CHAPITRE IV
I. La maiionnette de Saint-Pétersbourg. — Le diner da pilote. — Katia. — Palais et maisons de campagne. — Le tilleul de Strielna. — Péterhof. — Tsarskoïe-Sielo. — Revel. — II. La journée du grand homme. — Le lever, — Travail matinal. — A table. — Repas intimes et dîners de cérémonie. — La cuisine de Catherine. — Ce que Pierre mange et ce qu'il boit. — Luxe de cour et simplicité domestique. — Les carrosses de Menchikof et le cabriolet du Tsar. — Comment il s'habille. — Rusticité et habitudes sordides. — Les blattes. — III. Divertissements. «- Ni chasseur ni joueur. — Son plaisir &vori : sur l'eau. — Navigation hivernale. — Tout Pétersbourg en mer. — Les bêtes. — Finette et Lisette. — Le rôle politique d'une chienne. — IV. En société. — Une rencontre avec la margrave de Baireuth. — Au faubourg allemand. — Compagnons de plaisirs. — Le coucher. — L'oreiller du Tsar. — Entourage intime. — Les dienchtchiks . -^ Le mariage d'un favori. — Mademoiselle Matviéief.
En novembre 1703, le premier vaisseau marchand, une galiote hollandaise venant du Vriesland avec un chargement de sel et de vin, pénétrait dans Tembouchure de la Neva. Un banquet fut offert au capitaine dans la maison du gouverneur de Pétersbourg ; on le combla de présents, lui et ses hommes ( 1 ) ; mais auparavant il dut accepter l'hospitalité du pilote, qui avait guidé son entrée dans le port. Il dîna avec lui et sa femme dans une humble maisonnette baignée par le fleuve, fut régalé d'un menu national agrémenté de quelques friandises empruntées à son propre pays, et, au dessert, ne voulut pas demeurer en reste de politesse et de générosité : il tira de
(1) OcsTniALOF, t. IV, l'* partie, p. 252.
sa sacoche un fromage onctueux, puis une pièce de toile, et les offrit à la maîtresse du logis, en lui demandant la permission de Tembrasser.
— Laisse-toi faire, Katia, dit le pilote ; la toile est bonne, et tu en auras des chemises comme jamais dans ta jeunesse tu n'as imaginé en mettre sur le dos.
A ce moment, le Hollandais entendit une porte s'ouvrir derrière lui, se retourna et faillit tomber à la renverse : un homme était sur le seuil, un grand personnage évidemment, chamarré d'or, constellé de décorations, et il s'inclinait jusqu'à terre en répondant aux paroles de bienvenue que lui adressait l'époux de Katia.
J'ai peur que cette histoire ne soit pas vraie ; elle devrait en tout cas être reportée à une date postérieure : en 1703, Catherine ne semble pas avoir pris place encore au foyer de son futur mari. Mais, à cela près, le récit est vraisemblable ; il place bien Pierre intime dans son cadre familier. Piloter des vaisseaux, hollandais ou autres, en accueillir les capitaines à sa table, et les mystifier par la simplicité de son entourage et de ses allures, a toujours été dans ses habitudes. Quant à la maisonnette du quai de la Neva, on peut la voir encore à Saint-Pétersbourg. Elle a été construite par des ouvriers hollandais sur le modèle de celles que le voyageur de 1697 avait vues à Zaandam. Une charpente de troncs d'arbres sommaire ment équarris supporte une toiture basse, où les bardeaux en bois résineux ont remplacé les belles tuiles rouges de là-bas. Un rez-de-chaussée surmonté d'un grenier comprend deux chambres de proportions modestes, séparées par un étroit couloir, et une cuisine. Sept fenêtres en tout. L'extérieur est peint dans le goût hollandais en rouge et en vert. Au sommet du toit et aux deux angles, on aperçoit un supplément de décoration militaire : un mortier et des bombes enflammées, le tout en bois ; à l'intérieur, de la toile blanche sur les murs et des bouquets de fleurs peints sur l'encadrement des portes et des fenêtres. La pièce de droite servait de salle de travail et de salon de réception ; celle
de gauche, de salle à manger et de chambre à coucher (1).
