‹ Pierre le GrandChapitre 10 sur 55 · PORTRAIT PHYSIQUE. TRAITS DE CARACTÈRE · texte numérisé non relu

PORTRAIT PHYSIQUE. TRAITS DE CARACTÈRE

I. Portraits au pinceau et à la plume. — Rneller et de Moor. — Saint-Simon.

— Vigueur et nervosité. — Tics. — Etrangetés de costume. — Le mannequin du Palais d'hiver. — > La vraie défroque du héros. — Bas rapiécés et souliers ressemelés. — La doubina. — II. Tempérament. — « La joie de l'action, n — P^ne audience à quatre heures du matin. — Quatorze heures de travail par jour. — I}biquité et universalité. — Homme d'État et tambour-major, maître de danse, pompier, maître d'hôtel, médecin. — Le Tsar et son négrillon. — L*homme et la race. — La paresse russe. — Pierre est pourtant de son pays.

— Concordance des phénomènes physiques et moraux. — Longs hivers et printemps hâtifs. — Périodes d'inertie et retours d'activité fiévreuse. — Les héros de la légende nationale. — III. Pierre est-il courageux? — Narva et Poltava. — L*idée du devoir. — Contradictions. — Énergies et défaillances morales. — Inconstance et versatilité dans les détails, esprit de suite et persévérance dans l'ensemble. — Pierre est un impulsif. — Traits de caractère national. — Le cerveau et le cœur. — Insensibilité. — Humeur gaie et sociable. — Gaminerie. — Pourquoi il n'est pas aimé. — Violence et emportements fréquents. — Coups d'épée et coups de canne. — IV. Excès de boisson. — Scène de carnage au monastère des Pères Basiliens. — Le Tsar a bu.

— Ivrognerie habituelle. — Conséquences. — V. Mœurs grossières. — Banquets et orgies. — Ivresses féminines. — Une biberonne de premier ordre. — Controverses théologiques à table. — Le rôle des verres d'eau-de-vie. — Goûts de cabaret et d'office. — Est-il cruel? Justicier et bourreau. — La raison d'État. — Idéalisme et sensualité. — L'esclavage de la loi.

C'est un beau jeune homme que GQttfried Kneller a peint en 1698, à Londres : physionomie gracieuse et héroïque, traits

ils LHOMME.

fins et réguliers, expression noble et fière, avec un rayonnement d'intelligence et de beauté dans les yeux bien ouverts et le pli souriant des lèvres un peu fortes. La note réaliste discrètement accusée sur la joue droite — la verrue du signalement envoyé à Zaandam — donne créance au témoignage de Tartiste. Très contredit, pourtant, ce témoignage. Sans parler de rhorrible figure de cire qui déshonore la galerie du Palais d'hiver à Saint-Pétersbourg, Leroi et Garavaque sont beaucoup moins flatteurs, comme aussi Dannhauer et même Karl de Moor, dont Pierre lui-même s'est reconnu satisfait, au point d'avoir fait envoyer le portrait de la Haye à Paris, en 1717, pour en imposer la reproduction à la manufacture des Gobelins (1). Les portraits peints sur place, à la même époque, par Naltier et Rigaud lui agréaient moins. Un peu mièvres, en effet, ceux-ci, ne traduisant rien de la farouche puissance du modèle que Moor a su mettre en valeur, mais dans un masque si épais! Entre Kneller et Moor, il est vrai, vingt années, et de quelle vie ! ont passé sur cette figure. Mais Noomen a vu le grand homme avant Kneller, et, dans son journal, je trouve cette silhouette fruste, d'une si évidente franchise : « Grand et « robuste, d'une corpulence ordinaire, alerte, vif et adroit tt dans tous ses mouvements, le visage rond, l'expression un u peu dure, les sourcils bruns, ainsi que les cheveux courts et tt frisés. . . marche d'un pas allongé, branlant les bras et tenant (c à la main un manche de hache neuf. » Voilà le héros évanoui. Je lis encore, toujours à la même date : a Dans sa pera sonne et dans son aspect, de même que dans ses manières, « il n'y a rien qui le distinguerait et annoncerait en lui un u prince. » Ceci est de la main du cardinal KoUonitz, primat de Hongrie, qui s'est trouvé à Vienne au passage du Tsar en 1698, et a été un témoin plutôt bienveillant (2). On connaît le portrait de Saint-Simon; j'inclinerais à en adopter la note

(1) RoviKSK], Dictionnaire des portraits gravés, p. 1572. On ne sait ce que TorigiDal de ce portrait est devenu.

{%) Theiner, ouvr. cité, p. 372. Comp. la relation de Buzini, envoyé de Venise à Vienne; Fontes rerum Auslriacarum, Vienne, 1867, 2^ partie, vol. XXVll, p. 429.

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moyenne, car les documents contemporains que j*ai pu recueillir s'accordent avec elle sur les points essentiels. En voici deux versés au dossier des affaires étrangères de France pendant le séjour du Tsar à Paris. Nous sommes en 1717 :

« II avait les traits du visage assez beaux ; il y paraissait a même de la douceur, et, à le voir, on n'eût point jugé a qu'il s'exerçât quelquefois à couper la tête de ceux de ses « sujets dont il n'était pas content. C'eût été un ))rince fort a bien fait, s'il n'avait eu mauvais air ; il était voûté en mar- « chant, plus mal qu'un matelot hollandais, dont il semblait u copier l'allure. Il avait de grands yeux, la bouche et le nez a bien faits, le visage agréable, quoique un peu pâle, les u cheveux d'un châtain clair et assez courts. Il faisait beau- « coup de grimaces. Un mouvement qui lui était familier « était de regarder son épée en essayant de pencher sa o tête par-dessus son épaule, et de lever et d'étendre une u des jambes en arrière. Il tournait quelquefois sa tète, ff comme s'il avait voulu mettre son visage au-dessus du tt milieu de ses épaulés. Les personnes qui étaient auprès de tt lui prétendaient qu'il était affecté de cette sorte de conu vulsioub quand il pensait avec beaucoup d'application à « quelque chose (1). »

Et encore :

« Le Tsar est de la plus grande taille, un peu courbé, la u tête penchée pour l'ordinaire. Il est noir et a quelque chose u de farouche dans la physionomie ; il parait avoir l'esprit vif « et la conception aisée, avec une sorte de grandeur dans les u manières, mais peu soutenue (2). »

Les divergences au sujet de la couleur des cheveux peuvent être mises à la charge des perruquiers, Pierre ayant adopté le complément capillaire du costume européen de l'époque. Il y a unanimité en ce qui concerne les grimaces, les tics nerveux, le tremblement perpétuel de la tête, le dos voûté que les

(1) Mémoires et Documents (Russie), t II, p. 117.

(2) Dépêche de M. de Liboy, envoyé au-devant du Tsar à Dunkerque, t3«Trai7l7

lU L'HOMME.

