CHAPITRE III
I. Abondance d*idéet. ~^ Procédés mnémotechniques. — Ces idées sont surtout des suggestions. — Obsession des choses de TOccident. — Insuffisance de cer^ tainet notions essentielles. — Justice, religion, morale. — Incohérence intellectuelle. — EIsprit utilitaire. — II. Conception générale du rôle du souverain.
— Principes contradictoires qui s'y trouvent mêlés. — Abnégation individuelle et absorption de la vie commune. — Introduction du principe social dans l'organisation du pays et adoption de ses conséquences extrêmes. — Le premier serviteur de VEtat, — Pierre fait abandon à l'État des richesses amassées par ses prédécesseurs. — Le patrimoine des Romanof. — La solde de Pierre Mihaïlof, — Son livre de dépenses. — 366 roubles par an. — Le revers de la médaille. — Fantaisie et despotisme. —Le serviteur lève la main sur le maître. — III. Causes de cette contradiction. — Caractère révolutionnaire de la réforme. — Adjonction d'éléments asiatiques. — Régime terroriste aggravé par leur influence. — Solidarités historiques. — L'arbitraire et l'inquisition. ~^ Le dilettante tortionnaire. — Espionnage universel. — « Les langues. » — La chancellerie secrète et les tribunaux de la Convention. ^- Durée de ce régime et docilité du pays à le subir. — Appropriation aux mœurs locales. — IV, Le système de la menace perpétuelle. — Exécutions sommaires. — La doubina, — Sous la hache du bourreau. — Les désertions.
— Pénalités pour les réprimer. — La marque. — La mise hors la loi. — Insuffisance de ces mesures. — Sauve-qui-peut général. — « Près du Tsar, près de la mort. « — > Absentéisme des grandes familles. — Les parvenus. -— Ils sont une surcharge À l'oppression du système. — Le favoritisme. — Les traditions ancestrales. — Leur rôle dans la réforme et leur influence sur sa portée.
En parlant des dons intellectuels du grand Réformateur, j'ai dû déjà les montrer en action, car chez lui tout est action ; il me reste pourtant à les faire voir plus directement aux prises avec les réalités de la vie et la pratique du gouvernement. Pierre a plus d'une idée par jour. Les procédés mné*notechniques dont il usait pour assurer contre les défaillances de sa
mémoire le produit quotidien de cette fécondité cérébrale témoignent de son abondance. Il portait toujours sur lui et tirait constamment de sa poche des tablettes qu'il couvrait de notes rapides. Les tablettes se remplissant trop vite à son gré, il se servait du premier bout de papier venu, de la moindre place vacante qu'il apercevait sur un document à portée de sa main, le contenu n'en eût-il aucun rapport avec Tobjet momentané de sa préoccupation. C'est ainsi qu'en marge d'un rapport concernant l'établissement projeté de l'Académie de Saint-Pétersbourg, faisant suite à des notes qui ont trait à cette création, on peut lire, tracées également par sa main, ces lignes : » Il faut expédier à Roumiantsof, en Ukraine, a Tordre d'échanger les bœufs qu'il pourra tirer de sa province « contre des brebis et des moutons, et d'envoyer quelqu'un à « l'étranger pour y apprendre les soins à donner à cette sorte a d'animaux, comment on les tond et comment on en ap- « prête la laine (1).»
Ces idées, à les bien examiner, sont plutôt des suggestions venant directement du dehors, et très peu modifiées par un travail intellectuel intérieur, et leur amplitude n'égale pas leur nombre. Pierre pense, comme il voit les choses, en détail, et son esprit est surtout un réflecteur merveilleux. Encore le miroir en paraît brisé en facettes trop multiples et bizarrement disposées; une partie des objets environnants échappent à sa perception, et ce sont souvent les objets les plus proches. Vivant à côté d'un Possochkof, Pierre ignore l'existence de ce penseur original et profond. Il manquait probablement au pauvre philosophe d'être un Hollandais ou un Allemand. Il avait beau adresser au souverain quelques-uns de ses écrits, son traité de la pauvreté et de la richesse, vaste et surprenante encyclopédie politique; même se recommander à son attention dans ce domaine des réalisations pratiques si particulièrement apprécié de lui. N'était-il pas le premier fondateur, en Russie, d'une fabrique de salpêtre? Le prince Boris Galit-
(1) Staeiii.ix, p. 170.
sine lui donnait quatorze roubles pour sa découverte, et c'était tout son bénéfice. Quand on s'avisera de lire ses ouvrages, bien après la mort de Pierre, on le mettra en prison et il y mourra. Il ne trouvera un éditeur qu'un demi-siècle plus tard, ^n 1799. Pierre n'a que faire de son savoir et de ses talents : pendant son premier séjour à la Haye, il s'est adressé au secrétaire des États généraux, Fagel, pour avoir un homme qui se chargeât d'organiser et de diriger chez lui une chancellerie d'État (1), — un contremaître hollandais en plus pour dresser et mettre en mouvement une autre machine. Un peu plus tard, à Londres, il a, pour le même objet, pris l'avis d'un ecclésiastique protestant. Les ÀTroXecirofAcva de Francis Lee (2) contiennent des traces de cette consultation, et, à côté d'une dissertation profonde sur le plan de l'arche de Noé, quelques lecteurs y ont découvert le principe des futurs collèges administratifs, dont le grand homme fera la cheville ouvrière de son gouvernement. Invariablement, le foyer de son miroir apparaît tourné du côté de l'Occident. Les Mémoires d'Ostermann, encore inédits, contiennent bien, parait-il, cette boutade attribuée au grand homme : « L'Europe nous est nécessaire pour quelques dizaines d'années ; après cela, nous lui tournerons le dos (3). » Je n'ai pas été à même de contrôler la citation; mais, fût-elle exacte, elle ne me garantirait pas l'authenticité du propos. Sauf vérification, j'inclinerais plutôt à y reconnaître la marque d'un slavophile moderne.
