LA JALOUSIE DE LA BOUCHERIE
— Vous avez tous deux raison, dit-il après avoir examiné attentivement l'écriture des adresses : c'est la même main qui a écrit ces deux suscriptions, mais elle a eu soin de déguiser son écriture.
Et Ange tendit les deux lettres à son père et à Pierre.
Ceux-ci se mirent à les lire. Ange et Céleste, qui les observaient, remarquèrent chez les lecteurs quelques mouvements de surprise, qu'ils ne songèrent pas à contenir sans doute.
Pierre, qui avait la physionomie beaucoup plus
mobile que le fermier, avait le visage épanoui, et paraissait sous l'impression d'une douce émotion.
De son côté, le fermier était péniblement affecté.
Ils terminèrent leur lecture à peu près en même temps; tous deux, comme d'un commun accord, glissèrent soigneusement les lettres dans leurs poches, sans révéler un mot de ce qu'elles contenaient.
Cette discrétion, inutile de le dire, étonna Ange et causa une vive inquiétude à Céleste : depuis qu'elle aimait, elle était bien plus impressionnable que son frère.
Les lettres reçues par Nivart et Nicolas l'Ormeau, malgré leur laconisme, renfermaient des choses de la plus haute importance pour ceux à qui elles étaient adressées.
Voici ce qu'on avait écrit à Nivart :
Monsieur,
Bientôt, tout me porte à le croire, surtout, si les sentiments que vous semblez éprouver pour la fille de votre hôte sont* sincères, vous éprouverez le désir d'être riche ; car le fermier l'Ormeau n'est pas homme à marier sa fille à un homme sans fortune, si bon ouvrier qu'il soit.
Mais, entre le désir de posséder et la possession, il y a un abîme, vous ne l'ignorez pas.
Cependant votre position n'est pas désespérée. Si vous voulez retrouver une fortune, venez dans
les bois du Vieux Chêne, au carrefour du même nom. L'homme que vous y rencontrerez peut vous donner de précieux renseignements sur l'endroit où votre grand-père, le fermier Nivart, a caché la sienne.
Ces renseignements, il vous les donnera de grand cœur, mais ayez confiance en lui, et ne vous effrayez en rien de ses singulières allures.
La fortune dont il est question vous mettra largement à même de changer vos espérances en réalité.
Si vous vous faisiez aecompagner au rendezvous, fixé à demain soir, à onze heures, vous n'y trouveriez pas celui qui, en terminant, se dit :
Votre ami.
La lettre du fermier l'Ormeau était conçue en ces termes :
- Monsieur,
Demain soir, à onze heures et demie, une personne qui a un grand secret à vous confier vous attendra au carrefour du Ramier, bois du vieux chêne.
Du secret dont il s'agit dépendent votre fortune, l'honneur de votre fille, la tranquillité de vos vieux jours et le bonheur de vos enfants.
A demain, soyez exact et venez seul au rendezvous.
Un ami, sur le dévouement de qui vous pouvez compter.
Ces deux lettres anonymes produisirent sur ceux qui les avaient reçues l'effet que produisent toutes les lettres anonymes.
Pierre et Nicolas n'accordèrent d'abord pas une grande confiance à ces singulières invitations de rendez-vous au milieu des bois, pendant la nuit ; puis, après avoir relu chacun leur lettre, et en avoir pesé chaque mot, ils finirent par se dire intérieurement :
Cependant, si c'était vrai...! Que risqué-je à aller au rendez-vous...? Quel intérêt mon mystérieux correspondant aurait-il à me faire passer une partie de la nuit dans le bois au vieux chêne...?
Chacun de son côté, le fermier et le contremaître se décidèrent à se rendre à l'invitation qui leur était faite.
Disons tout de suite que le carrefour du Ramier, celui du Vieux-Chêne et la métairie formaient un triangle, dont chacun des côtés pouvait avoir une lieu d'étendue environ de la ferme; il fallait prendre deux routes différentes pour gagner les carrefours, qu'un sentier tracé en droite li^ne reliait entre eux.
Les paysans bretons n'ont pas la réputation d'être des sybarites. Leur lit, un lit commun, se compose presque toujours d'une armoire gigantesque, dont les planches placées horizontalement et garnies d'un rebord servent à étendre les différents objets sur lesquels couchent, suivant leur
sexe et leur âge, les membres de la famille : les plus âgés sur les rayons inférieurs; les plus jeunes et les plus alertes, sur les rayons supérieurs.
Ces lits, durant le jour, restent fermés, ce qui ne donne pas la peine de les faire.
Selon la fortune des propriétaires, ce sont des meubles en bois dur et artistement sculptés ou simplement des charpentes et des planches réunies qui, par leur singulier agencement, composent un tout étrange aux yeux des gens qui ignorent les usages du pays.
L'Ormeau, pour une raison ou pour une autre, sans doute parce qu'il était avare et voulait être seul à coucher près de ses titres de propriété, ne suivait pas les usages de ses compatriotes. S'il en eût été, à ce sujet, à la métairie comme dans toutes les autres habitations villageoises, ni lui ni Pierre Nivart n'eussent pu se rendre à leur nocturne rendez-vous, sans éveiller l'attention d'Ange et de sa sœur.
Nicolas couchait seul, dans la salle commune, au rez-de-chaussée, dans un lit immense à baldaquin garni de rideaux de serge verte.
Dans cette chambre, au-dessus d'une haute et vaste cheminée, étaientaccrochéscinqousixfusils, qui, vingt-cinq à trente ans plus tôt, avaient servi, entre les mains d'un paysan fanatisé, à défendre la foi dans laquelle il avait été élevé, le trône et l'autel, sans qu'il sût bien se rendre compte de la signification des mots religion et loyauté.
Céleste couchait au premier étage , sous le chaume, dans un petit réduit mansardé.
Cette chambre, de quelques pieds carrés, irrégulièrement bâtie, sans lambris, tenture ou papier, mérite néanmoins deux mots de description.
La porte ouverte, un passant se fût agenouillé sur le seuil de cet asile virginal, afin d'en admirer l'intérieur.
Le lit, petit, orné de rideaux de toile blanche, était placé dans un coin, près d'une fenêtre, un bénitier et une branche de buis bénit, de la dernière fête des Rameaux, en ornaient le fond; des lierres, des liserons et autres plantes grimpantes perçant l'humble toiture de paille, formaient une voûte de frais et sombre feuillage, au-dessus de ce lit, qui n'avait jamais abrité aucun chagrin, aucune préoccupation sérieuse.
Une petite commode, une seule chaise, meublaient cette chambre, et c'était assez; car Céleste, avec une véritable passion, entretenait son réduit garni de fleurs, de plantes, qu'elle savait choisir et soigner si bien suivant les saisons, que ces Benjamines de l'enfant, malgré la gelée ou les grandes chaleurs, semblaient avoir sur chaque feuille un perpétuel sourire.
Deux colombes et un charmant écureuil faisaient bon ménage au milieu de cette forêt en miniature.
Céleste, une colombe sur l'épaule, une autre entre les mains et son charmant écureuil folâtrant
près d'elle, comme pour lui réclamer une caresse, eût fourni un charmant sujet de peinture de genre.
Quant à Ange et à Pierre, en leur qualité de Bretons, ils couchaient tout simplement dans Tétable, comme les Méridionaux couchent en plein air, sous le beau ciel de la Provence où, en remettant son billet de logement, le soldat entend souvent dire :
Apporta la fourque. Marie, pour faire (ou lit du souddat.
A neuf heures du soir, après dîner, tout le monde était allé se mettre au lit, ou du moins chacun avait feint de le faire.