Hunistres de l'Empereur observent en 1698 — à vingtifoatre ans! — et Texpression farouche du regard. Admis à baîacr la main d'Ivan et de Pierre, lors du duumvirat des deux frères, Tarchevéque de Novgorod, lanovski, n'ayait éprouve aucun embarras à aborder Talné des souverains; mais, en rencontrant le regard de Tautre, il a senti ses jambes se dérober sous lui. il eut toujours, depuis, le pressentiment qu*il recevrait la mort de cette autre main, à peine effleurée par ses lèirres glacées.

it On a su, rapporte Staehlin, que ce monarque, encore A jeune et jusqu'à sa mort, fut sujet à de fréquents et courts « accès d'un spasme assez violent dans le cerveau. C'étaient « des espèces de convulsions, qui le jetaient pour un certain « temps, souvent même pendant des heures entières, dans un « état si fâcheux qu'il ne pouvait souffrir personne, pas même « ses meilleurs amis. Ce paroxysme s'annonçait toujours par ;• une forte contorsion du cou vers le côté gauche et par une « violente contraction des muscles du visage (1). » De là l'emploi continuel de remèdes parfois bizarres, comme cerlenne poudre préparée avec l'estomac et les ailes d'une pie (2). Se lè aussi l'habitude de dormir les deux mains accrochées aux épaules d'un officier d'ordonnance (3). On a voulu y voir la source des suppositions malveillantes dont les mœurs intcmes du souverain ont été l'objet. L'explication n'est malheureusement pas suffisante. En 1718, se trouvant à table avec la reine de Prusse, Pierre se met à faire avec une de ses mains — celle qui tient le couteau — des mouvements si violents que Sophie-Charlotte prend peur et 'veut se lever. Pour la rassurer, il lui saisit le bras, mais en la serrant si fort quVlle pousse un cri. Il hausse les épaules : « Catherine a les o6 moins délicats. » C'est la remarque qu'on l'entend faire à haute voix (4) .

(i) Anecdotes (trad. Ricbou), Strasbourg, 1787, p. 80.

(8) ScDBRER, Anecdotes, Paris, 1792^ t. II, p. 82.

(ft) Naktof, ouvrage cité, p. 29.

(4) Mémoires de la margrave de Baireuth, t. I» p. 43.

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Ces traits de nervosité maladive se retrouvent chez Ivan le Terrible, avec la même cause probable : une enfance éprouvée par de trop violentes secousses. C'est le legs que la vieille Russie, représentée par les Streltsy et condamnée à périr, fait à son réformateur. En même temps que le poison, par bonheur, elle lui donne aussi Tantidote : une œuvre immense à accomplir, où se puri6era son sang et se retremperont ses nerfs. Ivan n'a pas eu la même fortune.

Au demeurant, Pierre est, physiquement, un bel homme, de très haute taille, — 2", 045 exactement (1), — brun, « extrêmement brun, comme s'il était né en Afrique » , affirme un contemporain (2), très robuste, de grand air, avec certains défauts de tenue et une pénible infirmité qui déparent Tensemble. Il s'habille mal, met ses vêtements de travers, parait débraillé et variant souvent ses accoutrements militaires ou civils, en choisit parfois de très grotesques. Il n'a aucun sentiment de la décence. A Copenhague, en 1716, il se montre aux Danois coiffé d'un bonnet vert, le cou serré dans une cravate noire de soldat, le col de la chemise fermé par un gros bouton d'argent garni de pierres fausses, comme en portent ses officiers. Un surtout brun à boutons de corne, un gilet de laine, des culottes brunes trop étroites, de gros bas de laine rapiécés et des souliers très sales complètent le costume (3). Il consent à porter perruque, mais la veut très courte, de façon à pouvoir la mettre en poche, et ses cheveux, qu'il néglige de couper, dépassent. Il les a très longs et très abondants; en 1722, pendant sa campagne de Perse, s'en trouvant incommodé, il l^s Uvre aux ciseaux; mais, pour ne rien perdre, étant très économe, il exige qu'on lui en fasse une perruque nouvelle : c'est celle qui figure sur le mannequin du Palais d'hiver. Il n'y a guère que cela d'ailleurs qui y soit vrai. Le visage en cire avec

^1) Deux arcllines et quatorze vercliok*. (Golikof, Histoire de Pierre le Grande Moscou, 1842, t. X, p. 170.)

(2) LouviLLB, Mémoires, Paris, 1818, t. II, p. 239.

(3) LcRDBLAD, Vie de Charles XII [iT?ià. dWtm. de Jenssen-Tucli), Hambourg;, 1837, t. I, p. 86.

les yeux en verre a été modelé sur un masque pris après la mort, et la pression du plâtre sur les chairs en décomposition a donné des creux et des saillies à contresens. Il avait les joues pleines et rondes. Il n'a porté qu'une fois Thabit en gros de Tours bleu clair bordé d'argent dont on Ta affublé ici, ainsi que le ceinturon brodé de même et les bas rouges ponceau à coins d'argent : à Moscou, en 1724, le jour du couronnement de Catherine. Elle avait travaillé de ses mains à la splendeur du costume, et il a consenti à s'en revêtir pour cette occasion. Mais il a gardé ses souliers de la veille, vieux et ressemelés. Le reste de sa défroque authentique et familière est à côté dans deux armoires encadrant le trône, — également faux, — sur lequel on a assis le mannequin : habit de gros drap montrant la corde, chapeau sans galon troué d'une balle à Poltava, bas de laine grise couverts de reprises. Dans un coin, la fameuse doubina^ rotin assez gros avec pomme en ivoire, avec lequel nous ferons meilleure connaissance.

L'entourage intime du souverain l'a vu aussi, souvent, en manches de chemise. Car s'il a trop chaud, il ne se gène pas pour ôter son habit, même à table. Il ne souffre aucune gêne.

The soûls joy lies in doing : le plus grand poète du Nord a deviné le héros de la grande épopée dont j'essaye d'évoquer l'image, et l'a résumé en quelques mots, avec son tempérament, son caractère et presque tout son génie. In Thalendrange war sein wahrcs Génie, a dit aussi Posselt. Oui, c'a été sa force, sa grandeur et son succès, cette énergie vitale qui a fait de lui, physiquement et moralement, l'homme le plus remuant, le plus dur à la fatigue, le plus sensible à la u joie de l'action » , qu'on ait vu sur la terre. Que la légende ait songé à faire de lui un enfant supposé, fils de parents étrangers, rien de plus naturel : il

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parait tellement et sur tant de points en contradiction avec le milieu où il est né! Il est sans préjugés, et ses Moscovites en sont pleins; eux fanatiquement religieux, lui presque libre penseur; eux se défiant de toutes les nouveautés, lui insatiable d'innovations; eux fatalistes, lui homme d'initiative; eux épris des formes et des cérémonies, lui en poussant le mépris jusqu'au cynisme; enfin, et surtout, eux indolents, paresseux, immobiles, comme figés dans un hiver ou endormis dans un rêve éternel, lui secoué par la fièvre de mouvement et de travail que Ton sait, et les tirant violemment de cette torpeur et de cette inertie, à coups de bâton, à coups de hache.

Il serait curieux d'établir, ne fût-ce que pour quelques mois, le tracé graphique de ses allées et venues continuelles.

Qu'on jette les yeux seulement sur la table de sa correspondance avec Catherine, deux cent vingt-trois lettres en tout, publiées en 1861 par le ministère des Affaires étrangères : â les voir datées de Lemberg en Galicie, de Marienwerder en Prusse, de Tsaritsine sur le Volga au sud de l'empire, de Vologda au nord, de Berlin, de Paris, de Copenhague, la tète tourne. Tantôt il est au fond delà Finlande à visiter des forêts, tantôt dans l'Oural inspectant des mines; le voici en Poméranie, où il prend part à un siège; en Ukraine, où il s'occupe de l'élevage des moutons; à la cour brillante d'un prince allemand, où il fait son propre ambassadeur; et tout à coup dans les montagnes de la Bohême, où il parait en simple touriste. Le 6 juillet 1715, je le trouve à Pétersbourg prenant la mer avec sa flotte; le 9, il est de retour dans sa capitale, envoyant aux Monténégrins une lettre de consolation au sujet des excès commis chez eux par les Turcs, signant une convention avec le ministre de Prusse et donnant des instructions à Menchikof pour la conservation des bois de construction dans les environs de la ville; le 12, il est à Revel; le 20, il a rejoint sa flotte à Kronstadt et s'est derechef embarqué avec elle (l). Et c'est comme cela d'un bout de l'année à l'autre et d'un bout

(1) GoLiKOF, t. VI, p. 33, 35, 321.

lis L'HOMME.

