LA SAINT-ELOI FETEE PAR DES COMPAGNONS
C'était par une belle matinée du mois de décembre de l'année 1823 ; une forte gelée, qui durait
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depuis plusieurs jours, avait durci la terre, et une glace unie sillonnée de glissoires bordait la Loire d'une large bande d'argent. L'air était vif, piquant; un triste soleil d'hiver, se dégageant des brumes du matin, commençait à s'élever d'un horizon rose pâle : l'œil exercé du plus fin loup de mer n'eût pas découvert le moindre nuage au ciel, et l'on pouvait en induire que la température n'était pas sur le point de baisser.
— Quelle belle matinée ! se fussent écriés en chœur un chasseur passionné, un patineur émérite et tous les gens qui préfèrent le froid à la crotte.
Il était neuf heures du matin.
Le peuple nantais et les gens des environs semblaient à cette heure matinale être de l'avis des gens que nous venons de citer. De tous côtés ce n'était qu'allées et venues. Mais dans l'allure de ces allants et venants, il n'y avait rien de celle de l'ouvrier qui se rend à sa besogne, craint d'arriver en retard et salue à peine l'ami ou le voisin qu'il rencontre.
Chacun, au contraire, avait la figure épanouie, s'abordait, causait, riait. On se serrait la main, l'on allait commencer ces fêtes de Tamitié par de copieuses libations. Les marchands de vin faisaient leurs vendanges, suivant la pittoresque expression des gens du peuple.
A Nantes, on buvait plus de cidre que de vin, mais la gaieté n'en était ni moins franche, ni moins bruyante.
Evidemment, c'était pour une fête, une très
grande fête même, que la ville présentait une telle animation.
En effet, de Nantes à Lindreck, points entre lesquels s'élèvent de nombreux chantiers, des refrains joyeux se chantaient de toutes parts en l'honneur de ]'ancien ami du roi Dagobert, du fameux saint Eloi qui. à lui seul patronne, au moins dix corps d'état, depuis l'orfèvre jusqu'au forgeron, et dont la protection s'étend jusqu'aux ouvrieren bois, charrons, charpentiers, menuisiers, etc.
A un saint si bienveillant et comptant un si grand nombre d'adorateurs, une ville aussi manufacturière, aussi industrielle en construction que Nantes devaitune fête splendide. Surtout à une époque où sans compter les apprentis, deux mille compagnons, devant l'obédience au grandsaint. foulaient le sol de la patrie de l'immortel Cambronne (immortel pour un mot énergique mais malpropre prononcé à Waterloo ! }.
La municipalité avait pris de grandes mesures : elle voulait être à la hauteur de l'enthousiasme public, bien que la Restauration ne goûtât que tout juste ces démonstrations populaires, qui sont pourpeu qu'il existe des motifsde mécontentement, des occasions de troubles et d'émeutes et, chacun le sait, c'est des émeutes que naissent les révoltes violentes.
Ce jour, la démonstration ouvrière fut si vive, que sans la différence des costumes, on eût pu se croire transporté en pleine Rome, au temps où la popu-
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lace républicaine de la ville éternelle demandait seulement au Sénat, par l'organe de ses tribuns, du pain et des fêtes : Panem et Circences (1).
L'artillerie de tous les modèles avait tonné le matin; on entendait encore à de longs intervalles, retentir quelques pétards éclatant isolément, comme ces soldats retardataires qu'une colonne en marche laisse inévitablement derrière elle.
Le carillon retentissait à son tour. Toutes les cloches en branle faisaient un vacarne à faire rêver au jugement dernier. Les sourds étaient dans la jubilation; comme ils y entendaient forcément quelque chose, les malheureux s'imaginaient innocemment que leur infirmité avait disparu.
La ville était pavoisée. Le soir, elle devait être illuminée.
A midi, on devait chanter une messe en musique, ou
Nous renonçons à parler de l'église, des autorités, des corporations, des compagnons et de leurs cannes, despainsbénits,desvingtetunebannières, citées dans un ouvrage d'une exactitude incontestable, des chefs-d'œuvre, autant de bijoux de patience fabriqués par les ouvriers les plus habiles de chaque corporation, — portés comme des chasses à épaules d'hommes ; qui suivant l'expression de Boileau:
marchaient à pas comptés,
Comme un docteur suivi des quatre facultés,
(1) Jeux, fêtes du Cirque.