Car, en se levant de table, Pierre avait dit à Céleste ces seuls mots ;
— Oh! enfant, si vous saviez...
— Quoi? avait dit la jeune fille en levant son regard sur le pauvre amoureux.
Dans une heure, sous le grand sureau qui est au fond du jardin, avait répondu Pierre.
En effet, une heure plus tard, les deux jeunes gens étaient assis sur un banc de gazon, auprès de la margelle d'un grand puits, cachés derrière l'épais feuillage d'un sureau.
Personne autour d'eux , l'ombre et le mystère seulement.
Pierre était aussi timide que de coutume ; cependant son cœur battait fort et était oppressé, tant son émotion était grande, tant les pen-
sées s'agitaient tumultueusement dans son crâne.
— Pourquoi ces mots : enfant, si vous saviez...? demanda Céleste.
— Je voulais vous confier un secret.
— Un secret? dit Céleste avec étonnement.
— Oui, et un grand secret, reprit Nivart, je vais peut-être devenir riche.
Pierre prononça ces mots de- telle façon que la jeune fille ne put s'empêcher de lui dire :
— Riche... Pierre ? avec quel enthousiasme vous dites cela. Vous seriez donc bien heureux d'avoir de la fortune ?
— Oh ! oui, et si vous saviez pourquoi!...
— Peut-on vous le demander?
— Je voudrais être riche, Céleste, parce que je vous aime, faut-il que je vous le dise?...
En parlant ainsi, Pierre serrait étroitement contre lui la jeune fille.
Un long silence se fit entre eux.
Céleste, bien qu'elle eût depuis longtemps deviné les sentiments de Pierre à son égard, bien qu'elle s'attendit depuis longtemps à cet aveu, qui la comblait de joie, était dans un tel état de ravissement, qu'elle ne pouvait proférer une parole.
Nivart, reprit d'une voix que l'émotion rendait tremblante :
— Oui, je vous aime, mais, je vous prie, cet aveu vous aurait-il fait de la peine?... Ce silence?...
— De la peine?... se récria Céleste avec naïveté; Oh 1 non, M. Pierre.
Et l'innocente et belle enfant serra doucement la main à Pierre, comme pour lui faire comprendre le bonheur qu'elle éprouvait, et qu'un sentiment de délicate pudeur lui empêchait d'avouer de vive voix.
— Je vous aime, fit Pierre, — et comme j'en suis sûr maintenant. — vous approuvez cet amour, je ne puis faire qu'un vœu, celui de vous épouser.
Il y eut encore un silence entre les deux amoureux.
A chaque parole de Nivart, le cœur de Céleste faisait des bonds désordonnés.
Dans sa joie, la chaste enfant se rapprochait encore de son amant, comme pour ne rien perdre de ses paroles.
Il s'agissait de Pierre Nivart : le mariage et surtout le mari ne lui faisaient plus peur, comme elle l'avait dit autrefois à la Boucherie.
— Pour vous épouser, ne faut-il pas que je sois riche? reprit Pierre; votre père a de la fortune; il ne consentira jamais à vous marier à un homme n'ayant rien; je le sais.
— C'est vrai, dit Céleste.
— Comprenez-vous maintenant pourquoi je désire cette fortune avec tant d'ardeur ?
— Oh ! oui.
— Un instant, vous avez peut-être cru à un sentiment de cupidité de ma part. Si la cupidité, l'ambition ont pénétré dans mon cœur, ce n'est que depuis que je vous connais, ce n'est que parce
que je vous aime et veux vous entourer de tout ce qui constitue les délices de la vie.
— Mais cette fortune dont vous parlez avec tant d'assurance ? reprit Céleste qui ne comprenait rien à la révélation inattendue de Pierre Nivart.
— Cette fortune ? c'est celle de mon grandpère.
— Mais...
— Je ne puis vous en dire davantage, je ne sais que cela, mais dans deux heures...
Les deux amoureux causèrent longtemps encore et s'oublièrent au point de faire mille projets.
A dix heures, Pierre s'arrachant avec peine aux douceurs de ce délicieux tête-à-tête, se leva et dit :
— Je dois partir.
Et, après avoir déposé un chaste baiser sur le front de la blonde jeune fille, qu'il avait ramenée jusqu'à la porte de la ferme, il s'éloigna.
A deux cents pas de lui, suivant une autre direction, celle du carrefour du ramier, un homme s'éloignait à pas précipités.
Cet homme était armé d'un fusil : une arme utile dans les bois à pareille heure.
Cet homme de sage précaution, c'était Nicolas l'Ormeau, qui laissait sa maison à la garde de Dieu, pour aller au rendez-vous de l'anonyme.
Pierre, chemin faisant , était absorbé dans les joyeuses et douces réflexions qu'éveillait en lui le tendre entretien qu'il venait d'avoir avec Céleste.
Elle m'aime, se disait-il, j'en suis sûr maintenant ; et moi qui désespérais du bonheur et de l'avenir! je pourrai donc être heureux, comme tant d'autres ; et me créer une famille pour m'aimer.
Une fois lancé sur ce thème, Pierre Nivart devait former d'innombrables pro,ets. Il connaissait le chemin qu'il avait' à parcourir, au point de se rendre où il allait, la nuit, les yeux fermés. Il marchait donc, sans prendre la moindre précaution, d'un pas rapide, en homme pressé d'arriver à un rendez-vous qu'il sait important.
Il n'était plus qu'à quelques pas du carrefour du Vieux- Chêne. Le chemin qu'il suivait était un sentier étroit, resserré entre de jeunes taillis très touffus. La voûte impénétrable que formait le feuillage ne permettait pas au rôdeur de nuit d'apercevoir le plus petit coin du ciel. Tout était plongé dans une obscurité profonde.
Tout à coup, Pierre, qui ne s'attendait à rien, se sentit frappé d'un coup de couteau en pleine poitrine.
L'attaque avait été si prompte, si imprévue, qu'il n'avait même pas eu le temps d'apercevoir la main qui venait de le frapper.
La blessure était grave. Sous la violence du coup Pierre chancela d'abord, puis, au moment où il faisait un mouvement pour se mettre en garde, il se sentif frappé d'un second coup de couteau qui l'atteignit dans la même région que le premier.
Cette fois il finit par tomber.
Cette seconde blessure était plus dangereuse encore que la première.
Alors un homme se précipita sur lui avec l'intion bien évidente de l'achever. Cet homme était toujours armé du couteau qui avait déjà rempli un si sanglant office.
Bien que l'assassin eût le visage noirci de suie, Pierre Nivart le reconnut : c'était Jacques la Boucherie.
Il ne put du reste conserver aucun doute à ce sujet, car l'assassin, en le frappant pour la troisième fois, lui dit avec une mordante ironie :
— Oh ! je savais bien, maître Pierre, que je me vengerais des insultes que tu m'as si largement prodiguées, il y a huit ou dix jours, chez Nicolas l'Ormeau, en présence de ma fiancée. Tu ne me connaissais pas, Pierre ; mais, moi, je savais bien que je te ferais tomber dans quelque guet-apens et que je t'empêcherais de me supplanter auprès de Céleste.
Pierre ne répondit pas ; il râlait.
— Oh! dit la Boucherie, tu comptais avoir des renseignements sur la fortune de ton grand-père. Mais, cette fortune, pour qu'elle soit à toi, il faudrait que je te la rendisse, et cela n'entre nullement dans mes intentions.
A moi donc la belle et chaste Céleste ! A moi, l'or amassé par ton grand-père !...
