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Livonie suédoise, on ne sait; bourg de Vycbki-Oziero aux environs de lliga, bourg de Ringen dans l'arrondissement de Derpt, le lourief d'aujourd'hui, on doute (1). En 1718, le 1 1 octobre, jour anniversaire de la prise de Notebourg, ville suédoise, Pierre écrira à celle qui est devenue sa femme : tt Katérinouchka , salut! salut à Toccasion du jour heureux auquel la Russie a pris pied sur vos terres. » Elle semble bien pourtant tenir à la Pologne. Ses frères et sœurs retrouvés plus tard s'appellent Skovorochtchenko ou Skovorotski, dont par euphonie, sans doute, on a fait Skovronski (2). Une famille d'émigrés peut-être, de simples paysans en tout cas, ayant fui, peut-on supposer, la loi du servage trop dure dans le pays natal, pour en chercher ailleurs une plus douce. Elle a dixsept ans et elle est orpheline. Sa mère a appartenu, croit-on, à un noble livonien du nom d'AIvendhal, qui en a fait sa maîtresse. Elle est le fruit de cette liaison, peut-être passagère. Ses père et mère légitimes étant morts, son père naturel l'abandonnant, elle a été recueillie, encore enfant, par le pasteur Gliick. Elle a appris le catéchisme, mais point l'alphabet. Plus tard elle saura seulement signer son nom. Elle a grandi dans cette maison d'asile, arrivant avec Tâge à se rendre utile, participant aux soins du ménage, gardant les enfants. Gluck ayant des élèves étrangers chez lui, elle a aidé à les servir. Deux d'entre eux raconteront plus tard qu'elle leur faisait habituellement des beurrées trop petites. Elle aura toujours le goût de l'économie. Très libérale de bonne heure sous un autre rapport, disent certains témoignages. Un gentilhomme lithuanien, du nom de Tiesenhausen, d'autres pensionnaires du pasteur, passent pour avoir eu ses faveurs. Elle aurait même accouché, à cette époque, d'une fille, qui serait morte au bout de quelques mois. Peu de temps avant le siège, son maître aurait jugé à propos de couper court à ces irrégularités
(i) Une élude, publiée en 1857 dans le Westermanns illustrirte Monalschri/t, a pour objet de prouver que Catherine est nce à Riga, dnns la famille Badendîk, dont descend l'auteur, M. Ivcrsen.
(2) Arssénief, Règne de Catherine, t. 1, p. 74-75; Akdréief, Les représeii" tants de H autorite en Russie après Pierre l**. P^tersbonrg, 1870, p. 5.
de conduite en la mariant. Le mari, ou le fiancé, il y a encore incertitude, un traban suédois, du nom de Kruse, disparait après la prise de la ville, prisonnier, lui aussi, des Russes et envoyé au loin, ou, d'après une version plus accréditée, ayant échappé à la catastrophe^ grâce à une dislocation de troupes qui Ta fait aller avec son régiment du côté de Riga, avant ou après la consommation du mariage. Catherine, devenue impératrice, retrouvera plus tard sa trace et lui servira une pension (1).
En attendant, elle fait les délices du corps d'armée russe engagé dans la campagne de Livonie, maîtresse d'un bas officier d'abord, qui la bat, puis du général en chef lui-même, qui s'en lasse vite. Comment arrive-t-elle dans la maison de Menchikof, c'est encore un point sur lequel les témoignages varient. D'aucuns veulent que le favori l'ait d'abord engagée à son service pour blanchir ses chemises. Dans une de ses lettres à Pierre, elle semble, alors qu'elle est déjà devenue sa femme, faire allusion à ce trait de son passé : u Bien que vous a, ayez sans doute auprès de vous d'autres blanchisseuses, « l'ancienne ne vous oublie pas. « Pierre réplique, d'ailleurs, galamment : « Vous vous trompez ; vous pensez sans doute à « Chafirof, qui confond ses amours avec les soins à donner à « son linge ; je ne suis pas ainsi fait, et du reste je deviens « vieux. » Le certain est qu'elle a commencé par occuper auprès de son nouveau protecteur une situation assez inférieure. En mars 1706, mandant à sa sœur Anne et aux deux demoiselles Arssénief de venir le rejoindre à Witebsk, pour les fêtes de Pâques, Menchikof prévoit qu'elles pourront être retenues d'obéir à son vœu par la crainte des mauvaises routes ; en ce cas, il les prie de lui envoyer du moins Catherine Troubatchof avec deux autres filles (2). Le nom de Troubatchof est
(1) AnssÉMEF, Archive russe, 1875, t. II, p. 240.
