ENTRE LA VEILLE ET LE LENDEMAIN
C'était une singulière créature que la Flèche, une femme étrange; chez elle les sentiments mauvais étouffaient souvent les bons. Ces sortes de natures sont assez communes parmi le peuple des grandes villes. Il voit le beau et l'admire, cherche à l'imiter, bénéficiant des bienfaits de la société, il n'est pas égoïste et aime ses frères, c'est le bon côté; mais hàtons-nous d'ajouter qu'il ne reçoit généralement ni l'éducation ni l'instruction nécessaires pour dompter ses mauvais instincts. C'est le mauvais côté ; et souvent le mauvais l'emporte sur le bon, et de beaucoup....
L'histoire de la Flèche se résumait en peu de mots. C'était le triste roman d'une foule de malheureuses femmes, la plupart du temps plus à plain-
dre qu'à blâmer. Ce roman pourrait s'écrire en quatre chapitres, dont voici presque invariablement les titres : Un moment d'enivrement ; Pour un peu d'or; Une existence flétrie et déclassée.
Quant au dernier chapitre, il a ses variantes, on a l'embarras du choix : Sur un lit d'hôpital ; En prison; Au bout d'une corde; Près d'un boisseau de charbon; Dans la rivière.
Ce livre, hâtons-nous de le dire, serait très moral et pourrait servir à l'instruction de la jeunesse, si l'on admet, toutefois, que les livres servent à quelque chose.
Revenons à la Flèche.
Elle était née dans le département des Landes, un pays qui peut à peine, aujourd'hui encore, nourrir ses habitants, à Sauveterre, Langon ou Gapitieux, peu importe ! de parents pauvres, mais plus avares encore, si avares, que, pouvant garder leur enfant chez eux, ils l'envoyèrent en condition à Bordeaux, afin qu'elle pût les soutenir, en leur abandonnant ses gages.
L'enfant était jolie; à Bordeaux elle prit des goûts de toilette et de coquetterie; cependant, les premiers mois, elle envoya la majeure partie de ses gages au village, comme elle l'avait promis.
Un jour, la pauvrette s'aperçut qu'en continuant sur ce pied, elle n'aurait jamais rien à elle, ni un bijou, ni un de ces rubans qui font plus belle encore, quand on l'est déjà.
Certes, les séductions ne lui manquaient pas, les séducteurs vinrent à leur tour.
Un jour, il arriva ce qui devait inévitablement arriver, l'enfant ne travailla plus, et les parents avares reçurent plus d'argent que jamais.
Ils ne desiraient que cela du reste; ils ne songèrent point à s'informer des moyens employés par leur fille pour arriver à ce résultat.
Pas n'est besoin de mettre les points sur les », pour que l'on comprenne les motifs du changement de position de la jeune fille, qui, à cette époque, ne s'appelait pas la Flèche,
A ce changement, celle-ci gagna de devenir paresseuse.
Si la pauvrette aima, elle n'eut qu'un moment d'enivrement, un rêve d'une heure...
En un mot, le seul moment de véritable bonheur qu'elle devait avoir dans sa vie.
L'amour, dans de telles conditions, est toujours très éphémère. Le séducteur, sa passion satisfaite, quitta la Flèche, le jour où il s'aperçut qu'il n'aimait, ou plutôt n'avait aimé qu'une paysanne, sans usages et sans instruction.
Ici commence le chapitre : Pour un peu d'or.
Après sa chute, ayant le travail en horreur et tenant toujours à envoyer de l'argent au village. La Flèche chercha et trouva une autre passion.
La passion, prise dans ce sens, se trouve toujours.
Abrégeons : de passion en passion, elle finit par tomber où La Bretèche la trouva, dans une maison immonde, dans une rue infecte, faisant partie d'un ignoble quartier de la grande ville, au mo-
ment où un misérable gorgé de vin, armé d'un couteau, et qui se disait son amant, voulait la tuer, parce qu'elle ne voulait pas lui donner d'argent pour aller boire.
