‹ Pierre le GrandChapitre 11 sur 55 · TRAITS INTELLECTUELS. PHYSIONOMIE JMORALE · texte numérisé non relu

TRAITS INTELLECTUELS. PHYSIONOMIE JMORALE

I. Capacité cérébrale. — Puissance et élasticité. — Comparaison avec Napoléon I*. — Vacceptivité slave. — Rapports avec les quakers. — Law. ~- Gunosité et impatience de savoir. — Une séance de nuit dans un musée. — Caractère incohérent et rudimentaire des connaissances et des aptitudes acquises. — La diplomatie de Pierre. — Est-il un grand capitaine? — Défaut de mesure. — Mélange de sérieux et de puérilité. — Pierre chirurgien et dentiste. — Créations scientifiques et artistiques. — Pierre et l'abbé Bignon. — II. Clarté et netteté de son esprit. — Style épistolaire. — La note orientale.

— Projet de reconstruction du colosse de Rhodes. — Traits contradictoires. — Générosité et mesquinerie. — Loyauté et fourberie. — Modestie et vantardise.

— Leur concordance. — L'histoire et la tradition. — L'esprit chevaleresque en Occident et l'esprit byzantin en Russie. — Jeanne d'Arc et la reine Olga.

— Bayard et saint Alexandre Nevski. — La morale de Pierre. — Absence de scrupules et mépris des convenances. — Causes et résultats. — III. Puissance et étroitesse de vue. — Myopie intellectuelle. — Défaut de sens psychologique. — Inaptitudes aux conceptions abstraites. — Inintelligence des éléments idéaux de la civilisation. — Comment est-il pourtant un idéaliste. — IV. Goût des travestissements. — Bouffonnerie. — Débauche d'esprit ou arrière-pensée politique. — Les fous de cour. — Façons populaires. — Le Tsar s'amuse. — Le côté scabreux de ces délassements. — Mélange de mascarade et de vie sérieuse. — Un bouffon gardien des sceaux. — Une délibération de sénateurs masqués. — V. Le faux Patriarcat. — Son but. — Pape ou Patriarche? — Pierre a-t-il voulu ridiculiser son clergé? — Origines et développement de l'institution. — Le faux Pape et son conclave. — Cérémonies et cortèges grotesques. — Le froc du Père Caillaud. — Le mariage du Knès-papa. — La princesse^ibbesse. — Synthèse et explication du phénomène. — Causes locales et influences étrangères. — L'ascétisme byzantin et les pratiques sataniques en Occident. — Compression morale et réaction. — Originalité, fantaisie despotique et tendance nivelatrice. — Pierre et Ivan le Terrible. — Louis NI et Falbtaff.

Ce cerveau est un organisme assurément phénoménal. La nature et la puissance de son jeu évoquent forcément aujourd'hui une comparaison avec Napoléon I". Même continuité de

Tetfort sans lassitude apparente. Même vigueur élastique et souple. Même pouvoir do se porter à la fois sur un nombre indéfini d'objets, les plus dissemblables, les plus inégaux en importance, sans aucune dispersion sensible des facultés mentales, sans aucun affaiblissement de leur prise sur chaque objet en particulier. En 1698, à Stockerau, aux environs de Vienne, pendant que ses ambassadeurs sont en conflit avec les fonctionnaires impériaux, discutant les détails de leur entrée solennelle dans la capitale, Pierre Mthaïlof, tout en intervenant dans ces débats qui Tirritent, s'occupe, en écrivant à Vinius, de la construction d'une église russe à Pékin ! Dans une de ses lettres à Tamiral Apraxine, datée de septembre 1706, je trouve des ordres pour la campagne en cours, des instructions pour la traduction d'un lot de livres latins, des recommandations pour l'éducation d'un couple de jeunes chiens, avec le détail de tout ce qu'ils doivent apprendre : o 1* rapporter; 2" ôter le chapeau; 3* présenter les armes; c 4*" sauter par-dessus un bâton ; 5** rester assis et demander à tt manger. » Le 15 novembre 1720, écrivant à lagoujinski, envoyé en mission à Vienne, il l'entretient de la rétrocession du Sleswig au duc de Holstein; du portrait d'une fille à groin de truie que Pierre Alexiéiévitch Tolstoï a rapporté de son voyage : où est cette fille, et ne pourrait-on la voir? de deux ou trois douzaines de bouteilles de bon tokay qu'il serait désireux de posséder; mais il veut savoir le prix et les frais d'envoi (1).

C'est un foyer intellectuel ouvert à toutes les perceptions, avec, poussée à l'extrême, cette faculté éminemment slave que Herzen désignait sous le nom d'accepiivité. II n'a peut-être pas entendu parler des quakers ni de leur doctrine avant son arrivée à Londres; le hasard veut qu'il y soit logé dans la maison que le célèbre William Penn avait babitée à un moment critique de son orageuse existence, alors qu'il était poursuivi comme conspirateur et traître; c'est assez pour qu'on

^1) Écrits et Correspondance, t. I, p. 253; Golikof, t II, p. 290; t. VIII, p. i20.

voie le Tsar en relations presque intimes et avec ce même Penn et avec d'autres coreligionnaires, Thomas Story, Gilbert Mollyson, se laissant offrir leurs brochures, écoutant dévotement leurs sermons. Dix-neuf ans plus tard, arrivant à Friederichstadt , en Holstein, avec un corps de troupes qui devait prêter main-forte aux Danois contre les Suédois, sa première question était pour demander s'il y avait des quakers dans la ville. On lui indiquait le lieu de leurs réunions, et il y allait (1). Il n'entend pas grand'chose au système de Law, ni même aux finances en général; Thomme, son système et sa destinée n'en manquent pas moins, aussitôt qu'il en a pris connaissance, de lui inspirer le plus vif intérêt. Il correspond avec l'aventureux banquier; il le suit d'un regard curieux, émerveillé d'abord, indulgent plus tard et toujours sympathique, même à Theure des pires disgrâces (2).

Dès qu'il s'agit de voir ou de savoir quelque chose, sa vivacité et son inquiétude d'esprit sont telles que Napoléon sera un homme patient en comparaison. Arrivant à Dresde le soir, après une journée de voyage qui a mis tout son monde sur les dents, il n'a pas plus tôt soupe qu'il veut être conduit à la Kunstkammer, le musée du lieu ; il y pénètre à une heure du matin et y passe la nuit, promenant sa curiosité ù la lueur de torches (3). Cette curiosité est d'ailleurs, on l'a vu déjà, aussi universelle et infatigable que dépourvue de choix et de mesure. La tsarine Marthe Apraxine, veuve de Féodor, venant à mourir, en 1715, à l'âge de cinquante et un ans, il veut vérifier le bien fondé d'une opinion accréditée dans le public, à raison de l'état maladif du défunt et des mœurs austères de la défunte; pour cela il imagine de faire lui-même l'autopsie du cadavre, et en tire des conclusions satisfaisantes, parait-il, pour la vertu de sa belle-sœur (4).

Sans cesse augmenté de la sorte, son bagage de connais-

(1) Clarkson, Life of William Penn, 1813, p. 253.

(2) Archive russe, 1874, p. 1578.

(3} Aixhiw fur Sàchsische Geschichte, t. XI, p. 3V5. (4) DoLcoROUKOF, Mémoires^ t. I, p. 14.

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sances et d'aptitudes, avec une prodigieuse variété, conserve quelque chose d'incohérent et de rudimentaire. Il ne parle bien que le russe et ne sait causer en hollandais qu'avec les gens de mer et des choses de la mer. En novembre 1721, ayant à entretenir secrètement l'envoyé de France, Campredon, qui avait séjourné en Hollande et s'était rendu familière la langue du pays, il se trouvait obligé de recourir à un interprète et faisait un choix assez malheureux (I). Il était peu au courant, il est vrai, des méthodes en honneur dans la diplomatie occidentale; en mai 1719, le résident français à Saint- Pétersbourg, La Vie, observait qu'il avait laissé engager les conférences d'Aland sans exiger « des points préliminaires » , ce qui avait permis aux Suédois de lui donner le change par un semblant de négociation très compromettant et ne conduisant qu'à le séparer de ses alliés. II mettait au service de sa politique étrangère des procédés de son cru ou du cru de son pays, des finesses de Slave doublées de rouerie asiatique, jetant ses partenaires étrangers hors de garde avec des façons à lui, des familiarités, des brusqueries et des caresses imprévues, leur coupant la parole avec un baiser sur le front, leur tenant tout haut des discours auxquels ils ne comprenaient pas un mot et qui étaient pour la galerie, puis les congédiant avant toute explication (2).

Il a passé et passe encore, même aux yeux de certains historiens militaires, pour un grand capitaine. Des idées nouvelles et heureuses sur le rôle des réserves, celui de la cavalerie, le principe du soutien mutuel que doivent se donner les corps isolés, la simplicité des formations, l'emploi des fortifications improvisées, lui ont été attribuées. La bataille de Poltava a offert un exemple unique, affirme-t-on, — et admiré par Maurice de Saxe, — de Y emploi des redoutes pour V offensive , Ces redoutes seraient de son invention. Il a conduit personnellement la plupart des opérations de siège, très nombreuses pendant la guerre du Nord, et toujours son intervention

(1) Dépêche de Gampredon du 1" décembre 1721. Aff. élr. de France. \%] De Bie aux Etats généraux, 3 niai 1712. Anhives de la Haye.

tn LHOMME.

directe en a assuré le succès (1). Je n'ai pas qualité pour entrer en controverse à ce sujet, et je serais tout disposé à m'en rapporter au témoignage adaûratif de Maurice de Saxe. Un témoignage contradictoire m'arrête : \e Journal de la guerre du Nord, que j'ai mentionné déjà. Pierre, qui en a dirigé la rédaction, ne me semble y briller ni comme historien, ni comme stratège. Les descriptions de batailles que j'y trouve, et on n'y trouve guère autre chose, sont, en général, ou déplorablement insignifiantes, c'est le cas pour celle de Narva, ou, quand elles entrent dans le détail, notoirement inexactes. Je ne saurais dire si le grand homme a inventé les redoutes qui ont fait si bonne figure à Poltava; mais tout le monde sait qu'il s'est contenté d'y figurer lui-même à la tête d'un régiment, abandonnant, comme toujours, le commandement en chef à ses généraux. Il a apporté quelque application à l'étude du génie militaire et s'est occupé de mettre en état de défense ses nouvelles acquisitions du littoral de la Baltique ; mais la forteresse de Saints Pierre et Paul, à Pétersbourg, pourrait difficilement passer pour un chef-d'œuvre, et, des autres ouvrages de ce genre entrepris sous sa direction, pas un, de l'aveu même de ses plus grands admirateurs, n'a été achevé (2). <}uant aux sièges, dont le succès peut être mis à son actif, je les vois aboutissant invariablement à un assaut, où s'affirment, seules, les qualités brillantes de la nouvelle armée russe, son courage et sa discipline. Ces qualités me sembleraient aussi l'unique appoint indiscutable dont aurait à s'augmenter, de ce côté, la gloire du grand créateur. Il a ■créé presque de toutes pièces, je le montrerai ailleurs, l'instrument merveilleux qui a assuré la puissance et le prestige de son pays ; il a été un organisateur hors pair , et je veux bien même, avec quelques-uns de ses apologistes, qu'il ait devancé son temps, en matière de recrutement par exemple, dans l'application de certains principes, théoriquement affirmés et proclamés bien avant lui en Occident, mais

(1) Pktrof, ouvrage cité, t. 11, p. 84 et 8uiv.

