son bien, qu'il a eu tant de peine à réunir, est partagé entre des parents éloignés et peu reconnaissants.
Châtiment terrible, mais qui ne porte aucun fruit. Ce n'est tout au plus qu'une inutile leçon, perdue pour ceux qu'elle menace d'un avenir inexorable.
Ici, nous ne parlons de l'espèce qu'au point de vue de la généralité. Partout, en France, elle est à peu de chose près la même.
A Paris, ce paysan, dans un autre ordre d'idées, serait avantageusement représenté par l'Auvergnat, porteur d'eau ou charbonnier. Cet homme, lui aussi, finit pour mourir dans sa maison et sur son lopin de terre: mais c'est à Paris qu'il gagne sou à sou, en se privant et en travaillant fort, l'argent nécessaire à Tachât de l'un et l'autre.
Ici, en parlant du père d'Ange l'Ormeau, nous
avons affaire à un Breton : c'est assez dire que notre homme, notre ambitieux, était dix fois plus entêté, plus sobre, plus avare et plus âpre au travail que s'il eût été Gascon ou Champenois.
Cet homme, par le tempérament et la force de sa constitution, était de fer et de granit. Il devait donc mourir âgé, à moins d'accident.
Autour de lui, commençait à se réaliser le fait que nous avons dit. Le désert se faisait : il avait perdu sa femme, une bonne et douce créature, qui s'était tuée au travail et était morte à trente ans, pour réaliser son rêve à lui.
Notre paysan avait sincèrement pleuré sa femme, et était resté convaincu qu'il i'avait toujours rendue très heureuse.
Plus tard, il avait essayé de faire d'Ange un second lui-même; Ange, n'ayant ni les dispositions sordides, ni la force de son père, s'était, à vingt et un ans, soustrait à la domination paternelle.
— Mon père, avait-il dit à ce dernier avec autorité, en lui annonçant son intention de le quitter : les travaux et la vie de la campagne ne me sont pas bous. L'État a déclaré que j'étais trop faible pour le service militaire; je suis donc trop faible pour faire un cultivateur, selon votre manière de voir. Quant à vous, vous n'avez pas besoin de moi. Vous êtes riche, reposez-vous. A quoi bon continuer à vous tuer, comme vous le faites ?
— Riche, moi !... Me reposer, moi! s'écria Nicolas l'Ormeau avec fureur. Qui t'a dit ces mensonges malheureux ?
— Admettons que ce soient des niensongss, et qu'on m'ait trompé, reprit Ange avec douceur, et n'en parlons plus.
Il ne voulait ni se quereller ni se quitter brouillé avec son père, car il avait d'excellentes raisons pour vouloir garder le droit de revenir à la maison paternelle.
Il avait une sœur plus jeune que lui, une belle et candide enfant, sur laquelle il voulait veiller, et qu'il se proposait de marier le plus tôt possible, afin de la soustraire aux conséquences d'une vie épuisante, d'un martyre.
— Oui, c'est cela, n'en parlons plus, mais puisque tu veux me quitter, dis-moi, au moins, ce que tu veux faire? reprit le père.
— Je m'arrangerai de façon à ne pas être à votre charge.
— C'est là, à coup sur, une très belle résolution, mon fils ; mais il ne suffit pas de dire : « Je ferai »: il faut que tu me prouves que tu pourras, que tu peux déjà faire. Explique-toi donc, s'écria Nicolas l'Ormeau avec une satisfaction évidente.
— Je vais aller à Lindreck, mon père, commença Ange, sans paraître remarquer l'étonnement de celui à qui il s'adressait.
— A Lindreck ! Eh, bon Dieu ! qu'est-ce que tu y feras? s'écria le fermier.
— Jedemanderai à être employé dans les forges, repartit résolument Ange.
— Travailler aux forges! un avorton comme toi?
reprit Nicolas, qui n'en pouvait croire ses oreilles; mais, rien qu'à regarder les fourneaux, tu cuirais comme un poulet à la broche, mon pauvre garçon : tu deviens fou.
— Non pas, mon père; l'usine, j'en suis sûr, n'occupe pas des géants comme le fameux Pierre Nivart; il y a, dans les chantiers de construction, des ateliers de mécanique où l'on trouvera bien des travaux appropriés à mes forces. Je veux d'autant mieux en essayer, que je suis convaincu qu'avec de la patience et de la bonne volonté, on arrive à tout; et je puis sans orgueil me flatter d'avoir l'un et l'autre.
Ange parlait doucement, mais avec une fermeté qui dénotait un parti bien arrêté chez lui. Nicolas finit par être de l'avis de son fils.
— Au fait, dit-il, après avoir réfléchi un instant, tu as raison ; tu ne m'es pas très utile à la maison. Un garçon de ferme, solide et bien bâti, qui me coûtera moins cher que toi, car il ne sera pas difficile à nourrir et je ne lui donnerai pas de gros gages, me fera en un jour le travail que tu pourrais me faire en dix.
Aux yeux de l'égoïste et ambitieux paysan, les enfants ne sont que des machines à rapport. Tant mieux donc, s'il y en a beaucoup.
Ange prit la route de Lindreck, après avoir embrassé son père et sa sœur, et avoir dit à cette dernière, qui se désolait :
— Ne pleure pas Céleste ; je ne vais pas loin,
de Lindreck, on voit encore le clocher de notre village ; je ne cesserai donc pas de veiller sur toi, et je viendrai souvent te voir. Si je pars, c'est dans notre intérêt à tous deux.
— J'aimerais bien mieux te voir rester ici... lui avait répondu Céleste, en essayant d'arrêter ses larmes, afin d'adresser à son frère un sourire en guise de prière.
Ange fut inébranlable.
— Non, dit-il, c'est impossible, si je restais ici, notre père, tout en croyant nous faire travailler à notre bonheur, nous ferait périr pour le faire, comme notre pauvre mère; je fais ce que l'on m'adit, et je ne tiens pas précisément à ce que le digne homme achète quelques journaux de terre à la sueur de notre front.
— Il est certain...
— Que je pars, dit Ange, en interrompant sa sœur et en l'embrassant une dernière fois.
Arrivé à Lindreck, dans l'usine qui lui parut immense, Ange ne fut pas aussi embarrassé qu'on pourrait le supposer.
Il était très intelligent, mais l'intelligence n'est qu'un don. et notre jeune Breton avait des qualités autrement solides, si elles étaient plus modestes.
Il jeta un regard d'admiration sur le vaste ensemble de l'exploitation et ce court examen, en le rassurant complètement, fit naître l'espérance en son cœur et lui donna subitement un aplomb qu'il n'avait jamais eu.
— Dans une aussi grande usine que celle-ci, se dit-il, il doit y avoir de la place pour un homme quel qu'il soit. Le faible comme le fort, s'il est de bonne volonté, doit trouver à s'employer et à gagner son pain. La différence qui existe entre les ouvriers est sans doute dans le salaire qu'ils reçoivent. Allons, du courage!
Sur cette réflexion pleine de sagesse, Ange avait demandé à un ouvrier où se trouvait le bureau du directeur de l'usine.
Ce dernier, M. Cousin, un riche propriétaire, un industriel expert, jeune encore, était un homme exceptionnel dans la catégorie des parvenus. Il devait à son travail, à son intelligence et à son infatigable persévérance, la magnifique position dont il jouissait avec grandeur, mais sans la moindre fierté.
L'usine ne lui appartenait pas; il devait à son talent d'administrateur et à ses capacités en métallurgie et en mécanique de la diriger, au nom de ses associés ou pour le compte d'une compagnie d'actionnaires.
Soit qu'Ange lui eût plu à première vue, ou qu'il eût été touché de la franchise avec laquelle le jeune Breton lui avait fait l'aveu de sa position; soit encore qu'il eût deviné une haute intelligence chez le postulant, il lui répondit avec un bon sourire sur les lèvres :
— Mon ami, nous n'avons besoin de personne pour l'instant ; mais votre bonne volonté qui se
lit dans vos yeux, à l'impatience qui s'y manifeste, mérite d'être prise en considération ; je vais vous inscrire sur le contrôle des apprentis. Allez, vous comptez au deuxième atelier des machines.
Ange fut enchanté de cette réponse.
M. Cousin sonna, un ouvrier parut aussitôt. Il eut pour mission de conduire Ange à l'un des contremaîtres mécaniciens que le directeur lui désigna.
L'apparition d'Ange fit sensation dans les ateliers de l'usine. Qu'on se figure une sorte de nain impropre au service militaire tout à coup incorporé dans les cent-gardes.. .
Quelques ouvriers crurent à une plaisanterie de M. Cousin et pensèrent la continuer en prenant Ange pour leur bouffon.
Le général Tom-Pouce n'avait pas encore exploré la France; on eût entendu parler de lui à Lindreck, qu'on eût certainement donné son nom au nouvel arrivant. A défaut du nom de Tom-Pouce, on appella Ange le Maigriot.
Notre Breton qui, de son naturel, était très doux et plus patient encore, qui, sans se croire un bel. homme, se trouvait très bien comme il était, trouva fort naturelle la conduite de ses compagnons à son égard, et s'habitua facilement à leurs quolibets.
Il avait bien autre chose à faire que de se fâcher de ces plaisanteries.
Avant tout, Ange voulait apprendre ?on état:
afin d'atteindre plus promptement ce résultat tant désiré, il sut, à force de douceur, de complaisance, se gagner l'affection de ses compagnons, qui tous s'empressèrent de lui apprendre les secrets de leur métier.
C'était aussi à sa grande aménité de caractère quAnge devait d'être le mousse — on l'appelait ainsi — des six contremaîtres.
Ce poste lui valait un logement gratuit dans l'usine, quelques pourboires et l'amitié de ceux qu'il servait ; car il était impossible de connaître Ange et de vivre avec lui sans l'aimer.
Telle était la simple histoire d'Ange, telle était sa position au moment où nous pénétrons avec le lecteur dans l'usine.
Il y avait un an qu'Ange y travaillait; il était toujours apprenti, et ne gagnait rien encore. Ses compagnons avaient remplacé son sobriquet de Maigriot par celui de la Douceur, qui convenait infiniment mieux à ses dehors et à son caractère.
Le compagnonnage était alors en grande faveur ; qu'un ouvrier fut compagnon ou ne le fût pas, il était d'usage de lui donner un sobriquet. Cette coutume n'avait pas épargné l'inofïensif apprenti.
Disons encore, avant de nous lancer, toutes voiles dehors, au milieu des péripéties émouvantes de notre récit que, si Ange Ormeau avait été surnommé la Douceur, le contremaître forgeron qui, ce matin, manquait à déjeuner, avait reçu le sur-
nom significatif de la Tempête. Cet homme, c'était Pierre Nivart, alors âgé de vingt-quatre ans.
On sait à la suite de quelles circonstances Pierre, oubliant ses velléités ambitieuses et guerrières, s'était fait forgeron.
11 avait fait son apprentissage à l'usine. Comme il était alors toujours sombre et pensif, le malheureux était assiégé par ses remords et par ses souvenirs; on avait été longtemps sans pouvoir apprécier ni juger son caractère. Ses camarades, sans rien faire pour le distraire de son isolement, l'avaient plaint, supposant que la mort prématurée du père était l'unique cause des chagrins du fils.