(2) Oustrialof se refuse à admettre qu'il s'agisse dans cette lettre de la future Impératrice, invoquant le témoignage de Gordon, au dire duquel i'ex-scrvante aurait porté le nom de Catherine Vasilevua jusqu'au moment de sa conversion à la religion grecque, puis celui de Catherine Aléxiéiévna; mais Pierre lui-même, ainsi que d'autres contemporains dans des documents absolument authentiques.
peut-être une allusion au mari ou au fiancé de la belle, trouba voulant dire trompette en russe.
Pourtant un événement considérable a déjà traversé, à cette époque, l'existence de celle dont on dispose aussi cavalièrement : Pierre Ta aperçue et n'est pas resté indifférent à ses charmes. Cette première rencontre a fait encore Tobjet de récits divers. Se trouvant chez Menchikof après la prise de Narva, le Tsar s'étonne de Tair de propreté qui parait autour du favori et sur sa personne. Gomment fait-il pour avoir une maison aussi bien tenue et du linge frais sur le corps? Pour toute réponse, Menchikof ouvre une porte, et le souverain aperçoit une belle fille, en tablier, une éponge à la main, sautant de chaise en chaise et de fenêtre en fenêtre et frottant vigoureusement les carreaux (1). Le tableau est piquant; il n'y a qu'un malheur : Narva est prise en août 1704, et, à cette date, Catherine a été grosse au moins une fois déjà du fait de Pierre. Au mois de mars de l'année suivante, elle a un fils de lui, le petit Piétrouchkaj dont Pierre parle dans une de ses lettres ; huit mois après, elle en a deux (2).
Ces enfants sont chers au grand homme, puisqu'il a une pensée à leur donner au milieu des terribles soucis qui l'absorbent à ce moment. La mère^semble lui être encore passablement indifférente. On a épilogue de façon variée sur les circonstances qui ont accompagné son passage de la maison du favori dans celle du Tsar. On les a dramatisées ingénieusement. Après un accord entre les deux amis et une cession formelle de droits, Catherine, en s'installant dans sa nouvelle demeure, y aurait aperçu des bijoux magnifiques. Aussitôt, fondant en larmes, elle aurait interrogé son nouveau protecteur :
— Qui a mis ici ces parures? Si elles viennent de Vautre^ je n'en veux garder que cette petite bague; si elles sont de vous,
Tont désignée sous des noms différents et très divers. L'argument n*a conséquemment aucune valeur. (Oustrulof, t. IV, 2* partie, p. 3559; corop. Écrits et Cor' responciance de Pierre, t. III, p. 816.)
(1) Mémoires et documents, t. I, p. 163 et suiv. Aff. étr. de France.
(2) Voy. plus haut la lettre où elle signe: « Catherine et deux autres » , en octobre 1705; voy. aussi : Écrits et Correspondance, t. III, p. 283.
CATHERINE. t03
comment avez- vous pu penser que vous en aviez besoin pour me plaire ?
Les choses se sont passées vraisemblablement avec beaucoup plus de simplicité. Difficilement pourrais-je me les imaginer, elle aussi désintéressée et lui aussi prodigue. La scène est d'ailleurs placée, comme de raison, à Tépoque où un double lien familial a rattaché la belle Livonienne à son auguste amant. Or, pendant les années qui suivent je n*aperçois aucun changement sensible dans Fhumble et équivoque situation qu'elle continue à occuper parmi ses compagnes du gynécée commun, dont Pierre et Menchikof font, tour à tour ou ensemble, leur amusement. Elle est tantôt avec le Tsar et tantôt avec le favori. A Pétersbourg, elle habite avec toutes ces dames la maison de Menchikof. Elle reste la maîtresse obscure et complaisante. Pierre en a d'autres, sans qu'elle s'avise de trouver à y redire. Elle fait même volontiers du proxénétisme, s'ingéniant à excuser les défauts et jusqu'aux infidélités de ses rivales, compensant l'inégalité de leurs humeurs par sa gaieté inaltérable. C'est ainsi que, peu à peu et sans qu'il y paraisse, elle entre de plus en plus avant dans le cœur du souverain et surtout dans ses habitudes; elle s'y installe, s'y fortifie, devient indispensable. Un moment, en 1 706 , il a l'air de craindre qu'elle ne lui échappe, comme la Mons. Il commence à se préoccuper des inconvénients que peut avoir, à ce point de vue, la promiscuité dans laquelle lifi et Menchikof ont jusqu'à présent confondu leurs plaisirs et leurs droits. Il laisse voir d'obscures inquiétudes de conscience, qui peuvent bien n'être que des éveils inconscients de jalousie. 11 a plaisanté sans doute longtemps et tenu pour non avenue la promesse de mariage faite par le favori à Anne Arssénief ; il l'estime valable maintenant et sacrée, et il écrit à son aller ego : « Pour Dieu, pour mon « âme, rappelez-vous votre serment et soyez-y fidèle (1). »
Menchikof s'exécute, et Pierre fait comme lui, mais beaucoup plus tard. Dès à présent, il est vrai, Catherine passe pour unie
(1) Archive russe, 1875, t. Il, p. 245
à lui par un mariage secret. A partir de 1709, elle ne le quitte plus. En Pologne, en Allemagne, accompagnant le Tsar, elle est traitée presque à Tégal d'une souveraine. Deux autres enfants, deux filles, viennent resserrer encore les liens qui rattachent à son amant. Mais officiellement elle n'est toujours que la favorite. En janvier 1708, quittant Moscou pour rejoindre son armée et prendre part à une campagne qui s'annonce comme décisive, Pierre laisse ce billet : a Si par 4c la volonté de Dieu il m'arrivait un accident , ordre de rett mettre les 3,000 roubles qui se trouvent dans la maison de « Menchikof à Catherine Vassilevska et à sa fille. — Piter(I).»
