‹ Pierre-la-tempêteChapitre 6 sur 11 · PIERRE NIVART SE FAIT COMPAGNON · texte numérisé non relu

PIERRE NIVART SE FAIT COMPAGNON

Nous croyons avoir dit trois choses :

1° Que Nantes est une cité manufacturière et commerçante où le nombre des ouvriers est considérable, où le port et ses chantiers fournissent continuellement du travail à ceux qui en cherchent, où l'on aime à s'amuser, surtout au quartier dit la Ville en bois ;

2° Qu'à Nantes éclata la conspiration du général Berton, et que lacharbonnerie et le compagnonnage comptaient des milliers d'adhérents dans cette ruche de gens laborieux;

3° QueNivart avait été relevé à l'état de cadavre, dans les bois du Vieux Chêne, par un ouvrier com-

pagnon charpentier nommé la Bretèche, avec qui il n'avait pu faire autrement que de se lier, en raison du serviee rendu.

La Bretèche, depuis son arrivée à Nantes, travaillait au chantier du port.

C'était un de ces ouvriers comme on en voyait beaucoup à cette époque de résistance et d'opposition, alors que la démocratie, grisée par les tristes et sanglants souvenirs du régime impérial dont le despotisme ne la caressait que pour changer sa blouse en uniforme, et la rejeter mutilée dans les excès et les calamités de l'invasion, songeait à la honte que le pays venait de subir, en se laissant donner un roi par les armées étrangères.

La Bretèche avait trente ans. Au. physique c'était un colosse. Il eût fait, habillé en hercule, la fortune d'une troupe de saltimbanques. Bon ouvrier, mais bruyant et franc viveur, il était fort enthousiaste du compagnonnage, dont il faisait depuis longtemps partie, et dans les rangs duquel il s'était acquis une certaine célébrité.

Célébrité tapageuse, batailleuse et querelleuse s'il en fut. Les instincts guerriers de la jeunesse que le long duel de l'Empire contre l'Europe avait exaltés, se trouvant sous les Bourbons réduits militairement parlant à une inactivité forcée, trouvaient leur satisfaction dans ces grandes luttes fratricides du compagnonnage, luttes qui devaient heureusement disparaître d'elles-mêmes, à mesure

que l'instruction pénétrerait dans les classes ouvrières.

Qui ne se rappelle avoir au moins entendu parler de ces batailles entre compagnons boulangers contre charpentiers, cordonniers contre chapeliers, etc., etc.

Les batailles dont nous parlons étaient d'autant plus fréquentes et sanglantes que tous les compagnons voyageaient alors. On ne pouvait être compagnon, si l'on n'avait fait son tour de France. Cet usage donnait lieu à des conduites, à des fêtes, qui se terminaient rarement sans effusion de sang.

En général, toute réunion aboutissait à un combat, et le lendemain on comptait les morts et les blessés.

Tel .était le compagnonnage envisagé sous son mauvais côté; mais il avait aussi ses avantages.

L'ouvrier qui voyageait pour se perfectionner et n'avait pas la facilité des chemins de fer, trouvait sur toute sa route non seulement aide et protection, mais encore des secours plus efficaces. Chez la mère, on lui donnait un gîte, du pain... et de l'argent, s'il en manquait pour continuer sa route ; s'il séjournait dans la ville, on lui trouvait de l'ouvrage.

En cela l'institution était belle, bonne, utile et humanitaire. Elle supprimait le vagabondage, qui résultait d'un chômage forcé.

La Bretèche était un compagnon forcené. Plein de cœur, il compienait que les hommes du même

métier sont frères; armé d'un poignet solide, il était d'avis que le fort doit être le protecteur du faible... mais il était orgueilleux à l'excès, et toutes les corporations qui ne se rangeaient pas par état sous la bannière du grand saint Eloi, n'étaient pas dignes de faire partie du compagnonnage.

Imbu de ces principes, la Bretèche fort comme six hommes ordinaires, sa gigantesque canne à la main, avait deux fois fait le tour de France.

Dans ses pérégrinations, combien avait-il eu de querelles et gagné de batailles... ?

Il ne s'en souvenait plus.