Enfin, c'était splendide. Ceux qui eurent le bonheur d'assister à cette brillante cérémonie, ne peuvent en parler encore aujourd'hui sans pleurer d attendrissement...
Reprenons notre récit et revenons aux personnages qui ont le plus intéressé nos lecteurs.
À neuf heures du matin donc, deux ouvriers descendaient des hauts quartiers de la ville vers le port.
Ces deux ouvriers étaient endimanché?, enrubannés et, aux cannes qu'ils portaient, on ne pouvait manquer de les reconnaître pour deux compagnons comme on reconnaît un soldat à son uniforme.
En nommant Pierre Niyart, dit la Tempête, le meilleur forgeron à vingt lieues à la ronde et César la Bretèche, dit la Terreur des braves, qui à Ba3'onne, à Bordeaux, à Rochefort et à Lorient, où il avait successivement travaillé, n'avait pu trouver un ouvrier charpentier plus habile que lui, nous nous dispenserons de faire un plus ample portrait de ces deux hommes, que tous les ouvriers admiraient et craignaient.
Malgré les serments qu'il avait faits à Ange et à Céleste, de ne prendre aucune part aux réunions des compagnons, ses frères, Pierre n'avait pu refuser à la Bretèche, à l'homme sans le secours de qui peut-être il fût mort dans les bois sous les dents des loups, de faire ensemble la Saint-Éloi, leur patron commun.
La veille, la Bretèche avait dit à sa maîtresse :
— La Flèche, il est midi ; j'ai déjeuné ; eh bien, je ne retourne pas au chantier ; c'est demain la Saint-Éloi, jour de grande fête; il faut que j'aille a Lindreck chercher l'ami Nivart, le forgeron, te souviens-tu? que j'allais voir à l'hôpital. Il est si timide pour un homme de sa trempe que, te sachant chez moi, il n'y viendrait pas seul.
— Il est aussi timide que ça, ton ami ? cependant, il devrait savoir qu'avec moi, on n'a pas besoin de se gêner, dit naïvement la Flèche, une fille de mœurs déplorables, mais d'un bon cœur au fond.
Un bon cœur ! la vertu de ses pareilles généralement, dit-on. Nous devons ajouter, pour rester dans le vrai que, depuis deux ans que la Flèche avait été tirée d'une position infâme parla Bretèche, elle ne se livrait à aucun écart. Cette conduite exemplaire était-elle le résultat du défaut d'occasions ou de la reconnaissance ? nous penchons pour cette dernière supposition ; néanmoins nous pouvons affirmer que l'amour n'était pour rien dans la chose, et que bien que la Flèche fût pour César ce que bien des ouvriers voudraient que leurs femmes légitimes fussent pour eux, elle ne l'aimait point.
— Comment veux-tu que ce garçon sache qu'on n'a pas besoin de se gêner avec toi, dit César, puisqu'il ne te connaît pas?
— C'est vrai, répondit la Flèche. Eh bien, va le chercher, et surtout ramène-le, puisque tu dois
être si heureux de faire la Saint-Éloi avec lui. De mon côté, comme j'en ai entendu dire beaucoup de bien et beaucoup de mal, je ne serai pas fâchée de le connaître.
La Bretèche était parti; chemin faisant, il ne se donnait pas la peine de songer à rien ; songer ? cela fatigue les hommes robustes. Exempt de soucis, il eût cru déroger à ses habitudes s'il eût senti s'éveiller une idée dans son cerveau.
S'il ne pensait pas, il marchait bien et ce jour-là il courait, tant il avait hâte de serrer la main à son ami.
Pourtant il n'oubliait point d'autres affections; aussi quand la soif le tourmentait trop fort, la Bretèche s'arrêtait au bouchon rencontré et buvait. Le cidre n'était à ses yeux qu'une boisson propre à désaltérer les enfants ; le vin était au-dessus de ses moyens ; il buvait donc de l'eau-de-vie, sur laquelle, disait-il, il ne crachait dans aucun pays.
Mais la Bretèche avait le mérite de bien supporter ce qu'il buvait: il arriva à Lindreck avec tout son sang-froid, Il s'informa de Pierre Nivart.
Justement celui-ci était absent.
— Et où est-il allé, que j'aille le chercher? demanda César sans se décourager.
