‹ Pierre le GrandChapitre 9 sur 55 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

EN VOYAGE. — l'aLLEMAGNE, LA HOLLANDE. l'aNGLETERRE. LE RETOUR.

I. Les précédentt. — L'incognito du Tsar. — Premier déguisement. — La grande ambassade. — Pierre Mihaïlof. — Impression à Moscou et en Europe, -f— Départ retardé. — Une conjuration. — Fantômes sanglants. — La cognée du bûcheron et la hache d'Ivan le Terrible. — En Suède. — Higa. Accueil froid. — Un castts belli futur. — En Allemagne. — Rœnigsberg. — Curiosité et excentricité. — Le diplôme d'artilleur. — Roppenbrugge. — Rencontre avec Sophie- Charlotte de Prusse. — Les débuts mondains de Pierre. — Leibnitz. — II. En Hollande. — Zaandam. — La légende et l'histoire. — La maison du Krimpenburg. — La belle Hollandaise. — Amsterdam. — Commencement d'étndes sérieuses. — Le charpentier et le souverain. — Bizarreries et faiblesses. — Le Bacchus russe. — III. En Angleterre. — Une chambre ma' habitée. — Pierre à Kensington-Palace. — Jugements défavorables. — Buraet. — Encore la légende. — A Londres et à Deptford. — Labeurs et divertissements. — L'actrice Cross. — Initiation universelle. — IV. En route pour Vienne. — Une entrée manquée. — La morgue autrichienne. — Une leçon de diplomatie. — Dépression morale. — Au château de la Favorite. — Le Tsar et l'Empereur. — Les inconvénients de l'incognito. — Echec diplomiatique. — Voyage manqué i!i Venise. — Nouvelles alarmantes de Russie. — • La semence des Miloslavski. » — Retour précipité. — Entrevue avec Auguste II à Rawa. — La fin du voyage.

Pour trouver dans l'histoire de la Russie un précédent à ce voyage, il faut remonter jusqu'au onzième siècle. En 1075, le çrand-duc de Kief, Izaslaf, visita à Mayence l'empereur Henri IV. Encore une tradition que Pierre vient renouer, inconsciemment à coup sûr. Depuis Ivan le Terrible, le désir seul de visiter les pays étrangers a passé, chez les sujets du Tsar, pour un acte de haute trahison. Sous le règne de Michel, un prince Hvorostinine était, de ce chef, l'objet d'une pour-

suite sëvère. Il avait, devant des amis, parle d'une excursion en Pologne et à Rome qu'il eût été tenté d'entreprendre « pour trouver avec qui causer n . Un peu plus tard, le fils du conseiller le plus écouté d'Alexis, Ordine-Nachtchokine, ayant clandestinement passé la frontière, il fut question de le faire tuer à l'étranger (1).

Pierre lui-même n'ose braver l'opinion au point de donner à son départ un caractère officiel. C'est une escapade presque clandestine qu'il se permet, et l'on trouve quelque chose de naïvement sauvage dans les précautions qu'il prend pour s'assurer le bénéfice d'un incognito, dont avec sa pétulance naturelle il sera le premier à trahir constamment le secret. Une grande ambassade est mise sur pied, avec mission de solliciter tour à tour de l'Empereur, des rois d'Angleterre et de Danemark, du Pape, des États de Hollande, de l'Électeur de Brandebourg et de la République de Venise, de l'Europe entière, moins la France et l'Espagne^ le a renouvellea ment d'anciens liens d'amitié, en vue de l'affaiblissement Il des ennemis du nom chrétien » . Les ambassadeurs sont au nombre de trois; Lefort prend le pas, en qualité de premier envoyé, sur ses collègues, Golovine et Yoznitsine. Ils ont dans leur suite cinquante -cinq gentilshommes et « volontaires », dont un sous-officier du régiment Préobrajenski, répondant au nom de Pierre Mihalilof : le Tsar. Pendant toute la durée du voyage, les lettres destinées au Souverain devront porter cette simple adresse : « Rendre à Pierre Mihaïlof. » Ce n'est qu'enfantin ; mais voici qui est touchant : le sceau dont le prétendu sbus-officier va se servir pour sa correspondance représente un jeune charpentier entouré d'instruments propres à la construction de navires, avec cette inscription : « Mon rang est celui d'un écolier, et j'ai besoin de maitres (2). »

A Moscou, on avait d'autres présomptions sur le but réel du voyage. On y supposait généralement que le Tsar allait à l'étranger pour y faire ce qu'il avait fait jusqu'à présent à la

(1) SoLoviBF, t. IX, p. 461; t. XI, p. 93.

(î) OCSTRULOF, t. III, p. 18.

Sloboda, c'est-à-dire pour s'amuser (1). Pierre percevait-il luimême dès à présent les horizons lointains auxquels devait aboutir sa course? Gela est douteux. En traversant la Livonie, il parlait bien déjà de couper les barbes et de raccourcir les vêtements de ses sujets (2) ; mais, à voir les figures et les accoutrements de ses compagnons de route, on pouvait croire que c'étaient propos en Tair. Lefort paraissait vêtu à la tatare, et le jeune prince d'Imérétie étalait à ses côtés un superbe costume persan.

Le voyage est loin, du reste, d'avoir eu à son début, soit au point de vue russe, soit au point de vue européen, l'importance que les événements lui ont depuis attribuée. Il ne faisait pas précisément sensation. J'ai le regret de contredire, à cet égard, une légende de plus, maternellement caressée par l'amour-propre national. En Russie, on s'était habitué déjà à voir le Souverain courant les grands chemins, ou plutôt à ne pas le voir du tout ; en Europe, les esprits étaient occupés ailleurs. L'heure choisie par Pierre pour lier connaissance avec ses voisins de l'Occident et s'offrir à leur curiosité était solennelle pour eux. Le congrès de paix de Ryswick allait se réunir. L'attention du monde politique, commercial, intellectuel, était absorbée de ce côté. Je n'en veux qu'un témoignage : on peut consulter au quai d'Orsay les huit volumes comprenant la correspondance de Louis XIV avec les plénipotentiaires chargés, en 1697, de défendre ses intérêts au sein de la grande assemblée diplomatique ; je gage qu'on n'y trouvera pas le nom de Pierre prononcé plus d'une fois, et encore d'une façon toute banale. Interrompant ses travaux et ses poursuites scientifiques, le Tsar vient d'Amsterdam à la Haye, où une réception officielle lui est préparée ; les plénipotentiaires mentionnent le fait, et c'est tout. Ils sont pendant de longs mois ses proches voisins, eux en résidence à Delft, lui en séjour d'études à Amsterdam , et ils paraissent ne pas soupçonner son existence. Savent-ils seulement comment il se

(1) OUSTRULOF, t. III, p. 640.

(2) Blombero, An account of Livonia, Londiei, p. 332 (édit. française, 1705).

nomme? Même à propos des affaires de Pologne^ dont ils ont Toccasion de s'occuper fréquemment, ils n'en font aucune mention. Évidemment ils ne se doutent pas du rôle que le futur allié d'Auguste II prétend, dès à présent, y jouer.

L'apparition du souverain moscovite hors des frontières de son empire, assez peu connues généralement, n'éveillait quelque intérêt que dans un milieu très spécial. L'année suivante, elle fournira au corps enseignant de Thom la matière d'une dispute publique (1). Les savants avaient commencé, depuis quelque temps déjà, à s'occuper de la Moscovie, En Angleterre, Milton avait écrit un livre sur le grand empire du Nord et suscité toute une littérature consacrée au même objet. En Allemagne, Leibnitz exprimait récemment l'opinion que les Moscovites seuls seraient capables d'affranchir l'Europe du joug ottoman. Mais aussi était-ce avec le monde scientifique surtout que Pierre Mihaïlof se souciait pour le moment d'entrer en relation, et, à ce point de vue, après la grande crise qui avait mis Louis XIY en présence de la plus formidable des coalitions, et avant la crise prochaine de la succession d'Espagne, dans le bref intervalle de répit et de détente que l'épuisement de la France accordait à l'Europe, le moment était propice pour une tournée d'étude ou de plaisir à travers le vieux continent européen.