Une chapelle est établie aujourd'hui dans cette dernière, et les fidèles viennent y prier et y allumer des cierges devant une image du Sauveur, au bas de laquelle Elisabeth a tracé les premières paroles du Pater. J'y ai toujours vu une foule compacte. Dans l'autre pièce on a réuni quelques souvenirs : meubles en bois, façonnés par le grand homme et, hélas ! embellis en 1850, une armoire, deux commodes, une table, un escabeau sur lequel il avait coutume de s'asseoir devant sa porte pour prendre le frais et regarder son pavillon flottant en face sur les remparts delsi Péiropavlovskala krié/)ost ; des ustensiles encore, des outils dont il s'est servi.
Mesurant dix-huit mètres sur six à peine, si peu spacieuse et si peu luxueuse, la maisonnette était chère à son maître. Quand il crut devoir la quitter pour se loger dans un palais, très modeste encore, ainsi que je Tai dit, il la regretta. S*il aimait d'ailleurs à bâtir des villes, il ne se plaisait guère à y habiter. En 1708, il en vint à se chercher une résidence plus champêtre dans les environs peu séduisants de la capitale de son choix. Il commença par jeter son dévolu sur un endroit écarté au bord de la Strielna, petite rivière aux. eaux fraîches et rapides ; s'y construisit en une saison, mettant lui-même la main à la besogne, un logis plus confortable déjà, avec deux salles et huit chambres : Catherine était là maintenant, et les enfants venaient. Il n'en reste plus aucune trace. Mais on voit à côté un énorme tilleul, dans les branches duquel un berceau était établi ; on y montait par un escalier, et Pierre y allait fumer et boire du thé dans des tasses hollandaises, en faisant chanter un samovar rapporté aussi de Hollande, car cet ustensile, nationalisé depuis et répandu en Europe sous son nom pittoresque (2), est venu de là-bas avec le reste. On n'a fait en Russie qu'y substituer le chauffage par la braise, plus économique, au chauffage par l'esprit-de-vin pratiqué dans le pays
(1) BouLDAKOVSKi, La maison de Pierre, Pétersb., 1891; Roc babe, />(f5crt/>tion topographique de Saint-Pétersbourg, Pétersb., 1779.
(2) Samovar veut dire en russe : qui bout tout seul.
d'origine. Voisinant avec le tilleul, des chênes majestueux portent le nom de nourrissons du Tsar {Piétrovskiîé Piiomtsy). Il les a plantés. Il a fait pousser aussi, avec de la graine par lui recueillie dans les montagnes du Hartz, les pins qui, non loin de là, ombragent les abords du château. Car il y eut aussi un cbàteau dans cet ermitage baptisé du nom de Strieina. Calherine devenant impératrice, il avait fallu pourvoir aux exigences nouvelles de sa situation, loger une cour. Mais alors Pierre avait soudain pris en dégoût sa villégiature. Elle devenait trop peuplée et trop bruyante. Il s'en débarrassa en en faisant cadeau à sa fille, la grande-duchesse Anne (1722), et s'en fut à Péterhof (1). Hélas ! la cour impériale et les courtisans l'y suivirent. Péterhof à son tour vit s'élever un palais de plus en plus somptueux, avec un parc à la française et des fontaines imitées de Versailles. Du moins Pierre se refusa à y loger lui-même ; il eut à proximité sa maison hollandaise, qui porte aujourd'hui encore ce nom. Très simple toujours, éloignée quand même, elle aussi, de la rusticité première, parée d'un peu de luxe flamand. La chambre à coucher, fort étroite, a, sur ses murs blancs, un revêtement de carreaux en terre cuite, proprement vernis ; le plancher est couvert d'une toile cirée à fleurs, et la cheminée s'embellit avec les plus magnifiques échantillons de porcelaine de Delft. De son lit, Pierre pouvait apercevoir Kronsloot, et y compter les bâtiments dë^ sa flotte. En quelques pas il gagnait un petit port, d'où sa chaloupe le conduisait par un canal jusqu'à l'embouchure de la Neva. Les habitudes nomades du Tsar aidant, ses maisons de campagne se multiplièrent. Il en eut une à Tsarskoïe-Sielo, en bois comme les autres, avec six chambres qu'il partagea parfois avec Catherine. Une légende assez suspecte veut que le nom de cette localité, rendue plus tard si célèbre, vienne d'une dame Sarri, chez laquelle Pierre serait venu de temps â autre boire du lait. Saari-mojs, nom finnois du lieu, voulant dire : « village supérieur « ou « exhaussé >' , semble fournir
(1) Ptlaief, Le passé oublié des environs de Saint'Pétersbowg^ Pétersbourg, 1889, p. 210.