En raison de ses hauts faits, de sa réputation et de l'effroi qu'il inspirait aux ennemis, on l'avait surnommé : la terreur des braves, un nom auquel on ne pouvait reprocher de manquer de signification.

Tel était la Bretèche.

A première vue, Pierre Nivart lui avait plu; quand il l'avait accompagné à l'hôpital, sans que celui-ci donnât signe de vie, il s'était dit :

— Un rude lapin, mon obligé, quel gaillard! Puis, renseigné au sujet de la Tempête, il avait

ajouté avec un accent de joie :

— Un ouvrier forgeron! Un frère en Saint-Éloi! bon Dieu! S'il n'est pas compagnon, faudra bien qu'il le devienne. Il a un nom tout trouvé : la Tempête! et c'est un nom que celui-là! On dit que mon gaillard a la tète près du bonnet. Tant mieux, tonnerre! malheur aux ennemis!

Excellentes réflexions! le compagnon massacreur songeait au parti que la corporation pourrait tirer d'une recrue aux bras vigoureux, aux membres robustes, à la santé de fer, non pas au profit du travail, mais au profit de la lutte entre travailleurs!

La Bre lèche n'avait pas manqué un seul jour de visite de venir voir Pierre Nivart à l'hôpital et lui avait prodigué avec le plus généreux désintéressement tous les soulagements possibles et permis par les règlements.

Nivart avait le cœur trop bien placé pour ne pas être sensible à une telle affection, et les deux ouvriers s'étaient liés d'étroite amitié dès que Nivart avait été en voie de guéri son.

Vu jour, — la chose devait immanquablement arriver, — la Bretèche, qui n'avait que son compagnonnage en tète, et croyait que Nivart dérogeait en négligeant de se faire initier, amena la question sur ce sujet, et, après une exposition détaillée des avantages de la fraternelle institution, en arriva à conclure qu'il fallait que Nivart se lit compagnon.

Le compagnonnage, présenté sous ses bons côtés, avait séduit l'esprit généreux du contremaître, qui avait fini par promettre formellement à la Bretèche de s'enrôler sous la bannière du grand saint qui fut le ministre du bon roi Dagobert.

Après ma guérison et ma sortie de l'hôpital, et dès que les travaux auront repris à l'usine, avait-il dit, je ferai ce que tu désires, ne fût-ce que pour t'être agréable, et pouvoir profiter du bénéfice de

vos institutions, si jamais je me décide à faire mon tour de France, comme j'en ai souvent eu l'idée.

— Fais-toi compagnon, répondit la Bretèche avec joie, et nous quittons Nantes immédiatement, pour recommencer les douze travaux d'Hercule.

La Bretèche ne définit point son idée au sujet des douze travaux d'Hercule , par la raison bien simple qu'il les ignorait absolument; mais Pierre poussa un soupir et dit :

— Quitter Nantes?... nous verrons...

Il pensait à Céleste.

— Oh! c'est juste, dit la Bretèche, une petite femme à quitter et qu'on aime?...

— Oh ! oui, comme un fou, dit le trop confiant Nivart , qui éprouvait le besoin de parler de Céleste.

— T'aime-t-elle? demanda la Bretèche.

— Oui, mais...

— Mais quoi? dit la Bretèche.

Pierre ne se fit pas prier pour raconter à son nouvel ami l'histoire de ses amours.

Il n'en omit qu'une particularité :

La tentative d'assassinat de la Boucherie.

Sur ce sujet, il était d'une discrétion à toute épreuve. Ange lui-même ne savait qu'une partie de la vérité, et il l'avait en quelque sorte devinée, à quelques mots échappés à son ami, quand il arrivait à Pierre de s'emporter contre la lâcheté et la fourberie de son ennemi.

Quand il voulait sonder plus avant le secret de la nuit sanglante passée au carrefour du Vieux Chêne, Nivart restait impénétrable.

— Plus tard, répondait-il à Ange, ta sauras ce qui s'est passé, et ce qu'il en coûtera à la Boucherie.

Quand la Bretèche eut connaissance des platoniques amours de son ami, il s'écria :

— Mon cher, d'une façon ou de l'autre, tu n'as qu'une ressource.