à Tautre de sa vie. Il est toujours pressé. En voiture, il va au galop ; à pied, il ne marche pas, il court.

 quel moment, à quelles heures prend-il du repos? 11 est assez difBcile de Timaginer. Le verre à la main, il lui arrive bien de prolonger ses veillées tard dans la nuit, mais alors encore il discute, il pérore, il met ses convives à l'épreuve avec ses brusques alternatives de gaieté ou de mauvaise humeur, ses saillies, ses facéties de mauvais goût et ses éclats de colère, et il donne ses audiences à quatre heures du matin ! En 1721, après la conclusion de la paix avec la Suède, c'est pour cette heure qu'il convoquait, avant de les envoyer à Stockholm, Ostermann et Boutourline, ses deux ambassadeurs. Il les recevait vêtu d'une robe de chambre courte, qui laisse à découvert ses jambes nues, coiffé d'un gros bonnet de nuit garni de linge intérieurement (car il transpire beaucoup), et ses bas tombant sur ses pantoufles. Au dire de son officier d'ordonnance, il se promenait depuis longtemps dans cet appareil, en attendant ses mandataires, et aussitôt il les empoigne, les presse de questions, les tourne et les retourne pour se convaincre qu'ils savent bien leur affaire, puis les renvoie, s'habille lestement, avale un verre de vodka, et court aux chantiers de la marine (1).

Les distractions mêmes qu'il se donne, banquets, illuminations, mascarades, sont pour lui un surcroit de travail; il y prend plus de peine encore que de délassement, tirant luimême les feux d'artifice, faisant manœuvrer les cortèges, battant la grosse caisse, car il est aussi tambour-major, conduisant les danses, car il a également étudié la chorégraphie. En 1722, à Moscou, au mariage d'un comte Golovine avec la fille du prince Romodanovski, il fait office de mattre d'hôtel; comme on est incommodé par la chaleur, il se fait apporter des outils de serrurier pour ouvrir une fenêtre et s'y emploie pendant une demi-heure; il va et vient portant gravement le bâton qui est Tinsigne de sa fonction, fait des pirouettes devant

(1) SCBfiRER, t. III, p. 267.

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la mariée, se tient debout pendant le repas, surveillant le service, et ne mange qu'après (1). Un négrillon, qui lui «ert de page, a le ver solitaire ; il s'occupe de l'en débarrasserai y travaille de ses doigts (2).

Son divertissement préféré, d'ailleurs, aux heures de réoréfttion, c'est encore et toujours le travail. C'est pour cela qu'il est graveur sur cuivre et tourneur en ivoire. En mai 1711, l'envoyé de France, Baluze, ayant obtenu de lui une entreipae à Jaworow, en Pologne, le trouve au jardin en galante compagnie : il fait sa cour à une aimable Polonaise, madame 6mniawska, en s occupant avec elle, scie et rabot en main, A la construction d'une barque (3).

Pour qu'il s'arrête, ou tout au moins consente à se fmtreindre dans cette furieuse dépense de lui-même, il faut<ffi'il soit malade à ne pouvoir bouger. Et comme il s'attriste alors et se désole, et s'excuse auprès de ses collaborateurs ! « Qw'tk n'imaginent pas que ce soit paresse de sa part, il ne peut vraiment pas, il est à bout de forces! » Et, pendant qu'il se plaint ou s'irrite de son inaction forcée, en 1708, par exemple, a« cours d'un violent accès de fièvre scorbutique, je le vois dim« géant personnellement la répression d'une révolte de Cosaques sur le Don, l'approvisionnement de ses armées, les constiiietions mises en train dans sa capitale, une foule de détails (4).

Pas un détail qui lui échappe. A Arhangel, sur la Dvina, U s'avise de visiter une à une les barques qui conduisent a« marché la poterie rustique fabriquée dans le voisinage ; il se démène tant et si bien qu'il finit par dégringoler à fond de cale, mettant en pièces sous son poids une cargaison entière de la fragile marchandise (5). En janvier 1722, à Mosooa, après une nuit de carnaval, qu'il a passée à courir en traîneau

(1) fiBROHOLZy Journal, Bûschings-Magatiny t. XX, p. 462; HyTROP, La c#m- ^£$se Golovkine, Pétersbourg, 1867, p. 102 et siût.

(2) Voyez l'anecdote, avec des détails malpropres, chez Pouchki!(B, Couvres, édit. de i878, t. V, p. 278.

(3) Dépêche de Baluze au Roi, 12 mai 1711. Aff. étr. de France.

(4) GoLiKOF, S III, p. 301.

(5) Stabhl», Anecdotes, p. 110.

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de maison en maison, chantant des noëls à la manière du pays et récoltant de menues pièces de monnaie, vidant aussi force verres de vin, de bière et de vodka, il apprend au matin qu'un incendie a éclaté dans un quartier éloigné; il y vole et, pendant deux heures, fait la besogne d'un pompier, après quoi on le revoit dans son traîneau, courant encore, comme s'il voulait crever les chevaux. Notons qu'à ce moment il est occupé d^un grave remaniement dans la haute administration de son empire ; il s'apprête à casser son a Conseil de revision » , dont les attributions passeront au Sénat, et il va tantôt donner des ordres pour l'enterrement d'un major de régiment (I) !

En 1721, ayant entrepris la rédaction de son « Règlement maritime» , il se prescrivait à lui-même un mode d'emploi de son temps, dont il suivrait ponctuellement l'application; d'après son journal, le travail de plume y figurait pour quatre jours par semaine à quatorze heures par jour : de cinq heures du matin à midi et de quatre heures à onze heures. Et cela durait de janvier à décembre 1721 (2). Le manuscrit du « Règlement », entièrement de sa main et couvert de ratures, est aux Archives de Moscou. Des brouillons de sa main sont là aussi pour témoi* ^ner que la partie la plus essentielle d'un grand nombre de •documents diplomatiques se rapportant à la guerre du Nord et portant la signature du chancelier Golovine, est sortie directement de son inspiration et de sa plume. Et il faut en dire autant pour la plupart des mémoires et des dépêches importantes signées par ses collaborateurs politiques ordinaires : Golovine, Chérémétief, le général Weyde, et autant encore pour toute l'œuvre législative et administrative de son règne : création de l'armée etde la flotte, développement du commerce et de l'industrie, établissement de fabriques et d'usines, organisation de la justice, répression de la corruption parmi les fonctionnaires, constitution de l'épargne nationale. Il a écrit les minutes, s'y reprenant parfois à plusieurs fois, préparé les

(1) Bergholz, Journal, Bûschings-Mafjaiin, t. XX, p. 360. Écrit* et Corres^ fondanccy t. I, p. 811.