Grâce à sa force herculéenne, à sa rare intelligence, à son âpreté au travail, à son exactitude, le fils du pêcheur, rapidement devenu le meilleur ouvrier de l'usine, n'avait éprouvé aucune difficulté à passer contremaître, quand cette place s'était trouvée vacante.
Cet avantageux changement de position, en créant à Pierre une responsabilité et des ennuis, permit à son caractère de j se révéler dans son indomptable impétuosité.
Cet homme entier n'était point fait pour le commandement.
Autrefois, son père avait craint que, s'il s'engageait, il ne fit un mauvais marin. Nous pouvons affirmer que si, dans la même carrière, les rêves de Pierre eussent été exaucés, il eût fait un mauvais officier surtout..
Pierre était passé contremaître à vingt-trois ans. Jusqu'alors, depuis cinq ans qu'il était à l'usine, on n'avait rien à lui reprocher.
Se souvenant du serment fait, en 1816, sur la tombe de son père, il s'était toujours imposé l'obligation d'y rester fidèle.
S'il était brusque parfois, il avait le cœur bon. On oubliait ses mouvements de brusquerie, qu'on attribuait à ses chagrins, et on ne tenait compte que de ses actes de générosité.
Alors il était honoré et estimé.
Mais quand Pierre fut contremaître, qu'il eut à répondre du travail d'ouvriers moins forts, moins habiles et moins exacts que lui, il fut très sensible aux reproches qu'il reçut par leur fait.
Il voulut se démettre de ses fonctions, prétendant que celles-ci n'étaient point faites pour son caractère et n'entraient pas dans ses goûts.
M. Cousin, qui le connaissait mal moralement, commit la faute de vouloir le maintenir dans l'emploi auquel il l'avait élevé.
—A quel ouvrierplus méritant que vous, donnerais-je ce poste? dit-il à Pierre, en le congédiant. Vous êtes le plus digne d'être contremaître, vous Fêtes. C'est bien.
Pierre rentra sombre et pensif dans son atelier, entourant du plus profond mystère une démarche qui lui eût fait honneur.
11 se méfiait de ses colères, et tremblait pour l'avenir.
Ces colères éclatèrent, en effet, terribles, violentes, sans motif et d'abord de loin en loin, puis elles finirent par devenir plus fréquentes, presque journalières.
L'avenir s'assombrissait.
Pierre n'avait pas un ami dans l'usine. Au contraire, on le détestait, tout en le craignant. Dans cet isolement, le caractère du contremaître devenait plus ombrageux et plus sombre.
N'eût été sa force bien connue, dans différentes circonstances, Pierre, par son emportement se fût attiré plus d'une mauvaise querelle.
Personne n'osait se mesurer avec lui.
Les plus raisonnables et les plus indulgents des ouvriers continuaient à l'estimer et à le plaindre; c'était le petit nombre.
Il est le premier à souffrir de son caractère intraitable, disaient-ils.
Si les ouvriers avaient su que Nivart avait voulu se démettre de ses fonctions, et que c'était M. Cousin qui l'avait forcé, en quelque sorte, à le conserver, peut-être eussent-ils changé de manière d'être vis-à-vis de leur contremaître; mais ils ignoraient cette circonstance, convaincus que Nivart avait postulé l'emploi, qu'il était enchanté.de l'avoir obtenu, et fier d'exercer son autorité.
De plus anciens ouvriers que lui, qui aspiraient depuis longtemps à cette place de contremaître, et dont les espérances avaient été déçues, exci-
taieutet ameutaient encore contre Nivart, qui avait été surnommé la Tempête.
Ces faits établis, il nous sera plus facile d'expliquer l'absence de Pierre à la forge.
Suivons la conversation des cinq contremaîtres, nous apprendrons ce que nous voulons savoir.
Pierre, dit la Tempête, en présence d'un danger.
Les contremaîtres devisaient, tout en faisant honneur à leur déjeuner, quand le plus ancien d'entre eux se permit cette réflexion un peu tardive :
— Mais où est donc la Tempête, qu'il ne vient pas déjeuner?
— Que t'importe? fit un autre, laisse donc cet ours où il est.
— Pierre n'a pas paru à son atelier ce matin, ajouta un troisième.
— C'est assez étrange, reprit le plus ancien, icar Pierre est l'exactitude et la ponctualité même.
— Il est si ponctuel qu'à tout instant M. Cousin nous faitdes reproches pour notre défaut d'exactitude, et nous le cite comme modèle.
— Un beau modèle, ma foi !
— Quant à moi, reprit le contremaître qui avait déjà qualifié Pierre d'ours, je crois que la Tempête
file un mauvais coton.
— Que veux-tu dire?
— J'ai entendu des rumeurs.
— On n'entend que cela dans son atelier, les ouvriers forgerons l'ont joliment sur le dos.
— C'est pour cela que j'ai dit qu'il file un mauvais coton.
— Explique-toi !
— Tous me promettez le secret ?
— Pardieu ! ce que nous en disons, c'est seulement pour savoir.
Ange ne perdait pas un mot de la conversation des contremaîtres. Au reste, ceux-ci connaissaient son dévouement et sa discrétion.
— Hier, reprit le contremaître, d'une voix contenue, la Tempête a demandé à M. Cousin, quand ce dernier a fait sa ronde dans les ateliers, la permission de s'absenter deux heures avant sa journée terminée, en lui affirmant qu'il rentrerait pendant la nuit, et se trouverait ici, ce matin, pour la reprise des travaux. M. Cousin, qui ne refuse jamais ce genre de permission, lui permit de s'absenter. La Tempête partit à l'heure convenue.
Voici ce qui se passa dans son atelier après son départ :
D'après la conversation de Pierre et de M. Cousin, qui avait eu lieu à haute voix, les ouvriers savaient que leur contremaître allait dans son
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pays, pour s'entendre, quant à la vente d'une cabane, qui lui vient d'héritage, avec un pêcheur qui lui a proposé de la lui acheter. Pierre devait, il l'avait dit, revenir dans la nuit ; il n'avait qu'un chemin à prendre : le sentier qui longe les falaises et traverse les escarpements qui forment la ligne du littoral.
Eh bien, aussitôt que Pierre eut quitté l'usine, un complot s'organisa contre lui. Les ouvriers les plus furieux montèrent la tète aux autres; ils décidèrent qu'ils devaient profiter de l'occasion pour débarrasser l'usine de la Tempête, que six d'entre eux, désignés par le sort, iraient la nuit attendre Nivart par le chemin où il devait passer, l'attaqueraient et le précipiteraient dans la mer, si faire se pouvait,
— C'est un.infâme guet-apens ! s'écria le vieux contremaître ; Pierre est souvent violent, mais il est juste et serviable à sang-froid. Depuis qu'il est ici, il n'a jamais manqué, lui qui ne dépense rien, de soutenir ses camarades malades, d'aider largement les veuves et les orphelins des ouvriers morts. lia même provoqué de bonnes mesures à prendre par l'administration, en faveur de ces derniers. C'est d'autant plus beau de sa part, qu'il n'a jamais eu besoin de personne, et sait ne pas devoir compter sur l'admiration, et encore moins sur la reconnaissance de ceux quïl a obligés. Quant à nous, plus pour nous que pour lui, car vous savez qu'il est indifférent sur bien des choses;
il a toujours soutenu et fait triompher nos droits, quand nous n'osions ni nous plaindre ni réclamer ; plusieurs fois nous avons profité des résultats obtenus par sa fermeté et ses emportements. Je me résume : Je n'aime pas Pierre, c'est avec plaisir que je le verrais quitter l'usine, mais je le répète, c'est un infâme guet-apens qu'on lui a tendu; des Lâches, des envieux ont pu seuls monter ce complot et le mettre à exécution. Quant à toi, tu devais prévenir Pierre,ou nous avertir. îsous aurions avisé.
— Mais je n'ai su le complot que ce matin.
— C'est différent. Connais-tu les coupables ?
— Non, mais personne ne manquait ce matin à l'appel, dans l'atelier de Pierre; j'en suis sur, c'est moi qui ai fait cet appel.
— Que supposes-tu, alors?
— Que le coup est fait, et que les coupables sont rentrés. Tout l'atelier des forgerons est en joie, comme si ces derniers venaient de recevoir une bonne nouvelle.
— Les lâches, s'écria le doyen.
— Alors, tu supposes que, si Pierre Nivaït est absent, c'est qu'il a été assassiûé ? demanda un contremaître à celui de ses collègues qui venait de révéler l'existence du complot homicide.
— Oui.
— Eh bien, les choses ne se passeront pas ainsi, car, ainsi que notre doyen, je suis indigné. D'ailleurs, il est de notre intérêt, dans cette affaire, de
soutenir Pierre, et de venger sa mort, s'il a succombé. Où en serions-nous, si, pour un oui ou pour un non, nos ouvriers, parce que nous ne leur plaisons pas, se croyaient le droit de nous tuer pour satisfaire leurs rancunes ou leurs vengeances? Il faut, par tous les moyens possibles, que nous découvrions les assassins, afin de les livrer aux tribunaux. Pour nous, c'est un devoir de conscience.
— Fourangeau araison, dit le doyen; je propose que sur-le-champ nous allions avertir M. Cousin de ce qui s'est passé.
— Adopté ! dirent sans hésiter les quatre autres contremaîtres.
— Ange ! appela le doyen.
— Me voici, répondit l'apprenti en se levant, et en venant se placer auprès du vieux contremaître pour prendre ses ordres.
— Va, lui dit ce dernier, t'informer si M. le directeur a déjeuné, et s'il peut nous recevoir tous les cinq. Tu lui diras qu'il s'agit d'une communication importante et pressée.
La Douceur partit et revint après une absence d'un quart d'heure.
— M. le Directeur déjeune avec un armateur de Nantes, il ne peut vous recevoir en ce moment, dit l'apprenti en rendant compte de sa mission ; mais il m'a dit qu'en faisant sa ronde, il vous ferait appeler tous les cinq. Il m'a aussi demandé pourquoi Pierre n'était pas avec vous.
— Que lui as-tu répondu?
— Que Pierre n'était pas à l'usine.
— C'est bien, reprit le doyen, nous attendrons le moment fixé par M. Cousin; quant à toi, Ange, jusqu'à l'arrivée du directeur, tu te tiendras dans la forge, — c'est par cet atelier que M. Cousin commencera sa ronde, — et tu viendras nous prévenir. Le reste nous regarde.
La cloche annonçant la rentrée dans les ateliers sonnait en ce moment. Tous les ouvriers se levèrent pour répondre à cet appel. Plusieurs d'entre e étaiexunt déjà à leurs différents postes, quand plus prompte que l'éclair, une terrible détonation se fit entendre, détonation formidable, qui retentit à plusieurs lieues au loin et fit trembler tout le terrain sur lequel l'usine était construite.
Une chaudière à vapeur venait de sauter, la partie supérieure de cette chaudière, projetée en l'air à une certaine hauteur, et renversant tout sur son passage, alla tomber, en écrasant tout sous son poids, sur un autre atelier.
De tels désastres se refusent à l'analyse.