L'action, chez cet homme toujours en mouvement, précédant souvent la pensée, ou tout au moins la suivant immédiatement, il a plus encore des procédés à lui que des idées. Quelques notions essentielles lui font défaut absolument, en matière de justice par exemple. En 1715, des vaisseaux hollandais sont brûlés par ses marins, qui les prennent pour des vaisseaux suédois. Il déclare que c'est à la Suède de payer le dommage, parce que la chose s'est passée dans le voisinage
(i) ScHBLTBMA, La Russie et les Pays-Bas, t. I, p. 175-183.
(8) Londres, 1752.
(3) Archive russe, 1874, p. 1579.
d'Helsingfors, et qu'Helsingfors est terre suédoise. Et il se croit absolument dans son droit. Pour avoir la somme, il oblige le chancelier Piper, son prisonnier depuis Poltava, à signer une traite de trente mille écus sur Stockholm, et, le gouvernement suédois s'opposantau payement, il fait jeter le signataire dans une casemate, où, âgé de soixante-dix ans et malade, le malheureux meurt Tannée suivante (1). J'ai dit déjà ce que ses façons d'agir ont d'inconséquence et indiquent de confusion dans son esprit en matière de religion. Les registres de confession, dont Catherine fera plus tard mystère devant Voltaire, sont de son invention, et aussi les pénalités pour les réfractaires. Il chante au lutrin dans les églises, et chacune de ses victoires y est célébrée par un service qui ne dure pas moins de cinq heures. On en met sept pour Poltava, afin de faire bonne mesure au Dieu des armées. Dans les églises qu'il fréquentait plus habituellement, des troncs étaient placés pour recueillir les amendes qu'il infligeait aux assistants surpris en flagrant délit d'attitude inconvenante, causant ou dormant, et au couvent de Saint-Âlexandre Nevski on a conservé un carcan de fer que la sévérité du souverain réservait aux récidivistes. Au prochain dimanche, ils entendaient la messe attachés par le cou à un des piliers du temple (2).
A d'autres moments ses paroles et ses actes même le faisaient passer pour inclinant au protestantisme. Il s'entourait de calvinistes et de luthériens, entamait avec eux des discussions dogmatiques où son orthodoxie paraissait fort compromise, et écoutait avec recueillement des sermons qui tentaient le fagot d'une lieue. Une ordonnance, rendue en 1706 avec son aveu, accordait à tous les protestants le libre exercice de leur culte. Mais Theiner a publié une série de pièces témoignant des espérances qui, soit avant, soit même après cette décicion, ont été nourries à Rome au sujet de la possibilité d une réunion des deux Églises, et par moments il arrivait au souverain de se montrer accueillant même envers les Jésuites.
(1) fiEnoiiOLZ, BiXschings Af., l. XIX, p. 67. (5) ScHEREH, t. m, p/238.
Il commençait, à vrai dire, par les mettre dehors, en 1G89; et en 1698, à Vienne, il exprimait à leur égard des opinions peu avantageuses. « L'Empereur, Tentendait-on dire, ne peut ignorer que ces gens-là sont plus riches que lui; pourtant pendant sa dernière guerre avec les Turcs il n'en a tiré ni un homme ni un sol ! » Gela n'empêche pas que, huit ans plus tard, je voie les Pères en possession d'un collège non seulement à Moscou, mais encore h Pétersbourg et à Arhangel. Ils y restent jusqu'en 1719. Puis, brusquement, nouvel ordre d'expulsion. Qu'est-il arrivé? Une brouille avec la cour de Vienne, protectrice naturelle des fils de Loyola. Ne pouvant atteindre l'Empereur, Pierre passe sa colère sur ses protégés. Tous ses principes de religion et de politique sont à l'avenant (1).
Et les Juifs? A l'égard de ceux-ci, il semble bien y avoir eu parti pris de sa part. Il ne les pouvait souffrir. Il n'en voulait dans son empire à aucun prix. Mais quoi? J'aperçois un Meyer dans son entourage, d'origine très authentique, lequel, avec son beau-frère, Lups, le sert dans diverses opérations ayant trait aux finances et aux fournitures de l'armée. Je retrouve ce traitant à ses côtés jusque dans les séances du Sénat, siégeant à sa droite, entouré de prévenances et d'égards (2).
Par-dessus tout et en tout, il est utilitaire^ et c'est ainsi qu'en matière de morale ses opinions comme sa ligne de conduite aboutissent le plus habituellement au cynisme pratique. L'infanticide est puni de mort par sa législation, mais le législateur s'étonne que Charles-Quint ait appliqué la même peine à l'adultère : « Est-ce qu'il avait trop de sujets (3)? » Un jour qu'il est à Vichnyï-Volotchok, dans le gouvernement de Novgorod, pour une inspection de canaux en construction, il aperçoit, dans la foule, une jeune fille dont le joli visage et l'attitude embarrassée le frappent en même temps. iH'appelle; elle vient, mais toute honteuse et se cachant la figure dans les mains. Il parle de la marier; d'autres jeunes filles qui sont là
(1) GoLiKOF, VIÎ, p. 237, 431; Weber, Dernières Anecdotes, p. 348.
{T) STAEBLlIf, p. 333
(3; Ibid,
186 L'HOMMis.
éclatent de rire. Que veut dire cela? On lui explique que la malheureuse s'est oubliée avec un officier allemand qui lui a laissé un enfant sur les bras. Le grand crime! Vertement^ il gourmande les rieuses, demande à voir TenFant, et se réjouit d'avoir en lui, un jour, un bon soldat. Il embrasse la mère et lui laisse une poignée de roubles avec la promesse de la revoir (1). Il donne dix mille ducats au président de son collège de commerce, Tolstoï, et un ordre d'expulsion pour l'aider à se défaire d'une courtisane italienne; mais, pour que l'argent ne soit pas tout à fait perdu, il imagine une négociation secrète que la belle sera chargée d'amorcer à Vienne et à Rome (2).
