‹ Pierre le Grand et le premier traité franco-russe, 1682 à 1717Chapitre 2 sur 75 · IV PREFACE · texte numérisé non relu

IV PREFACE

des moyens de diversion de nature à inquiéter la Cour de Vienne pour la sécurité de ses pays héréditaires ou pour la soumission des États Teutoniques. Cette politique était commandée à la France par le souci même de son indépendance, depuis qu'au xv^ siècle les divisions de la maison de Valois l'avaient privée, au profit des Habsbourg, de l'héritage de Bourgogne, désastre seulement comparable à celui qu'elle avait éprouvé déjà au x" siècle, lorsque la décadence de la dynastie carlovingienne lui avait coûté, avec son droit d'ainesse, la part de Lolhaire. 11 était réservé au xix*^ siècle de lui infliger de nouveau, par les démembrements de i8i5 et de 18-1, des maux semblables.

Pierre le Grand, dans son effort pour rompre le cercle où il se trouvait emprisonné, fut donc assez naturellement amené à se tourner vers la France. Son but devait être de l'éloigner des voisins importuns qui obstruaient sa route, afin d'affaiblir ceux-ci et d'arriver graduellement à les écarter, sinon à les supprimer tout à fait. A ce point de vue, un accord avec le Cabinet de Versailles était son besoin le plus pressant, bien qu'il eût

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peut-être songé d'abord à demander à l'Angleterre et à la Hollande rappiii nécessaire pour sa politique générale.

Il était malaisé cependant d'obtenir de la France un complet renoncement à son système traditionnel. Les ministres de Louis XIV paraissent avoir fait assez sourde oreille aux premières ouvertures venues de Moscou . Après la mort du grand Roi, il est vrai, la situation fut sensiblement modifiée. En toute chose, à l'extérieur comme à l'intérieur, l'opinion réclamait du nouveau. L'abbé Dubois, confident du Régent, rêvait d'attacher son nom et sa fortune à un système d'alliances qui contrasterait avec les errements du passé. Pierre jugea que le moment était favorable pour faire prévaloir ses idées. Se fiant, non sans raison, à la séduction, à l'originalité même de son génie et au prestige de la gloire que déjà il s'était acquise, il fit personnellement, en mai 1717, le voyage de Paris , oîi il échangea des visites avec le jeune roi Louis XY et saisit le cabinet français d'une proposition formelle d'alliance. Son objet particulier était de rompre les attaches de Charles XII, son ennemi déclaré, avec la France, et il emjdoya toute sa force de per-

VI prp:i-.vce

SLiasioii à convaincre les ministres du llégent que le rôle attribué jusqu'alors à la Suède, dans les affaires du Nord, serait mieux rempli désormais, et plus avantageusement pour la politique française, par la Piussie régénérée et conquérante. Quelques semaines plus tard, quand Pierre revint à Amsterdam, doi^i il avait entrepris cette excursion, la partie était à peu près gagnée pour lui. Les pourparlers suivis en Hollande même aboutirent, le i5 août 1717, à la signature d'un traité en forme, auquel participa la Prusse, et qui marque un point de départ nouveau dans le système politique de l'Europe.

Ce n'est pas à dire que la ligne indiquée dans ce traité ait toujours été fidèlement suivie pendant les deux siècles qui nous séparent de la date de sa conclusion. Beaucoup d'événements successifs sont venus déranger les rapports établis alors pour la première ibis entre la France et la Russie. Sans doute, la prépondérance de la maison d'Autriche avait bientôt cessé d'être une menace pour la France ; mais ce fait est imputable à des causes générales, en dehors du sujet qui nous occupe. Aux époques mêmes où l'entente entre les

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deux puissances semblait promettre à la politique de l'une et de Tautre des résultats décisifs, pendant la guerre de Sept ans, sous le Consulat, puis le règne de Napoléon, en d'autres circonstances encore, des considérations imprévues ont arrêté leur élan et renversé leurs projets. Cependant la communauté de leurs intérêts sur la plupart des points demeure incontestable. Elles ont à appréhender en Europe les mêmes dangers et sont exposées à devoir se défendre des mêmes adversaires. La maison de HohenzoUern a pris aujourd'hui la place que les Habsbourg tenaient autrefois ; elle ne s'est pas montrée moins envahissante et ses desseins peuvent n'être pas moins redoutables. L'Angleterre, tantôt rapprochée et tantôt éloignée de la Prusse, s'applique non moins assidûment que celle-ci à contenir la Russie. Toutes deux ont la même tendance et s'imaginent avoir le même avantage à repousser du nord et de l'est les frontières françaises, de manière à réduire le royaume de Clovis à n'être, dans une partie restreinte de l'ancienne Gaule, qu'un Etat purement méridional, ou, comme on dit aujourd'hui, latin. France et Russie ont ainsi,

vin pup:iace

sous l)ien des rapports, coinnmne destinée. Les rivalités qui les tiennent en échec, si elles passaient à Tétat aigu, pourraient, sinon les atteindre dans leur puissance militaire, du moins infliger à leurs populations de cruelles souffrances d'ordre économique, qu'elles ontde nos jours, plus encore qu'elles ne l'avaient dans le passé, le devoir manifeste de ne pas provoquer inconsidérément. Leur inclination naturelle, et leiu' intérêt semblable, c'est de se tenir Tune et l'autre à l'abri de toute ingérence qui serait de nature à troubler leur développement pacilique. Leur alliance ne saurait être qu'une alliance de contrepoids, d'équilibre, c'est-àdire de paix, non d'agression. Aussi leur accord est-il, dans la situation actuelle de l'Europe, une des meilleures garanties de la bonne harmonie générale.