Heureusement pour la Flèche, César était un homme d'une force peu commune, ne reculant devant rien ; sans se contenter, comme le Rodolphe des Mystères de Paris, de souffleter son homme, et de lui payer ensuite à boire, il désarma d'abord l'assassin d'occasion, puis il lui administra une telle correction, que le misérable garda le lit plus d'un mois.
Il dut être à jamais guéri de la manie de battre les femmes quelles qu'elles fussent.
Par reconnaissance, la Flèche, qui déjà portait ce nom de guerre, s'attacha à la Brétèche. Celui-ci, de son côté, après quelques jours de relations intimes, lui reconnaissant des qualités réelles, lui fit quitter Bordeaux, afin de l'éloigner du théâtre de ses légèretés.
De Bordeaux, le couple voyageur vint un beau jour s'installer à Nantes. Afin d'expliquer l'absence de la Flèche, au moment où, dans le bois du Vieux- Chêne, laBretèche releva Nivart à demi mort, disons que, quand le charpentier décidait un changement de résidence, la Flèche prenait la voiture et allait en fourrier préparer le logement ; quant à lui, en franc et courageux compagnon, qu'il était, il prenait sa canne et se mettait en route à pied; depuis l'âge de quinze ans, il allai tde-ci, de-là, à l'aventure,
mangeant en route les économies faites au dernier séjour, arrivant quand il pouvait, mais arrivant toujours, parce que la Flèche était en avant, et qu'elle pouvait avoir besoin d'argent.
— Noblesse oblige, disait alors la Bretèche, je l'ai prise à ma charge, c'est à moi de la nourrir.
Une pittoresque existence que celle de cet homme.
— S*il est vrai que les voyages forment la jeunesse, il doit être bien formé, disait un jour un de ses patrons, car il a vu du pays.
— C'est vrai , répondait un vieil ouvrier sédentaire, mais pierre qui roule n'amasse pas mousse.
En effet, bien qu'il fût un excellent ouvrier, César était loin d'avoir sa fortune faite ; avec lui, la Flèche menait une existence imprévoyante, et sans lendemain assuré.
Elle était donc à la troisième partie de son roman, et comptait dans les déclassées, quand Pierre Nivart fut appelé à faire sa connaissance.
Son histoire est connue, faisons à présent son portrait en deux mots.
Elle avait vingt-quatre ans, était grande, élancée, mais sans maigreur, ses formes au contraire, sans être trop accusées; étaient ce celles qui séduisent, parce qu'elles tiennent tout ce qu'elles promettent.
C'était une de ces femmes au tempérament de fer, qui atteignent à la quarantaine sans une ride, et à qui les excès ne retirent que la plus sublime qualité de la femme, celle de devenir mère, sans flétrir leurs charmes physiques*
PIERBE-L A-TEMPÊTE 191
Elle appartenait au type méridional le plus pur, celui qui se rapproche le plus de la statuaire de l'ancienne Grèce.
Elle avait le teint chaud, des cheveux presque noirs et abondamment fournis, de grands et beaux yeux et de belles dents; c'était surtout ce qui caractérisait son genre de beauté ; le reste rentrait complètement dans l'ordinaire.
Elle était donc encore fort jolie. La Bretèche en. était fier ; fier surtout de l'avoir à son bras. De son côté, la Flèche n'ignorait rien de ses mérites ; elle savait s'habiller et tout lui allait (qu'on nous pardonne la trivialité de cette expression) ; elle portait à ravir, en guise de coiffure, le madras à couleurs tranchantes que les Bordelaises savent seules ajuster, et font admirer encore aujourd'hui par tous ceux qui les voient.
Qui a prétendu qu'il n'existait pas de coiffures nationales...?
Ne disons rien du moral de la Flèche : son caractère, ses instincts et ses goûts, nous n'osons pas ajouter ses principes, vont se révéler dans ces actes.
Il était donc une heure du matin quand elle ouvrit aux deux compagnons; Pierre suivait César, disparaissant pour ainsi dire, derrière le colosse.
— Eh quoi? tu reviens seul? c'était bien lapeine de revenir si tard ! dit la Flèche à César.
Elle ne pouvait apercevoir Pierre, dont la personne se perdait dans l'ombre de l'escalier.