(2) lOid.

écartés par la routine du domaine des expériences pratiques. Pour acquérir une maîtrise réelle dans une branche quelconque du savoir, non seulement le sentiment de la mesure lui a manqué, mais encore un autre, à défaut duquel je le vois, pendant toute sa vie, plaisantant avec les choses sérieuses et faisant sérieusement des choses puériles. Je n'en veux d'autre exemple que ses études et ses prétentions en matière d'art chirurgical ou dentaire. Depuis son retour de Hollande, il portait constamment une trousse sur lui et ne perdait pas une occasion de s'en servir. Les desservants des hôpitaux de Saint- Pétersbourg avaient pour devoir de le prévenir toutes les fois qu'il se présentait un malade intéressant à opérer; il assistait alors presque toujours à l'opération et prenait souvent en main le bistouri. Il enlevait, un jour, vingt livres d'eau à une femme hydropique, — qui en mourait quelques jours après. La malheureuse s'était défendue comme elle avait pu, sinon contre l'opération, du moins contre l'opérateur. Il allait à son enterrement. Le musée des Arts, à Saint-Pétersbourg, conserve un sac plein de dents arrachées par l'auguste élève du praticien ambulant d'Amsterdam. Une des manières les plus appréciées de faire sa cour au souverain a été de réclamer ses services pour l'extraction d'une molaire. Il lui arrivait d'en arracher de parfaitement saines. Son valet de chambre, Polouboïarof, se plaint devant lui de sa femme qui, sous prétexte d'une dent malade, se refuse depuis longtemps à ses devoirs conjugaux. Il fait venir la rebelle, l'opère séance tenante, en dépit de ses larmes et de ses cris, et l'avertit que les deux mâchoires y passeront en cas de récidive. Il est juste pourtant de rappeler que Moscou lui doit, en 1706, son premier hôpital militaire, auquel sont ajoutés successivement une école de chirurgie, un cabinet d'anatomie et un jardin botanique, où il plante lui-même un certain nombre d'essences. La même année, des pharmacies sont établies par ses soins à Pétersbourg, Kazan, Glouhof, Riga et Revel (1).

(l) Chovbinski, Esquisses hist.y p. 11 et suiv.

lU L'HOMME.

Études et créations scientifiques ou artistiques ne sont, d'ailleurs, pas chez lui simple affaire d'a(p*énient ou d'inclination naturelle. Il n'a notoirement aucun sentiment de Tart, nul goût soit pour la peinture, soit même pour l'architecture. Sa maisonnette en bois de Préobrajenskoïé, si basse et bientôt si enfoncée dans le sol qu'il pouvait en toucher le toit avec la main, avait de quoi satisfaire amplement ses convenances personnelles. Longtemps il n'en voulut pas d'autre à Pétersbourg même. Il jugeait à propos pourtant d'y faire bâtir des palais, qui seraient la demeure de ses collaborateurs. Mais les constructions languissaient ; il voyait la nécessité de payer d'exemple une fois de plus ; il finissait alors par avoir lui-même son palais d'Hiver et son palais d'Eté. Il y faisait une imitation assez gauche des modèles occidentaux, car il entendait aussi être son propre architecte. Les corps de logis se querellaient avec les ailes et faisaient des angles disgracieux, et il avait soin de mettre des plafonds doubles dans les pièces qui lui étaient réservées, pour s'y ménager l'illusion d'habiter encore une cabane en bois. Mais l'élan était donné, et, avec le temps, l'architecte français Leblond, engagé aux gros appointements de quarante mille livres par an, réussissait à corriger les erreurs passées, en imprimant à la nouvelle capitale l'aspect monumental et décoratif qui lui convenait. Pierre se préoccupait également d'augmenter le petit fonds de musée artistique recueilli pendant son premier voyage en Hollande. Quand il reparut à Amsterdam en 171 7, il sut prendre les airs d'un amateur éclairé; il arriva à posséder des Rubens, des Van Dyck, des Rembrandt, des Jean Sleen, des vnn dcr Werff, des Lingelbach, des Berchem, des Mieris, des Wouwerman, des Breughel, des Ostade, des Van Huyssen. Il eut un choix de marines à son palais d'Été , toute une galerie à son château de Péterhof. Un dessinateur et graveur de valeur. Picard, et un conservateur, le Suisse Gsell, ex-brocanteur en Hollande, furent attachés au service de ces collections, les premières que la Russie ait connues.

Tout cela, sans aucune part d'intérêt personnel. On peut

douter qu'il en ait pris beaucoup à sa correspondance avec Tabbé Bignon, bibliothécaire du Roi et membre de l'Académie des sciences, dont il est devenu membre titulaire depuis son séjour à Paris, en 1717. En 1720, il envoyait à Tabbé son bibliothécaire, — car il s'est donné aussi une bibliothèque, — l'Allemand Schuhmacher, le chargeant d'un manuscrit en lettres d'or sur vélin, trouvé à Siémipalatinsk, en Sibérie, dans les caveaux d'une église en ruine. Il s'agissait de déchiffrer le document et d'abord de savoir en quelle langue il était écrit, et Pierre paraissait enchanté quand, après avoir mis à contribution le traducteur attitré du Roi, Fourmont, l'abbé lui eut révélé que l'idiome mystérieux était celui des Tangouts, ancienne peuplade kalmouque. Après sa mort seulement, deux Russes qu'il a envoyés à Pékin pour y étudier le chinois et qui y ont fait un séjour de seize années, s'avisent d'entreprendre la revision de ce procès scientifique et font une découverte compromettante pour la réputation des orientalistes parisiens : le manuscrit est mandchou, et son texte absolument différent de celui que Fourmont a indiqué (1). Mais Pierre est mort avec la conviction d'avoir élucidé un point important de la paléographie et de l'ethnographie nationales, et d'avoir fait consciencieusement son métier de souverain.

Parmi les curiosités qu'il a réunies dans son musée d'art et d'histoire naturelle, les contemporains mentionnent quelques sujets vivants de l'espèce humaine : un homme affligé d'une infirmité monstrueuse et répugnante, des enfants mal conformés (2) . Le grand homme a cru aussi servir la science avec ces exhibitions.

C'est un esprit clair, net, précis, allant droit au but, sans hésitation ni écart, ainsi qu'un outil manié par une main sûre.

(1) GOLIKOF, t. VIII, p. 84.

(2} Buschings il/., t. XIX, p. 115.

Sa correspondance est caractéristique à cet égard. Il n'écrit pas de longues lettres, comme fera son héritière, Catherine II. Il n'a pas le temps. Pas de phrases, pas de rhétorique et pas davantage de calligraphie ni d'orthographe. Son écriture habituelle est presque aussi illisible que celle de Napoléon. Des lettres manquent dans la plupart des mots. Il commence ainsi un billet à l'adresse de Menchikof : « Meihez brade m Kamamara » , ce qui veut dire : « Mein Herzbruder und Kamarad » (Mon frère de cœur et camarade). Il signe le plus souvent Ilepe; en russe, avec une lettre en moins. Mais il dit vite et bien ce qu'il a à dire, trouvant du coup et sans effort l'expression juste, le mot qui porte et qui résume sa pensée. Il affectionne pourtant le mode plaisant, et il se peut que la grande Catherine l'ait simplement imité à cet égard. Il écrit, par exemple, à Menchikof au nom d'un dogue que le favori affectionne particulièrement. Très souvent il a des boutades, des saillies d'une licence de pensée et de forme excessive, mais plus souvent encore il est incisif et mordant. Le vice-amiral Cruys lui adresse un rapport où il se plaint de ses officiers, en ajoutant des compliments pour le Tsar : « Homme de mer accompli, Pierre sait mieux que personne combien la discipline est nécessaire dans la marine » . Il répond : « Le vice-amiral a lui-même fait choix de ses « subordonnés; il ne doit s'en prendre qu'à lui-même de leurs tt défauts. Dans une occasion récente, il a paru moins convaincu « des qualités qu'il attribue actuellement au souverain. Ses u critiques comme ses louanges ont dû être faites après boire : a elles ne tiennent pas debout. // faut me rayer du nombre des « marins habiles ou ne plus dire blanc quand je dis noir{l), » La note orientale s'accuse dans le tour naturellement imagé et plastique de son style. A propos de son alliance avec le Danemark et des mécomptes qu'elle lui donne, je trouve sous sa plume cette réflexion : « Deux ours s'accommodent mal dans une tanière » ; et cette autre : « Notre alliance est comme une paire déjeunes chevaux attelés à une voiture (2). » S'agit-il de

(1) OUSTRULOF, t. IV, p. 27Î.

(2) 1712 et 1716. LeUres à Catherine I'*, édit. de 1861, p. 29 et 49.

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la Polofjne, où les esprits sont en fermentation continuelle : « Les affaires y vont comme de la jeune trempe (boisson d'orge et de millet). » Un homme qui tient des propos inconsidérés est comparé à « un ours qui parle de faire couper une jument » , Même comme législateur, il lui arrive de parler cette langue. Créant le poste de procureur général auprès du Sénat, il dit « vouloir empêcher qu'on joue aux cartes avec les lois en faisant des combinaisons de couleurs » . Le procureur sera « son œil » .

Historien nul au point de vue de Tart, il ne manque pas de sens historique. Il décrit mal les événements, mais il en comprend bien le sens et la portée. Il les commente avec justesse, même dans ses causeries épistolaires avec Catherine où parait le plus grand abandon. Évidemment il se rend un compte très exact de ce qu'il fait et de ce qui lui arrive.

Il a rimagination naturellement inclinée au grand et même à rénorme, très orientale sur ce point encore. Dans les dernières années il médite une reconstruction du colosse de Rhodes, entre Kronstadt et Kronsloot, une tour immense à cheval sur le détroit, qui donnerait passage en bas aux plus grands navires et porterait en haut une forteresse et un phare. On on commence déjà les fondations en 1724 (l). Il est exalté fréquemment, épique ou tragique, avec des saillies d'excentricité et des taches de grossièreté qui ont dérouté de très bons juges. Je trouve des traits shakespeariens dans quelques-unes de ses inspirations. En 1G97, au moment où son départ pour le premier tour d'Europe est retardé par la découverte du complot de Tsikler, percevant un lien de solidarité criminelle entre le présent et le passé, il fait déterrer le cadavre d'Ivan Miloslavski, mis au tombeau depuis douze ans, déjà rongé par les vers. On en amène les débris à Préobrajenskoïé sur un traîneau attelé de douze porcs, et on les place dans un cercueil ouvert sous tcchafaud^ où Tsikler et son complice, Sokovnine, doivent mourir lentement, dépiécés, taillés en

(1) GouROF, t. X, p. 425.

petits morceaux. A chaque coup de couteau, le sang des suppliciés coulera en cascade vengeresse sur ce qui reste de l'ennemi détesté, arraché à la paix de la mort pour subir les tragiques représailles de son vainqueur (1). En 1723, Préobrajenskoïé voit un autre spectacle, moins hideux, mais tout aussi étrange. Pierre y fait brûlersa maison de bois, qu'on a rétablie par ses ordres sur son ancien emplacement, car elle avait voyagé . Les habitations, à cette époque, font partie du mobilier dans ce pays si voisin encore de la vie nomade. Incendie commemoratif et symbolique. C'est dans cette maison — il en fait la confidence au duc de Holstein — que Pierre a conçu le projet de son terrible duel, maintenant terminé, avec le Suédois, et, tout à la joie de la paix enfin conquise, il veut effacer jusqu'à ce souvenir des angoisses passées. Mais, pour donner plus de solennité à la démonstration pacifique, il imagine d'en relever l'éclat par un feu d'artifice; il allume les solives à moitié pourries de sa cabane avec des chandelles romaines et en fait flamber le toit en girandoles multicolores, battant lui-même du tambour pendant toute la durée de l'autodafé (2).

