‹ Pierre le Grand et le premier traité franco-russe (1682 à 1717) Préf. du Baron de CourcelChapitre 8 sur 75 · I. Rambaud. Histoire de Russie, chap. xix · texte numérisé non relu

I. Rambaud. Histoire de Russie, chap. xix

sans que cette négociation ait eu de suites, du moins immédiates.

Mais, en i654, le czar Alexis, voulant obtenir Tapprobation du Roi pour la lutte qu'il entamait contre la Pologne et s'assurer qu'il n'accorderait pas à celle-ci son appui, env03^a en France Matcbekhin qui reçut l'accueil le plus courtois et remit à Louis XIV, avec des présents , une longue lettre d'Alexis, dont le texte marque un grand progrès sur les missives antérieures expédiées de Moscovie. Elle portait en suscription : « Au très illustre et très puissant Prince Louis XIV, Roi de Bourbon et de Navarre » et débutait par ces mots : « Dieu, le puissant opérateur de tous bons œuvres ». Enfin, après un exposé très complet de ses griefs contre la Pologne et sa requête au roi de France de prêter à la Russie son puissant concours, Alexis déclare que « cette

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lettre fut faite à la cour de notre grande ville de Moscovie le 29^ jour de novembre, l'an du monde 762 et de la naissance de notre Sauveur Jésus-Christ l'an i653 ^ ».

Il est intéressant, pour préciser les sentiments avec lesquels Louis XIV reçut cette communication, de publier in eA'tcnso la réponse qu'il adressa au grand-duc de Moscovie :

(( Très haut, très excellent et très puissant Seigneur^ La lettre que Vostre Majesté nous a escripte en datte du 29 novembre de Tannée passée, qui nous a esté rendue par un de vos couriers, nous a faict scavoir les raisons qui vous avoient convié à prendre les armes contre le très haut, très excellent et très puissant Prince nostre très

I. Bibliothèque ?sationalc. Sag-v". Manuscrit français, aoi6i, fol. 324.

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chère [sic] et très bon frère et cousin le Roy de Pologne et de Suède, Grand-Duc de Lituanie et de Finlande^ et la resolution en laquelle vous estes de tirer réparation, parla force de vos armes, des tors qui vous avoient estez faicts par ce roy. Il passera aisément en Tesprit de Vostre Majesté combien ce que vous avez entrepris nous a despieu, puisqu'elle sçait qu'il est nostre rang entre les empereurs, roys et monarques chrestiens et qu'elles ont esté les guerres que nos prédécesseurs de glorieuse mémoire ont heureusement achevez pour estendre le Royaume de Jésus-Christ nostre Seigneur, la seconde personne de la Très Sainte Trinité, que nous adorons, lequel, pour expiation de nos fautes et de tous les hommes, ayant répandu son sang précieux sur l'arbre de la Croix, ne peut voir que ceux qui ont été rachepté se procurent du mal sans en

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estre blessé et qui, nous ayant donné la paix et exhorté à l'embrasser, montant au ciel, au jour de sa glorieuse ascension, a obliiçé ceux qui sont sa vifve image en terre de faire toute sorte de diligence pour prévenir les maux qui naissent d'une guerre, et, ces choses estants bien connues à Vostre Majesté, elle ne sera point surprise si nous Fexhortons de donner ses sentimens au bien public et d'estre toujours enclin à entendre à un juste accommodement s'il peut estre désiré ou consentypar le Roy de Pologne, que, de nostre part, nous convierons aussi d'y estre disposé ; si vous estes pour déférer à nos prières et si Yostre Majesté et ce grand Ro> avoient nostre médiation aggréable et que nous fussions recherchez et de vous et de luy de nous entremettre de vostre accommodement, nous y appliquerions nos soins avec tant de

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zèle pour vostre commun bien que nous aurions lieu d'espérer qu'ils réussiroientà la gloire de Dieu tout puissant Créateur du ciel et de la terre, duquel nous avons cette puissante monarchie et de sa liberalle bonté toutes les victoires que nous avons remportées sur nos ennemis, dont le nombre sera sans doubte parvenu jusqu'à vous.

