‹ Pierre le GrandChapitre 15 sur 55 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

I Maîtresse du Roi et maîtresse du Tsar. — Le donjuanisme de Pierre. — Un souverain peu soucieux des convenances. — Un oncle entreprenant. — L'entourage féminin. «- La princesse Oslitsiiie. — Brutalité et cynisme. — Débauche et bestialité. — L'autre face de ces relations avec le monde féminin. — 11. Le début. — Le mariage. — Eudoxie Lapouhine. — La lune de miel. — Les diatentiments. — Un ménage mal assorti. — La séparation. — Le cloître. — Le roman de la recluse. — Le major Glebol. — Gorrespoodance amoureuse. — L'enquête. — Le procès. — Le supplice de l'amant. — Le châtiment de l'amante. — Catherine jalouse. — En prison. — La revanche d'Eudoxie. «- IIL La première favorite. — Anna Mons. «- Les prodigalités de Pierre. — Trompé! — Les consolations. — Le gynécée de Monchikof. — Les sœurs du favori. — Les demoiselles Arsénief. — Catherine Vassilevska. — IV. Les demoiselles d'honneur. — Madame Tchernichof. — Eudoxie « la bataille » . — Marie Matviéief. — > Terem et harem, — > Marie Hamilton. — L'amant et le bourreau. — Un cours d'anatomie au pied de l'échafaud. — La dernière rivale de Catherine : Marie Rantémir. — Triomphe de l'épouse et de la souveraine. — Une amie. — La Polonaise. ^- Madame Sieniawska. — V. Le rôle des femmes dans la vie de Pierre et son rôle dans la destinée de la femme russe. ~- L'esprit russe an dix-septième siècle. — La haine de la femme. — Causes et effets. — Le génie national et les influences étrangères. — L'Orient et Byzance. — Le courant ascétique. -^ La vie de famille. — Le mariage. — Le domoitroï. — Mœurs barbares. — Femme sacrifiée, homme avili. — Le courant émancipateur. — La réforme de Pierre. — - Ses défaillances. — • Importance de son œuvre. — Un Rédempteur.

Le Roi. — Ah! mon frère, j'apprends que vous aussi, vous avez une maîtresse.

Le Tsar. — Mo«i frère, mes p ne me coûtent pas grand'-

chose ; mais la vôtre vous coûte des millions d'écus que vous pourriez mieux employer.

La scène se passe en 1716, à Copenhague, où Pierre est

venu visiter son bon allié, le roi de Danemark; elle nous est contée dans un grave document diplomatique (1) ; elle semble, à première vue, donner une idée juste de la place que l'éternel féminin a tenue dans la vie du grand Réformateur. Il est trop occupé, trop grossier aussi, pour faire un amant digne de ce nom, ou même simplement un époux convenable. Il fixe à un copeck pour trois accolades le prix des faveurs que les belles de Pétersbourg accordent à ses soldats et donne un ducat à Catherine, la future Impératrice, après une première entrevue (2). Non pas qu'il soit tout à fait incapable de goûter dans la compagnie du beau sexe des charmes plus délicats. N'oublions pas que la société féminine est encore en Russie une de ses créations. La présence des dames aux réunions de la Sloboda en a constitué pour lui le premier et le plus puissant attrait. En 1693, un soir de gala chez Lefort, deux d'entre les belles invitées s'avisant de quitter la fête à la dérobée, il les fait ramener de force par ses soldats (3). En 1701, les soins donnés à sa marine naissante le retenant à Voronèje, un grand nombre de ces dames viennent l'y rejoindre pour les fêtes de Pâques, et il leur fait l'accueil le plus gracieux. Quelquesunes se trouvant indisposées, il retarde galamment son retour à Moscou (4). Si, pour faire l'intérêt historique de ce chapitre, il n'y avait pourtant que le souvenir de pareilles galanteries, je n'hésiterais pas à le supprimer, par respect pour la femme et pour l'histoire. Il y a autre chose. Dans une figure comme celle de Pierre, d'une complexité morale si grande, chaque coin devient un nid à surprises. L'apparence extérieure avec laquelle il se présente de ce côté n'est, en dépit de sa sociabilité, que celle d'un rustre et d'un débauché cynique. Il n'a, dans l'amour, ni le souci de la dignité féminine, ni même celui de la sienne propre, et il manque trop de tenue pour avoir le souci des convenances. Voyez cette anecdote contée par le

. (1] Dépèche de Los» à Manteuffel, Copenhaf;ue, 14 août 1716; StoiitdR, t. XX, p. 62.

(2) DucLos, Mémoires (édit. de 1839), p. 615.

(3) KoRB, p. 77.

(4) OusTRULOF, t. IV, î* partie, p. 555, 562.

baron de Pôllnitz sur le séjour du souverain à Magdebourg, en 1 7 1 7 : « Comme le Roi (de Prusse] avait ordonné qu'on lui • rendit tous les honneurs imaginables, les différents collèges « d'État furent le complimenter en corps, leurs présidents « portant la parole. M. de Cocceji, frère du grand chancelier, « à la tête de celui de la Régence, étant venu saluer le Tsar, le « trouva appuyé sur deux dames russes et promenant ses u mains sur leurs seins, ce qu'il continua à faire pendant a qu'on le haranguait (1). » Et cette autre, décrivant sa rencontre à Berlin avec la duchesse de Mecklembourg, sa nièce : « Le Tsar courut au-devant de la princesse, l'embrassa ten- « drement, et la conduisit dans une chambre où, l'ayant coutt chée sur un canapé, sans fermer la porte et sans considérau tion pour ceux qui étaient demeurés dans l'antichambre, « ni même pour le duc de Mecklembourg, il agit de manière u à foire juger que rien n'imposait à sa passion (2). » Pôllnitz, qui dit tenir ces renseignements de deux témoins oculaires et du Roi lui-même, y ajoute des détails non moins expressifs sur l'attitude du grand homme dans ses rapports habituels avec le personnel féminin de sa cour : « La princesse Galitsine lui « servait de doura ou de folle... C'était à qui la tourmente- « rait. Comme elle mangeait souvent avec le Tsar, ce prince « lui jetidt à la tête les restes de son assiette. Il la faisait lever u pour lui donner des croquignoles. n A en croire d'autres témoignages, la princesse aurait d'ailleurs justifié, dans une certaine mesure, l'ignominie de ces traitements par des vices honteux. Une relation de l'envoyé prussien Mardefeld met curieusement en cause, à ce propos, les duchesses de France et les pages dont elles font leur agrément, en les félicitant de s'en contenter. La princesse n'avait pas de page; je ne me hasarderai pas à répéter comment, au dire de Mardefeld, elle le remplaçait (3).

D'après Nartof, témoin généralement assez sûr pour les

(i) Mémoires 1791, t. II, p. 65.

(2) Ibid.

(3) HBRRMAHir, Peler d. Grosse und d, Tsarévith Àlexei, p. 209.

choses de rintimité du Tsar, Pierre fut grand amateur de cotillon, mais jamais pour plus d'une demi-heure. Faire violence aux femmes n'était pas dans ses habitudes, mais aussi, jetant communément son dévolu sur de simples servantes, il trouvait peu de rebelles. Nartof cite, entre autres, une blanchisseuse. Bruce met cependant en scène, de façon plus dramatique, la fille d*un marchand étranger de Moscou, réduite, pour échapper aux entreprises amoureuses du souverain, à fuir la maison de ses parents et à se cacher dans une forêt (1). Un des documents publiés par le prince Galitsine montre le Tsar aux prises, en Hollande, avec un jardinier qui se serait servi de son râteau pour éloigner le souverain d'une ouvrière dont il gênait le travail. Ces rustiques amours ont passé même pour lui avoir légué les germes d'une maladie qui, insuffisamment guérie, hâtera sa mort (2). Mais madame Tchemichof a été aussi mise en cause à ce propos, et une dépêche de Gampredon engage nettement sa responsabilité, en parlant d'une indisposition que Catherine elle-même aurait contractée, en 1725, après après avoir partagé le lit de son mari. Encore ces détails qu'on m'excusera de rappeler, — je crois être ici pour tout dire, — ces traits répugnants ne vont pas au plus bas. Nous descendons quelques degrés avec Menchikof, et le favori n'était pas seul ! Bergholz parle en termes peu équivoques d'un ex-lieutenant, joli garçon, que le Tsar a auprès de lui a zu seinem Plaisir » (3). En 1 722, le peintre saxon Dannenhauer est chargé par le souverain de faire le portrait d'un de ses dienchtchiky en le peignant tout nu (4). Villebois s'étend sur les « accès de u fureur amoureuse n du Tsar, dans lesquels « tout sexe lui « devient indifférent » . Dans sa dépêche du 6 mars 1710, l'envoyé danois, Juel, demande à son maître s'il ne consentirait pas à anoblir un de ses sujets qui est auprès de Menchikof et qui, ayant une jolie figure, pourrait rendre des services en

(1) Mémoires, p. 93.

(2) Galitsine, Mémoires , p. 127.

(3) Bûschings M., t. XIX, p. 95.

(4) Ibid., t. XX, p. 556.

très haut lieu (1). Cet autre trait échappe donc au doute. a II faut que Sa Majesté ait dans le corps une légion de détt mons de luxure » , dit en parlant du souverain un des médecins qui le soignent dans sa dernière maladie (2).

