‹ Pierre le GrandChapitre 14 sur 55 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

I. L'arittocraiie et l'élément populaire. — L*école des dieîatieb. — Let grands favoris. — Romodanovski. — Le Prince^César, — Le bureau de la haute police. — La Place Bouge de Moscou. — La vieille Russie. — Un ours faisant office de maître d'hôtel. — Loyauté, énergie et férocité. — Souplesse orientale. — Chérémétief. — Un pauvre capitaine et un beau soldat. — Menchikof. — Le garçon pâtissier. — Le menin du Tsar. — Indifférence de Pierre pour les propos qui circulent à ce sujet. — Âlexachka derient prince. — Profusion de titres et de fonctions. — Omnipotence. — Abus de pouvoir. — Le chef militaire. -— L'administrateur. — Qualités et défauts. — L'apologie du vol. — L'indulgence de Pierre lassée. — Demi«disgrâce. — II. Les collaborateurs de second plan. — Golovine. — Amiral sans être marin et ministre des affaires étrangères sans être diplomate. — Marins russes et étrangers. — Apraxine et Gniys. — Politiciens et policiers. — Golovkine. — Tolstoï. — Le diplomate russe grand seigneur de la nouvelle école : Boris Rourakine. — Les dietatiels de grande marque. — Néplouief et Tatichtchef. — Le confesseur du Tsar : Nadajinski. -» Un match avec le secrétaire de l'abbé Dubois. — III. Les • faiseurs » de second ordre. — lagoujinski, Ghafirof. — Les Juifs polonais. — Les Viesselevski. — Une création du nouveau régime : les prybylehtchiks, — Kourbatof, Solovief. — Le premier économiste russe : Possochkof. — La fortune des Démidof. — Lomonossof. — IV. Collaborateurs étrangers. — Ils font souvent toute la besogne, mais restent dans l'ombre. — Ghérémétief et Ogilvy. — Vinnius. — Jacques Bruce. — Ostermann. — Le Juif portugais : Dévier. — Un maître de police bâtonné. — Aboutissement uniforme des brillantes carrières. — La culbute finale. — Les Français. — De Villebois. — Un drame dans le lit de l'Impératrice. — Les Anglais. — Perry, Fergusson. — Le nègre; un ancêtre de Pouchkine : Abraham Hannibal. — V. Bilan général. -» Gomparses et utilités. — La personnalité du grand Réformateur est exclusive des grandeurs rivales. — Pierre et Leibnitx. — Le rôle posthume du grand Allemand.

tt Notre Tsar est presque seul, lui dixième, à tirer en haut; des millions d'individus tirent en bas. » En peignant ainsi, dans son langage imagé, l'isolement de Pierre et les difficultés qu'il rencontre pour faire prévaloir sa réforme, Possochkof exagère bien un peu. L'avènement même du grand Réformateur a été, je l'ai montré, le triomphe d'un parti ; ses premières tentatives révolutionnaires lui ont été également inspirées par son entourage, et, depuis, il se serait certes trouvé impuissant à accomplir en vingt ans le travail de plusieurs siècles sans une somme assez considérable d'intelligences et d'énergies lui prêtant leur concours. Le sol qu'il frappe de son pied dominateur et qu'il arrose de la sueur de son front se montre fertile, au contraire, en capacités disponibles, grossières sans doute, mais vaillantes. Après les ouvriers de la première heure, les Lefort et les Narychkine, d'autres surgissent, étrangers ou indigènes, ni grands capitaines sans doute ni politiques très profonds, mais hommes d'action comme lui ; comme lui sommairement et superficiellement instruits, mais susceptibles de développer, dans les directions les plus diverses, une force d'initiative, une abondance de ressources, une puissance d'effort remarquables. Quand il lui en manque dans le camp de la vieille aristocratie, et c'est bientôt le cas (alarmée par la hardiesse de ses mesures, suffoquée par la rudesse de ses manières, essoufflée par la rapidité vertigineuse de ses allures, la vieille aristocratie demeurant en arrière ou se dérobant), il descend plus bas, jusqu'aux plus profondes couches populaires, et, en échange d'un Matviéief ou d'un Troubetzkoï , y trouve un Démidof ou un lagoujinski. Une école se forme ainsi autour de lui d'hommes d'État portant une marque spéciale, prototypes des dtéîatiels

(faiseurs) d'une époque plus récente, tour à tour soldats, diplomates ou économistes, sans spécialité définie, un peu dilettantes, sans préjugés et sans scrupules, sans peur sinon sans reproche, marchant devant eux sans regarder en arrière, toujours prêts à tailler dans le vif^ merveilleusement propres à faire vite toutes les besognes et à endosser hardiment toutes les responsabilités. Ils sont comme Pierre les veut et comme il faut qu'ils soient pour ce qu'ils ont à faire ensemble. Il ne leur demande pas, et il a raison, d'être des parangons de vertu. En 1722, Campredon mande au cardinal Dubois : « J'ai a l'honneur de représenter à Votre Éminence que, si elle ne u joint pas à des pouvoirs les moyens de distribuer de l'argent u aux ministres russes, il ne faut pas espérer de réussir, tt quelque avantage que le Tsar puisse trouver dans une « alliance avec la France, parce que si ses ministres n'y troua vent pas le leur particulier, leurs intrigues et inimitiés u secrètes feront échouer les négociations les plus utiles et les « plus glorieuses à leur maître. Je vois tous les jours des « expériences de cette vérité (1). » Ces ministres s'appellent Bruce et Ostermann, et les expériences, peut-être très réelles, dont l'envoyé français se prévaut à leur égard, n'empêchent pas que l'année d'avant, à Nystadt, ils aient renchéri sur Pierre lui-même pour la défense de ses intérêts, et obtenu des conditions de paix qu'il n'osait se promettre.

Trois hommes dans tout ce personnel contemporain du grand règne sont à tirer hors pair : Romodanovski, Chérémétief et Menchikof. Les deux premiers ont joui seuls d'un privilège refusé à Catherine elle-même : de pénétrer à toute heure chez le Souverain sans se faire annoncer. En les congédiant, Pierre les reconduisait jusqu'à la porte de son cabinet.

De toutes les familles princières issues de Rourik, aucune, dans les premières années du dix-huitième siècle, n'égalait en influence et situation acquise celle des Romodanovski. Au siècle d'avant, elle ne comptait pourtant encore que parmi les

(1) 24 juillet 1722. Aff . étr.

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familles de second rang, venant après les Tcherkaski, Troubetzkoï, Galitsine, Repnine, Ouroussof, Chérémétief, Saltikof, et sur un pied d'égalité avec les Kourakine, Dolgorouki, Volkonski, Lobanof (I). Rameau cadet d'une des branches cadettes de la grande maison du chef normand, celle des princes de Starodoub, elle a tiré son nom, au quinzième siècle, de la terre de Romodanof, dans le gouvernement de Vladimir. Elle s'est poussée depuis au premier rang par une attribution en quelque sorte héréditaire d'emploi, qui, ailleurs, ne lui eût pas constitué un titre de gloire. Lors de la création parle tsar Alexis d'un bureau de haute police à Préobrajenskoïé, avec cachots souterrains et chambres de question, la direction en a été confiée au prince Georges (ou louri) Ivanovitch Romodanovski. Son fils, après sa mort, est devenu titulaire du poste et l'a transmis encore à son héritier.

Ce fils de Georges Ivanovitch est le Prince-César que l'on connaît déjà.

C'est en 1694, semble-t-il, et en récompense de la victoire remportée par lui sur le faux roi de Pologne figuré par Houtourline, que Pierre a eu l'idée de l'affubler de ce titre. Ce n'était qu'une plaisanterie, mais on sait comment le plaisant et le sérieux se sont mêlés dans les fantaisies du grand homme. Il est plus difficile d'imaginer comment l'homme que parait être le prince Féodor louriévitch a pu se prêter, sa vie durant, à cette comédie. Il n'a rien d'un bouffon, ni l'humeur folâtre, ni la docilité. Peut-être, avec la naïveté d'un barbare, ne s'est-il pas avisé de la réalité injurieuse et dégradante, si apparente pourtant sous la dérision de sa majesté. Aux yeux de Pierre, il a évidemment représenté une transaction suprême avec le régime condamné par lui. C'est pour cela que le Réformateur tolère ses moustaches et son costume tatare ou polonais ; mais, en même temps que Pierre élève et consacre au culte du passé cette espèce d'idole commémorative et expiatoire, il bafoue et honnit en elle et ce passé détesté et tout ce

(1) RoTOcniHiKE, Mémoires, Pétersbourg, 1884, p. 25 et »uiv.

qu'il parvient à y associer d'idées et de souvenirs offensants pour lui : le vieux Kreml de Moscou et la pompe semi-asiatique des Tsars, ex -vassaux du grand Han, dont le lourd appareil a pesé sur ses jeunes années ; la vieille Burg de Vienne et la majesté des Césars romains, dont il a aussi senti le poids à une heure, jamais oubliée, de ses débuts sur la scène du monde. C'est tout cela qu'il entend tourner en risée et précipiter dans le néant.

Le personnage choisi pour ce rôle équivoque a ses mérites. Placé, en apparence du moins, au-dessus de toute atteinte, il se met très réellement au-dessus de tout soupçon. Il est à toute épreuve : loyal, probe et implacable, cœur de roche et main de fer. Au milieu de toutes les intrigues, de toutes les bassesses, de toutes les avidités qui se donnent carrière dans l'entourage du Souverain, il reste droit, hautain, pur, et, une émeute venant à gronder à Moscou, il l'arrête net avec un expédient de sa façon : deux cents émeutiers pris dans la foule et suspendus par les côtes à des crochets de fer sur la Place Rouge, ainsi bien nommée, de l'antique capitale. Il a des cachots et des instruments de torture jusque dans sa propre maison, et Pierre, qui est alors en Hollande, venant à lui reprocher un abus de son terrible pouvoir, commis en état d'ivresse, il répond vertement : « C'est à ceux qui ont des « loisirs et vont les employer en pays étrangers de fréquenter « Ivachka; nous autres avons mieux à faire que d'ingurgiter « du vin ; nous nous lavons tous les jours dans du sang (1). »

Un certain genre de souplesse n'est pourtant pas tout à fait étranger k son caractère : il tient de trop près à l'Orient. Il lui arrive bien de contrarier le Souverain à la dérobée, parfois même de le fronder ouvertement, et, en 17 13, écrivant à Tamiral Apraxine , le volontaire despote semble ne plus savoir comment se tirer d'affaire avec « ce diable d'homme qui n'agit qu'à sa guise » . Romodanovski a l'air de prendre très au sérieux sa souveraineté et de n'entendre pas raillerie à

(1) Écrits et Correspondance de Pierre ^ t. 1, p. 226 et 671.