Il a, je l'ai montré, une conception générale de son rôle et de ses devoirs, comme des droits qui en font partie; mais inconsciemment encore il y mêle deux principes qui se contredisent radicalement, sans qu'il s'en soucie ou s'en doute même. Il part de l'abnégation individuelle la plus absolue au bénéfice de l'intérêt commun, pour aboutir à l'absorption la plus complète de la communauté par un moi exorbitant. Laissant Louis XIY bien loin derrière lui, ce n'est pas seulement ÏÉtat avec le Souverain, mais la vie nationale tout entière, passée, présente et future, qu'il prétend identifier avec la sienne. Il croit fermement que le renouveau intellectuel et économique auquel il préside, mais qui procède de causes antérieures et indépendantes en partie de son action, est son œuvre personnelle, sa création, sa chose, n'ayant en dehors de lui ni raison ni même possibilité d'être. Sans doute il croit aussi au prolongement de cette œuvre par delà le terme probable de son existence; il ne travaille même que pour ce devenir; mais, au
(1) Staeiiliii, p. 233.
(2) Dépêche de Campredon du 17 août 1722. Aff. étr. de France
fond, il ne V imagine pas sans sa participation. De là son indifférence en matière dynastique. Ce n'est pas le déluge qu'il voit après lui, c'est presque le néant.
Ses droits et ses devoirs, comme il les comprend, sont en Russie une nouveauté. L'organisation tout entière du pays, vie politique comprise, a reposé jusqu'à lui sur l'idée de famille. Le tsar Alexis, son père, n'était encore que le che( d'une race et d'une maison. Pas de société ; aucun soupçon de droits et de devoirs réciproques. C'est la notion et la manière d'être orientale. Pierre arrive de l'Occident, portant dans son bagage un principe social qu'il fait valoir avec son parti pris d'outrance habituel. Il se proclame le premier serviteur de son pays et pousse cette idée jusqu'à des conséquences extrêmes et bizarres. En 1709, il écrit au feld-maréchal Ghérémétief, lui demandant son appui auprès du Souverain, c'està-dire de Romodanovski , pour le grade de contre-amiral, plaidant sa cause avec humilité, exposant ses états de service. En 1714, il reçoit et accueille sans regimber une réponse négative du collège de l'Amirauté, auquel il s'est adressé pour monter à un grade supérieur. En 1723, étant à Revel avec sn flotte, il se fait donner un certificat de médecin pour obtenir du grand amiral la permission de coucher à terre (1). S' étant fait bâtir une maison de campagne près de Revel, Catharinenthai (la vallée de Catherine), il s'étonne, à la première visite qu'il y fait, d'en trouver le parc désert. Imagine-t-on qu'il a fait travailler tant de monde et dépensé tant d'argent pour lui seul? Le lendemain, les habitants de Revel apprennent par h voix du crieur public que le parc est à eux, et qu'ils peuvent s'y promener à leur aise (2). Aussitôt après son avènement, i' a fait deux parts des biens très considérables amassés par soi père et son grand-père. A la faveur des privilèges et monopoles attribués au Souverain, le tsar Alexis était arrivé à posséder jusqu'à 10,734 diessiatines de terre cultivée et 50,000
(1) Sbouîcik, t. XXV, p. 152; Golikof, t. V, p. 257; Berooolz, Bûschings ilf.,t. XXI, p. 281.
(2) SCUBRER, t. JII, p. 65.
iS8 L'HOMME.
maisons avec un revenu de 200,000 roubles. Pierre n'en a rien voulu garder pour lui ; faisant abandon à TÉtat de toute cette richesse, il ne s'est réservé que le modeste héritage des Romanof : 800 âmes dans le gouvernement de Novgorod (1). Aux revenus de ce domaine, il n'a ajouté que les appointements ordinaires correspondant aux grades successivement occupés par lui dans l'armée ou dans la flotte. Des reçus avec sa signature ont été conservés, qui portent quittance d'une somme de 366 roubles, montant de son traitement annuel en qualité de maître charpentier. Nous avons aussi son livre de comptes, assez peu régulièrement tenu, mais abondant en détails curieux : «En 1705, gagné 366 roubles pour mon travail aux « chantiers de Voronèje et 40 roubles pour mon service comme tt capitaine. En 1706 : 156 roubles en tout, touchés à Kief. a En 1707, traitement de colonel touché à Grodno : 460 route blés. — Dépenses : en 1707, donné à Vilna pour un monas- « tère, 150 roubles; pour des étoffes achetées en cette même a ville, 39 roubles ; à Anisia Kirillovna pour un vêtement, u 26 roubles ; au prince Georges Ghahofskoï pour un vêtement, « 41 roubles ; à l'aide de camp Barténief pour une course très " nécessaire, 50 roubles (2)... » Visitant un jour les forges d'Istié, dans le gouvernement de Riazan, il se mêlait aux ouvriers, travaillait pendant plusieurs heures le marteau à la main, puis faisait son calcul: il avait gagné 18 altines (monnaie de 3 copecks) pour autant de pouds de fonte sur lesquels s'était exercée la vigueur de ses bras ; il touchait l'argent et annonçait avec satisfaction qu'à son retour à Moscou il irait aux riady (sorte de bazar) et y emploierait son gain à l'achat d'une paire de souliers, car celle qu'il avait aux pieds était hors d'usage (3). Cette attitude est touchante et imposante à la fois ; mais elle a son revers. Il y entrait d'abord beaucoup de fantaisie, et le grand homme s'en rendait bien compte. En 1713, il écrivait d'Helsingfors à Catlierine : « Le 6 de ce mois, l'amiral
(1) Karxovitco, Les grandes fortunes en Russie, Pétersb., 1885, p. 27.
(2) Cabinet, s. I, 1. 64. Écrits et Correspondance, t. 111, p. 31.
(3) Nautof, p. 55.