Annoncé pour le mois de février 1697, le départ se trouvait retardé par la découverte d'un complot contre la vie du Tsar. A la tête des conjurés, nous retrouvons une vieille connaissance, Tsikler, l'ancien comparse de Sophie, un rallié, dont les dédains de Pierre ont fait un mécontent. Quant à ses complices , on les devine : encore et toujours les Streltsy ! Pierre les verra donc éternellement devant lui, haineux et menaçants I L'incident était, d'ailleurs, rapidement vidé ; quelques têtes à couper, et l'on partait, enfin, le 10 mars. Mais une ombre avait été jetée sur la joie du voyage, et dans l'àme du jeune souverain un supplément de rancune terrible.

(1) Conjecturœ aliquoi poiiticœ de susceptis magni Moscoviœ DucU,,, tttft«riims. Thonmii» 1698. (Bibliothèque de Saint-Péterfboorg.)

Encore eux et avec eux, rhallucination perpétuée des fantômes sanglants qui ont entouré son berceau !

Eh bien, ils auraient la guerre, puisqu'ils Tavaient voulu! A la première occasion on leur réglerait leur compte. Et, dès à présent, il convenait de se mettre sur ses gardes, d'opposer le glaive au glaive, au complot perpétuel la perpétuelle inquisition, au poignard toujours levé dans Tombre Téchafaud toujours dressé sur la Place Rouge. Ce serait pour le moment Taffaire des amis et des collaborateurs les plus éprouvés du souverain, en attendant que, revenu, il fit lui-même la besogne. Mais il aiguillonnerait de loin le zèle de Romodanovski. En Allemagne, en Hollande, en Angleterre, partout, à travers les spectacles nouveaux, les étonnements, les éblouissements qui Tattendent , il emporterait et garderait dans ses yeux la vision troublante, le cauchemar angoissant des périls mortels qui semblent attachés à sa destinée. Et c'est ainsi que le génie ombrageux, farouche et implacable de ses ancêtres revivra et grandira en lui, associant à Téclat d'une œuvre civilisatrice Tombre sanglante d'un épouvantable carnage. Avec la cognée, il prendra aussi en main la hache, bûcheron et bourreau.

La marche de l'ambassade fut lente. 11 y avait deux cent cinquante personnes à déplacer. La suite de Lefort seul comprenait onze gentilshommes, sept pages, quinze valets de chambre, deux orfèvres, six musiciens et quatre nains. A Biga, en terre suédoise, réception courtoise, mais froide. Le gouverneur, Dalberg, se disait malade, ne paraissait pas. Pierre prétendra plus tard s'en faire un casus belli, invoquera des insultes personnelles. Dans les emprunts faits à la civilisation occidentale, il n'aura pas trouvé la bonne foi. Officiellement, sa personne n'a pu être enjeu. A Riga, comme ailleurs, le mot d'ordre donné par les ambassadeurs était de traiter d'invention ridicule la présence parmi eux du jeune souverain. On devait croire qu'il était à Voronèje, occupé à la construction de sa flotte. Dalberg mettait peut-être un peu de malice à tenir cette affirmation pour exacte, et les Moscovites,

suivant à cet égard un penchant qui, je le crains bien, est devenu héréditaire, mettaient, de leur côté, trop de sansfaçon à réclamer les droits d'une hospitalité trop exigeante. Pierre ne s'avisait-il pas de vouloir lever de sa main les plans de la forteresse ! On lui barrait le passage. Il semble bien qu'on n'eût pas tort : son père y avait mis le siège ! Les torts, s'il y en a eu, ont été tout au moins réciproques.

La mauvaise humeur des voyageurs se passait à Mittau ; le duc actuellement régnant, Frédéric-Casimir, était pour Lefort une ancienne connaissance. Il faisait à l'ambassade un accueil cordial et magnifique. Pierre en oubliait son incognito et surprenait ses hôtes par l'imprévu de ses discours, plaisantant les mœurs, les préjugés, les lois barbares de son pays. L'Occident a commencé de le saisir. Mais c'est toujours le même jeune homme d'allure fantasque et extravagante. A Liban, il voit pour la première fois la Baltique, la mer des Yarègues, et, le mauvais temps l'empêchant de poursuivre sa route, il séjourne dans les Weinkeller avec les marins du port, trinquant et badinant avec eux, et s'obstinant, cette fois, à se faire passer pour un simple capitaine chargé d'armer un corsaire pour le service du Tsar. Le voici à Kœnigsberg; il y a devancé son ambassade, la laissant suivre la voie de terre, tandis qu'il coupait court par l'autre voie sur un bâtiment marchand. Il refuse de se laisser saluer par le prince de Holstein-Beck que l'Électeur de Brandebourg a envoyé à sa rencontre, fait affirmer, par le patron du navire, qu'il n'a à bord aucun passager de distinction, s'y attarde jusqu'à la nuit, et se décide, à dix heures du soir seulement, à accepter le logement qu'on lui a préparé. Il y trouve le maître de cérémonies du souverain, Jean de Besser, un homme de cour accompli, savant et poète pardessus le marché. Il fonce sur lui, arrache sa perruque et la jette dans un coin.

— Qui est-ce ? demande-t-il aux siens.

On lui explique comme on peut les fonctions du personnage.

— C'est bien ; qu'il m'amène une fille.

J'accorde que, rapportée pourtant par un historien sérieux

EN VOYAGE. gT

et point malveillant, il s*en faut (1), Tanecdote soit suspecte. La multiplicité de traits analogues, recueillis par la tradition, ne laisse aucun doute sur la réalité de l'impression générale qui s'en dégage. Le futur Réformateur n'est encore qu'un jeune sauvage, cela est clair. Il va, le lendemain, voir l'Électeur, s'entretient avec lui en mauvais allemand, boit beaucoup de vin de Hongrie, mais refuse sa visite : il est redevenu Pierre Mihaïlof. Il se ravise plus tard et prépare une réception qu'il juge magnifique, l'ayant agrémentée d'un feu d'artifice de sa composition. Au dernier moment, l'Électeur se fait excuser. Gare aux porteurs de cette mauvaise nouvelle, deux seigneurs d'importance, le comte de Kreyzen et le prévôt de Schlacken ! Pierre est à table en compagnie de Lefort et d'un de ses nains. Lefort a la pipe à la bouche ; le Tsar parait ivre et en accès de tendresse pour son favori, se penchant de temps en temps pour l'embrasser. Il invite les messagers à prendre place à son côté, puis soudain, frappant la table d'un coup de poing : « L'Électeur est bon, mais ses conseillers sont des diables. Gehe! Gehe! (Allez-vous-en!)» Il se lève, prend Tun des Brandebourgeois à la gorge et le pousse vers la porte : tt Gehe ! Gehe ! »

Quand il sort, à Kœnigsberg, courant les rues eu simple touriste, c'est un sauve-qui-peut général, pour éviter une rencontre avec son humeur fertile en saillies peu agréables. Croisant une dame de la cour, il Tarréte avec un geste brusque et un éclat de sa voix de tonnerre : « Hait ! » Il prend la montre qu'il aperçoit à son corsage, regarde l'heure et s'en va (2).

L'Électeur n'en était pas détourné de faire bon visage et grand accueil à son hôte ; son goût pour les cérémonies et l'apparat se trouvait flatté par la présence de cette ambassade extraordinaire, et il avait en vue la conclusion d'une alliance

(i) BBacMAS, Peter der Grosse als Mensch und Itèrent, Riga, 1823, t. I, p. 256. (Édition ratte, t. I, p. 223, note.)