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ce sujet. Chérémétief, en lui annonçant le gain de la bataille de Poltava, l'appelle Sire et Votre Majesté, On ne pénètre dans la cour de son palais qu'à pied et chapeau bas; Pierre luimême laisse son cabriolet à la porte. On se prosterne jusqu'à terre en l'abordant. Il a un luxe de monarque asiatique et des fantaisies personnelles à l'avenant. Sa suite, quand il va à la chasse, se compose de cinq cents personnes, et les visiteurs de tout rang qui se présentent chez lui sont tenus de vider en entrant un énorme verre d'eau-de-vie grossière assaisonnée de poivre, qu'un ours apprivoisé leur sert en grognant. Si on fait mine de refuser, l'ours lâche le plateau et empoigne le visiteur (1). Mais le même homme n'a garde d'oublier que le parvenu Menchikof est grand amateur de poissons, et il prend soin de lui envoyer les meilleurs produits de son vivier, en même temps que des barils de vin et d'hydromel au dienchtchik Pospiélof, grand ivrogne et grand favori du Tsar (2).

Chérémétief est, lui aussi à sa manière, un représentant du passé. A Narva, il perd la tète, comme tout le monde ; à Poltava, il fait bravement son devoir, comme tout le monde ; dans son testament, rédigé en 1718, il confie son âme pécheresse au Tsar (3), et ce trait le peint tout entier. Il est simple, candide et ignorant.

— Quel grade aviez-vous avant de venir ici ? demande-t-il à un sous-officier qui arrive d'Allemagne.

— Capitaine d'armes.

— Arm, cela ne veut-il pas dire pauvre en allemand? Vous étiez dans votre pays un pauvre capitaine ; eh bien, vous serez capitaine chez nous et riche par-dessus le marché (4).

Mais c'est un superbe soldat; toujours le premier au feu, gardant sa tranquille sérénité sous les balles, adoré de ses hommes. Dans les rues de Moscou, s'il aperçoit quelque officier ayant servi sous ses ordres, il ne manque pas de descendre

(1) Hmtrof, La comtesse Golovkine et son tempsy p. 76 et suIt.

(2) DoLCOROUKOF, Mémoires y t. I, p. 55.

(3) Archive russe, 1875, t. I, p. 86.

(4) Bruce, Mémoires, Londres, 1782, p. 113.

de son carrosse, aussi doré que celui de Menchikof, pour serrer la main du vieux compagnon. Le cœur sur la main, (][énéreux et hospitalier, nourrissant une armée de mendiants et tenant table ouverte de cinquante couverts tous les jours, il offre à la Vue un des derniers spécimens de Tancien boïar moscovite, dans ce que le type a eu de sympathique.

Alexandre Danilovitch Menchikof en personnifie un autre, bien différent. Il ouvre en Russie la série des grands parvenus, créatures du caprice souverain. Une légende veut que dans sa jeunesse il ait été garçon pâtissier. Son diplôme de prince le fait descendre d'une ancienne famille lithuanienne. A la rigueur, les deux versions peuvent s'accorder. Le fils d'un petit gentillâtre des environs de Smolensk a pu vendre des gâteaux dans les rues de Moscou ; un chevalier de Saint-Louis en vendait bien à Versailles du temps de Sterne (I). Son père, en tout cas, n'a pas franchi le grade de caporal dans le régiment Préobrajenski, et il y débutait lui-même aux environs de 1698 comme sergent. Peut-être cumulait-il à ce moment cet emploi avec le colportage des pirogui. Même dans les régiments de nouvelle formation mis sur pied par Pierre, les traditions léguées par les Strehsy ont longtemps perpétué un élément d'industrialisme fort curieux. Mais à cette époque déjà le jeune homme passait pour être très avant dans les bonnes grâces du Tsar, qui se servait pour le désigner du diminutif caressant à' Alexachka et lui prodiguait en public des témoignages d'une tendresse presque passionnée (2). On se souvient du rôle que des rapports, d'ailleurs contestés, lui font jouer dans une scène de violence chez le général Gheïne, où Pierre a eu besoin d'être rappelé à la raison (3). L'origine de sa faveur est attribuée par d'autres récits à une intervention autrement salutaire et importante dans la destinée du souverain. Se rendant à dîner chez un boïar, Pierre est accosté par le pirojnik ; sa figure lui plaît, et il l'emmène, le faisant

(1; Sentimental Journey, Chapitre du pâtissier.

(2) Voy. SoLOviKF, t. XIV, p. 267.

(3) Voy. ci-dessus, p. i28.

86 tenir derrière sa chaise pendant le repas. A un moment, alors qu'il étend la main pour se servir d'un plat, un geste du pâtissier et des paroles prononcées à voix basse arrêtent le Tsar. Quelques heures auparavant, le pirojnik a pénétré dans les cuisines du boïar et a surpris les apprêts d'une tentative d'empoisonnement. Le plat servi séance tenante à un chien prouve la réalité de l'attentat, le boïar et ses complices sont arrêtés, et Alexachka a débuté dans sa carrière prestigieuse (1). Né en 1673, une année avant Pierre, grand, bien fait, avec un visage agréable, il se distingue de son maître et de la plu^ part des Russes, ses contemporains, par un grand souci de propreté et même d'élégance personnelle. Le rôle représentatif qui lui échoit plus tard tient, dans une certaine mesure, à cette particularité. Il n'a pourtant aucune éducation. Il ne saura jamais ni lire ni écrire et apprendra seulement à signer son nom (2). S'il faut en croire Catherine II, qui a eu les moyens d'être bien renseignée, il ne serait pas arrivé davantage à posséder « une idée claire sur quoi que ce soit (3) » . Mais à l'exemple de Pierre, bien que d'une manière très inférieure, il s'approprie des notions sommaires sur toutes choses, en y comprenant les façons du grand monde. Il est l'ombre du génial souverain. Il l'accompagne sous les murs d'Azof et partage sa tente ; il le suit à l'étranger et participe à ses études ; il prend part à la répression des Streltsy et se vante, dit-on, d'avoir abattu de sa main vingt têtes de rebelles ; après s'être laissé couper la barbe par Pierre lui-même, il fait office de perruquier auprès des membres de la municipalité de Moscou, et les amène ainsi accommodés devant le Tsar, symbolisant sa coopération future à l'œuvre du grand règne. Dès l'année 1700 il parait exercer dans la maison du souverain les fonctions de

(1) Bruce, Mémoires^ p. 76.

(2) Les exemples cités par OusTnuLOF, t. IV, p. 210, à l'appui d'une assertion contraire, de signatures auxquelles le favori aurait ajouté des apostilles comme vzial (a reçu}, ou prinial i spisalsia (a reçu et fait réponse), ne sont pas concluants. Le témoi{Tnage de Catherine l'est bien davantage. Voy. aussi ëssipcf. Biographie, Archive russe, 1875, t. II, p. 569; Kouraki:ïE, Archives, 1. 1, p. 76.

(3) Lettre à Griinm du 20 janvier 1776 (Shornik).

majordome, et avoir pris dans son cœur une place tout à fait à part. En lui écrivant, Pierre l'appelle : nun Herzenskind (enfant de mon cœur), min bester frint (mon meilleur ami), ou même min Brader, qualificatifs dont il ne s'est jamais servi pour personne d'autre. Les réponses du favori sont d'un ton également familier, et, détail significatif, il n'ajoute aucune formule de respect à sa signature, alors que Chérémétief luimême signe : Naîposliédnieichyl rab tvoï (le dernier de vos esclaves) (1).

L'opinion générale des contemporains veut que cette liaison ne soit pas de simple amitié, Pierre montrant d'ailleurs une indifférence singulière pour ce genre d'imputations. En 1702, un capitaine d'armes du régiment Préobrajenski, convaincu de s'être laissé aller à des propos très libres sur ce thème scabreux, est simplement renvoyé dans une garnison éloignée, et le fait se reproduit à plusieurs reprises (2).

Le favori a pourtant pour maîtresses les deux sœurs Arsénief, Daria et Barbe, demoiselles de cour de la tsarevna Nathalie, sœur préférée du souverain, auxquelles il écrit en commun : elles jugent à propos de faire épargne de sentiments jaloux. Il finira par épouser l'aînée, vis-à*vis de laquelle Pierre semble avoir eu des obligations personnelles d'un caractère énigmatique. En conduisant Daria à l'autel, Menchikof obéira à une sorte de mise en demeure de la part de son auguste ami, inspirée, celle-ci, par des scrupules mystérieux, un cas de conscience inexpliqué. Confus et noyé d'ombre, un coin de la vie intime du héros transparaît là, avec des dessous louches et des promiscuités étranges, qui sollicitent et découragent les investigations.

En 1703, les deux amis sont nommés le même jour chevaliers de Saint-André, « quoique indignes » , affirme Pierre dans une lettre à Apraxine (3) . Puis la grande féerie du favoritisme commence pour Alexachka, En 1706, il devient prince

(1) Ecrits et Correspondance de Pierre, t. III, p. 780-782.

(2) Archive russe, 1875, t. II, p. 236.