Mais il y a autre chose, et, dans une physionomie si abondante en aspects divers et en contrastes, les apparences comptent pour peu; il faut aller au delà; il faut fouiller Tàme et la chair, en sonder les moindres plis et replis, et pour cela, sans plus insister sur des écarts par trop scabreux, il faut suivre le personnage jusque dans cette peu attrayante carrière d'amoureux, dût notre admiration y sombrer çà et là dans le dégoût. Il se peut que là même, à un détour inattendu de son donjuanisme brutal ou ordurier, il arrive à forcer mieux encore que notre admiration.

Le début de cette carrière est banal : un mariage précoce, quelques années d'assez bon ménage, puis Tattiédissement progressif du nid conjugal. On se voit rarement, sitôt la lune de miel passée, le Tsar étant presque toujours en voyage ; mais on s'écrit des lettres assez tendres, où ne font même pas défaut les sobriquets caressants chers aux amants. Lapouchka (petite patte) est celui que Pierre reçoit et accepte de bon cœur. Il ne sera pas le dernier à le porter. Deux enfants viennent aussi, Alexandre, mort en bas âge, puis l'autre, né sous une mauvaise étoile, Alexis. Les choses se gâtent après la mort de Nathalie, en 1694. A ce moment, marié depuis cinq ans déjà, Pierre n'a pas été sans contracter, à la Sloboda ou ailleurs, quelques liaisons extraconjugales; mais il y a mis une certaine retenue. Fils respectueux, il a eu, en Nathalie, une mère vigilante. Cette influence est remplacée maintenant par celle de

(1) Archives de Copenhague.

(2) ViLLEBOis, Alémoùes.

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Lefort, et en même temps deux fibres fëminines se détachent du groupe des beautés, peu farouches sans doute les unes et les autres, dont le jeune souverain s'est trouvé entouré dans les réunions du Faubourg^ et montent comme des étoiles à rhorizon du nouveau règne : deux bourgeoises, la fille de l'orfèvre Bôtticher, puis celle du négociant en vin Mons. Des dissentiments d'ordre politique contribuaient aussi à rompre la bonne harmonie entre les deux époux : Eudoxie tenait à une famille de conservateurs farouches; inclinant à faire opposition au nouveau régime qui commençait déjà de s'esquisser, ses parents, les Lapouhine, tombaient en disgrâce, perdaient leurs charges, subissaient toute sorte de mauvais traitements. L'un d'eux, le propre frère de la Tsarine, qui osait insulter le favori, était bàtonné publiquement par le Tsar; un autre était mis à la torture, et Ton cite des détails atroces sur les supplices qu'il aurait endurés : après l'avoir inondé d'esprit-de-vin, Pierre, affirme-t-on, l'a fait flamber en sa présence. Il est mort en prison, cela est certain (1). Le Tsar partant pour son premier tour d'Europe, le père d'Eudoxie et ses deux frères étaient expédiés dans des provinces éloignées, avec des charges de gouverneurs qui en faisaient des exilés. En voyage, Pierre cessait d'écrire à sa femme; et soudain, de Londres, il chargeait deux de ses confidents, L.-K. Narychkine et T.-N. Strechnief, d'une commission qui expliquait son silence : Eudoxie devait être engagée par eux à prendre le voile (2). C'est l'expédient usuel dans les ménages mal assortis de l'époque, et Pierre semble y avoir définitivement arrêté son esprit. Le contact qu'il a pris avec l'Occident a décidé du sort de la pauvre abandonnée. Elle appartient à un autre monde, condamné à disparaître.

Elle n'est pourtant pas sans agréments. Peu jolie sans doute; encore est-il assez difficile d'en juger. Nous incliderions à tenir Catherine elle-même, sa future rivale, pour un monstre de laideur, sur la foi des portraits, sans doute flattés,

(1) Jeliaboujski, Mémoires^ p. 40; Soloyief, t. XIV, p. 6. Annexes.

(2) OUSTRIALOF, t. III, p. 189.

que nous connaissons d'elle et qui faisaient apparemment sur Pierre une tout autre impression. Elle n'est pas une sotte. Quand elle reparait à la cour après la mort de son terrible époux, elle fait Teffet d'une aimable vieille, passablement instruite des choses pouvant l'intéresser, point étrangère même aux affaires de l'État (1). Sa correspondance avec Glébof, dont on lira plus loin quelques extraits, révèle une àme tendre, passionnée, sachant aimer. Intellectuellement, elle ressemblait à la généralité des femmes moscovites de l'époque, ayant grandi dans le térem : ignorante, simple d'esprit et superstitieuse. Là aussi se trouvait l'écueil contre lequel devait se briser sa destinée. Évidemment elle n'était pas la compagne qui convint à Pierre, capable de le comprendre, de le suivre, de partager sa vie.

Au retour du grand voyage, arrivant à Moscou le 26 août 1698, à six heures du soir, Pierre va trouver quelques amis, Gordon entre autres, puis fait une visite à la famille Mons. Il ne voit pas sa femme. Quelques jours après seulement, il consent à la rencontrer en lieu tiers, dans la maison du maître de poste Vinnius; mais ce n'est que pour lui confirmer la décision dont il a fait part à Narychkine et à Strechnief. La réponse d'Eudoxie est celle qu'on peut attendre : un refus péremptoire. Qu'a-t-elle fait pour mériter un tel arrêt? Que lui reproche-t-on ? En effet, il ne semble même pas qu'elle ait été soupçonnée d'une participation quelconque aux intrigues politiques, dans lesquelles la tsarevna Sophie et les autres sœurs du Tsar sont simultanément impliquées. La révolte des Streltsy, que Pierre se dispose à noyer dans une mer de sang, a éclaté sans qu'elle y ait mis le plus petit bout de complicité, même morale. Mais il a pris son parti. Le prétexte lui faisant défaut, il s'en passera. Il repousse avec colère une intervention du patriarche en faveur de l'épouse légitime, et, après trois semaines de pourparlers, il tranche le nœud : une voiture couverte à deux chevaux (la chronique insiste sur ce détail, la

(1) Lettres de lady Uondeaa (Lettres cTuue dame anglaisé) y 1770.

cruauté et Tinjustice du procédé en paraissant injurieusement aggravées dans un pays où, pour sortir de chez lui, le moindre seigneur met toute une cavalerie en mouvement) , un fiacre, comme nous dirions aujourd'hui, enlève la pauvre Eudoxie et la conduit à Souzdal, où les portes du cloître de Tlntercession de la Sainte Vierge [Pokrovskiî Diévitchyl Monastyr) se ferment sur elle.

Innocente, elle était plus sévèrement traitée que celles qui avaient failli. A ses sœurs, dont la connivence avec les rebelles avait été pourtant reconnue, sinon prouvée, Pierre, en les enfermant aussi, laissait une pension et un certain train de maison. Â sa femme, rien. Elle n'est plus sa femme, elle n'est plus Tsarine; elle perd jusqu'à son nom. Elle est la nonne Hélène ; elle n'a auprès d'elle qu'une domestique, et, pour ne pas mourir de faim, elle est réduite à faire appel à la charité de ses parents. Elle écrit à son frère Abraham : n Je n'ai pas u besoin de grand'chose, mais encore faut-il manger ; je ne « bois ni vin ni eau-de-vie, mais je voudrais pouvoir ofu frir... » Le trait est curieux, mettant en lumière d'une façon expressive un des côtés les plus séduisants de l'ancienne vie patriarcale du pays. Manquer de tout n'est encore qu'un demimalheur; mais ne pas pouvoir exercer l'hospitalité coutumière, voilà la suprême disgrâce. Elle continue : « Il n'y a rien ici ; tt tout est pourri ; je sais que je vous importune, mais que faire ? « Pendaiitquejesuis envie, de grâce nourrissez-moi, donnez- « moi à boire, donnez des vêtements à la mendiante (1). "

Elle a vingt-six ans, et pendant vingt ans encore les murs de sa cellule de recluse, sépulcre rempli de vie et de passion, emprisonneront sa détresse et ses révoltes, et, quand elle en sortira, jeunesse flétrie, cœur meurtri, ce sera pour aller à une pire destinée.

Vingt ans plus tard, en 1718, le procès du tsarévitch Alexis met en verve le génie inquisitorial de Pierre. Parmi les influences qui ont pu pousser son fils dans la voie de la rébellion,

(1) OusTniALOF, t. III, p. 187 et suiv. Gomp. Rorb, p. 74.