— Laquelle ?

— Deviens compagnon, dit la Bretèche.

— Je ne comprends pas bien.

— Tu veux plaire à Céleste, n'est-ce pas?

— Sans doute.

— Et tu veux lui plaire au point de l'amener à refuser opiniâtrement un mariage avec ce coquillage de la Boucherie.

— Évidemment.

— Pour plaire à une jeune fille, dit la Bretèche, il n'y a rien au-dessus d'un vrai compagnon : sa canne lui donne des faux airs de tambour-major, et tu sais que le tambour-major est le Benjamin des femmes, ou tout au moins il le croit, et ce n'est pas une mince satisfaction.

Pierre sourit aux conclusions de son ami.

— Et d'ailleurs ce n'est pas tout, reprit la Bretèche ; si, par hasard, la pauvre enfant ne pouvait avoir raison de l'entêtement et de l'avarice de son père...

— Que dis-tu?

— Une chose qui peut parfaitement arriver. Laisse-moi finir.

— Parle.

— Si elle se trouvait dans la nécessité d'épouser la Boucherie... dit le Compagnon.

Cette supposition fit faire un bond à Nivart, qui s'écria :

— Dans ce cas, je me connais; je tuerais la Boucherie.

— Une bêtise.

— Je la ferais.

— Non pas, comme il ny a rien de comparable aux voyages pour former la jeunesse et guérir les chagrins causés par des peines de cœur, nous partirions, nous ferions le tour de France et, pour cela, il faut nécessairement que tu sois compagnon.

La discussion entre les deux amis se prolongea encore une heure environ; puis Nivart s'avoua convaincu et promit enfin de se faire compagnon.

Il tint parole. Obsédé par la Bretèche, il se présenta au compagnonnage dès en sortant de l'hospice.

Ange avait fait son possible pour l'en détourner. Il n'y parvint point.

— A quoi bon te faire compagnon ? avait-il dit à Nivart.

Pierre qui, à sang froid, était un homme sérieux, sans doute en raison de sonexistenceisolée, n'avait vu dans le compagnonnage qu'une institution utile, charitable et vraiment philanthropique.

Il répondit à Ange qu'à >es yeux tout ouvrier

devait se faire compagnon puisque c'était un moyen d'exercer les devoirs de la fraternité.

— Pour être compagnon, répondit Ange, on doit avant tout être garçon.

— Ne le suis-je pas ?

— Si, mais dans quelques jours

— Eh bien, je me ferai rayer de la société. Ange n'était pas convaincu, il répondit à son

ami par un hochement de tête de mauvais augure.

— Qu'as-tu? lui demanda Nivart.

— Veux-tu que je te parle franchement ?

— Oui, avant tout.

— Eh bien, le compagnonnage n'est pas ton affaire.

— Pourquoi?

— Laisse cela à des hommes d'un caractère moins irascible.

— Que veux-tu dire?

— Tu es emporté ?

— C'est vrai.

— Pour un oui ou un non tu te mets dans des colères épouvantables qui t'ont déjà fait bien du tort.

— J'en conviens.

— Et tu veux faire partie d'une société exposée aux dangers de rivalités détestables, qui ne réussit jamais sans qu'il y ait des querelles, des coups et du sang versé. L'ignores-tu?

— Non.

— Pourras-tu rester calme au milieu de ces querelles?

— Je le crois.

— En réponds-tu?

— Dame !...

— Tiens, tu es fou, mon pauvre Nivart.

— J'ai donné ma parole à la Bretèche.

— Tiens-la alors, nous verrons plus tard qui a raison de la Bretèche ou de moi... aujourd'hui...

— Ne te fâche pas, Ange.

— Va, fais-toi compagnon.

— Je n'irai pas aux réunions.

— Nous le verrons bien...

Pierre et Ange se firent compagnons le lendemain de cette conversation.

Pierre, pour tenir la parole donnée à la Bretèche.

Ange, pour être à même de veiller sur le premier.

Nous verrons bientôt si Nivart devait tenir sa promesse, et s'il pouvait se dispenser d'aller aux réunions.

La Saint-Eloi, fête des forgerons, approchait.

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