TRAITS INTIMES. ÎOr
une étymologîe plus certaine. A Revel, une maisonnette, en bois encore, précéda le lourd et disgracieux palais construit vers la fin du règoe. Pierre évita autant qu'il put le palais. La maisonnette, qui s'est conservée, contient une chambre à coucher, une chambre de bain {bania)^ une salle à manger et une cuisine. Dans la chambre à coucher, on voit un lit pour deux, passablement étroit, avec, à son pied, une sorte d'estrade, où s'allongeaient trois dienchtchiks (ordonnances) veillant sur le sommeil des maîtres.
Pierre n'a pas été, on le sait, un grand dormeur. Je le trouve habituellement levé à cinq heures ; une ou deux heures plus tôt si les affaires pressent, s'il y a un conseil secret à tenir, un courrier à expédier promptement, ou un ambassadeur en partance à munir d'un supplément d'instructions. En quittant le lit, le Tsar se promène pendant une demi-heure dans sa chambre, vêtu d'une robe de chambre courte qui laisse ses jambes nues à découvert et coi fié d'un bonnet de coton blanc garni de rubans verts. Il rumine sans doute à ce moment et prépare dans sa tête le travail de la journée. Quand il a fini, son secrétaire, Makarof, entre et lui fait lecture des rapports quotidiens présentés par les chefs de service. Puis il déjeune rapidement, copieusement tout de même, et sort à pied, s'il fait beau, ou dans un cabriolet très simplement attelé d'un cheval. Il va aux chantiers de la marine, visite les bâtiments en construction, puis, invariablement, fait aboutir ses courses à l'Amirauté. A ce moment il avale un verre d'eau-de-vie, mange un craquelin en guise de zakouska, et travaille encore jusqu'à une heure, c'est-à-dire jusqu'au dîner. Dans le petit palais qu'entoure aujourd'hui le jardin d'été de Saint-Pétersbourg, la cuisine avoisine la salle à manger, avec un guichet
de communication pour le passage des plats. Pierre ne souffrait pas, en effet, la présence à table de nombreux domestiques, et ce trait est bien hollandais encore. Quand il mangeait en téte4i-téte avec sa femme, cas le plus habituel, le service était fait par un seul page choisi parmi les plus jeunes et par la femme de chambre la plus affidée de Tlmpératrice. Si la table s'augmentait de quelques conrires, le chef de cuisine Velten présentait lui-même les plats arec Taide d'un ou deux dienchtchiks. Enfin, le dessert servi et une bouteille ayant été placée devant chaque convive, ordre était donné à tous de se retirer (1).
Ces dîners sont sans cérémonie. On n'en donne jamais d'autres dans la maison du Tsar. Les jours de gala, on dîne chez Menchikof, qui préside alors des repas somptueux, où figurent deux cents services préparés par des cuisiniers français, avec une profusion de vaisselle d'or et de porcelaine de prix. Le grand palais d'été a deux salles à manger : une au rez-dechaussée, une autre au premier étage, et aussi deux cuisines attenantes. Pierre a trouvé moyen, en 1714, de s'occuper avec un soin méticuleux de l'aménagement de ces cuisines. Il les a voulues assez spacieuses, relativement, et garnies de carreaux de faïence sur les murs, afin, disait-il, que la haziaîka (maitresse de maison) y fût à son aise pour surveiller le fourneau et préparer, à l'occasion, des plats de sa façon (2). Sans être un cordon bleu, — elle passe pour s'être plutôt occupée de la lessive dans la maison de ses anciens maîtres, — Catherine a des talents culinaires.