(3) Jbid.

du Saint-Empire ; l'année suivante, après sa victoire sur le général suédois Mardefeldt (à Kalisz, 1 8 octobre 1 706), il prend le rang de prince russe souverain {yladiétielnyî rousskiï Kniaz)^ au titre de duc d'Ijora^ avec toute Tlngrie comme apanage liéréditaire ; il est aussi comte de Doubrovna, de Gorki et de Potchep, souverain héréditaire d'Oranienbaum et de Batourine, généralissime, membre du conseil supérieur, maréchal de TEmpire, président du collège de la guerre, amiral du pavillon rouge^ gouverneur général de Saint-Pétersbourg, lieutenantcolonel du régiment Préobrajenski , lieutenant -colonel des trois régiments des gardes du corps, capitaine de la compagnie des bombardiers, chevalier des ordres de Saint-André, de Saint-Âlexandre, de TÉléphant, de TAigle blanc, de TAigle noir...

Il n'est pas satisfait. En 1711, il négocie avec la duchesse douairière de Courlande le rachat de son titre et de son duché, se croit près de réussir Tannée suivante et se fait déjà prêter serment par les fonctionnaires du pays (1). Forcé de remettre à un autre temps une prise de possession définitive qui offusque la Pologne, il n'y renonce pas, et se venge sur les seigneurs polonais en les forçant à lui céder à vil prix des domaines immenses. II ajoute ainsi à ses splendeurs une richesse énorme. En Ukraine il fait marché avec Mazeppa pour le district entier de Potchep, et s'empare des biens qui y appartiennent aux officiers cosaques. Un poteau à ses armes dressé dans un village équivaut à un titre de propriété ; au besoin il y ajoute une potence. Il a recours aussi à des spéculations, qui, fondées sur la mise en valeur de son pouvoir presque absolu, ne peuvent être que lucratives. Avec Tolstoï, avec le Juif Chafirof, il crée des fabriques qu'il dote de privilèges arbitraires (2) .

Son pouvoir n'est limité que par les repentirs périodiques du souverain, suivis de mesures de répression contre les abus

(1) Dépêche de de Bie aux États généraux, 26 avril 1712. Archives de la Haye.

(2) RàRNOViTCR, Les grandes fortunes ^ p. 120 et suiv.

2â8 L*HOMME.

commis ; à part cela, la dictature qu'il exerce est, dans un sens, plus entière que celle de Pierre, car le fevori ne la limite luimême par aucune considération d'ordre supérieur. A en croire, d'ailleurs, le résident impérial Pleyer, il en arrivait à contremander les ordres du Tsar ; en sa présence il maltraitait le tsarévitch, le prenait par les cheveux et le jetait à terre ; les tsarévny se prosternaient devant lui (1).

Que vaut l'homme et que fait-il pour être et avoir tout cela?

Au point de vue militaire, il ne faut lui demander ni science ni même bravoure. « Sans expérience, savoir, ni courage ri , dit Whitworth (2). Mais il montre de l'endurance dans la mauvaise fortune, de l'élan dans le succès, de l'énergie toujours. « Actif, entreprenant » , dit Campredon, en ajoutant : a Peu discret, enclin au mensonge, fera pour de l'argent tout ce qu'on voudra (3). » Le bizarre mélange d'esprit sérieux et de puérilité, qui paraît dans la manière d'être et de faire de Pierre, s'accuse également chez son aher ego en traits presque aussi saillants. En août 1708, au passage de la Bérézina et à la veille d'une rencontre que cherchent les Suédois et qu'il essaye d'éviter, je le trouve occupé d'une livrée nouvelle pour des domestiques allemands qu'il envoie à sa femme. Il semble attacher à ce détail une importance énorme. Pendant qu'il mesure les galons et dessine les basques, Charles XII manœuvre de façon à rendre la bataille inévitable. L'issue n'en est pourtant pas aussi désastreuse pour les troupes russes que l'on aurait pu s'y attendre. Elles soutiennent le choc avec ime fermeté qui déjà présage les victoires futures. Le favori s'est ressaisi.

Patiomkine sera plus tard de cette école.

A Poltava, vingt-quatre heures sont perdues par lui avant la poursuite, qui, succédant de plus près à la déroute des Suédois, aurait infailliblement mis Charles entre ses mains avec les débris de l'armée vaincue. Quand il arrive à rejoindre Loewenhaupt sur les bords du Dnieper, le Roi a eu le temps

(1) OusTRiALOF, t. IV, 2" p., p. 613, 623, 656.

(2) Dépêche du 17 sept. 1708. Sbor:cik, t. L, p. 64.

(3) 3 mai 1725. Aff. étr. de France.

COLLABORATEURS, AMIS ET FAVORIS. 2î9

de gagner Tautre rive, et le favori, n'ayant avec lui qu'un gros détachement de cavalerie, se trouve en assez mauvaise posture. Son heureuse étoile et son audace Taident à se tirer de ce mauvais pas : il fait comme si toute Farmée victorieuse marchait sur ses talons ; les vaincus, démoralisés, s'en laissent imposer, et Loewenhaupt capitule.

Gomme administrateur, ses talents servent surtout à Tenrichir. Il vole effrontément, et impunément la plupart du temps. En 1714, il est vrai, l'excès de ses déprédations amène une enquête qui se prolonge indéfiniment. Mais il est retors ; il exhibe de vieux comptes qui le rendent de son côté créancier du Trésor pour des sommes plus fortes que celles qu'on lui réclame, et quand, au bout de quatre années, une dénonciation nouvelle le trouve à court d'arguments, il se rend auprès de Pierre et lui tient à peu près ce langage :

« Enquêteurs et dénonciateurs ne savent ni ce qu'ils disent, « ni ce qu'ils font. Ils s'embarrassent de vétilles. S'ils prétt tendent qualifier de vôl l'attribution que j'ai pu faire à mon u usage personnel de sommes dont j'ai eu la disposition, ils tf sont loin de compte. Oui, j'ai volé les cent mille roubles dont K parle Nieganovski ; j'ai volé bien autre chose ! Je ne saurais « moi-même dire combien. Après Poitava j'ai trouvé dans le « camp suédois des sommes considérables, j'en ai distrait pour u moi vingt mille et quelques écus ; votre intendant Kouru batof, homme probe, m'a remis à diverses reprises d'autres u sommes puisées dans votre caisse, argent monnayé et u lingots ; à Lubeck, je me suis fait donner cinq mille ducats ; u à Hambourg, le double ; dans le Mecklembourg et les pos- « sessions suédoises d'Allemagne, douze mille thalers; à K Dantzig, vingt mille. J'en oublie. J'ai usé à ma façon de a l'autorité que vous m'avez donnée. J'ai fait en grand ce que u d'autres autour de vous font en petit. Si j'ai eu tort, j'au- « rais dû être averti plus tôt... »

Pierre fut désarmé. Il se sentait complice. Une fois de plus il passa l'éponge. Mais les dénonciations se multipliaient. Un crédit de 21,000 roubles avait été assigné en 1706 pour une

remonte de chevaux de guerre; il avait disparu; le voleur était toujours le même. Le cas relevait cette fois de la justice militaire; elle condamnait le favori à la privation de ses fonctions et grades. Pierre faisait grâce. L'enquête continuait; d'autres enquêtes se greffaient sur elle, provoquées par les prévarications du menin impérial en Pologne, en Poméranie, dans le gouvernement de Saint-Pétersbourg, partout où il avait la main, et il n'était guère de province ni de département administratif qui lui échappât. Le Tsar finissait par s'en lasser. L'avidité insatiable de son ami menaçait de créer au souverain des difficultés diplomatiques. Le gouverneur de Revel, Zotof, était accusé par le résident hollandais de pressurer les marchands de son pays, en partageant avec Menchikof le produit de ses exactions. Les sentiments du maître pour le favori se refroidissaient d'année en année ; l'ancienne familiarité disparaissait peu à peu de leurs relations. Pierre en venait un jour, dans un mouvement de colère, à menacer l'incorrigible voleur de lui faire reprendre son ancien état. Le soir, il le voyait entrer en costume de pâtissier portant une manne sur la tête et criant : « Je vends des piroguis cuits au four. » Il riait. Le traître avait plus d'une corde à son arc. Il avait l'appui constant, invariablement fidèle, de Catherine. Elle avait été sa maîtresse, et s'en souvenait. Il exploitait aussi l'affection passionnée du Tsar pour le fils de sa seconde femme, le petit Pierre Pétrovitch; il avait soin, pendant les absences du souverain, de lui envoyer fréquemment des nouvelles du « trésor sans prix » , racontant comment il jouait au soldat, répétant ses mots, s'extasiant sur ses gentillesses. Mais surtout il restait l'homme de la situation, celui sur lequel, en mettant l'honnêteté hors de cause, Pierre pouvait le plus sûrement compter pour le seconder ou le suppléer par une vigueur, un esprit de résolution et d'initiative, une abondance de ressources qui ne se démentaient jamais. Envoyé en Finlande avec un corps d'armée, Apraxine risque d'y mourir de faim. Pierre est absent. Le Sénat appelé à intervenir ne décide rien. Les marchands refusent de rien livrer sans argent, et le trésor est vide. Men-

COLLABORATEUBS, AMIS ET FAVORIS. t31

chikof donne Tordre d'enfoncer les portes des magasins, fait main basse sur les provisions qu'il y trouve et les envoie à Abo. On crie à l'accaparement; les sénateurs, intéressés dans le commerce du blé, font mine de vouloir arrêter le favori. Il tient tête à Torage, et, au retour du Tsar, n'a pas de peine, cette fois, à se justifier. Son coup d'État a sauvé les troupes de Finlande.

Il avait enfin pour lui l'indignité de ses accusateurs. L'un d'eux, Kourbatof, était convaincu de fraude lui-même, en 1 72 1 , et condamné au payement d'une amende.

Il se soutient ainsi jusqu'à la fin, de plus en plus menacé, mais surnageant toujours. En 1723, Catherine prenant pour la vingtième fois la défense de son protégé, Pierre l'interrompt brusquement : « Menchikof est venu au monde comme il vit; a sa mère lui a donné le jour dans le péché, et il mourra dans u la friponnerie ; s'il ne s'amende, il aura la tête coupée. » L'ancienne tendresse a vécu. Son esprit même, qui tant de fois a forcé l'indulgence du Tsar en l'égayant, ne sert plus le favori comme par le passé. Entrant dans le palais du fastueux parvenu, Pierre en voit les murs nus, les salons démeublés. Que veut dire cette désolation ?