« m'a élevé au grade de général, ce dont je félicite aussi « madame la générale. Chose étrange ! j'ai reçu le rang de t( contre-amiral pendant une campagne dans les steppes, et u voici que je deviens général alors que je suis en mer (1). » L'histoire, contée par Nartof, de sa rencontre avec Romodanovski sur le chemin de Préobrajenskoïé met plaisamment eu lumière cette perpétuelle équivoque, qu'il lui plaisait de maintenir entre la réalité et la fiction de son rang et de son rôle. Pierre en modeste cabriolet, à son ordinaire, salue le faux souverain, en lui donnant son titre : a Mein gnâdiger Her Kaiser rt , mais en oubliant de se découvrir. Romodanovski, en grand équipage, entouré d'une suite nombreuse, précédé d'un courrier qui écarte la foule à grands coups de fouet et à grands cris : u Rangez*vous ! chapeau bas! » passe comme une trombe en lançant au vrai souverain un regard de colère. Une heure après, il mande chez lui Pierre Mi/iaïlof, et, sans se lever ni le faire asseoir, l'interpelle brutalement : u Depuis quand s'avise-t-il de ne pas ôter son chapeau en le saluant ?» — tt Je n'ai pas reconnu Votre Majesté sous son costume tatare » , réplique Pierre (2). Et «Sa Majesté n'insiste pas. Il lui souvient sans doute de certaine lettre reçue de Pierre Mihaïlofy à la suite d'une plainte de Jacques Bruce, et commençant par ces mots : « Béte féroce [zvier /), jusqu'à quand continueras-tu à u maltraiter ainsi les gens? 11 m'en arrive jusqu'ici (Pierre est u alors en Hollande) que tu as estropiés ! Renonce à ton intitt mité trop grande avec Ivachka (l'ivrognerie) ; elle donne à tt ceux qui s'y laissent aller la g... d'un imbécile (3). »
Mais voici qui est beaucoup plus grave : toute cette fausse humilité et toute la très réelle abnégation qui s'y joint n'empêchent point que le même homme ne soit, vis*à-vis de ce peuple même qu'il prétend servir, pour lequel il se dépouille et auquel il fait le sacrifice entier de sa vie, d'être, dis-je, non
(1) Corresp,, éclit. de 1861, p. 34.
(2) Nartof, p. 93.
(3) Correspondance y 22 décembre 1697, t. I, p. 225. Comp. Ocstrialof, t. III, p 95.
pas seulement le plus exigeant, ce qui pourrait se justifier encore, mais le plus arbitraire des despotes. Évidemment, services et sacrifice sont rapportés par lui à cet idéal supérieur et infiniment exigeant dont tout le monde relève avec lui ; encore devrait-il tenir compte des défeuts naturels d*aptitude, des faiblesses, des insuffisances, des incapacités individuelles. Il n'en admet aucune. Quiconque ne prend pas dans le ran(; la place qu'on lui indique et n'y accomplit pas la tâche qu'on lui assigne est traître, relaps et, comme tel, mis hors la loi. A-t-il des biens, on les met sous séquestre, car, n'étant bon à rien, il ne doit rien posséder. On lui accorde sur le revenu une pension alimentaire ; le reste passe à ses parents, et une simple déclaration de ces derniers, présentée au Sénat et homologuée par lui, suffit pour opérer le transfert. Est-il en âge de se marier, on lui défend de prendre femme, car ses enfants lui ressembleraient sans doute, et TÉtat n'a que faire de pareilles recrues (1). En décembre 1704, Pierre passe luimême, à Moscou, l'inspection de son personnel disponible, boîarsy stolmks , dvorianines et autres titulaires d'un tchine quelconque. A côté de chaque nom il inscrit de sa main une attribution d'emploi (2). Si le fonctionnaire ne répond pas aux exigences de la fonction ou s'y dérobe, c'est la mort civile, à moms que ce ne soit l'autre.
Sa tâche remplie, le tâcheron est-il libre au moins? Non pas ! car le principe en vertu duquel il a été réquisitionné le réclame tout entier ; il veut son corps et son âme, toutes ses pensées, toutes ses occupations et jusqu'à ses plaisirs. Et c'est ici que la confusion entre l'idée et Thomme qui la représente apparaît tout entière avec ses conséquences. Il n'y a qu'un but et qu'un chemin pour y arriver ; le Tsar marche en avant, et il faut le suivre. Il faut faire ce qu'il fait, penser comme il pense, croire ce qu'il croit et s'amuser quand et comme il s'amuse. Il faut se passer de ponts pour traverser la Neva, parce qu'il aime à faire cette traversée en bateau. Il faut se
(1) Oukase du 6 décembre 1722. Golikof, t. IX, p. 83.
(2) GoLiROF, t. II, p. 513.
couper la barbe parce qu'il a la sienne rare. Il faut s'enivrer s'il s'enivre, se costumer en cardinal ou en singe si cela lui agrée, bafouer Dieu et ses saints si la fantaisie lui en prend, sauf à passer sept heures en dévotions le lendemain. En cas de résistance, de défaillance, ou simplement de défaut de compréhension, si les forces trahissent l'effort, si l'écœurement l'emporte sur la volonté d'obéir ou si l'esprit simplement n'arrive pas à saisir la consigne, c'est le bâton, le fouet ou la hache. Le prétendu serviteur lève la main sur le maitre, et le frappe ou le tue. En mars 1704, le prince Alexis Bariatinski reçoit le fouet sur la place publique pour avoir soustrait à l'inspection quelques recrues qu'il devait amener ; mais la même année, Grégoire Kamynine subit la même peine pour avoir refusé de prendre part aux réjouissances du slavlénié (1).