Par moments, même dans une sphère de conceptions et de sentiments beaucoup plus élevée, il semble monter sans effort et planer de niveau avec la grande élite historique d'àmes au haut vol et à large envergure. En 1712, Etienne lavorski, le moine petit-russien qu'il a fait venir de Kief à Moscou pour en faire un évéque, le prend publiquement à partie dans un sermon, fulminant contre les époux qui aban-» donnent leurs femmes et les hommes qui ne respectent pas les jeûnes, il y a crime de lèse-majesté, et un rapport est adressé en ce sens au souverain. Pierre se contente d'écrire en marge : « D'abord en tète à tète, puis devant témoins. » Et, comme lavorski parle de se retirer dans un monastère, il s'y oppose, mais se fait envoyer par le patriarche de Gonstantinople une dispense qui le met en règle avec les

1, Jeliaboujski, MémoireSy p. 112; Gordo:«, Journaf, 4 mars 1697; OisiiiiAi.oF, t. 111, p. 22.

2) Bercholz, Buschings M., t. XXI, p. 202.

exigences du carême orthodoxe (1). Un fanatique tente de Tassassiner en lui tirant successivement deux coups de pistolet pendant son sommeil. L'arme ayant raté chaque fois, Thomnie est pris d'épouvante et réveille le Tsar pour lui dire ce qui est arrivé. Dieu a dû l'envoyer pour donner au monarque un signe miraculeux de sa protection, a Tuez-moi maintenant n , ajoute-t-il. — a On ne tue pas les envoyés » , répond Pierre tranquillement, et il laisse partir l'assassin (2). L'anecdote n'est peut-être pas très authentique, et je ne vois pas trop Pierre laissant échapper ainsi un bon régal judiciaire avec enquête, recherche des complices et séances dans la chambre de question. Passe pour lavorski, seul en cause notoirement. Mais, probablement inventée de toutes pièces ou tout au moins arrangée, l'aventure correspond à une attitude qui est bien celle du souverain, dans sa dernière manière surtout. Je l'aperçois très souvent se donnant dans les circonstances les plus variées des apparences d'esprit supérieur, des airs de philosophie hautaine à l'égard de sa propre personne. Venant àVarsovie après sa désastreuse campagne du Pruth, comme on le complimente sur son heureux retour : « Mon bonheur, réplique-t-il, consiste en ce que, au lieu de cent coups de bâton, je n'en ai reçu que cinquante. » Puis, comme se parlant a luimême: o Je suis venu, j'aî vu, j'ai vaincu...» Il se reprend :• Pas tant! pas tant! » Niéplouief, un de ses élèves favoris, arrive en retard à un rendez-vous matinal qu'il lui a donné dans un atelier de constructions navales. Le Tsar est déjà là. Niéplouïef s'excuse : il s'est attardé dans la nuit chez des amis. — « C'est bien; tu es pardonné, parce que tu as dit la vérité, et puis » , — ici Pierre semble faire un retour sur lui-même en appliquant à l'incident un proverbe du pays, — « quel homme n'est-il pas le petit-fils d'une grand'mère ? » [Kto labié nié vnouk) (3) . Ces façons de penser, de parler et d'agir sont-elles spontanées, naturelles chez lui? Correspondent-elles réellement

(1) SoLoviBF, t. XVI, p. 324.

(2) GoLiKOF, t. X, p. 176.

(3) PiiÉPLOUiEF, Mémoires, Pélcrsb., 1893, p. 106.

à des traits innés d'esprit ou de caractère? Ne sont-elles pas plutôt une pose qu*il prend et qu'il lui arrive de quitter par inadvertance, caprice ou défaillance? Le doute est admissible, tant il les dément souvent et les contredit. Faisant son entrée a Derbent, en 1723, on l'entend dire : « Alexandre a construit « cette ville et Pierre la prend. « Sur un des arcs de triomphe qui poussent en Forêt à Moscou, bien avant Poltava, il fait, an retour de sa campajjne persane, commenter ainsi cette conqucle facile :

Struxerat fortisi sed fortior hanc cepit urbeiii.

Il a oublie évidemment ce jour-là d'être modeste. A la prise de Narva, en 1704, il oublie d'être généreux, souffletant le commandant Horn, coupable uniquement de s'être trop bien défendu, et faisant jeter à leau le cadavre de sa femme tuée pendant l'assaut (1). A la prise de Wiborg, en 1710, il accorde aux assiégés les honneurs de la guerre, puis, la capitulation signée, il retient la garnison prisonnière. Le fait se reproduira à Derpt et à Riga (2) . C'est le même homme qui, après la bataille de Tvvaermynde (juillet 1714), embrasse le capitaine de frégate Ehrenskôld et se proclame fier d'avoir eu à combattre un tel adversaire. Il exécute loyalement, en 1721, les conditions de la paix signée avec la Suède, mais la manière dont il a engagé les hostilités a été un modèle de fourberie. En mai 1700, revenant de Voronèje a Moscou, il faisait amicalement reproche au résident suédois Knipercron des alarmes dont sa fille, en villégiature à Voronèje, avait paru pénétrée au sujet de l'imminence d'un conflit entre les deux pays. H s'était efforcé de la calmer : « Sotte enfant, lui avait-il dit, a comment peux-tu croire que je veuille commencer une « guerre injuste et rompre une paix que j'ai jurée éternelle ? » Il embrassait Knipercron devant témoins et lui prodiguait aussi les protestations les plus rassurantes : « Si le roi de Po-

(1) I.iNDBL&D, t. I, p. 17; Adi.krfkld, fUst. millt. de Charles XIl^ Pari^ 17VI, t. II, p. 224.

(2) Poi.Evoï, Histoire de Pierre le Grand, Pétcisb., 18V3, t. III, p. 79, 89. — Comp. Ecrits et Correspondance de Pierre, t. III, p. 99 et 111.

« log^e prenait Riga, lui, Pierre, reprendrait la ville pour la « rendre aux Suédois. » A ce moment, il avait déjà lié partie avec Auguste contre la Suède, combiné le plan d'attaque à frais communs et fait le partage du butin à venir. Le 8 août suivant, ayant reçu d'Oukraïntsof, son envoyé à Constantinople, la nouvelle de la signature de la paix avec la Porte qu^il attendait pour lever le masque, il met ses troupes en marche Au côté de Narva; mais, à la même heure, son autre envoyé, le prince Hilkof, recevant audience de Charles XII, continue à lui garantir les dispositions pacifiques de son maître (1).

La tendance essentiellement pratique de son esprit ne laissait pas de le rendre parfois étroit et mesquin. Leibnitz lui proposant d'instituer dans toute Tétendue de son empire des observatoires magnétiques, il fut sur le point de perdre la bonne opinion qu'il s'était faite du grand savant (2). Cela ne J'empéchait pas de s'occuper de la découverte du détroit qui portera le nom de Behring : il y avait lu une voie commerciale en vue et un bénéfice apparent. Il était économe jusqu'à la parcimonie. Il se servait des instruments de mathématiques qu'il portait constamment sur lui pour évaluer, jour par jour, les brèches faites au fromage qu'on lui servait, et, pour compenser la maigreur des appointements qu'il donnait à son chef de cuisine, Velten, il imaginait de convertir en pique-niques, à un ducat par tète, les repas auxquels il conviait ses amis (3). 11 servait volontiers de parrain, car c'était son goût de se mêler de tout et de tout le monde ; mais le présent qu'il faisait a l'accouchée, en lui donnant l'accolade suivant l'usage du pays, n'allait jamais au delà d'un ducat glissé sous l'oreiller, si c'était la femme d'un officier, ou d'un rouble, si c'était la femme d'un simple soldat (4) . Au pilote Anton Timofiéiev, qui lui sauve la vie en 1694, dans une tempête essuyée sur la mer

(1^ OiSTBiALOF, t. III, p. 369; t. IV, 2^ partie, p. 159-161; Fryxell, i/i^f. de Charles Xlf, iraducl. de Jenaseii, Brunswick, 1861, t. I, p. 78.

(2} Baer, Pctcrs Verdicnste un die Erweiterung der geographischen Kentiiisxe, Pélersb., 1868, p. 56.

(3) SCIIERER, t. III, p. 254.

(4; Ibid.

Blanclie, il donne trente roubles (1), et c'est de sa part un grand effort de générosité.

Eh bien, je le crois, toujours et partout, parfaitement sincère avec lui-même et parfaitement naturel dans ses contradictions. Il est naturellement divers, pour des raisons sur lesquelles j'aurai à revenir, et sa constitution comme son éducation morale sont très différentes de celles dont nous avons l'habitude. N'oublions pas le sol sur lequel il est né, la race à laquelle il appartient, la tradition dont il procède. Rurik, Oleg, saint Vladimir, Sviatopolk et Monomaque, ces héros de l'histoire et de la légende russe, sont de grandes figures assurément, mais qu'il faut se garder de confondre avec les illustrations historiques et légendaires du vieux monde européen. Ils s'en distinguent par leur caractère autant que par leurs noms. Ils n'ont rien d'un Bayard ou d'un François P. Avec leurs mœurs patriarcales, ils évoquent plutôt l'image morale des rois bibliques. Les Russes d'aujourd'hui voudront bien ne pas voir dans cette constatation une offense gratuite, ni un déni mjustifié d'esprit chevaleresque en ce qui les concerne. Autant vaudrait nier l'instruction très variée ou l'éducation parfaite de beaucoup d'entre eux. Il n'en est pas moins vrai que, du temps de Pierre, la plupart ne savaient pas lire, et que nul chevalier n'ayant jamais rompu de lances dans leur patrie, elle a traversé le moyen âge sans rien savoir de la chevalerie, comme plus tard la Renaissance, sans savoir grand'chose de l'art grec ou romain (2). Elle a pu, depuis, regagner la distance et le temps perdus, mais elle est restée longtemps étranifère, cela est certain, à cette brillante et généreuse école qui, le Roland à Bayard, a rendu en Occident le mot honneur jynonyme de la fidélité à la parole donnée; elle a subi, par contre, l'influence de l'empire grec, recevant de lui arts,

(1) OusmiALOF, t. Il, p. 367.

(2) « Le souffle chevaleresque n'a jamais remué les couches profondes de la Russie. 1» (l*. PiERLiKC, La Hussie et te Saint-Sièye, p. 189.) Le chapitre du livre si intéressant du Père PiEnLiKC, intitulé : La Renaissance à Moscou, est absolument concluant dans mon sent.