— J'ai dû vendre tentures et meubles pour payer les amendes qui m'ont été imposées.

— Eh bien, rachetez ce que vous avez vendu; sinon, je doublerai les amendes.

Le charme est rompu. On enlève à Menchikof la présidence du collège de la guerre; on lui reprend 15,000 âmes volées dans les anciens domaines de Mazeppa (1). La mort de Pierre le trouve dans une demi- disgrâce. Il en sort à l'avènement de Catherine pour retrouver une situation et un pouvoir encore agrandis, faire monter à sa fille les marches du trône, puis, à la veille de ce triomphe suprême, voir crouler sa fortune et finir ses jours en exil avec quelques copecks par jour pour

(1) Voy. pour sa biographie Essipof, ioc, cit.; Solovief, t. XVI, p. 231 et 8uiv.; GouKOF, t. VI, p. 407 et siiiv. ; Kartof, p. 47 et »uiv ; Posselt, t. I, p. 545 et suiv.

vivre. Cette seconde moitié de sa carrière sort de mon cadre actuel; j'aurai peut-être l'occasion d'y revenir.

Quoi qu'on ait pu imaginer et avancer à ce sujet, ce collaborateur n'est pas une grande intelligence; c'est une force, qu'il serait malséant de méconnaître ou de déprécier. Mise entre les mains de Pierre au service de la plus puissante volonté que l'histoire moderne ait connue avant Napoléon, précipitée dans une poussée formidable à travers l'immense steppe inculte qu'est alors la Russie et employée à son défrichement, elle a sa valeur; elle renverse les obstacles, brise les résistances ; c'est un fleuve impétueux aux eaux troubles, charriant des germes féconds dans de la fange.

Hautain, brutal, cupide et féroce, l'homme n'était pas aimable ni aimé. Quand, en 1706, sa maison de Moscou brûlait, toute la ville était en allégresse (1). Pierre ne s'en émut pas. Il a eu toujours des préférences secrètes pour ceux de ses serviteurs qui, en dehors de lui, ne pouvaient compter sur rien ni sur personne.

J'arrive aux collaborateurs de second plan. Quelques-uns appartiennent à la vieille noblesse ; ce ne sont pas les plus intéressants. Appelé, après la mort de Lefort, à la direction de l'Amirauté et à celle du Bureau des envoyés étrangers {PosolskoîPrikaze)y\e ministère des affaires étrangères de l'époque, Féodor Aléxiéiévitch Golovine n'est ni marin ni diplomate. Il marie son frère, Alexis, à une sœur de Menchikof ; il a pour mignon lagoujinski, dont Pierre à son tour appréciera les qualités; il porte majestueusement le compas ^ signe distinctif de sa charge : c'est tout son mérite. Apraxine, qui lui succède en 1706 comme grand amiral, est plus sérieux déjà, mais doit

(1) Archive russe, 1875, 2* p., p. 49 (Essipof).

encore une bonne part de sa supériorité et de ses succès à la présence, dans les bureaux de la marine, du Norvégien Cruys. Aussi jalouse-t-il ce rival subalterne et saisit avec un honteux empressement, en 1713, Toccasion de s'en débarrasser. Â la suite de la perte d'un navire causée par un signal mal interprété, un conseil de guerre, présidé par le grand amiral, condamne à mort rétranger. Pas chevaleresque non plus ce chef d'une famille dont certains généalogistes contestent, à vrai dire, les prétentions aristocratiques ! Ayant eu sa peine commuée par Pierre en exil perpétuel, Cruys en revient avant peu : depuis son départ tout est allé de travers à l'Amirauté.

La direction du Posolskoî Prikaze^ avec le titre de chancelier, échoit après Golovine à Gabriel Ivanovitch Golovkine ; encore une nullité décorative. Inaugurant un système auquel Catherine II donnera un plus grand développement, Pierre séparait volontiers le titre de la fonction, ce qui lui permettait de satisfaire plus facilement son goût pour les favoris de basse extraction. Réduisant le ministre titulaire à un rôle de figuration, il se trouvait pour le service effectif de sa politique extérieure, des Ostermann et des lagoujinski. Compagnon d'enfance du souverain, plus tard un de ses compagnons de plaisir et de débauche les plus habituels, son parent aussi par les Narychkine, Gabriel Ivanovitch avait encore à son actif une grande aptitude à prendre le ton du maître, auquel il écrivait dans une lettre officielle : « Votre Majesté a daigné faire mention de ma goutte u comme venant de l'abus des plaisirs de Vénus ; je dois à Votre a Majesté de lui faire connaître la vérité à cet égard, qui est que a le mal provient plutôt chez moi d'un excès de boisson. » Comme probité, il était au niveau commun : il passait pour recevoir une pension de Mazeppa, et, en décembre 1714, Pierre lui faisait reproche, en plein Sénat, des fraudes qu'il était convaincu d'avoir commises dans les fournitures de l'armée, en concurrence avec Menchikof (1).

La vieille aristocratie avait mieux que cela à offrir à Pierre,

(1) De Bie aux EtaU généraux, 21 décembre 1714. Archives de la Haye.

au point de vue de rintellîgence tout au moins. Tolstoï, qui en est, justifie ce propos du Tsar : u Quand on a affaire à lui, il a faut mettre une pierre dans sa poche pour lui casser les « dents avant qu'il soit trop tard. » Et cet autre, avec une caresse sur le front du redoutable politicien : « O tête, tête, si tt je ne te savais si habile, il y a longtemps que je t'aurais fait ff couper. » Diplomate à Vienne et à Constantinople, argousin aux trousses du malheureux Alexis, Tolstoï gagne par des services, honteux quelquefois, mais toujours mettant en lumière des ressources remarquables, le cordon bleu, un siège au Sénat et de vastes domaines. On ne lui cassera les dents qu'après la mort de Pierre : à quatre-vingt-deux ans, entraîné dans un conflit avec Menchikof, il fera connaissance, lui aussi, avec les amertumes de Texil et avec les rivages inhospitaliers de la mer Blanche (1).

Dans les rangs de l'aristocratie, Boris Ivanovitch Kourakine est, au seuil du dix-huitième siècle, la première et déjà très séduisante incarnation du diplomate russe grand seigneur, que TEurope a connu depuis ; rusé comme un Oriental, souple comme un Slave, épris de littérature comme un intime de rhôtel de Rambouillet et passionné pour toutes les élégances comme un habitué de Versailles. Entré dans la famille du Tsar par son mariage avec Xénia Lapouhine, sœur de la première femme de Pierre, il sait, pendant qu'il en est temps, tirer paiti de cette parenté et la faire oublier après. Représentant la Russie à Londres d'abord, auprès de la reine Anne, puis au Hanovre, auprès du futur roi d'Angleterre, à Paris enfin sous la Régence et pendant les premières années du règne de Louis XV, très jeune d'âge et d'expérience à ses débuts, — il n'a pas cinquante ans à sa mort en 1727, — on le voit très embarrassé parfois de sa personne comme diplomate, mais gardant son rang comme grand seigneur, soutenant celui de son pays et couvrant ses maladresses par un mélange de fierté et de grâce qui ne se dément jamais.

(1) î^il PoPOF, Étude sur Tolstoï, Ancienne et nouvelle Bussie, 1875.

Je dois me borner dans mon énumération. La personnalité la plus intéressante du groupe apparaît en ce Basile Nikititch Tatichtchef, qui a fait souche d'hommes remuants comme lui et dont la famille remonte à Rourik par les princes de Smolensk. Celui-ci est le diéiatiel par excellence, le meilleur élève aussi de Pierre — et d'une école dirigée à Moscou par un Français. En en sortant, il fît partie avec Niéplouief d'une troupe de jeunes gens envoyés par Pierre à l'étranger pour y achever leur éducation. Quelques-uns, et de ce nombre Niéplouief luimême, étaient déjà mariés. Par Revel, Copenhague, Hambourg, ils gagnèrent Amsterdam et y trouvèrent toute une colonie d'étudiants russes. Vingt-sept d'entre eux furent alors expédiés à Venise, où ils devaient prendre service sur les flottes de la République. Niéplouief participa ainsi à une expédition dans l'Ile de Corfou. Sur tout le littoral de la Méditerranée et même de l'Atlantique, de Cadix à Gènes, on trouvait alors de ces étudiants apprentis d'origine moscovite. Des agents spéciaux, Békiémichef pour le sud de l'Europe, le prince Ivan Lvof pour )a Hollande et un des Zotof pour la France, étaient chargés de surveiller et de diriger leurs travaux et leurs pérégrinations. Au retour, Pierre les attendait dans son cabinet, et à six heures du matin, une chandelle à la main, car on était en plein hiver et le soleil n'avait pas paru, il vérifiait sur une carte leurs connaissances en matière de géographie, les secouant rudement si l'épreuve ne tournait pas à leur avantage et leur montrant ses mains calleuses, « qu'il a voulues ainsi pour donner l'exemple à tous (1) » .