Pierre, lui, est très gros mangeur. En octobre 17 12, à Berlin, il soupe chez le prince royal, après avoir soupe déjà chez son chancelier, Golovkine, et mange de grand appétit aux deux tables. Racontant le second de ces repas, le ministre du roi de Pologne, Manteuffel, fait l'éloge du Tsar, qui « s'est surpassé », car « il n'a ni roté, ni p..., ni ne s'est curé les dents, au moins je ne l'ai vu ni entendu » . Et, pour donner
(1) Staeblix, p. 109; Nartof, p. 53.
(2) GoLiKOF, l. V, p. 570, note.
TRAITS INTIMES. i09
la main à la Reine, il s'est même ganté, a d'un gant assez sale (I) » .
Le Tsar porte avec lui son couvert : une cuiller en bois avec une garniture d'ivoire et le couteau et la fourchette en fer avec des manches en os vert. Il affectionne les mets simples du pays, le chtchi, le kacha, le pain noir, ne mange jamais de plats sucrés ni de poissons, son estomac ne s'en accommodant pas. Les jours de grand jeûne, il se nourrit de fruits et de farineux. Pendant les trois dernières années de sa vie, cédant aux instances de ses médecins, il s'interdit de temps en temps l'usage ou tout au moins l'abus du vin. De là une réputation de sobriété, dont quelques voyageurs venus en Russie à cette époque, Lang, entre autres, qui accompagna le souverain pendant la campagne de Perse, se sont faits les propagateurs. Il boit alors du kislyié-chtchi (kvass aigrelet), aromatisé avec du baume d'Angleterre, tnais ne résiste pas à la tentation d'y ajouter quelques verres d'eau-de-vie. Ces périodes d'abstinence sont d'ailleurs courtes ; vite il retourne à ses habitudes, évitant seulement le mélange des boissons alcoolisées, s'en tenant aux vins du Médoc et de Cahors. En dernier lieu, sur les conseils du médecin écossais Ereskins, qui le soigne pour une diarrhée, il adopte le vin de l'Ermitage (2).
Le service de ses écuries n'est pas compliqué. Je vois dans les remises du palais deux carrosses à quatre places pour l'Impératrice, le cabriolet, que nous connaissons déjà, pour l'Empereur, et c'est tout. Ce cabriolet était peint en rouge et très bas; un petit traîneau le remplaçait en hiver. Jamais Pierre ne monte dans un carrosse, si ce n'est quand il s'agit de faire honneur à quelque hôte de distinction ; et alors ce sont les équipages de Menchikof qui servent. Le favori en avait de superbes. Même quand il sortait seul, six chevaux habillés de harnais en velours cramoisi avec des ornements en argent et en or le traînaient dans une voiture toute dorée en forme d'éventail ; ses armes étaient sur les panneaux, une couronne
(i) Lettre au comte Fleinming, Sbornik, t. XX, p. 59. (8j Staeulix, p. 872 et suiv.
iiO L*HOMME
de prince resplendissait au sommet; des coureurs et des laquais en riche livrée allaient devant, des pages et des musiciens venaient derrière, vêtus de velours, chamarrés d'or ; six gentilshommes de chambre se tenaient aux portières, et un piquet de dragons complétait le cortège (1).