(2) P088BLT, ouvrage cité, t. Il, p. 407, 600, 601; Thbiitbb, Monuments his^ toriques, Rome, 1859, p. 369; Heurmahei, GescfUchte Russiands, t. IV, p. 67.

défensive contre la Suède. Il lui en coûtait cent cinquante mille écus ; argent perdu ! Pierre se dérobait, Tesprit distrait, occupé ailleurs. En fait de politique, son attention, ou plutôt celle de ses conseillers, était absorbée par les affaires de Pologne, où la mort de Sobieski a mis en présence les candidatures rivales de TÉlecteur de Saxe et du prince de Conti. Pierre tenait pour Auguste contre son compétiteur, c'est-à-dire contre la France, cette alliée de la Turquie. Écrivant de Kœnîgsberg aux seigneurs polonais, il annonçait catégoriquement Tintention d'intervenir dans la lutte. Une armée, commandée par le prince Romodanovski , s'approcherait des frontières de la Lithuanie. Il menaçait déjà !

L'ambassade s'attarda à Kœnigsberg, dans l'attente des événements, Pierre en profitant d'ailleurs pour donner satisfaction à ses curiosités, ses impatiences de savoir toujours aussi vives. Il en aurait eu de très singulières parfois, comme de vouloir assister au supplice de la roue, qu'il rêvait apparemment d'introduire dans la procédure criminelle de son pays, pour en varier le répertoire. On s'excusait sur l'absence momentanée de tout condamné ayant mérité ce châtiment. Il s'étonnait : quoi? tant de façons pour un homme à faire mourir! Que n'en prenait-on un parmi les gens de sa suite (1)! Il travaillait pourtant aussi avec le maître d'artillerie, Sternfeldt, et en recevait, au bout de quelques semaines, un diplôme en règle, qu'on a eu tort de prendre trop au sérieux. Trois années plus tard, Pierre se trouvant au château de Birzé, en Lithuanie, avec le roi de Pologne, les deux souverains, également épris d'originalité, se divertiront au tir à la cible, avec des canons. Auguste touchera le but deux fois, Pierre pas une (2).

Le jeune Tsar est déjà, à ce moment, l'être bizarre que le monde européen apprendra à connaître plus tard et dont il gardera longtemps l'étonnement et la frayeur; incomparablement actif, remuant, fureteur; gai habituellement, plein d'en^, train et de verve plaisante, de bonhomie même, avec des

(i) PoLLMiTZ (baron Gharlet-Loais), JHemoire^ , Berlin, 1791, t. I, p. 179.

(t) OOSTBIALOP, t. IV, p. 90.

brusques sautes de caractère, des retours subits d*humeur sombre, des accès de violence ou de mélancolie ; génial et fantasque, inquiet et inquiétant. Un soir qu'il soupe avec TÉlecteur dans une salle basse parquetée de marbre, un des servants laisse tomber une assiette. Aussitôt Pierre de se lever en sursaut, bagard, les traits bouleversés, tirant son épée et portant des coups, qui heureusement ne blessent personne. Rassuré, il réclame impérieusement la punition du coupable. On s'en tire en faisant donner le fouet sous ses yeux à un pauvre diable condamné pour une autre peccadille (1).

Dans les premiers jours de juillet, Auguste paraissant définitivement prendre le dessus en Pologne , l'ambassade se remit en route. Vienne était le but qu'elle se proposait d'abord, en vue d'un traité d'alliance à négocier ; mais l'envoyé du Tsar, Nefimof, a tenu à y prendre les devants, ou du moins à s'en donner l'apparence. L'alliance défensive et offensive était faite, à l'en croire. Lefort, d'autre part, insistait pour qu'on poussât droit du côté de la Hollande, sans que son zèle, assez tiède, de calviniste y fût pour quelque chose, ainsi qu'on l'a supposé. Il y a eu beaucoup plus de hasard qu'on n'a communément imaginé dans l'orientation du voyage et même dans la tournure générale que les circonstances lui ont donnée.

Il est singulier que, sur le chemin de la Hollande, Pierre ne se soit pas arrêté à Berlin. Il n'a fait que traverser rapidement la ville. La future capitale du grand Frédéric lui semblait de peu de ressource pour sa curiosité. Il eut la bonne fortune de rencontrer ailleurs ce que la Prusse entière pouvait lui offrir de plus attrayant, et d'y faire connaissance en même temps avec l'Allemagne policée et cultivée dans une de ses manifestations les plus séduisantes. L'Électrice de Brandebourg, la future reine Sophie-Charlotte de Prusse, n'avait pas accompagné son mari à Kœnigsberg ; elle avait profité de son absence pour visiter sa mère, l'Électrice Sophie de Hanovre.

(1) Polluitz, Mémoires, Pollnitzest un témoio sujet à caution.

La venue du souverain un peu fabuleux encore de la mystérieuse Moscovie ne Tavait cependant pas laissée indifférente. La mère et la fille comptaient parmi les femmes les plus instruites de leur temps. Destinée autrefois à un prince de la maison de France, Sophie-Charlotte avait fait un séjour de deux ans à la cour de Versailles. Elle restait très Française. Agée de vingt-neuf ans à peine maintenant, elle passait pour la plus jolie et la plus spirituelle femme de son pays. Son cercle intime était une élite intellectuelle. Leibnitz en faisait partie et l'obligeait à se ressentir du très vif intérêt dont Tévénement qui mettait Kœnigsberg en rumeur Tavait personnellement pénétré, ouvrant devant son mobile esprit des horizons nouveaux, tout un programme d'études : ethnographie, linguistique, archéologie ; tout un plan de vastes entreprises scientifiques, dans Texécution duquel, avec le concours du souverain moscovite, le rôle du plus grand savant de r Allemagne paraissait indiqué. Il apprenait déjà l'histoire et la langue du pays. Il lui était arrivé, autrefois, de parler de la Pologne comme du rempart naturel de la chrétienté contre les barbares de tout acabit, Turcs ou Moscovites. C'était oublié. Pierre était peut-être un barbare, mais un barbare de grand avenir, et Leibnitz s'en réjouissait, tout en le mettant sur le même rang avec Kam-Ki-Amalogdo-Rhan, le souverain de la Chine, et Yasok-Adjam-Nugbad, le roi d'Abyssinie, ses contemporains, qui, eux aussi, paraissaient méditer de grandes œuvres (1). Sophie-Charlotte s'était fait envoyer des rapports circonstanciés sur le séjour du Tsar à Kœnigsberg. Ils ne lui ^' avaient pas donné une idée très avantageuse du degré de culture et de bonne éducation qu'elle pouvait s'attendre à trouver chez l'auguste voyageur, mais n'avaient pas diminué son désir de l'apercevoir. Elle correspondait activement, à ce sujet, avec le ministre d'État Fuchs; elle lui écrivait en mai 1697 : a Je « voudrais qu'on lui persuadât de passer ici, non pas pour [« voir, mais pour être vu, et nous épargnerions avec plaisir

(i) GuBABiEii, LeibniU in scinen Betiehun^en %u Bussiand, p. 8-t0«

EN VOTAGB. 01

• ce qu'on donne pour les bétes rares, pour l'employer en

• cette occasion. » Et un mois après : a Quoique je sois

• ennemie de la malpropreté, la curiosité l'emporte pour le « coup (1). »

Intéressé à son tour, entraîné sans doute par les souvenirs que lui avaient laissés les Allemandes aimables de la Sloboda, Pierre se prêta de bonne grâce à une rencontre, qui eut lieu à Koppenbrûgge, dans le grand-duché de Zelle, résidence du duc de Brunswick. Le jeune souverain fut d'abord effrayé par le nombre de personnes qu'il y aperçut, les deux Éiectrices ayant négligé de l'avertir qu'elles amenaient toute leur famille. Il faisait mine de se dérober, quittait précipitamment le village, et l'on était obligé de parlementer pendant une heure pour le faire revenir. Il paraissait enfin au château ; mais au compliment que les deux princesses lui adressaient, il ne répondait que par des gestes, se couvrant le visage de ses mains et répétant : a Ich kann nicht spre-chen... (2). » Sauvagerie, mais aussi timidité constitutionnelle, je maintiens le trait, et je le vois confirmé par la suite de l'entrevue ; car le jeune souverain ne tarde pas à revenir de son émoi et s'apprivoise assez vite. Au souper, il laisse encore voir un peu de gaucherie et commet quelques incongruités, s'embarrasse de sa serviette, dont il ignore l'emploi, et mange malproprement. Il oblige tout le monde à demeu« rer quatre heures à table pourboire, en se levant chaque fois, des toasts sans fin à sa santé, mais arrive, malgré tout, à ne pas produire une mauvaise impression. Il parait simple avec beaucoup d'esprit naturel, répond promptement aux questions qu'on lui fait et, une fois lancé, soutient sans embarras les plus longues conversations. On lui demande s'il aime la chasse, et il répond en montrant ses mains de travailleur couvertes de calus; il n'a pas le temps de chasser! Après le souper, il consent à danser, non sans demander que les deux princesses lui

(i) YâBHHAGBH YOK EsSE, Lûbcn dcT Kànigin von Preussen, Sophie^CharloUCy Berlin, 1837, p. 74, 76.