La contradiction est flagrante, mais elle s'explique. Pierre est un réformateur violent ; sa réforme a un caractère révolutionnaire ; par suite, son gouvernement participe des conditions d'existence et d'action qui, dans tous les pays et à toutes les époques, ont été inséparables de l'état politique et social ainsi déterminé. D'autre part, ce gouvernement reste aussi, quoi qu'il en ait, tributaire, dans une certaine mesure, des errements du passé : histoire, traditions, mœurs. Pierre luimême en a conscience. Sur un des arcs de triomphe dressés à Moscou en 1721, à l'occasion de la paix avec la Suède, l'effigie du Tsar régnant est accolée à celle d'Ivan le Terrible. Une inspiration du duc de Holstein. L'oncle approuve le neveu et saisit cette occasion pour revendiquer une solidarité historique que ses façons d'être et de faire affirment, en effet, à tout
(1) Jeliabocjski, Mémoires y p. 214 et 225.
instant (1). Les principes ont beau difFérer, la pratique donne I à chaque pas un démenti à la théorie. La théorie, c'est parfois ! le libéralisme le plus accentué ; la pratique, c'est presque toujours le despotisme, l'arbitraire, l'inquisition, la terreur. Oui, ce gouvernement est terroriste, comme le sera celui de Robespierre, comme l'a été celui de Cromwell, avec un cachet parti- I culier de férocité dérivant de ses origines asiatiques. En 1691 , le malheureux associé politique de Sophie, Basile Galitsine, est l'objet, dans son lointain et terrible exil, d'une nouvelle poursuite criminelle. Un tcherniets (moine) a entendu l'ex- régent annoncer la mort prochaine du Tsar ; mis à la question à plusieurs reprises, il a maintenu sa dénonciation. La preuve semble faite ; pourtant, l'enquête finit par établir que le moine n'a jamais vu l'exilé, n'a jamais fait le voyage de larensk, où celui-ci se trouve interné ; il a tout inventé ot bezoumia, par égarement d'esprit, espèce de folie aussi commune sous le règne d'Ivan que sous celui de Pierre, ébranlement cérébral particulier produit par la hantise perpétuelle du tribunal de haute police et des chambres de torture. Le système est dans la tradition nationale. Un proverbe du pays en contient la consécration et l'apologie : a Le knoute n'est pas un ange, mais il apprend à dire la vérité ! » Pierre en a la conviction ; inquisiteur passionné lui-même, dilettante de l'art monstrueux, réglant par des notes manuscrites la marche des interrogatoires, y intervenant souvent personnellement et entrant alors dans les plus petits détails, appuyant sur chaque mot, épiant les moindres gestes. Il fait venir à son palais, pour l'interroger, un simple joaillier, soupçonné d'un détournement de bijoux, le soumet à deux reprises et pendant une heure chaque fois au supplice combiné de l'estrapade et du knoute, et, le soir, conte gaiement au duc de Holstein les péripéties de la séance (2). Ayant à ses ordres une armée d'enquêteurs et d'espions, il supplée à leur zèle, écoutant aux portes, circulant entre les tables, dans les banquets, quand les libations
(1) STAEUL15, p. 217.
(2) SiÉMiEVSKi, ^impératrice Catherine J, Pétertb., 1884, p. 154.
obligatoires ont échauffé les têtes et délié les langues. Auprès des fonctionnaires ou des chefs militaires soustraits par Tëloignement à sa surveillance personnelle, il place des commissaires, agents de contrôle, avec lesquels il correspond directement et dont les pouvoirs sont fort étendus. Chargé de réprimer une révolte à Astrahan, le feld-maréchal Ghérémétief a auprès de lui, dans ce rôle, un simple sergent de la garde, Ghtchépotief ; le baron de Schleinitz, ministre à Paris, est surveillé par un expéditionnaire de ses bureaux, lourine (1). On reconnaît le procédé. Ce sera, à près d'un siècle de distance, Thistoire de Bellegarde, Dubois et Delmas, représentant la Convention au camp de Dumouriez.
Les révolutions se suivent et se ressemblent. Pour un contemporain, auteur de Mémoires^ Thistoire d'une année du grand règne se bornait à peu près à une énumération de supplices (2). L'arrestation d'un inculpé eu entraînait dix, vingt, cent autres. On commence par mettre l'homme à la torture pour lui faire désigner ses complices; il dit des noms, au hasard le plus souvent; quand il n'en trouve plus, on lui met sur la tète une sorte de cagoule en toile grossière et on le promène dans les rues, en quête des passants qu'il pourra désigner au bourreau. Un cri retentit alors, plus sinistre que l'appel tt Au feu! » et fait un désert des quartiers populeux : a La langue ! la langue ! » Le populaire désignait ainsi l'agent involontaire, mais docile habituellement, de cette chasse aux inculpations. Et c'est un sauve-qui-peut général (3). Les dénonciations abondaient; une série d'oukases y a pourvu, offrant des encouragements et des primes aux dénonciateurs et menaçant des plus terribles châtiments ceux qui, en possession d'un renseignement intéressant la sûreté du Tsar ou de l'Empire, hésiteraient à le fournir (4). La prime habituelle
(1) GoLiKOF, t. VIII, p. 406.
(2) Jeluboujski, p. 36.
(3) Ibid., p. 274. Note de l'éditeur.
(4) !•' novembre 1705; 2 mars 1711; 25 août et 25 octobre 1715; 25 janvier et 26 septembre, 24 décembre 1716; 16 et 19 avril 1717; 19 janvier 1718: 46 avril 1719; 9 février et 22 juillet 1720; 19 février 1721; 11 janvier 1722.