LES FEMMES. j|68

celle d'Eudoxie lui paraît indiquée. Descente au monastère et enquête. La haute police fait buisson creux de ce côté, fnais sa déconvenue est compensée par une autre découverte : toujours innocente politiquement, Eudoxie est soupçonnée, puis reconnue coupable d'une liaison criminellement amoureuse avec le major Glébof. Oui, elle a succombé ; dans sa déchéance, dans sa misère, elle a cherché une consolation. Envoyé a Souzdal pour une opération de recrutement, le major Glébof s'est intéressé à son infortune. Elle souffrait du froid dans sa cellule : un envoi de fourrures provoquant une lettre de reconnaissance émue a entraîné une dangereuse intimité. Il est venu pour recevoir ses remerciements, revenu encore, et ils se sont aimés, d'un amour exalté chez elle, fougueux et absorbant tout son être, beaucoup plus réservé chez lui, avec des arrière-pensées équivoques. Très ambitieux probablement, ce jeune homme ; escomptant peut-être un retour de fortune lointain, songeant à changer de carrière, à se pousser dans la politique. Il a aussi à lutter avec des difficultés d'argent. 11 est marié enfin de son côté et embarrassé de sa femme. Elle, la pauvre amante, voudrait lui faire quitter le service pour l'avoir plus près d'elle et tout à elle, s'ingéniant pour satisfaire à des besoins et remédiera une gène qu'elle devine, toujours prête à disposer en sa faveur des maigres ressources qu'elle arrache à la parcimonie ou à la pauvreté des siens. Qui donc refuserait de lui venir en aide? Voici de l'argent; lui en faut-il plus ? plus encore ? « Où est ton esprit, mon batko u (forme plus caressante de batiouchka, petit père), là est aussi « le mien ; où est ta parole, là est ma tête ; toujours toute tt dans ta volonté. »

Mais, retenu par ses devoirs militaires ou conjugaux, peutêtre aussi lassé déjà, batko espace ses visites. Alors ce sont des cris de désespoir, des appels éperdus : quoi? elle est donc oubliée déjà ? Si vite? Elle n'a donc pas su lui plaire? Elle n'a pas assez fait pour cela, pas assez arrosé de ses larmes son visage, ses mains et tous les membres de son corps et toutes les jointures de ses pieds et de ses mains ? Elle a un langage

tu L*nOMME.

à elle d*un lyrisme exubérant, où se traduisent des sentiments bizarres et incohérents parfois, mais toujours évidemment sincères, d'un style étrangement imagé, où TOrient mêle sa palette rutilante au coloris rustique du terroir moscovite :

a Ma lumière, mon batiouckka, mon âme, ma joie! L'heure a exécrable de la séparation aurait-elle vraiment sonné déjà ? tt J'aimerais mieux voir mon âme séparée du corps! O ma « lumière, comment ferais-je pour rester sur la terre séparée « de toi? Comment ferais-je pour rester en vie? Voici longa temps que mon cœur maudit a pressenti ce moment. Voici tt longtemps qu'il a pleuré tout entier. Et le moment est venu, <t et je souffre, et Dieu seul sait combien tu m'es cher ! Pour-

0 quoi t'aimé-je tant, mon adoré, que la vie m'est devenue t indifférente sans toi ? Pourquoi, 6 mon âme, as-tu eu de la

1 colère contre moi, oui, de la colère jusqu'à ne pas m'écrire?

< Porte du moins, ô mon cœur, la bague que je t'ai donnée « et aime-moi un peu, un peu. J'en ai fait faire une pareille a pour moi. Mais quoi? C'est toi qui as voulu t'éloigner \i de moi. Ah ! voici longtemps déjà que j'ai vu changer ton I amour : pourquoi, ô mon batko? Pourquoi ne viens-tu plus i chez moi? T'est-il arrivé quelque chose? T'a-t-on dit du

< mal de moi? 0 mon ami, ô ma lumière, ma lioubonka (de ê lioubitj chérir), aie pitié de moi! Pitié, ô mon seigneur, et I viens me voir demain ! 0 mon monde entier, mon adoré, I ma lapouchka (on se rappelle ce sobriquet donné autrefois « par elle à un autre), réponds-moi. Ne me laisse pas mourir de A chagrin. Je t'ai envoyé une cravate, porte-la, ô mon âme : 0 tu ne portes rien de ce qui vient de moi ! Est-ce un signe a que je ne te suis pas agréable ?. . . Mais oublier ton amour ? i^ je ne saurais ! Je ne saurais continuer à vivre sans toi ! v

Batko demeure insensible, et elle se lamente de plus en plus douloureusement ; on croirait entendre la plainte continue et monotone d'une béte blessée :

tt Qui m'a fait ce tort, à moi pauvre ? qui m*a volé mon a trésor ? Qui a enlevé la lumière de devant mes yeux ? Pour 0 qui m'abandonnes-tu ? A qui me livres-tu? Comment n'as-tu

a pas eu pitié de moi ? Est-ce possible que tu ne doives plus 0 me revenir? Qui, pauvre moi, m'a séparée de toi? Qu'ai-je a fait à ta femme? Quel tort lui ai-je causé ? En quoi vous ai-je a offensés? Pourquoi, 6 chère âme, ne m'avoir pas dit en « quoi j'ai pu déplaire à ta femme, et pourquoi Tavoir écoutée? a Pourquoi m'avoir abandonnée? Assurément je ne t'aurais « pas séparé de ta femme ! Et tu l'écoutés ! O ma lumière, tt comment ferai-je pour être sans toi? Comment ferai-je pour a rester dans ce monde? Pourquoi m'as-tu mise dans cette tt détresse ? Ai-je été coupable en quelque chose, sans le saa voir ? Pourquoi ne m'as-tu pas dit ma faute ? Tu pouvais me a frapper pour me punir, me châtier je ne sais comment pour « cette faute que je ne connais pas! Au nom de Dieu, ne ft m'abandonne pas ! Arrive ici ! Je meurs d'être sans toi ! »

Et quelques jours plus tard :

a Que ne suis-je morte ! Que ne m'as-tu plutôt mise en a terre avec tes mains ! . . . Pardonne, pardonne, 6 mon âme. . . » ne me laisse pas mourir! Je me tuerai!... Envoie-moi, 6 tt mon cœur, envoie-moi la veste que tu aimes à porter. Pourtt quoi m'as-tu abandonnée? Envoie-moi un morceau de pain « dans lequel tu auras mordu. Gomme tu m'as abandonnée ! a Gomment ai-je pu t'ofFenser assez pour que tu me laisses « ainsi orpheline, malheureuse... «

Neuf de ces lettres ont figuré au dossier de l'enquête. Elles ne sont pas de la main d'Eudoxie. L'ex-Tsarine les a dictées à la nonne Kaptelina, sa confidente, qui, de son côté, les apostillait, en essayant d'apitoyer l'infidèle sur les souffrances de la matouchka. Mais sur chaque feuillet l'imprudent Glébof a apposé de sa main un certificat d'origine : a Lettre de la tsarine Eudoxie. » Les deux bagues pareilles ont été aussi retrouvées en possession des coupables. Les dépositions des nonnes et domestiques du monastère, interrogés en grand nombre, ont été absolument concluantes : Glébof venait sans cesse chez Eudoxie, de jour et de nuit; ils s'embrassaient devant tout le monde, puis, éloignant les témoins, restaient seuls pendant de longues heures. Enfin, Eudoxie a tout avoué.

Et Glébof ? La légende lui a prêté une attitude héroïque : au milieu des plus atroces tortures, prenant délibérément à sa charge toute espèce d'autres crimes, allant jusqu'à confesser des forfaits imaginaires, offrant vingt fois sa tète au bourreau, il a refusé jusqu'à la fin de mettre en cause l'honneur de sa complice (1). Hélas! les procès-verbaux de l'enquête conservés aux archives de Moscou (2) disent précisément le contraire : muet sur tous les autres chefs d'accusation, Glébof n'aurait avoué que cela précisément, cette liaison amoureuse, contractée huit ans auparavant. Eudoxie avait alors trente-huit ans.

Je me hâte de le dire : aveux ou dépositions ne prouvent ici absolument rien. Le juge instructeur envoyé par Pierre à Souzdal, Skorniakof- Pissa ref, y a fait fouetter cinquante nonnes, dont quelques-unes sont mortes sous le fouet. Elles ont dit ce qu'il a voulu leur faire dire. Eudoxie et Glébof ont été interrogés également dans la chambre de question ; les tortures infligées au malheureux officier ont été si effroyables que sa mise à mort est décidée le 16/27 mars 1718, sur l'avis des médecins, affirmant qu'ils ne sauraient /e^ro/on^er plus de vingtquatre heures (3). On a parlé, entre autres, d'un cachot pavé avec des pointes en bois très dur, sur lesquelles l'infortuné était contraint de marcher pieds nus. Pour l'expiation suprême, Pierre a choisi le pal. Comme il gèle à trente degrés, on couvre le malheureux d'une pelisse, on le chausse de bottes fourrées et on le coiffe d'un bonnet bien chaud, pour faire durer le supplice. Commençant à trois heures de l'après-midi, il ne prend fin que le lendemain à sept heures et demie du soir (4) . Le

(1) Allaikyal, Anecdotes, 1745, p. 31. Les relations des diplomates étran» gers présents à Moscou, simple écho de Topinion en cours, sont aussi en ce sens : HEnRMARif, Peter d. Grosse und d. Tsarévitch, Àlexei, p. 135 et 207; dépèche de de Bie à Fagel du 28 mars 1718 (Archives de la Haye); Mémoires et documents, aux Aff. étr. de France, t. I, p. 129 et suiv. ; Relations manuscrites de la Bibliothèque de Gotha, etc.

(2) Publiés en partie par OcsTRiàLOF, t. VI, p. 460 et suiv.

(3) Dépêche citée de de Bie.