Niéplouief se prépara de la sorte à servir son pays tour à tour comme diplomate en Turquie, chef d'administration en Petite-Russie, directeur des mines dans l'Oural. Tatichtchef l'emporte sur lui en variété d'aptitudes, appropriation facile de ses facultés à tous les emplois, activité infatigable. Élève modèle, il passe sa vie à réciter une leçon bien apprise : toujours en mouvement à l'exemple du maître et touchant à tout,

(1) NiÉPLOi'iEF, Mémoires^ p. 103; PiÉkarski, La science et la littérature en Russie, p. 141-142.

guerre, diplomatie, finances, administration, science, industrie; comme lui ardent au travail et pénétre du sentiment de sa responsabilité ; comme lui sans cesse agissant et poussant les autres à Faction, faisant table rase du passé et créant Tavenir ; comme lui imiversel, superficiel et minutieux; comme lui tenant à TOrient par des liens encore intimes, mais tournant délibérément son visage et son esprit du côté opposé. Il assiste en 1704 à la prise de Narva, et en 1711, accompagnant Pierre sur la route fatale qui doit les conduire au bord du Pruth, il se livre à des recherches et des fouilles archéologiques pour découvrir la tombe d'Igor, ce fils légendaire de Rourik. Reprenant ensuite le chemin de l'étranger, il fait un séjour de plusieurs années à Berlin, Breslau et Dresde, appliqué à de nouvelles études, occupé de se composer une bibliothèque. Un peu plus tard je le retrouve faisant office de diplomate au congrès des îles d*Aland. Puis le voici cartographe, engagé dans une vaste entreprise, dont la composition d'un atlas général de la Russie est l'objet. Mais à quelque temps de là, partant pour sa campagne de Perse, Pierre reçoit comme lecture de voyage une a Chronique de Mourom » , qui porte la signature du diéiatiel : Tatichtchef se révèle historien. Ce n'est pas assez. On a besoin de lui dans l'Oural, où la recherche des mines de cuivre se poursuit sans un succès décisif. Il part, signale des vices choquants dans l'administration locale, dénonce l'oppression dont les peuplades indigènes ont à souffrir du fait des agents du pouvoir central, fonde la ville d'Ekatierinebourg, destinée à un avenir si important dans le développement de l'industrie minière, inaugure des écoles populaires et trouve du temps pour apprendre le français avec le secours d'une grammaire, qu'il s'est procurée pendant son séjour à Aland !

Jeune encore à la mort de Pierre, il continuera à payer de sa personne sur les champs d'action les plus divers, et, à sa mort, il laissera une œuvre littéraire considérable, dont Muller s'est fait l'éditeur : trois volumes à* Histoire de Russie, complétés plus tard par deux autres, grâce à une découverte de

Pogodine; un dictionnaire encyclopédique conduit jusqu'à la lettre L. Œuvre vivement attaquée par les historiens du dixhuitième siècle, Scbl5zer en tête, fort réhabilitée depuis.

Il n'échappe d'ailleurs pas à la loi commune, bâtonné en 1 7 22 par son maître à la suite d'une plainte portée contre ses concussions par Nikita Demidof, mourant en exil comme les autres, plus stoïquement toutefois. Â soixante-dix ans, sentant sa fin approcher, il monte à cheval, se rend à l'église paroissiale, entend la messe, va au cimetière, y marque sa place et commande le pope pour le lendemain. Il rend le dernier soupir à l'heure prévue, pendant qu'on l'administre (1).

C'est la gloire et le bonheur singulier de Pierre d'avoir eu un homme de cette valeur et de cette trempe morale dans son entourage, en même temps qu'un Zotof ou un Nadajinski, ce confesseur auquel il baisait la main en sortant de la messe et donnait des nasardes l'instant d'après (2), et qu'il s'occupait à Paris de matcher avec un secrétaire en soutane de Dubois, buveur renommé. Au bout d'une heure, l'abbé roulait sous la table, et Pierre se jetait au cou du vainqueur, le félicitant d'avoir a sauvé l'honneur de la Russie » . Ce Nadajinski laisse une fortune énorme ; d'autres que lui ont heureusement aidé Pierre à faire celle de la Russie.

Par son caractère autant que par son origine, Tatichtchcf occupe une place à part dans la catégorie des a faiseurs » contemporains du grand règne. Fils d'un maître d'école organiste au service de la communauté luthérienne de Moscou, lagoujinski débute par l'emploi de cireur de bottes, cumulé avec

(1) Nil PoPOF, Tatichtchef et son temps; Bestoujef-Rioumixe, Étude dan» V Ancienne et nouveUe Hussie, 1875.

(2) PoLLNiTZ, Mémoires, 1791, t. U, p. 66.

d'autres fonctions, au sujet desquelles la décence, dit Weber, lui interdit de s'expliquer (1). C'est ainsi qu'il donne au comte Golovine, l'un de ses maîtres, l'idée de le placer auprès de Pierre pour balancer la faveur de Menchikof. Le nouveau venu a une supériorité sur le favori : voleur comme lui, il ne fait pas mystère de ses rapines et y met aussi plus de mesure. Le souverain parlant devant lui de faire pendre tous les concussionnaires, il a la réplique célèbre :

— Votre Majesté veut donc rester sans sujets !

Fidèle aussi à sa manière, il ne trahit pas la cause dont son protecteur l'a fait champion ; il combat résolument Menchikof et ne craint pas d'entrer en lutte ouverte avec Catherine elle-même, comme protectrice, du favori. Son courage est au-dessus de ses talents, qui paraissent médiocres, et lui vaut seul la place de procureur {général, où il fait preuve, en effet, de beaucoup d'énergie et d'une sévérité pour les faiblesses d'autrui égale à l'indulgence qu'il réclame pour les siennes. Mais, entamé par lui dans son omnipotence, le favori aura sa revanche, et, Pierre disparu, lagoujinski sera vu en état d'ivresse — car il pratique toutes les débauches — se couchant sur un cercueil fermé de la veille, lacérant avec ses ongles le drap funéraire et évoquant l'ombre vengeresse du grand mort.

Comme lui, Chafirof (Pierre Pavlovitch) est d'origine polonolithuanienne, mais avec des antécédences plus lointaines et plus compliquées. Établi à Orcha, dans la province de Smolensk, son grand-père s'appelait Chafir^ portait le surnom de Chaîa ou Chaïouchka, très commun aujourd'hui encore parmi ses <:ongénères, et tenait cet emploi defaktor (courtier) qui, pour la plupart des gentilshommes ruraux du pays, reste un complément indispensable de leur entourage familier. Il portait .aussi la longue houppelande crasseuse, uniforme révélateur de ses attributions et de sa race. Pierre Pavlovitch n'a plus la houppelande, mais garde tous les autres traits distinctifs du lype. Le Tsar l'a pris dans la boutique d'un marchand de

(1) H. Herhmamm, Peter d. Grosse und der Tsarévitch Alexei, 1880, p. 178.

Moscou, et Ta donne comme adjointe Golovkine, qui en avait besoin pour le service de sa correspondance. Le Juif de Pologne ou d'ailleurs est aisément polyglotte. Après Poltava, Golovkine devenant chancelier, son second monte en grade avec lui, vicechancelier maintenant, de commis drapier qu'il était naguère. En réalité, il a la direction des relations extérieures. Et il y brille ! Dans l'affaire périlleuse du Pruth, ses talents de courtier vont jusqu'au miracle et sauvent, ou peu s'en faut, le Tsar et son empire. Le voici au pinacle. Il s'est enrichi, cela va sans dire; il est devenu baron, comme de raison; et il a marié cinq de ses filles aux premiers seigneurs du pays : à un Dolgorouki, à un Golovine, à un Gagarine, à un Hovanski, à un Soltykof ! Soudain, un coup de vent, et tout s'effondre. Menchikof, auquel il a coupé l'herbe sous le pied avec ses rapines ; le chancelier Golovkine, dont il a trop ouvertement convoité la succession; Ostermann, un autre parvenu qui a convoité la sienne, ont profité d'une absence prolongée de Pierre pour conspirer sa perte. Le 15 février 1723, je le retrouve sur l'échafaud, la tète déjà posée sur le billot et « les valets du bourreau lui tirant les pieds pour qu'il touche la terre avec son gros ventre (1) ». Il en échappe. Un secrétaire de Pierre arrive à temps avec une lettre de grâce commuant sa peine en un exil perpétuel. Il va au Sénat pour l'entérinement de la lettre et, a tremblant encore, la mort dans les yeux » , reçoit, raconte un témoin, les félicitations et les serrements de main des membres de l'Assemblée, ses collègues, qui l'ont condamné à Tunanimité! Il s'arrange, bien entendu, pour ne pas aller en Sibérie, se fait emprisonner à Novgorod, et y attend patiemment la mort de Pierre, pour retrouver aussitôt après sa liberté, rentrer aux affaires comme président du Collège de commerce et refaire sa fortune confisquée, au moyen de nouveaux trafics.

Une sœur de son père a épousé un autre Israélite baptisé, qui, sous un nom d'emprunt, fait souche à son tour d'une

(1) BUschin^s M., t. XXI, p. 195; Solovief, t. XVIII, p, 141.

famille de faiseurs très en vue dans Thistoire diplomatique du règne : les Viesselovski.

Une catégorie particulière de rfiVïa/ic& est évoquée autour du Réformateur par Finstitution desprybylchtchîksy agents spéciaux du fisc, inventeurs de ressources nouvelles à son profit {prybylé: bénéfice). Kourbatof en est le représentant le plus éminent. Nouvelle en Russie et même en Europe, sa figure est déjà tout à fait celle du financier moderne, âpre au gain, mais préoccupé pourtant d'une juste pondération des exigences -fiscales. Pierre lui-même ne sait pas toujours se mettre au niveau de cet avocat de formules économiques savantes, et le sacrifie un jour à la rancune de Romodanovski, le farouche inquisiteur, dont Kourbatof réprouve les excès sanguinaires. L*homme n'est pas sans reproche assurément, et, relégué à Arhangel dans le poste effacé de vice-gouverneur, il arrive parfois à justifier sa disgrâce; il n'en apparaît pas moins comme une victime de ce combat entre deux mondes, deux conceptions de l'État et deux consciences de la vie sociale, où le grand souverain luimême n'a pas toujours su garder le bon côté.

D'une manière plus saillante encore et plus dramatique, elle s'accuse, cette lutte, dans l'histoire du malheureux Joseph Aléxiéiévitch Solovief, fils d'un marchand arhangelois, dont Pierre fait d'abord un directeur de douanes, puis son agent commercial et son banquier en Hollande. Enveloppé, en 1717, dans la disgrâce d'un frère qui occupe un modeste emploi dans la maison de Menchikof, Solovief, dont les opérations ont pris un développement considérable, est poursuivi, extradé, livré à la chancellerie secrète, puis reconnu innocent. Mais il a eu les bras et les jambes brisés dans les chambres de question, et ses capitaux, un million de roubles environ, ont disparu.

