CHAPITRE m
I L'arrivée en Russie • — La prise de Marienboarg. — Les origines. — La famille du pasteur Gluck. — Dans le camp de Chérémétief. — Dans la maison de Menchikof. — Le gynécée. — Catherine Troubatchof. — La mère de J iétrouchka, — Le roarldge. — L*ex-servante devient souveraine. — II. Jugement des contemporains. — Le baron de Pollnitz. — La margrave de Baireuth. — Campredon. — Les portraits de la galerie Romanof. — Ni jolie ni distinguée. — Tempérament énergique, esprit équilibré. — Femme d*officier. — Son influence sur Pierre. — La charmeuse et la dompteuse. ^ Leur correspondance. — L'intimité conjugale. — Le rôle politique de la souveraine. — Ses bienfaits et ses écarts. — Trafic d'influence. — Nuages à l'horizon domestique. — m. Catherine parvient à les dissiper. — Marche ascendante de sa fortune. — Mort d'Alexis. — La mère de Théritier. — Elle impose sa famille. — Le postillon de la route de Riga. — La fille de joie de Revel. — Le cordonnier. — Tous comtes et grands seigneurs. — Le sommet. — Le couronnement. — L'héritage de la couronne. — Au bord de l'abîme. — Une liaison criminelle. — Le chambellan Mons. — Le supplice. — Epreuves et menaces. — Réconciliation douteuse. — Mort de Pierre et victoire définitive. — Catherine en proKie mal. — La servante reparaît. — Un règne de seize mois. — Une reine d'opérette.
En juillet 1702, au début de la guerre suédoise, le général Chérémétief, chargé d'occuper la Livonie et de s'y établir solidement, a mis le siège devant Marienbourg. Au bout de quelques semaines de vaillante défense, la ville est à toute extrémité, et le commandant a résolu de se faire sauter avec la forteresse. 11 convoque quelques-uns des habitants et leur fait part en secret de sa décision, les engageant à décamper au plus tôt, s'ils ne veulent partager son sort et celui de sa troupe. Le pasteur luthérien de l'endroit est au nombre des avertis. Il part avec sa femme, ses enfants et sa servante, emportant
pour tout bagage une bible slavonne, qui, espère*t-il, lui servira de sauf-conduit auprès des assiégeants. Arrête aux avant-postes, il brandit son livre, fait valoir ses talents de polyglotte en en récitant quelques passages, s'offre comme interprète. C'est bien; on renverra à Moscou avec sa famille. Mais cette fille? Chérémëtief a jeté un coup d'oeil sur la servante, et Ta trouvée jolie. Une blonde plantureuse. Il sourit. La fille restera au camp, et les régiments n'en seront pas fâchés. Pierre n'a pas encore songé, comme il y arrivera plus tard, à proscrire le beau sexe du milieu de ses armées. L'assaut est pour demain, et, en attendant, on peut se divertir un peu. Voici la nouvelle venue à table avec les compagnons qu'on vient de lui donner. Elle est gaie, d'humeur point farouche, et on lui fait grand accueil. Les joueurs de hautbois entament un air. On va danser. Soudain une explosion formidable fait chavirer les danseurs, coupe la ritournelle, et laisse la servante pâmée d'effroi dans les bras d'un dragon. Le commandant de Marienbourg s'est tenu parole, et c'est ainsi, avec ce bruit de tonnerre et cette étreinte de soldat, que Catherine première fait son entrée dans l'histoire de Russie.
La servante, c'est elle (1).
Elle ne s'appelle pas encore Catherine à ce moment, et on ne sait pas au juste quel nom elle porte, ni d'où elle vient, ni comment elle s'est trouvée à Marienbourg. Dans l'histoire comme dans la légende, elle a plusieurs familles et plusieurs pays. Documents plus ou moins authentiques et traditions plus ou moins dignes de crédit ne s'accordent, à son sujet, que dans l'affirmation générale de la plus prodigieuse destinée qu'une femme ait jamais vécu. Ce n'est plus le roman d'une Impératrice; c'est un conte des Mille et une Nuits. Je vais essayer de dire non pas ce qui est sûr, — il n'y a presque rien de sûr, — mais ce qui est au moins probable dans cette aventure unique.
Elle est née dans un bourg livonien. Livonie polonaise,
(1) WSBEB, Mémoires du rè^ ne de l* impératrice Catherine, 1728, p. 605-613; OusTRiALOF, t. IV, p. 128 et suiv.; Grot, Étude sur les origines de Vimpératrice Catherine, dans les Mémoires de l'Académie des sciences de Saint'Pétersbowg, 1877, vol. 18.