Pendant deux minutes, le ciel fut obstrué par des nuages de fumée, que sillonnaient des jets d'eau bouillante, s'échappant des conduits rompus ; puis ce fut comme une pluie de matériaux de toutes sortes, poutres, briques, ferrements, outils, qui tomba autour du chantier, d'où ils avaient été projetés, comme soulevés par une force volcanique.
L'épouvante gagna tous les cœurs.
Tous les ouvriers s'empressèrent de fuir, sans raisonner la panique qui les dominait.
Ils se croyaient tous perdus.
Ils s'enfuirent avec la rapidité d'un flot furieux, empressés de se soustraire à la pluie meurtrière dont nous avons parlé.
C'était un affreux spectacle.
La pluie de matériaux cessa enfin, mais l'incendie commença aussitôt.
Les ouvriers, tous en proie à la plus affreuse consternation, contemplaient le sinistre, sans rien faire pour arrêter le fléau.
A l'endroit où ils s'étaient réfugiés, ils n'étaient exposés à aucun danger. En pénétrant dans l'usine entièrement envahie par le perfide élément, ils se seraient exposés à être broyés par d'autres chaudières, qui pouvaient éclater d'autant plus facilement que l'incendie prenait des proportions gigantesques.
Au reste, les secours qu'ils eussent pu donner n'eussent été que de peu d'utilité. Il était évident que l'usine serait détruite, et qu'il n'en resterait que les décombres. L'usine était isolée ; il n'y avait donc pas à faire la part du feu.
M. Cousin, si intéressé qu'il fût à la conservation de l'usine, s'etant parfaitement rendu compte des choses, n'excitait nullement ses ouvriers à s'exposer inutilement.
Entouré de sa famille et douloureusement ému,
malgré son apparente impassibilité, il assistait au désastre, à sa ruine.
Autour de lui, les ouvriers désespérés s'entretenaient avec effroi du long chômage que la reconstruction des bâtiments et des ateliers allait nécessiter.
Quel contraste, entre le tableau animé, vivant et respirant la prospérité que présentait la forge une demi-heure auparavant, et la scène de désolation et de destruction que nous venons de mettre sous les yeux du lecteur!
Tout à coup, et le premier moment d'épouvante passé, une pensée remplie d'humanité vint à l'esprit du directeur.
— Que tous les ouvriers se réunissent, s'écria-t-il, qu'on fasse l'appel, afin de s'assurer que personne n'est resté dans les ateliers. Faites vite, contremaître, pendant que les murs des ateliers sont encore debout. On pourrait peut-être pénétrer dans ces bâtiments, si cela était absolument nécessaire, pour sauver quelques malheureux.
Tous les ouvriers comprirent l'importance de la mesure ordonnée par le directeur. Ils se groupèrent aussitôt autour de leurs contremaîtres.
L'appel se fit rapidement, au milieu d'un silence solennel. M. Cousin faisait lui-même celui de l'atelier de Pierre Nivart, toujours absent.
Cet appel général des huit cents ouvriers dura à peine deux minutes.
Trois hommes étaient absents : la Douceur était du nombre.
La consternation fut à son comble.
— Il faut les sauver ! dit résolument M. Cousin. Le danger était si imminent que ces généreuses
paroles trouvèrent peu d'écho.
— Oui, il faut les sauver, monsieur Cousin, reprit une voix énergique, dont l'accent bien connu fit tourner toutes les tètes, et sans doute aussi frissonner quelques hommes.
C'était Pierre Nivart qui avait prononcé ces belles paroles.
Il arrivait, blessé à la tête, au visage, mouillé jusqu'aux os comme s'il venait de sortir de l'eau, mais toujours fort, intrépide.
On allait l'interroger sans doute. Il n'en donna pas le temps à personne et se précipita tète baissée vers les bâtiments en feu.
M. Cousin le suivit.
Quelques ouvriers venaient derrière eux.
Quand Pierre arriva au pied des murs du premier bâtiment, celui de la forge, ces murs et la toiture s'effondrèrent en partie.
Les ouvriers s'arrêtèrent. M. Cousin lui-même, malgré son courage, hésita un instant. Sa femme et ses enfants l'avaient rejoint; ils se cramponnèrent à ses vêtements et l'empêchèrent d'aller plus loin.
Quant à Pierre Nivard, il avait disparu dans un monceau de décombres, qui alimentait le gigantesque brasier.
Les flammes et la fumée l'engloutirent...
Jl est perdu ! se dirent tous les ouvriers, en ne le voyant plus.
Personne n'eut assez de courage pour suivre le généreux exemple du contremaître.
Que se passa-t-il dans l'ardente fournaise... ? Pierre ne s'en rendit pas compte à l'heure du danger. Plus tard, voici comment il raconta le fait :
— En arrivant sur le monceau de débris, je ne vis rien, la flamme et la fumée m'aveuglaient, mais j'entendis des voix qui criaient sur un ton déchirant : Au secours! mon Dieu ! au secours... ! Ces appels désespérés, ces cris jetés par des créatures affolées, me firent tressaillir de la tète aux pieds ; je ne sentais rien au milieu du feu; en ce moment solonnel les brûlures sont moins douloureuses qu'on ne le pense. Je me précipitai vers l'endroit d'où semblaient venir les cris, c'est-à-dire vers la forge, où les parois des murs étaient garnis de plaques de fer qui les rendaient en quelque sorte incombustibles.
Trois ouvriers s'étaient réfugiés dans cette partie de l'atelier, mais ils ne seraient pas restéslongtemps vivants, car l'incendie devenait tellement intense, que les plaques de fer commençaient à former une cuirasse solide, mais chauflée à blanc. Les trois malheureux, la tête perdue, ne se rendaient pas bien compte de leur position et ne faisaient rien pour échapper à la mort qui les menaçait.
Je pris dans mes bras la Douceur qui était le
plus faible, et ne dis aux autres que ces mots : « Suivez-moi ou vous êtes perdus ! » Mon arrivée avait relevé leur courage abattu, ils me comprirent et me suivirent. Je cherchai longtemps — cinq minutes peut-être — une issue sans pouvoir en trouver, le sol s'écroulait sous mes pieds, car les caves étaient en feu ; les toitures, les murailles tombaient avec fracas, les portes étaient encombrées de débris fumants ; enfin je pris le parti de marcher au hasard, et je finis par trouver un passage ; vous savez comment, puisque vous m'avez vu. Ce n'a pas été plus difficile que cela, l'affaire d'un mauvais quart d'heure à passer...
Si nous avons reproduit le récit de la Tempête, c'est que nous l'avons trouvé héroïque dans sa touchante, naïve et modeste simplicité. Que de modestie, dans cette éloquente peinture ! Pierre ne parle pas du danger qui le menaçait.
Dans sa narration, on retrouve cette même grandeur d'àme, qu'il avait déjà mise à offrir sa démission au directeurde l'usine, dès quïl s'était aperçu que ses fonctions ne pouvaient se concilier avec son caractère.
Mais ce récit, Pierre Nivart n'avait pu le faire qu'une heure après être sorti de l'incendie.
Dépeignons en deux mots cette sortie.
Les ouvriers, un instant électrisés par l'exemple de la Tempête; s'étaient rapprochés du foyer du désastre, sans cependant oser s'aventurer dans le brasier.
Les plus braves se contentaient de dire:
— Si on savait où ils sont, on se risquerait à aller à leur secours, mais que faire dans le doute..?
Et tous les assistants gardaient une prudente immobilité. L'imminence du danger paralysait tous les courages ; et personne ne songeait à accroître le nombre des victimes en s'exposant inutilement. Cependant, l'anxiété la plus cruelle était peinte sur toutes les physionomies. Les regards interrogeaient, pleins d'épouvante, l'incendie. Ce moment de cruelle attente dura un quart d'heure, ainsi que le dit Pierre dans son récit.
Quel quart d'heure !
A chaque seconde, les ouvriers s'attendaient à voir s'abîmer les derniers débris encore debout des bâtiments parallèles. Chacun retenait sur ses lèvres un cri d'angoisse, tout prêt à maudire le sinistre événement.
Tout à coup, ils aperçurent Pierre Nivart, qui sortait du brasier ardent, portant un des hommes et suivi des deux autres.
Un cri de joie s'échappa de toutes les poitrines : une immense clameur ! Tous les bras se tendirent vers le groupe, qui, à travers mille dangers et pour ainsi dire en face de la mort, d'une mort horrible, tentait, guidé par Pierre Nivart, une descente difficile, afin de gagner l'emplacement où les autres ouvriers étaient en sûreté.
Pierre et ses infortunés compagnons arrivèrent enfin au milieu de leurs camarades. Il était temps.
Blessés grièvement, ils s'évanouirent et furent aussitôt l'objet des soins les plus attentifs et les plus empressés.
Vers le soir de la même journée, M. Cousin, qui avait fait installer les quatre blessés dans un appartement de son habitation particulière échappé à l'incendie, vint visiter Pierre et ses camarades.
C'était surtout au premier qu'il avait à parler.
Il tenait à éclaircir un fait qui lui paraissait obscur : celui de la subite apparition de Nivart, dans un état et une tenue qui ne pouvait qu'éveiller de sinistres soupçons. La curiosité de M. Cousin était d'autant plus vive et légitime, que les contremaîtres lui avaient avoué ce qu'ils savaient du complot tramé contre Pierre, dans l'atelier des forgerons.
— Pierre dit-il, — au contremaître, après s'être informé de l'état de sa santé, — je viens vous demander un aveu: me promettez-vous d'y répondre avec franchise ?
Cette demande de M. Cousin fit froncer les sourcils à l'irascible contremaître.
Pierre était emporté, mais il ne savait pas garder rancune de ce qu'on pouvait lui faire. Une idée de vengeance était incompatible avec son caractère tranchant. Il avait réfléchi aux événements de la nuit, et il avait pris la noble résolution de couvrir ces événements du plus impénétrable mystère, afin de ne pas impliquer plusieurs ouvriers qu'il avait reconnus, et parmi lesquels se
trouvaient plusieurs pères de famille, dans une affaire grave, qui eût eu pour résultat inévitable d'ouvrir aux coupables les portes du bagne.
— Le bagne ! s'était-il dit, moi aussi j'y serais si les hommes savaient ce qui s'est passé entre mon père et moi, dans cette affreuse soirée du mois de juillet 1816. Je dois donc être indulgent pour les autres.
Si je veux rester contremaître, c'est à moi de changer de manière d'être envers mes ouvriers, je les malmenais : ils ont essayé de se débarrasser de moi, ils ont bien fait. Décidément, il faut que je dompte mes colères...
— Que voulez-vous dire, M. Cousin? demanda Pierre au directeur, en feignant la surprise.
— Hier, vous êtes allé chez vous ? commença M. Cousin.
— Oui.
— Vous êtes revenu la nuit ?
— Je ne pouvais faire autrement.
— Par le chemin qui longe la côte ?
— Je n'en avais pas d'autre à prendre.
— Sur ce chemin vous avez été attaqué?
— Qui vous a dit cela, monsieur Cousin? s'écria Pierre Nivart avec vivacité.
— Je le sais, reprit le directeur; vous avez été attaqué par six hommes, je devrais dire par six ouvriers de votre atelier; car je connais le complot tramé contre vous.
— C'est faux ! protesta Pierre Nivart avec énergie.