(2; GoLiKOF, t. IX, p. 27

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projets, souvent en plusieurs rédactions, et cela ne l'a pas empêché de s'occuper au : i par le menu du gouvernement de sa maison, voire même Je la maison de ses parents, et de fixer par exemple la quantité et la qualité des eaux-de-vie qui devaient être fournies à sa belle-sœur, la tsarine Prascovie(l). Eb bien, avec tout cela et à cause de cela précisément, il est bien de son pays et de sa race, et je cautionnerais volontiers son acte de naissance. Il correspond à une phase de la vie nationale, qui, sous ces latitudes, parait influencée elle-même par les conditions particulières de la vie physique. Après les longs et durs hivers, des printemps tardifs et brusques, couvrant instantanément de verdure la terre réveillée, en une violente poussée de sève. L'àme des hommes habitant la contrée a aussi de ces réveils printaniers et de ces explosions d'énergie. En les condamnant à Toisiveté, la durée et la rigueur des hivernages les rendent bien paresseux, sans les amollir pourtant, comme dans les contrées chaudes de FOrient, trempant au contraire leur esprit et leur chair par la lutte obligatoire contre la nature inclémente et ingrate. Au retour du soleil, il faut se hâter pour suivre le travail hàtif des éléments, faire en quelques semaines la besogne de plusieurs mois; des habitudes morales et physiques en résultent, des aptitudes aussi; Pierre n'en est que l'expression particulièrement puissante, et ce qu'il y a en lui d'exceptionnel à cet égard n'est encore que la survie de. ces forces sauvages, élémentaires, qui paraissent dans les héros épiques de la légende russe, géants surhumains eux aussi, portant comme un lourd fardeau un excès de vigueur dont ils ne savent faire emploi , languissant d'être si forts ! Pierre disparu, il y aura encore les raskolniks, qui, pour se soulager de ce même poids, iront pieds nus et en chemise galoper dans les froides nuits de janvier et se rouler dans la neige (2).

(i) SiBiiiKTSKi, La tsarine Prascovie, Pétertbourg, 1883, p. 58, note. (t) Voy. SoLOViKF^ Histoire de Russie, t. XIII, p. 166 cl suit.

m L*HOMMK.

[Il

Le courage est-il chez lui à la hauteur de son éuergie et de son génie entreprenant, aventureux même? Il ne recherche pas le danger, comme son adversaire suédois; n'y trouve pas son plaisir. Au début, il s'est donné même tous les airs d'un franc poltron. On n'a pas oublié sa fuite précipitée dans la nuit du 8 août 1689 et son apparition peu héroïque à la Troùsa, Il recommence en 1700 sous les murs de Narva. En dépit des explications et apologies les plus ingénieuses, le fait brutal est là : à la nouvelle de l'approche inattendue du roi de Suède, il quitte son armée, abandonnant le commandement à un chef non encore éprouvé, engagé de la veille, et le munissant d'une instruction qui, au dire de tous les juges compétents, accuse autant de désordre d'esprit que d'ignorance, u Ce n'est pas un soldat » , dit brutalement le général saxon Hallard qui le voit à ce moment dans la tente du nouveau commandant, le prince de Croy, u consterné et à moitié fou » , se lamentant et buvant rasades sur rasades d'eau-de-vie, pour se remettre, oubliant de dater son instruction et d'y faire apposer le sceau de sa chancellerie (1). Dans son journal, Pierre donne à entendre qu'il a ignoré la marche rapide de Charles XII, et ce mensonge flagrant vaut un aveu.

A Poltava, pourtant, il fait bravement son devoir, payant de sa personne au plus fort de la mêlée (2). Il s'y est préparé à l'avance, ainsi qu'à une redoutable et pénible épreuve, sans

(i) Documents publiés par HERRMàKN, dans son Histoire de Russie, t. IV* p. 116. YocKERODT (Journal publié par Herrmakk, Russiand unter Peter d. G., 1872, p. 42) et Kelch (Lieflandische Geschichte, 1875, t. II, p. 156) sont également afBrmatifs dans le même sens.

(2) Lei historiens suédois eux-mêmes le reconnaiisçnt. Voy. Londblad, t. II, p. 141,

élan, mais sans faiblesse, froidement, tristement presque. Rien du paladin chez lui, aucune trace d'esprit chevaleresque, et en cela encore il est bien Russe. Malade et alité au commencement de Tannée, c'est sur un ton de mélancolie qu'il a demandé à Menchikof de le prévenir quand il y aurait certitude d'une rencontre décisive, « ce jeu ne devant pas lui être épargné ». Une fois qu'il a pris son parti, les risques personnels à courir dans l'aventure lui apparaissent confondus avec les autres, sur le même plan; il les calcule avec le même sang-froid et les accepte, s'il y a lieu, avec la même hauteur d'àme. En 1713, le vice-amiral Gruys voudrait qu'il ne s'exposât pas personnellement dans une croisière périlleuse ; il invoque des catastrophes récentes, l'exemple d'un amiral suédois qui a sauté avec son bâtiment. Pierre écrit en marge du rapport : a Uokolnitchyî Zassiékine s'est étranglé avec une « oreille de porc... Je ne conseille ni n'ordonne à personne de « courir les hasards ; mais prendre de l'argent et ne pas servir tt est une honte. » C'est toujours l'idée du service dû, du devoir qui le guide, ainsi qu'un jalon planté devant ses yeux, et lui fait gravir la pente escarpée des mâles vertus et des héroKques sacrifices; mais toujours il lui faut du temps pour se hisser au sommet, et cet homme, un des plus intrépides à la longue, des plus résolus et des plus obstinés, est aussi un des plus prompts à se décourager sur le moment et des plus pusillanimes à certaines heures critiques. Napoléon, cet autre grand nerveux, aura aussi de ces défaillances subites et momentanées, sous le coup d'une défaite, et de ces retours d'âme, lui rendant avec la possession de soi-même l'emploi de ses facultés exaltées encore et de ses ressources décuplées; mais chez Pierre le phénomène prend des proportions plus accentuées. En apprenant la défaite de son armée sous les murs de Narva, il se déguise en paysan, pour échapper sans doute plus facilement à la poursuite de l'ennemi qu'il croit déjà sur ses talons; il verse des torrents de larmes et tombe dans un tel état de prostration que personne n ose plus l'entretenir des choses de la guerre. 11 est prêt à subir les conditions de paix les plus

m L'HOMME.

humiliantes (1). Deux années après, il est devant Notebourg, une bicoque, dont il a entrepris le siège avec toute son armée. Un assaut qu'il conduit en personne n*a pas tout d'abord le succès qu'il s'en est promis; vite, il ordonne la retraite. — « Dites au T«ar qu'à cette heure je n'appartiens plus à Pierre, mais à Dieu » , répond un lieutenant-colonel, Michel Galitsine, commandant un détachement du Siemionovski. D'après d'autres témoignages , l'ordre envoyé par le Tsar ne parvient pas à destination, mais, avec ou sans ordre, et peutêtre sans le mot héroïque recueilli par la légende, Galitsine poursuit l'attaque et emporte la place (2).