était de dix roubles , mais des circonstances spéciales la faisaient montera un taux beaucoup plus élevé. En 1722, sur une place de Moscou, à côté d'une lanterne, dix sacs contenant chacun cent roubles étaient déposés, le contenu, suivant un avis affiché au même lieu, devant revenir à qui dénoncerait Tauteur d'un pamphlet contre le Tsar ramassé dans une des églises du Kreml. Une dotation enterres et une charge étaient en outre promises au dénonciateur. Le premier venu, en prononçant la formule consacrée : Slovo t dielo (mot à mot : Parole et action), et en attestant ainsi la connaissance ou le soupçon d'un fait justiciable de la haute police, pouvait provoquer une instruction criminelle. Et il ne lui fallait pas grand'chose pour justifier la prévention : un mot imprudent, moins que cela encore. Un paysan était mis à la torture, puis condamné aux travaux forcés à perpétuité, pour avoir, en état d'ivresse, salué le Tsar à'une façon inaccoutumée. Un autre subissait le même sort pour n'avoir pas su que le Tsar prenait maintenant le titre d'Empereur. Un prêtre a parlé de la maladie du souverain et paru admettre la possibilité de sa mort : envoyé aux galères en Sibérie. Une femme a vu dans sa cave, sur un tonneau de bière, des lettres tracées par une main inconnue et en une langue inconnue; interrogée, elle n'a pas su en indiquer la signification : morte sous le knoute. Une autre femme étant à l'église a troublé l'olTGce par des cris et des mouvements désordonnés; elle est aveugle et probablement épileptique, mais peut-être aussi a-t-elle voulu délibérément causer du scandale : mise à la question. Un étudiant pris de vin a prononcé des paroles nialsonnantes : trente coups de knoute, les narines arrachées, puis les travaux forcés à perpétuité. Je cite des documents officiels, les procès-verbaux de la chancellerie secrète (l), et, sauf le knoute, je risquerais de les confondre avec ceux des tribunaux présidés par les Couthon et les Saint- Just.
Pierre n'est sans doute pas tout à fait étranger aux idées de
(i) SiBMiEvSKi, Slovo i Dielo, p. 51.
clémence. En cela il se montre supérieur aux révolutionnaires du type commun, et en cela aussi il justifie Tidée que je me suis faite de son caractère. En 1708, il recommande à Dolgorouki d'user d'indulgence avec ceux des participants à Tinsurrection de Boulavine qui se seront soumis. Dolgorouki s'étonnant, le Tsar insiste : il faut savoir distinguer les cas où la rigueur est indispensable de ceux où elle ne Test pas. Mais Tétonnement de Dolgorouki prouve combien le parti pris de la rigueur prévaut dans le régime.
Ce régime dure autant que le règne de Pierre. Comment peut-il être supporté si longtemps? Il est supporté parce qu'il correspond aux mœurs du pays. Tout le monde en est complice. Aucun sentiment de réprobation ne s'attache, dans le public, à l'acte ou à la personne d'un délateur. Un siècle et demi plus tard, cet état d'âme subsistera encore à peu près intact. Les vers les plus populaires peut-être du plus populaire des poètes nationaux racontent la course à travers la steppe d'un Cosaque portant une dénonciation au Tsar (1)!
Un trait caractéristique de la manière de faire du grand Réformateur est qu'il a constamment la menace à la bouche. Niéplouief, envoyé comme résident àConstantinople, l'appelle en prenant congé de lui du nom de « père » ; il l'interrompt : « Je serai un père pour toi si tu te conduis bien, sinon un justicier impitoyable (2). » Il donne des ordres au général Repnine pour empêcher l'entrée à Riga des bois venant de Pologne, et il ajoute : « Si une seule bûche passe, je le jure sur Dieu, vous aurez la tète coupée (3). » Et sa menace n'est pas un arti-
(i) PoccHKiME, Poltavoy chant I*', CfEuvres^édài, de 1887, t. III, p. 118.
(2) GoLiKOP, t. VIII, p. 132.
(3) 19 mai 1705. Écrits et Correspondance, t. III, p. 346
fice de rhétorique. Quand, en 1696, il écrit à son ami Vinnius, à propos d'un correspondant négligent : a Dites-lui que ce qu'il ne mettra pas sur le papier, je le lui ajouterai sur le dos (1) » , on sait qu'il n'use pas d'une métaphore. Très fréquemment il fait venir dans son cabinet les fonctionnaires dont il a à se plaindre, les plus haut placés comme les plus infimes, et leur témoigne son mécontentement par une volée de sa doubina. C'était d'ailleurs un traitement de faveur. Le souverain tenait alors à ce que la faute comme la punition restassent secrètes. L'exécution n'avait pour témoins que des serviteurs intimes, tels que Nartof, et les patients s'appliquaient à se composer, en sortant, un maintien qui n'annonçât rien de ce qui venait de se passer. Généralement aussi ils étaient invités à dîner pour le jour même. Mais il arrivait également que la doubina fonctionnât en public, dans les bureaux de quelque collège administratif, ou même dans la rue. Parfois le souverain se déchargeait sur un tiers du soin d'administrer la correction extrajudiciaire; c'était alors pour celui qui en était chargé une grande preuve d'estime et d'amitié. Le capitaine Siéniavine a capturé deux vaisseaux suédois, les premiers qui soient tombés en mains russes ; il est devenu de ce chef grand favori du moment. Pierre le mande et lui dit : « Vous dînerez demain r chez un tel, vous lui chercherez querelle pendant le repas » et vous lui donnerez, en ma présence, cinquante coups de V canne bien comptés. » Voilà un homme puni et un autre récompensé par une participation à la vindicte souveraine, que le souverain évidemment juge très glorieuse (2). Pendant la campagne de Perse, Wolynski, un autre favori du jour, est accosté un soir aux abords de la tente impériale et assailli, sans explication préalable, par une volée de coups. Soudain, le Tsar s'arrête; l'obscurité et une ressemblance fortuite l'ont induit en erreur : il y a maldonne. Mais il se contente de dire tranquillement : « Cela ne fait rien, tu mériteras un jour ou " l'autre ce que tu as reçu aujourd'hui; tu n'auras qu'à me
(l) 15 juillet 1696. Écrits et Correspondance, t. I, p. 90.
\^) Mémoires^ publics par le prince GALiTSir^E, Paris, 1863, p. 133.
« faire souvenir alors que c'est payé. » Et roccasion d'un règlement de compte ne tarde guère, en effet (1).