Pierre reste étranger à tout ce luxe. Son costume habituel , quand il ne revêt pas Tuniforme, est presque celui d'un paysan ; en été, un caftan de gros drap sombre de la fabrique de Serdioukof protégée par lui, un gilet de taffetas, des bas de laine habituellement reprisés comme on sait, de gros souliers à semelles épaisses, talons très hauts et boucles en acier ou en cuivre; sur la tête un chapeau de feutre à trois cornes ou une casquette de velours. En hiver, la casquette était remplacée par un bonnet en peau de mouton ; les souliers par des bottes molles en peau de cerf, poil en dehors ; le caftan recevait une doublure de fourrures : zibeUne sur le devant, petit-gris au dos et à l'intérieur des manches. L'uniforme, qu*il ne porte qu'en campagne, est celui de colonel du régiment de garde Préobrajenski : habit en drap vert de Hollande peu fin, doublé de taffetas de même couleur (qui paraît de nuance bleue aujourd'hui), avec un mince galon d'or en bordure et de grands boutons de cuivre ; veste en très grosse peau de daim. Le chapeau est sans galon, l'épée a garde de cuivre sans dorure avec un fourreau noir, le col de simple cuir noir. Pierre aimait pourtant le linge blanc et fin, comme on en fabriquait en Hollande, et c'était le seul point sur lequel il consentit à transiger avec son parti pris de simplicité, auquel des idées d'économie inspirées de très haut, peut-on croire, n'étaient pas étrangères. Quand Catherine étale devant lui le superbe costume de couronnement dont j'ai parlé déjà, il a un mouvement de colère, et son geste emporté, saisissant et secouant l'étoffe brodée d'argent, en fait tomber à terre quelques paillettes.
— Regarde, Katinka, dit-il alors, on va balayer cela, et c'est presque la solde d'un de mes grenadiers (2) !
(1) Pylaief, p. 379.
(2) Jbid.
TUAITS INTIMES. 2ii
La Hollande n'a pas réussi à lui communiquer ses goûts et ses traditions de propreté et d'ordre domestique. A Berlin, en 17 18, la Reine faisait démeubler la maison — Monbijou — qui lui était destinée, et la précaution ne se trouvait pas inutile. Le logis lui-même était presque à rebâtir après son départ. « La désolation de Jérusalem y régnait » , dit la margrave de Baireuth. En un détail seulement, ses répugnances instinctives s'accordaient mal avec les sordides accoutumances par lesquelles l'Orient voisin se perpétuait dans son intérieur: il avait l'horreur de certains parasites, qui, alors comme aujourd'hui, hélas! pullulaient trop fréquemment dans les demeures moscovites. La vue d'une blatte [cafard) le faisait presque défaillir. Un officier, chez lequel il s'est invité à dîner, lui en montre une, qu'il a, croyant ainsi être agréable à son hôte, clouée au mur en un endroit apparent. Pierre se lève de table, tombe sur le malheureux officier à grands coups de sa doubîna, et prend la porte.
Ses plaisirs sont comme ses goûts. On y voit peu d'élégance. Il n'aime pas la chasse, à l'encontre de ses ancêtres, grands tueurs d'ours et de loups, fauconniers passionnés. Cette image de la guerre offense son esprit pratique. Il n'aime la vraie guerre, ou plutôt ne s'y résigne que pour les profits qu'on en peut tirer. Une fois pourtant, au début de son règne, on l'entraîne à une chasse au lévrier ; mais il fait ses conditions : il ne veut ni piqueurs ni valets de chiens figurant en tiers dans la partie. On obéit, et c'est un mauvais tour qu'il joue à ses amis, en se donnant la joie de leur faire sentir le côté conventionnel de leur divertissement. Piqueurs et valets renvoyés, les chiens sont en révolution, se jetant entre les jambes des chevaux, tirant sur leurs laisses de façon k désarçonner les cavaliers; en un instant la moitié de la compagnie est parterre, et
la chasse prend fin dans une confusion générale. C'est Pierre qui propose le lendemain de recommencer, et les chasseurs pris au piège qui s'y refusent, très maltraités d'ailleurs pour la plupart, obligés de garder le lit (1).