Telles sont, nous le pensons, quelques-unes des réflexions qui s'offriront d'elles-mêmes au lecteur pendant qu'il parcourra l'intéressant travail de M. de Guichen.

Alph. de Gourcel.

Dans son discours de réception à TAcadémie Française, le i^'" février 1900, M. Paul Deschanel citait les paroles suivantes de M. Edouard Hervé : « Je n'oublierai jamais l'impression que j'éprouvai, lorsque, entrant un matin dans le cabinet du ministre des Affaires étrangères, je trouvai le duc Decazes tenant une dépêche à la main, pâle, mais calme et me disant : « Mon ami, nous pouvons voir les Prussiens en Champagne dans quinze jours. »

« Dès lors, dit M. Deschanel, l'alliance que Pierre le Grand était venu nous offrir.

qu'Elisabeth et Catherine avaient souhaitée, que Napoléon avait conclue à Tiisitt, dont Alexandre V avait dit que « si les souverains ne savaient pas la faire, les peuples la formeraient entre eux », dont la Restauration avait jeté les bases, lui apparaît comme la politique nécessaire de la France. »

Ce sont les offres d'alliance de Pierre le Grand que nous nous proposons de relater dans ce volume. Dès le jour où, prenant en main la direction d'un empire qui, avant lui, était encore plongé dans les ténèbres de l'ignorance et de la solitude, il comprend l'importance capitale que pourrait avoir pour la Russie le concours de la France et l'avantage que présenterait pour ces deux pays la conclusion d'une alliance qui enserrerait l'Europe centrale comme dans un étau, son plan est fait et il met tout en œuvre

pour nous le faire accepter. S'il ne réussit pas dans toute la mesure où il Teùt désiré, ce n'est pas que ses efforts incessants n'aient tendu à la réalisation de ce grand dessein.

Dès l'époque la plus reculée, les souverains russes recherchèrent l'amitié de la France.

On ne peut guère pourtant considérer comme le prélude des tentatives d'alliance entre la Russie et la France le mariage du roi Henri P'" avec Anne, fille du grand-duc de Moscovie, laroslaw. Bien que ses conquêtes en Pologne et ses succès contre l'empire d'Orient aient porté la renommée de ce prince jusque dans les pays occidentaux, l'union de sa fille avec un roi de France avait une autre cause, A une époque où l'Eglise, pour garantir la pureté des mœurs domestiques contre l'exemple donné par les rois barbares, presque tous polygames, prohi-

b INTRODUCTION

l)ait les mariages jusqu'à des degrés très éloignés de parenté, Henri P'", en prenant pour femme une princesse aussi lointaine, acquérait la certitude d'échapper à une annulation ou même à un anathème. La fille de laroslaw fit ainsi souche dans cette incomparable lignée des Capétiens, dont les « gestes » suscitèrent l'admiration du monde.

c Environ un siècle après la mort d'Anne, un nouveau projet d'alliance matrimoniale fut formé entre les Cours de France et de Russie. Le roi Philippe Auguste, alors dans Lapogée de sa gloire, ayant ouï dire que le Czar de Moscovie avait une fille d'éclatante beauté, envoya des ambassadeurs demander sa main. La demande fut immédiatement agréée et la princesse s'achemina vers le royaume de son fiancé, avec une caravane chargée des magnifiques bijoux d'Orient,

dont le palais de Moscou fut toujours particulièrement riche. Mais il fallait longtemps à cette époque pour parvenir de Moscou à Paris, environ un an. En route, la fiancée tomba malade et mourut.

(( Dès ce jour, on put croire, d'ailleurs, que la destinée se plaisait à hérisser d'obstacles insurmontables les projets d'entente fraternelle entre les deux grands peuples chrétiens d'Orient et d'Occident. La Russie, inondée de Tartares, ne semble plus avoir d'autre objectif que de se libérer de ce fléau. Son influence dans le monde chrétien subit une éclipse qui dure quatre siècles et la France paraît se désintéresser de son ancienne amie, au point d'en oublier presque le nom. Cependant, Ivan le Terrible envoie une ambassade en France, à la fin du xvi" siècle, et les Moscovites sont courtoisement reçus. Mais cette ambassade ne pouvait être con-

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sidérée que comme une visite de politesse et de curiosité, telles, celles que Fempire romain et Tempire chinois échangeaient de temps en temps, d'après ce que nous apprend, mieux encore que les documents écrits, la tradition '. »

En effet, la Russie, que son éloignement et sa barbarie tenaient à Técart des conflits et des intérêts européens , nous était presque inconnue. Quand, à de longs intervalles , les Czars , pour annoncer au Roi quelque événement important, débuts de règnes ou succès sur des peuples presque exotiques, envoyaient des ambassadeurs en France, c'est à peine si on essayait d'y déchiffrer leurs interminables et incompréhensibles missives. Ces barbares orientaux ne soulevaient que la curiosité par l'étran-

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