(2) Je ne ftit pas parler.

^t L*ÉDUCATION.

en donnent préalablement l'exemple. Il veut mettre des gants, mais on n'en trouve pas dans ses efFets. Les seigneurs de sa suite prennent les corsets garnis de baleines de leurs danseuses pour des attributs naturels et font tout haut Tobservation que les dames allemandes ont des dos durs en diable. Il fait venir un de ses fous, et, comme on ne parait pas goûter les ineptes facéties du personnage, il s'arme d'un énorme balai pour le mettre dehors. Mais encore une fois, tout compte fait, il séduit encore plus qu'il n'étonne. C'est un aimable sauvage. Mieux que cela, « c'est, écrit l'Électrice mère, un homme tout à fait a extraordinaire. Il est impossible de le décrire et même de « s'en faire une idée, à moins de l'avoir vu. » Les quatre heures du souper n'ont pas paru trop longues, ni à la mère ni à la fille; toutes deux y seraient restées plus longtemps encore, a sans éprouver un moment d'ennui » . Rendant compte à Fuchs de ses impressions, la fille termine même sa lettre sur cette phrase inachevée et très suggestive : « En voilà assez pour vous lasser; mais je ne saurais qu'y faire; j'aime à parler du Tsar, et, si je m'en croyais, je vous dirais plus que... Je reste bien affectionnée à vous servir (1). »

Leibnitz n'a pas été malheureusement de la fête. Il a compté sur le passage de l'ambassade à Minden et esquissé à la hâte un plan de travaux et de réformes à présenter au Tsar. 11 n'est parvenu à voir qu'un neveu de Lefort, qui l'a éconduit poliment. Pierre est resté inaccessible ; les savants qui ne construisaient pas de navires et n'entendaient rien à la préparation des feux d'artifice ne l'intéressaient pas encore. Il était pressé de voir la patrie de Rarschten-Brandt et de Kort. Sur la route d'Amsterdam, à Schenkenschen, ville hollandaise de la frontière, une femme demande aux voyageurs s'ils sont chrétiens. Le bruit circulait que les Moscovites allaient se faire baptiser à Clèves !

(1) Ermarii, Mémoires pour servir à t histoire de Sophie-Charlotte, Berlin, 1861, p 116-120. Les détails de l'entrevue sont empruntés à la Correspondance des deux princesses avec Fuchs.

Saardam ou Zaandam et la maison du Tsar-cbarpentier^ but de pèlerinage aujourd'hui dans la charmante petite ville néerlandaise, ne sont devenus célèbres qu*à la fin du dix-huitième siècle. Consacrant cinq pages à la description de ce coin de pays, dans ses Mémoires^ écrits en 1726, le baron de Pôllnitz ne fait pas mention de Thôte illustre auquel il a dû, depuis, sa renommée. Parlant du séjour de Pierre en Hollande, le célèbre Wagenaer ne fait pas mention de Zaandam (1). C'est, dans cette page d'histoire, un curieux exemple du travail marginal de rimagination populaire. Historiquement, cela est certain, la plupart des détails consacrés par la tradition, comme se rapportant au séjour de Pierre dans le voisinage d'Amsterdam, n'ont rien de réel. Il n'est pas sûr qu'il ait jamais habité la maisonnette pieusement conservée aujourd'hui. D'après Scheltema, qui s'est rapporté au journal encore inédit de Noo* men, la demeure appartenait à un forgeron du nom de Guerrit Kist; le journal de la communauté luthérienne du lieu indique un autre propriétaire, Boij Thijsen. Toutes les maisons ouvrières en bordure du petit canal tributaire de F Y se ressemblant à une tuile de toit près, il a pu y avoir confusion. Voltaire et ses émules ont bien suivi pas à pas et heure par heure la vie de l'héroïque apprenti au cours de sa légendaire équipée; ils l'ont vu se préparant un lit dans l'humble cabane, y faisant sa cuisine, construisant de ses mains un modèle de vaisseau, puis un modèle de moulin à vent, l'un et l'autre larges de quatre pieds. Il ajoute un mât à un bateau, destiné à ses promenades; passe de longues journées sur les chantiers, la hache ou le rabot à la main, et, sans être absorbé par

(i) Wagesàeii, Histoire d'Amsterdam, Amsterdam, 1750, p. 721. Voy. aussi Yaderlandsche Historié^ Amsterdam, 1757, t. XVI, p. 377-379.

ces occupations multiples, il visite des scieries, des pressoirs, des filatures, des fabriques de compas, des ateliers de serrurerie ; il entre dans une papeterie, s'y empare de Tappareil à tirer les feuilles et s'acquitte à merveille de cette besogne délicate. Combien lui a-t-il fallu de temps pour faire tout cela? Près de deux ans, répond Voltaire (1). Il est resté à Zaandam huit jours !

Gomment y est-il venu ? Un peu par l'effet du hasard et beaucoup par l'effet de l'ignorante naïveté qui l'accompagnera constamment dans ce premier tour d'Europe. Zaandam était à cette époque un centre de constructions navales assez considérable; on y comptait jusqu'à cinquante chantiers; mais au point de vue soit de l'importance, soît de la perfection des travaux, ces établissements ne pouvaient soutenir aucune comparaison avec ceux d'Amsterdam. Abandonnant à Koppenbriigge le gros de ses compagnons de voyage, se faisant suivre par une dizaine seulement de « volontaires ^ , Pierre brûlait la grande métropole et poussait droit à la petite bourgade voisine. Pourquoi ? Parce que, parmi les charpentiers hollandais, d'ordre inférieur naturellement, qu'il avait employés à Préobrajenskoïé, à Péréiaslavl et à Voronèje, les meilleurs s'étaient trouvés par aventure originaires de Zaandam. Il en avait conclu qu'il lui fallait aller là, et non ailleurs, pour voir de beaux navires et bien apprendre à les construire.

Il descend à l'auberge ; cédant à sa manie de travestissement, il se feit en toute hâte apporter pour lui et pour les siens des vêtements de bateliers indigènes, camisole rouge aux gros boutons, veste courte et larges culottes, et les voici déanibulant par les rues dans cet accoutrement, visitant les chantiers, pénétrant dans les maisons ouvrières à la grande stupéfaction des habitants. Ces maisons ressemblent fort à celles que Pierre a toujours occupées dans son propre pays; il en trouve une à son gré et s'y établit. Il fait l'emplette d'un boeijer^ petit bâtiment à voiles, y adapte un màt brisé, invention nouvelle alors,

(i) Voltaire t*eit quelque peu contredit lui-même à ce sujet. Gomp. Œuvres, édit. de 1853, t. IV, p. 576 et 663.

et passe son temps à essayer le navire sur le golfe. Au bout de huit jours, il eu a assez. Les vaisseaux qu'il a aperçus sur les eaux de TT ou dans les chantiers ne sont que des bâti* . ments marchands de tonnage médiocre, et sa présence a jeté le trouble dans la paisible population du lieu, mettant les autorités locales dans l'embarras et lui causant à lui-même des ennuis. Son travestissement n'a évidemment trompé personne; son arrivée était annoncée à l'avance et son signalement donné à un ouvrier du pays par un de ses parents employés en Rus^ sie : « La taille élevée^ la tête tremblante, le bras droit en t mouvement continuel et une verrue sur le visage. » Des enfants qu'il a bousculés lui ont lancé des pierres; il s'est fâché et a aussitôt oublié son incognito, se réclamant très haut de sa qualité. On lui donne à entendre qu'on serait bien aise de le voir parti, et, comme son ambassade vient d'arriver à Amsterdam, il se décide à l'y rejoindre.