— Seul, plaisantes-tu? et pour qui prends-tu ce gaillard-là ? répondit César, en s'effaeant de façon à laisser arriver jusqu'au contremaître la lumière de la lampe que la jeune femme tenait à la main.
Un éclair de joie passa sur le beau front de la Flèche, et son regard ardent, incisif, hardi, étincelant déjà de volupté, sans s'arrêter une seconde sur César, alla se fixer sur Pierre plein de désirs et de promesses, tant il y avait de flamme, de lumière et d'étincelles dans les yeux de cette femme impudique, qui cent fois, depuis l'incendie de l'usine, avait entendu dire que Nivart était le plus bel homme et le plus joli garçon de Nantes et des environs ; et c'était vrai.
La nature prodigue parfois avait tout donné au fils du pauvre pêcheur, beauté, régularité des traits, perfection académique, et souplesse.
La Flèche, qui s'y connaissait sans doute, s'en fut bientôt convaincue, et son regard se baissa devant celui du contremaître.
Elle rougit. Pourquoi...? elle qui depuis si longtemps ne rougissait plus !
Toute cette scène, qui se résumait en un regard, s'était passée en dix secondes au plus.
Dans ces dix secondes, le cœur de la Flèche avait battu vingt fois.
Quant à Nivart, froid, calme, et tout à son amour pour Céleste, il ne put guère que se dire :
— César a une bien jolie femme.
l'IERRE-LA-TEMPKTE 19;}
Cependant ce fut lui qui rompit le premier le silence.
— Pardonnez-moi, madame, de venir une première fois chez vous à pareille heure.
— Vous venez de loin, monsieur, répondit la Flèche, que le ton respectueux et réservé de Pierre commençait à embarrasser.
César devait venir au secours de sa femme.
— Voyons, dit-il, pas tant d'excuses et de cérémonie que ça. Entre amis est-ce qu'on se gène ? Viens-tu faire la saint Eloi avec nous, pour échanger des compliments et des salamalecs du matin au soir ; ce serait éreintant, assommant, et surtout embêtant, et moi je tiens à m'amuser. Si mon père m'a fait comme ça, c'est son affaire, je n'ensuis pas
|responsable ; il faut que je reste qui je suis, et je ne m'en plains pas. Tu es un bon garçon, Pierre, aussi vrai qu'Armandine est une bonne femme : nous venons de loin, elle l'a dit, et c'est une raison de plus pour que nous ne restions pas debout sur le carré ; j'ai godaillé un peu, je l'affirme, moi : et c'est une raison pour que nous cassions la croûte. Le souper a eu le temps de mijoter, ma petite Armandine ? Qu'en dis-tu, Nivart ?
César avait débité tout cela gaiement, mais comme un homme qui a la langue un peu épaisse.
Armandine l'avait regardé du coin de l'œil; et tétant aperçu de son état d'ébriété, elle avait souri ; Ipuis un second éclair de joie avait sillonné iuu front.
— Gomment! tu ne me dis rien, Armandine? continua César.
— Que veux-tu que je te dise?
— Tu ne nie grondes pas un petit brin, pour m'ètre livré à de trop copieuses libations, cependant c'est assez ton habitude de le faire.
— C'est aujourd'hui la Sain WEIoi, dit Armandine en souriant.
— 30h! amour de femme que tu es!...
Et éprouvant sans doute une recrudescenc d'amour, la Bretèche prit Armandine par la taille et l'embrassa sur les deux joues.
... Elle souriait toujours.
Comme ils sont heureux ! Quand donc le seraije? se disait Nivart, contemplant avec envie le tableau qu'il avait sous les yeux et pensant à Céleste.
— Tiens! comme tu es belle! continua Cé*ar en ^'apercevant que la Flèche s'était presque endimanchée.
— Voyons, reprit cette dernière, laisse-moi mettre le couvert. Tous venez de faire trois lieues, vous devez avoir faim.
— Une bonne idée que tu as là, Armandine ; qu'en penses-tu Pierre?
Ce dernier, plongé dans ses rêveries, répondit machinalement.
— Tu me demande*...?
— Ah ça! ou donc as-tu l'esprit ? Ab ! j'y suis, tu admires ma femme : ne me le dis pas, car tu me
rendrais fier et je serais capable de faire la roue comme un paon.