L'irascibilité du maître et ses emportements habituels jouent certainement un rôle dans ces exécutions sommaires, mais il y entre aussi une part de système et de volonté réfléchie. Pénétrant inopinément un jour dans la cabine d'un capitaine de vaisseau, Pierre voit entre ses mains un livre ouvert que Tofficier essaye en vain de soustraire à son attention ; il regarde la page et y lit tout haut cet aphorisme : « Le Russe u est comme la morue , s'il n'est battu souvent, on n'en fait a rien de bon. » Il sourit et sort en disant : « Vous faites des tt lectures utiles; c'est bien, vous aurez de l'avancement (2). »
La doubina n'est, je l'ai dit, que pour ceux que l'on aime et que l'on tient à épargner. Les autres relèvent d'une justice distributive autrement armée. L'uniformité des peines est un des traits caractéristiques de la législation criminelle du temps. Le législateur ne mesure pas sa sévérité au degré de culpabilité que les fautes à réprimer peuvent avoir en elles-mêmes, mais simplement à l'intérêt que leur répression présente à ses yeux. Or, cet intérêt, qui est celui de l'État, n'admettant pour ainsi dire pas de gradation, les peines n'en comportent pas davantage. Les oukases et règlements d'ordre civil confondent leurs rigueurs avec celles des règlements militaires. La mort pour le soldat qui, marchant à l'assaut, poussera des u cris sauvages » ou s'arrêtera pour ramasser un blessé, a fût-ce son propre père », et la mort pour le clerc de bureau qui n'expédiera pas une affaire dans le temps prescrit par la loi (3). La mort, la mort presque toujours !
Vers la fin du règne, dans l'entourage du Tsar, une réciprocité s'est créée de crainte et de méfiance universelle, qui rend la vie vraiment intolérable à ceux qui en font partie. Comme il observe tout le monde, tout le monde l'observe et s'observe,
(i) SCHEKER, t. III, p. 32.
(2) Ibid,, t. I, p. 15.
(3) Écrits et Correspondance de Pierre, t. III, p. 77; Filippof, Pierre le Grand et la loi pénale, p. 283 et suiv.
du même œil soupçonneux et inquiet. Il cache ses moindres projets, et tous Timitent. Pas d'affaire, négociation diplomatique ou autre, qu'on ne cherche à entourer d'un mystère impénétrable. On ne se parle qu'à l'oreille. On ne s'écrit qu'à mots couverts. En février 1723, à une réunion chez le prince Dolgorouki, Ostermann aborde Gampredon, l'attire insensiblement et avec mille précautions dans l'encoignure d'une fenêtre : il a à l'entretenir de la part du Tsar. Gampredon est tout oreilles, mais, brusquement, la confidence attendue s'arrête sur les lèvres du chancelier. Il n'en sort plus que des paroles insignifiantes. Un tiers s'est trop approché, croit-il. Survient le Tsar en personne. Familièrement, il fait asseoir le ministre de France à son côté, lui prodigue force compliments; mais l'envoyé essayant d'entrer en matière, il fait semblant de ne pas l'entendre, couvre sa voix par des exclamations bruyantes, puis le quitte sur ces mots jetés dans un murmure : a Je vais donner des ordres pour qu'on traite avec vous, v II s'agit du mariage de la grande-duchesse Elisabeth avec le duc de Ghartres, et le premier rendez-vous qu'Ostermann donne par la suite à Gampredon, pour en causer avec lui, est à six heures du matin (1) : on a plus de chance ainsi d'éviter les indiscrets.
Deux années plus tôt, au milieu des négociations engagées en décembre 1721 pour la garantie de sa succession, les entrevues du Tsar avec Gampredon avaient eu lieu chez lagoujinski, à Tinsu d'Ostermann. Et, pour commencer, Pierre déclarait vouloir être éclairci sur un point d'une importance capitale pour lui, quoique entièrement étranger à l'affaire en cours. Pendant son séjour à Paris, il a entamé et suivi personnellement d'autres négociations; le secret en a été trahi; comment et par qui? Gampredon était mis en demeure d'envoyer un courrier au Régent pour avoir promptement une réponse à ce sujet. Suivant son habitude, le Régent avait soin de communiquer la dépêche de son agent au roi d'Angleterre,
(i) Dépêche de Gampredon du 12 fév. 1723. Aff. étr. de France.
qui, sans s'émouvoir, écrivait en marge : « Tout ceci me pera suade que les ministres du Tsar, qui cherchent à se détruire, u ont trouvé le moyen de lui inspirer des soupçons sur « quelques-uns d'entre eux, et qu'il meurt d'envie d'avoir u un prétexte pour les faire empaler au plus tôt. Je crois « que c'est Tunique objet de sa curiosité. » Et plus loin : u Ceci me confirme que le Tsar veut faire empaler quel- « qu'un (1). »
Un fait singulier, c'est que toute la rigueur des pénalités mises en jeu par l'implacable justicier pour assurer cette universalité de service qu'il entendait imposer à ses sujets, ne parvenait pas à prévenir les désertions très nombreuses et qui allaient en grandissant. Il avait beau riposter par un redoublement de sévérité. Pour le service militaire, un règlement de la Chancellerie de guerre a introduit, en 1712, l'usage de marquer les recrues, ainsi que des forçats. Une légende a été même créée à ce propos, d'après laquelle, contempteur des anciennes croyances, le Tsar aurait imposé ainsi à ses soldats le signe de l'Antéchrist. La marque adoptée était, en effet, une croix dessinée sur la main gauche par un procédé de tatouage : le dessin piqué sur la peau et recouvert d'une pincée de poudre qu'on fait flamber. Il est à remarquer qu'une lettre de Pierre faisant allusion à cette mesure barbare est remplie d'autre part de prescriptions témoignant de la plus grande sollicitude pour le bien-être des pauvres tatoués pendant les étapes qu'ils ont à faire pour gagner les lieux de dépôt (2). Le génie pratique du Réformateur s'accuse dans cette contradiction. Il lui suggérait, pour l'utilisation des forces humaines disponibles, l'emploi des méthodes les plus saines et propres à lui en assurer le rendement le plus élevé; seulement son esprit outrancier le poussait à en abuser. En ce qui concerne le service civil, la désertion, je l'ai dit déjà, était punie d'infamie et de mise hors la loi. uSi, dit un oukase publié en 1722, u quelqu'un vole un de ces déserteurs, le blesse ou le tue, le
(i) Dépêche tle Campredon, 21 décembre 1721. (2) Archive russe, 1873, p. 2067 et 2296.