Il est resté huit jours à Zaandam ; il s'y est promené en bateau et a courtisé une fille d'auberge à laquelle il a donné cinquante ducats (I); mais il a frappé les esprits par ses allures excentriques et son déguisement de carnaval, il a mis au nid, dans ce coin de pays ignoré, la couvée d'anecdotes pittoresques, et la légende va naîtce. Joseph II, Gustave III et le grandduc Paul de Russie avant la fin du dix-huitième siècle, Napoléon et Marie-Louise au commencement du dix-neuvième, visiteront la demeure, authentique ou non, où se sera fixé le culte posthume d'une tardive religion. Napoléon est, parait-il, un visiteur distrait, et Marie-Louise éclate de rire en voyant la pauvreté du lieu (2); mais Alexandre I" y fait placer en 1814 une plaque de marbre blanc commémorative ; accompagnant le futur empereur Alexandre II, le poète Joukovski y écrit au

(1) Meermann, Discours sur le premier voyage de Pierre le Grand, Paris, 1812, p. 59 et «uiv. ; Nartof, Anecdotes sur Pierre le Grand, Pélersbourg, 1891, p. ^7; Journal inédit de Noomen, dans la Bibliothèque d'Utrecht. M. Kort, professeur à Dorpat (actuellement lourief), en prépare la publication. Scheltema s*y est fié aveuglément. Noomen était marchand drapier à Zaandam.

(2) Scheltema, Anecdotes historiques sur Pierre le Grande Lausanne, 1842, p. 409.

crayon sur le mur des vers enthousiastes qui saluent le berceau de la Russie sous Thumble toit d'ouvrier, et, à côté d un portrait du grand homme, les touristes y peuvent lire ce distique :

Nichts is

den grooten man

te Klein,

Située sur le Krimp, dans la partie occidentale et assez.écartée de la ville, la maison est en bois sur un pied de maçonnerie en briques. Guerrit Kist, ou Boij Thijseù, la partageait en 169L7 avec une veuve, et celle-ci céda son corps de logis à Pierre pour un loyer de sept florins qu'il négligea de payer. II avait de ce côté l'oubli facile. Une seule chambre, pourvue d'une cheminée en forme de hotte avec jambages et chambranle en bois, d'une espèce d'armoire en bois avec porte à deux vantaux grillés en fil de laiton et munis de rideaux pour recevoir le matelas {betsteede), et d'une échelle pour monter au grenier. Plus de meubles aujourd'hui ayant pu servir au locataire de 1697. L'impératrice Éhsabeth en a fait l'achat et opéré le transport en Russie. La maison, habitée depuis par plusieurs générations d'artisans, a été oubliée pendant longtemps. Il est possible qu'on soit arrivé à la reconnaître. Une espèce de hangar à arcades construit par le roi de Hollande entoure et conserve aujourd'hui ce qui en reste ; l'aile gauche avec deux pièces surmontées d'un grenier et à moitié effondrées sous le poids d'un toit en ruine. L'aile droite a disparu, ainsi que la cheminée. Le gouvernement hollandais a cédé récemment ces reliques au gouvernement russe, qui a pris, pour leur conservation, de nouvelles mesures, assez offensantes pour les amateurs de pittoresque, mais peut-être indispensables. J'y ai vu installer jusqu'à un calorifère !

Au palais de Montplaisir, à Peterhof, un tableau de l'école flamande, représentant un homme en camisole rouge qui serre de près une fille aux plantureux appas, a passé longtemps pour une évocation des souvenirs laissés par le grand homme àZaandam. La toile est maintenant à l'Ermitage, mais

n'a ceHainement pu être peinte d'après nature, Tauteur, I.-I. Horemans, étant ne en 1715. Nartof, qui fut plus tard un des intimes de Pierre, fait mention de la fille, qui, dit-il, ne s'est laissé aimer qu'après s'être convaincue par un regard jeté dans la bourse de l'étranger qu'elle n'avait pas affaire à un vulgaire batelier, et, dans un fragment de lettre recueilli par Leibnitz sans indications de provenance, je lis à la date du 27 novembre 1697 ces lignes : a Le Tsar a rencontré une tt paysanne à Saardam qu'il trouve à son gré et où il va seul a en sa barque faire l'amour les jours de repos, à l'exemple « d'Hercule (1). »

Pierre avait mieux à faire à Amsterdam. Un ami l'y atten* dait, presque un collaborateur, le bourgmestre de la ville, Nicolas Witsen. Ayant visité la Russie sous le règne d'Alexis^ auteur d'un livre célèbre sur la Tartarie de l'Est et du Sud, correspondant de Lefort et intermédiaire de son maître pour les commandes de vaisseaux et autres emplettes faites en Hollande, celui-ci ne pouvait manquer de faire grand accueil au voyageur. 11 se hâta de lui ouvrir l'accès des grands chantiers de la Compagnie des Indes orientales. Le travail sérieux et le voyage utile de Pierre commencent là.

Il y parait bien le même toujours, avec ses manies, ses bizarreries, ses grimaces et ses tics, prétendant se dissimuler sous le nom de « maître Pierre » [Peterbas) ou « charpentier Pierre de Zaandam v , faisant le sourd si on l'interpelle autrement, et n'arrivant qu'à mieux se donner en spectacle. Son ambassade allant à la Haye, pour s'y faire recevoir en audience solennelle, il refuse de se joindre à elle, mais annonce le désir d'assister à la séance dans une salle contiguë. Comme il y vient du monde, il veut partir; mais ayant à traverser pour cela lai salle d'audience, il demande que les membres des États se tournent contre le mur pour ne pas être vu d'eux (2). Il est arrivé dans la ville à onze heures du soir; à l'hôtel

(1) GvERBiERy Correspondance de Leibnitz, Pétersbourg, 1873, p. 31.

(2) SCUELTËMA, p. 140-142.

d'Amsterdam, où on Ta conduit d'abord, il a refusé le beau lit qu'on lui offrait dans la meilleure chambre, et a voulu grimper sous les toits pour 8*y choisir un étroit cabinet ; puis, •e révisant, il s'est décidé à chercher gîte ailleurs. C'est ainsi que l'auberge du Vieux Doelen a eu l'honneur de Théberger. Um de ses domestiques s'y trouvait déjà, dormant dans un ooin sur sa peau d'ours. D'un coup de pied il l'a mis debout : « Je veux ta place (1). »

£ntre Amsterdam et la Haye, il a fait vingt fois arrêter sa ToiUire pour mesurer la largeur d'un appontement, visiter un moulin en passant à travers un pré défoncé, où il s'est mis dans l'eau jusqu'aux genoux, entrer dans une maison bourgeoise, dont il a fait préalablement sortir tous les habitants. Il promène ainsi partout son insatiable curiosité et sa fantaisie. Il manque de s'estropier en provoquant l'arrêt d'une scierie de bois; il se cramponne à la roue motrice d'une fabrique de soieries, au risque de se faire enlever par une des roues secondaires; il étudie l'architecture avec Simon Schynvoet, de Leyde; la mécanique avec Van der Heyden; l'art des fortifications avec Coehorn, qu'il essaye d'engager à son service ; Tiraparinnerie.avec un des frères Tessing ; l'anatomie avec Ruysch ; l'histoire naturelle avec Leuwenhoek. II conduit des seigneurs de sa suite dans le théâtre anatomique du célèbre Boerhaave, et, comme ils témoignent du dégoût pour les préparations qu'ils y voient, il les oblige à mordre à pleines dents dans un cadavre en dissection. Il apprend à manier le compas, la scie, le rabot et aussi les instruments d'un arracheur de dents qu'il aperçoit opérant en plein vent sur une place publique. Il bâtit une frégate, se confectionne un lit, construit pour son usage un bain à la russe et prépare lui-même ses aliments (2). Il prend aussi des leçons de dessin et de gravure sur cuivre, fréquente l'atelier de Jeanne Koerten Block , pose pour un portrait qu'elle fait de lui, s'inscrit dans son album et grave lui-même une planche, où Ton voit le

(i) ScHtLTBMA, p. liM)-i42.