(4) Ausfûrliche Beschreibung der in der Hauptstadt Moscou,,, volUogenen

rëcit d'après lequel Pierre se serait approché du supplicié ayant déjà quelques heures de pal, aurait essayé de le confesser encore, et n'aurait reçu pour réponse qu'un crachat au visage (1), ne mérite aucune créance.

Eudoxie a la vie sauve; mais on choisit maintenant pour elle un cloître plus isolé, sur les bords du lac Ladoga, où on l'entoure d'une surveillance plus étroite. D'après un témoignage, avant d'y être enfermée, elle a subi la peine du fouet en vertu d'un jugement rendu par une assemblée d'évéques, d'archimandrites et d'autres ecclésiastiques, et exécuté en plein chapitre par deux moines (2).

 quel sentiment Pierre a-t-il pu obéir en engageant ce procès et surtout en lui imprimant un caractère aussi féroce? On ne l'imagine pas jaloux de cette épouse répudiée, oubliée et vieillie sous son voile de nonne, et on le sait si indulgent habituellement pour les défaillances de ce genre, pour toutes celles même où sa politique n'est pas intéressée. Or celle-ci a bien paru hors de cause en cette affaire. La correspondance d'Eudoxie avec son amant n'a pu, sur ce point, qu'attester leur parfaite innocence : il n'y est question que d'amour. L'ex-Tsarine avait bien cédé à la tentation de reprendre ses vêtements mondains, et s^était aussi laissé entretenir par son entourage dans l'espoir d'un retour plus ou moins prochain aux splendeurs d'autrefois ; mais de part et d'autre on n'était pas allé au delà de l'espoir (3). Eudoxie n'a-t-elle pas été en cette circonstance victime d'une autre jalousie et d'une autre haine? Laissons passer encore sept années : Pierre est mort, et cet événement, que l'on pouvait croire heureux pour la recluse, devient le signal d'une nouvelle aggravation dans

grossen Execution, Riga, 1718. Voy. encore pour le roman d'Eadoxie et de Glébof : SiÉMiBVSKi, Eudoxie Lapouhine, Messager russe, 1859, t. XXI, p. 219 265; même Becueil, 1860, t. XXX, p. 559-599; 1859, t. XXIII, p. 299-300. (Etude de Sniégiref.)

(1) DoLGOROUKOF, t. I, p. 32; lady Rondeau, p. 32.

(2] Affaires étrangères de France, Mémoires et documents, t. I, p. 129.

(3) De Bie parle bien d'un complot et d'une correspondance chiffrée dont Glébof aurait refusé de livrer le secret ; mais il ne fait que répéter des on dit

son sort : on la retire de son couvent, on la conduit à la forteresse de Scblusselbourg et on la plonge dans un cachot souterrain peuplé de rats. Malade, elle n'a pour la soigner qu'une vieille naine, qui elle-même a besoin d'être assistée et servie. On la tient là deux années. Qui fait cela? Celle qui règne maintenant : Catherine première. Et voici peut-être qui répond également à la question que j'ai posée plus haut. Au bout de ce temps, nouveau changement : brusquement, ainsi que dans un rêve, la porte du cachot s'ouvre, des personnages en grand costume paraissent sur le seuil et, s'inclinant jusqu'à terre, invitent la captive à les suivre ; guidée par eux, elle pénètre dans un appartement luxueusement décoré, qu'on lui dit avoir été préparé pour elle chez le commandant de la forteresse. Pour elle ce lit garni de fine toile de Hollande, après la paille humide du grabat qu'elle vient de quitter ; pour elle ces étoffes précieuses sur les murs, cette vaisselle d'or, ces dix mille roubles qu'elle trouve dans une cassette, ces gentilshommes de cour qu'elle voit dans son antichambre, ces équipages qui attendent ses ordres... Qu'est-il arrivé? Catherine première est morte i son tour, et le T«ar qui lui a succédé sous le nom de Pierre II est le fils d'Alexis, le petit-fils d'Eudoxie. Elle va à Moscou, la pauvre grand'mère, dont les cheveux ont blanchi dans les prisons, pour assister au couronnement du nouveau souverain ; elle y parait prenant le pas sur les autres princesses, environnée de pompe, entourée d'égards. Trop tard! Sa vie est brisée, et d'elle-même elle revient au cloître; elle terminera ses jours en 1731 dans ce Novodiévitchyï Monastyr^ asile des grandes infortunes, où Sophie a vécu après l'écroulement de ses ambitions. Une tradition veut qu'elle ait fait aussi séjour à ce moment dans la résidence familiale des Lapouhine, à Sérébrianoïé ; mais là encore une galerie la mettait en communication avec le cloître voisin de Saint- Georges (1). Son tombeau est au monastère de Moscou, et sa mémoire est restée vivante jusqu'à nos jours dans les légen-

(1) Archive russe^ 1873, p. 652.

des et les chants populaires (1). Après toutes ses déchéances et toutes ses disgrâces, elle n'a gardé que ce patrimoine de douloureuse sympathie parmi d'humbles âmes, auxquelles les grandes souffrances sont familières.

Pour Pierre, après le premier internement d*Eudoxie, rheure a sonné de la première favorite en titre. Anna Mons ou Monst ou Munst, domicella Monsiana^ comme Tappelle Korb, occupe remploi. Avant de venir à Moscou, son père a exercé à Minden la profession de négociant en vins, ou de joaillier selon d'autres témoignages; la famille est d'origine westphalienne, par conséquent, bien qu'elle se soit cherché plus tard des ancêtres dans les Flandres, en ajoutant particule et prédicat à son nom : Mons ou Moëns de la Croix (2). Maîtresse de Lefort d'abord, la demoiselle monte rapidement en grade en abandonnant le favori pour le maître ; elle prend rang à côté du souverain jusque dans les cérémonies publiques ; elle s'affiche et il l'affiche. Parrain au baptême d'un fils de l'envoyé danois, il la réclame comme marraine (3). Il fait construire pour elle, dans \e faubourg, un éXé^smipalazzo, et les lugubres archives du Préobrajenski Prikaze ont enregistré les étonnements, trop haut témoignés, du tailleur allemand Flank devant les splendeurs d'une chambre à coucher qui faisait le plus bel ornement de la demeure et qu'on savait fréquentée par le Tsar (4). En 1703, non sans regret, à vrai dire, et non sans quelques

(1) Mémoires de l* Académie des sciences de Pétcrabourg, 1864, vol. V, liv. II, p. 206. (M. Podsossof.)

(2) MoRDOVTSEF, Les femmes russee^ Pétersbourg, 1874, p. 3. Cabinet de Pierre, carton LXXXVI. Lea documents de la municipalité de Minden conservés dans ce carton donnent diversement l'orthographe du nom.

(3) RoRB, p. 84.

remords, il lui donne la terre de Doubino, un domaine considérable, dans le district de Kozielsk. Elle est très quémandeuse. A tout instant elle sollicite la générosité peu spontanée du souverain par des billets qu'elle fait rédiger par un secrétaire, les apostillant seulement en mauvais allemand. Elle va jusqu'à invoquer, dans ses requêtes, un patronage des moins attendus : " Par Tamour de votre fils Alexis Petrovitch, donnezmoi cette terre (1). » Alexis, on ne Toublie pas, est Tenfant d'Eudoxie. Elle y joint parfois de modestes présents : quatre citrons et autant d'oranges qu'elle envoie i Azof, au moment du siège. Il songe sérieusement à Tépouser, tout en entretenant un commerce équivoque avec une amie de la favorite, Hélène Fademrecht, dont il reçoit aussi des lettres adressées : u A mon univers, mon petit soleil chéri, mon adoré aux yeux c( noirs et aux sourcils de la même couleur, v Le roman, très banal, durera jusqu'en 1703 et se terminera d'une façon qui ne Test pas moins : dans la poche de l'envoyé saxon Kônigseck, qui, entré récemment au service du Tsar, se noie accidentellement au début de la campagne, on trouve un certain nombre de billets, dont Pierre n'a aucune difficulté à reconnaître l'écriture et le style. Il a la naïveté de se fâcher; la domicella Monsiana va en prison, s'en tire à force d'insistance et de rouerie, mais ne recouvre la liberté que pour devenir la maîtresse de l'envoyé prussien Keyserling, qui finira par l'épouser. Elle a du goût pour la diplomatie, et pas assez de retenue pour ménager sa fortune. Elle revient en prison, ne conserve de toutes les libéralités du souverain que quelques maigres épaves, y compris son portrait, dont elle défend âprement la possession, — à cause des diamants, croit-on. Et la rancune de Pierre est longue : en 1707, l'enquête ordonnée à raison de cette vul- . gaire aventure durait encore, et Romodanovski gardait sous clef trente prisonniers qui s'y trouvaient impliqués, ils ne savaient trop comment, ni lui non plus. One année plus tard, Keyserling, déjà marié, profite d'un moment où il voit le Tsar

(l) Voy. les extraits de cette Correspondance chez Mohdovtsef, p. 10-11.