Il déteste les cartes, amusement de filous, dit-il. Dans ses armées de terre et de mer, défense est faite, sous les peines les plus sévères, de perdre plus d'un rouble par soirée. Quelquefois, pour complaire à des marins étrangers, ses hôtes, il consent à faire une partie de gravias hollandais. Il joue volontiers et bien aux échecs. Il fume et prise. A Koppenbrûgge, en 1697, il fait échange de tabatières avec TÉlectrice de Brandebourg. Son plaisir par excellence, sa passion maîtresse, — c'est d'être sur l'eau. A Pétersbourg, quand la Neva était déjà aux trois quarts prise, n'y restât-il que cent pieds carrés d'élément liquide, il s'obstinait à y naviguer dans la première barque venue. Souvent aussi, au plus fort de l'hiver, il faisait pratiquer dans les glaces un étroit chenal et s'y livrait à son sport favori (2). En 1706, arrivant dans sa capitale, il trouve les rues submergées et deux pieds d'eau dans les chambres où il doit loger; il bat des mains comme un enfant (3). Il ne se sent vraiment à son aise qu'à bord d'un navire quelconque. Pour le faire coucher à terre, quand un port est à proximité, il faut une maladie grave. Encore prétend-il mieux se soigner en prenant la mer, et à Riga, en 1723, sous le coup d'une violente attaque de fièvre tierce qui l'a d'abord engagé à débarquer, il fait porter son lit à bord d'une frégate, y surmonte son mal et attribue sa guérison à cet expédient. Vers la fin, même pour sa sieste de l'après-dtner, il va s'étendre au fond d'une barque qu'habituellement il trouve partout à sa disposition.
Tous les habitants de Saint-Pétersbourg étaient, d'ailleurs pourvus, à son exemple et par ses soins, de moyens de locomotion aquatique. Aux fonctionnaires de premier ring, il a
(1) GOLIKOF, t. I, p. 28.
(2^ Pylaief, p. 379.
(3) Archive russe, 1875, t. lî, p. 47.
attribué un yacht avec deux chaloupes à douze et quatre rames ; des embarcations moins importantes aux autres, suivant leur tchine. il a écrit de sa main un règlement pour Tusage de ces bâtiments. A des jours fixés d'avance, le pavillon du Tsar ayant été hissé aux quatre coins de la ville, la flottille entière devait, sous peine d'une forte amende pour les absents, se réunir dans le voisinage de la forteresse. Au signal donné par une salve de canons, on partait, Tamiral Apraxine ouvrant la marche sur son yacht pavoisé de rouge et de blanc ; la chaloupe du Tsar suivait, Pierre, en costume blanc de matelot, tenant le gouvernail. Catherine raccompagnait habituellement. Quelquesunes des embarcations, richement décorées, avaient des musiciens à bord. On allait ainsi à Strielna, à Péterhof, à Oranienbaum, où un banquet attendait les promeneurs (1).
Comme le sera la grande Catherine plus tard, Pierre est un grand ami des bêtes, des chiens en particulier. En 1708, un pauvre prêtre de campagne, du nom de Kozlovski, est mis à la torture au Préobrajenski Prikaze pour avoir tenu des propos inconvenants sur la personne du Tsar; des témoins Tout entendu recontant qu'il avait vu le souverain à Moscou embrasser une chienne (2). Le fait est reconnu pour exact; l'infortuné pope a eu la malechance de passer dans une rue au moment où la chienne favorite du Tsar, Finette, se précipitait dans la voiture de son maître et frottait son museau à ses moustaches, sans qu'il s'y opposât. Finette, appelée Lisette par quelques contemporains, qui ont sans doute fait confusion avec une jument très en faveur, elle aussi, avait pour concurrent un gros dogue danois, qui figure, empaillé, parmi les souvenirs pieusement conservés dans la galerie du Palais d'hiver. La jument, un cadeau du shah de Perse, petite de taille, mais avec des muscles d'acier, partage cet honneur. Pierre l'a montée à Poltava. Finette passe pour avoir joué à un moment un rôle politique. Défense ayant été faite, sous peine de mort, de présenter des placets au Tsar, les amis d'un fonctionnaire
(1) Ptlaief, p. 210.
(2) Documents de la chancellerie secrète de Preobrajenskoïé, a. 1708.
condamné au supplice du knoute pour prévarication s'avisèrent d'attacher au collier du gracieux animal un appel ingénieusement rédigé à la clémence du souverain. Le succès ayant couronné le stratagème, l'exemple fut suivi, mais Pierre eut vite fait de décourager les imitateurs (I).