TRAITS IISTELLECTDELS. 153

sciences, mœurs, religion et politique, avec ses traditions d'astuce et de fraude. Le type légendaire de la femme n'a luimême, chez elle, rien d'héroïquement idéal. Ce n'est pas Jeanne d'Arc, comme en France, la vierge inspirée, poussant un peuple à la victoire par l'élan de sa foi; ni, comme en Pologne, Wanda, la douce martyre, préférant la mort à une union avec un prince étranger dont s'offense l'instinct national; c'est Olga, une gaillarde, qui chasse, bataille, fait le commerce, triomphe de ses ennemis autant par la ruse que par la force, et, l'Empereur grec voulant l'épouser contre son gré, éconduit supérieurement ce prétendant. Pierre est de cette lignée, comme l'était Alexandre Newski, cet u Ulysse des saints » , ainsi que l'a appelé Gustine (1), prince plus sage que vaillant, modèle de prudence, mais non de générosité ni de bonne foi; et c^est pourquoi, parlant d'un des collaborateurs du Tsar, l'envoyé français Campredon a pu écrire en 1725 : tt 11 a peu de droiture, et c'est l'endroit qui lui avait acquis u la confiance du défunt souverain (2). »

Les mêmes contradictions apparentes se retrouvent chez Pierre en matière de morale courante et de religion. Est-il croyant? On peut en douter encore, tant il met parfois de sans-façon à traiter les cérémonies et les ministres d'un culte qu'il pratique à d'autres moments avec ferveur. Je l'aperçois auprès du lit de sa sœur Marie qui est à l'agonie, chassant des moines qui viennent se livrer à des pratiques consacrées par la tradition; ils apportent à la moribonde des mets et des boissons variés, et lui demandent sur un ton plaintif « si elle « veut quitter la vie pour n'y avoir pas abondance de vicu tuailles n. Au diable les momeries! Soit, il s'en tient à la foi simple et condamne les superstitions. Mais je vois qu'il a l'habitude de noter les rêves qu'il fait (3), et, dans sa dépêche du 25 mars 1712, l'envoyé anglais Whilworth parle d'un combat victorieusement livre, en dormant, à un tigre, qui a

(1) la Rutûcy t. I, p. 265.

(2) 3 inai 1725. Sbop.sik, i. lA'IH, p. 255.

(3) i^iKMiE\ SKI, Slouu i Dieto, p. 273 et suiv.

15i L'HOMME.

Fortifie le Tsar dans ses dispositions belliqueuses (1). En mèm temps, convenances, bonnes ou mauvaises mœurs, civilité oi décence, tout cela semble pour lui lettre morte. En 1723 lagoujinski, un des parvenus dont il s'est entouré, s'avise do vouloir quitter sa femme, à qui il n'a rien à reprocher et don il a de grands enfants, pour épouser la fille du chancelier Go lovkine. Comme madame lagoujinska d'un côté et le chancelier de l'autre font opposition à ce projet, Pierre, auquel il agrée parce qu'il rabaisse la vieille aristocratie au bénéfice de la nouvelle, n'hésite pas à intervenir : la femme est jetée dans un couvent, le père mis en demeure de donner son consentement; le Tsar déclare le premier mariage dissous et preild à sa charge les frais du second. Voilà le cas qu'il fait de la famille; on juge de ses égards pour le reste (2). A Berlin, en 1718, visitant un cabinet de médailles et de statues antiques, son attention est attirée par une divinité en posture obscène, une de celles dont les Romains se plaisaient à décorer les chambres nuptiales. Il appelle l'Impératrice et lui enjoint de baiser la figurine; comme elle fait mine de s'en défendre, il lui crie brutalement : « Kopab! » (Tète à bas!) lui donnant h entendre ce qu'elle risque en cas de désobéissance. Après quoi, il demande au Roi, son hôte, de lui céder cette pièce rare, et aussi plusieurs autres curiosités et encore un cabinet en ambre qui a coûté des sommes immenses, au dire de la margrave de Baireuth. A Copenhague, ayant pareillement remarqué une momie dans le musée d'histoire naturelle, il manifeste l'intention de se l'approprier. L'inspecteur royal en réfère à son maître, qui répond par un refus poli : la momie est exceptionnellement belle et grande; on n'en trouve pas de pareille en Allemagne. Pierre revient au musée, s'en prend à la momie, lui arrache le nez et la mutile de toutes façons, puis s'en va, disant : « Vous pouvez la garder maintenant (3). »> A Dresde,

(I; Sboiimk, t. LXI, p. 167.

(2; Dépèche tie Canipredoii du 22 mart 1723. Aff. élr. de France. Dolcorou- KOF, M t moires y t. I, p. 17.

(3; ScilEhER, t. II, p. 15

TUAITS INTELLECTUET.S 155

en 1711, en quittant l'hôtel de V Anneau d'or, il enlève de ses mains et veut mettre dans ses bagages, malgré Topposition des serviteurs, des rideaux de prix que la cour saxonne avait envoyés pour décorer son appartement. A Dantzick, en 1716, se trouvant dans une église où un courant d'air froid arrive à rincommoder, il étend la main sans mot dire, enlève la perruque du bourgmestre qui se lient à son côté et s'en coiffe (1).

Je ne crois pas du tout que le baron de Printzen se soit vu dans le cas de grimper au haut d'un mât pour présenter ses lettres de créance au souverain moscovite, celui-ci se trouvant occupé à accommoder des cordages et ne consentant pas à interrompre sa besogne. Cette autre anecdote, dont le grand Frédéric a régalé Voltaire (2), me parait même indiquée pour surprendre Tun des conteurs — je ne sais lequel — eu flagrant délit de mensonge. L'arrivée de M. de Printzen en Russie correspond à l'année 1700. A ce moment, Pétersbourg, où pareille réception lui aurait été faite, n'existait pas; les constructions navales n'y étaient inaugurées qu'en 1704, époque à laquelle Printzen avait déjà un successeur, dans la personne de Reyserling. De plus, ayant quitté Berlin le 12 octobre, l'envoyé de l'Électeur de Brandebourg, plus tard premier roi de Prusse, a dû joindre son poste au cœur de l'hiver, c'est-à-dire pendant une saison qui, en Russie, impose un chômage forcé à tous les accommodeurs de cordages travaillant en plein vent. Par contre, Gampredon me parait digne de foi quand, rendant compte d'une audience qu'il a sollicitée du Tsar en 1721, à l'occasion des négociations pour la paix avec la Suède, il affirme que, pour le recevoir, Pierre est venu de l'amirauté en casaque de matelot (3) .

Cette absence de scrupules, ce dédain des règles de conduite usuelles, ce mépris des bienséances se rencontraient

(i) PoLKvoï, t. IV^, p. 4. I/anec(lolc a eu plusieui-s versions; voy. Scuerer, t. H, p. 77.

(2) VoLTAiRK, OEuvrcSj l. X, p. 71.

(3) Dcpêche du 14 mars 1721. Aff. élr. tic France.

pourtant dans le même homme avec le sentiment très profond et le respect absolu du devoir, de la loi, de la discipline. Pourquoi et comment? Sans doute parce qu'il convient d'y voir autre chose qu'une négation irréfléchie des fondements nécessaires de tout édifice social. Avec une part de caprice et de fantaisie, à laquelle tient un grand nombre d'inconséquences, un mobile plus valable y paraît. Pierre a entrepris de réformer la vie d'un peuple, auquel les scrupules et les préjugés tenaient lieu, pour une bonne moitié, et de religion et de morale. Avec assez de justesse il a vu en eux l'obstacle principal à tout acheminement dans la voie du progrès, et, avec beaucoup de logique, il ne perdra pas une occasion de les prendre à partie. En 1699, pilotant sur le Don sa flottille de galères, il voit un marin hollandais qui se délecte avec une fricassée de tortues pêchées dans la rivière. Il en parle à ses Russes qui poussent des cris d'horreur : pareille nourriture est à leurs yeux un objet de dégoût et de scandale. Aussitôt il donne des ordres à son cuisinier, et, sous couleur de poulet, fait servir à sa table le plat damnable. Cheïne et Saltykof, qui y dînèrent, se trouvèrent mal quand, sur un ordre du maître, on leur présenta le plumage du volatile dont ils avaient cru manger.

Pierre se sentait appelé à débarrasser la conscience nationale de ces scories que des siècles d'ignorance barbare y avaient déposées. Mais, pour opérer avec discernement un triage indispensable, il apportait au travail entrepris trop de fougue, trop de grossièreté personnelle, et encore, et surtout, trop de passion. Il frappait à tort et à travers. Et c'est ainsi que, tout en corrigeant, il dépravait, et ce grand éducateur a été aussi un des plus grands démoralisateurs de l'espèce humaine. Avec toute sa grandeur la Russie moderne lui doit la plupart de ses vices.

TnAlTS INTELLECTUELS. 157

Son génie incontestable ne donne pas, si étendue que soit Taire où il se meut, l'impression du coup d'œil unique embrassant les vastes espaces et les grands ensembles. On dirait plutôt, tant il a Tintelligence et la passion du détail, d'une multitude de petits regards fixés simultanément sur autant de petits points. Aussi bien ses idées générales, quand on en découvre chez lui , paraissent toujours un peu vagues et inconsistantes, ses desseins et ses combinaisons manquent le plus souvent et de justesse et de précision, et, quand il regarde au loin, sa vue est trouble. C'est un myope intellectuel. La création de Saint-Pétersbourg en fournirait, à elle seule, une preuve éloquente. Oncommence là par Texécution ; les plans viendront après, et Ton arrive à avoir des quartiers sans rues, des rues sans issues et un port sans eau. Agir d'abord, sauf à réfléchir plus tard, sans prendre le temps de discuter ni les projets, dès qu'ils paraissent séduisants, ni les moyens, dès qu'on en trouve à portée de sa main, telle est la manière habituelle de cet esprit fulgurant. Son aptitude à reconnaître la valeur des collaborateurs qu'il se donnait, poussée jusqu'à la divination d'après ses panégyristes, est un de ses mérites les plus contestables. Les procédés dont il usait à cet égard, comme de relever la tête des nouveaux sujets qui se présentaient à son choix en les empoignant par les cheveux, et de les regarder un instant dans le blanc des yeux, ces façons sommaires qui font l'admiration d'un juge aussi sérieux que Solovief (l), ne sont que pour prouver une fois de plus cette superficialité que j'ai dénoncée déjà comme l'essence de toutes ses connaissances et de toutes ses aptitudes. Il n'est pas psycho-

1) Etudes, 18$?, p. 205.

158 I/nOMME

logue pour un liard. Il trouve chez un maître d'école une servante qui lui plait; il prend la servante pour maîtresse, en attendant qu'il en fasse une impératrice, et il imagine aussitôt de faire du maître d'école le fondateur de renseignement national. C'est l'histoire de Catherine et de Gluck. La femme roule d'abord dans les camps, se partageant entre les soldats et les officiers de son futur époux. L'homme, humble pasteur dans une bourgade de Livonie, commence par dresser les petits Moscovites qui lui sont confiés à l'harmonie des psaumes luthériens. Quand le Tsar s'en aperçoit, il ferme l'école et renvoie le maître, mais l'enseignement national reste en route.