Ceux qui vous ont renseigné vous ont trompé, monsieur Cousin. Voici ce qui est arrivé : la nuit était sombre, je suivais le petit sentier que vous connaissez, et qui traverse un terrain nu et aussi aride que ie sentier lui-même. Pressé de rentrer, ie voulus abréger la distance à parcourir, en suivant à travers champs la ligne droite, et en me dirigeant vers les lumières de l'usine que je voyais briller au loin. Sans m'en apercevoir, j'arrivais à un abime, une sorte de crique, d'échancrure que forme la falaise, à cinq cents pas d'ici.. Arrivé sur le bord du précipice, le pie 1 me manqua et je roulai, d'une hauteur de quarante pieds au moins, dans la mer hérissée partout de rocailles anguleuses. Les rochers m'ont fait quelques blessures, et le flot mourant de la marée montante m'a à moitié submergé. Ce matin, des pêcheurs m'ont recueilli, et dès que je me suis senti en" état de marcher, je suis revenu à l'usine.
— Pour y accomplir un nouvel acte de dévouement, dit M. Cousin, en attachant un regard scrutateur sur Pierre.
— Je n'ai fait que mon devoir, répondit ce dernier, Cet acte de dévouement, que vous exaltez tant, sans votre famille, vous l'eussiez accompli aussi bien que moi; et vous êtes marié; vous avez des enfants; huit cents ouvriers ont besoin de votre intelligence pour vivre, tandis que moi, je n'ai ni parents ni amis et ne suis utile à personne. Est-ce bien la peine de faire tant de bruit pour quelque^
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blessures et quelques contusions, dont je ne me sentirai plus dans deux jours!
— Laissons l'affaire de l'incendie, reprit M. Cousin, un rapport sur votre belle conduite a été fait à l'autorité, c'est tout ce que je pouvais faire.
— Et c'est beaucoup de peine que vous avez pris, et dont je vous remercie.
— Ne diminuez point la grandeur de votre dévouement. Mais revenons aux événements de cette nuit.
— Sur ce point, je vous ai dit la vérité.1
— Non.
— Eh bien, quoi qu'il en soit, dit la Tempête avec humeur, vous ferez ce que vous voudrez, je ne vous répondrai rien que ce que je vous ai déjà répondu.
— Vous avez tort, Pierre.
— Pourquoi'?
— Il va six assassins parmi les ouvriers de l'usine.
— Je n'en sais rien.
— Je les connais, répliqua M. Cousin, et je puis affirmer que les deux hommes à qui vous avez sauvé la vie ce matin, en la sauvant à la Douceur, étaient du nombre des hommes qui vous ont attaqué cette nuit. Sachant que l'affaire s'ébruitait et que j'étais décidé à poursuivre le5 coupables, afin de faire un exemple nécessaire, et de ne point laisser mes contremaîtres exposés à des tentatives d'assassinat de la part des ouvriers, et cela parce qu'ils
remplissent bien leurs fonctions, ces deux hommes étaient rentrés dans l'atelier, avant les autres, afin de faire disparaître un marteau ensanglanté qui avait servi à vous frapper.
— D'abord, je ne remplissais pas bien mes fonctions, dit Nivart; je suis très violent; la colère me monte à la tète sans que je m'en aperçoive. Une fois en colère, je ne me connais plus. C'est dans ces tristes moments que j'ai maltraité quelques ouvriers. Je le regrette, aussi ne rentrerai-je pas comme contremaître dans l'usine.
— Cette explication neme suffit pas, reprit l'opiniâtre directeur. Il faut je vous le répète, que la justice ait son cours. A quelle extrémité n'en serais-je pas réduit, si j'étouffais une telle affaire? Demain, mes contremaîtres seraient le jouet de leurs ouvriers. Et en effet, qu'oseraient-ils dire ou faire à des gens qui auraient présent à la mémoire le souvenir de l'attaque dont vous avez failli être victime? Écoutez, Pierre, si personne ne connaissait cette affaire, certainement je consentirais à ce qu'elle fût étouffée; mais, je vous le déclare, personne n'en ignore un seul détail, et l'épouvante qui s'est emparée des employés supérieurs peut les obliger à se retirer de l'usine. D'un autre côté, en présence de l'impunité où s'arrêterait l'insubordination des ouvriers? 11 faut donc que vous soyez franc, Nivart, que vous me disiez la vérité. Votre générosité, en pareil cas, serait une faute qui, plus tard, aurait pour moi, pour vos collègues, pour les
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ouvriers eux-mêmes des résultats déplorables. La Tempête, quoique rien ne pût le faire changer de détermination, avait attentivement écouté M. Cousin.
— Monsieur, lui dit-il. je comprends toute la justesse et toute la portée des observations que vous venez de me faire; mais, je vous le répète, je vous ai dit tout ce que j'avais à vous dire, et rien ne saurait m'obliger à en dire davantage* Cependant, si j'admets un instant que vous êtes bien informé, que les choses se sont passées comme vous le supposez, voici ce que j'en conclus :
— Que vous vous exagérez beaucoup l'importance et surtout les conséquences que les faits peuvent avoir. Un contremaître exerçait ses fonctions avec une insupportable tyrannie, les ouvriers ont, par un moyen violent, — le seul qui s'offrit à eux, — cherché à se débarrasser de lui; est-ce une raison pour que les autres contremaîtres , faisant consciencieusement leur métier, tremblent devant les ouvriers? En est-ce une pour que ces mêmes ouvriers s'insurgent contre une autorité justement instituée, afin de réglementer un travail qui les fait vivre? Non, monsieur, le fait dont vous parlez aurait-il eu lieu, que ce serait un acte isolé, sans importance et même en dehors des moeurs et du caractère de ceux que vous employez. J'eusse été attaqué, frappé, comme vous en êtes convaincu' qu'après avoir sauvé la vie à deux de mes agresseurs ce matin, comme vous le prétendez, je ne
consentirais jamais à les impliquer dans une affaire dont, pour eux, le dénoûment pourrait être le bagne; surtout si le bagne devait faire des veuves et des orphelins.
Après une déclaration si formelle, M. Cousin dut quitter Pierre, sans conserver aucune espérance de le faire changer de résolution.
En s'éloignant, il se demandait ce qu'il devait le plus admirer de la générosité de Nivart, ou le plus déplorer de ses emportements; car il était convaincu que les rapports qu'on lui avait faits étaient exacts.
En effet, M. Cousin disait vrai, en affirmant que Nivart avait été attaqué, frappé, jeté à la mer, et qu'ensuite, n'écoutant que ses généreux instincts, il avait sauvé des flammes deux des hommes qui lui avaient tendu l'infâme guet-apens auquel il avait failli succomber.
Pierre garçon de ferme
. Hu:t jours s'étaient écoulés depuis l'incendie de la forge, Pierre Nivart et Ange l'Ormeau causaient ensemble, en marchant le long de la mer. Ils étaient presque rétablis desblessurcs qu'ils avaient reçues ; quelques jours de convalescence encore et ils seraient en état de reprendre leurs travaux. Mais le travail était suspendu pour longtemps à
Lindreck. Les bâtiments de l'usine avaient été presque complètement détruits; les débris qui avaient résisté à l'incendie ou à l'explosion avaient eux-mêmes été abattus afin de ne point gêner les architectes pour le tracé des nouvelles constructions.
Ces constructious devaient être gigantesques. Les ouvriers, disait-on, ne pouvaient guère espérer y être installés avant six mois.
Malgré une enquête minutieuse, les causes du sinistre étaient restées un secret comme cela arrive toujours en pareil cas.
C'était sur cette suspension des travaux que roulait la conversation d'Ange et de Pierre, qui, après huit jours de souffrances et d'intimité, étaient devenus bons amis.
Ange était doué d'une nature trop délicate et trop franche pour ne pas être infiniment reconnaissant de la vie qu'il devait à Pierre. Pierre, qui n'était aimé de personne, ressentait trop le besoin de s'attacher à quelqu'un ou à quelque chose pour ne pas aimer Ange, dont la faiblesse réclamait des attentions et pouvait avoir besoin d'être protégée à chaque instant.
Tous deux, au reste, s'étaient appréciés récipro'quement; seulement, Ange, exempt de défauts, ne s'était pas aperçu de ceux de son ami.
Gomment pouvait-il en être autrement, si l'on songe que le jeune Breton ne cessait de se faire ce raisonnement ?
— « Je serais mort dans l'incendie, que c'eût été un petit malheur ! On ne meurt qu'une fois, et je ne tiens pas plus qu'un autre à la vie. Mais que serait devenue ma petite Céleste, cette pauvre fleur que j'ai élevée et que j'aime bien plus que la vie et le reste? Que serait-elle devenue avec un père comme nous en avons un, qui donnerait ses enfants pour un arpent de terre? Décidément, Pierre a bien fait de m'arracher aux flammes; c'est grâce à lui que ma sœur m'a encore pour la protéger. Aussi Pierre me demanderait ma vie que je la lui donnerais. Qui sait?., peut-être pourrai-je lui être utile un jour.. « On a souvent besoin d'un plus plus petit que soi.. » Je ne sais où j'ai lu cela, mais je l'ai bien retenu, c'est comme gravé dans ma mémoire. »
Pierre et Ange marchaient l'un près de l'autre ; le temps était beau, la mer calme. Tout à coup Nivart laissa tomber la conversation, son regard pensif et voilé par une larme était fixé sur l'humide horizon de la pleine mer.
Ange, étonné de ce que le géant ne lui répondait pas, le regarda, et fut fort étonné de voir -couler une larme sur la belle et énergique figure du contremaître. Il le laissa pourtant à sa muette et douloureuse émotion, car il était évident pour lui que son ami souffrait.
Ce silence dura un quart d'heure environ.
Tout à coup, Nivart fit un brusque mouvement, serra son épaisse moustache entre ses dents, afin
sans doute de boire la larme qui y était restée et murmura :
Ces souvenirs me tueront.
— Quels souvenirs ! demanda Ange l'Ormeau, de plus en plus étonné.
— Que t'importe ? répondit brusquement le contremaître.
Il craignait d'en avoir assez dit à Ange, pour que celui-ci put pénétrer son terrible secret : celui d'un parricide.
— Oh! Pierre, dit Ange avec une extrême douceur, ne t'emporte pas. Si je t'ai demandé la confidence de tes secrets, c'est par amitié pour toi, et afin de partager tes peines, puisque tu souffres ; mais, si tes chagrins sont de ceux qu'on ne confie à personne, admets que je n'ai rien dit, et n'en parlons plus.
— Tu as raison, Ange, dit Nivart avec plus ne calme; pardonne-moi ma brusquerie, et revenons à ce que tu disais.
— Je te demandais ce que nous allons faire ici, maintenant que nous sommes guéris, et que les travaux manquent.
— Dame! répondit Pierre, je ne sais pas trop. Te serait-il désagréable de vivre quelque temps en rentier?
— Vivre? demanda l'Ormeau et avec quoi?
— J'ai des économies, répondit Pierre. Est-ce que tu crois que Nivart le contremaître était un homme à s'endormir sur l'enclume, le marteau à
la main? J'ai douze cents francs à la caisse d'épargne.
— Il faut les y laisser, dit Ange.