— Il s'agit de manger un morcau, M. Nivart, dit Armandine.
— J'avoue que...
— Que vous mangeriez volontiers, repritla jeune lemme sans attendre la réponse du contremaître.
Tout en parlant, la Flèche mettait le couvert à la hâte.
— Je te dois tout de même une belle chandelle, Nivart, reprit César, assis depuis longtemps à l'un des bouts de la petite table sur laquelle on devait diner.
— Et pourquoi? demanda Pierre.
— Dame ! ne m'as-tu pas évité le coup de brosse que ma femme me donne toutes les fois que je bois un verre de vin de trop. C'est qu'elle n'aime pas les ivrognes, Armandine; elle a de bonnes raisons pour cela, figure-toi...
LaBretèche s'arrêta court, la Flèche, qu'il regardait, l'avait comme foudroyé d'un regard.
Il se souvint que pour lui, comme pour Armandine, il était de son intérêt de ne pas révéler le passé de cette dernière.
— Tiens, ne parlons plus de ça, ma femme serait capable de me donner de l'eau à souper.
Un sourire de dédain passa sur les lèvres de la jeune femme; mais il ne fit qu'y passer, pour faire place à un sourire gracieux, qui accompagna ces paroles.
— De l'eau, un jour de Saint Eloi ? fi donc !
— En disant cela Armandine déposa deux bouteilles de vin sur la table autour de laquelle il n'y avait plus qu'à s'asseoir.
— Mets-toi là, à ma droite, Nivart; toi, a ma gauche, Armandine. De cette façon, je pourrai m'écrier :
— Ah ! qu'on est bien entre' sa femme et son meilleur ami !
Nous ne dirons que peu de chose de ce souper improvisé.
La Flèche, on l'a compris, avait à première vue trouvé Nivart à son gré. Son passé, ses instincts, la faisaient femme à ne pas refuser la satisfaction d'un caprice. Dans la scène qui venait d'avoir lieu, elle avait souvent comparé les deux hommes qui se trouvaient en sa présence, et l'avantage n'était pas resté à l'homme colosse.
Armandine avait éprouvé du dégoût à la vue de ce dernier, tandis qu'à la dérobée elle n'avait eu que des regards d'admiration pour le beau Pierre.
En pareille circonstance, une femme de la moralité d' Armandine n'hésite jamais, quand même sa fortune serait enjeu.
Si l'homme lui plaît, il le lui faut, parce que ses caprices sont inexorables, et ses passions indomptables.
Y a-t-il un danger à courir, ces caprices n'en deviennent que plus impérieux, la femme impudique
met à les satisfaire la gloire et l'amour-propre cfu'une femme honnête mettrait à les dompter et à les vaincre.
Armandine ne se fit aucun raisonnement, ne songea qu'à agir, et son parti fut bientôt pris.
Pierre Nivart allait passer la nuit sous le même toit qu'elle ; elle ne devait pas manquer cette occasion d'établir avec lui de séripuses relations, occasion qui ne se représenterait jamais peut-être. Ces relations établies, l'avenir déciderait de leur durée et sans doute aussi de leur nature.
Pour se convaincre du succès de son entreprise Armandine partait de ce raisonnement :
« Qu'un homme de vingt-quatre ans, quelle que soit la situation, ne repousse jamais unejolie femme du même âge, si cette femme se jette résolument à sa tète. Les difficultés de la situation lui font précisément excuser l'inconvenance du procédé. En outre, cet homme est toujours flatté qu'une femme jette ainsi, pour lui, son bonnet par-dessus les moulins. »'
Armandine était jolie, elle le savait depuis longtemps ; son miroir le lui disait tous les jours, et le nombreux adorateurs, qu'elle entendait, sans les écouter, le lui répétaient toutes les fois qu'elle mettait le pied hors du logis.
Voici ce qu'elle fit pour arriver à ses fins. Elle ésolut de replonger la Bretèche dans les vignes lu Seigneur, dont il était momentanément sorti.