Beaucoup plus tard encore, et même après Poltava, Pierre restait le même à cet égard; l'aventure du Pruth, sur laquelle j'aurai à revenir, en est une preuve. Il y a eu en lui un mélange presque paradoxal de vigueur et de faiblesse, où semble s'accuser le conflit d'éléments constitutifs contradictoires. Si fermement attaché aux grandes lignes d'une vie et d'une œuvre dont l'unité et la suite sont une des merveilles de l'histoire, il était dans le détail l'inconstance, la versatilité personnifiée. Ses idées et ses résolutions changeaient comme son humeur, brusquement, en coup de vent. C'est essentiellement un impulsif. Pendant son voyage en France, en 1717, un concert de plaintes s'élèvera, parmi tous ceux qui auront à le servir, sur le continuel changement de ses projets. On ne saura jamais ce qu'il s'avisera de faire demain, dans une heure, où il voudra aller, et comment. Pas un séjour dont la durée pourra être fixée, pas une journée dont le programme se laissera arrêter à l'avance. Le trait est bien dans le caractère slave, produit composite d'origines, de cultures, d'influences diverses et extrêmes, asiatiques et européennes ; la race lui doit peutêtre, en partie, la résistance, le fond extraordinaire dont elle fait preuve dans les entreprises de longue haleine. Une détente fréquente soulage le ressort et en empêche l'usure. Mais ce

{!) Vockerodt, qui peint la icène, y met peut-être un peu d'exagération ; mail la multiplicité des traits analogues me parait concluante. fî) OcsTWàLOF, t. IV, p. 197-202.

mélange de souplesse et de rigidité peut aussi être individuel ; on le retrouve chez quelques-uns des émules historiques du grand Réformateur, providentiellement destiné, pourrait-on croire, à ménager Téconomie de leurs forces. Pierre était servi par lui jusque dans le domaine des intérêts les plus graves. La facilité avec laquelle il changeait de front, tournant le dos à la Turquie pour faire face à la Suède, abandonnant ses projets sur la mer d'Azof pour se rejeter sur la Baltique, mais s* engageant à fond toujours et partout, sans jamais disperser son effort, en procédait assurément. Et de même sa facilité très grande à reconnaître, sur des points de détail toujours, une erreur de jugement personnelle, une faute commise. En 1722, révoquant Toukase par lequel il avait introduit dans le Sénat, assemblée législative, les présidents des collèges d'administration , il le qualifiait sans embarras de u mesure inconsidérée » . Gela ne Fem péchait pas de tenir bon, dans d*autres occasions, contre toutes les opinions et contre toutes les influences, contre vent et marée. Nul homme ne sut mieux vouloir ni mieux se faire obéir. L'inscription : « Fada puto quœcumque jubeo » , qu'un lecteur d'Ovide a placée sur une des médailles commémoratives des grands événements de son règne, pourrait être choisie, entre toutes, pour sa devise.

Il est à observer que, dans ses erreurs comme dans ses défaillances, c'est toujours le cerveau seul qui est en cause; le cœur n'y a aucune part. Pierre n'est sentimental à aucun degré. Ses faiblesses les plus choquantes pour Menchikof, pour d'autres favoris, paraissent simplement le produit d'un calcul mal établi peut-être. U plaçait très haut le niveau intellectuel de tel ou tel de ses collaborateurs et très bas le niveau moral de tous. Menchikof était bien un coquin à ses yeux, mais un coquin de génie. Avec les autres, qui n'avaient pas de 'génie assez pour compenser leurs peccadilles, il se montrait, comptassent-ils parmi ses plus intimes amis, très capable de fermeté, de dureté même. Tranquillement il annonçait à l'un d'eux, André Yinius, qu'il lui avait enlevé l'administration des postes,

parce qu'il s'était convaincu que Tadministrateur y gagnait et faisait perdre à l'État plus que de raison. Et ce n'était pas un changement de faveur. « Je n'ai pas de favoris pour me conduire par le nez » , affirmait-il à cette occasion (1).

A ce point de vue, je ne vois guère d'autre exemple d'une insensibilité également absolue. Au cours du procès de son fils Alexis, dont les péripéties avaient de quoi pourtant l'émouvoir, il gardait la force, le loisir et le goût de se donner à la fois, et à d'autres affaires réclamant toute sa présence d'esprit» et à ses distractions habituelles. Un grand nombre A' oukases concernant la protection des forêts, l'administration de la monnaie, l'organisation de divers établissements industriels, les douanes, le raskol, l'agronomie, portent des dates qui sont aussi celles des plus lugubres épisodes du terrible drame judiciaire. En même temps, aucun des anniversaires que le Tsar avait coutume de célébrer pompeusement et bruyamment n'était oublié ni négligé. Banquets, mascarades et feux d'artifice allaient leur train.

Il y avait en lui un fonds de gaieté inaltérable, comme aussi de très large sociabilité. Par certains côtés de son caractère et de son tempérament, il restait enfant jusque dans l'âge mûr, avec l'allégresse naïve, le besoin d'épanchement et la simplicité du jeune âge. A chaque événement heureux qui lui arrivait, il ne pouvait se retenir de faire aussitôt part de sa joie à tous ceux qu'il supposait devoir s'y intéresser. Il écrivait ainsi d'un coup jusqu'à cinquante lettres, pour un fait d'armes d'importance médiocre, la prise de Stettin, par exemple, en 1713 (2). Toujours facile à amuser, on le voit à Dresde, en 1711, montant sur des chevaux de bois, criant : « Plus vite ! plus vite ! » et riant aux larmes quand la rapidité de la course a désarçonné quelques-uns de ses compagnons (3). En 1721^ au milieu des réjouissances populaires qui suivent la conclusion de la paix de Nystadt, il a l'air d'un écolier en vacances ;

(1) LetUe du 16 avril 1701. Écrits et Correspondance, t. I, p. 444.

(2) GoLiROF, t. V, p. 543.

(3) Àrchiw fur Sàchsische Geschichte^ t. XI, p. 345.

il gambade et gesticule au milieu de la foule ; il saute sur les tables et chante à gorge déployée. Il est gamin et taquin jusque dans les dernières années de sa vie, épris des grosses plaisanteries, disposé aux farces. En 1723, il feit sonner le tocsin pendant la nuit, tire de leurs lits tous les habitants de Pétersbourg — les incendies y sont fréquents et terribles — et ne se possède pas de joie quand, affolés et courant dans la direction du sinistre présumé, ils arrivent sur une place où des soldats, ayant allumé un brasier par son ordre, leur disent en riant : tt Premier avril (1). » Un jour, attablé avec le duc de Holstein, il vante les vertus curatives des eaux d'Olonets, dont il fait emploi depuis plusieurs années. Bassewitz, le ministre du duc, manifeste Tintention d'en user aussi. Un coup de poing sur le dos gros et rond du diplomate l'interrompt : « De Teau à mettre en futaille, allons donc ! » Mais Bassewitz insiste : « Vénus Ta mis dans le cas de préférer Feau au vin. » Et Pierre de s*esclaffer (2).

Comment, avec ce naturel, inspire-t-il plutôt de la crainte que de Taffection? Gomment sa mort est-elle une délivrance pour son entourage, la fin d'une obsession angoissante, d'un régime de terreur et de contrainte ? Cela tient d'abord à ses feçons habituelles, qui se ressentent de la société au milieu de laquelle il a vécu depuis l'enfance et des occupations auxquelles il s'est toujours livré avec le plus de plaisir. A la rudesse d'un burine russe, il joint la grossièreté d'un matelot hollandais. Mais il est, de plus, violent et fréquemment emporté, comme il lui arrive d'être pusillanime, et par l'effet de la même cause, du même vice capital de sa constitution morale : le défaut d'empire sur lui-même. L*énergie de sa volonté est souvent inférieure à la fougue de son tempérament ; maitresse toujours obéie au dehors, il advient qu'elle n'ait pas de prise suffisante sur le tumulte intérieur de ses instincts et de ses passions. L'attitude trop servile de son monde contribuait encore à développer en lui cette disposition innée. « Son tem-

(1) Beroholz, Journal, Bùschings^Magazin^ t. XXI, p. 238. (î) Ibid., t. XX, p. 387.

iî8 L'HOMME.