— Oh ! c'est inutile, répondit l'ouvrier que questionnait la Bretèche; en courant après lui vous vous exposeriez à faire beaucoup de chemin pour le roi de Prusse.
Un gaillard pour lequel je n'aime guère à tra-
vailler; mais expliquez-vous, je vous prie, demanda César.
— Eh bien, reprit l'ouvrier, le contremaître est allé faire un bout de conduite au petit l'Ormeau, qui a reçu ce matin une lettre de sa sœur, le priant de venir à la ferme, où sa présence est -nécessaire. Le contremaître aurait bien accompagné sle petit jusqu'au mesnil du père l'Ormeau ; il eût même été enchanté d'y aller, car on dit qu'un mariage se manigance entre lui et la fille du fermier, mais la lettre lui signifiait, parait-il, de rester ici pour son bien. De sorte que, comme je vous le disais en commençant, au lieu d'être parti pour la ferme, il est allé simplement faire un pas de conduite au frère de la prétendue, qu'il aime comme si c'était le sien. En allant à sa recherche, vous pourriez prendre un chemin et le contremaitre un autre.
— Et faire ainsi longtemps la navette sans nous rencontrer? conclut la Bretèche.
— Dame! oui.
— Y a-t-il longtemps qu'ils sont partis?
— A deux heures on a suspendu les travaux à l'usine, à cause de la Saint-Eloi de demain ; ils sont partis presque aussitôt après.
— Il est trois heures et demie, dit César; à en juger par le trajet à faire, Pierre ne peut tarder à rentrer.
Quelques ouvriers qui connaissaient la Bretèche étaient survenus ; il leur proposa de faire un tour dans les ateliers de la forge.
Cette visite eut lieu sans qu'aucun ouvrier osât lui dire du mal de Nivart, car personne, àLindreck, n'ignorait l'intimité existant entre les deux compagnons.
La promenade terminée. César offrit un phlipp à ses guides. Ceux-ci. en leur qualité de forgerons peut-être, aussi désireux de noire que le charpentier, se récrièrent en prétendant que suivant l'usage, puisque c'était eux qui recevaient sa visite, c'était à eux d'offrir et de payer le phlipp dont il venait d'être question.
Contre la force point de résistance, dit un vieux proverbe; s'il n'eût été question que de force, César eût pu se défendre ; il était taillé pour cela; mais il dut céder, seul contre vingt qui l'entouraient et criaient plus fort que lui, quelle que fût la vigueur de ses poumons.
Alors la bande joyeuse alla s'installer dans la salle basse d'un cabaret borgne, qui portait pour enseigne :
Bon cidre au pot.
Bon vin à la bouteille, Bonne eau-de-vie à ta pinte.
Et au-dessous :
Au rendez-vous des compagnons du marteau.
C'était engageant pour des hommes qui, dumatin au soir, avaient presque tous à la main l'outil dont il était question sur l'enseigne.
— Voilà notre affaire, nous serons bien là, dit la
Bretèche, en prenant place dans la salle enfumée, obscure, au milieu de laquelle se dressait un poêle gigantesque chauffé à blanc, et dont la chaleur excessive donnait à l'atmosphère de la cave une odeur acre, qu'augmentaient encore des odeurs d'eau-de-vie brûlée.
On conviendra que la Bretèche n'était pas difficile à contenter quand il avait dit :
« Nous serons bien là. »
Les forgerons, habitués à leur enfer quotidien, se trouvaient dans la cave comme en paradis.
Les Phlipps se succédaient avec une rapidité prodigieuse, et ne faisaient que doubler la soif de ces gorges brûlées. Les heures se passaient rapides et légères ; la Bretèche, dans le feu d'une improvisation pleine de sentiment à coups de canne, sur le compagnonnage, son dada favori, ne comptait plus avec elles. Ses lèvres, desséchées par la liqueur et l'éloquence, se rencontraient fréquemment avec son verre, constamment vidé, constamment rempli.
La nuit était venue depuis longtemps, qu'il n'y avait de changé dans la cave que le nombre des Phlipps.
Nous oublions de dire qu'on avait apporté aux buveurs une chandelle allumée, mais comme aucun de ceux-ci — la flamme de l'eau-de-vie les éclairait — ne songeait à la moucher, la mèche, longue de plusieurs pouces, ne formait plus avec le corps du luminaire qu'une gigantesque larme
de feu. coulant en l'honneur des errements du genre humain en général et de ceux des buveurs en particulier.