Un jour, assistant au lancement d'un nouveau vaisseau, spectacle qui avait toujours pour effet d'exalter sa pensée, Pierre se mettait en frais de philosophie historique. Rappelant le chemin parcouru en Europe par la culture civilisatrice, son berceau grec, puis son épanouissement italien, il en arrivait à exprimer la conviction que le tour de la Russie était venu. a Espérons, disait-il, que d'ici quelques années nous serons à « même d'humilier les pays voisins en plaçant le nôtre au plus « haut point de la gloire. » L'idée qu'il se faisait de la civilisation elle-même se trahissait ainsi : c'est celle d'un fabricant en concurrence avec l'usine d'en face. Il était trop peu cultivé pour analyser et comprendre les éléments dont se composait la supériorité de ces émules étrangers qu'il jalousait et prétendait dépasser; il n'en percevait que le côté extérieur, et c'est pourquoi il l'estimait au-dessous de son prix. Son intelligence, si vaste et si compréhensive, paraît d'ailleurs bornée et murée d'un côté, radicalement inaccessible aux conceptions abstraites; et c'est pourquoi encore il est très malhabile pour juger un certain enchaînement de choses, déduire les conséquences d'un point de départ et enfin remonter des effets aux causes. Il saisit vite les avantages pratiques de la civilisation, mais ne soupçonne même pas les prémisses nécessaires de tout travail civilisateur. Il lui arrive de vouloir bâtir en commençant par le toit ou de travailler à la fois aux fondations et au faîte de

Tédifice. D'être un bon charpentier ou même un ingénieur naval passable ne lui a pas suffi pour mettre en mouvement organique les forces morales de son peuple.

Pour tout dire, il semble plus ingénieux encore que vraiment génial. Sa manière de gouverner est elle-même plutôt d'un artisan que d'un artiste, d'un employé actif que d'un homme d'Ëtat. Remueur extraordinaire d'hommes et de choses, il fait preuve à les manier, d'une dextérité surprenante, comme aussi d'une merveilleuse faculté d'assimilation, celle que l'on aperçoit aujourd'hui encore, à un degré moindre, chez le premier Russe venu, quittant la rive du Don où il n'a jamais vu une machine ni une fabrique, et, en quelques semaines passées dans un centre industriel de l'Occident, se mettant au courant des derniers perfectionnements de l'outillage moderne et en mesure de les appliquer là-bas. Mais il n'a pas une idée qui soit son bien propre, et il fait bon marché de l'originalité chez les autres. Il n'essaye même pas de mettre en œuvre, d'une façon personnelle, les éléments plastiques tirés du dehors ou du dedans, dont il fait emploi pour ses essais de construction politique ou sociale. Il se borne à un travail de marqueterie et de placajje. Et l'imitation de l'étranger n'est elle-même pas de son invention en Russie, puisque depuis I/an le Terrible on n'y a pas fait autre chose. Au courant d'importation d'origine polonaise, mince filet d'eau s'infiltrant lentement dans le sol aride du pays, il substitue le torrent, la cataracte, l'avalanche des produits allemands, hollandais, anglais, français, italiens. Travail mécanique, superficiel toujours et combien inintelligent parfois, attaché à la poursuite des fins extérieures, sans aucun souci des possibilités intérieures; travail entrepris avec une inconscience trop grande de la nature et de la valeur intime des matériaux ouvrés, pour que, Tobjet et le but de l'ouvrage n'échappassent pas à l'intelligence et à la conscience du peuple auquel il était imposé ; travail hétérogène, disparate et mal asorti, inutile sur un grand nombre de points, parfaitement nuisible sur d'autres; la flotte hollandaise, l'armée allemande et le gouvernement suédois, les

ICO L'HOMME.

mœurs de Versailles et les lagunes d'Amsterdam figurant dans la même série d'emprunts ; aucune entente du côté idéal de Toeuvre poursuivie, mais un asservissement constant à la tyrannie des idées faites. On lui dit que les canaux qu'il a fait creuser dans Tile de Basile [Vassili-Osirof) , le seul coin de terre ferme qu'il possède dans sa nouvelle capitale, sont hors d'usage, trop étroits pour servir à la circulation; sa première pensée est de courir chez le résident hollandais pour lui demander un plan d'Amsterdam, et, compas en main, comparer les dimensions !

J'ai dénoncé pourtant en lui un idéaliste; je ne m'en dédis pas ; il Test dans cette portion de lui-même qui échappe aux hasards et aux incohérences de son inspiration journalière; il Test à sa manière par la subordination générale de sa pensée et l'immolation constante de sa personne à un but qui n'a rien de matériel et d'immédiatement tangible : la destinée grandiose qu'il croit dévolue à son pays. Non pas qu'à travers l'emportement et le tumulte perpétuel de sa carrière, et dans la courte portée de son rayon visuel, ce but ait pris jamais des contours très précis. Le fameux testament qui a tant défrayé l'ingéniosité des politiciens n'est, je le montrerai plus tard, qu'une mystification à laquelle il est resté tout à fait étranger. L'horizon lointain auquel tend sa course garde à ses yeux, précisément parce qu'il est si lointain, des aspects incertains, des lignes confuses, quelque chose de flottant entre un camp en marche rempli par le fracas des armes et une ruche en activité féconde, un foyer de vie industrielle, intellectuelle, artistique même. Il rêve donc, oui, mais les yeux grands ouverts; donnant satisfaction, même sur ce point, à son esprit positif, ce rêve, ce fantôme de puissance et de gloire, il arrive à l'étreindre presque et à le posséder par la vigueur de sou effort et l'énergie de sa foi. Il fait plus : cette hallucination du devenir lointain, prodigieux, il en assure la continuité en l'imposant à ses sujets ; despote sublime, il la fait entrer, à coups de bâton et à coups de hache toujours, dans la moelle de leurs os. D'un peuple de brutes il fait un peuple d'illuminés. Il laisse

après lui plus qu'une légende, — une religion, qui, au rebours des autres religions^ se spiritualise, au lieu de se matérialiser dans les consciences naïves où elle a été déposée. La Sainte Russie d'aujourd'hui, pratique comme lui, brutale comme lui et mystique par-dessus le marché, que Ton voit, Messie polycéphale, disposée à régénérer la vieille Europe en la submergeant, est fille de ses œuvres.

Oui, c'est un idéaliste; oui, c'est un rêveur; oui, c'est un grand poète en action, ce bûcheron aux mains calleuses, comme le sera Napoléon, ce soldat mathématicien, avec moins d'extravagance dans les conceptions (je parle de Pierre), une conscience plus judicieuse des possibilités et une prise plus réelle sur l'avenir.

Caractéristique et singulier entre tous, dans cette physionomie qui, vue par certains côtés, apparaît presque difforme à force de contrastes, est le trait de bouffonnerie énorme et constante, coiffant d'un bonnet d'arlequin cette tête impérieuse, mettant une grimace de pitre sur ce masque sévère, et partout, toujours, à travers les vicissitudes d'une carrière si remplie de grands événements et de grandes actions, mêlant te grotesque au sérieux et la farce au drame. Gela commence très tôt, à l'aube même du règne, par les travestissements que le jeune maître adopte pour lui-même et qu'il impose à ses amis et à ses collaborateurs de la première heure. En 1695 déjà le prince Féodor Romodanovski joignait au titre de généralissime celui de roi de Presbourff, et, en lui écrivant pour l'entretenir des choses les plus sérieuses, Pierre ne manquait pas de l'appeler Min Her Kenich. Il signait : « De Votre Majesté le très obéissant esclave, Knech Piler Komondor » , ou o Ir Daheleix Kneh » , ce qui avait un sens intelligible pour lui seul. Il annonçait, à tout propos, la résolution de verser jus-

qu'à la dernière goutte de son sang pour le service de ce souverain de fantaisie. En même temps, Zotof, son ancien précepteur, était créé archevêque de Presbourg, patriarche des rives de la laouza et du Koukouî entier (surnom d'origine incertaine donné au quartier du faubourg allemand); Tihon Nikititch Strechnief devenait Pape ; on lui écrivait : « Très Saint Père » et « Votre Sainteté « , et on exigeait que les réponses fussent dans le même style, eussent-elles le caractère de lettres d'affaires ou de rapports ofâciels. Bomodanovski adressait les siennes « à Monsieur le bombardier Pierre Aléxiéiévitch » , et terminait, de souverain à sujet, par une simple formule de bienveillance. En mai 1703, après la prise de Nienschanz, Pierre, servant de secrétaire au feld-maréchal Ghérémétief, rédigeait de sa main un rapport a au Roi » , c'est-à-dire à Bomodanovski, pour lui annoncer que lui et Menchikof avaient été, sauf l'approbation de « Sa Majesté » , promus par le feld-maréchal au grade de chevaliers de Saint- André. Et le parti pris est si absolu qu'il survit aux acteurs de la burlesque comédie ; en 1719, Féodor Bomodanovski venant à mourir, titre et privilèges de sa royauté imaginaire passent à son fils Ivan, et, félicitant par une lettre de sa main le capitaine Siéniavine d'une victoire remportée sur mer, Pierre se dit assuré de la satisfaction qu'en éprouvera « Sa Majesté (1) » .

Le 3 février 1703, il écrit à Menchikof, en l'appelant «mon cœur » , pour lui faire part de l'inauguration d'un fort, construit dans une terre dont il lui a récemment fait présent et baptisé du nom d'Oranienbourg. C'est maintenant Banenbourg, dans le gouvernement de Biazan. Le métropolite de Kief a présidé la cérémonie. Ce prétendu métropolite n'était qu'un des compagnons de plaisir du vrai souverain et non pas l'un des moins débauchés, Moussine-Pouchkine. Un plan de la forteresse est joint à la lettre avec l'indication, faite comme il suit, des noms donnés aux bastions :

(1) GoLiKOF, t. vu, p. 2«4.

PIIYSIOI^OMIE MORALE. 163

Pour le baptême, on s'est servi, au bastion numéro un, d'eau-de-vie ; au numéro deux, de limonade; au numéro trois, de vin du Rhin ; au numéro quatre, de bière; au numéro cinq, d'hydromel. Les assistants au nombre d'une vingtaine, dont les envoyés de Prusse et de Pologne, Keyserling et Koenigseck, le marchand anglais Stiles et plusieurs Moscovites de marque signent cette lettre en substituant à leurs noms des sobriquets plaisants, et Menchikof y répond sur un ton très sérieux, car on a le Suédois sur les bras et on ne peut pas rire tous les jours, mais non sans remercier son auguste ami pour Thonneur qu'il lui a fait en s'enivrant chez lui (1).

En 1709, quand il s'agit de célébrer à Moscou la victoire de Poltava, un énorme palais en bois est construit sur le Tsarit^ sine Longue, Dans la salle d'audience Romodanovski prend place sur un trône, entouré des principaux dignitaires de la cour, et convie les chefs d'armée victorieux à lui présenter leur rapport sur les péripéties et l'issue heureuse du combat.

(i) Ecrits et Correspondance, t. II, p. 126.

i64 L'HOMME.

Chérémëtief s'avance le premier : » Par la grâce de Dieu et le bonheur de Votre Majesté Cësarienne, j'ai anéanti Tarmée suédoise. » — a Par la grâce de Dieu et le bonheur de Votre Majesté Césarienne, répète Menchikof à son tour, j'ai capturé, à Pérévolotchna , le général Loewenhaupt avec son corps d'armée. « Pierre vient le dernier : « Par la grâce de Dieu et le bonheur de Votre Majesté Césarienne, j'ai combattu victorieusement à Poltava avec mon régiment. » Tous les trois remettent au faux César les bulletins réglementaires et s'écartent en s'inclinaut ; après quoi on introduit et fait défiler devant lui les prisonniers suédois stupéfaits. Un banquet, auquel cet étrange substitut du souverain assiste en prenant place sur une estrade élevée de quelques degrés et recouverte d'un dais, et en daignant convier à sa table le colonel Pierre Aléxiéiévitch, termine la cérémonie (1).