LES FEMMES. S7i

en gaieté, pour intercéder en faveur d'un frère de Tex-favorite, qui sollicite un emploi. Il tombe mal ; Pierre Tinterrompt avec brusquerie, et s'explique avec sa franchise ordinaire : u J'ai élevé la Mons pour moi, avec l'intention de l'épouser; u vous l'avez séduite, gardez-la, mais ne me parlez jamais ni u d'elle, ni des siens. » Le Prussien insistant, Menchikof intervient à son tour : a Votre Mons est une p ; je l'ai eue

a comme vous et comme tout le monde ; laissez-nous trauu quille avec elle. » La scène, il convient de le dire, se passe à une fête donnée par un seigneur polonais aux environs de Lublin, et on est après souper. Elle a un dénouement fâcheux pour Keyserling : bourré de coups de poing par Pierre et Menchikof, le Prussien est jeté dehors, précipité au bas d'un escalier. Il se plaint ; on lui donne tort, et l'affaire se termine par des excuses — de sa part (I).

Devenue veuve en 1 7 1 1 , Mme Keyserling survit de quelques années seulement i son mari, non sans avoir inspiré une nouvelle passion à un officier suédois du nom de Miller (2) .

Pierre était un amant rancunier, mais point inconsolable. Menchikof, qui avait remplacé maintenant Lefort dans son intimité, se montrait tout aussi apte que le Genevois à lui fournir des consolations. Il avait son personnel féminin, comme l'autre le sien : ses deux sœurs d'abord, Marie et Anne, placées par ses soins auprès de la sœur préférée de Pierre, Nathalie; puis les deux demoiselles Ârssénief, Daria et Barbe, qui appartenaient aussi à la cour de la Tsarevna, une cour ressemblant de très près à un harem. Une demoiselle Tolstoï complétait ce groupe, et, à partir de 1703 précisément, une sixième recrue y paraissait, qui devait prendre dans la vie du

(1) Sborkik, t. XXXIX, p. 410 (dépêches de Whitwortli); Siémidjki, Vlmpé^ ratrice Catherine, Pétersb., 1884, p. 33 et suiv. (dépêches de Keyserling) ; Essi- POF, Biographie de Menchikof, Archive russe^ 1875; Rostomarof, Histoire russe en biographies, Pétersbourg, 1881, t. II, p. 618; Oustrulof, t. IV, p. 145 et suiv.; SoLOTiEF, t. XVI, p. 67; lady Ro.noE4U, p. 11. — Kostomarof est le plus près de la vérité, bien qu'il se trompe sur la date de la mort de Konigseck. (Voy. F^ettre de Pierre à Apraxine, 17 avril 1703; Écrits et Correspondance, t. II, p. 15Î.)

(2) SiÉiiiBTSKi, ibid., p. 60,

souverain une place à part et donner à Thistoire si triviale jusqu'à présent de sa jeunesse amoureuse une tournure inattendue. Le nom de cette fille est entouré d'incertitude comme son origine. Les premiers documents authentiques qui en fassent mention rappellent tantôt Catherine Troubatchof et tantôt Catherine Vassilevska, ou Catherine MihaYlof. Menchikof Ta eue d'abord pour maîtresse, tout en courtisant Daria Arssénief, alors que Pierre jetait son dévolu sur l'autre sœur, Barbe, dont le favori comptait faire une Tsarine pour devenir ainsi beau-frère du Tsar. Il soignait, dans ce but, l'éducation de la nouvelle favorite : « Au nom du ciel, écrivait-il à Daria, a engage ta sœur à apprendre sans cesse le russe et l'allemand ; « elle n'a pas de temps à perdre! v Villebois fait de cette Barbe un laideron, mais avec beaucoup d'esprit et tout autant de méchanceté. Il raconte ainsi les débuts de sa faveur : dînant avec elle et ses compagnes, Pierre lui dit : «Je ne crois « pas que personne se soit jamais avisé de t'en conter, ma tt pauvre Barbe, tant tu es peu jolie ; mais comme je ne me tt plais qu^aux exploits extraordinaires, je ne veux pas que tu a meures sans avoir été troussée. » Et, la culbutant sur un canapé séance tenante, sans nul souci des spectateurs, il joint l'action à la parole. Les mœurs de tout ce monde permettent de tenir le récit pour vraisemblable. J'ai déjà indiqué ce qu'on y aperçoit d'équivoque dans les rapports établis entre amants et amantes ; quelle étrange confusion et communauté de sentiments et de liens intimes ! Pierre etMenchikof y paraissent à chaque instant substitués l'un à l'autre ou cumulant des droits qu'on pourrait croire exclusifs de tout partage. Sont-ils absents, l'indivision se perpétue en des messages collectifs, où tendres ressouvenirs et appels caressants vont péle-méle de l'un à l'autre groupe, avec les cadeaux qui y sont fréquemment joints : cravates, chemises, robes de chambre façonnées par ces dames. Daria Arssénief ajoute à sa signature : « La sotte » ; Anne Menchikof : « La toute maigre. » Quant à Catherine, elle met, en 1705 : « Avec deux autres », ce qui s'explique par ce passage de la lettre commune : « Pierre et Paul vous

« saluent et demandent votre bénédiction. « Pierre et Paul sont les enfants qu'elle a déjà du Tsar.

En 1706, le Tsar réunissait toute la compagnie à Narva, où Ton passait ensemble les fêtes de Pâques, puis se faisait suivre par elle à Pétersbourg, d'où il écrivait à Menchikof qu'il était « au paradis » avec ces dames. Mais Menchikof, qui se trouvait retenu dans le Sud avec Tannée et qui s'y ennuyait, aurait voulu sa part de paradis : quand Pierre quitterait Pétersbourg, il n'aurait que faire, en voyage, de ce gynécée, et ferait bien, alors, de l'envoyer à son ami. Pierre en décidait autrement ; traînant après lui toute la petite troupe de Pétersbourg à Smolensk et de Smolensk à Kief, en août seulement il donnait rendez-vous au favori dans cette dernière ville et lui réservait une surprise : Menchikof a promis le mariage i Daria Ârssénief, il faut qu'il tienne son engagement, Pierre étant décidé à remplir un jour celui qu'il a pris, de son côté, à l'égard de la mère des « deux autres » . Au favori de s'exécuter le premier, et on ne quittera pas Kie( que ce ne soit fait. Après la cérémonie, il y avait partage du bien commun : Pierre, reprenant le chemin de Pétersbourg, emmenait avec lui Catherine Vassilevska et Anisia Tolstoï ; Menchikof restait à Kief avec sa femme, sa sœur Anne et sa belle-sœur Barbe (I).

Catherine Vassilevska a droit à un chapitre à part de ce livre ; on m'en voudrait de la confondre, dans celui-ci, avec les maîtresses d'un jour qui sont encore légion dans l'histoire intime du grand homme. Même après son mariage et son élévation au trône, l'élue aura à lutter tous les jours avec des rivales, dont quelques-unes la menaceront jusque dans son rang

(l) EssiPOF, loa. ci7., p. 2^4 et suiv. ; Écrits et Correspondance Je Pierre, i, III, p. 283, 322, 540, 770, 816, 1058; Solovief, t. XVI, p. 68.

d'épouse et de souveraine. Ce sera, en 1706, pendant le séjour du Tsar à Hambourg, la fille d'un pasteur luthérien, à laquelle, son père refusant de la livrer, on promettra le mariage et la répudiation de Catherine. Chafirof aura déjà reçu Tordre de préparer le contrat. Malheureusement pour elle, la trop confiante fiancée consentira i un acompte sur les joies de Thymenée devant que les flambeaux soient allumés, et on la congédiera aussitôt avec mille ducats (1). Ce sera encore Théroline d'une fantaisie moins passagère, qui, croit-on, a approché de très près le triomphe définitif et le rang suprême. Fille d'un des premiers partisans de Pierre, quoique d'une famille dévouée à Sophie, famille ancienne et partageant avec les Tatichtchef une illustre origine, Eudoxie Rjevski était jetée dans le lit du Tsar alors qu'elle n'avait pas quinze ans. A seize ans, Pierre la mariait à Tchernichof, un officier en quête d'avancement, et la gardait. Elle avait de lui quatre filles et trois fils; du moins passait-il pour être le père de ces enfants; mais les mœurs de vivandière qu'on attribuait à la mère rendaient cette attribution de paternité plus que douteuse, en compromettant les chances de la favorite. Elle n'arrivait, s'il faut en croire la chronique scandaleuse, qu'à provoquer l'ordre célèbre « d'aller fouetter Eudoxie » , donné à son mari par son amant, malade et soupçonnant la belle d'y être pour quelque chose. Pierre l'appelait communément : Avdotia bot baba^ Eudoxie a la bataille » . Sa mère est la fameuse Princesse Abbesse (2) .

Son cas ne serait guère intéressant en lui-même, s'il était isolé. Malheureusement, et c'est là qu'il faut prendre l'intérêt, fort triste, de cette page d'histoire, sa figure légendaire est également typique; elle représente une époque et une société. Son aventure est à peu près celle de Marie Matviéief, fille d'un des plus grands seigneurs du temps. J'ai dit (p. 217) comment celle-ci est devenue la femme d'un Roumiantsof. Aussi belle

(1) Relation du comte Rabutin, envoyé de l'Empereur, Bûschings M,, t. XI, p. 490.