Solovief n'est qu'un manant; Possochkof, qui en est un autre, met plaisamment et tristement en lumière la condition commune des gens de sa classe, dans leurs rapports avec les puissants du jour. Voici comment il conte ses démêlés avec le prince Dimitri Mihaïlovitch Galitsine, dont il a sollicité,

eu 1719, rautorisation pour rétablissement d'une brandevinerie. A ce moment, possesseur de quelque bien et de relations influentes, associé de Kourbatof pour diverses entreprises industrielles, le Montesquieu russe est devenu déjà une manière de personnage. Il n'y parait pas à la réponse que lui vaut son placet. Sans autre explication, on lui met la main au collet et on le jette en prison. Il s'étonne, se lamente, finit, au bout de huit jours, par se rappeler au souvenir distrait du boïar : a Pourquoi suis-je en prison? » — « Pourquoi diable cet homme est-il en prison? » demande Galitsine. Et, comme on ne sait que lui répondre , il signe un ordre d'élargissement.

Dans l'emploi de ces procédés sommaires, dans le mépris hautain des droits individuels, l'esprit de la vieille Russie s'accorde, je l'ai montré déjà, avec les tendances révolutionnaires de l'esprit nouveau. Et Possochkof lui-même en est solidaire. Grand partisan des réformes inaugurées par Pierre, il l'est aussi des moyens violents mis en œuvre par le Réformateur pour en assurer le succès. Volontiers, il renchérirait encore sur leur âpre implacabilité. Théoricien de l'école économique, dont les prybylchtchiks ^ Kourbatof en tète, sont les applicateurs pratiques, il inclinerait à mettre au service des idées communes l'intransigeance, la précipitation, l'outrance chères à tous les sectaires. Sa destinée est aussi celle dont ses pareils font habituellement l'expérience. Le sol natal en jachère, couvert de ronces, réclame, croit-il, l'emploi du fer et du feu, et la terrible défricheuse, qu'il contribue à mettre en mouvement, le broie en passant. Mais comment n'arrive-t-il pas, même temporairement, à se rapprocher de Pierre, alors qu'il le côtoie en quelque sorte, d'un bout à l'autre de sa carrière, par le solitaire effort d'une pensée si évidemment puisée aux mêmes sources d'inspiration? A cet égard, son cas est spécial : il tient boutique d'idées, et Pierre a le parti pris de faire ailleurs que parmi les siens provision de cette denrée. Car, d'autre part, la tendance générale du règne est égalitaire, on le sait, et le grand homme n'eût pas répugné à faire d'un

moujik son collaborateur, voire son compagnon. La fortune contemporame des UetoàdoS en fournit la preuve.

On en comiatt les dëbuts légeiidaires, Tanecdote, suspecte, du pistolet avec la marque célèbre alors de Rucbenreiter, confié aux BMÎns de l'ouvrier de Toula, qui se charge d y faire une réparation, et le colloque du Tsar avec le jeune armurier :

Le TsiR. — Âb ! si nous étions capables de fabriquer de pareilles armes!

L'ARifCTRiia. — La belle afiBoire !

Le Tsar {avec un juron et un soufflet). — Fais Touvràge d'abord, brigand, et vante-toi après!

L'armurier. — Regarde bien d'abord, batiouchka^ ce que tu as à voir. Ge pist(4et que tu admires est de ma façon. Voici l'autre .

L'armurier s'appelak alors Antoufief. Son père, Demid Grigoriévitcb, paysan de la couronne et maréchal ferrant au village de Parchdmo, dans le district d'Âlexine, province de Toula, est vena vers 1650 s'établir au chef-lieu. Le fils, Nikita, approchait de la quarantaine en 1694, daAe attribuée à cette première rencontre avec le souverain, dont la richesse proverbiale des Demidof et le développement actuel de l'industrie minéralurgique en Russie passent pour être sortis (1). Il était marié, et, après lui avoir fait ses excuses, Pierre, dit-on encore, s'est invité à diner chez sa femme. Le repas fut gai, et une concession de terrains dans le voisinage de Toula pour Texploitation du minerai de fer en paya l'écot. Ge n'était qu'un commencement. Avec le temps, les mines de l'Oural seroivt ouvertes à l'activité et à T^aprit d'entreprise de Nildta et de son fils Âkinfy (Hyacinthe). En 1707, Nikita recevait le droit de noblesse personnelle sous le nom de Demidof, puis en 1720, la noblesse héréditaire ; mais il gardait ses vêtements de paysan, et, tout en le traitant avec les plus grands égards, Pierre continuait à l'appeler du sobriquet familier et rustique de Démidytch. L'homme ne se faisait pas

(1) Archive russe, 1878, t. Il, p. IJO; Karwovitch, Let grandes fortunes^ p. 1G3 et suiv.

COLLABORATEtTHft, AMÎS ET FAVORIS. î*3

seulement apprécier comme industriel et brasseur d'affeires hors pair, comme fondateur de vingt usines : à Cbouralinsk, Yierchniétagilsk, Nijniétagilsk ; un naturel gai et jovial, un tour d'esprit satirique et mordant en faisaient un émule de Lefbrt. Il mourut à Toula» en 1725, à Tàge de soixante*-huit ans, laissant une fortune immense et, chose prodigieuse pour le lieu et Tépoque, unique presque, une réputation de probité intacte. L'industrie russe a plus lieu de se glorifier de cet ancêtre que la marine russe de celui qu'il a plu à Pierre de lui attribuer en la personne de Golovine.

Un autre nom de paysan se présente ici sous ma plume, un des plus grands noms de Thisloire moderne en Russie, disputé à la littérature par la science, mais rappelant aussi des poursuites et des conquêtes industrielles. En disant de Lomonossof que, historien, rhétoricien, mécanicien, chimiste, minéralogiste, artiste et poète, il a été la première université russe, Pouchkine n'a pas dit encore assez. Né en 1711, Lomonossof n'est pas, par la période active de sa vie, contemporain du grand règne; il lui appartient pourtant; il en est l'issue directe et le fruit savoureux; il en personnifie le génie tout entier avec ses vertus civilisatrices, ses lacunes et ses contradictions. Nullement oublieux de son origine, s'en faisant un titre de gloire au contraire, il n'en est pas retenu de louer, dans l'œuvre du Réformateur, jusqu'à la loi du servage, dont elle a augmenté la rigueur, et de réclamer, lui paysan, deux cents âmes paysannes pour le service * — à perpétuité — d'une usine fondée par ses soins. Fils du peuple, il ne se souvient des chants, des cérémonies et des légendes populaires que comme d'une chose lointaine, ayant vécu, d'un intérêt purement historique. Une des formes les plus profondes et les plus expressives de la poésie nationale, les bylines, dont les débris demeurent aujourd'hui encore perceptibles dans certaines provinces du Nord, a échappé entièrement à ce poète. Il n'avait d'oreille et d'âme que pour la poésie classique de l'Occident, avec ses formes propres, bientôt surannées : l'ode, le panégyrique, le poème héroïque, la tragédie, l'épitre didactique.

Homme de lettres ou homme de science, il était bien près de considérer son activité dans cette voie double comme un emploi au service du Tsar, la tâche d'un fonctionnaire. L'espèce de réquisitionnement et d'enrégimentement universel, auxquels le système inauguré par Pierre a abouti dans le domaine des consciences et des énergies individuelles, s'accuse d ime manière saillante dans ce trait.

Lomonossof n'en tient pas moins une place considérable dans l'œuvre de transformation générale et précipitée dont la Russie moderne est sortie. Il ajoute une poussée puissante et définitive à l'effort colossal qui a ressoudé les anneaux d'une chaîne brisée au treizième siècle et rattaché ainsi son pays au patrimoine intellectuel des peuples civilisés (1).

Les colloborateurs étrangers de Pierre sont pour la plupart des sous-ordres, en apparence du moins. Ils font souvent toute la besogne, mais restent au second plan. Pierre était incapable de commettre la faute dont l'impératrice Anne assumera plus tard récrasante responsabilité, en mettant son pays directement sous la coupe d'un Bûhren. Lui régnant, l'Écossais Ogilvy peut bien dresser les plans des batailles, qui finissent par mettre en échec la fortune de Charles XII, mais c'est Chérémétief qui les gagne.

Écossais, Allemands ou Hollandais, ils s'assimilent, d'ailleurs, au milieu local, se russifient avec une facilité prodigieuse. Ce sol mouvant et éminemment perméable absorbe rapidement tout ce qu'ils apportent d'originalité native. Fils, né en Russie, d'un émigré hollandais, André Vinnius ne se distingue plus guère de son entourage moscovite que par une

(i) BiLikMKi, Matériaux pour la biographie de Lomonossof, Pétersb., 1865; Lamanski, m. V.; Lomonossof, Étude biographique, Pétersb., 1864.

COLLABOBATEURS, AMIS ET FAVORIS. t*5

éducation supérieure ; il professe la religion du pays ; il parle sa langue; il a épousé ses habitudes morales. Mieux que Menchikof, il s'entend à fondre des canons et à fabriquer de la poudre; mais pour emplir ses poches il le vaut, à peu de chose près. Et ses émules, dans cette immigration tumultueuse d'aventuriers exotiques à laquelle Pierre ouvre les portes, appartiennent généralement à la même école. Ils ont les tares professionnelles. Les germes de corruption et d'avilissement déposés dans la conscience nationale par la conquête tatare n'ont fait que se développer à leur contact.