Rien n'était plus facile. Quand César était éméché,
il était plus que jamais disposé à boire, et buvait de tout outre mesure, sans rien trouver de trop raide, jusqu'à ce que ses libations le forçassent à se mettre au lit. Alors, il se laissait coucher, sans mot dire, et s'endormait pour six heures d'un sommeil de plomb. Ce somme fait, il se réveillait frais et dispos.
La Flèche savait tout cela mieux que personne, elle mêla une certaine dose d'eau-de-vie au vin qu'on devait boire.
Il n'en fallait pas davantage pour plonger La Bretèche dans le sommeil de l'ivresse.
— Et les six heures de sommeil de cette outre, c'est le bonheur véritable, et l'amour qui le donne... se disait la pécheresse, en caressant dans son esprit de voluptueuses espérances.
Ils étaient à table.
La Bretèche faisait le contraire de ce qu'il eût dû faire. Il mangeait peu et buvait sec, en chantant les louanges de son vin, qu'il n'avait jamais trouvé meilleur.
Armandine était intérieurement ravie.
Le mélange produisait son effet.
Pierre, qui était devenu très sobre, depuis son pacte avec le père de Céleste, se tenait sur la réserve.
Habitué au cidre, il trouvait le vin capiteux, et, profitant des moments ou La Bretèche avait les yeux ailleurs que sur lui, il le mélangeait d'eau.
PIEfcRE-L A-TEMPÊTE 199
Arniaudine le regardait faire d'un mauvais œil.
— Une petite pointe, se disait-elle, ne lui ferait point de mal, et le rendrait peut-être assez entre prenant pour que je n'aie pas la peine de faire le premier pas, ce qui est toujours désagréable pour une femme. Les hommes, plus tard, vous le reprochent sans cesse.
Afin d'empêcher Nivart de continuer son manège, elle enleva la carafe.
La Bretèche, au dessert, mit ses coudes sur la table et sa tète sur ses coudes, en murmurant :
— Je ne me sens pas bien.
Alors Armandine risqua sa première attaque. Son pied rencontra celui du contremaître.
Nivart, comprenant que la chose avait été faite avec intention regarda La Flèche.
Celle-ci jeta un regard de mépris sur César, puis haussa les épaules, de façon à faire comprendre à un enfant de quatre ans ce qu'elle voulait dire.
— Quelle brute ! quel vice dégoûtant que celui de l'ivrognerie !
Puis, ses regards cherchèrent, humides, provocateurs, pleins de désir et de passion, les regards du contremaître ; elle avait un sourire chargé de promesses ; ses lèvres semblaient appeler d'autres lèvres.
Nivart voyait tout cela, mais il ne voulait pas comprendre et restait de marbre.
A ses yeux, y avait-il d'autres femmes que Céleste, quïl avait vue dans la soirée ? que La Bre-
200 PIERRE-LA-TLMPÈTE
lèche devait de l'avoir attendu si longtemps.
— Un ami dévoué que cet homme ! se dit Armandine avec un certain dépit, mais il n'y aura pas d'ami qui tienne, il faudra hien que l'amitié le
cède à l'amour.
Pendant qu'elle faisait cette réflexion, César s'était mis à ronfler en faux-bourdon.
— Tous allez voir, dit Armandine, que nous allons être forcés de le déshabiller pour le mettre
au lit.
— César ï cria Pierre, en appuyant une mam sur
l'épaule de son ami.
Nivart se demandait ; Où vais-je coucher? Je ne vois qu'un lit ici ; si j'allais les gêner...
César ne répondit ni à une première ni à une seconde interpellation.
— Oh ! ne vous donnez pas tant de peine, dit Armandine, vous ne parviendrez pas aie réveiller; vous allez voir. Il est tard, faisons le lit et couchons-le. Quant à vous, vous coucherez bien sur un matelas, dans ce cabinet.
En disant cela, Armandine ouvrit la porte d'un cabinet obscur, dont Nivart n'avait même pas soupçonné jusqu'alors l'existence.
— Je serai là comme un roi; et une chaise me suffira ; une nuit est si tôt passée, dit-il, sans même jeter un regard du côté du cabinet.
— Une chaise, je ne le veux pas, dit Armandine; César me querellerait, si je supportais cela. Vous aurez un matelas, il y en a deux dans notre lit,
vous allez voir ; préparons-le, pour coucher cet ivrogne.