« pérament n'a jamais été des plus polis » , note le ministre saxon, Lefort, dans son journal, en mai 1 721 ; « mais il devient u de jour en jour plus insupportable; bien heureux celui qui a n'est pas obligé d'être autour de lui (1). » La progression est à peine sensible. En septembre 1698, au milieu d'un banquet offert à l'envoyé de l'Empereur, Guarient, le Tsar s'emporte contre le généralissime Cheïne, à raison de certaines promotions dans l'armée qu'il juge injustifiées ; avec son épée nue il frappe la table, criant : « Je couperai ainsi en « morceaux ton régiment tout entier, et je te ferai tirer la « peau par-dessus les oreilles ! » Romodanovski et Zotof essayant d'intervenir, il se jette sur eux ; l'un a les doigts de la main à moitié coupés, l'autre reçoit plusieurs blessures à la tète. Lefort seul — Menchikof, disent d'autres témoignages — réussit à le calmer (2). Mais, à peu de temps de là, soupant chez le colonel Ghambers, il renverse ce même Lefort et le piétine, et Menchikof s'avisant, dans une fête, de danser avec l'épée à son côté, il le soufflette si fort que le favori saigne du nez (3). En 1703, il trouve à redire aux paroles que lui adresse publiquement le résident de Hollande et témoigne aussitôt son mécontentement par un coup de poing et plusieurs coups de plat d'épée (4). L'affaire n a pas de suites; le corps diplomatique a dû, depuis longtemps, se faire une raison dans la capitale des Tsars. Dans la maison des barons de Raab, en Esthonie, on conserve une canne avec laquelle, ne trouvant pas de chevaux au relais de poste voisin du château, Pierre aurait passé sa colère sur le dos du châtelain. Son innocence prouvée, le châtelain a été autorisé à garder la canne en guise de dédommagement (5). Il y a mieux : Ivan Savitch Brykine, l'ateul du célèbre archéologue Snéguiref, racontait qu'en sa

(1) Recueil de ia Société impériale d* histoire russe (SborDik), t. III, p. 3S3. Ce Lefort ne doit pai être confondu avec le favori, dont il est question plus loin. La parenté entre les deux personnages est discutée.

(2) Odstbialof, t. m, p. 625; t. IV, p. 211.

(3) RoRB, p. 84, 86.

(4) Dépèche de fialuze du 28 nov. 1703. Aff. étr. de France.

(5) Archive russ9^ t. II, p. 249 et 390.

TRAITS DE CAttACTÉUE. i29

présence le Tsar avait tué à coups de canne un domestique coupable d'avoir mis trop de lenteur à se découvrir devant lui(l).

Même la plume à la main, il arrivait que le Souverain s'emportât et perdit toute mesure, s'en prenint, par exemple, au compétiteur malheureux d'Auguste II, le roi Leszczynski, et le traitant de traître et de « fils de voleur » , dans une lettre qui avait toutes les chances pour ne pas rester confidentielle (2).

Les excès de boisson auxquels il se livrait très habilnellcmcnt étaient pour beaucoup dans la fréquence de ces incartades, u 11 ne passe pas un seul jour sans être pris de vin » , affirme le baron Pôllnitz en racontant le séjour du Souverain à Berlin, en 1717 (3). Le matin du 1 1 juillet 1705, visitant le monastère des Pères Basiliens à Poloçk, Pierre s'arrête devant la statue de l'illustre martyr de l'Ordre, le Bienheureux Josaphat. On l'a représenté avec une hache enfoncée dans le crâne. Il demande des explications. — « Qui a mis ce saint homme à mort? » — « Les schismatiques. » Ce seul mot suffit pour le mettre hors de lui. Il frappe de son épée le Père Kozikowski, supérieur, et le tue ; les officiers de sa suite se jettent sur les autres moines ; trois sontégalement frappés à mort ; deux autres, {jrièvement blessés, expirent quelques jours après ; le monastère est livré au pillage; l'église, dévastée, sert de magasin aux troupes du Tsar. Un récit, envoyé sur le moment de Poloçk à Rome et publié dans les églises uniates, donna d'autres détails horribles et répugnants : le Tsar y fut représenté appelant son chien anglais pour lui faire étrangler une prc-

(l) POPOF, Tatichtc/icf et son tem/s. Moscou, 1^6l, p. 5ol.

^2) A Mazcppa, ^ cet. 1705. Ecrits et Conapondance, t. 111, p 47^>.

(3} Mémoires y t. II, p. 06.

mière victime ; ordonnant de couper les seins à des femmes qui n'ont commis d'autre crime que d'avoir assisté à cette scène de carnage et de s'en être montrées émues. Il y eut là une part certaine d'exagération. Mais les faits que j'ai rapportés plus haut demeurent avérés. Le Journal de la guerre de Suède contenait, dans une première rédaction, due au secrétaire du Souverain, Makarof, cette mention laconique : « Le 30 juin (11 juillet), entré dans l'église uniate de Poloçk et tué cinq uniates pour avoir traité nos généraux d'hérétiques. » Pierre a souligné l'aveu, en l'effaçant de sa main. Et toutes les relations de l'incident s'accordent sur un point : en se rendant chez les Basiliens, Pierre était ivre ; il sortait d'une orgie nocturne (1).

Il n'a pas manqué, du reste, une fois à jeun, de regretter le

mal commis et de chercher à le réparer. Il avait, à cet égard,

le repentir aussi facile que la colère prompte. En mai 1703,

je trouve sous sa plume, dans un billet adressé à Féodor

Apraxine, ces lignes significatives : u Comment je vous ai

tt quitté, je ne saurais le dire, car j'étais trop comblé par les

« présents de Bacchus. Aussi je vous demande à tous de me

« pardonner si j'ai pu faire de la peine à quelques-uns d'entre

« vous... et d'oublier ce qui s'est passé. »

Il buvait souvent outre mesure et voulait qu'on en fit autant quand on avait l'honneur d'être à table avec lui. A Moscou, à Pétersbourg plus tard, le corps diplomatique ne cessait de faire entendre des plaintes à ce sujet : il y allait de la vie ! Dans l'entourage du Tsar, les femmes elles-mêmes étaient assujetties à la règle commune, et, pour les engager à lui tenir tête le verre à la main, Pierre avait des arguments sans réplique. La fille de son vice-chancelier Chafirof, un Juif baptisé, refuse une tcharka d'eau-de-vie ; il lui crie : a Méchante « engeance hébraïque, je t'apprendrai à obéir! » Et il ponctue l'interjection avec deux vigoureux soufflets (2).

Il donnait l'exemple toujours ; mais telle était Ja robus-

(1) Voy. il ce sujet : Theiner, Monuments, p. 412; doin GuÉPix, Vie de Josaphat, Paris, 1874, t. II, p. 430; Gistrialof, t. IV, p. 373.