(( fait ne peut donner lieu à aucune poursuite. » Les noms des oui'laws ainsi créés étaient portés à la connaissance du public par voie d'affichage sur des potences. Une moitié de leurs biens était promise à qui les appréhenderait au corps, u rhomme opérant la capture fùt-il un serf du capturé n ; l'autre moitié revenait au Trésor (1). Et les désertions ne s'arrêtaient pas encore !
« Près du Tsar, près de la mort », dit un proverbe du pays. On aime mieux se mettre à l'abri n'importe comment. La présence dans l'entourage de Pierre des parvenus de basse extraction en si grand nombre, Menchikof, Loukine, Troïékourof, Vladimirof, Sklaief, Pospiélof, s'explique aussi, en dehors de ses préférences personnelles, par le sauve-qui-peut général des grandes familles (52). Et le rôle de ces pai*venus dans le système politique dont ils faisaient partie intégrante en constituait encore une aggravation sensible. Le gouvernement personnel de Pierre est souvent la plus dure, la plus obsédante, la plus inquiétante des réalités, mais il devient souvent aussi une simple fiction, et l'on ne gagne pas au change. Le Tsar ne peut pas, quelque dépense prodigieuse de travail et d'énergie qu'il fasse et quelque mouvement qu'il se donne, tout voir par ses yeux et tout tenir dans la main. Quand il est absent, retenu à l'armée, en voyage à l'étranger, ou en course à travers l'immensité de ses provinces, le pouvoir passe aux mains des Menchikof; ils en usent à leur façon, en mésusent la plupart du temps, sont appelés périodiquement à rendre des comptes que le bourreau est souvent chargé de régler; mais, vivant comme tout le monde du jour au lendemain, dans l'angoisse commune et l'universel effarement, ils profitent largement des brèves heures de licence dont ils disposent et augmentent encore ainsi le poids déjà si lourd et l'étreinte si brutale de Teffroyable machine appelée à les broyer tôt ou tard. Le favoritisme, qui a coûté à la Russie tant d'or, de larmes et de sang, n'est certes pas une création de Pierre ; mais c'est encore un
(i) GOLIKOF, t. IX, p. 48.
(3} Voy. à ce sujet Stbahlekberg, p. 238 et tuiv.
PRINCIPES ET PROCÉDÉS DE GOU\^ERNEMENT. tOl
legs du passé qu'il n'a pas su répudier, dont il a consacré, au contraire, et développé la tradition.
Héritier et continuateur des traditions ancestrales, il Test, à certains égards, jusque dans le domaine du régime économique si entièrement bouleversé en apparence par lui. Il a eu beau renoncer au système des monopoles et des privilèges régaliens qui faisaient de ses prédécesseurs les premiers marchands du pays. En septembre 1713, ayant à se faire envoyer une somme d'argent de Lubeck à Pétersbourg, il recommandait de compléter le chargement de la galiote qui devait en opérer le transport avec des marchandises que Ton pourrait revendre à bon compte à Pétersbourg (1). C'est tout à fait dans la note des anciens maîtres du Kreml, grands accapareurs de bénéfices en tout genre et ne méprisant pas les petits profits. A la mascarade qui fait partie des fêtes de la paix données à Moscou en 1722, je vois un Neptune barbu qui a un rôle très particulier : les sujets fidèles du Tsar sont invités à attacher des ducats d'or aux poils de cette barbe symbolique, destinée à tomber sous les ciseaux d'un barbier, lequel sera Pierre lui-même. Un capitaine de la garde accompagné d'un scribe suit à travers les rues la promenade du dieu marin, et tient registre des ducats offerts et des noms des donateurs (2).
Il n'y a pas jusqu'à son art supérieur de mise en scène qui ne tienne par un côté à l'esprit des temps passés, u Lorsqu'on « a remporté le plus léger avantage » , observe en 1 700 le résident hollandais Van der Huist, « on en fait ici un tel bruit « qu'il semble qu'on vient de renverser le monde entier. » Salves de canon, feux d'artifice, promotions extraordinaires d'officiers, distributions de récompenses se suivaient sans interruption pendant la plus désastreuse période de la guerre suédoise. Sans doute on cherchait par là, et dans un but louable, à donner le change à l'opinion pour la défendre contre le découragement, peut-être aussi à se donner du
(1) GoLiKOP, t. v, p. 536.
(2) Bercholz, Buschings M,f t. XX, p. 385.
cœur à soi-même; mais c'est tout à fait la manière de Sophie, c'est tout à fait Tesprit oriental. Invite en 1705 à la table du Tsar, renvoyé anglais Whitworth est mis en présence d'un soldat russe mutilé, à ce qu'il prétend, par les Suédois, avec quarante-quatre compagnons, prisonniers comme lui. Pierre en prend texte pour déclamer longtemps sur la barbarie de ses adversaires, dépassant de beaucoup celle qu'ils prêtent à la nation dont il est le chef. Jamais prisonnier suédois n'a été traité de la sorte en Russie ! Les quarante-cinq mutilés seront répartis entre ses régiments pour servir d'avertissement aux camarades, qui sauront ainsi ce qu'ils ont à attendre d'un ennemi déloyal. Le coup porte à faux, Whitworth demeurant convaincu qu'on s'est moqué de lui (1), d'autant qu'il n'a rien compris, comme de raison, au récit fait en russe par le soldat; mais le trait est de la pure école byzantine.
Et c'est tout cela, en partie, toutes ces attaches intimes et fortes à l'àme et à la chair de son peuple, à son passé et son présent, qui ont permis à Pierre d'entrer dans sa vie d'une façon si profonde et si durable. Plus logique, moins influencé par Pair du pays, son despotisme eût exercé une action plus courte. Ce sont les contradictions du Réformateur qui ont fait un peu la portée de sa réforme.
(i) Dépêche du 2 mai 1705. Sborrir, t. XXXIX, p. 79.