(2) Mbbrmaiiii, p. 60.

EN VOYAGE. 9ft

triomphe de la religion chrétienne sur la foi de Mahomet (1). Il y a évidemment dans tout cela plus de fièvre que d'application réfléchie, beaucoup de caprice et même un peu de folie. Les notions de science et d'art qu'il a ramassées de la sorte sont déconcertantes : u Si vous voulez faire un vaisseau 1» , lisons-nous dans un de ses cahiers d'étude datant de cette époque, a commencez, ayant pris la largeur superficielle, par faire aux bouts des angles droits (2)... » Avec toute l'universalité de son génie, le plus étendu et le plus compréhensif que le monde moderne ait connu, Napoléon ne prétendra jamais être un grand médecin, ni faire des eaux-fortes; il spécialisera ses connaissances pratiques. Pourtant, en agissant ainsi qu'il fait, Pierre suivait un instinct qui ne le trompait pas; il se préparait admirablement pour la vraie besogne qui l'attendait et qui devait être, non pas la construction d'un vaisseau, d'une usine ou d'un palais, -^ les spécialistes étrangers s'en chargeraient toujours, — mais l'installation d'une civilisation tout entière. Au fond, il ne faisait que continuer ce qu'avaient commencé déjà ses premiers tâtonnements à travers les trésors exotiques de la Oroujeïnaïa Palata : l'inventaire hâtif, et sommaire comme de raison, du bric-à-brac industriel, scientifique, artistique, dont il s'était proposé de faire l'emprunt au monde occidental. Seulement, le champ de sa curiosité s'était agrandi, et, son esprit s'élargissant en proportion, l'enfant insoucieux, l'adolescent distrait de tantôt se révélait de plus en plus souverain. A Péréiaslavl ou â Arhangel il lui était arrivé fréquemment d'oublier Moscou et le reste de son empire. Ce n'était plus cela maintenant. Si éloigné qu'il fût de sa capitale et des frontières de son pays, il voulait qu'on le tint au courant des moindres détails se rapportant à cette gestion des affaires publiques dont il avait fait volontiers naguère un si complet abandon ; il entendait savoir jour par

(i) ScBELTEMA, La Russie et les Pays-Bas, Amsterdam, 1817, t. I, p. 22i ; F, MvhhEny Essai (Tune bibliographie néerlando-russcy p. 164-165; Piekarski, La science et la littérature en Russie, Pétersbourg, 1862, t. I, p. 9. La gravure eft au musée d'Amsterdam.

(2) OCSTHULOF, t. 111, p. 93.

iOO L'ÉDUCATION.

jour ce qui s'y passait. Il s'y passait beaucoup de choses. Le transport, même momentané, de son énergique activité dans ce domaine avait produit ses fruits. Près d'Azof on construisait les forts d'Alexis et de Pierre ; à Taganrog, les forts de la Trinité et de Saint-Paul. On y creusait un port. Sur le Dnieper on repoussait victorieusement les attaques des Turcs contre les forts de Razykermen et de Ta van. La construction de navires faisait des progrès rapides. Le roi de Suède avait envoyé trois cents canons pour les armer. Il n'imaginait pas encore qu'ils pussent servir contre lui, ou, héroïquement, n'en prenait pas souci. Auguste se fortifiait en Pologne. Pierre était instruit de tout cela. Il correspondait activement avec ceux qu'il avait chargés de le suppléer, pendant son absence, à la tête du gouvernement. Romodanovski lui donnait des nouvelles des Streltsy, et Vinius lui demandait des armuriers hollandais. Il faisait mieux que de lui en envoyer; il s'occupait de recruter tout un personnel, extrêmement nombreux et varié, qui devrait le seconder dans l'œuvre de transformation dont le plan se dessinait de plus en plus nettement dans sa pensée : un maître d'équipage habile, le Norvégien Cornélius Gruys, dont il faisait un amiral, plusieurs capitaines de vaisseau, vingt-trois commandeurs, trente -cinq lieutenants^ soixantedouze pilotes, cinquante médecins, trois cent quarante-cinq matelots, quatre cuisiniers. Ces hommes auraient besoin d'un matériel approprié; il prenait soin de le recueillir et de l'expédier : deux cent soixante caisses, marquées au chiffre P. M. (Pierre Mihaïlof ) , partaient pour Moscou, emportant fusils, pistolets, canons, toile à voiles, compas, scies, ébénisterie, baleines, lièges, ancres. Un des envois comprenait huit blocs de marbre, destinés sans doute à provoquer l'inspiration des artistes à venir. La future école des beaux-arts s'y annonçait. Une caisse renfermait un crocodile empaillé. C'était un commencement de musée (I). Il y avait bien quelques arrêts dans cette merveilleuse activité; dans la correspondance du

(1) OUSTRIALOF, t. III, p. 104-110.

souverain avec ses mandataires, des interruptions se produisaient; Pierre restait parfois en retard d'une réponse. Il s'en excusait bientôt, non sans embarras, avec humilité presque : c'était la faute de Hmielnitski, le Bacchus russe (1). L'élève de Lefort n'a pas dépouillé encore, ne dépouillera jamais, à cet égard, le vieil homme, le convive quotidien des banquets organisés à la Sloboda. Mais, en somme, dans l'espace de quatre mois que dure son séjour en Hollande, il trouve moyen d'accomplir une tâche immense.

Il a tout le loisir de s'y appliquer. Il a révolutionné pendant huit jours le bourg de Zaandam; à Amsterdam, le premier moment de surprise passé, sa présence reste presque inaperçue. Plus tard seulement, la grandeur du rôle qui lui écherra et la fréquence de ses apparitions en Europe rappelleront l'attention publique sur ces débuts relativement obscurs. Et alors, prise au dépourvu, ne retrouvant pas la trace de son héros dans le tumulte de la grande cité maritime, la légende ira chercher ses points de repère en un endroit plus modeste, et se fixera à Zaandam. L'impression immédiate laissée sur les lieux par le passage de Pierre Mihaïlof et de ses bruyants compagnons se traduit avec précision dans ces deux extraits de la chronique contemporaine :

Le journal de la Communauté luthérienne de Zaandam :

« Il est venu incognito avec une suite peu nombreuse, a • habité huit jours au Krimpenburg, chez un forgeron du nom « de Boij Thijsen, puis est allé à Amsterdam où est venue sa « grande ambassade. Il a sept pieds, a porté le costume des tt paysans de Zaandam, a travaillé au chantier de l'amirauté ^ a et est un amateur des constructions navales. »

Et le journal de Noomen :

« C'est ainsi que l'État et notre petite ville de Westzaandam « furent délivrés et déchargés de cette visite si célèbre, si nom- « breuse, si distinguée, si extraordinaire et si dispendieuse. »

(i) Hmielnitski a été au dix-septicme siècle le chef victorieux des Cosaques dans leur lutte contre la domination polonaise. En russe et en polonais, hmiel vent dire houblon et aussi ivresse.

lOJ L'EDUCATION.

Une résolution des Étals généraux, portant la date du 15 août 1698, nous apprend que l'entretien de l'ambassade a occasionné une dépense de cent mille florins. Ni dans ce document ni dans les autres résolutions se rapportant au séjour des ambassadeurs à Amsterdam, il n'est fait aucune mention de Pierre (1),

Les constructeurs de navires amsterdamois jouissaient, au dix-septième siècle, d'une renommée justifiée; mais c'étaient des praticiens plutôt que des savants. Les procédés qu'ils mettaient en usage variaient d'un chantier à l'autre, sans aucune liaison théorique, sans aucune justification raisonnée des proportions et des méthodes traditionnellement employées. En avançant dans l'étude du métier, Pierre s'en aperçut et s'en chagrina. Le pourquoi des choses lui échappait, et par cela même le moyen de s'en approprier le principe. Un Anglais, qu'il rencontra à la maison de campagne du marchand drapier Jean Tessing, lui vanta, à cet égard, les établissements similaires de sa patrie : la théorie y était au niveau de la pratique. C'est ainsi qu'en janvier 1698, le jeune Tsar fut amené à entreprendre la traversée de la Manche.