Pierre Nivart entendait peut-être encore la Bou-
chérie, mais il ne donnait plus aucun signe de vie.
Jacques le crut mort.
L'assassin fouilla sa victime, et lui reprit la lettre anonyme qui avait provoqué le sanglant rendez-vous.
La Boucherie était l'auteur de cette lettre, chacun l'a deviné.
Il s'éloigna à pas précipités et gagna le carrefour du Ramier ; car c'était lui qui avait également écrit au fermier l'Ormeau.
Il avait songé à se créer un alibi, pour le cas où, aprèsla mort de Pierre, quelques soupçons s'élèveraient contre lui, et cependant les deux lettres anonymes, les deux rendez-vous assignés par ces lettres ne pouvaient-ils pas mettre la justice sur les traces du coupable ?
Jacques était prudent ; en toutes choses, il savait toujours tout prévoir et prendre des mesures en conséquence.
Il s'essuya le visage avec un mouchoir mouillé, afin d'en enlever la couche de suie qui le couvrait; et, à onze heures et demie, sans que rien dans ses allures ou sur son visage pût faire supposer le crime qu'il venait de commettre , il abordait Nicolas, en lui frappant sur l'épaule.
Le fermier l'attendait depuis quelques minutes.
— Tiens, c'est vous, dit Nicolas en se retournant, et en reconnaissant son riche voisin.
— Oui, c'est moi qui vous ai écrit, pour vous prier de venir jusqu'ici.
— Eh bien, vous pouvez être certain que votre lettre m'a donné un joli tintouin. En ai-je fait de ces suppositions? toutes plus sottes les unes que les autres, sans doute...., franchement, je vous avoue que je ne comprends pas grand chose à votre conduite. Si vous aviez à me parler, ne pouviez-vous pas venir me trouver à la ferme, ou me faire dire de passer chez-vous ?
— Non, Pierre Nivart devait ignorer notre entrevue ; justement parce que c'est de lui que j'ai à vous parler.
— De Pierre Nivart, dit Nicolas avec étonnement. Oh ! alors, comme vous êtes loin de l'aimer, je vais en entendre de belles.
— Nivart m'a supplanté auprès de votre fille ; et c'est votre faute; pourquoi l'installez-vous chez vous?
— Pierre se soucie bien de ma fille !
— Je vous jure qu'il l'aime, j'en suis sûr.
— Ce n'est pas une raison.
— Et Ange et Céleste se liguent avec lui pour faire échouer nos projets.
— Alors, vous croyez que Pierre ades intentions sur ma fille ?
— J'en suis sûr, vous dis-je.
— Eh bien, moi, je puis vous assurer qu'il en sera pour ses peines ; car, si bon ouvrier qu'il soit, je ne lui donnerai jamais ma fille, pour la seule
raison qu'il n'a pas le sou. Mais qu'aviez-vous à me dire sur son compte.
— Vous rappelez-vous la scène du dimanche où Pierre m'a en quelque sorte chassé de chez vous ?
— Parfaitement.
— Rien ne vous a frappé dans la virulente sortie qu'il a faite, dans un moment où la colère ne lui laissait pas toute sa raison.
— Si.
— Le singulier aveu qu'il nous a commencé, en parlant de la mort de son père ?
— Oui. c'est juste.
— Vous vous rappelez ses paroles?
— Oui. Les voici : mon pauvre père que, dans un moment de colère, f avais....
— £h bien, reprit la Boucherie, voulez-vous que je complète le sens de cet aveu, en y ajoutant les paroles que Pierre n'a pas prononcées, quand il s'est aperçu que son aveu devenait compromettant.
— Oui. dit Mcolas, voyons si tu as l'esprit pénétrant.
— Pierre allait dire, quand il s'est arrêté, comme épouvanté de son imprudence : que j'avais jeté dans la mer.
— Ainsi, tu supposes Pierre Nivart coupable de parricide?
— Oui, mais cette idée ne vous est-elle pas venue à vous-même?
— Non, car je ne crois pas Nivart capable de commettre un crime si horrible.
— Pierre a des colères d'une extrême violence, à ses heures d'emportement, il est capable de tout, même du crime dont nous parlons.
— C'est vrai, dit Nicolas, Pierre a des colères qui le rendent aussi terrible qu'un fou furieux.
— D'ailleurs ses paroles sont très claires, et la façon dont il s'est subitement interrompu l'est plus encore. De sorte que nous ne pouvons conserver aucun doute. Pierre Nivart, je l'affirme, a tué son père.
— Je commence à être de votre avis.
— Et vous conserveriez un parricide chez vous?
— Non, jamais! s'écria Nicolas l'Ormeau; si Pierre Nivart aime ma fille, et qu'il me la demande en mariage, je le recevrai de la belle façon.
— Que lui direz-vous ?
— Oh! rapportez-vous en à moi.
— Vous avez un moyen bien simple.
— Lequel?
— Vous ne pouvez pas lui refuser la main de votre fille, en l'accusant d'avoir tué son père; mais vous pouvez parfaitement lui dire que vous ne lui donnerez Céleste, en mariage, que s'il peut vous prouver un jour, d'une façon irrécusable, que par son travail et sa bonne conduite, il est parvenu à mettre de côté une somme de dix mille francs.
— Tiens, c'est une idée.
— Et vous suivrez le conseil?
— Puisqu'il est bon.
— En devisant de la sorte, les deux hommes, qui avaient repris le chemin de la ferme de Nicolas, arrivèrent à quelques pas de la métairie. Après s'être une dernière fois serré la main, ils se séparèrent.
Céleste ne s'était pas couchée, elle veillait et guettait le retour de Pierre, dans l'espoir que ce dernier lui dirait quelque chose du rendez-vous ; elle aperçut son père et le reconnut. Elle remarqua même que le fermier était armé d'un fusil.
Cette apparition inattendue l'étonna sans lui causer aucune inquiétude, mais ce fut en vain qu'elle attendit le retour de celui qu'elle aimait,
On sait les raisons qui empêchaient Pierre de revenir à la ferme.
Tout au matin, Ange à son lever fut stupéfait de l'absence de son ami.
— Tiens, Pierre ne s'est pas couché... se dit-il. Où a-t-il passé la nuit?
— Une demi-heure plus tard tout le monde était en rumeur à la métairie.
On cherchait Mvart. Personne ne l'avait vu.
On commençait à supposer, que de grand matin, le contremaître était parti pour Lindreck, afin de s'informer de la marche des travaux, quand on aperçut sur la lisière du bois un groupe de paysans et d'ouvriers qui allaient entrer sur les terres cultivées.
Ces hommes portaient une sorte de brancard, fait à la hâte de branchages. Sur ce brancard, un homme était étendu couvert de sang.
Les gens de la ferme, poussés par de sinistres pressentiments, coururent au-devant du triste cortège et dans le blessé, reconnurent Pierre.
Ceux qui portaient le contremaître affirmaient que ce dernier vivait encore.
l'ultimatum de l'ormeau.
Six mois s'étaient écoulés depuis les derniers événements que nous avons racontés. On était au commencement de l'hiver. Le mois de novembre était revenu, ramenant avec luises froides giboulées, ses brouillards glacés et ses pluies presque continuelles. Sur les côtes de Bretagne, la mer, toujours houleuse, le ciel gris de plomb, sombre, brumeux, jetait dans les cœurs une tristesse vague.
