‹ Pierre le Grand et le premier traité franco-russe (1682 à 1717) Préf. du Baron de CourcelChapitre 9 sur 75 · DEPUIS · texte numérisé non relu

DEPUIS

L'AYÈNEMENÏ DE PIERRE LE GRA.XD

jusqu'à la fin de 1716

Pendant la période de trente-quatre ans qui précède immédiatement la venue à Paris de Pierre le Grand, les relations francorusses conservent encore un caractère éminemment transitoire. On sent qu'un fossé profond, un abîme presque infranchissable, séparent les deux pays si différents Tun de l'autre.

Dans l'un, c'est l'âge d'or dans toute sa force, sa beauté et sa grandeur; dans l'autre, l'âge de fer avec tous les maux inhérents à un régime antique, c'est-à-dire une gros-

sièreté native, un manque de cultui'e, un isolement presque complet des autres pays, tout au moins jusqu'aux victoires de Pierre sur Charles XII.

Au cours de cette longue période, la Russie déploie pourtant de visibles efforts pour se concilier nos sympathies et notre amitié, tout comme le faisaient jadis les populations exotiques qui se rendaient à Rome pour y puiser un peu de sa splendeur. Mais, en France, on n'apprécie pas les Russes, on a pour eux une sorte de mépris instinctif qui nous fait repousser, souvent même avec raideur, les avances des Gzars et les oblige à se replier sur euxmêmes, comme si on voulait leur interdire de s'initier à une civilisation dont on ne paraissait pas encore les juger dignes.

Les missions que les deux pays échangèrent à partir de l'avènement de Pierre

ET LE PREMIER TR.VITE F R\NCO-RUSSE Xi

sont toutes restées infructueuses, mais il n'est pas sans utilité de les rappeler ici, car elles constituent un chapitre curieux de l'histoire primitive des relations francorusses.

En i683, le Roi, mécontent de l'ingratitude de la Suède, qui scml)lait vouloir entrer dans les vues des coalisés dWugsbourg, songea, pour entraver ses projets, à cimenter une alliance entre le Grand-Duc de Moscovie, le Danemark et le Brandebourg. A cet effet, I^a Picquetière fut chargé de se rendre à Moscou où, d'accord avec les ambassadeurs de TK lecteur et du Danemark, il devait mener à bonne fin cette négociation dont le véritable but fut dissimulé sous un prétexte commercial.

Parmi les instructions secrètes dont il était porteur, se trouvait celle de communiquer au Roi des détails circonstanciés sur cette

Cour de Russie dont on ignorait tout, jusqu'au cérémonial. Mais la mort du grandduc Fedor Alexievitch, les changements que la minorité de ses deux fils entraînèrent nécessairement dans la politique russe firent avorter ce projet et La Picquetière resta en France.

Deux ans plus tard, une ambassade moscovite apportait au Roi la notification de Favènement des deux fils du Grand-Duc, Pierre et Yvan. Louis XIV, dans la lettre qu'il remit aux envoyés, assura les jeunes Princes de ses sentiments d'amitié et leur témoigna son désir d'entretenir avec la Moscovie « une bonne intelligence ».

Rien de plus curieux et de plus significatif aussi que le récit de l'ambassade de JG87 envoyée à Louis XIV par Sophie, régente pendant la minorité de ses frères, pour Finciter à entrer dans la sainte ligue

que formaient l'Autriche, la Russie, la Pologne et Venise contre le Sultan. Les détails qui nous ont été transmis à ce sujet par les chroniqueurs de Tépoque mettent en relief de la manière la plus saisissante le caractère moscovite. Le choix seul des ambassadeurs, le prince Jacob Dolgorowki et le prince Jacob Myshisky était fort peu heureux. Ils ne parlaient que le russe et arrivaient en France comme dans une terra incognita. Torff, gentilhomme de la Cour, les reçut à Dunkerque, mais à peine débarqués ils lui déclarent qu'avant de demander audience au Roi, ils désirent expliquer à Groissy, secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères, l'objet de leur voyage. Torff ne se contentant pas de cette réponse, les prie de préciser par écrit. Ils s'exécutent et leur lettre est envoyée à Versailles d'où on les autorise à venir à Paris (22 juillet). Mais, à

partir de ce moment, des incidents extraordinaires, parfois même comiques, se multiplient. Les bagages des envoyés, scellés à la douane, ne pouvant être ouverts qu'à leur arrivée à destination, on leur expliqua que le sceau devait rester intact jusqu'à Paris. Ils le promettent, mais, néanmoins, ils brisent sans façon les cachets aux portes de Saint-Denis et s'apprêtent à y disposer, en vue d'une vente, les articles qu'ils apportaient, se transformant ainsi en marchands et oubliant entièrement leur qualité, 11 faut toutefois dire à leur décharge que, par suite de la déplorable situation financière de la Russie, les ambassadeurs extraordinaires envoyés par le Gzar ne recevaient, pour tout traitement, que des dons de fourrures qu'ils étaient dans la nécessité de vendre, pour ne pas être entièrement dépourvus de ressources.

Torff mit fin à ce curieux trafic, et le 9 août, ils entraient en grande pompe à Paris. Gincj jours après, le Roi les reçut à Versailles. Mais là, une nouvelle difficulté se produisit inopinément : ils refusèrent nettement de laisser examiner leurs caisses par la douane et lorsc{u\in officier de police, délégué par le Prévôt des marchands, se disposa à les ouvrir, il fut violemment insulté et Pun des moscovites se jeta même sur lui, un couteau à la main.

Grande fut l'émotion mêlée d'indignation qu'on ressentit à Versailles en apprenant ces incidents. Le Roi leur enjoint de quitter Paris sur-le-champ tout en leur faisant porter cependant c{uelques présents pour le Czar, mais ils les refusent et déclarent avec ostentation G^u'ils ne partiront qu'après avoir obtenu faudience royale cju'ils sollicitent. Alors Louis XI V^ leur renvoya les

présents qu'il avait lui-même reçus, leur réitérant l'ordre formel de se retirer sans délai. Nouveau refus des ambassadeurs dont la colère ne connaît plus de bornes. Torff se décide alors à faire enlever toutes leurs caisses et cherche à les affamer. Ils reconnaissent enfin la difficulté de leur situation et le supplient d'intervenir en leur faveur, lui avouant sans ambages que, si le Roi maintenait sa résolution de ne pas les recevoir, ils craignaient fort d'être déconfits à leur arrivée à Moscou. Or, tout le monde sait ce que signifiait alors en Russie cette expression étrange ! Après mille discussions, ils consentent enfin à l'examen de leurs caisses et à rendre ensuite visite au secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères'. Peu de jours après , le Roi les reçut à Versailles, et un curieux mémoire de Sain-

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