Il avait rencontré déjà Guillaume III à Utrecht et à la Haye, et s'était assuré un accueil courtois. Un yacht de la marine royale vint le prendre à Amsterdam avec une escorte de trois vaisseaux de ligne. Le vice-amiral Mitchel et le marquis de Caermarthen, ce dernier un original et un buveur de brandy presque aussi héroïque que Lefort, furent attachés à sa personne. Il y a incertitude sur la maison habitée par le Tsar à Londres, les uns tenant pour le n** 15 de Buckingham-Street,

(i) Archive! de la Haye. Outre les sources déjà citées, voyez pour le séjour de Pierre le Grand en Hollande : A. Iàzykof, Pierre le Grand à Zaandam et à Amsterdam^ Berlin, 1872*

BN VOYAGE. iM

au Strand, où une inscription commémorative est aujourdliai placée; les autres pour Norfolk-Street. En pénétrant dans la chambre dont Pierre avait fait choix pour lui et où il couchait avec trois ou quatre de ses domestiques, le Roi fut sur le point de se trouver mal : Fair y était irrespirable. On se trouva obligé d'ouvrir les fenêtres, en dépit du froid. Pourtant, à Kensington-Palace, où il rendit à Guillaume sa visite, Pierre faisait preuve de progrès très apparents en matière de sociabilité; il s'entretenait longuement en hollandais avec le stm* verain, se montrait empressé auprès de la princesse Anne, Fhéritière du trône, et avait si fort à se louer de sa conversation que, écrivant à un de ses amis, il l'appelait : & Une vraie fille u de notre Église. » Dans le cabinet du Roi, il s'intéressait A un appareil propre à constater la direction du vent. Mais H n'avait qu'un regard distrait pour les merveilles d'art qui remplissaient le palais, et, finalement, il perdait ses frais; l'effeft produit n'était pas ici des plus favorables. Dans ce milieu de culture et d'élégance raffinées, on se montrait plus difficile qu'à Koppenbrugge. Un peu plus tard, Burnet, écrivant ^es Souvenirs^ aura presque l'air de s'excuser auprès de ses lecteurs de les entretenir d'un aussi triste personnage (1). Un homme, cela, apte à gouverner un grand empire? Il en doute. Un futur bon charpentier, peut-être. On ne l'a pas vu occcupé d'autre chose, et, à cet égard encore, il se perdait dans le détail. Le grand historien whig touchera ainsi du doigt, avec sûreté, le côté faible d'un merveilleux génie, sans en soupçonner les points de force que j'essayerai de mettre en lumière plus tard. Il n'enregistrera pas, d'ailleurs, des impressions tout à fait fraîches, et, à distance, elles paraîtront déformées chez lui par une illusion d'optique analogue à celle dont nous avons constaté les effets en Hollande. Pierre a séjourné en Angleterre presque aussi longtemps que là-bas. Il s'y est également occupé de beaucoup de choses. Il a fait avec sa curiosité, sa minutie et son esprit pratique habituels, la tournée des établissements

(1) Tome 1I> p. 221 et suiv.

iO* L'EDUCATION.

publics propres à lui fournir des données utiles pour ses créations à venir : THôtel des monnaies, l'Observatoire, la Société royale des sciences. S'il ne s'est pas pâmé d'admiration devant les peintures de Kensington-Palace, il s'est laissé peindre par Kneller, l'élève de Rembrandt et de Ferdinand Bol. Le portrait, conservé à Hampton-Court, est un des meilleurs qu'on ait de lui. Il s'est diverti en6n, donnant licence à ses vingt-cinq ans et s'initiant pratiquement aussi aux mœurs locales. Il a remplacé la servante d'auberge de Zaandam par l'actrice Cross, qui a eu à se plaindre, paraît-il, de sa parcimonie. Mais il a vertement repris ceux qui se sont avisés de le chapitrer à ce propos : « Au prix de cinq cents guinées, je trouve des hommes pouf ic bien me servir avec leur esprit et leur cœur; cette fille m'a « médiocrement servi avec ce qu'elle a à donner et qui vaut « moins (1). » Il a regagné ses cinq cents guinées dans un pari tenu chez le duc de Leeds pour un grenadier de sa suite contre un boxeur célèbre du pays. Sur les trois mois ainsi employés, il a pris six semaines pour poursuivre, à Deptford, village de la banlieue aujourd'hui englobé dans la capitale, des études dont les chantiers d'Amsterdam n'ont pu lui fournir le complément. Il s'est encore plu à y jouer son rôle d'apprenti ouvrier, traversant les rues la hache sur l'épaule et allant boire de la bière et fumer sa courte pipe hollandaise dans un cabaret qui, jusqu'en 1808, a gardé le nom de « Taverne du Tsar « et le portrait du souverain comme enseigne. Il a ainsi fourni à la légende un nouveau cadre dont elle n'a pas manqué de s'emparer, et où Burnet lui-même a égaré sa vision habituellement si nette et sa mémoire si fidèle.

Quant au logis que Pierre a occupé à Deptford, il se trouve d'aventure soustrait à toute incertitude : son identité a fait l'objet d'une constatation judiciaire. En rentrant en possession de sa demeure cédée au souverain moscovite, le propriétaire, l'amiral John Evelyn, l'a vue dans un état à faire croire que Baty-Han en personne y avait passé : portes et fenêtres en-

(1) Nautof, p. 9. L'expression y est plus crue encore.

levées ou brûlées, tentures arrachées ou salies, tableaux de prix entièrement perdus, les cadres en morceaux. II a réclamé et obtenu du trésor le remboursement de sa perte (1). A moitié ruinée aujourd'hui, comprise dans les docks et occupée par la Police et les bureaux de la comptabilité, la maison — Says Court — n'en g[arde pas moins le souvenir de Thôte illustre qu'elle a abrité. La rue qui y conduit s'appelle toujours Czars- Street.

Pierre a sérieusement travaillé à Deptford sous la direction du célèbre Antoine Dean, dont le père s'était rendu impopulaire en passant en France pour y enseigner son art de constructeur. Dans une lettre datée du 4 mars 1698, à propos d'un excès dont un de ses remplaçants provisoires s'était rendu coupable à Moscou en état d'ivresse, il disait, non sans une pointe de mélancolique regret : « Nous ne risquons pas ici d'en faire u autant, étant sans répit plongés dans l'étude. ^ Mais à Deptford même il ne s'est plus laissé absorber par son labeur d'apprenti, ni par sa passion pour les choses de la mer; il a, comme en Hollande, universalisé ses études et ses préoccupations; il a poursuivi le recrutement de ses futurs collaborateurs : ouvriers et contremaîtres pour ses mines de l'Oural, ingénieurs pour le percement d'un canal de communication entre la Caspienne et la mer Noire par le Volga et le Don; il a négocié avec le marquis de Gaermarthen la concession à un groupe de capistalistes anglais du monopole des tabacs en Russie, moyennant Tassez modique somme de quarante-huit mille roubles, dont il a eu besoin pour équilibrer le budget chancelant de son ambassade. Burnet a oublié tout cela. La légende, elle, s'est souvenue d'un diamant brut enveloppé dans un morceau de papier sale, présent symbolique dont Pierre aurait, à son départ, gratifié son royal hôte. A Kœnigsberg déjà, s'il fallait en croire les conteurs d'anecdotes, il y a eu l'aventure d'un énorme rubis jeté à table dans le corsage de l'Électrice (2) — qui ne s'y trouvait pas.

(1) CBoninSKi, Esquisses historiques, Pétersboupg, 1893, p. 30.