— Plaisantes- tu? reprit Nivart avec gaité. Et comment jouerions-nous au rentier? Ne sais- tu pas, mon cher petit l'Ormeau, que je serais heureux de te faire visiter les environs de Nantes, et de faire de compagnie un bout du tour de France ? Nous irons à Angers, à Saumur, à Tours et reviendrons par Poitiers, Angoulème, Bordeaux et la Rochelle. Sois tranquille, pour un ouvrier comme moi, il y a de l'ouvrage partout, je travaillerai suffisamment pour que notre magot n'ait pas trop à souffrir des frais de notre voyage.
— Ce serait un grand plaisir pour moi de l'entreprendre, surtout avec toi, reprit Ange, mais il m'est impossible de quitter le pays.
— Tu me laisseras partir seul ? demanda Nivart d'un ton peiné.
-T- Il m'est impossible de faire autrement.
— Explique-toi ?
— Tu sais que j'ai une sœur.
— Oui, dit Pierre, ta petite Céleste, que tu aimes -tant, rien d'étonnant à cela; c'est toi qui lui as
servi de mère.
— Et puis, elle est si bonne, si jolie ! dit Ange avec une sorte d'admiration.
— Il est certain que si elle te ressemble, c'est tout simplement un petit ange ; tu sais, je ne dis pas cela pour égratigner ta modestie, et te faire
rougir, ajouta Pierre, mais je ne vois pas en quoi ta sœur peut être un obstacle à ce voyage. Que diable, elle n'est plus au biberon, ta sœur, et peut marcher toute seule.
— Non, mais mon père ?
— Ton père, mon cher, n'est pas un ogre aussi redoutable que tu veux bien le dire. 11 ne mangera pas ta sœur, après tout.
— Non, mais écoute-moi ; aux yeux du père l'Ormeau, l'homme a une qualité supérieure à toutes les autres : l'argent.
— Je comprends cela; il aime l'argent parce qu'il permet d'acheter de la terre, et il aime la terre parce qu'elle rapporte de l'argent, dit Pierre en riant toujours ; car il ne voyait rien de sérieux dans les alarmes de son ami.
—Précisément, dit Ange d'un ton convaincu, mais mon père, avec ses deux passions pour la terre et l'argent, serait bien capable de faire le malheur de ma sœur.
— Que dis- tu?
— Dame, s'il la mariait en mon absence, avec un homme que je connais et qui, j'en suis convaincu, rendrait la pauvre enfant infiniment malheureuse.
— Mais Céleste n'a que seize ans, observa Pierre.
— Une belle raison, pour des gens qui tiennent à conclure une affaire.
— Diantre ! ça se complique.
— C'est comme ça, mon bon Pierre, fit Ange; et je sais, par Céleste, que mon père a déjà donné,
au sujet de ce mariage, sa parole à l'homme dont nous parlons. Tu vois donc hien que, si je veux protéger ma sœur, je ne puis partir avec toi.
— Le nom de l'homme ? dit Pierre.
— Un homme taré, mais riche, répondit Ange.
— Son nom ?
— A quoi hon ?
— Je t'en prie.
— Tu me promets au moins de ne te porter envers lui à aucun mauvais traitement, qui puisse t'attirer une mauvaise affaire ?
— Je te le jure.
— Eh bien, cet homme, c'est Jacques la Boucherie, dit Chien-couchant.
— Jacques la Boucherie ! s'écria Pierre eto. s'arrêtant brusquement.
— Oui, mais qu'as- tu ? demanda Ange avec anxiété.
Pierre était pâle ; il tremblait comme dans ses accès de fureur. Si sa colère était sourde, elle ne devait être que plus terrible.
Ce nom de Jacques la Boucherie, l'homme qu'il avait pris pour son père, et qu'il avait sauvé de la mort, en 1816, avait réveillé tous ses souvenirs, tous ses remords.
Quels souvenirs ! quels remords !
— Rien, fit Pierre, après s'être remis de sa passagère émotion.
— Tu hais cet homme, Nivart? dit Ange.
— Oh ! oui, si tu savais...
— Tu te rappelles ce que tu m'as promis V
— De ne lui faire aucun mal, sois tranquille ; je tiendrai ma promesse.
— Bien.
— Mais je te jure que Jacques la Boucherie n'épousera jamais ta sœur.
— Explique-toi?
— Doublons le pas, dit Pierre, je t'expliquerai cela en marchant.
Les deux amis accélérèrent leur marche.
Pierre reprit la parole avec animation :
— Oh ! je brûle d'arriver chez ton père, depuis que je connais ses intentions !
— Mais qu'y vas-tu faire, demanda Ange que l'empressement de Pierre d'arriver à la ferme effrayait.
— Ton père, reprit Pierre, est prévenu de notre arrivée ?
— Tu le sais bien, je lui ai écrit pour lui parler de l'incendie de la forge, et lui dire que j'avais failli en être victime : que, sans toi, j'étais perdu. Il m'a répondu que, si je voulais, je pouvais venir passer quelques jours chez lui pour me remettre, et que ce serait avec plaisir qu'il ferait ta connaissance, un verre de cidre à la main et un bol de Plipp sur la table ; ce sont ses propres expressions. Je t'ai fait voir sa lettre, et nous sommes partis; ainsi, il nous attend.
— Et bien, dit Pierre, ce désir de ton père à faire ma connaissance, l'envie, je devrais dire le déses-
poir, que ta sœur éprouve à épouser un homme comme la Boucherie m'inspirent une idée.
— Voyons ton idée? demanda Ange.
— Que dirait ton père d'un garçon de ferme comme moi, à cette époque de l'année où la campagne a besoin de bras et où les travaux sont indispensables, demanda tout à coup Pierre à Ange, abasourdi de la question.
— Dame, répondit-il, comme un homme qui a mal entendu ou mal compris ce qu'on vient de lui dire.
— Oh ! sois tranquille, dit Pierre, qui avait son idée ; je lui retournerai la terre à son idée : largement, habilement, et je lui userai plus d'outils que d'habits. De plus, je ne ruinerai ni la bassecour ni son coffre-fort ; je ne suis pas difficile à nourrir et je ne lui demandrai point de gages.
— Et le voyage que tu méditais ?
— Je n'y songe plus.
— Alors tu ferais ce que tu dis?
— Avec bonheur, répondit Pierre, de cette façon je pourrais veiller sur ta petite Céleste, qui te cause tant d'inquiétudes.
— Mais tu vas faire la conquête de mon père, dit Ange.
— J'en suis presque certain.
— Cependant il faut être prudent.
— Comment cela?
— Jacques la Boucherie vient souvent à la maison, puisque mon père l'autorise à faire la cour à ma sœur.
— Après ? dit Pierre en fronçant le sourcil.
— Eh bien, il ne faut pas te proposer tout de suite comme garçon de ferme. Il croirait 'que c'est un moyen de nous installer à la métairie.
— Et il est jaloux?
— Je ne sais ; mais nous devons agir comme si nous en étions certains. Toujours est-il qu'il exerce une grande influence sur mon père, et que, si nous lui faisions ombrage, il nuirait à notre projet et obtiendrait notre départ.
— Sois tranquille, je m'arrangerai de façon à me mettre petit à petit à la culture, et amener ton père à me retenir toujours, pour terminer un travail •commencé.
— Pierre, que tu es bon! dit Ange, en se jetant dans les bras de son ami. Tu vas encore nous sauver, ma sœur et moi. j'en est le pressentiment.
— A quoi bon chercher à me marier, pour rendre une femme malheureuse? Est-ce que je ne dois pas, avec le caractère infernal que j'ai, vivre seul, souffrir seul? Agir autrement serait une lâcheté, peut-être un crime...
Si Pierre eût aimé, eût-il raisonné ainsi ?
>>"on, il se fût, au contraire, abandonné à sa passion, avec toute la fougue de son caractère, et peut-être avec l'espérance d'en finir avec sa vie de paria.
Mais il n'aimait pas, et les jours se passaient sans qu'il parût remarquer les agaceries des jeunes filles à marier du pays qui, toutes, admiraient en
lui le joli garçon, et convoitaient le bon ouvrier. Cependant, Pierre n'avait pas un cœur dérocher. Depuis huit à dix jours qu'il s'était intimement lié avec Ange, il s'était un peu apprivoisé, était devenu plusexpansif.il riait et plaisantait, ce qui auparavant n'entrait pas dans ses habitudes.
De plus, Nivart était bon, mais de cette bonté active, bienfaisante, qui est particulière aux gens forts; de cette bonté qui s'attache au faible, pour le protéger et le défendre. Sans connaître Céleste, Nivart, s'enflammant aurécit d'Ange, s'était senti envahir par un vif sentiment d'intérêt pour la jeune fille.
La haine qu'il ressentait contre la Boucherie devait sans doute augmenter encore l'affection et la sympathie de Pierre pour la jeune fermière. En dernier lieu, l'apparition subite de Céleste, si simplement belle, devait le jeter dans un trouble, dont il ne devait pas chercher à se défendre, car son cœur venait de s'ouvrir à l'amour.
Dans son extase, Nivart éprouvait une sorte de ravissement, et il était doucement ému.
Il sentait grandir sa haine pour la Boucherie et son affection pour Ange; autant de symptômes évidents de son amour.
Il n'osait faire un mouvement dans la crainte de troubler le frère et la sœur dans- leur bonheur.
Ceux-ci pensèrent enfin à lui.
— Pierre Nivart, mon meilleur ami, mon sauveur, dit simplement Ange, en mettant une main de sa sœur dans celle du contremaître.
Au contact de la main de l'enfant, Pierre trembla et sentit son cœur se serrer.
Cette émotion était causée par un sentiment de bonheur inexprimable.
— Oh ! monsieur Pierre, s'écria Céleste avec une charmante naïveté, je vous aime, car je vous dois la vie de mon frère. Que c'est beau à vous d'avoir si généreusement exposé la vôtre pour sauver la siennel Oh I si vous saviez avec quelle impatience j'attendais votre arrivée pour vous remercier.
Céleste avait levé les yeux sur Pierre; elle rougit aussitôt, en remarquant ce qu'il y avait dans le regard de l'ouvrier de tendre admiration.
Elle baissa les yeux.
Mais elle avait eu le temps de s'apercevoir que le contremaître était bien beau, beau selon son cœur, beau selon ses rêves.
La Tempête était presque aussi embarrassé que la jeune fille.
Ange souriait. Devinait-il déjà ce qui ce passait dans le cœur des deux jeunes gens... Nous n'oserions l'affirmer.
Evidemment il était heureux.
Il vint en aide aux jeuoes gens.
— Céleste, je t'en prie, dit-il, n'accable pas ainsi notre ami de remerciements et de louanges, tu vas le faire fuir • ou rentrer sous terre.
— Que veux-tu dire, Ange ?
— Je veux dire que Pierre est la modestie même et qu'il n'aime pas les compliments.
— Comment, dit Céleste d'un ton grondeur, tu veux m'empècher de remercier M. Pierre et de lui témoigner de la reconnaissance pour...
— De la reconnaissance, ah! bien oui, est ce que tu lui en dois ?
— Comment?