La France entière était plongée dans des jours de marasme. Les conspirateurs l'agitaient de rumeurs sourdes. Les conspirations éclataient de toutes parts ; la charbonnerie s'organisait et enrôlait des milliers déjeunes gens, et le gouvernement si vigoureusement attaqué, employait à sa défense une cruauté de longue date, longtemps condamnée au silence. H venait, au mois de septembre, défaire exécuter le général Berton et les quatre sergents de la Rochelle. Louis XVIII, ce roi ventru, dont on a
voulu faire un homme d'esprit, avait eu le triste courage de prononcer ces spirituelles paroles, en réponse à unedemandeen grâce: « Je leur ferai grâce à cinq heures, » Or les quatre sergents de la Rochelle devaient être exécutés à quatre heures.
Le compagnonnage, qui s'organisait parmi les classes ouvrières, donnait la main à la charbonnerie ; mais en devenant batailleur, il ensanglantait la France par des luttes terribles entre ouvriers de différents corps d'état.
L'institution du compagnonnage par elle-même pouvait avoir de bons résultats, puisqu'elle devait assurer aux ouvriers les moyens de voyager, de s'entr'aider et de se procurer de l'ouvrage ; mais les fâcheuses et terribles rivalités qui éclataient* presque toutes les fois que des compagnons se rencontraient tendaient a faire de l'institution une véritable plaie sociale. Il y avait, d'ailleurs, tant de partis intéressés à fomenter les divisions et les haines, afin d'avoir à prendre des mesures de répression et de nier l'avenir de la démocratie !
A Nantes, la ville était encore sous la pénible impression de la dernière conspiration, de vagues rumeurs circulaient dans les foules. On craignait à la fois un hiver rigoureux et une année de disette.
À Lindreck, les six mois qui venaient de s'écouler avaient permis de réparer le désastre du printemps précédent. Les ateliers venaient de s'ouvrir à une multitude d'ouvriers besogneux et avides
de travail, car ils avaient durant un long chômage fini par épuiser leurs dernières ressources.
Lcà au moins il y avait de l'animation ; et la joie se lisait sur tous les visages. Il était quatre heures du soir, c'était un samedi, jour de paye, la première que l'on fit depuis la reprise des travaux.
M. Cousin et ses deux commis comptaient et préparaient des piles d'écus dans les bureaux, dont les ouvriers assiégeaient les portes.
Le travail était terminé pour la semaine.
Tout à coup, un coup de cloche se fit entendre. Il fut salué par un soupir de soulagement; puis le silence se fit aussitôt.
La paye allait commencer.
M. Cousin était debout à la porte de ses bureaux ouverte à deux battants, il tenait à la main le contrôle par ancienneté et par catégories des ouvriers, qu'il allait appeler à tour de rôle.
Pour être payé, chaque ouvrier pénétrait dans les bureaux, où un commis lui comptait la somme à laquelle il avait droit, puis il se retirait par une autre porte, afin de ne point gêner la circulation.
— Atelier des forgerons, Pierre Nivart, contremaître ; quinze jours pleins ; 120 francs, dit M. Cousin, en commençant l'appel.
— Présent ! répondit une voix.
Un mouvement se produisit dans la foule: Pierre Nivart s'approchait des bureaux, et les ouvriers se rangeaient afin de lui livrer passage.
Quand il fut sur le point de passer devant le di-
recteur, pour entrer au bureau, celui-ci l'arrêta.
— Eh bien, mon garçon, demanda- t-il, comment allez-vous ?
— Bien, M. Cousin, je vous remercie ! répondit Pierre Nivart.
— Et vos blessures ?
— Ce ne sera plus rien dans quelques jours ; je sens les forces me revenir peu à peu.
— Tant mieux ! mais ménagez-vous, n'allez pas, par un travail trop opiniâtre, faire rouvrir ces plaies mal cicatrisées.
— - Oh ! soyez tranquille je ne travaille pas audelà de mes forces.
— Très bien, mais j'ai une communication importante à vous faire.
— Laquelle, Monsieur?
— Autrefois, un rapport détaillé de votre belle conduite, lors de l'incendie de la forge, a été fait à M. le Préfet, qui. suivant l'usage en pareil cas, en a référé à M. le ministre.
— Pour si peu de chose? dit Pierre?
— Vous avez sauvé la vie à trois hommes et vous appelez cela peu de chose!... Vous avez tort. Quoi qu'il en soit, nous avons fait notre devoir, rien de plus, et hier, M. le Préfet a reçu la réponse de son Excellence. Il m'en a informé immédiatement, en me priant, pour que la récompense accordée vous soit plus précieuse, de vous la remettre moi-même en présence de tous les ouvriers réunis, afin que ces derniers sachent bien que le courage et le dé-
vouement ont droit aux sympathies et aux encouragements de tous.
Voici donc une médaille de sauvetage de première classe, que M. le ministre a envoyée pour vous. M. le Préfet, en me chargeant d'être son interprête, m'a recommandé de vous témoigner toute sa satisfaction, et de vous remettre comme récompense de votre belle action une somme de cinq cents francs prise sur les fonds départementaux. Ce n'est pas tout, mes associés et moi, comprenant toute l'importance du service que vous nous avez rendu, avons décidé d'ajouter une somme de mille francs à celle dont vous gratine la générosité du premier fonctionnaire du département.
— Le caissier va vous remettre, avec le prix de votre travail de la quinzaine, les quinze cents francs de ces deux gratifications.
Quant à la médaille, la voici; permettez-moi de l'accompagner d'une poignée de main, gage sincère de mon amitié et de mon estime.
Le directeur et l'ouvrier échangèrent une poignée de main au milieu d'un silence glacial qui surprit le premier; car, en pareille circonstance, les assistants, surtout quand la récompense est méritée, ne manquent jamais de ratifier par des bravos et des applaudissements la faveur accordée.
Comptant sur cette fraternelle ovation, M. Cousin avait même fait préparer du vin et des verres, afin que rien ne manquât à la fête; mais en présence de la froideur de ses ouvriers, il ne donna pas suite à
son projet, retenu par la crainte que son offre ne reçut point un accueil sympathique.
Pierre passa à la caisse, où il toucha la somme qui lui était destinée, sans paraître remarquer la froideur et l'attitude peu amicale de ses compagnons à son égard.
Sorti des bureaux, et pendant que la paye continuait sans autre incident notable, Pierre se retira à l'écart, dans la cour de l'usine et s'y promena soucieux, presque sombre.
Il attendait qu'Ange vint le rejoindre.
Les matières à réflexion ne manquaient pas au contremaître.
En racontant en deux mots les événements qui s'étaient accomplis, pendant les six derniers mois, nous apprendrons au lecteur ce que le cœur de Nivart renfermait d"amertiime et d'agitation.
Ainsi que nous l'avons dit plus haut, Jacques la Boucherie, l'assassin, en quittant le carrefour du Vieux-Chêne, croyait bien avoir tué Pierre. S'il eût eu seulement le plus léger soupçon que son ennemi, n'était pas mort, il eût criblé le malheureux de coups de couteau.
Le lendemain matin, un ouvrier compagnon charpentier, en traversant le bois, trouva le corps du blessé et s'aperçut que ce dernier respirait encore ; après examen, il reconnut que les blessures avaient toutes porté dans le côté droit, et qu'elles n'étaient sans doute pas mortelles.
— Il ne faut peut-être qu'un médecin et des soins
intelligents et empressés pour sauver ce malheureux, se dit le compagnon qui, aussitôt, se mit en quête de secours.
Des paysans et des ouvriers, avertis par lui, arrivèrent bientôt et reconnurent Pierre.
Aussitôt on parla d'assassinat.
Un paysan fit même observer qu'âne sorte de fatalité faisait mourir de mort violente tous les membres de cette famille.