(2) DoLGOROUKOF, Meinoircs, i. I, p. 175.

qu'Eudoxie Rjevski, plus aimable, très spirituelle et charmante de tous points, Marie Matviéief a pris place, comme elle, parmi les demoiselles de cour de Tlmpératrice. Ce rang, si honorable aujourd'hui, constituait ^alors presque une vocation au déshonneur. L'entourage féminin de Catherine avait remplacé celui de Nathalie. On ne voyait plus de térem dans les palais impériaux; le harem restait, comme un legs du passé oriental. Les maris débonnaires faisaient suite aux pères complaisants. Au moment de la mort de Pierre, madame Boumiantsof sera encore enceinte d'un fils, qui deviendra le héros du fiitur grand règne, le général victorieux de Catherine II, et en qui tout le monde reconnaîtra le sang du grand Tsar.

La postérité illégitime de Pierre équivaut en nombre à celle de Louis XIV. Peut-être la légende y a-t-elle mis quelque exagération. La bâtardise des trois fils de madame Strogonof, pour ne parler que de ceux-là, n'est pas une certitude historique. La mère, née Novossiltsof, n'a été qu'une compagne d'orgie, d'humeur plaisante et buvant sec.

Nous revenons à l'histoire commune avec Marie Hamilton, encore une demoiselle de cour. Il va sans dire que le roman à tournure sentimentale, où l'imagination de quelques écrivains s'est égarée à sa suite, n'est qu'un roman. Elle parait avoir été une créature assez vulgaire, et Pierre ne s'est pas démenti en lui parlant d'amour à sa façon. On sait déjà qu'une branche de la grande famille écossaise, rivale des Douglas, s'est établie en Russie, à une époque précédant, croit-on, la grande émigration du dix-septième siècle, et remontant ainsi à Ivan le Terrible. Apparentée à plusieurs grandes familles du pays, elle parait déjà à peu près russifiée bien avant l'avènement du Tsar réformateur. Petite-fille d'Artamon Matviéief, le père adoptif de Nathalie Narychkine, Marie Hamilton va à la cour comme ses pareilles, et, assez jolie, partage leur destinée. Mais elle n'inspire à Pierre qu'une passion des plus éphémères. Culbutée entre deux portes et abandonnée aussitôt, elle se console avec les dienchtchiks du Tsar, devient grosse à olusieurs

reprises et fait disparaître ses enfants. Pour s attacner un de ces amants trop volages, le jeune Orlof, un assez triste personnage qui la maltraite et la rançonne, elle vole l'argent de rimpératrice et ses bijoux. Un hasard amène la découverte de tous ces crimes petits et grands. Un document de quelque importance est égaré dans le cabinet du Tsar; le soupçon tombe sur Orlof, qui en a eu connaissance et a passé la nuit dehors. Mis en présence du souverain et interrogé, il se trouble, imagine qu'on en veut à sa liaison avec la Hamilton, tombe à genoux, en criant : Vinovat! (pardon) et confesse tout, larcins dont il a pro6té et infanticides dont il a eu connaissance. Enquête et procès. L'infortunée Marie y est convaincue, en plus, d'avoir tenu des propos malveillants sur le compte de la souveraine, en plaisantant l'aspect trop fleuri de son visage. Grime capital ! Catherine, quoi qu'on en ait dit, fait preuve, cette fois, d'un assez bon caractère. Elle intercède pour la coupable et fait agir même en sa faveur la tsarine Prascovie, dont le crédit est considérable et dont l'intervention a d'autant plus de poids qu'on la sait peu disposée habituellement à l'indulgence. Dans l'esprit de la vieille Russie, l'infanticide est un crime très accessible aux circonstances atténuantes, et la tsarine Prascovie est, à beaucoup d'égards, une Russe de vieille roche. Mais le souverain se montre inexorable : « Il ne veut être ni Saoul ni Abab, en violant la loi divine par excès de bonté. » A-t-il un si grand respect des lois divines? Je crois bien qu'il s'en moque ; mais il imagine qu'on lui a volé plusieurs soldats, et c'est une faute impardonnable à ses yeux. Après avoir subi plusieurs fois la question en présence du Tsar, et avoir refusé jusqu'à la fin de livrer le nom de son complice, alors que celui-ci n'a songé qu'à s'innocenter en la chargeant — pas brillant, cet ancêtre des futurs favoris de la grande Catherine ! — Marie Hamilton monte à l'échafaud, le 1 4 mars 1719, tt en robe de soie blanche garnie de rubans noirs » , raconte Staehlin. Grand amateur des mises en scène théâtrales, Pierre n'est sans doute pas resté étranger à ce dernier artifice de funèbre coquetterie. Il a le courage d'assister au supplice, et,

LES FEMMES t7T

comme il ne peut être passif nulle part, d'y jouer un rôle. Il embrasse la condamnée au pied de Téchafaud, l'exhorte à prier, la soutient dans ses bras, pendant qu'elle s'incline, défaillante; puis il s'écarte : c'est le signal. Quand elle relève la tête, le bourreau a remplacé le Tsar. Scherer ajoute des détails atroces : le Tsar reparaît quand la hache a fait son œuvre ; il ramasse la tète sanglante qui a roulé dan&la boue et, tranquillement, commence un cours d'anatomie, indiquant aux assistants le nombre et la qualité des organes que le fer a atteints, insistant sur la section de la colonne vertébrale. Quand il a fini, il approche ses lèvres des lèvres blémies qui ont eu de lui jadis ' d'autres baisers, laisse retomber la tète, fait le signe de la croix et s'en va(l).

Je doute fort que Menchikof ait jugé à propos, ainsi qu'on Ta affirmé, d'intervenir dans la mise en jugement et la condamnation de la malheureuse, pour sauvegarder les intérêts de Catherine, sa protectrice. Cette rivale n'était guère dangereuse. La Livonienne couronnée a eu à peu de temps de là une alerte plus sérieuse. Je lis dans une dépêche de Campredon, du 8 juin 1722 : u La Tsarine appréhende que si la princesse accouche d'un fils, le Tsar, à la sollicitation du prince de Valochie, ne répudie sa femme pour épouser sa maîtresse (2). d

11 s'agit de Marie Kantémir.

Allié de Pierre pendant la malheureuse campagne de 1711 contre les Turcs, le prince Dimitri Kantémir avait perdu sa souveraineté au traité duPruth. Hospitalisé à Saint-Pétersbourg, il s'y morfondait en attendant la compensation qu'on lui avait fait espérer. Assez longtemps sa fille sembla lui en promettre une. Au moment du départ de Pierre pour la campagne de

(1) SiÉMiEYSKi, Slovo i Dieloy p. 185; Korobaxof, Étude dans V Antiquité russe, 1871, t. III, p. 465; Golikof, t. VI, p. 68; Taticutchef, Notice sur le Soudiébnik (Code} d'Ivan Vassilévitch; Herbmas», Peter d. Grosse und d. Tsaré» vitch Alexei, p. 207; Mordovtsef, Les femmes russes, p. 57; Scherer, t. II, p. 272. Le récit de Lubomirski {Tsar, archiduchesses, etc.) est une œuvre d'imagination.

(2) Affaires étrangères de France.

Perse, en 1722, cette nouvelle intrigue amoureuse durait depuis plusieurs années et paraissait proche d'un dénouement fatal pour Catherine. Les deux femmes accompagnèrent le Tsar. Mais Marie fut obligée de s'arrêter à Astrahan : elle était grosse. La confiance de ses partisans ne s'en trouvait que fortifiée. Après la mort du petit Pierre Pétrovitch (1719), Catherine n'avait plus de fils dont Pierre pût faire son héritier ; si, au retour de son expédition, la Kantémir lui en donnait un, on estimait généralement qu'il n'hésiterait pas à se débarrasser de sa seconde femme comme il avait fait de la première. A en croire Scherer (1), les amis de Catherine s'arrangèrent pour écarter ce péril : Pierre, en revenant, trouva sa maîtresse au lit après une fausse couche qui mettait ses jours en danger. Catherine triomphait, et le roman qui avait failli compromettre sa fortune paraissait désormais destiné avec les autres à la même fin vulgaire. Peu avant la mort du souverain, un complaisant, émule des Tchernichof et des Roumiantsof, s'offrait, comme épouseur, « pour la forme », de la princesse toujours courtisée, mais déchue de ses espérances ambitieuses (2).

La fortune de la Livonienne sort victorieusement de toutes les épreuves; un couronnement solennel la met hors de toute atteinte. L'amante réhabilitée par le mariage, l'épouse gardienne vigilante du foyer conjugal, la souveraine associée i tous les honneurs du rang suprême, l'emporte définitivement et se fait une place à part dans cette cohue féminine, où les servantes d'auberge coudoient les filles de lairds écossais et les princesses moldo-valaques. Et voici que j'y découvre une figure encore moins attendue : l'amie chaste et respectée. Oui, jus* qu'à cette fleur délicate éclosant dans ce bourbier ! Celle qui parait dans ce rôle est la séductrice par excellence, la grande dame polonaise, Slave par le sang. Latine par l'éducation. J'ai déjà montré Pierre dans les jardins de Jaworow en compagnie de madame Sieniawska (p. 119): longues heures employées en commun à la construction d'une barque, promenades sur

(i) T. III, p. t59.

(2) Affaires étr. de France, Mémoires et documenta, t. I, p. 119 et 5uiv.