(2) \V EBEHy Correspondance, publiée par IlEiinMA^K, 1880, p, 173

tesse de son tempérament, qu'en ruinant sa santé à la longue, ces excès le laissaient souvent indemne de corps et d'esprit, alors qu'autour de lui les jambes vacillaient et les raisons s'égaraient. Une légende s'en est encore suivie : dans cette débauche perpétuelle et en quelque sorte systématique, le grand homme n'aurait cherché qu'un instrument de gouvernement, un moyen de pénétrer les pensées les plus secrètes de ses convives. Expédient scabreux, à le supposer réel ! En tout autre pays, le Souverain eût risqué à ce jeu son autorité et son prestige. Et en Russie même le bénéfice politique à en retirer n'eût pas compensé le coût moral : l'avilissement de toute une société ! Les mœurs locales en portent aujourd'hui encore la trace. On connaît l'histoire du toast : « A toi, France ! » porté devant Louis XV par un convive qu'entraîne le laisser aller d'un festin trop familier. — « Messieurs, voilà le Roi ! » riposte le monarque, rappelé au sentiment de sa dignité. Et il ne recommence pas. Pierre se laissait tutoyer tous les jours au milieu de parties semblables sans cesse renouvelées. Si on allait trop loin et s'il lui convenait de s'en apercevoir, l'unique moyen de répression qu'il voulût employer était une énorme rasade de vodka que le coupable devait vider aussitôt d'un trait. Après quoi on était sûr d'avoir coupé court à ses incartades, car, généralement, il roulait sous la table (l). Qu'il y ait eu dans tout cela trace d'une pensée profonde et d'un dessein intelligent, j'aurais trop de peine à en convenir. Je n'aperçois rien qui puisse m'y engager. Je vois, par contre, que, vers la fin du règne surtout, le retour de plus en plus fréquent des orgies prolongées et effrénées où se complaisait le Souverain, ne laissait pas d'apporter à la conduite de ses affaires un préjudice considérable. «Le Tsar garde la chambre i< depuis six jours » , mande le ministre saxon Lefort, à la date du 22 août 1724, « étant indisposé des débauches qui se sont « faites à la Tsarshaïa-Mysa (le Tsarskoïe-Sielo d'aujourd'hui), it à l'occasion d'une église qui a été baptisée avec trois mille

^1) SCUICRER, t. V, p. 28.

u bouteilles de vin, ce qui relarde le voyage de Kronstadt (1). >» En janvier 1725, les négociations engagées pour la conclusion de la première alliance franco-russe s'arrêtaient brusquement; renvoyé français, Campredon, s'inquiétait, pressait le chancelier Ostermann et finissait par lui arracher cet aveu expressif : « Il n'y a pas moyen pour le moment d'entretenir le Tsar de « choses sérieuses ; il est tout entier à ses amusements, qui tt sont d'aller tous les jours dans les principales maisons de la i< ville, suivi de deux cents personnes, musiciens et autres i( qui chantent sur toute sorte de sujets et se divertissent a « boire et à manger aux dépens des personnes qu'ils visin tent (2). » Même à une époque antérieure, dans la période la plus active et la plus héroïque de sa vie, Pierre a eu de ces désertions momentanées, où se trahissait le vice de son éducation première. En décembre 1707, au moment où Charles XII préparait la campagne décisive qui devait le conduire au cœur de la Russie, la défense du pays se trouvait paralysée, parce que le Tsar était à Moscou et s'y amusait. Menchikof lui envoyait courriers sur courriers pour le décider à rejoindre l'armée ; il laissait les paquets non décachetés et continuait la fête (3). Il se reprenait vite, à vrai dire, et savait rattraper le temps perdu. Mais ce n'était pas pour faire sa police, évidemment, qu'il avait oublié ainsi, pendant de longues semaines, de faire la guerre à son terrible adversaire.

Des goûts grossiers vont natnrelleuient de pair avec ces mœurs de cabaret. Dans la société des femmes, où il ne laisse

Ij SnoRNiR, L III, p. 382.

2^ DéjuVhe du 9 janvier 1725. Aff. élr. île France. — En co sens aussi une IcUre ilu ivsiilcnt hollandais de Bie au secrétaire des l'ilals généraux, Fagcl, du ÎJ «léreud)rc 1717. Archives de la llavc.

')j EssiPOK, Biographie de RIenchikoK Archive russe, 1875, p. 52.

TBAITS DE CARACTEUE. 133

pas de se plaire, Pierre semble apprécier surtout la débauche vulgaire, et 1res particulièrement la joie de voir ivres les compagnes qu'il se donne. Catherine elle-même est «une biberonne de premier ordre » , au témoignage de Bassewitz, et doit à cette qualité une bonne part de son succès. Les jours de gala, on séparait habituellement les sexes, Pierre se réservant le privilège de pénétrer dans la salle des dames, où la Tsarine présidait au festin et où rien n'était négligé par elle pour ménager au maître un spectacle récréatif. Mais dans les réunions plus intimes on faisait table commune, et c'étaient alors des fins de repas absolument sardanapalesques. Le clergé avait aussi sa place marquée dans les banquets et n'y était pas épargné. Pierre affectionnait, au contraire, d'y voisiner avec les dignitaires ecclésiastiques, mêlant aux libations les plus copieuses les discussions théologiques les plus inattendues, et appliquant aux erreurs de doctrine qu'il cherchait à surprendre l'amende réglementaire du grand verre d'eau-de-vie à vider. Après quoi la controverse avait chance de se terminer par quelque pugilat, à sa grande satisfaction. Ses convives de prédilection, capitaines de vaisseau et marchands hollandais, n'étaient pas encore, parmi ceux avec lesquels il s'attablait et trinquait familièrement, au rang le plus bas. A Dresde, en 1711, à l'hôtel du Goldctier Uing, son séjour prcfcré est dans la chambre des valets ; il déjeune avec eux dans la cour (1).

Rien de délicat chez lui, rien de rafBné. A Amsterdam, lors de son premier voyage, il se prend d'enthousiasme pour le célèbre bouffon Testje-Roen, qui opère en plein vent et dont les farces triviales sont l'amusement de la plus vile populace. Il veut l'emmener en Russie (2).

C'est un rustre. A certains égards, il ne perd rien, jusqu'à la fin, de sa sauvagerie native. Est-ce un sauvage cruel? On l'a dit. Rien de mieux établi en apparence que sa réputation de férocité. C'est à voir pourtant. Il assiste fréquemment dans les chambres de torture, aux interrogatoires où l'estrapade

(1) Archiw fur Sàchsische Geschichte, t, XI, p. 345.