Pour justifier ces pasquinades, qui, à un moment et dans des circonstances aussi solennels, ont quelque chose de révoltant, on a essayé de diverses interprétations : c'est le principe de la subordination que Pierre aurait voulu inculquer à ses sujets en payant d'exemple ; c'est le souvenir du miestnùchestvo qu'il aurait cherché à anéantir par cette confusion de tous les rangs et de toutes les préséances. Il est possible qu'il ait songé, en effet, à tout cela. On aperçoit chez lui une intuition profonde de ce qui fait le fond de toute discipline : obéir pour être obéi, servir pour être servi. « Je sers... u depuis que je suis dans le service » , sont des expressions qu'il employait constamment. Et non moins apparente et constante était sa préoccupation de rendre familier à ses sujets, de mettre dans leurs yeux et dans leurs âmes l'idéal supérieur auquel il sacrifiait sa vie et auquel tout devait être sacrifié, qui exigeait tout de tout le monde et devant qui rien ne comptait, — pas même le Tsar ! Ces arrière-pensées sont probables au fond des mises en scène pareilles à celle que je viens de montrer ; mais les moyens dont Pierre usait pour les

(1) GoLiKOF, t. XI, p. 567 et suiv.

faire valoir procédaient directement et uniquement de sa fantaisie, de son goût pour le travestissement, la farce et la mystification, d^une licence d'imagination enfin que nul sentiment de convenance ou de respect et pas même le respect de soimême n'était susceptible de réprimer. Les mascarades étaient fort en honneur à ce moment, ne Toublions pas, chez ses voisins de TOccident; et depuis longtemps elles avaient acquis droit de cité en Russie. Ivan le Terrible en raffolait. Pierre n*a fait à cet égard que suivre la mode courante, en l'exagérant, comme le voulait Tespèce de mégalopsie et de mégalogénésie inhérente à son génie, et, ainsi outrés, les moyens dépassaient notoirement les intentions eu se retournant contre elles. Il a fallu la docilité extrême d'un tempérament national plié à toutes les formes du despotisme pour que ridée même de la souveraineté ne sombrât pas au fond des consciences à travers ces épreuves ; alors surtout que les déguisements les plus imprévus, les moins justifiables du souverain allaient jusqu'à ravaler en lui la dignité humaine ellemême au niveau des plus honteuses abjections. En 1698, au retour de son premier voyage à l'étranger, je le vois dans un cortège où le pseudo-patriarche Zotof, coiffé d'une mitre sur laquelle est figuré un Bacchus obscène, conduit une troupe de bacchantes débraillées, portant sur leurs tètes, en guise de pampres, des paquets de tabac allumé (1). Je saisis bien là une allusion au monopole dont le marquis de Caermarthen vient de se rendre l'acquéreur, et par conséquent une intention politique ; le procédé choisi pour le faire valoir paraîtra choquant. La même année, au lendemain d'un jour d'exécution, cent cinquante Streltsy ayant expiré la veille dans des supplices effroyables, Pierre est encore en gaieté ; il retient à dîner l'envoyé de Brandebourg qu'il a reçu en audience de congé, et, au dessert, le régale d'une scène de bouffonnerie, dans laquelle, après avoir distribué ses bénédictions aux assistants avec deux pipes mises en croix, le faux patriarche donne le signal des

(1) ROKB, p. 115.

danses. Le tsarévitch Alexis et sa sœur Nathalie assistent à ce divertissement derrière une tenture que Ton entr'ouvre pour leur en donner le spectacle (1).

Vingt ans plus tard, ce seront les mêmes jeux. Pendant le carnaval de n2A, une bande de soixante à soixante-dix individus, gentilshommes, officiers et prêtres, y compris le confesseur du Tsar Nadajinski, bourgeois et gens du peuple, dont un matelot qui marche la tête en bas en faisant des grimaces et contorsions burlesques, accompagne le souverain à travers les rues. Ces gens, choisis parmi les plus grands ivrognes et les plus vils débauchés du pays, constituent une confrérie régulière, se réunissant à jours fixes, sous le nom de u concile étranger à la tristesse » [bezpîélchalnyï sobor), et se livrant à des orgies qui se prolongent parfois pendant vingt-quatre heures. Des dames étaient conviées parfois à ces réunions, et les plus hauts fonctionnaires, ministres, généraux, des hommes de poids et d'âge, étaient fréquemment tenus de prendre part aux plaisirs qu'on s'y donnait. En janvier 1725, un octogénaire d'illustre famille, Mathieu Golovine, doit par ordre figurer dans un cortège, costumé en diable. Comme il s'y refuse, sur un mot de Pierre, on s'empare de lui, on le déshabille complètement , on le coiffe d'un bonnet à cornes en carton, et on le tient assis, une heure durant, sur la glace de la Neva. Il en gagne une fièvre chaude et meurt (2).

Pas un événement pendant tout le cours du règne qui ne soit prétexte au retour de scènes pareilles, la paix de Nystadt aussi bien que le mariage d'un nain favori. Le nain venant à mourir, Pierre met des masques derrière son cercueil comme il en a mis autour de son lit nuptial. Tous les nains de Pétersbourg paraissent ainsi en 1724 à l'enterrement de l'un d'eux, vêtus de noir et suivant un minuscule corbillard attelé de six petits chevaux espagnols. La même année, pendant une mascarade qui dure huit jours, défense est faite aux sénateurs d'ôter leurs masques même dans la salle de leurs

(1) KORB, p. 118.

(2) DoLGOROCKOF, Mémoires, t. I, p. 136.

séances et pendant les heures consacrées à l'expédition des affaires (1).

Pierre a possédé un nombre considérable de fous de cour . Strahlenberg (2) cite une liste dans laquelle figurent des noms illustres à d'autres titres : Zotof, Tourguénief, Ghanskot, Lanine, Chahofsko'i, Tarakanof, Rirsantiévitch et Ouchakof, le plus apprécié de tous. Ces noms s'expliquent : Flogel, dans son histoire des fous de cour (3) , en distingue dans l'entourage du Tsar quatre catégories : l*les fous par infirmité naturelle, dont le souverain se fait un amusement; 2^ les fous par punition, condamnés à exercer la folie pour avoir manqué de sagesse dans leurs fonctions antérieures ; c'est le cas d'Ouchakof, qui, capitaine dans un régiment de garde et envoyé de Smolensk à Kief avec des dépêches urgentes, arrive la nuit devant la ville, trouve les portes fermées, et, comme on tarde à les lui ouvrir, tourne bride, refait mille kilomètres et vient se plaindre de sa déconvenue ; 3* les fous par simulation, jouant la folie pour échapper à la mort après avoir été impliqués dans quelque complot; Pierre s'avise parfois du stratagème, mais juge suffisante la peine que les misérables ont choisie; 4** les fous par insuffisance d'instruction ; envoyant à l'étranger un grand nombre de jeunes gens, Pierre leur demande compte à leur retour des études qu'ils ont dû y faire ; ceux qui ne gagnent pas des boules blanches à cet examen échappent à des châtiments plus sévères en prenant la marotte en main. A l'époque du grand règne, ces bouffons attitrés avaient aussi, il est vrai, un rôle et une importance politiques ; ils complétaient la police du Tsar. A table, ils racontaient à voix haute et impunément les méfaits de ses ministres, disaient leurs vols et leurs concussions. Pierre les chargeait même parfois d'en tirer vengeance; ils prenaient soin alors d'enivrer le coupable au milieu d'un banquet, lui cherchaient querelle quand il avait suffisamment bu,

(1) Bergholz, Bûschings M., t. XXII, p. 436 et suiv.

(2) Vas Nord und Oestitche Theil von Europa und Âsîa, Stockholm, 1730, p. 235.

(3) Geschichte der Ho/narreiiy Liegnitz, 1789, p. 409.

et le rouaient de coups (l). La liste de Strahlenberg ne contient pas les deux noms les plus fameux de la burlesque et lamentable légion : celui du Russe Balakiref et du Portugais d'Acosta, un parent sans doute du célèbre converti Uriel. A ce dernier Pierre a confié les fonctions de directeur général, organisateur des bouffonneries et chef du personnel qui y est employé. En 1713 il Ta créé comte par-dessus le marché et han des Samoyèdes. Cette dernière promotion donna lieu à toute une série de cérémonies burlesques, dans lesquelles figurèrent plusieurs familles de vrais Samoyèdes, tirés du fond de la Sibérie pour la circonstance. Déguisé en Samoyède, coiffé d'une paire de bois de cerf immenses et ceint d'un ruban jaune auquel pendait une médaille avec le nom d'Actéon gravé sur une de ses faces, un cuisinier de Tlmpératrice y parut aussi. Pierre en faisait occasionnellement un émule d'Ouchakof et Balakiref, et très fréquemment son souffre-douleur préféré. Le pauvre diable ayant une femme qui passait pour légère, le Tsar ne manquait jamais, dès qu'il le voyait devant témoins, de lui mettre deux de ses doigts audessus du front, en un geste symbolique (2).

En elles-mêmes, ces façons de se divertir, si grossières qu'elles semblent, aujourd'hui surtout, pourraient échapper à la critique ; elles étaient la contre-partie naturelle et pour ainsi dire nécessaire d'une existence vouée à un labeur qui, sans elles, eût excédé la limite des forces humaines, même dans une nature aussi exceptionnellement robuste que celle de Pierre. Le grand homme y a cherché instinctivement une détente pour ses nerfs surmenés, et, excessif en tout, n'a pas su y éviter les pires excès. On peut juger même qu'il en a racheté le côté déplaisant, cynique ou inhumain, par la joyeuse désinvolture et la large bonhomie qu'il y a habituellement apportées. Un demi-siècle plus tard, Christian VU de Danemark faisait juger et condamner à mort un comte Brandt qui, pris à partie à raison de ses infortunes conjugales, s'était emporté

(1) Archives du prince Rourakine, t. I, p. 73.

(2) ScBERER, t. m, p. 56; Beroholz, Bûschings M,, t. XIX, p. 87

jusqu'à lever la main sur le souverain. Pierre essuie sans broncher les coups de poing du maître queux de Catherine quand celui-ci, d'aventure, n'est pas d'humeur à se laisser plaisanter(I). On pensera qu'il aurait pu prendre ses sujets de plaisanterie ailleurs que dans les cuisines. Mais c'est sa manière. Il n'est pas aristocrate. Très peuple, au contraire, par certains traits de rusticité, de verve humoristique et d'enfantine gaieté qui le rapprochent de la plèbe de tous les pays, autant que la tendance générale de son esprit et de son caractère le distingue de l'élément plébéien local et l'en écarte ; très initié par ses premiers compagnons, les konîouhy, aux mœurs et aux façons populaires, et devant en partie à cette initiation sa science des masses et sa maîtrise pour les gouverner. Je l'ai montré pendant les fêtes de Noël s'adonnant à la pratique du slavlénïé (de Christa slavity louer le Christ), traditionnelle dans les basses classes ; chantant les louanges du Seigneur aux portes des maisons et réclamant les gratifications usuelles. Un jour, le plus riche marchand de Moscou, Filadief, refuse de faire preuve à cette occasion d'une générosité suffisante ; Pierre ameute aussitôt tout un quartier devant sa demeure et lui impose une rançon d'un rouble par tète de manifestant (2). Une part de son génie apparaît là, dans cette aptitude à remuer la foule, — en faisant appel à ses instincts les plus bas. Le côté vraiment scabreux de ces plaisirs et de ces délassements s'accuse, d'autre part, dans la confusion volontaire que Pierre y a maintenue entre la folie et la raison, la mascarade et la vie sérieuse. Comtes et patriarches pour rire, bouffons et arlequins cumulaient et mêlaient couramment leurs dignités et leurs attributions carnavalesques avec d'autres titres et d'autres fonctions qui en faisaient ou auraient dû en faire des personnages très graves. Zotof était garde des sceaux! Ivan Golovine, qui n'entendait rien à la marine, bien qu'il eût accompagné Pierre en Hollande, était nommé, pour cette raison f chef de l'amirauté. Le souverain et ses amis y trou-

(i) Beeoholz, Bûschings Af., t. XIX, p, 87. (2) RORB, p. 101.

valent un agréable prétexte à quolibets ; mais la flotte , qu'il était usuel parmi eux de désigner comme la famille d'Ivan Mihaïlovitch, en buvant à sa santé, ne s'en portait pas mieux.