Le grand homme prend souvent ses plaisirs et ses distractions en assez mauvaise compagnie; il est vrai qu'il n'a guère les usages de la bonne. La margrave de Baireuth est une affreuse commère et la plus méchante langue du dix-huitième siècle ; il doit y avoir cependant une part de vérité dans le récit assez plaisant qu'elle fait de sa rencontre avec le Tsar pendant le séjour du souverain à Berlin, en 1718. Pierre avait eu déjà l'occasion de la voir cinq années auparavant; en la reconnaissant, il se précipite, la saisit à bras-le-corps et lui écorcbe le visage avec des baisers furieux. Elle se débat, le frappe au visage, il ne lâche pas prise. Elle se plaint, on lui dit d'en prendre son parti, et elle se résigne, mais se venge en daubant sur la compagne du brutal monarque et sur sa suite : u Elle avait avec elle ce quatre cents soi-disant dames. C'étaient, pour la plupart, des u servantes allemandes, qui faisaient les fonctions de dames, « de femmes de chambre, de cuisinières et de blanchisseuses. a Presque toutes ces créatures portaient chacune un enfant « richement vêtu sur leurs bras, et lorsqu'on leur demandait u si c'étaient les leurs, elles répondaient en faisant des salait malecs à la russienne : ^ Le Tsar m'a fait l'honneur de me « faire cet enfant. »
D'un ordre relativement relevé, par rapport au niveau social de la vieille Moscovie, les habitudes et les intimités contractées
(1) ScuERKn, t. m, p. 204*
par Pierre au faubourg allemand n'ont pas été pour lui donner le ton des cours et des cercles élégants de l'Occident . Or il n'abandonna jamais ces anciennes irëquentations. En janvier 1723, se trouvant à Moscou, il partage ses soirées entre sa vieille amie, la femme du maître de poste Fadenbrecht, chez laquelle il se fait apporter à manger et à boire, le docteur Bidlau, l'apothicaire Gregori, les marchands Tamsen, Konau et Meyer, sans oublier mademoiselle Ammon, qui entre dans sa seizième année et chez laquelle on danse jusqu'à cinq heures du matin (1). Et c'est encore une société de choix.
Le 24 mars 1706, jour de P&ques, écrivant à Menchikof, Pierre lait signer et apostiller sa lettre par les amis qu'il a réunis autour de lui en ce jour solennel, et je trouve dans ce cénacle intime un simple soldat, deux dienchtchiks, un paysan enfin qui, ne sachant pas écrire, remplace sa signature par une croix, en y faisant ajouter cette mention « qu'il a reçu la « permission de s'enivrer pendant trois jours (2) » .
Pierre ne couche jamais seul; habituellement Catherine partage son lit ; il est rare qu'il y introduise une maîtresse. 11 se met au lit pour dormir. Il est sensuel, mais point voluptueux, et il expédie ses amours comme ses autres affaires, à la hâte. J'ai expliqué plus haut (p. 114) sa répugnance pour le sommeil solitaire, et, au défaut de sa femme, il prend pour compagnon de nuit le premier dienchtchik venu, qui a pour consigne de se tenir bien coi, sous peine d'être roué de coups. Pierre a généralement le réveil mauvais. En campagne, à l'heure de la sieste, il fait coucher un de ces dtench^ tchiks par terre et se sert de son ventre en guise d'oreiller : l'homme doit être à jeun ou n'avoir pas la digestion laborieuse, car, au moindre mouvement, le Tsar se relèvera d'un bond et l'assommera (3) .
Gela n'empêche qu'il ne soit, au fond, très indulgent en ce qui concerne son service personnel. Nartof nous a conté l'his-
(1) Bbrgholz, Bûschings M,, t. XXI, p. 18$. (8) GoLiKOF, t. III, p. 94.