L'Écossais Jacques Bruce, qui passe à la cour pour un chimiste et un astronome de génie et à la ville pour un sorcier, n'a rien d'un Newton ou d'un Lavoisier, mais beaucoup de parties d'un simple filou. Des procès sans nombre, pour abus de pouvoir, détournements de fonds, fraudes dans les fournitures de son département, — il est grand maître de l'artillerie, — le mettent aux prises avec la justice du Tsar. Le Tsar finit toujours par pardonner. Le savoir du brigand a un caractère d'auto-didactisme et de dilettantisme qui, aux yeux de Pierre, constituait une séduction irrésistible et qui, eu égard au milieu local, avait son prix. Une légende était créée autour de la lumière que l'on voyait briller pendant les longues nuits d'hiver aux fenêtres de son laboratoire de la Tour Souharef. Les découvertes astronomiques qu'il y faisait participaient surtout de l'astrologie, et son fameux calendrier publié en 1711 ressemblait à un conte bleu ; mais Bruce organisait et dirigeait des écoles de navigation, d'artillerie, de génie militaire; il présidait le collège des Manufactures et celui des Mines; il inspirait la correspondance scientifique que Pierre se donnait l'air d'entretenir avec Leibnitz, et, au traité de Nystadt, il se montrait diplomate de grande ressource.

Ainsi sont-ils presque tous : bons à tout faire; faisant médiocrement beaucoup de choses utiles; brillant surtout par des qualités de finesse et d'énergie.

A Nystadt, Bruce, auquel son succès vaut le titre de comte et le grade de maréchal, a pour collègue Ostermnnn, un Wes>

%k6 L'HOMMB.

phalien, auquel deux années de séjour à TUniversiië d'I^a font aussi une réputation de savant. Gampredon établit ainsi qu'il suit^ en 1725, le bilan de sea capacités : « Sait Falleu mand, l'italien et le français, et se rend par là indiapenu sable; à part cela, sa principale habileté consiste dans la « chicane, la subtilité et la dissimulation. » Il ne lui en fallait pas davantage pour recueillir, en 1733, la succession de Cba*^ firof et devenir vice^anoelier dans un pays où le chancelier s'appelait Golovkine. Gampredon oublie toutefois uoe remarquable puissance de travail à l'actif de ce mercenaire. Pour flatter les instincts de méfiance qu'il connaissait à son mattre, Ostermann chiffrait et déchiffrait lui-mènae ses dépêches, passant des journées et des nuits eotières à cette besogne, sans sortir, sans quitter una légendaire robe de chambre en velours rouge, — qu'il portera encore le 18. janvier 1744, en montant à l'échafaud, comme y est monté son prédécesseur. Gracié comme lui, il finira ses jours en exil.

A côté de Ghafirof, Juif polonais, j'aperçois la silhouette falote du Juif portugais Dévier. Pierre a ramassé celui-ci en Hollande, où il Ta trouvé, en 1697, mousse à bord d'un navire marchand. Eu 1705, je le vois officier de la Garde; en 1709, général de camp. En 1711, songeant à se marier avan<^ tageusement, il jette son dévolti sur une sœur de Mendiikof, vieille et laide. A sa demande, qu*il prend pour un outrage, le favori répond par un ordre donné à ses valets de fouetter TinTsoient. Trois jours plus tard, le petit Juif conduit à Tautel la fiancée de son choix. U s'est tiré, on ne sait comment, de ce mauvais pas, la peau très endommagée, mais la vie sauve, et, tout sanglant, est allé porter plainte au Tsar, qui a fait justice. Ses qualités d'astuce, de souplesse, d'humeur drolatique et de servilité à toute épreuve, ne le défendant d'ailleurs pas contre de nouvelles disgrâces. 11 aune peau prédestinée. En 1718, je le retrouve premier titulaire du poste, nouvellement créé à Pétersbourg, de maître de police générale, et, en cette qualité, accompagnant Pierre dans une tournée d'inspection à travers les rues de la capitale. Un pont endommagé (Pierre consent à

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Vf oîr des ponts pour la trirversëe des eanaux multiples dont il a sillonné sa ville) arrête la voiture du Tsar. On descend ; on envoie chercher de quoi réparer le dégât. Pierre se met luimême à la besogne; puis, le travail achevé, sans mot dire, il quitte ses outils, prend sa doubîna et administre une maîtresse volée à son maître (le police. Quand il a fini, il regagne sa voiture, invite I>evier à y reprendre sa place — « Sadis, brai » (Prends place, firère) — et revient tranquillement à une conversation interrompue par Tincitient. D'autres coups attendent enecHre ce dos couturé de cicatrices; en 1727, après la mort de Pierre, Menchikof y inscrira en sillons sanglants sa vengeance de beau-frère malgré lui. Au bas d*un décret vouant à Texil le maître de police disgracié, if ajoutera cette apostille : « Bit knouêeme n (Faire donner le knemt^ (1).

On remarquera l'aboutissement uniforme et monotone de toutes ces brillantes destinée» : la culbute finale inévitable, où, au*Kleseus de' mesquines rancunes et revanches individuelles, quelque haute vindicte historique semble s^affirmer. Pareils tous, sansfoi ni loi, sans autre principe et règle de conduite que leur ambition et teur intérêt, d'où qu'ils viennent et quelque obemînquMk prennent, il» arrivent au même abtme*

Us- viennent de partout. L'Oldenbourgeois Mtlnich, qui commence sa prodigieuse carrière comme constructeur du canal de l^fi4nga.^ coudoie, dan» Taventureux troupeau, le gentilhomme bas-boeton François Guillemotte de Yilleboi», qui a débuté en France comme contrebandier. Le» mémoire» dé ce dernier, remplis d'extravagances et de mensonges avérés (2), n'offrent, soit pour l'histoire de Pierre, soit pour la sienne propre, qu'une source de très douteuse valeur. Ayant, s'il fallait l'en croire, sauvé d'un naufrage le navire qui a conduit le Tsar de Hollande en Angleterre et déterminé ainsi le souverain moscovite, K qui aimait les gen» extraordinaire» n , à réclamer ses

(i) CBOmiNSfti, Esquisses hisUniquêty p. 77; Loupakop, Monographie,àMï% le Journal de V Exposition polytechnique de Moscou j 1872, d* 90.

(î) Publiés avec des omissions par la Revue rétrospective, 3* série, t. XVIII, p. 351 et suiv. Le manuscrit est à la Bibliothèque nationale de Paris.

services, Yillebois est devenu aussitôt aide de camp et capitaine de vaisseau de bas officier qu'il était auparavant. Je ne me chargerais pas de raconter après lui et avec le même détail l'aventure qui, deux années plus tard, lui vaut une condamnation aux galères; comment, envoyé, par un temps très froid, de Strelna à Kronstadt avec un message de Pierre pour sa femme, et ayant bu en route beaucoup d'eau-de-vie pour «e réchauffer, il s'est trouvé, en pénétrant dans la chambre à coucher de l'Impératrice, surpris par un brusque changement de température, au point d'en avoir la tête troublée ; comment, en y voyant un lit défait et une femme à demi nue et belle, à ce qui lui parut, dans le lit, il a perdu le gouvernement de ses sens et le contrôle de ses actions, et quelles ont été, malgré les cris de la souveraine et la présence de ses dames d'honneur dans une chambre voisine, les conséquences de cet égarement. Catherine aurait eu à souffrir, dans cette circonstance, non seulement de l'outrage en lui-même, mais d'un excès qui s'y serait rencontré, à raison de particularités physiologiques établissant un trait de ressemblance entre l'ex-contrebandier et un roi galant homme, notre contemporain. Quant à Pierre, bien que l'intervention d'un chirurgien eût été rendue nécessaire pour réparer les dégâts ainsi occasionnés, il aurait envisagé la catastrophe assez philosophiquement : a Cet animal a agi inconsciemment, il est donc innocent; il faut pourtant un exemple; qu'on le mette à la chaîne pendant deux ans. »

La chaîne est le seul point de certitude historique dans tout ce récit. Yillebois ne semble pourtant pas l'avoir portée plus de six mois; gracié au bout de ce temps, marié même par les soins du Tsar à mademoiselle Gluck, fille de l'ancien pasteur de Marienbourg, et rattaché ainsi aux deux souverains par un lien intime. Sous le règne d'Elisabeth, on le voit contre-amiral et commandant du port de Kronstadt.

Deux autres Français de bonne maison, André et Adrien de Brigny, figurent dans l'armée du Tsar à côté de ce flibustier; mais aussi braves que dépourvus de l'esprit d'intrigue nécessaire pour s'y faire valoir, ils végètent dans des postes infé-

rieurs. Très exigeants, peu accommodants , dépourvus de souplesse, les Anglais sont en minorité dans cette foule bigarrée d'étrangers, dont Pierre prétend se servir pour inoculer à son peuple le vaccin de la culture occidentale. Le célèbre Perry, engagé comme ingénieur, et bientôt découragé, n'y coudoie que pendant quelques années son u compagnon d'infortune » , Fargwarson. On a appelé celui-ci à diriger une école de mathématiques, et il n'arrive pas à obtenir un copeckpour ses services (1). Mais à part cela> aucun mélange n'y manque. Vous y découvrirez jusqu'à un nègre.