— Il n'y a pas de comment qui tienne,- Pierre n'entend pas de cette oreille-là. Nous, ses obligés, fi donc! Il prétend au contraire, qu'il n'a encore rien fait pour moi. que mon amitié le dédommage cent fois de ce qu'il a souffert, de quelques brûlures insignifiantes, et qu'il va seulement à partir de ce moment, s'occuper de nous.
— Je ne te comprends plus.
— Et bien, Pierre, non content d'être un frère pour moi, veut aussi devenir le tien.
— Ah ! j'y consens de grand cœur, dit Céleste.
— Et il vient ici avec l'intention de te rendre un service bien autrement important que celui qu'il m'a déjà rendu.
— Il me semble pourtant que...
— Aujourd'hui il s'agit de ton bonheur. Il y a huit jours, ma vie seule était enjeu.
r- Mais parle donc, explique-toi, tu me fais mourir d'impatience, s'écria Céleste ! Monsieur Pierre, de quoi s'agit-il?
— Mademoiselle, dit Pierre gravement, votre père veut vous marier avec un homme que vous n'aimez pas, avec la Boucherie ?
— Oui, et c'est un grand malheur !
— Ce malheur n'aura pas lieu, mademoiselle, car la Boucherie ne vous épousera point; je l'ai juré : rassurez-vous, dit Pierre avec conviction.
— Oh ! M. Pierre, si vous pouviez dire vrai !
— Attendez et vousverrez, mademoiselle, répondit Pierre.
— Si Pierre te fait cette promesse, il la tiendra, ajouta Ange. Aie confiance en lui.
Les trois jeunes gens arrivèrent à la métairie, alors un peu en désordre. Sans précisément tuer le veau gras, comme l'heureux père de l'Enfant prodigue : Nicolas l'Ormeau, avait cependant fait quelques apprêts pour recevoir les deux ouvriers.
Une fibre existait encore dans son cœur : son amour paternel, malgré son égoïsme et sa passion pour la terre et pour l'argent, avait puissamment parlé en lui, quand il avait appris que son fils avait failli périr dans le sinistre de Lindreck, et qu'il avait été sauvé par le fameux Pierre Nivart, un pays. ■.
— Tonnerre ! s'était écrié le fermier breton, sans Pierre, mon gars ne serait plus qu'un morceau de charbon. Alors, qui hériterait de moi, après ma mort? Quand ils arriveront, il faudra mettre les petits plats dans les grands.
Céleste avait merveilleusement secondé le vœu de son père. Avec l'aide d'une servante, elle avait fait de véritables ravages dans la basse-cour de la ferme. Elle avait mis des fleurs et des feuillages
partout, comme s'il avait été question de son mariage ou d'une Fête-Dieu ; le linge avait été remplacé partout; pas un atome de poussière sur les meubles, frottés avec soin et luisants de propreté.
Le jour de l'arrivée des deux amis, longtemps à l'avance, la table et le couvert avaient été dressés. Nicolas l'Ormeau, faisant grandement les choses, avait mis en perce la meilleure pièce de cidre et avait pris quelques-unes des rares bouteilles de vin qu'il conservait, enterrées dans sa cave, pour les circonstances solennelles.
La Boucherie, le pêcheur enrichi depuis la mort du grand-père de Pierre, le prétendu avoué de Céleste, avait envoyé de magnifiques poissons, en faisant dire à son futur beau-père qu'il viendrait prendre le café en fumant une pipe à la métairie mais seulement après le diner, afin de ne pas gêner, par sa présence, l'épanchement d'un premier moment de bonheur.
La ferme entière avait donc un air de fête, quand Ange et Pierre y pénétrèrent.
Qu'on se représente les premiers transports des assistants. Qu'on s'imagine l'entrain de la première partie du diner; quant à nous, nous renonçons à les dépeindre. Comment analyser une conversation si animée que tout le monde parlait à la fois ?
On était au dessert; le café allait être servi; le vin venait d'être bu.
La catastrophe de Lindreck avait été racontée en
détails par Ange qui, malgré les protestations de Pierre, n'avait pas manqué d'exalter le dévouement, le courage et la force de son ami.
Ce récit avait eu un double effet.
Si timide qu'elle fût, Céleste, quoi qu'elle fit pour rester calme en apparence, ne cessait de regarder et d'admirer Pierre, qui, de son côté, peutêtre aussi bien malgré lui, ne pouvait détourner les yeux de la jeune fille : ils rougissaient tous deux régulièrement toutes les deux minutes quand leurs regards se rencontraient.
Nicolas TOrmeau, en entendant vanter la force athlétique de Pierre, à la vue de cet homme robuste qui. a la forge, frappait le fer rouge avec un marteau pesant quarante livres, tenu d'une seule main, faisait des réflexions aussi intéressantes qu'intéressées.
Si la terre et l'argent avaient de grands mérites aux yeux du fermier breton, la force, cette force physique qui triomphe des obstacles et creuse les sillons, était aussi une qualité qu'il estimait à sa juste valeur.
La force, pensait-il, sert à gagner de l'argent ; avec l'argent on achète de la terre ; et quand on est propriétaire, si on est fort, on a encore une ressource de plus pour protéger et défendre son bien.
Et tout en contemplant son voisin, le père l'Ormeau faisait cette réflexion :
— Si pour fils Dieu m'avait denné un gaillard
comme ce Pierre, je serais deux fois plus riche. Un soupir ponctua cette phrase, qui exprimait de pénibles regrets, au moment où Pierre Nivart attaquait bravement une large tarte aux pommes, laite par les petites mains brunies de Céleste.
— Quel soupir! dit gaiment le contremaître à Nicolas.
— Ah ! mon garçon, si vous saviez, répondit l'Ormeau.
— Est-ce qu'un sombre souvenir ou un mauvais pressentiment vient vous assaillir au moment où votre cœur devrait déborder de joie ?
— Non, mais voyez-vous, monsieur Pierre, quand j'entends parler de jeunesse, de force' comme vient de le faire Ange, ça me donne à penser que je deviens vieux, et que mes forces baissent.
— Mais vous avez eu votre temps.
— Croyez-vous que ça console beaucoup un vieillard d'avoir eu son temps !
— Dame, oui, dit Pierre, quand ce vieillard a su profiter de sa jeunesse pour s'amasser le pain de ses vieux jours. Et puis, vous n'êtes pas aussi âgé que vous voulez bien le dire.
— Non, mais mes forces baissent, je le répète ; et, coquin de sort, les récoltes n'attendent pas! Ainsi, cette année, je ne saurai où donner de la têtel
— Ce qui veut dire que vous êtes accablé de travaux.
— C'est vrai !
— On prend du monde, mon père, dit Ange, qui pensait au projet de son ami.
— Du monde, mon garçon, se récria Nicolas 1 ne sais-tu pas que souvent ce sont les domestiques qui ruinent les maîtres? Mais, à propos, vous voici, toi et ton ami Pierre, qui est fort comme un cric... J'ai une idée...
Le vieillard hésita et chercha au plafond ce qu'il voulait dire.
Les trois jeunes gens sentaient leur cœur battre cinq pulsations à la seconde. Ils éprouvèrent une folle envie de se jeter au cou du père Nicolas.
L'avare vieillard venait au-devant de leurs souhaits.
— Voyons ton idée? dit Ange à son père.
— Vous avez tous deux un excellent état... commença l'Ormeau avec embarras, après avoir vaillamment vidé un verre de vin pour se donner de l'audace.
— Oui, répondit Pierre, un bon état, vous l'avez dit. Vous ne regrettez pas, au moins, de l'avoir laissé apprendre à Ange.
— Non, Ange était ici. ce qu'on appelle une bouche inutile.
— Merci, mon père, dit Ange en riant.
— Il n'y a pas de quoi.
— Quoi qu'il en soit, reprit Pierre, aussi vrai que je suis bon forgeron, Ange, avant dix ans, fera le meilleur mécanicien de l'usine et gagnera en un
mois ce qu'il ne gagnerait pas en un an, s'il restait ici.
— Que dites-vous! s'écria Nicolas, en ouvrant de grands yeux étonnés.
— La vérité, répondit Pierre; mais revenons à votre idée.
— Eh bien, dit Nicolis, si productif que soit votre travail, vous êtes sans ouvrage aujourd'hui, puisque l'usine est détruite. Qu'allez-vous faire?
— Je ne sais trop... manger nos économies, probablement, répondit Pierre avec une insouciance affectée.
— Mauvaise affaire, mon garçon, reprit Nicolas; ce n'est pas le moyen de mettre de côté, pour vos vieux jours, le morceau de pain dont vous parliez tout à l'heure.
— Non, sans doute, mais que faire? demanda Pierre.
— 11 y a de l'ouvrage en diable ici, et si vous vouliez... soupira presque Nicolas.
— Rester ici et vous aider? demanda Ange.
— Dame! oui.
Les deux amis se consultèrent du regard comme si les conclusions du fermier eussent résumé pour eux une proposition imprévue.
Céleste riait sous cape ; son cœur s'épanouissait à la pensée que son frère et Pierre allaient rester à la ferme.
— Eh bien, c'est dit, nous restons, dit Ange.
— Et je vas vous mener ça rondement, ajouta Pierre.
— Oh ! pour cela je m'en rapporte à vous, reprit le fermier ivre de joie. Quant au reste, nous nous arrangerons toujours bien.
— C'est dit : frappez là, dit Pierre, en tendant sa robuste main à Nicolas.
Celui-ci serra la main qu'on lui offrait, en répétant:
— C'est dit, c'est un marché aussi bien conclu que si le notaire y avait passé ; vous restez ici jusqu'à ce que les travaux reprennent à l'usine. De cette façon, vous mettrez de côté vos quatre sous d'économie. Du coup, je vais chercher deux autres bouteilles à la cave.
— Prenez-les dans le bon coin, dit Ange.
— Derrière les fagots, sois tranquille, répondit Nicolas en sortant.
Quand il revint, cinq minutes plus tard, deux bouteilles dans chaque main, le nombre des convives s'était accru.
Jacques la Boucherie était debout près de la table, où personne ne l'avait invité à prendre place.
Un silence embarrassant régnait entre les acteurs de cette scène.
DANS LEQUEL LA BOUCHERIE, DIT CHIEN-COUCHANT. PREND OMBRAGE DE LA PRÉSENCE DE PIERRE A LA MÉTAIRIE.
Jacques la Boucherie, dit Chien-couchant, avait trente-deux ans, en 1816, quand Pierre Nivart l'avait arraché à la fureur de la tempête ,• il en avait donc trente-huit en 1822, au moment où nous le présentons de nouveau au lecteur.
Par son âge, il faut convenir qu'à la campagne, où il est d'usage d'unir des époux du même âge à peu près, la Boucherie, comme prétendant, ne pouvait plaire à la charmante Céleste, qui n'avait que seize ans, était de goûts difficiles, et ne voulait, à aucun prix, prendre pour mari un-homme qui, pour différentes raisons, et quelques démarches qu'il eût faites à ce sujet, n'était point parvenu à se marier.
Au physique, ce singulier préte?idu était un peu plus mal que beaucoup d'autres.
Il était de taille moyenne et paraissait n'avoir aucune infirmité; mais il y avait dans ses allures quelque chose d'embarrassé, et sa démarche était gauche, guindée, en quelque sorte tortueuse.