(3) Scbeheii, t. II, p. 81.
toire de certaines armoires imaginées par le souverain pour y mettre sous clef, avec leurs lits, ses ordonnances qui, au mépris d'ordres et de menaces réitérés, persistaient à passer les nuits dehors, courant le guilledou. Il gardait les clefs sous son oreiller et se levait passé minuit pour inspecter, en compagnie de Nartof, le dortoir cellulaire de son invention. Il trouve une nuit toutes les cellules vides. Stupéfaction et colère terrible : tt Les coquins ont donc des ailes! Je les leur couperai demain u avec ma doubina, » Le jour venu et les coupables paraissant devant lui, il se contente poui*tant de leur promettre, en cas de récidive, une prison mieux gardée et moins confortable (1).
Son personnel domestique se composait de six diench-' tchiks, au nombre desquels on voit un Tatichtchef, un Orlof, un Boutourline, un Souvorof ; deux courriers pour les messages lointains; un valet de chambre, Polouboinrof; un secrétaire, Makarof, et deux sous-secrétaires : Tcherkassof et Pamiatine. Nartof en faisait aussi partie, en qualité d'auxiliaire du Tsar pour son travail de tourneur en ivoire et en bois, auquel il donnait fréquemment plusieurs heures par jour. Tout ce monde fait exception à la règle générale, qui veut que les personnes ayant affaire au souverain de près ou de loin le détestent autant qu'elles le craignent. Toujours comme la grande Catherine plus tard, Pierre le Grand est adoré de ses serviteurs intimes.
Il en va autrement avec ses collaborateurs qui sont aussi habituellement ses favoris, mais, sauf Menchikof, ne conservent pas longtemps ce dernier titre. Pour ceux-ci, des phases de condescendance, de faiblesse même poussée à Textrême, aboutissent invariablement à de brusques changements d'humeur et à de terribles retours de fortune. Pendant que cela va bien, ils sont de vrais enfants gâtés; Pierre prend soin de leur santé et de leur bien-être avec une sollicitude de tous les
(l) MémoireSy p. 36 La partie personnelle des souvenirs de Nartof mérite une certaine créance; le reste est une compilation postérieure n'ayant que la valeur, très équivoque en général, des diverses sources anecdoliques auxquelles elle a été puisée.
jours ; il s'occupe même de les marier. Quand la catastrophe du malheureux Alexis a mis en faveur un des sbires chargés de la capture du Tsarévitch, Alexandre Roumiantsof, un boïar offre à ce dernier sa fille assez richement dotée. Fils d'un petit gentilhomme du gouvernement de Kostroma, Roumiantsof est pauvre.
— As-tu vu la fille? lui demande Pierre.
— Non, on dit qu'elle n'est pas sotte.
— C'est quelque chose; mais je veux la voir.
Il va le soir à une réunion où la jeune personne doit se trouver, se la fait montrer aussitôt qu'il est entré, hausse les épaules, dit en se parlant à lui-même, mais très haut : « Nitchëmou nie byvate! » Pas de ça !) tourne les talons et prend la porte. Le lendemain, en apercevant Roumiantsof, il répète : « Nitchëmou nie byvate ! » puis ajoute : « Je te trouu verai autre chose, et pas plus tard que ce soir; sois là à cinq tt heures. » Exact au rendez-vous et invité par le Tsar à prendre place avec lui dans son cabriolet, Roumiantsof n'est pas médiocrement surpris en voyant la voiture s'arrêter devant la maison du comte Matviéief, un des plus nobles et des plus opulents sujets de l'Empire. Pierre aborde familièrement le comte en l'embrassant, et, à brûle-pourpoint :
— Tu as une fille à marier; voici le mari.
Sans autre préliminaires, mademoiselle Matviéief devient madame Roumiantsof. A en croire certains témoignages, elle aurait été déjà — à dix-neuf ans — la maîtresse du souverain, et une maîtresse volage. L'ayant surprise peu de temps auparavant en flagrant délit d'infidélité, Pierre aurait choisi ce moyen de constituer un gardien à sa vertu trop fragile, non sans avoir préalablement administré à la belle une solide correction manu propria (1).
Mais les chapitres suivants renseigneront mieux le lecteur sur ce qu'il est possible historiquement d'apercevoir de certain ou de probable dans ce coin obscur de son intimité.
;1) Ptlailf, La vieille Moscou, p. 52.