Né vers 1696, enlevé de son pays à Tâge de sept ans et amené à Constantinople, où, en 1705, le comte Tolstoï, ambassadeur du Tsar, en fait l'acquisition, ce naturel de la côte d'Afrique, voué à une destinée singulièrement mouvementée, conservera toute sa vie dans les yeux une vision douloureuse : sa sœur bien-aimée, Lagane, se jetant à la mer et suivant longtemps, longtemps, à la nage le vaisseau qui l'emporta. Il a reçu sur les bords du Bosphore le surnom d'Ibrahim; en 1707, pendant le séjour du Tsar à Yilna, on le baptise, Pierre lui servant de parrain et la reine de Pologne de marraine, et il s'appellera désormais Abraham Pétrovitch Hannibal. Il débute comme page du souverain, fait, en cette qualité, une connaissance intime avec la doubina, mais gagne la faveur du maître, autant par sa gentillesse que par son intelligence singulièrement éveillée. C'est un négrillon prodige. En 1716, on décide de l'envoyer à Paris pour compléter son éducation. Il a déjà beaucoup travaillé, et, prenant aussitôt du service dans Tarmée française, il s'y fait apprécier. Il gagne le grade de lieutenant pendant la campagne de 1720 contre les Espagnols, où il reçoit une blessure à la tête. Revenu à Paris, il se voit entouré d'une certaine célébrité; les salons le recherchent, et il y fait, parait-il, des conquêtes. Mais ses goûts sérieux l'éloignent de la vie frivole; il entre à l'école des ingénieurs et n'en sort, en 1726, avec le rang de capitaine,

(1) Perry, Etat présent de la Bussie, p. 257 (édit. française), Amsterdam,

que pour revenir en Russie, y trouver une place de lieutenant dans la compagnie de bombardiers^dont Pierre a été le chef et se marier. Sa femme, fille d*un négociant grec, très belle personne, accouche d^une fille hlondt; il Toblige à prendre le voile, fait élever avec soin la petite Pblyxène, la marie, la dote, mais ne veut jamais la voir. Il est très jaloux, très violent, très loyal, très probe et très avare. Après la mort de Pierre, il a maille à partir avec Menchikof comme tout le monde, est exilé comme à peu près tout le monde, et ne revient de Sibérie que sous le règne d'Elisabeth, pour devenir général en chef et mourir en 1781, à Tâge de quatre-vingttreize ans (1).

Son nom et son histoire ont acquis, depuis, une illustration nouvelle dans les lettres russes : il a été Tarrière-grand-père maternel de Pouchkine.

Au fond, tout cet entourage d'étrangers ou d'indigènes n'est guère composé que d'utilités et de comparses. Pas un nom vraiment grand et pas une grande figure n'en ressortent. Le personnage de l'acteur principal et son rôle ont tenu peut-être trop de place sur la scène pour qu'il en fût autrement. Je me sens confirmé dans cette opinion par ce que je vois des rela* tions du souverain avec le seul homme à sa propre mesure avec lequel il lui soit arrivé de frayer au milieu du monde européen contemporain. J'ai déjà eu l'occasion de mentionner les premières tentatives de Leibnitz auprès du souverain et les espérances qui s'y rattachaient dans son imagination de

(i) Helbig, Bussische GOnstlinge, TUbiogen, 1809, p. 135; Baktjcu-Ràmiehmi, Dictiomtaire hiogmphique ; D. I. Iazykof, Encyclop, lexic, 1838, t. XIV, p. 289; LoKCUiKOF, Archive russe, 1864, p. 180, 181; Opatovitch, La première femme de A, I/aniiibal, Antiquité russe, 1877, t. XVIII, p. 69; Poucokisb, Généalogie des Pouchkine et des Uannibal, Œuvres, t. V, p. 148 (édit. de 1887) .

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savant enthousiaste. Ce commerce, quand il est arrivé à rétablir, n'a porté de bonheur ni à Tun ni à l'autre : tous deux y ont paru amoindris.

A partir du jour où, en traversant rAJIemagne, Pierre s'est révélé à TEurope, Leibnitz semble en proie à une véritable monomanie. Il ne parle plus que de la Bus&ie et de son Tsar; il s'agite et forme des projets sans nombre^ moins raisonnables les uns que les autre» et tendant tous à un seul but : se faire oonnaitre et appnécier. du souverain. Il y a une explication naturelle à cette fièvre. Le grand savant, on ne Tignore pas, se réclamait d'une origine slave, d'une communauté ancienne de nom et d.'illustration avec la famille polonaise des comtes Lubieniecki. Dan» une note autobiographique, il insérait ces lignes : t^Lmbnùiorwny sweJLubenecziorumy nomen slavomcum,/amilia in Polonia» n Brouillé avec la ville de Leipzig, il publiait à son adresse cette protestation : o- Que l'Allemagne « soit moins fière ; ce n'est pas un génie exclusivement alle- « mand que j'apportais en naissant; c'était le génie de la race « slave qui s'éveillait en moi dans la patrie de la scolastique. » A l'entendre, c'est à ce lien de consanguinité lointaine qu'il aurait aussi fait appel en abordant Pierre à Torgau en 1711 : « Notre point de départ est commun, Sire, lui aurait-il dit. a Slaves tous deux, appartenant à cette race dont personne ne tt peut encore prévoir les destinées, tous deux aussi nous tt sommes initiateurs de siècles à venir... (1). » La conversation tournait court, malheureusement, et la suite des relations ainsi: nouées s'égarait sur des terrains beaucoup moins élevés. En 1697, méditant un plan de campagne scientifique dans le Nord, Leibnitz demeurait encore à la hauteur voulue ; il en descend précisément en 1711, occupé principalement à co moment de se faire agréer comme représentant du Tsar à la cour du Hanovre. Le goût de la diplomatie est une faiblesse

(1) Une lettre an comte Jean Labîenie<^, publiée réceoimeat par la Revue polonaise « Kraj » (1896, n** 52), confirme, d'après les données fournies par des papiers de famille, la réalité de cette origine que les éditeurs allemands des Œuvres do grand savant, KIopp, Guhrauer, Pertz, n'ont eux-mêmes pas songé à contester.

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chez lui, on le sait encore, qui s'accentue à mesure qu'il avance en âge. Et le voici multipliant démarches et intrigues, harcelant le ministre de Pierre à Vienne, baron Urbich, obsédant le duc Antoine-Ulrich de Wolfenbûttel, dont la petitefille vient d'être fiancée au tsarévitch Alexis. La promesse d'un tchine et d'une pension est tout le bénéfice qu'il retire de ces efforts. L'effet s'en faisant attendre, il revient à la charge en 1712, à Garlsbad, offrant à la fois ses bons offices pour un accommodement de la Russie avec l'Autriche, un globe magnétique du monde, confectionné à l'intention du Tsar, et un instrument pour projeter des fortifications. Il emporte cette fois le titre de conseiller intime et un cadeau de cinq cents ducats, et s'en contente jusqu'en 1714, époque à laquelle une vacance du poste diplomatique à Vienne le rend à ses agitations. En 1716, je le vois aux eaux de Pyrmont, où il a rejoint le souverain moscovite, une liasse de mémoires miscientifiques, mi-politiques dans une main, dans l'autre un appareil en bois pour le bras du Tsar, qui souffre d'une attaque de paralysie locale; rappelant sa pension, qui n'a jamais été payée et a dont le bruit pourtant s'est répandu dans toute l'Europe » , multipliant les témoignages d'admiration et de dévouement, insupportablement quémandeur et invraisemblablement piteux. Je vois aussi Pierre toujours presque indifférent au rayonnement de cette vaste intelligence, qui semble ne pas parvenir à prendre contact avec la sienne (1). Quelques mois après, Leibnitz est mort.

La tradition lui a attribué une part considérable dans l'établissement de l'administration collégiale en Russie. Une lettre dont le contenu a servi effectivement de base à cette organisation, a passé longtemps pour être sortie de sa plume. Rien n'est moins prouvé. L'original, conservé aux archives de Moscou, n'est pas de sa main. Ses autres écrits authentiques n'en font aucune mention. Trois autres pièces du même dos-

^l) Voy. la préface du Recueil de Guerrier^ Pétersb., 1873, p. 23. Comp. 1 JUCHER DE Careii., Pierre le Grand et Leibnitz. (Comptes rendus de l'Académie 'les sciences morales et politiques, 1874, juin.)

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sier, qu'on lui a également attribuées, ne sont pas de lui certainement. Il est également demeuré étranger, quoi qu'on en ait dit, à la fondation de TÂcadémie des sciences de Pétersbourg. Pour organiser et diriger cet établissement, Pierre a songé à un autre Allemand, Christian Wolff, mais s'est heurté de ce côté à un refus. Cet émule de Leibnitz trouvait le climat de Saint-Pétersbourg trop froid et les fonctions de directeur d'Académie insuffisamment rétribuées. Il se prononçait d'ailleurs pour le remplacement de l'Académie par une Université. « Berlin a son Académie des sciences », disait-il; « il n'y manque que des savants (l). i> Se dérobant lui-même, il s'est contenté de recommander au Tsar quelques-uns de ses amis, Bernouilli, Biilfinger, Martini, élite laborieuse, sinon transcencendante, dont le berceau de la science en Russie s'est trouvé entouré à son grand avantage.

C'est un rapport de Fick, personnage obscur, ancien secrétaire d'un prince allemand, qui a servi de base au plan définitivement adopté par Pierre pour son Académie. Les projets de Leibnitz allaient beaucoup trop loin pour lui, dépassaient la portée de son regard et probablement aussi la mesure des possibilités, eu égard au temps et au milieu. En réalité, Pierre n'a adopté aucune des vues très larges, trop larges, du grand savant. Absorbé jusqu'en 1716 par les préoccupations de sa lutte avec la Suède, il n'a prêté à toutes ses propositions qu'une oreille distraite. Un semblant d'intimité intellectuelle et de correspondance scientifique entretenue avec le concours de Bruce lui a suffi. Peut-être aussi s'est-il senti indisposé et mis en garde contre ce collaborateur par ce qu'il a aperçu d'équivoque et de peu digne dans son attitude. Le courtisan et le solliciteur ont masqué à ses yeux l'homme génial.

Le grand semeur d'idées que fut Leibnitz n'a pourtant pas passé en vain dans le sillon tracé par la charrue du grand Réformateur; le grain jeté à poignée par sa main prodigue a bien paru emporté par le vent et égaré dans l'espace ; il se

(1) Briefe von Christian Wolff, Pétersbourg, 1860; Pieeârski, Histoire de la science et de la littérature en Russie^ t. I, p. 33.

tu L'HOMME.

retrouvera en bonne place. Dans les travaux accomplis beaucoup plus tard, sous les auspices du gouvernement russe, pour Tétude des langues slaves, j'en reconnais la trace féconde, et dans ses recherches sur le 'magnétisme terrestre poursuivies à travers la Russie jusque dans TAsie centrale, Alexandre Humboldt se réclamera de cet illustre prédécesseur. L'action des hommes de Tenvergure moraîle d'un Leibnitz ou d'un Pierre le Grand ne se mesure pas aux limites de leur vie.

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