VIII PREFACE
SOUS bien des rapports, commune destinée. Les rivalités qui les tiennent en échec, si elles passaient à Fétat aigu, pourraient, sinon les atteindre dans leur puissance militaire, du moins infliger à leurs populations de cruelles souffrances d'ordre économique, (jumelles ont de nos jours, plus encore qu'elles ne l'avaient dans le passé, le devoir manifeste de ne pas provoquer inconsidérément. Leur inclination naturelle, et leur intérêt semblable, c'est de se tenir l'une et l'autre à l'abri de toute ingérence qui serait de nature à troubler leur développement pacifique. Leur alliance ne saurait être qu'une alliance de contrepoids, d'équilibre, c'est-àdire de paix, non d'agression. Aussi leur accord est-il, dans la situation actuelle de l'Europe, une des meilleures garanties de la bonne harmonie générale.
Telles sont, nous le pensons, quelques-unes des réflexions qui s'oflriront d'elles-mêmes au lecteur pendant qu'il parcourra l'intéressant travail de M. de Guichen.
Alph. de Courcel.
Dans son discours de réception à l'Académie Française, le i^'' février 1900, M. Paul Deschanel citait les paroles suivantes de M. Edouard Hervé : « Je n'oublierai jamais Timpression que j'éprouvai, lorsque, entrant un matin dans le cabinet du ministre des Affaires étrangères, je trouvai le duc Decazes tenant une dépêche à la main, pâle, mais calme et me disant : a Mon ami, nous pouvons voir les Prussiens en Champagne dans quinze jours. »
« Dès lors, dit M. Deschanel, l'alliance que Pierre le Grand était venu nous offrir,
qu'Elisabeth et Catherine avaient souhaitée, que Napoléon avait conclue à Tilsitt, dont Alexandre I" avait dit que « si les souverains ne savaient pas la faire, les peuples la formeraient entre eux », dont la Restauration avait jeté les bases, lui apparaît comme la politique nécessaire de la France. »
Ce sont les offres d'alliance de Pierre le Grand que nous nous proposons de relater dans ce volume. Dès le jour où, prenant en main la direction d'un empire qui, avant lui, était encore plongé dans les ténèbres de l'ignorance et de la solitude, il comprend l'importance capitale cjue pourrait avoir pour la Russie le concours de la France et l'avantage que présenterait pour ces deux pays la conclusion d'une alliance qui enserrerait l'Europe centrale comme dans un étau, son plan est fait et il met tout en œuvre
pour nous le faire accepter. S'il ne réussit pas dans toute la mesure où il l'eût désiré, ce n'est pas que ses efforts incessants n'aient tendu à la réalisation de ce grand dessein.
Dès l'époque la plus reculée, les souverains russes recherchèrent Tamitié de la France.
On ne peut guère pourtant considérer comme le prélude des tentatives d'alliance entre la Russie et la France le mariao-e du
roi Henri P'' avec Anne, fille du grand-duc de Moscovie, laroslaw. Bien que ses conquêtes en Pologne et ses succès contre l'empire d'Orient aient porté la renommée de ce prince jusque dans les pays occidentaux, l'union de sa fille avec un roi de France avait une autre cause. A une époque où l'Eglise, pour garantir la pureté des mœurs domestiques contre l'exemple donné par les rois barbares, presque tous polygames, prohi-
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bait les mariages jusqu'à des degrés très éloignés de parenté, Henri P'', en prenant pour femme une princesse aussi lointaine, acquérait la certitude d'échapper à une annulation ou même à un anatlième. La fille de laroslaw fit ainsi souche dans cette incomparable lignée des Capétiens, dont les « gestes » suscitèrent l'admiration du monde.
h Environ un siècle après la mort d'Anne, un nouveau projet d'alliance matrimoniale fut formé entre les Cours de France et de Russie. Le roi Philippe Auguste, alors dans l'apogée de sa gloire, ayant ouï dire que le Czar de Moscovie avait une fdle d'éclatante beauté, envoya des ambassadeurs demander sa main. La demande fut immédiatement agréée et la princesse s'achemina vers le royaume de son fiancé, avec une caravane chargée des magnifiques bijoux d'Orient,
dont le palais de Moscou fut toujours particulièrement riche. Mais il fallait longtemps à cette époque pour parvenir de Moscou à Paris, environ un an. En route, la fiancée tomba malade et mourut.
(( Dès ce jour, on put croire, d'ailleurs, que la destinée se plaisait à hérisser d'o])stacles insurmontables les projets d'entente fraternelle entre les deux grands peuples chrétiens d'Orient et d'Occident. La Russie, inondée de Tartares, ne semble plus avoir d'autre objectif que de se libérer de ce lléau. Son influence dans le monde chrétien subit une éclipse qui dure quatre siècles et la France paraît se désintéresser de son ancienne amie, au point d'en oublier presque le nom. Cependant, Ivan le Terrible envoie une ambassade en France, à la fin du xvi" siècle, et les Moscovites sont courtoisement reçus. Mais cette ambassade ne pouvait être con-
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sidérée que comme une visite de politesse et de curiosité, telles, celles que Tempire romain et l'empire chinois échangeaient de temps en temps, d'après ce que nous apprend, mieux encore que les documents écrits, la tradition '. »
En effet, la Russie, que son éloignement et sa barharie tenaient à Fécart des conflits et des intérêts européens , nous était presque inconnue. Quand, à de longs intervalles , les Czars , pour annoncer au Roi quelque événement important, débuts de règnes ou succès sur des peuples presque exotiques, envoyaient des ambassadeurs en France, c'est à peine si on essayait d'y déchiffrer leurs interminables et incompréhensibles missives. Ces barbares orientaux ne soulevaient que la curiosité par Tétran-