Rembrandt et Salvator Rosa eussent certainement fait un chef-d'œuvre du genre, en prenant pour modèle cette table de buveurs perdus dans la fumée de leurs pipes continuellement allumées.
Que d'énergie dans ces traits! Que de naturel dans ces poses! Que d'éclat dans ces yeux ! Quels tons chauds sur ces chairs! Que d'ombre, que de lumière sur l'ensemble !
Malheureusement Salvator Rosa et Rembrandt manquaient à cette scène, que nous n'avons fait qu'indiquer.
César allait faire, au grand ravissement de ses compagnons, la description d'une Saint-Éloi, à laquelle il avait assisté à Bordeaux l'année précédente, comme acteur, bien entendu, quand Nivart enfin de retour, et prévenu de l'arrivée de la Bretèche, fit son entrée dans la cave.
Disons en passant que, depuis sa liaison avec Ange L'Ormeau, Nivart, dompté par la volonté de cet enfant, était devenu moins emporté avec les ouvrier-; ceux-ci, presque tous, s'étaient plù à reconnaître son mérite et ses capacités, et avaient cessé de le tenir éloigné de leurs réunions comme autrefois.
Ce soir-là ceux qui avaient suivi la Bretèche, l'ami de Pierre, étaient naturellement ceux qui le
plus vite et le plus sincèrement s'étaient ralliés à ce dernier, en disant :
— Il n'est pas le même avec nous, il fait le premier pas, nous devons lui éviter tous les autres, puisqu'il n'y a que le premier qui coûte.
Il est juste de dire qu'à la table des buveurs, comme autrefois à celle du Christ, et d'ailleurs dans toute réunion bien organisée, il y avait un traître. Nous saurons bientôt quel était son emploi, quel rôle il avait à jouer.
L'arrivée de Nivart ne produisit donc aucun sentiment hostile au sein de la titubante réunion, comme cela n'eût pas manqué d'arriver quelques mois plus tôt.
Bien au contraire, un buveur — le traître, ce sont toujours ceux-là — s'écria :
— Allons, mes amis, serrons les rangs, voici un buveur de plus !
Nivart, homme franc s'il en fut, ne se méfiait pas plus de cet ouvrier que des autres ; il ne répondit rien, mais l'élan était donné, un autre buveur reprit :
— Place au contremaître !
— Un troisième ajouta :
— Gambusier du diable, un verre'!
Sur les côtés, les ouvriers, malgré leur patois breton, emploient volontiers des vocables maritimes.
— Mes amis, dit enfin Pierre, ne vous dérangez pas. J'ai appris que la Bretèche était venu pour me voir,. et qu'il était parmi vous...
— Raison de plus pour trinquer avec nous, reprit le traître, sans donner à Nivart le temps d'achever sa phrase.
Une place avait été faite à Nivart, à la droite de César. Celui-ci s'était levé; il dit à son ami, en lui serrant les mains avec une effusion que doublaient encore les fréquentes libations quïl venait de faire.
— Assieds-toi là, vieux frère; là, à côté de moi; tu sais qu'entre nous deux, c'est à la vie à la mort...
Pierre ne buvait pas et n'aimait pas les ivrognes; quoique péniblement affecté de voir la Bretèche ivre, il s'assit auprès de lui; il ne voulait pas, par trop de réserve, faire sentir à des ouvriers, qui venaient de lui donner des marques de sympathie, quïl désapprouvait leur conduite privée, quïl n'avait pas mission de surveiller.
Il prit un verre de Phlipp, afin de trinquer; puis il dit à César, en lui serrant à son tour la main, d'une façon toute particulière. Il cherchait à faire comprendre au buveur quïl était temps quïl s'arrêtât.
— Quel bon vent t'a poussé de ce côté ?
— Quel bon vent, dis-tu? mais n'est-ce pas demain la Saint-Éloi. notre patron à tous, tant que nous sommes ici?
— Si, • répondit Nivart d'un ton visiblement embarrassé.
Il songeait à la promesse quïl avait faite à Ange,
de ne jamais se mêler à aucune réunion de compagnons.
— Comme tu dis ça, reprit la Bretèehe ; on dirait, à t'entendre, que tu as envie de travailler demain, bien que l'usine soit fermée.