Ils ne sont pas encore très loin, lui et elle, du ducat de la première nuit.
Quand et comment en est-il venu définitivement à cette résolution impossible en apparence, extravagante, folle, de faire de cette fille une épouse plus ou moins légitime et une Impératrice? En 171 1, a-t-on dit, après la campagne du Pruth. Par son dévouement de tous les instants, sa vaillance, sa présence d'esprit aux heures critiques, Catherine a vaincu alors ses dernières hésitations. Il a été conquis, en même temps qu'il apercevait le moyen de rendre excusable aux yeux de son peuple le choix d'une telle compagne et d'une telle souveraine. Un désastre irréparable, une honte ineffaçable ont été épargnés à l'armée russe et à son chef par l'intervention de l'ex-servante. En la conduisant à l'autel, en ceignant son front du diadème impérial, Pierre ne fera qu'acquitter une dette commune. Il le dira très haut dans un manifeste adressé à ses sujets et à l'Europe.
Ce n'est, hélas! encore qu'une hypothèse ingénieuse, avec laquelle les faits et les dates sont en contradiction. Très contesté et très contestable, le rôle libérateur joué par Catherine sur les bords du fleuve moldavien, où l'armée russe s'est laissé cerner par les Turcs et les Tatares, correspond au mois de juin 1711. A cette époque, Pierre a depuis six mois reconnu
(1) Archive russe, 1875, t. Il, p. 58.
la Livonienne comme sa femme. Son 61$, Alexis, séjournant alors en Allema^jne, en a eu la nouvelle dès les premiers jours de mai, et a écrit à sa belle-mère une lettre de félicitations (I).
Le grand Réformateur n'était pas homme à chercher des excuses plus ou moins valables à ses décisions et à ses actes. Plus tard, il est vrai, dix ans plus tard, au moment du couronnement de l'ancienne servante, il jugera à propos d'évoquer le souvenir, déjà lointam, du péril conjuré en 1711, grâce à son concours. Mais il s'agira alors pour lui, a-t-on pu croire, d'indiquer le sens et la portée de cette cérémonie inusitée, où, en l'absence d'héritier de la couronne, il voudra faire voir une sorte d'investiture de son héritage ; il s'agira de garantir, après sa morty l'exécution d'une volonté qui, lui vivant, n'a de comptes à rendre à personne. C'est aussi à ce moment que se place la publication du manifeste auquel j'ai fait allusion plus haut. Pierre aurait consenti à y compter avec ceux qui lui survivront.
Je dois ajouter que le fait même du mariage a été nié (2). Mais à cet égard nous possédons un témoignage suffisamment probant dans la dépêche de l'envoyé anglais Whitworth, écrivant de Moscou, le 20 février (2 mars) 1712 :
o Hier le Tsar a publiquement célébré son mariage avec sa " femme Catherine Aléxiéievna. L'hiver dernier, deux heures a avant son départ de Moscou, il a fait venir l'Impératrice tt douairière, sa sœur, la tsarevna Nathalie, et deux autres a demi-sœurs, auxquelles il a déclaré que cette dame était son a épouse et qu'elles devaient la respecter en cette qualité. Elles a devaient aussi, au cas où il lui arriverait malheur pendant « la campagne à venir, lui remettre le rang, privilèges et revett nus habituellement attribués aux autres douairières, car a elle était sa véritable femme, bien qu'il n'ait pas eu le temps « d'accomplir la cérémonie conformément aux usages du pays, u ce qui serait fait le plus tôt possible... Maintenant les prépa- « ratifs ont duré quatre ou cinq jours, après quoi, le 18 cou-
(1) OnsTRiALOF, t. VI, p. 312; JuEi,, En Rejse til Busland, Copenha^^ue, 1893, p. 425.