— Son grand-père a péri dans un incendie, son père s'est noyé, et lui meurt assassiné, dit cet homme.
— Mais il n'est point mort, fit la Brétèche, le compagnon qui avait découvert le blessé.
En effet, on constata que Pierre respirait encore. Alors les paysans transportèrent Pierre à la ferme, comme nous avons dit.
Ange et sa sœur furent frappés d'une douleur cruelle par ce triste événement; ils faillirent en devenir fous.
Quant à leur père, il fut presque tenté de s'en réjouir. Cet événement allait lui fournir un moyen bien simple de tenir la promesse qu'il avait faite à la Boucherie de suivre ses conseils, c'est-à-dire d'éloigner le dangereux contremaître de la ferme le plus tôt possible.
Malgré les prières de ses enfants, qui se jetèrent en vain à ses genoux pour le faire changer de résolution, Nicolas l'Ormeau décida que Nivart serait transporté dans un hôpital à Nantes.
140 PIHRRE-LA-TEMPÊTE
— Vous êtes fous, dit-il à Ange et à sa sœur, de vouloir que Pierre se fasse soigner ici. Gela d'abord lui coûterait très cher; toutes ses économies y passeraient et ne suffiraient même pas. Loin des médecins et des pharmaciens, il manquerait de soins et de médicaments les trois quarts du temps. C'est donc bien plus encore dans son intérêt que dans le mien que je parle, en voulant qu'il soit transporté à l'hôpital. Enfin, est-ce au moment où je vais être accablé de besogne, où vous allez m'ètre absolument indispensables, que je puis convertir ma maison en infirmerie, et vous laisser perdre votre temps à remplir les fonctions de gardemalades.
Il résulta de ces égoïstes paroles que Nivart fut transporté à l'hôpital, dans un état si alarmant, que ceux qui l'y conduisirent conçurent les craintes les plus vives à son sujet.
Nirart resta cinq moisàl'hôpital, il n'en sortit que quelques jours avant la reprise des travaux à l'usine ; de sorte que, depuis sa guérison, il n'avait revu ni Nicolas ni Céleste.
Mais l'amitié d'Ange, nous n'avons guère besoin de le dire, ne fit pas défaut à Nivart pendant les longs mois que ce dernier passa à l'hôpital.
— Que lui a donc fait Pierre, qui est détesté de tous les autres ouvriers? disaient les paysans en parlant d'Ange ; Nivart a bien certainement ensorcelé cet enfant, pour qu'il luit soitsi dévoué... On ne voit que lui aller et venir sur la route de Nantes à la métairie.
Par Ange les deux amoureux avaient des nouvelles l'un de l'autre.
Avec quel bonheur Céleste apprenait les progrès que faisait la guérison de Pierre!
Avec quelle joie ce dernier se faisait répéter par Ange les tendres recommandations de Céleste.
Nicolas restait indifférent aux bonnes nouvelles que son fils rapportait à chacun de ses voyages.
(juant à la Boucherie , il était tourmenté par de sérieuses inquiétudes , et passait la plupart des nuits sans dormir.
La peur d'être découvert, l'effroi du châtiment, et non le remords salutaire, veillaient au chevet de cet homme et lui causaient d'épuisantes insomnies et d'affreux cauchemars.
La Boucherie accessible au remords, fi donc ! Quand ce lâche assassin avait frappé Pierre, il n'en était pas à son premier crime : on le verra plus tard.
Le sang humain pouvait-il peser sur cette conscience de brute ?
La Boucherie avait cependant quelques raisons pour se rassurer sur les conséquences de son crime.
Après un assassinat, la rumeur publique se livre à des suppositions, la justice, disposant de tous ses moyens d'action, fait une enquête. Toutes deux, dans l'intérêt de la vindicte publique, recherchent les coupables.
Cette fois toutes deux firent fausse route et ne découvrirent rien de la vérité,
Ou n'ignorait pas que Pierre avait déjà failli être une fois victime de l'animosité que les ouvriers de l'usine nourrissaient contre lui : on supposa ces derniers coupables de l'avoir frappé dans le bois du vieux chêne. On en arrêta quelques-uns qui furent relâchés, faute de preuves, et après que le blessé eut formellement déclaré qu'il avait vu son assassin, et ne rayait pas reconnu pour un ouvrier de l'usine ou pour un habitant du pays.
Ce mensonge servait les projets de Nivart.
— Si j'accuse laBoucheriede ce crime, comment le prouverai-je? Je n'ai même plus cette lettre anonyme qui m'a déterminé à aller au rendezvous du carrefour. Si je ne prouve rien, on m'accusera de vouloir perdre ce misérable, contre qui l'on me connaît des motifs de haine.
La Boucherie, au moment où ma vie était entre ses mains, et où il me croyait sur le point d'expirer, m'a formellement avoué qu'il s'était approprié la fortune de mon grand-père. Cette fortune je ne puis la perdre. Il faut qu'à force de ruse et de recherches je découvre les honteux et sanglants secrets de ce misérable, alors il sera temps de le livrer à la justice.
Et Nivart, en gardant son secret, attendit pour agir le jour de sa complète guéri son.
Néanmoins, et malgré ses dénégations, les ouvriers n'en restèrent pas moins en butte aux soupçons des masses.
La Boucherie récoltait donc les fruits des colères de sa victime.
En rentrant dans les ateliers, Pierre essaya de dompter l'impétuosité de son caractère, mais ses efforts, louables en eux, ne lui rendirent pas l'affection des ouvriers; il ne l'avait jamais eue.
Ceux-ci, au contraire, lui gardaient rancune des heures de prison qu'ils avaient faites à cause de lui, et maudissaient la main maladroite qui, en frappant sa victime, n'avait pas su trouver le chemin du cœur.
Les plus indulgents disaient :
— Si ça devait seulement lui servir de leçon et le corriger...
Ce que nous venons de dire explique suffisamment la position respective de tous nos personnages : revenons maintenant à Nivart.
Il se promenait seul et pensif, loin des groupes d'ouvriers qui, heureux d'avoir touché de l'argent après un chômage de six mois, riaient, causaient joyeusement et oubliaient déjà les jours de misère et de souffrance qu'ils venaient de passer, et se laissaient aller à faire des rêves d'avenir et à compter sur des jours meilleurs.
Tout à coup, le contremaître sentit une main légère se poser sur son épaule. 11 tourna la tète.
C'était Ange qui, après avoir reçu sa paye, venait le rejoindre, suivant leurs conventions.
Ange avait été bien plus péniblement affecté que son ami de l'accueil fait par les ouvriers à la manifestation de M. Cousin. Dans cette contenance froide et pourtant respectueuse, dont le Directeur
ne pouvait ouvertement se froisser, il y avait une désapprobation formelle, à l'adresse de Pierre, aussi bien qu'à l'adresse de l'autorité.
Et pourtant pouvait-on faire un reproche à Nivart d'avoir pardonné à deux ouvriers qui avaient tenté de l'assassiner, et de leur avoir sauvé la vie au péril de ses jours? Pouvait-on trouver injuste la récompense qui lui avait été accordée ? Et n'était-ce point à l'envie qu'il fallait attribuer cette contenance des ouvriers ?
Les ateliers semblaient dire que Nivart, par sa conduite habituelle, n'était pas digne d'être proposé comme modèle aux ouvriers de l'usine.