A le voir, on ne pouvait s'empêcher de penser à un voleur qui vient de dévaliser quelqu'un, ou
à un espion qui se glisse parmi les gens, afin de surprendre leur conversation.
Le surnom de Chien-couchant qu'on lui avait donné est maintenant expliqué.
La Boucherie avait la tète petite, le visage carré, les traits irréguliers, le teint olivâtre ; il était profondément marqué de la petite vérole. Son nez était crochu comme celui d'un oiseau de proie ; sa bouche démesurée avait le rictus féroce d'une hyène. Ce rictus laissait voir des dents larges, longues, sales, mais fortes, ses yeux étaient petits, ronds, à fleur de tète, mais brillants et mobiles ; ses cheveux plats, plantés bas sur un front déprimé, lui donnaient un air sournois. Des oreilles larges et collées à plat près des tempes complétaient un ensemble peu sympathique.
Ce masque avait cependant beaucoup d'expression.
Il rappelait les astuces de la fouine, les allures rampantes du serpent, l'audace des oiseaux de proie et les terribles instincts des plus méchants animaux.
Qu'était-il au moral? Par une courte biographie nous justifierons en quelque sorte les préventions que ses confrères et compatriotes nourrissaient contre lui.
C'était le fils d'un traître, d'un voleur, d'un assassin, et personne ne l'ignorait.
Son père avait été, sous la Terreur, le domestique de confiance du marquis de Biré ! Ce der-
nier, de 1790 jusqu'à la fin de la guerre de Vendée, avait aidé les Beauchamps, les Ckarette à organiser une armée pour la chouannerie.
Il s'était vaillamment et souvent battu contre les troupes de la République.
Un jour, le corps qu'il commandait avait été littéralement écrasé, et il fuyait avec quelques-uns des siens, essayant de gagner les côtes, d'où il pensait s'embarquer pour l'Angleterre.
Vains efforts ! tout à coup l'alarme se répand dans la petite troupe des fuyards. Les Bleus ont découvert leurs traces et les poursuivent.
Que faire ?
Le marquis, dangereusement blessé, ne po^raU suivre le détachement.
Dans cette position désespérée, il adopta cependant un moyen qui s'offrait à lui d'échapper à ses ennemis ; car s'ils le prenaient, ils le fusilleraient impitoyablement.
Il se fia au dévouement d'une pauvre femme, veuve d'un chouan mort au champ d'honneur, qui lui offrait de le cacher dans un endroit sûr, jusqu'au moment où le danger serait passé.
Il fut donc abandonné par ses compagnons, qui ne connaissaient point l'asile où sa protectrice avait l'intention de ]e cacher. Il resta seul avec son domestique, la Boucherie (le père), en qui il avait la plus grande confiance. La paysanne les conduisit alors dans un souterrain fort difficile à découvrir ; l'entrée de cette cave s'ouvrait dans la chambre
même, sous le lit de la généreuse femme. Trois jo.r- se passèrent. L'état du blessé empirait, faute d'air et de soi us.
Craignant une mort prochaine, le marquis confia à la Boucherie des bijoux d'une grande valeur et le chargea de les porter en Angleterre, aux membres de la famille de Hiré Cependant, la Boucherie ne devait quitter Le Bocage qu'après la mort de son maître.
Le démon de la cupidité dominait cet homme. Aussitôt qu'il se vit dépositaire des bijoux du marquis, il songea à s'en emparer. La soif de l'or lui inspira la soif du sang; afin de s'assurer le silence, irgea d'abord la pauvre femme qui lui avait procuré' un asile.
Au moment de frapper son maître, l'homme qui, pendant vingt ans l'avait comblé de ses bontés, il trembla, et ne se sentant pas le courage d'accomplir ce dernier forfait, il dénonça le marquis aux républicains.
Ceux-ci s'emparèrent du chef vendéen et le fusillèrent.
Mais le lendemain, ces mêmes soldats républicains ayant appris l'histoire du délateur, se saisirent de lui. au moment où il s'apprêtait à fuir, le fouillèrent, lui prirent les diamants de M. de Biré, et le pendirent comme un infâme...
Jacques la Boucherie avait alors sept à huit il était chez un de ses oncles, pêcheur à Saint Nazaire.
L'enfant n'était en. rien responsable des fautes ou plutôt des crimes de son père. Cependant, les pêcheurs éprouvèrent pour lui peu de sympathie . Ceux qui étaient le plus fortement attachés au parti royaliste, ne manquèrent pas de prédire le plus sinistre avenir à l'enfant.
Ce dernier se mit à vagabonder, avec un vieux mendiant, qui inspirait partout une certaine terreur.
Cet homme était ou se disait un bohémien. Il exerçait ouvertement la profession d'empirique et traitait les bestiaux malades.
Tout bas, les paysans l'accusaient de sortilège et prétendaient qu'il avait le pouvoir de rendre gens et bêtes malades, et quïl ne manquait jamais de le faire, quand on refusait de lui venir en aide
La superstition lui attribuait la mort de tous ceux qui mouraient autrement que de vieillesse, dans un pays où il n'y avait pas de médecin.
La crainte que cet homme inspirait le rendait inattaquable. Des gens, qui l'eussent volontiers mis en pièces, n'osaient s'attaquer à lui, parce qu'ils redoutaient sa vengeance.
Jacques avait grandi à l'ombre de la tutelle du vagabond, dont il était le domestique et quelquefois le complice, quand il s'agissait de s'introduire par quelque soupirail étroit, dans l'écurie d'une fer-rne, afin de mêler quelque drogue pernicieuse à la nourriture des bestiaux. Ceux-ci malades, le guérisseur, c'est-à-dire le bohémien, ne tardait pas
à paraître. On devine le dénouement de cette hideuse comédie.
Bientôt Jacques partagea le mépris, la haine et la crainte que son compagnon inspirait et avait soin d'entretenir.
A vingt-cinq ans la Boucherie perdit son complice qui, ayant bu outre mesure, tomba dans un précipice, d'où personne ne songea à le retirer.
Jacques se fit alors pêcheur, mais il était avéré dans le pays que la pêche ne lui rapportait presque rien.
Aussi l'accusait-on de faire la contrebande. Les plus crédules prétendaient qu'il se faisait entretenir par le diable.
Sans nous expliquer d'une façon catégorique, sur l'origine de la fortune de la Boucherie, nous avons cependant constaté qu'il était tout à coup devenu riche. Nous avons même signalé les suppositions de l'opinion publique au sujet de la provenance de cette fortune mystérieuse.
Depuis 1816, la Boucherie n'avait fait qu'accroître sa prospérité, en achetant des terres avoisinant celles de la ferme de Nicolas l'Ormeau. Il ne péchait plus et tranchait du bourgeois campagnard ; il faisait valoir lui-même ses propriétés, à la culture desquelles il employait plusieurs personnes, qu'il traitait et payait bien, au grand étonnement de tous.
La fortune est un palliatif à bien des défauts. Elle a surtout le don de faire perdre la mémoire du passé à nombre de gens.
Peu à peu on avait oublié l'histoire de la Boucherie, et celui-ci avait, sans trop de difficultés, lié d'étroites relations avec son voisin Nicolas l'Ormeau.
Ce dernier avait d'ailleurs un puissant intérêt à rester en de bons termes avec Chien-couchant. Celui-ci, dans bien des circonstances, pouvait lui faire concurrence, pour l'acquisition d'un lopin de terre, et lui faire payer cher ce lopin par de fortes enchères.
Un jour, la Boucherie s'étant aperçu de la beauté de Céleste, s'était épris de la jeune fille, et s'était mis en tête de l'épouser.
Quand il voulait une chose, il la voulait avec l'acharnement d'un caractère avide, ambitieux et implacable.
A force de ruse, d'astuce, il était parvenu à faire cesser les bruits injurieux qui couraient sur son compte, et à vaincre le mépris et l'aversion qu'on lui avait témoignés pendant si longtemps.
Il avait su gagner à sa cause le curé, le maire, le juge de paix, et les autres notabilités de la contrée.
Un matin donc, cinq ou six mois avant l'incendie de l'usine de Lindreck, après s'être formellement décidé à épouser Céleste, il était venu demander à déjeuner à Nicolas.
— Déjeunons seuls en tète-à-tête, avait-il dit au père de Céleste ; j'ai à vous entretenir d'affaires importantes ; je vous en parlerai au dessert.
106 PIERRE-LA-TBMPÈTE
— Très bien, répondit Nicolas, un peu inquiet de l'exorde de son voisin.
Au dessert, ce dernier lui dit de but en blanc :
— Vous avez une fille, père l'Ormeau?
— Oui, tout le monde le sait dans le pays.
— Elle est bien jolie !
— Je n'ai pas le temps de m'en apercevoir.
— Le cuistre ! pensa la Boucherie, qui reprit néanmoins à haute voix :
Ne croyez- vous pas qu'il soit sage de songer à marier Céleste '?
— Elle est bien jeune.
— Peuh ! jeune... dit la Boucherie.
— Et puis, faudrait-il qu'un mari se présentât, reprit le fermier.
— Oh! les prétendants... dit la Boucherie.
— Je sais bien qu'ils ne manqueront pas, répondit Nicolas l'Ormeau, mais Céleste est bien difficile à contenter et je le suis encore plus qu'elle.
— J'en connais un reprit Jacques qui ferait bien votre affaire.
— Ah! ah!
— Et vous feriez une grosse sottise en le repoussant.
— Expliquez-vous.
— D'abord il est riche.
— C'est une condition essentielle pour prétendre à la main de ma fille.
— Il ne vous demandera pas de dot.
— C'est à prendre en considération.
— Si vous lui refusez votre consentement, il est homme à vous ruiner.
— Voulez-vous que je vous dise le nom de votre prétendant?
— Parlez.
— Eh bien, c'est vous.
— Vous avez deviné juste, père Nicolas, j'attends votre réponse.
— Eh bien !' j'accueille votre demande.
— Favorablement?
— Sans doute.
— Mais n'avez-vous pas dit que Céleste était difficile à satisfaire ?
— J'en fais mon affaire. Du moment que vous pouvez me ruiner. Et c'est malheureusementvrai...
— Vous m'acceptez pour gendre.
— Très volontiers.
On devine comment la Boucherie était devenu le commensal de la métairie. Auprès du fermier Nicolas l'Ormeau, il avait eu un plein succès. Celui-ci, craignant toujours un rival dans la personne de son voisin, le traitait avec égards, et n'agissait à peu près en rien sans le consulter.
Auprès de la jeune fille, Jacques avait été loin d'être aussi heureux. Sans le repousser définitivement quand il lui avait communiqué ses projets, elle lui avait répondu qu'elle n'était nullement pressée de se marier ; que le mariage et un mari lui faisaient peur.
En parlant de mari, la belle enfant disait vrai, s'il s'agissait de la Boucherie.
Ce dernier était revenu à la charge, et il n'avait obtenu pour toute réponse que des éclats de rire malins et moqueurs,
Elle n'eût pas fait une réponse sérieuse à Chiencouchant pour un empire.
En agissant ainsi, elle permettait à la Boucherie d'espérer. De la sorte il ne pouvait se fâcher et en vouloir au fermier qui souvent, devant lui, reprochait à sa fille sa coquette étourderie.