Il n'y a pas de justification ni d'excuse pouvant servir à ces égarements ; ils se révèlent nettement comme le point faible d'un esprit supérieur, jeté trop en dehors des voies communes, trop dépourvu du contrepoids que l'éducation, la tradition, le milieu social maintiennent habituellement dans les natures les plus indépendantes, pour garder l'équilibre dans le vide au sein duquel il se meut et se trace lui-même sa voie.

L'institution publique, officielle, du faux Patriarcat, à laquelle j'ai déjà fait allusion, a-t-elle eu pour but, comme on Ta prétendu, de préparer la suppression du vrai? J'y consentirais volontiers ; mais combien périlleux encore ce chemin détourné! Pierre ne risquait-il pas d'y laisser, dans quelque ornière, la dignité du clergé tout entier et l'idée même de la religion? Il ne s'agissait, a-t-on dit, que d'une parodie de la papauté. J'en doute. Je vois Zotof désigné alternativement sous le nom de Knes^papa et de Patriarche, Et, en mettant à côté de lui le faux César jlomodanovski, quel titre, quel rang, quelle fonction Pierre a-t-il cherché à ridiculiser et à avilir? J'aime mieux croire qu'il a poursuivi surtout l'amusement d'un esprit prédisposé aux fantaisies et aux excentricités en vertu de certains germes ataviques de despotisme oriental, de certains vices de constitution et de certaines lacunes d'éducation première. Que des intentions plus sérieuses se soient parfois mêlées, qu'elles aient même servi de point de départ à cette truculente et licencieuse débauche d'imagination, je n'y veux point contredire, mais elles ont vite disparu,

PHYSIONOMIE MORALE. i7i

emportées, noyées par son flot tumultueux et bourbeux. Ce n'est pas Tavis d'un apologiste récent, assez convaincu pour s'étonner que personne ne se soit avisé, avant lui, de la profondeur réelle et continue des desseins et des calculs mis ainsi enjeu par le grand souverain. Gomment n'a-t-on pas vu qu'il s'agissait pour lui de cacher à ses ennemis le secret des forces préparées dans l'ombre contre eux et le travail de sa pensée appliqué à leur anéantissement? Ivres pendant le jour ou se donnant l'air de l'être, le Knes-papa et son conclave employaient la nuit à un labeur acharné. La correspondance du faux pontife avec son diacre (Pierre lui-même prenait ce dernier titre) n'était, avec ses divagations apparentes et ses plaisanteries ordurières, qu'un artifice cryptographique. Ainsi dans la lettre de Zotof au Tsar, portant la date du 23 février 1697, le Carnaval avec ses compagnons : Ivachka (l'ivrognerie) et léremka (la débauche) , dont Pierre était engagé à se défier, servaient à indiquer l'astucieuse et servile Pologne, ainsi que ses alliés, l'hetman des Cosaques et le han des Tatares (1). L'interprétation n'est même pas ingénieuse. Imagine-t-on Pierre et ses collaborateurs prenant tant de peine, en 1697, pour convaincre Suédois ou Polonais de la pauvreté de leurs ressources ! Celle-ci n'était que trop apparente à ce moment, et c'est une tout autre erreur d'optique qu'ils auraient eu intérêt à produire. Quant à concevoir les nuits laborieuses d'un Zotof, mon imagination s'y refuse absolument. Je lis dans une dépêche de l'envoyé français Campredon, à la date du 14 mars 1721 : tihe Patriarche dont j'ai parlé ci-dessus et qu'on appelle ici Knes-papa est un ivrogne de profession que le Tsar a choisi lui-même pour tourner en ridicule son clergé. » Voilà la note vraie, en ce qui concerne du moins l'identité morale du personnage, bien qu'il s'agisse ici d'un successeur donné à Zotof. Pour le reste, la discussion reste ouverte. Tourner en ridicule son clergé, Pierre y a-t-il vraiment songé? Avilir le Patriarcat, comme autorité rivale de la sienne, oui,

(1) Voy. l'étude de M. Ivan Nossovitch, dans V Antiquité russe, 1874, p. 735.

peut-être. L'usage a voulu jusqu'à présent que le jour des Rameaux, à Moscou, le Tsar parût dans une procession solennelle, conduisant par la bride la mule du Patriarche. La suprématie du pouvoir ecclésiastique, consacrée par le rôle prépondérant du patriarche Philarète au côté du premier des Romanof, s'est ainsi affirmée d'année en année. Pierre remplace la procession par le cortège burlesque de son Knes-papay monté sur un bœuf et suivi d'une foule de voitures traînées par des porcs, des ours et des boucs (1). L'intention politique est ici manifeste. Mais, manifestement aussi, elle s'obscurcit rapidement et se dégrade à travers les avatars successifs de rénorme et irrévérencieuse parodie, qui ne permettaient à un témoin très avisé, tel que Vockerodt, d'y apercevoir autre chose que pure débauche d'esprit et de corps (2). Le phénomène réclame pourtant une autre explication. II a trop d'étendue, de profondeur et de durée pour que je le suppose émanant d'une inspiration individuelle, si fantaisiste et licencieuse soit-elle. Et je trouve en effet que l'ironie, la satire, la mise en scène comique ou caricaturale de tous les actes importants de la vie faisaient partie d'une tendance très générale à l'époque qui précède immédiatement l'avènement de Pierre. Peut-être faut-il y voir une contre-partie du courant ascétique dont j'ai parlé, et que j'ai montré aboutissant à la négation de toutes les manifestations de la vie sociale (3). Quant à la forme particulière que Pierre donne à cette tendance, ou qu'il contribue peut-être seulement à lui donner, n'a-t-elle pas un lien de parenté avec les excès auxquels en d'autres temps, — mais nous retardons ici de cent ans au moins, — sous l'action de prétendues influences démoniaques, l'imagination et la passion populaires se sont livrées en d'autres pays? On se rappelle les orgies des sabbats nocturnes et des messes noires, si répandues en France au commencement du dix-septième siècle (4),

(1) Beeoholz, Bûschings M., t. XIX, p. It8.

(2) VocRBRODT, diaprés Herrmahk, p. 19.

(3) Zabielixe, Vie des Tsarines, p. 426.

(4) Voy. MiCHELET, Uist. de France, édit. Flammarion, t. XI, p. 54.

et dont les mystifiantes inventions des occultistes modernes ne sont qu'un pâle reflet. L'analogie des causes semble confirmer sur ce point l'analogie des faits. Une révolte, ici et là, de Tesprit et de la chair, que comprime et meurtrit pareillement le train-train ordinaire de la vie et qui, de même façon, en quête dun soulagement momentané, s'échappent, se précipitent au dehors du réel, au dehors de la loi, de la religion et de la société. L'étrange est que Pierre ait présidé à ces saturnales. Mais n'avait-il pas les mêmes besoins, subissant la commune loi, consentant lui aussi, et tout le premier, à s'enfermer dans le terrible cercle de fer forgé par ses oukases?

Je dois, d'ailleurs, en venir aux faits qui paraîtront concluants, je pense.

L'origine de la mise en scène profanatrice dans laquelle le pape ou patriarche Zotof et ses successeurs ont figuré, remonte, je l'ai dit, aux premières années du règne; mais le décor s'en est développé successivement. Après avoir créé un pontife, Pierre arrivait à lui adjoindre des cardinaux, on conclave. C'était le Vsiéchoutchieîchyî ou Vsiépiianieîchyî Sobor, conclave ou concile des plus fous ou des plus ivrognes y une institution fixe, officielle presque. Il en complétait d'année en année l'organisation, inventant, rédigeant de sa main statuts et règlements, y travaillant jusqu'à la veille de la bataille de Poltava (1) ! Gomme membres, les plus crapuleux de ses compagnons de plaisir, auxquels il adjoignait quelques hommes d'esprit sérieux et de mœurs austères, soit par caprice brutal de despote, soit pour mieux avoir ces derniers dans la main en les avilissant. Les élus devaient d'abord se rendre à la maison du KneS'papa, appelée Valicanum, pour lui présenter leurs hommages et leurs remerciements. Quatre bègues, conduits par un valet de chambre du Tsar, leur servaient de truchements pour cette cérémonie, au cours de laquelle on les revêtait de la robe rouge qu'ils devaient porter désormais. Ainsi accoutrés,

(i) Voy. l'étude de I. Nosovitch. Comp. Siémievski, Slovo i Dieio, p. 281.

ils pénétraient dans une salle dite du Consistoire, dont tout le mobilier se composait de futailles rangées autour des murs. Au fond, sur un entassement d'objets emblématiques, barriques, verres et bouteilles, le trône du Rnes-papa. Un à un, les cardinaux défilaient devant lui, recevaient un verre d'eau-devie et entendaient cette formule ; « Reverendissme, ouvre la bouche, avale ce qu'on te donne, et tu nous diras de belles choses. » Après quoi, tous ayant pris siège sur les futailles, la séance était ouverte et se prolongeait pendant de longues heures en un mélange de libations et de quolibets. Le conclave se tenait dans une maison voisine, où Ton se rendait procèssionnellement, le Knes-papa ouvrant la marche, à cheval sur un tonneau que traînaient quatre bœufs. De faux moines l'entouraient. Jacobins, Cordeliers. Le froc du Père Cailleau, un Cordelier français établi à Moscou, a servi de modèle pour leur déguisement. Pierre aurait même voulu avoir le moine luimême dans son cortège, et u'a cédé que devant l'opposition énergique du ministre de France. Vêtu en matelot hollandais, il en dirigeait habituellement la marche. Une galerie spacieuse garnie d'étroites couchettes attendait les membres du conclave. Dans les ruelles, encore des futailles sciées par le milieu et destinées moitié pour les provisions de bouche, moitié pour le soulagement des besoins naturels. Défense aux prétendus cardinaux de quitter leurs couchettes avant le terme du conclave. Des conclavistes attachés à chacun d'eux avaient pour mission de les faire boire, de les exciter aux plus folles extravagances, aux facéties les plus ordurières, et aussi, dit-on, de les faire parler à cœur ouvert. Le Tsar était là, écoutant, et prenant des notes sur ses tablettes. Le conclave durait trois jours et trois nuits. Quand on ne s'y occupait pas d'élire un nouveau Pape, le temps était employé en discussions portant par exemple sur la qualité d'un vin déclaré mauvais par l'un des cardinaux.