(î) CoiB, Tiauels, Londres, 1874, t. IV, p. 87; Niestroihp, Séjour de

A la fin d'avril, Pierre est de retour en Hollande et bientôt en route pour Vienne. La demande de secours contre le Turc présentée aux États généraux par ses envoyés n'a pas reçu un accueil favorable; les États en sont, au contraire, à proposer au roi d'Angleterre une médiation entre la Porte Ottomane et l'Autriche, pour mettre celle-ci en mesure de faire face à la France avec toutes ses forces, dans la nouvelle lutte dont la menace grandit à l'horizon. La santé de Charles II d'Espagne va déclinant rapidement. Il s'agit de parer le coup. Malheureusement, la trop nombreuse ambassade du souverain moscovite est lente à se mouvoir; il lui faut trois semaines pour atteindre la capitale du Saint-Empire. D'après les sources officielles allemandes, son train est composé comme il suit : 1 maître de cour, 1 écuyer, 1 majordome, 4 chambellans, 4 nains, 6 pages, 6 joueurs de trompette, I échanson, 1 cuisinier, 1 fourrier, 12 laquais, 6 cochers et postillons, 24 valets de chambre, 32 valets de pied, 22 chevaux d'attelage, 32 voitures à quatre chevaux, 4 fourgons à six chevaux pour les bagages, 12 chevaux de selle (1). Par contre, Pierre ne veut faire son entrée dans la capitale de Léopold qu'à onze heures du soir et dans le quatrième carrosse, pour mieux passer inaperçu. Au dernier moment, le plan est déçu et les choses tournent mal pour tout le monde : l'ambas* sade tout entière et son interminable cortège se morfondent pendant une journée aux abords de la ville, sans pouvoir y pénétrer : le passage est obstrué par un défilé de troupes, qui ne se dérangent pas pour si peu. Pierre n'y tient pas, et, sautant dans une carriole de poste avec un seul domes-

Pierre le Gtxind en Hollande et en AngleteiTe, Messager universel, i87i» (i) Weber, Archiw fur Sdchsische Geschichte, Leipzig, 1873, t. XI, p. 338.

EN VOYAGE. lOT

tique, il prend les devants. Mais Tincident ne laisse pas de lui donner beaucoup de mauvaise humeur et tout autant de malaise. Il parait décontenancé, et ce qu'il voit de la résidence impériale ne fait qu'aug[menter cette impression. L'endroit lui impose visiblement, avec tout ce qu'il y devine de morgue implacable, d'étiquette hautaine et d'inaccessible majesté. Engagés déjh à fond avec la Hollande et l'Angleterre, les ministres impériaux cherchent des prétextes pour retarder l'audience sollicitée par ses ambassadeurs ; il veut couper court en demandant une entrevue personnelle avec l'Empereur et se heurte à un refus sec : — « A quel titre? » Pierre MihaYlof prend ici sa première leçon de diplomatie et commence à comprendre l'inconvénient des travestissements. Il revient trois fois à la charge. On lui envoie enfin le vice-chancelier de Bohème, comte Gzernini. — « Que voulez-vous? v — « Voir l'Empereur, pour lui parler d'affaires urgentes. » — « Quelles affaires? Les ambassadeurs de votre pays ne sont-ils pas là pour cela? » Le pauvre Tsar déguisé bat en retraite : il ne parlera d'aucune affaire. On lui indique un rendez-vous au château de la Favorite ; il entrera par un escalier intérieur, un petit escalier en colimaçon qui communique avec le parc. Il accepte tout. Mis en présence de Léopold, il s'oublie au point de vouloir baiser la main de ce chef d'empire, devant lequel il se sent évidemment très inférieur, très petit. D'un geste nerveux il ôte, remet et ôte encore son chapeau, ne se décidant pas à le garder sur la tète, malgré les instances réitérées de l'Empereur. L'entretien dure un quart d'heure et se passe en banalités, Lefort servant d'interprète, car Pierre n'ose plus faire usage de son mauvais allemand. En sortant seulement, il se ressaisit et en un instant redevient lui-même, avec toute la gaie exubérance de son tempérament. Apercevant dans le parc un bateau amarré sur un petit étang, il s'y précipite, et de ramer à perte d'haleine. On dirait d'un écolier échappé à l'épreuve d'un examen difficile (1).

(1 Archives de Vienne, Ceremonial-ProtocoUe. Gomp. Oustrialof, t. III, p. 1S6-127; TheinbR) ouvr. cité, p. 37S.

Mais l'entrevue n'a pas de suite. L'Empereur est décidé à respecter l'incognito de Pierre Mihaïlof, Au banquet qui suit l'audience en6n accordée à ses ambassadeurs, le jeune souverain, revenu à sa manie, veut se tenir debout derrière le fauteuil de Lefort. On le laisse faire. Ce qu'il a à proposer s'accorde peu avec les intentions bien arrêtées de cette cour. Elle veut la paix avec le Turc, à tout prix. Pierre se donne pourtant beaucoup de mal pour réussir dans ce nouveau milieu. Il s'observe plus qu'ailleurs. Il visite — toujours à la Favorite et toujours presque à la dérobée — l'Impératrice et les princesses impériales, et s'applique de son mieux à paraître aimable. Il risque même des avances à l'Église régnante, au point de donner des espérances aux catholiques, comme il en a donné, du reste, aux protestants. Le jour de la fête de saint Pierre, il assiste avec toute son ambassade à un service solennel dans l'église des Jésuites ; il y écoute un sermon prêché en slavon par le Père Wolff, et s'entend dire que u les clefs seront données une seconde fois à un autre Pierre pour ouvrir une autre /?or/e » . Il compose et allume lui-même un feu d'artiBce pour la fête que ses ambassadeurs offrent ce même jour à la haute société viennoise, et qui, au témoignage du Tsar, se termine un peu à la façon de celles de la Sloboda. « On a beaucoup bu, écrit-il à Yinnius, et plusieurs couples se sont mariés dans les jardins (l). » A son tour, l'Empereur convie les ambassadeurs à un bal masqué, où Pierre revêt le costume d'un paysan frison. L'Empereur et l'Impératrice paraissent en hôtelier et hôtelière. La Wirthschaft (hôtellerie) est en vogue à ce moment, comme le seront tantôt les bergerades. Mais le divertissement n'a aucun côté officiel. A souper, Pierre prend place entre la freiline de Turn, qui fait la paire avec lui en paysanne de la Frise, et la maréchale de Staremberg en paysanne de Souabe. Quelques jours plus tard, c'est le départ. Le but diplomatique du voyage a nettement été manqué, et Pierre n'a pas trouvé à Vienne, en fait de ressources scienti-

(1) Ecrits et Coirespondance, t. I, p. 263.

fiques, de quoi compenser ce mécompte. Il veut aller à Venise, où il étudiera un genre nouveau pour lui de constructions navales : les galères à rames, appelées à jouer un si grand rôle dans l'avenir de la marine russe. Hélas ! ses préparatifs de voyage déjà faits, il est obligé de tourner court : des nouvelles graves lui arrivent de Russie.

a La semence des Miloslavski a germé encore une fois » , ainsi qu'il le dit dans son langage pittoresque. Les Streltsy sont une fois de plus en révolte. Vite il a pris son parti, changé son itinéraire du sud à Test. Quelques jours plus tard, il est à Gracovie. « Vous me reverrez plus tôt que vous ne pensez » , écrit-il à Romodanovski, qu'il accuse de faiblesse et de pusillanimité ! Des bulletins plus rassurants, pourtant, l'attendent dans l'ancienne capitale polonaise : le généralissime GheYne a vaincu les rebelles ; Moscou est à l'abri. Il ralentit un peu sa course, s'arrête à Rawa et y passe trois jours avec Auguste II. L'histoire de cette entrevue, dont la guerre du Nord doit sortir, appartient à un autre chapitre de ce livre. Le voyage d'études de Pierre s'est terminé à Vienne, et, avant d'en faire voir les conséquences immédiates ou lointaines, c'est-à-dire la création, aux confins de la vieille Europe, d'une nouvelle puissance politique, sociale, économique, et la transformation politique, sociale, économique, d'une partie de l'ancien continent européen, j'ai à mettre en lumière l'instrument de cette révolution. L'œuvre va commencer, j'essayerai d'abord de montrer l'ouvrier.

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