(2) ScBiLTEMA, anecdotes, p. 157.

et le knout font leur besogne, comme aussi sur les places publiques aux exécutions où se déploie Tappareil des supplices les plus révoltants. On croit même qu'il n'y parait pas toujours en simple témoin. J'aurai l'occasion de revenir sur ce point, à propos des scènes terribles qui ont marqué la fin des Streltsy. Mais la discussion soulevée à ce sujet me semble oiseuse. Qu'il fasse à l'occasion le métier du bourreau, pourquoi pas? Il fait bien ceux du matelot, ou du menuisier, et il ne sent pas, il ne peut pas sentir la différence. Il est Thomme qui cumule le plus de fonctions dans un pays où le cumul des fonctions est d'ordre public, et son exécuteur des hautes œuvres à Saint-Pétersbourg figure aussi sur la liste des fous de cour (])! Pierre coupe donc des tètes? C'est possible. Et il trouve du plaisir à le faire? C'est probable, comme à faire n'importe quoi : le plaisir de l'action. Mais c'est tout. Je ne crois pas un mot de l'anecdote contée par le grand Frédéric à Voltaire sur le repas dans lequel, en présence du baron de Printzen, envoyé du roi de Prusse, le Tsar se serait diverti à décapiter vingt Streltsy, en vidant autant de verres d'eau-devie, et aurait engagé le Prussien à suivre son exemple (2). Il y a ainsi, autour de chaque trait de ce caractère et de chaque chapitre de cette histoire, une foule de récits qu'il convient d'écarter a priori, sans autre raison que celle de leur évidente absurdité. Pour les autres, un choix s'impose. J'ai déjà indiqué mon guide habituel : la concordance de données, même diversifiées dans le détail, mais fournissant des indications dans un sens constant et précis. Or, je ne vois rien qui permette de relever chez Pierre la marque authentique des vrais fauves : l'âpre volupté des souffrances infligées, le goût du sang. Nulle trace de sadisme chez lui et pas même l'apparence habituelle de l'emportement sanguinaire. Il est dur, rude et insensible. La souffrance n'est à ses yeux qu'un phénomène, comme la maladie ou la santé, et ne l'émeut pas davantage. C'est pour cela que je l'imagine volontiers, d'après la légende, poursuivant

(1) SiÉaJiËVSKi, Slovo i DielOf p. 262.

(2) Voltaire, OEuvres, t. X, p. 71 .

ses condamnés jusque sur Téchafaud avec des reproches et des invectives, raillant leur agonie et leur mort(l). Mais s'il est inaccessible à la pitié, quand il se juge dans son droit, il Test aussi, et très fort, aux scrupules, quand la raison d'État ne lui parait pas en cause. Le fameux axiome de droit criminel, dont on a fait tant honneur à Catherine II : « Mieux vaut libérer dix coupables que condamner à mort un innocent », n*appartient pas à l'héritage historique de la grande souveraine. Pierre Ta tracé avant elle de sa main, et dans un règlement militaire encore (2)!

Des contemporains ont reconnu, il est vrai, l'impossibilité d'expliquer un grand nombre de ses actions autrement que par le plaisir qu'il aurait trouvé à faire faire aux autres des choses déplaisantes, ou même, simplement, à leur faire du mal. On cite l'exemple de l'amiral Golovine, un favori pourtant, refusant de manger de la salade, parce que le vinaigre lui fait horreur et l'incommode. Pierre lui en vide aussitôt un grand flacon dans la bouche, au risque de l'étrangler (3). Je tiens l'anecdote pour vraie, parce qu'on m'en a conté beaucoup d'autres semblables. Des jeunes filles délicates obligées à boire la ration d'eau-de-vie d'un grenadier ; des vieillards décrépits condamnés à gambader dans les rues en costumes de saltimbanques, c'est l'histoire de tous les jours pendant toute la durée du règne. Mais le fait est susceptible d'une autre interprétation. Pierre a adopté une façon de se vêtir, de se nourrir et de se divertir qu'il a jugée convenable et qui, par cela même qu'elle lui convient, doit convenir à tous. C'est sa façon d'interpréter et sa fonction d'autocrate et son rôle de Réformateur. Il s'y tient. Le vinaigre fait partie de la loi d'État, et ce qui a lieu pour ce condiment avec Golovine se répète, avec d'autres, pour

(1) SiÉuiEvSKi, ouvrage cité, p. 260.

(2) RoSEEiHEiM, La législation militaire en Russie, Pétershourp, 1878, p. 155. Voy. aussi à ce sujet : Filippok, La ré/orme de Pierre le Grand et la loi pénale, p. 143 et suiv.

(3j RoRB, ouvrage cité, p. 88.

le fromage, les huîtres, l'huile d'olive, Pierre ne perdant aucune occasion d'en bourrer tous ceux chez lesquels il surprend de la répulsion pour ces nouveautés gastronomiques (1). De même, ayant placé sa capitale dans un marais et l'appelant «« son paradis » , il veut que tout le monde y bâtisse des maisons et s'y plaise ou ait l'air de s'y plaire autant que lui.

Évidemment, il n'est pas très tendre. En janvier 1694, voyant sa mère gravement malade déjà, en péril de mort, il s'impatiente d'être retenu à Moscou, ne peut y tenir et annonce son départ. Elle entre en agonie à l'heure qu'il a fixée pour se mettre en route, et il a vite fait de l'enterrer. Je n'ai garde aussi d'oublier le fantôme sanglant d'Alexis, l'ombre éplorée d'Eudoxie. Encore faut-il tenir compte des circonstances faisant corps, au point de vue moral, avec le personnage et des autres traits de sa physionomie, je veux dire des fatalités inséparables d'une période révolutionnaire, des instincts rebelles chez cet homme à toute contrariété, sans oublier l'intransigeance de sa politique, la plus personnelle et la plus volontaire qui fut jamais. Il a adoré son second fils, et sa correspondance avec Catherine, si affectueuse en ce qui la concerne, est remplie d'expressions témoignant de la plus constante sollicitude pour la santé et le bonheur de ses deux filles, Anne et Elisabeth, qu'il traitait plaisamment de « voleuses » , parce qu'elles lui prenaient son temps, mais qu'il appelait aussi u ses entrailles [Eingeweide] » . Il allait tous les jours dans leur chambre d'étude et surveillait leurs leçons.

Il ne craignait pas d'entrer dans la cellule d'un prisonnier, qui la veille était un favori, pour lui annoncer qu'à son grand regret il se voyait obligé de lui faire couper la tête le lendemain. C'est le cas de Mons, en 1724. Mais tant que ses amis lui paraissent dignes de son amitié, je le trouve non pas seulement affectueux avec eux, mais câlin et caressant, même à Texcès. En août 1723, à la fête commémorative de la création

(i) VoGKbnooT, d'après IlEnHMA>N, p. 10.

TRAITS DE CARACTEUE. 137

de sa marine, en présence de V « ateul » {diédouchka) de sa flotte, — la chaloupe anglaise trouvée en 1688 dans un grenier, — ayant bu, il est vrai, il embrasse le duc de Holstein sur le cou, sur le front, sur la tète, — après lui avoir enlevé sa perruque, — et même et enfin, rapporte Bergholz, « entre les dents et les lèvres (1) » .

Tous ces traits ne permettent pas d'apercevoir en lui, même au point de vue qui nous occupe en ce moment, la simple contrefaçon d'un despote asiatique. Soit comme souverain, soit comme homme privé, il vaut mieux; il est autre en tout cas; en dehors de l'humanité commune à beaucoup d'égards, au-dessus ou au-dessous, mais point inhumain d'instinct ou de parti pris. Une série d'oukases portant sa signature montrent un esprit, sinon un cœur, ouvert à des idées, sinon à des sentiments, de mansuétude. Dans l'un d'eux il revendique le titre de protecteur des veuves, des orphelins et des gens sans défense (2). Aussi bien c'est du côté du cerveau qu'il faut chercher le centre de gravité morale dans ce grand idéaliste inconscient, qui fut aussi un grand sensuel, — le cas n'est pas unique, — mais qui, avec toute la fougue de son tempérament, sut en somme et le plus souvent subordonner ses sensations à cette loi commune, dont il s'est proclamé le premier esclave, croyant ainsi s'acquérir le droit d'y assujettir toutes les volontés, toutes les intelligences, toutes les passions, indistinctement, implacablement.

(1) B&schingS'Magatiny t. XXI, p. 301.

(2) Recueil des lois, p. 337, 462, 777, 839, 3279, 3290, 3298, 3608

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