Nivart et Armandinese mirent à défaire le lit. Un matelas fut jeté à terre et porté dans le cabinet, où le lit de Nivart fut bientôt établi; puis La Bretèche fut déshabillé et couché.
Pendant ces différentes opérations, les mains de la Flèche et celle du contremaître se rencontrèrent peut-être vingt fois. Les siennes brûlaient et tremblaient, comme si la malheureuse eût été dévorée par une fièvre ardente.
Nivart était entièrement à ce qu'il faisait; et sa pensée était tout à Céleste ; il ne sentait rien, ne soupçonnait même pas les manœuvres de la vierge folle, peut-être parce qu'il était depuis longtemps profondément convaincu que c'était une femme honnête, la femme légitime de César.
Armandine se dépitait ; le sang de la colère, fouettée par d'ardents désirs, lui montait au visage; son front ruisselait de sueur; son impatience l'irritait encore.
Si elle eût pu, elle eût broyé Pierre sous ses pieds.
Presque affolée, elle eut un instant la vague intention de crier, d'appeler au secours, et de se venger de Pierre, en l'accusant d'avoir voulu lui faire violence.
— Projet insensé, se dit-elle, en quoi cela m'avancerait-il ?
En poursuivant l'œuvre commune, elle recom-
mençait ses agaceries. Pierre était toujours aussi froid.
Nous ne pouvons ici que donner une idée des souffrances de cette Laïs moderne, des tortures de cette panthère au sang de feu. Que les personnes à imagination vive se les représentent, si elles le peuvent.
A trois heures du matin. Pierre et Àrmandine se quittèrent, en se souhaitant honsoir.
Armandine au moment de perdre toute espérance risqua encore un de ses sourires les plus enchanteurs, afin de faire comprendre sa pensée à celui qu'elle traitait d'imhécile du fond du cœur. Nivart répondit à ce sourire en fermant la porte du cabinet, et en se jetant tout habillé sur son matelas, sur lequel il fut, comme il l'avait prédit, aussi heureux qu'un roi : il y rêva de la blonde et pure enfant qu'il aimait.
Mais une simple porte, à peine fermée, le séparait de la femme à qui la passion, surexcitée par son indifférence, donnait des instincts de tigresse en furie.
Couchée auprès d'un homme puant le vin. Armandine, dans son lit, se crut sur un brassier ardent.
N'y tenant plus, elle se leva :
— Je ne lui ai point parlé, dit-elle à mi-voix, parce que j'étais convaincue qu'il me comprendrait; mais maintenant je vais agir.
Les épaules, les seins nus, toute frémissante
de passion, cette femme était réellement belle.
Elle s'approcha de laporte du cabinet en rampant si doucement qu'on l'eût prise pour un fantôme.
Le peignoir blanc qui l'enveloppait tout entière complétait l'illusion.
Ses pieds nus reposaient sur un carreau glacial; il gelait au dehors, la malheureuse ne sentait pas le froid.
Quand elle eut ouvert la porte, elle prêta l'oreille. D'une main elle tenait une lumière.
Elle entendit le brait régulier de la respiration du dormeur; puis des mots inarticulés...
— Il rêve, dit-elle, et il parle en rêvant.
Elle avança la tète et se pencha vers Pierre, comme si elle eût voulu boire son haleine.
Tout à coup, elle se releva d'un bond. L'épouvante était peinte sur tous ses traits.
— Céleste, je t'aime ! .. Oh ! je l'ai bien entendu ! Il vient de prononcer ces trois mots! Voilà donc le secret de son inconcevable insensibilité... 11 en aime une autre, dit-elle avec découragement.
Un instant encore Armandine contempla silencieusement le beau contremaître; puis deux grosses larmes s'échappèrent de ses yeux brûlants et coulèrent sur ses joues, empourprées de l'éclat de la fièvre.
Étaient-ce des larmes de repentir ou de rage?...
C'étaient des larmes de rage; car, en se retirant du cabinet, Armandine laissa échapper ces trois mots d'une voix sifflante :
— Je me vengerai I