Les relations de Chien-couchant en étaient à ce point lors de l'arrivée de Pierre et d'Ange à la ferme.
Quand la Boucherie était entré dans la salle commune où les trois jeunes gens attendaient le. retour de Nicolas, en se félicitant de la tournure que prenaient leurs affaires, bien qu'il fût prévenu de l'arrivée de Nivartà la ferme, il se sentit mal à l'aise en présence de Pierre, qui ne jeta sur lui qu'un regard, mais un regard étincelant sous ses sourcils froncés.
La Boucherie, en présence de cette figure hostile, se retourna vers Ange et sa sœur, qu'il connaissait depuis leur enfance.
— Il parait,, mon gars, dit-il au premier, que tu l'as échappée belle dans l'incendie de la forge ?
— Sans Pierre j'étais perdu, dit simplement Ange.
La Boucherie avait eu déjà le temps de se remet-
tre de son émotion. En cette circonstance, la conduite de Chien-couchant était le comble de l'hypocrisie ; car si Pierre le détestait, la Boucherie le haïssait cordialement. Il reprit avec sa dissimulation habituelle.
— Oh! Pierre Nivart, c'est son habitude de sauver les gens, et de se soustraire ensuite à leur reconnaissance; moi aussi il m'a sauvé la vie, il y a six ans, et s'il l'a oublié, lui, moi je m'en souviens.
— Je n'ai que faire des souvenirs de ce genre, surtout de la part de gens que je n'aime pas, répondit Pierre Nivart.
Ange poussa le genou à Pierre sous la table, afin de lui faire comprendre que sa franchise était alors intempestive et imprudente.
Céleste, de son côté, adressa à Nivart un regard tout chargé de prières, pour le supplier de se calmer et de ménager la Boucherie.
Nivart ne sentit rien, ne surprit pas le regard de la jeune fille. L'apparition inattendue du seul homme qu'il hait au monde, de son ennemi, de celui que l'opinion publique accusait de l'avoir dépouillé de sa fortune, de l'être qu'il avait malheureusement pris et sauvé aux lieu et place de son père à lui, de son rival enfin, réveilla tous ses instincts assoupis; le sang lui bouillonna aux tempes; il devint pourpre de colère.
Qu'il eût voulu que la Boucherie l'insultât pour le broyer sous ses pieds!...
Chien-couchant était trop prudent pour s'expo-
ser à une lutte, aussi bien connaissait-il l'irascibilité du contremaître.
Ce derner attendait cependant sa réponse.
— C'est dur, ce que vous me dites, Pierre, dit enfiu la Boucherie; que vous ai-je fait pour me traiter de la sorte ?
On entendit un bruit de pas. C'était le père l'Ormeau qui revenait de la cave.
— Silence, s'écria Ange; que mon père ne sache rien de ces fâcheux débats.
Tout le monde se tut, et Nicolas fit son entrée au milieu d'un silence glacial, comme nous l'avons dit.
La discussion ou plutôt la querelle n'était que retardée d'un instant. Le fermier devait, fort innocemment du reste, remettre le feu aux poudres.
— Quel silence ! Quelle gêne, s'écria-t-il ; comment, entre amis et voisins, doit-on avoir cette froideur?
— Voilà comment on me reçoit, dit la Boucherie, à qui la présence du fermier donnait une certaine énergie.
— Et qui vous reçoit mal ici, où je suis seul le maître? demanda Nicolas l'Ormeau, en attachant sur ses enfants un regard sévère.
— C'est moi, dit Pierre hardiment; partout où je verrai cet homme, je lui ferai le même accueil. S'il s'assied à votre table, je me lève immédiatement et m'en vais.
— Pierre ! s'écria Ange.
— M. Pierre! dit Céleste avec angoisse.
Tous deux craignaient que Pierre, dans sa colère, n'oubliât leurs prudentes conventions.
Espérant que la scène se terminerait par la retraite d'un rival déjà deviné, la Boucherie était enchanté de ce qui arrivait. Il savait que l'Ormeau, outre un entêtement sans égal, possédait assez d'énergie pour ne laisser personne s'arroger le droit de faire la loi chez lui.
— Mon garçon, dit enfin Nicolas à Pierre, j'aurais peut-être le droit de me choquer de ce que vous vous permettez de mal recevoir mes amis chez moi ; mais il n'en est rien; car je n'oublie ni le service que vous avez rendu à mon fils, ni les conventions avantageuses pour tous deux que nous venons de faire. Avant de vous emporter contre la Boucherie, et afin de vous faire revenir à de meilleurs sentiments à son égard, laissez-moi vous dire l'affection qu'il a pour vous, la reconnaissance qu'il conserve du service que vous lui avez rendu, et la joie qu'il a manifestée quand, lui ayant appris les événements de Lindreck, je lui ai annoncé que vous alliez venir ici passer quelques jours. Quand je vous aurai dit tout cela, je suis certain que vous serez le premier à tendre la main à Jacques, qui est un brave homme et un bon voisin, et à trinquer avec lui en buvant de ce vieux vin de 1811, la fameuse année de la Comète, dont vous me direz des nouvelles.
— Mon père est sérieusement désireux d'avoir Pierre pour garçon de ferme ; autrement, il n'y mettrait pas tant de formes, dit Ange à voix basse, à l'oreille de sa sœur.
Nivart avait écouté Nicolas, le front courroucé, les yeux ardents, les poings crispés.
— Que me parlez-vous, dit-il, de l'affection et de la reconnaissance de cet homme ! Son affection ?
Le supposeriez-vous capable d'aimer quelqu'un? Quant à de la reconnaissance, il ne m'en doit pas, je l'ai sauvé par erreur ; et aussitôt que je me suis aperçu que c'était lui que j'avais arraché à la mort, je l'eusse volontiers reporté où je l'avais pris, si c'eût été possible. Depuis ce moment, il ne s'est pas écoulé un jour, une heure, que je n'aie maudit cet homme, que je n'aie désiré le savoir englouti dans les flots, dont je l'ai tiré. Sans lui, sans un hasard que je maudis, s'il ne se fût pas trouvé sous ma main, je fusse sans doute parvenu à retrouver mon père et à le sauver, pauvre père ! que dans un moment de colère, j'avais...
Pierre s'arrêta court, au moment où, entraîné par la violence de son emportement, il allait compléter l'aveu de son redoutable secret.
Mais il en avait trop dit pour que plus tard la Boucherie, qui devinait à demi-mot, ne tirât pas parti de cette demi-confidence.
Nicolas et ses .eniants écoutaient Nivart avec une sorte d'épouvante. La colère du contremaître
et les dernières paroles qu'il avait prononcées, si obsur qu'en fût le sens, ne pouvaient du reste qu'inspirer de l'effroi.
— Quant à la joie qu'il a, dites-vous, ressentie en apprenant mon arrivée dans votre métairie ; reprit Pierre, cette joie est fausse, hypocrite. Depuis quand Jacques la Boucherie aurait-il oublié qu'entre lui et moi il y a mille motifs de haine, que les rumeurs de l'opinion publique, au sujet de l'origine de sa fortune, ont fait naître et qu'elles entretiennent encore tous les jours ?
Mais vous-même, père Nicolas, n'êtes-vous pas la victime, la dupe de cet homme hypocrite et méchant?
Ne vous a-t-il pas menacé, si vous ne vouliez lui donner votre fille en mariage, de vous faire payer des prix fous quelques journaux de terre, que vous avez la légitime ambition d'acheter, afin de vous arrondir ?
Pierre avait adressé ces deux dernières questions à Nicolas l'Ormeau, les regards attachés sur lui.
La Boucherie, ayant jugé le moment favorable pour battre en retraite, s'empressa de le faire.
Il était déjà loin quand Pierre s'aperçut de sa disparition,
Les colères de Pierre Nivart, on a déjà été à même de le constater, tombaient aussi facilement qu'elles éclataient.
Dès qu'il fut certain du départ de la Boucherie, il se calma et retrouva son caractère naturel.
— Oh! cet homme !... cet homme ! murmura-t-il pourtant encore.
— Tous pouvez vous flatter, mon garçon, d'avoir le caractère vif et la tète près du bonnet , dit enfin Nicolas l'Ormeau. Si Jacques me garde rancune et me joue quelque mauvais tour, c'est à vous que je le devrai ; mais, enfin, ce qui est fait est fait ; n'en parlons plus, buvons.
Le déjeuner s'acheva, mais sans être égayé par cette bonne et franche gaieté qui avait présidé à son commencement.
Nicolas était sombre ; il pensait à cet aveu singulier, au milieu duquel Nivart s'était évidemment arrêté, dans la crainte d'en dire trop long sur ses affaires.
Ange et Céleste étaient tristement impressionnés : ils supposaient que leur père reviendrait sur sa résolution d'employer le contre maître à la ferme.
Quant à Pierre, il pensait à son père. La scène qui venait d'avoir lieu l'avait replongé dans l'amertume de ses souvenirs.
La journée se passa tout autrement qu'on ne devait l'espérer au début.
Le lendemain. Nicolas l'Ormeau ne pensait plus à la scène de la veille, l'intérêt l'emportant chez lui sur tout autre sentiment, il ne se fit aucun scrupule d'emmener Pierre au travail, quand ce dernier lui proposa de l'accompagner.
Ils rentrèrent enchantés l'un de l'autre.
Pierre, suivant sa pittoresque expression, avait fait voler la terre de telle façon, que Nicolas n'y avait vu que du feu.
Huit jours s'écoulèrent sans qu'on entendit parler de Jacques la Boucherie. Ce silence de son voisin rendait Nicolas inquiet.
— Il imagine quelque mauvais tour à me jouer, se disait-il intérieurement.
Il n'osait parler haut de ses craintes, car Pierre, au seul nom de la Boucherie, se mettait dans des fureurs terribles et parlait de pulvériser le prétendu sorcier.
Céleste et le contremaître, aux rares instants où ils s'étaient trouvés seuls, avaient commencé à bégayer ce charmant verbe aimer, le plus doux à conjuguer, quand on en est à ses premières amours.
Ces bégaiements n'avaient cependant eu lieu qu'avec les yeux : un langage que les amoureux ont su rendre sublime.
Pierre, quand il était seul, avait toutes les audaces.
Auprès de Céleste, le bonheur le rendait muet et confus. Il se contentait de prendre les mains de l'enfant dans les siennes, d'une certaine façon qui avait bien son éloquence.
Du reste, il n'avait pas besoin de parler, pour que Céleste devinât ce qui se passait en lui.
Un matin, les deux travailleurs — nous parlons de Nicolas et de Pierre, — en rentrante la métairie, y éprouvèrent une surprise à laquelle ils s'attendaient peu.
En leur absence, le facteur rural avait laissé deux lettres à la ferme , une pour chacun d'eux.
— Quelle coïncidence ! dit Pierre en décachetant la lettre à son adresse.
— Oui, répondit Nicolas, d'autant plus singulière que les adresses semblent avoir été écrites par la même main.
— Cependant l'écriture est déguisée, reprit Pierre ; tiens, vois plutôt, Ange.
— Il jeta les deux lettres à son ami, qui, s'il ne travaillait pas la terre, s'occupait sérieusement d'études de mécanique, en reproduisant des plans de machines sur le papier.