— C'est vrai, disaient ces derniers, il a eu un mouvement de dévouement sublime lors de l'incendie de l'usine, mais ce mouvement n'a duré qu'un instant, tandis qu'il n'y a pas de jours que des ouvriers de son atelier n'aient sérieusement à se plaindre de ses emportements et de ses colères. Il est excellent et très fort ouvrier, c'est vrai, mais est-ce à dire que nous devons tous être aussi habiles et aussi forts que lui ? S'il n'avait pas cette supériorité sur nous , serait-il notre contremaître? Dans sa position, au lieu d'abrutir par ses colères un ouvrier maladroit, ne devrait-il pas, au contraire, employer la patience et la douceur, afin de faire comprendre à l'ouvrier en quoi consiste sa faute, et lui indiquer amicalement les moyens de la réparer, ou tout au moins le mettre en mesure de ne point la commettre une autre fois? Les ou-
vriers de l'atelier des forgerons ne seront tranquilles que quand Nivart aura quitté l'usine, et M. Cousin, qui ignore bien des choses, comprend mal ses intérêts en employant cet homme et en ne voyant que par ses yeux.
Ces réflexions, ces commentaires, objet de discussions dans tous les groupes, étaient arrivés aux oreilles d'Ange et avaient navré le cœur de cet ami dévoué.
Au fond, il était forcé de s'avouer que la conduite antérieure de Pierre, en lui attirant des haines nombreuses, motivait alors la froideur avec laquelle les ouvriers avaient accueilli les louanges données à Nivart par M. Cousin.
Il cherchait un moyen de forcer son ami à se corriger. Il n'en voyait qu'un : marier le contremaître le plus promptement possible. L' amour et la douceur de Céleste feraient peut-être ce que personne n'avait encore pu faire, une sorte de miracle : ils pourraient dompter le caractère intraitable de Nivart.
Ange pensait à cela, et. venait à Pierre avec l'intention de lui parler de Céleste, et de lui proposer un petit voyage à la métairie du père Nicolas.
La Tempête était du reste tout disposé à bien accueillir les propositions de son ami Ange, le seul homme avec lequel il ne fût pas violent.
Pierre Nivard, dominé par la violence de son amour, ne vivait moralement, quand il pensait, que par le souvenir de Céleste.
En ce moment, indifférent à la désapprobation générale qui le frappait, il ne songeait déjà plus à la médaille et à l'argent qu'on venait de lui donner, et qu'il tenait confondus dans sa poche ; il ne pensait qu'à la fille du fermier l'Ormeau, au plaisir qu'il aurait à la revoir, et aux moyens à employer pour réaliser ses rêves d'avenir.
Il n'avait point vu Céleste depuis le soir où, au fond du jardin de la métairie, il lui avait, en tremblant, fait l'aveu de son amour.
C'était donc avec une vive impatience qu'il attendait Ange, afin de se concerter avec lui sur le parti à prendre.
— Ah ! enfin, c'est toi, dit-il à son ami, en se retournant.
— Oui, mais viens, sortons de l'usine ; j'ai à te parler et à te faire une proposition.
Ange, supposant Pierre blessé de l'attitude des ouvriers à son égard, voulait d'abord l'éloigner de l'usine, afin de le soustraire à des excitations dangereuses: l'attitude des ouvriers, leurs conversations ne pouvaient que l'aigrir et l'irriter.
Sortons, répondit Pierre, sans deviner l'intention de son ami, car il n'avait pas fait attention à la conduite de ses compagnons à son égard ; mais où allons-nous ?
— A la ferme; dit Ange.
— A la ferme ! se récria Nivart ; et ton père ?
— Mon père? c'est précisément lui que nous allons voir.
— Je le sais bien, mais que dira-t-il de cette brusque arrivée ?
— Dame ! je ne sais ; pourtant il faut bien que nous allions chez lui le trouver, puisqu'il ne viendra pas à nous, et que nous avons besoin de lui parler.
— De lui parler ! mais je n'ai absolument rien à lui dire, à ton père, répondit le contremaître assez surpris.
Les deux amis étaient sortis de l'usine.
— Tiens, reprit Ange, prenons toujours le chemin de la ferme, nous verrons à nous expliquer en chemin.
— Partons, dit Pierre, un peu rassuré par l'assurance de son compagnon.
Ange, malgré la douceur de son caractère, et justement parce qu'il était doué d'une patience à toute épreuve, avait cette persévérance opiniâtre qui ne se décourage en présence d'aucun obstacle, et qui est une garantie de succès pour ceux qui y joignent l'intelligence et l'amour du travail.
Plus d'une fois déjà il avait triomphé de l'entêtement de son père, et il ne désespérait pas de gagner la cause de son ami, dont il s'apprêtait à être l'avocat.
Les deux amis furent bientôt sur la route de la métairie, un sentier étroit à travers bois, qui ne leur permettait point de marcher de front.
Pierre Nivart était tout songeur et le vif désir qu'il éprouvait de revoir Céleste lui faisait par
moment doubler le pas. Alors il marchait à chaque instant sur les talons de son ami, qui riait sous cape et lui disait et d'un ton légèrement moqueur:
— Oh ! tu n'as pas besoin d'aller si vite, Pierre, nous ne verrons pas Céleste avant la nuit. A notre arrivée à la ferme, elle sera encore aux champs. Crois-moi, ne soyons pas si pressés d'aller nous exposer aux rebuffades de mon père.
Pierre alors ralentissait le pas, et bientôt il restait en arrière.
— Nous arriverons toujours assez tôt, pensait-il, pour nous faire mettre à la porte.
Et Ange se voyait dans la nécessité de dire à Pierre : Eh bien? reculerions-nous?
Après une de ces plaisanteries, Nivart finit par dire à son ami :
— Mais, bourreau, parle-moi au moins ; ça me distraira de mes pénibles réflexions. Tu m'as promis une explication, donne-la-moi. Tu me conduis chez ton père, avec un aplomb vraiment surprenant : je n'y comprends rien, pourrais-tu me dire ce que nous allons y faire ?
— Eh bien, répondit Ange, nous allons bravement demander à mon père ma sœur en mariage.
— Déjà ! dit Pierre.
— Que veut dire cette exclamation? demanda Ange.
— Dame ! je crains
— Quoi? serait-ce de ne pas aimer assez Céleste, pour en faire ta femme?
— Tu sais bien que ce n'est pas cela.
— Que ma sœur ne t'aime pas alors ? Oh ! quant à cela, je te garantis le contraire, et tu peux me croire.
— Que tu es bon, Ange !
— Parce que je te dis la vérité ?
— Dame !....
— Que crains-tu alors ?
— Ton père, pardieu! rien que tonpère, répondit Nivart.
— Soit ! n'y allons pas, reprit Ange, laisse la Boucherie, qui revient à la maison, épouser ma sœur.
— Gomment, la Boucherie revient à la ferme ? s'écria Pierre.
— Tu le sais bien.
— Oh, alors, s'écria Nivart, doublons le pas.
La Boucherie , ce scélérat , épouser Céleste ! jamais !....
Une heure plus tard les deux amis arrivaient à la métairie.
En entrant dans la cour par la grande porte charretière, ils aperçurent Nicolas l'Ormeau, qui rentrait des champs par une petite porte opposée.
Le fermier, les ayant vus et reconnus, vint audevant d'eux ; ils allèrent à sa rencontre.
Le moment allait devenir décisif.