Prosterné devant la divine Majesté, nous luy demandons qu'elle vous ayt, très haut, très excellent et très puissant Seigneur en sa saincte et digne garde. Escript à Paris, ce

19 novembre 1654'-

« Louis. })

Trois ans plus tard, la Moscovie fit concevoir de plus grandes inquiétudes. Alexis, qui avait conclu la paix avec la Pologne, engageait avec la Suède, notre alliée, une

I. Bibliothèque Nationale, Manuscrit franc. 201G1, fol. 324 V".

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lutte qui pouvait entraver toute notre politique dans le Nord. Un congrès s'était ouvert à cet effet entre les ministres russes et suédois. Louis XIV, dans l'espoir d'une heureuse intervention, fit partir pour Moscou Desminiéres. Mais on répondit avec hauteur à notre envoyé que le Gzar « n'avait nul besoin des offices du Roi ». Ainsi se dessine peu à peu l'importance que tend à prendre la Russie dans les affaires générales, et la conscience qu'elle acquiert chaque jour davantage de sa dignité et de sa force naissante.

En réalité, jusqu'à cette époque, la Moscovie n'avait eu de relations qu'avec ses voisins immédiats, la Porte, la Pologne, la Suède. Celle-ci, dans le traité d'Osnabruck, l'avait fait compter en qualité d'alliée^ et ce fut sa première introduction dans la politique européenne. L'attention du czar

Alexis Michaïlovitz fut attirée par les liens qui unissaient la Suède à la France et par leurs conséquences possibles à l'égard du projet qu'il désirait ardemment réaliser et qui tendait à se frayer un chemin vers la Baltique. En 16G8, il délégua à Paris un ambassadeur, Pierre-Jean Potemkine, son maître d'hôtel et l'un de ses généraux, avec la mission d'amener Louis XIV à envoyer des navires à Archangel et à jeter ainsi les premières bases d'une compagnie de commerce.

Au cours de l'audience accordée à Potemkine par le Hoi, le 4 septembre 1GG8, l'ambassadeur lui présenta son propre sabre enrichi de pierreries, en disant : « qu'il ne pouvait rien offrir qu'il crût plus digne de lui qu'un sabre avec lequel il avait gagné plusieurs batailles. »

Potemkine, qui était accompagné de son

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fils, fit encore hommage au Roi, en son nom personnel, de riches présents consistant surtout en fourrures, en étoffes d'or et d'argent et en un couteau de damas.

Et après avois remis à Sa Majesté la lettre du Czar, il baisa la main du Roi et se retira. Les dons que fit celui-ci n'étaient pas moins précieux : à de superbes tapisseries , des brocards, des pendules, des armes à feu, des épées, il joignit son portrait, celui de la Reine et du Dauphin. L'ambassade moscovite quitta Paris le 2G septembre iC)C)8.

Enfin, en 1672, André Vinius vint, au nom du Czar, demander au Roi de France de cesser la guerre de Hollande pour tourner ses forces contre les Turcs. La portée d'une telle avance semblait à Louis XIV hors de proportion avec la minime importance quVn attribuait encore au souverain mos-

covite. Aussi les envoyés furent-ils poliment éconduits.

Peu crannées suffirent pour changer cet état de choses. Pierre le Grand parut et, de sa puissante main, souleva peu à peu le voile qui dérobait ce pays de légendes aux yeux de la vieille Europe étonnée et presque inquiète. Elle comprit alors de quel poids il pèserait dans ses destinées, et la France songea sérieusement au danger que le futur arbitre du Nord, en s'attaquant à ses alliés naturels, faisait courir à sa politique traditionnelle contre la Maison d'Autriche.

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