Teau et causeries : une idylle. Femme du grand général de la couronne, un partisan résolu d'Auguste contre Leszczynski, Elisabeth Sieniawska, née princesse Lubomirska, passe dans la vie tumultueuse du conquérant brutal en défiant la médisance. Pierre goûte en elle moins sa beauté, assez médiocre, que son esprit, qui est rare. Il se plaît dans sa société. Il écoute ses conseils, qui sont parfois embarrassants, car elle tient pour Leszczynski, contre le protégé du Tsar et contre son propre mari. Il Tentretient du dessein qu'il a formé de congédier tous les officiers étrangers engagés à son service, et elle s'avise de lui faire la leçon en renvoyant le chef allemand d'un orchestre de musiciens polonais, qui aussitôt donne i entendre des sons suffisamment discordants pour blesser jusqu'à Toreille peu sensible du Tsar. Il parle devant elle de faire un désert des provinces, russes ou polonaises, que Charles XII aura à traverser pour arriver à Moscou, et elle l'interrompt en lui contant l'histoire d'un gentilhomme qui, pour punir sa femme, a imaginé de se faire eunuque (1). Elle est charmante, et il subit son charme, fasciné, dompté, ennobli en sa présence, et comme transfiguré au contact de cette nature pure et fine, caressante et ferme.

lie rôle joué par les femmes dans la vie de Pierre a donc été considérable et assez divers ; mais autrement important, au point de vue historique, apparaît le rôle qu'il a joué lui-même dans la destinée de la femme russe en général. Et pour faire au grand homme une mesure équitable, il faut sommairement le rappeler ici.

Dans son château de Kolomenskoïe, aux environs de Moscou, le tsar Alexis recevait un jour en audience de grand appa-

(1) Stabblir, p. 119 et buîv.

Î80 L*HOMMÏÏ.

rat Tambassadeur d'une puissance étrangère. Une porte entre-bàillée, derrière laquelle se laissaient entendre. un murmure de voix douces et un bruissement d'étoffes soyeuses, attira l'attention du diplomate. La cérémonie avait des spectatrices invisibles, des habitantes du térem mystérieux, que la curiosité entr^iinait à une demi- violation de leur consigne. Soudain, la porte céda à une violente poussée, et une belle brune, accompagnée d'un petit garçon se cachant dans ses jupes, parut et disparut aussitôt, confuse et rougissante, au milieu de l'effarement général des courtisans. La belle brune était la tsarine Nathalie, et le petit garçon, âgé de trois ans, et déjà impétueux dans ses mouvements au point d'enfoncer les portes entr' ouvertes, devait un jour faire crouler les murs mêmes du térem. On a vu plus tard un présage dans cette scène pittoresque (1).

L'esprit russe au dix-septième siècle est tourné à la défiance et presque à la haine de la femme. Les proverbes populaires en témoignent : a Les cheveux de la femme sont longs, son c( entendement est court. . . L'esprit de la femme est comme « une maison sans toit. . . Il faut fuir la beauté de la femme « comme Noé a fui le déluge. . . Le cheval doit être conduit par « le mors, la femme par la menace. . . La femme que l'on voit « est de cuivre, celle que l'on ne voit pas est d'or... »

Les historiens russes modernes inclinent à reconnaître dans ce trait la marque d'une origine étrangère et contraire à la tendance naturelle du génie national. Celui-ci serait porté plutôt à proclamer l'égalité des sexes. En fait, la législation russe actuelle, aussi bien que les mœurs du pays, répugnent à l'espèce de sujétion qui s'est perpétuée dans les lois et les coutumes occidentales. En dehors de toute stipulation contractuelle, la femme mariée reste, en Russie, maîtresse de sa fortune. Les idées ayant cours avant l'avènement de Pierre, ainsi que les institutions et les coutumes correspondantes, le térem y compris, seraient d'importation byzantine, issues du

(1) OUSTRIALOF, 1. 1, p. 10 et 261.

g^and courant d'ascétisme religieux, monacal, qui a laissé sur le développement intellectuel et moral du pays une empreinte si forte. Le térem n'est pas le harem. Le confinement de la femme dans cette prison procédé d*un sentiment très différent, dicté non par la jalousie, mais par la crainte du péché et du scandale, par une conception religieuse de la vie qui aboutit à faire du cloître un idéal , la façon de vivre la plus agréable à Dieu. Si le térem n'est pas venu directement de Byzance comme forme, il en est venu certainement comme idée[\). Telle est la thèse.

Quoi qu'il faille en penser, la prison est une prison, et sévèrement gardée. La femme, la jeune fille surtout y sont vraiment captives. Elles végètent, privées d'air et de lumière, en des chambres dont l'apparence tient de la cellule et du cachot, dont les petites fenêtres ont d'épais rideaux et dont les portes ont des cadenas. Pas d'issues indépendantes : pour sortir, il faut passer par la chambre du père ou du mari, qui met les clefs dans sa poche ou sous son oreiller. Les jours de grande réception, quand les convives sont à table et que les « pirogui ronds » ont fait leur apparition, la femme du maitre de la maison se laisse voir pendant quelques instants sur le seuil du gynécée. Les hommes se lèvent alors et vont l'embrasser. Mais elle se retire aussitôt. Quant aux filles non mariées, nul regard d'homme ne doit pénétrer jusqu'à elles avant le mariage, et les épouseurs ne font pas exception. On épouse sans avoir vu, sans être vu aussi. Les fiançailles ressemblent au jeu de la main chaude. 11 y a bien l'intervention de la smotriltchùsa, la voyeuse. C'est d'ordinaire une parente du prétendant. Elle examine la fiancée, et fait son rapport. Mais elle n'agit qu'au bénéfice du futur. De savoir comment ce futur lui-même est fait compte parmi les curiosités qu'une jeune fille doit s'interdire. En lui apprenant qu'on va la marier, son père lui montre un fouet, emblème de l'autorité qu'il va transmettre à l'époux. C'est tout ce qu'elle en aperçoit

(1) Zabielihe, Vie privée de$ tsarines russes, p. 83 et suiv. ; Kostomarof, Hist, de Russie, t. II, p. 475.

avant d'aller à Tautel. Il est d'usage que le chef de la famille en fasse à ce moment un dernier et le fiancé un premier emploi. L'épousée se rend à Téglise, couverte d'un voile épais, et silencieuse. Pas un geste, pas une parole, sauf pour répondre au prêtre. Pour la première fois alors, l'époux entend le son de sa voix. Au repas qui suit la cérémonie, un rideau sépare encore le couple. Après le premier service seulement, la vie conjugale doit commencer pour la mariée. Les filles de la noce la conduisent alors dans la chambre nuptiale, la déshabillent et la mettent au lit. Puis on attend que le marié soit suffisamment ivre. Quand ils le voient en point, les garçons de la noce lui font prendre le même chemin, portant des flambeaux qu'ils déposent autour du lit, dans des tonneaux remplis de froment, d'orge et d'avoine. Le lit est dressé sur des gerbes de seigle. C'est l'instant solennel. La mariée va enfin se montrer à visage découvert. Pour souhaiter la bienvenue à son nouveau maitre, elle se lève, s'enveloppe d'une simarre fourrée de martre, fait quelques pas au-devant de lui, respectueusement inclinée, puis laisse tomber son voile...

Il se peut qu'elle soit bossue, infirme ou très laide, alors que celui qui l'a choisie a cru épouser une beauté. A supposer même que la » voyeuse » ait fait consciencieusement son devoir, elle a eu chance d'être trompée, d'avoir été mise en présence d'une autre jeune fille. Le cas n'est pas rare. L'époux mystifié n'a alors d'autre ressource que d'engager séance tenante la compagne mal assortie à le débarrasser de sa personne en prenant le voile. Mais, ayant la vue troublée par le vin, il peut bien n'y pas regarder de si près, et c'est pour cela qu'à tout hasard on l'a fait boire. Il ne s'apercevra que plus tard de sa mésaventure, et alors il y aura mariage consommé et acceptation de sa part du fait accompli.

Que sera ce mariage, on le devine. La chronique scandaleuse et judiciaire du temps abonde en renseignements i cet égard : maris quittant le foyer conjugal et cherchant euxmêmes refuge dans la paix du cloître; femmes poussées à bout par les mauvais traitements et s'armant du fer ou du

poison pour secouer un joug insupportable. La peine prévue pour ce dernier cas de criminelles représailles, si terrible qu'elle soit, ne parvient pas, semble- t-il, à en prévenir la fréquence, tant on la voit souvent figurée sur les gravures de l'époque. C'est Tenterrement à mi-corps jusqu'à ce que mort s'ensuive, les condamnées attendant parfois dix jours la fin de leur supplice, torturées par la faim et la soif, déjà rongées par les vers(l).

S'il n'y a pas eu de fraude ni de déception, si l'époux demeure satisfait, il renvoie le lendemain aux parents de l'épousée la chemise nuptiale. On en fait une exposition pour les parents et les amis de la famille. Dans le peuple, le spectacle est même public, et la marieuse, la svaha, étend sous ses pieds le linge hyménéen pour exécuter un pas de danse en chantant un air d'allégresse. Si la chemise ne se trouve pas, d'aventure, en l'état requis, les jeunes gens vont barbouiller avec du goudron la porte du domicile conjugal, puis entraînent le couple au dehors, et, après l'avoir attelé à une charrette, le promènent à travers le village au milieu des quolibets et des injures (2).