L'Ormeau, le rusé vieillard, en homme prudent et sage, fit en allant à eux quelques réflexions :
Je n'ai ni raison ni intérêt à mal recevoir Ange qui, avant deux ans sera un des meillleurs ouvriers de l'usine et gagnera beaucoup d'argent, de façon qu'il pourra me venir en aide, toutes les fois que j'aurai besoin de quelques centaines de francs pour acheter quelques lopins de terre, histoire de in arrondir seulement. Alors, bon Dieu ! je n'aurai plus recours à ce brigand de la Boucherie, qui me prête son argent à un taux ruineux. Recevons donc bien nos deux étourdis; je pourrai toujours leur montrer les dents s'ils ont des prétentions peu raisonnables au sujet de ma fille ; car, foi de Nicolas l'Ormeau ! elle n'épousera jamais un homme qui a tué son père dans un moment de rage, et qui pourrait bien assassiner son beau-père dans un accès de colère.
Malgré ce que cette réflexion avait de peu bienveillant pour Pierre, Nicolas l'Ormeau s'avança audevant des jeunes gens, les deux bras étendus. On eût pu croire que, cédant à un mouvement de subite tendresse, il allait embrasser les deux ouvriers et les presser contre son cœur.
— Eh ! bien, mes gars, comment va la santé ? la vôtre surtout, Pierre Nivart? ces maudits coups de couteau ?
— Ce ne sera rien, monsieur l'Ormeau, répondit le contremaître. Et je souhaite que mon assassin s'en tire aussi bien que moi.
— Votre assassin! s'écria Nicolas, en regardant son fils, comme pour lui demander l'explication des paroles du contremaître.
PIEERE-L A-TEMPÊTE 151
Gomme tout le monde, il croyait que ce dernier avait été victime d'un guet-apens, et que c'était parmi les ouvriers de l'usine qu'il fallait chercher les coupables,
— Oui, mon assassin, dit Pierre, mais nous ne sommes pas venus pour parler de ce triste accident.
— Comme vous voudrez, mon garçon, reprit le fermier. Et l'usine ? et le travail ?
— L'usine est très belle, dit Ange.
— Quant au travail, dit Pierre, après un chômage forcé de six mois nous en avons par-dessus la tète ; et je puis vous répondre qu'avant trois ans le petit Ange sera un fameux ouvrier.
— Ah ! diable, tant mieux !
— Il gagnera presque autant que moi.
— Et gagnez-vous beaucoup ? demanda Nicolas l'Ormeau, d'un ton où perçait une ardente convoitise.
— Si c'était toutes les quinzaines comme celle-ci pour Pierre,. dit Ange, ça irait bien. Devine, père, combien il a touché.
— Dame ! je ne sais pas, moi...
— 1620 francs.
— 1620 francs, s'écria le fermier ébahi, tu plaisantes. 1620 francs en quinze jours ? Tu veux te gausser de moi,
— Non, allez à la cave, je vous conterai cela en buvant un coup.
Nicolas l'Ormeau ne se le fit pas dire deux fois.
Il alla dans la salle commune prendre un pot, et descendit à la cave, où il tirade son meilleur cidre.
Un homme qui gagnait 1620 francs en une quinzaine, eût-il un parricide sur la conscience, lui semblait avoir tous les droits possibles à son estime.
Quand il se fut éloigné, Ange dit àNivart :
— Laisse-moi faire, je connais le vieillard ; il est rusé. Nous n'aurons pas de ses plumes sans eau chaude ; cependant, avec quelques sacrifices, j'espère l'amener où nous voudrons. Le voici, attention ! ! !
Le père l'Ormeau ne se fit pas attendre. Il avait hâte de connaître l'histoire des 1,620 francs du contremaître. Il avait ajouté une bouteille de vin au pot de cidre, car il avait fait cette réflexion qui peint bien son caractère :
— Un homme qui] gagne une si grosse somme en si peu de temps mérite bien quelques attentions.
Nos trois hommes furent bientôt attablés ; sous le plafond aux solives enfumées, le crépuscule avait des teintes sombres, presque noires, en sorte qu'il eût été fort difficile d'analyser l'expression des physionomies de nos buveurs. Les trois verres furent remplis et vidés, puis Nicolas dit à son fils :
— Voyons, mon gars, l'histoire de ces fameux 1,620 francs.
Le fermier avait la curiosité peinte sur la
physionomie. Nivart était en proie à une cruelle anxiété. Ange seul paraissait posséder tout son sang- froid.
Il raconta la fameuse histoire, en la brodant à sa manière. Elle ne produisit que peu d'effet sur le fermier, qui regrettait déjà sa bouteille de vin. Nicolas, qui était fort peu apte àapprécier un acte d'héroïsme et de dévouement, s'était attendu à quelque chose de plus merveilleux et de plus prosaïque : il croyait que cette somme reçue représentait pour le contremaître le salaire de son travail de la quinzaine et qu'il devait la gagner tous les quinze jours, toute sa vie. C'était quelque chose de phénoménal que cette robuste foi de Nicolas dans le travail; aussi n'avait-elle pas duré longtemps, et Theure du désenchantement était cruelle pour le fermier.
Si cruelle, qu'il ne put s'empêcher de dire d'un ton bourru :
— Tout cela est fort beau ; mais on n'a pas tous les jours sous la main des incendies comme celui de Lindreck, où Ton puisse gagner des quinze cents francs comme ça, en sauvant des pauvres diables.
Pierre eutunmouvementd'indignation, qu'il parvint cependant à contenir. Ange haussa les épaules, mais le fermier ne vit rien. La nuit s'était faite dans la salle commune; au dehors, le jour baissait un peu ; les bestiaux rentraient des champs.
— C'est vrai qu'on n'a pas toujours des aubaines comme celle dont nous parlons, reprit Ange d'un
ton railleur, mais écoutez donc le coup de la fin, mon père.
Ce coup de la fin, aux yeux d'Ange, devait produire l'effet d'un coup de massue sur le cupide et ambitieux paysan.
— Voyons ton coup de la fin? dit Nicolas, mais dépèche-toi, que j'aille assister à la rentrée du bétail à l'étable.
— Débouchez cette bouteille de vin , dit Ange. Nicolas hésita, comme s'il se fût demandé si le
fameux coup de la fin valait le sacrifice d'une bouteille de vin.
Ange attendait, le père l'Ormeau finit par s'exécuter.
Quand le vin fut versé, Ange vida son verre et reprit :
— Du fameux vin, père!
— Voyons si j'en dirai autant de ton coup de la tin. répondit Nicolas que le ton goguenard de son fils et le sacrifice forcé qu'il venait de faire étaient loin de mettre de bonne humeur.
— Eh bien, reprit Ange, quoique vous en disiez, Pierre a ses 1,620 francs dans sa poche ; et, à cette somme, il peut ajouter douze cents autres francs, produit de ses premières économies.
— M. Pierre est un garçon d'ordre. et je l'enfélicite ; si tu pouvais déjà en avoir autant que lui, répondit Nicolas, qui recommençait à s'intéresser à la conversation.
— Ça viendra, dit Ange, mais il ne s'agit pas de
moi. Pierre a une idée, qui plus tard, mise à exécution, peut être pour lui une mine d'or.
— Diantre ! fit Nicolas.
— Mais pour s'occuper de son idée, continua Ange, il lui faut au moins douze mille francs.
— Toujours cette question des capitaux, dit Nicolas ; moi aussi, avec les fonds nécessaires, je parviendrais à faire ma ferme-modèle.
— Et Pierre compte amasser par son travail la somme qui lui manque.
— Une belle pensée, mon garçon, dit le fermier, en prenant la main du contremaître, et en la lui secouant rudement.
— C'est vrai; mais en attendant qu'il ait réuni la somme de douze mille francs, Pierre ne sait que faire de ses trois mille francs.
— Ah! ah! s'écria Nicolas, que dis-tu là, mon gars?