En 1714, pour varier la monotonie de ce programme, Pierre imaginait de marier le Knes-papa Zotof, vieillard de quatrevingt-quatre ans et père de fils servant avec distinction dans

Tarmée. L'un d'eux adressait en vain une supplique au Tsar, pour que cette honte fût épargnée à la vieillesse de son père. La fiancée était une noble dame, Anna Pachkof, qui approchait de la soixantaine. D'immenses préparatifs furent faits pour la célébration de ces noces sans précédent. N'oublions pas que la guerre du Nord sévit toujours à ce moment avec son cortège lugubre de deuils quotidiens et de sacrifices épuisant les ressources du pays. Et voici que quatre mois à l'avance ordre était envoyé à tous les seigneurs et dames de la cour de se préparer à jouer un rôle dans la cérémonie en vue et d'envoyer au chancelier, comte Golovkine, une description détaillée des déguisements adoptés, afin qu'il ne s'en trouvât pas plus de trois semblables. Figurants et costumes étaient passés deux fois en revue, le 12 décembre 1714 et le 15 janvier 1715, par Pierre en personne. Il écrivait de sa main toutes les instructions et dispositions ayant trait au cérémonial imaginé pour la circonstance. Au jour fixé, sur un signal donné par le canon de la forteresse de Saint-Pétersbourg, hommes et femmes devant faire partie de la mascarade se réunissaient, les premiers dans la maison du chancelier, les secondes dans celle de la princesse-abbesse. Car il y avait maintenant aussi une princesse-abbesse, madame Rjevski, a agile et complaisante, mais toujours ivre commère » , ainsi que l'appelle un contemporain. Celle-ci, après sa mort, sera remplacée par la princesse Anastasie Galitsine, fille du prince Prozorovski, une grande amie de Pierre, traitée par lui comme une sœur, — jusqu'à ce qu'il la fasse fouetter publiquement dans la cour de l'hôtel de la haute police à Préobrajenskoté. Elle sera accusée alors de complicité avec Alexis, après avoir été chargée de le surveiller et de l'espionner. Elle rentrera en grâce en acceptant la succession de madame Rjevski (1).

-Le cortège se forme devant le palais du Tsar, et, traversant la Neva sur la glace, va joindre, sur l'autre rive, l'église des Saints Pierre et Paul, où un prêtre nonagénaire, qu'on est allé

(i) DocGOnouKOF, Mémoires, t. I, p. 75.

170 L'HOMMB.

chercher jusqu'à Moscou, attend les mariés à Tautel. En tête vient RomodanoTski, le faux César, en roi David^ portant une lyre recouverte d'une peau d'ours. Quatre ours sont attelés à son traîneau, et un cinquième se tient derrière, en guise de valet. Frappés à tour de bras sur tout le parcours, ces animaux poussent des cris affreux. Sur leur traîneau très élevé, les mariés, qui suivent, entourés de Gupidons, ont par devant, sur le siège du cocher, un cerf porteur d'énormes cornes, et un bouc par derrière. Le faux Patriarche a endossé le costume pontifical. Tout ce qu'il y a de grand dans la capitale, ministres, aristocratie, corps diplomatique, le prince Menchikof, l'amiral comte Âpraxine, le général Bruce, le comte Yitzthum, envoyé d'Auguste II, en bourgmestres de Hambourg jouant de la vielle; le chancelier, les princes Jacques et Grégoire Dolgorouki, les princes Pierre et Dimitri Galitsine, en Chinois jouant du chalumeau; le résident de l'Empereur, Pleyer, le ministre de Hanovre Weber, le résident de Hollande, de Bie, en pâtres allemands jouant de la cornemuse, sont là, quelques-uns honteux et contraints, mais Pierre n'en a cure. Quelques seigneurs, Michel Glebof, Pierre et Nikita Hitrof, ont été dispensés de paraître avec un instrument de musique, ff parce que leur vieillesse trop avancée les rend incat( pables de se servir de leurs mains » . Mais ils ont dû faire acte de présence. Le Tsarévitch, en chasseur, joue du cor. Catherine est en Finlandaise avec huit dames de sa suite; la vieille tsarine Marfa, veuve du tsar Fëodor, en Polonaise; la princesse d'Ost-Friesland en vieux costume allemand, toutes jouant du chalumeau. Pierre, en matelot comme à l'ordinaire, bat du tambour. Vénitiens tirant des sons aigus de leurs sifflets, sauvages du Honduras agitant des lances. Polonais raclant des violons, Kalmouks pinçant la balalaïka (guitare russe) , paysans norvégiens , pasteurs luthériens, moines, évéques catholiques coiffés de cornes de cerf, raskolniksj pécheurs de baleines. Arméniens, Japonais, Lapons, Toungouses l'entourent d'une foule bigarrée et tapageuse. Le bruit des instruments, les cris des ours, le son des cloches

mises en branle dans toutes les églises, les exclamations de milliers de spectateurs se confondent en une infernale cacophonie. Et les spectateurs crient : « Le Patriarche (51c) se « marie! Vivent le Patriarche et sa femme! » Un banquet, tournant à Torgie, comme on imagine, clôture la cérémonie, des octogénaires mal à Taise sur leurs jambes y faisant ofBce d'échansons. La fête continue le lendemain et se prolonge jusqu'en février (1).

J'aurais mauvaise grâce pourtant à oublier un détail : le jour même du mariage, entre la mascarade et le banquet, Pierre, sans ôter son costume de matelot, trouvait le moyen de donner audience au comte Yitzthum, auquel, après l'avoir entretenu de matières fort graves, il remettait une lettre pour son maître, datée de ce même jour et ayant trait aux affaires de Pologne. Il recevait aussi Bassewitz et lui parlait des affaires du duc de Holstein (2). Le trait est admirable à coup sûr, mais ce que les circonstances dans lesquelles je le trouve placé ont de révoltant n'en paraît pas diminué.

Zotof venant à mourir en 1717, Pierre compose pour l'élection de son successeur un règlement nouveau, tout un petit volume, où il s'épuise en inventions grotesques et obscènes, insistant particulièrement sur la vérification du sexe du candidat, d'après l'usage établi à Rome depuis la fameuse papesse Jeanne. N'oublions pas encore qu'à ce moment il attend le retour de son fils Alexis et s'apprête à commencer le terrible procès qui jettera une ombre si douloureuse sur les dernières années de sa vie. Il n'y parait pas. Le candidat s'appelle Pierre Ivanovitch Boutourline. Il a porté jusqu'à présentie titre d'archevêque de Pétersbourg, dans le diocèse des ivrognes, des goinfres et des fous. Il appartient à une des plus illustres familles du pays. Pierre s'est réservé cette fois le rôle de protodiacre dans la réunion du conclave, dont les membres vont

(1) GoLiROP, t. Vl, p. 279-5^. Lettre de de Bie au secréuire des États généraux, Pétersbourg, l*' février 1715. Archives de la Haye. Dolcorocrof, Afemoirei, t. I, p. 141.

(2) GOLIKOF, ibid,

chercher leurs bulletins de voie entre les mains de la princesse-abbesse, en lui baisant les seins. Ces bulletins étaient figurés par des œufs... Je passe sur des détails impossibles à reproduire, ou insipides (1). Quelques mois après, le malheureux Alexis agonise sous le fouet dans les chambres de question, et cependant je vois son père s'attablant avec le nouveau Knes^papa, « le Patriarche ou plutôt la pasquinade du Patriartt che » , comme l'appelle Vockerodt, et présidant à des scènes de crapuleuse et répugnante débauche : « Par une puante « force le Patriarche s'étant à la fin trop rempli le ventre, en « fit du haut de son trône une liquide décharge sur les perrutt ques et habits de ceux qui étaient au pied de sa table, ce qui «t divertit la compagnie à merveille (2). »

En 1720, on imagine de faire épouser à Boutourline la veuve de Zotof, et voilà Pierre en frais encore de drôleries, d'obscénités et de profanations inédites. Un lit est dressé à rintérieur d'une pyramide qu'on a élevée en 1714 devant le palais du Sénat, en commémoration d'une rencontre heureuse avec les Suédois. Il faut bafouer jusqu'à la victoire, jusqu'au sang versé pour la défense du pays, jusqu'à sa propre gloire I On couche les mariés après les avoir rendus ivres morts et on les fait boire encore dans des verres dont la forme même est un outrage à la pudeur; puis, par des ouvertures pratiquées dans les parois de la pyramide, on donne à la foule le spectacle que Louis XV se donnait, dit-on, au mariage de ses enfants. Le lendemain, le nouveau Knes-papa inaugure son pontificat en distribuant des bénédictions, à la manière des prêtres russes, à un cortège de masques qui viennent le visiter dans sa demeure (3).

Ce pontificat est de courte durée, et, à la date du 10 septembre 1723, je lis dans une dépêche de Campredon : «La « cérémonie d'installation du nouveau Patriarche se ferû à

(1) SiÉMiEVSKi, Slovo i Dieloy p. 281 et euiv.; Scherer, t. II, p. 163.

(2) Relation attribuée par Herrmann à Mardefeld, envoyé de Prusse, 7 mai 1718. Peter d. Grosse und der Tsarévitch Alexei, Leipzig, 1880, p. 211.

(3) Dépêche de la Vie, résident français, Pétersbourg, 4 octobre 1720. Aff. étr. de France. Berguolz, Biischings M., t. XIX, p. 127.

a Moscou. Le lieu du conclave est une petite île voisine de u Préobrajenski, où il y a une maison de paysan. Les pré- « tendus cardinaux s'y assembleront le jour qui leur sera indi- <c que; on les fera boire pendant vingt-quatre heures du vin « et de Teau-de-vie sans leur permettre de dormir, et, après a cette belle préparation, ils nommeront leur Patriarche (1). » Il ne peut y avoir deux manières de juger ces turpitudes et ces aberrations. On peut différer seulement sur la façon de les expliquer. Je m'en tiens à celle que j'ai indiquée déjà. Pierre est le représentant d'une société en voie de formation, dans laquelle les prémisses historiques et son initiative personnelle ont introduit et maintiennent des ferments divers et opposés; dans laquelle il n'y a rien de stable, de consacré, rien de sacré aussi par conséquent. Depuis Ivan le Terrible, tous les hommes marquants y ont été des excentriques , des satnodoury, selon le terme expressif de la langue du pays, le trait s'expliquant par l'absence d'un fonds commun de culture nationale. Pierre en est aussi; mastodonte humain, il a, moralement, les proportions colossales et monstrueuses de la flore et de la faune antédiluviennes. Des forces et des instincts élémentaires s'agitent en lui. Il est l'homme primitif, touffu comme une forêt vierge, abondant de sève et divers à l'in- Bni, l'homme non singularisé encore par un long travail de sélection, en un type particulier de l'espèce humaine; ne ressemblant à personne et évoquant les ressemblances les plus disparates, puissant et capricieux, tragique et bouffon, parent de Louis XI et cousin de Falstaff. Très plébéien aussi, je l'ai dit, très voisin des bas-fonds, d'où lentement émerge autour de lui une élite sociale, choisissant ses collaborateurs et ses amis dans la foule des petites gens, s'occupant de son ménage comme un boutiquier, battant sa femme comme un paysan, et cherchant ses plaisirs où la foule a coutume de les trouver. Ajoutons dans son esprit le heurt constant d'idées et d'inspirations souvent contradictoires, mais aboutissant gé-

(1) Aff. étr. de France.

néralement à un parti pris de bouleversement et de nivellement universels ; dans sa volonté la conscience du plus absolu pouvoir sur les hommes et les choses qu'homme ait jamais possédé ; dans son âme, enfin, ce besoin, dont j'ai parlé, d'échappées violentes hors du réel, le réel devenant à la long[ue insupportable même pour un homme comme lui, et ce côté de sa physionomie morale paraîtra, je pense, éclairé d'un jour suffisant.

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