— Non, mais...
— Mais, quoi, sais- tu ce que tu feras demain? non, pas encore? Eh bien, tu feras la Saint-Éloi avec moi à Nantes. Tous ces braves garçons, presque tous compagnons, et bien d'autres avec eux, seront de la fête. Tu ne peux refuser une pareille invitation ; ce serait forfaire aux lois de l'amitié et du compagnonnage. D'ailleurs, ma femme t'attend et m'a recommandé de ne point revenir sans toL
A Nantes comme à Lindreck on croyait la Bretèehe marié : personne ne savait rien des déplorables antécédents de la Flèche.
— Et quand t'attend ta femme ? demanda Nivart avec l'intention de faire cesser une orgie qui lui semblait déjà avoir dépassé les bornes du convenable.
— Ce soir, dit hardiment César.
— Ce soir, mais, mon cher, si tu veux tenir ta promesse, il est temps de partir.
— Quelle heure est-il donc ? demanda la Bretèehe.
— Dix heures.
Ces mots : dix heures ! firent lever tous les ouvriers.
— Et trois lieues à faire, continua Pierre.
— Aussi, que diable te fais- tu désirer si longtemps? reprit César; mais tu viens avec moi?
— Oui, dit Nivart qui, avant d'avoir vu la Bretèche, pensait aller à Nantes le lendemain, afin d'y déposer à la Caisse d'épargne une somme d'argent assez ronde qu'il portait sur lui.
Cet argent était le montant de ses dernières économies et de celles d'Ange. Des raisons, 'que nous donnerons bientôt, avaient décidé les deux amis à ne point placer cette somme entre les mains du père de Céleste.
Une autre raison encore déterminait Pierre à partir avec César : Celui-ci était ivre, il craignait qu'il ne lui arrivât quelque accident en route.
— Si tu viens avec moi, répondit la Bretèche, tout va Lien, nous allons partir.
— Quant à vous, mes amis, reprit-il en s'adressant aux ouvriers, si je ne vous raconte pas ce soir la Saint-Eloi que j'ai faite Tannée dernière à Bordeaux, nous fêterons ensemble celle de demain à Nantes. Ni vous ni moi ne perdrons au change.
Les ouvriers bretons poussèrent à leur manière un hurrah d'applaudissements. La séance était close, ou plutôt l'orgie était terminée.
Nivart et La Bretèche se mirent aussitôt en route.
On connaît l'effet du grand air et du froid sur un homme ivre, surtout quand cet homme sort d'un lieu chauffé outremesure.
La Bretèche, si robuste qu'il fût, avait assez bu,
dans la journée, pour éprouver la sensation que nous venons de dire. Il se sentit d'abord saisi, étourdi par le grand air, et vit tout tourner autour de lui. Il se raidit sur ses jambes, mais ne parvint qu'à précipiter son pas, sans le rendre plus assuré.
— Donne-moi le bras, lui dit Nivart.
— Ce n'est pas de refus, ma vieille, répondit César ; le grand air, le grand air, mon cher.
— Et puis un peu les Phlipps.
— Oui, un peu les Phlipps aussi, mais surtout le grand air.
S'il nous fallait suivre la conversation des deux compagnons, nous n'en finirions pas, aussi bien Nivart faisait-il causer son ami, afin qu'il ne s'endormit pas en marchant, ce qui eût rendu la situation fort désagréable.
La première heure fut pénible.
Mais la Bretèche digérait sans doute aussi faci* lement qu'il absorbait, et Pierre était robuste...
Enfin, César dit à son ami :
— Ça se dissipe, laisse-moi maintenant marcher seul, je te fatigue inutilement. Nivart laissa aller le bras de son compagnon, en disant :
— Alors parlons peu, surtout toi ; et, en arrivant à Nantes, tu seras complètement dégrisé, et tu n'y penseras plus.
— Je l'espère bien comme ça; répondit la Bretèche d'une voix encore mal assurée.
La prédiction de Nivart s'accomplit.
A une heure du matin, en cherchant à la porte de son domicile, César était presque dans son état normal, mais il lui eût fallu bien peu boire pour retomber dans sa première ivresse.
La Flèche ne s'était pas couchée ; elle attendait les deux voyageurs, avec une vive impatience; nous allons dire pourquoi...