— Je dis que, dans l'embarras où il se trouve de placer son argent, Pierre a pensé à" vous, mon père.
— Ah! ah!... buvons un coup, mes enfants, dit l'Ormeau presque attendri.
— Oui, à vous qui avez justement besoin de capitaux pour votre ferme-modèle.
— Ah ! diantre ! que Dieu le bénisse d'avoir eu cette bonne idée ; mais, mes enfants, trois mille francs ne peuvent suffire quand il s'agit de fonder une ferme-modèle.
— Mais les terres que vous avez déjà.
— Si je ne les avais pas, mon projet ne serait-il pas une folie?
— Pierre peut mettre cent francs de côté par mois.
— C'est quelque chose. •
— Et moi qui, en toutes choses suis l'associé de Nivart, je puis en mettre cinquante.
— Et tous les mois vous me verseriez ces cent cinquante francs?
A la joie avec laquelle il fit cette question, il était facile de voir que Mcolas jubilait. Il versa du vin et dit :
— Diantre! vous ne buvez pas. Est-ce qu'entre amis on doit regarder à un verre de vin?
Et, après avoir bu :
— Mes enfants, dit-il d'un ton patelin, cette affaire est grave ; elle demande à être examinée avec soin, et traitée en toute connaissance de cause : une ferme-modèle, les travaux d'organisation, d'installation, les achats de matériel, les réparations, les essais, vont me coûter les yeux de la tète.
— Si l'idée est mauvaise, dit Ange, il faut l'abandonner.
— Je ne dis pas que l'idée soit mauvaise, reprit précipitamment Nicolas, car la crainte de ne pas en caisser les économies des deux ouvriers venait de s'emparer de lui, mais j'ai voulu vous faire entendre que, pendant les premières années, je ne pourrai pas vous payer l'intérêt de votre argent.
— Nous ne voulons pas d'intérêts, dit Ange. Nicolas regarda les deux jeunes gens en dessous.
Il était trop madré pour croire sans explication à leur complet désintéressement.
Néanmoins, il versa à boire et dit :
— Buvons un coup.
Ce n'était pas sans raison qu'il remplissait leurs verres.
— Faisons-les boire, pensait-il, le vin délie la langue, nous les ferons causer ensuite, c'est nécessaire ; car il y a quelque chose là-dessous.
Nicolas, malgré ses cinquante -six ans, ne fit qu'un bond jusqu'à la cave et revint avec deux bouteilles.
— Eh, eh! dit-il, mais une idée vient de me venir.
— Et cette idée, mon père?
— Quand les douze mille francs seront au grand complet entre mes mains, que vous en aurez besoin pour lancer la grande affaire de Pierre, vous me ferez mille millions de misères pour que je vous les rende. Je serai accablé d'huissiers et de papier timbré.
— Non pas, dit Ange, car la grande affaire de Pierre pourra parfaitement s'arranger avecla vôtre. Toutes deux marcheront de pair et se fortifieront l'une et l'autre.
L'Ormeau regardait son fils comme si ce dernier lui eût parlé hébreu.
— Et nous pousserons tous à la roue, même ma
chère petite Céleste, qui arrive enfin, dit Ange en courant embrasser sa sœur.
La conversation fut interrompue un instant par l'arrivée de la jeune fille. Elle fut bientôt reprise sur les instances de Nicolas qui menaça d'envoyer Céleste à la cuisine, si Ton ne se remettait sur le champ à causer affaires.
Qu'on juge si Pierre et la jeune fille se souciaient de cela. Cependant, ils furent les plus attentifs à suivre la discussion.
Ange avait repris :
— Quand vous connaîtrez l'affaire que Pierre et moi nous avons rêvée, vous serez d'avis que j'ai raison, mon père.
— Et cette affaire? demanda Nicolas avec quelques signes d'impatience.
— Eh bien, Pierre vous demande Céleste en mariage, fit Ange.
Nicolas, à cette réponse de son fils, fit un bond qui faillit lui faire renverser les bouteilles et les verres qui se trouvaient sur la table, et attira l'attention de Pierre et de Céleste sur la discussion.
— Nivart me demande ma fille en mariage ? s'écria-t-il.
— Oui, dit le contremaître.
— Mais c'est un guet-apens ! fit le fermier. D'un serrement de main, Céleste calma la colère
de Pierre près d'éclater.
— Voyons, mon père, calmez-vous, dit Ange, et veuillez m'entendre. Pierre, je vous l'ai dit, pour-
suit une grande affaire qui ne peut se traiter sans argent ; cette affaire à laquelle je m'associe corps et âme, c'est son mariage avec ma sœur ; s'il vous demande Céleste en mariage, ce n'est pas pour Tépouser demain, ou dans huit jours : c'est pour l'épouser dès que nous aurons déposé entre vos mains la somme de douze mille francs, dont nous parlions à l'instant. Il nous faut pour cela cinq ans au plus, car, dans quelque temps, je pourrai vous verser cent francs par mois au lieu de cinquante. Dans cinq ans, Pierre aura trente ans et ma sœur vingt-un ; ils seront, je crois, en âge d'être mariés.
A ces explications de son fils, la joie était revenue sur le visage de l'Ormeau.
Il avait réfléchi, le rusé vieillard, qu'en cinq ans peuvent se passer bien des événements.
Il garda néanmoins un long silence.
Evidemment il prenait une décision : qu'elle allait-elle être?
Les trois jeunes gens étaient tremblants et émus en face du cupide paysan.
Celui-ci dit enfin :
— Je consens à ce que vous me demandez, car je ne doute pas que, sans mon consentement Mlle Céleste s'associe à votre affaire ; mais voici mes conditions, et je vous préviens que je n'en accepterai pas d'autres.
— Voyons, votre ultimatum? dit Ange.
— D'abord, je porte à quinze mille francs la somme à me verser.
— Adopté ! répondirent les deux ouvriers.
— Ce sera bien long, dit naïvement Céleste. Cette observation lui valut un long baiser que
Pierre cueillit sur sa petile main brunie par le soleil.
— Jusqu'au jour où cette somme sera complète, je ne vous paierai, ni ne vous devrai aucunintérèt, reprit le fermier.
— C'est convenu, dit Pierre.
— Quand elle sera complète, Pierre épousera Céleste.
— Bien entendu.
— Mais vous me laisserez l'argent; après ma mort, vous le retrouverez capital et intérêts.
— Oh! oh ! dit Ange, afin déjuger jusqu'où irait la cupidité de son père.
— Oh ! sois tranquille, va ; je ne vous mangerai pas votre argent, dit le fermier.
— Allons, c*est décidé et chose convenue, dit Ange. Nicolas rOrmeau eut un nouveau mouvement
d'attendrissement.
— Mes enfants, dit-il, vous faites de moi un heureux père. Cette journée sera Tune des plus belles de ma vie.
— Mais la Boucherie? dit Ange.
— La Boucherie, reprit Nicolas l'Ormeau avec une sorte de fureur, est un gueux, un pendard, un scélérat, et s'il revient jamais ici, je lui prouverai que, bien que Breton, je sais ce que c'est qu'une conduite de Grenoble...
Sur cet anathème, l'on se mit à table, et au dessert, la gaité fut à son comble, car c'est alors que Pierre remit à Nicolas ses trois mille francs.
Pendant que le paysan comptait son argent, les trois jeunes gens firent en commun de beaux rêves et de grands projets ; et ces rêves et projets, si peu raisonnables qu'ils fussent peut-être, n'avaient rien de commun avec ceux qu'inspire l'amour des richesses ou celui des grandeurs.