Tout cela fait partie d'un état social dont le pope Sylvestre, confident d'Ivan le Terrible pendant les premières années de son règne, a, sinon écrit, du moins rédigé définitivement le code ; tout cela tient au Domostroï (c'est le titre de l'ouvrage), ou en dérive (3) ; tout cela, d'origine tatare, byzantine ou indigène, porte une marque certaine et commune : la barbarie. La femme y parait sacrifiée et l'homme avili. Pour se distraire de leur claustration, les dames de haut rang se parent comme, des châsses, se peignent comme des icônes, se mettent du

(i) Voy. les illustrations du livre de Rorb ; voy. aussi la relation de Weber chez Herrhann, Peter d. Grosse^ p. 98 (13 août 17J7].

(S) Olearius, y*jyage, Amsterdam, 1727, p. 236-24-4; Korb, p. 210 et suiv.; ROTOCHIBIHE, Mémoires^ p. 167 et suiv.; Jerebtsof, Uist, de la civUu, et Biissiey Paris, 1858, t. I, p. 410; BrUckser, Die Frauen^Frage in Russland, Revue russe, t. XV, p. 106 et suiv.

(3) D'après M. Nekrassof (Sur Porigine du Domostroï, Moscou, 1872), quel' ques parties du livre seulement peuvent être attribuées à Sylvestre. Le manuscrit n'a été publié qu'en 1849 par Golohvastof.

blanc et du rouge jusque dans les yeux, et s'enivrent. Quand, en 1630, une ambassade vient à Copenhague, négocier le mariage de la princesse Irène, fille du tsar Michel Féodorovilch, avec le prince de Danemark, les envoyés font valoir cette particularité que la Tsarevna ne boit pas d'eau-de-vie. A défaut de parure, la femme du peuple a aussi la boisson. Et ces épouses sont également des mères ! C'est tout cela que Pierre se propose de faire disparaître. Et d'y avoir réussi aurait suffi à sa gloire.

Avant lui, il est vrai, une brèche, qui va en s'élargissant, était faite déjà dans la tradition. Le second mariage, quelque peu romanesque, d'Alexis indique un flux d'idées nouvelles et de sentiments nouveaux. Auprès de cet époux qu'elle a personnellement conquis par sa beauté et sa grâce, Nathalie n'est plus la Tsarine d'autrefois, figée en une pose hiératique, isolée dans un pompeux ennui. Elle prend part, dans une certaine mesure, à la vie extérieure de son mari ; elle l'accompagne parfois à la chasse ; elle assiste à des spectacles que des acteurs étrangers, attirés par Matviéief. viennent donner dans les murs étonnés du vieux Kreml. Il lui arrive même de sortir avec le Tsar en voiture découverte, et c'est presque une révolution ! Sous le règne du faible et maladif successeur d'Alexis, le courant émancipateur s'accentua encore. Les Tsarevny, sœurs de Féodor, ne se faisaient pas faute de mettre à profit la débilité de son gouvernement, et le désarroi général qui en résultait. Enfin, Sophie arrive au pouvoir et inaugure l'ère de la gynécocralie dans ce pays d'esclavage féminin.

Pierre fera plus et mieux. Il essaye, du moins. Par ses oukases sur le mariage, il s'attaque en bas, dans le peuple, à des abus de pouvoir et des vices d'organisation domestique intolérables. Les noces, dans la conclusion des mariages, ont, jusqu'ici, suivi communément les fiançailles à l'intervalle de quelques jours, de quelques heures parfois ; il sépare les deux actes par un délai d'au moins six semaines, pour donner aux futurs époux le temps de faire connaissance. Le remède n'est sans doute pas d'une efficacité absolue et immédiate ; il y a quelques

dizaines d'années encore, le roman de Mielnikof, Dans les foréiSy signalait une survie des traditions anciennes se perpétuant, à cet égard, dans certains milieux, avec une ténacité désespérante. Un immense progrès a été réalisé pourtant. Dans la législation antérieure à Pierre, un droit de justice, — de justice basse, tout au moins, — était formellement reconnu à rhomme, père ou époux, sur la femme, fille ou épouse. Pour se soustraire à ses conséquences, une grande dame, la princesse Saltykof, née Dolgorouki, belle-sœur de la tsarine Prascovie, était amenée, après un long martyre, battue, torturée par le froid et la faim, à se réfugier dans la maison de son père. Une enquête constatait qu'elle y était arrivée à demi morte, le corps couvert de plaies. Pourtant, son mari, son bourreau, la réclamant, tout ce qu'elle pouvait obtenir, après un long procès, était la permission de s'enterrer pour le restant de sa vie dans un cloître (1). On imagine comment les choses se passaient dans les classes inférieures. C'est sur ce point aussi que la résistance de l'ancien régime se montre la plus forte. La tradition autoritaire, despotique, est si profondément enracinée dans les mœurs du pays que Pierre lui-même n'ose y porter atteinte directement ; il a l'air même de la consacrer par certaines de ses dispositions (lois de mars-octobre 1 7 1 6) ; mais l'esprit nouveau qu'il porte avec lui et répand autour de lui y est tellement contraire que peu à peu l'inique loi se prescrit, devient caduque, puis disparait de la législation écrite. Le Svod Zakonov n'en fait plus mention, et, récemment, la Cour de cassation a pu, par un arrêt décisif, la proclamer abolie à tout jamais (2).

En haut, au sein des classes supérieures de la société, Pierre prend, pour ainsi dire, la femme par la main, l'introduit dans le cercle de la vie commune, mondaine ou sociale, et y marque sa place. Il veut qu'elle figure désormais dans les réunions, y déployant ses charmes, causant, dansant, faisant de la musique. Dès le mois de décembre 1704, Moscou voit cette chose inat-

(1) MORDOVTSEF, p. 133.

(2) 1869. Affaire Sokolowski.

tendue et énorme : des jeunes filles figurant dans un cortège qui traverse les mes à Toccasion d'une réjouissance publique. Elles jettent des fleurs et chantent des cantates (1).

Le Réformateur songea même à faire pour les filles de ses boïars ce qu'il faisait pour leurs fils : les envoyer à l'étranger pour y achever leur éducation. Il dut reculer devant l'opposition des parents, trop violente sur ce point. Du moins se préoccupait-il de leur assurer le bénéfice d'une instruction quelconque, prêchant d'exemple ici encore : ses filles, Anne et ÉUsabeth, avaient une institutrice française ; il assistait parfois à leurs leçons ; il veillait à ce qu'elles prissent, elles aussi, un air européen, jusque dans leurs robes et leurs coiffures copiées sur des modèles parisiens. Sa belle-sœur Prascovie critiquant ces innovations, il appelait sa maison a Tasile des sots et des pauvres d'esprit » , et finissait par l'entraîner à sa suite. Cette veuve du tsar Ivan est arrivée ainsi à personnifier, dans l'histoire de la femme russe, un type transitoire, produit direct de la réforme. Elle donne des maîtres français à ses filles, travaille elle-même avec un précepteur allemand, mais avec le costume russe elle garde des instincts sauvages. Elle bat ses demoiselles d'honneur, et, pour tirer d'un serviteur l'aveu d'une peccadille, elle lui fait arroser la tête avec une bouteille d'eaude-vie qu'elle a toujours dans sa voiture, y met le feu, puis frappe le malheureux avec sa canne sur les horribles plaies que la flamme lui a faites (2).

Pierre avait trop de chemin devant lui dans cette voie pour atteindre hii-méme le but qu'il s'était sans doute proposé. Pour tout dire encore, il n'était pas précisément, avec sa rudesse native et sa dépravation, le guide qu'il y aurait fallu. Il s oubliait en route, perdait de vue le terme de sa course, et ses écarts étaient ici funestes. Après avoir créé des salons et en avoir ouvert les portes aux recluses du térem, il y étalait trop fréquemment à leurs yeux des mœurs de corps de garde. La physionomie morale de la femme russe gardera longtemps la

(1) GOLIKOF, t. II, p. 512.

(2) SiÉMiETSKi, La tsarine Prascovie, p. 151.

trace de cette initiation à la vie sociale due à cet initiateur (1). Mais l'œuvre tout entière du grand homme est solidaire du même reproche, qui en réduit assurément le mérite et la gloire. En révolte plus ou moins légitime aujourd'hui encore, et ailleurs même qu'en Russie, contre les injustices et les cruautés plus ou moins réelles de sa destinée, le monde féminin n'en est pas moins tenu de le compter parmi ses rédempteurs les plus efficaces, comme la civilisation, en général, parmi ses ouvriers les plus puissants. Ce cynique et ce brutal a vu dans la femme autre chose que de la chair à plaisir. Il a eu de son rôle, dans la famille et dans la société, une conception suffisamment haute pour paraître rapprochée de l'idéal moderne. Et voilà de quoi racheter bien des fautes, quand même il n'aurait pas eu dans son entourage féminin celle dont je vais parler maintenant.

(1) Voy. l'étude de M. N..., La femme russe au temps de Pierre le Grand, fQovoiti, 1872, n« 152.

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