(2) DoLOORODKOF, Mémoires, t. I, p. 38.
u ranty M. Rikine, un des chefs de Tamirauté, et le lieutea nant général lagoujinski, deux personnes jouissant d'une a grande feveur, ont été envoyés pour inviter la compagnie à tt ïancien mariage de Sa Majesté (car ce sont les termes dont « ils ont reçu l'ordre de se servir). Le Tsar a été marié en sa a qualité de contre-amiral^ et, pour cette raison, les officiers a de sa flotte ont été appelés à jouer les premiers rôles dans la a cérémonie, à Texclusion des ministres et des représentants de a la noblesse. Le vice-amiral Cruys et un contre-amiral ont paru a comme parrains, et l'Impératrice douairière et la femme du a vice-amiral comme marraines. Les propres filles de Timpéu ratrice Catherine ont fait office de demoiselles d'honneur, « âgées Tune de cinq, l'autre de trois ans... Le mariage a été a célébré en particulier (privately) , à sept heures du matin, dans a une petite chapelle appartenant au prince Menchikof. Il n'y a a eu d'autres assistants que ceux qui étaient obligés de se u trouver présents, à raison de leurs emplois (1). »
Il y a eu pourtant, dans la journée, dit Whitworth, grande réception au palais, dîner de gala, bal et feu d'artifice. Le résident hollandais, de Bie, parle, de son côté, d'une fête donnée à cette occasion par le prince Menchikof (2). La cérémonie a reçu ainsi un caractère suffisant de publicité.
Les mobiles auxquels Pierre a obéi, ainsi que la progression d'idées et de sentiments qui l'ont conduit au dénouement extraordinaire de son roman, me semblent d'autre part suffisamment indiqués dans le document anglais, si on le rapproche de ceux que j'ai cités précédemment. Il a eu souci notoirement d'assurer l'avenir de sa compagne et celui de ses enfants, et il s'est fait de ses devoirs, à cet égard, une idée d'année en année plusgrande, à mesure sans doute que grandissaient son affection pour eux, sa tendresse et son estime pour elle. Avant la campagne de 1708, comme avant celle de 171 1, il a cherché simplement à se mettre en règle avec sa conscience, sans se préoccuper de l'effet à produire. La première fois, un
(i) Record-Office, à Londres.
(2) Dépèche du 5 mars 1712. Archives de la Haye.
don de 3,000 roubles lui a paru suffisant; la seconde, il a cru devoir aller jusqu'aux bénéfices d'un mariage putatif. Puis, se jugeant sans doute engagé, il a (après avoir encore laissé passer une année et subi vraisemblablement quelque obsession, aussi bien de la part de Catherine elle-même que de la part de quelques-unes des'personnes mises dans la confidence de ce drame intime, parmi lesquelles la Livonienne a bien su trouver des amis), il a, dis-je, fait honneur à sa parole, sans donner toutefois à Tévénement un grand éclat.
On a observé que nulle autorité ecclésiastique n'ayant rompu la première union de Pierre avec Eudoxie, et celle-ci demeurant en vie, ces secondes noces se sont trouvées entachées d'une nullité radicale. J'en conviens, mais Catherine n'en passe pas moins pour dûment mariée. Voyons ce que le monde contemporain pense et dit de cette nouvelle Impératrice
Le baron de Pôllnitz, qui la voit en 1717, en fait le portrait suivant :
u La Czarine était à la fleur de son âge, et n'avait rien qui a témoignât qu'elle pût avoir été belle. Elle était grande et u puissante, extrêmement brune, et l'aurait paru davantage, a si le rouge et le blanc, dont elle se masquait, n'eussent « éclairci l'ombre de son teint. Ses manières n'avaient rien u de déplaisant, et l'on était tenté de les trouver bonnes lorstt qu'on pensait à l'origine de cette princesse. Il est certain « que si elle avait eu une personne raisonnable auprès d'elle, u elle se serait formée, ayant un grand désir de bien faire ; a mais il n'y avait peut-être rien de plus ridicule que les u dames de sa suite. On disait que le Tsar, prince extraa ordinaire en tout, avait trouvé plaisir à les choisir telles, tt afin de mortifier d'autres dames de sa cour, plus dignes a d'être produites... On pourrait dire que si cette princesse
« n'avait pas tous les charmes du sexe, elle en avait la dou- « ceur... Pendant le séjour qu'elle 6t à Berlin, elle témoigna « de grandes déférences pour la Reine et fit connaître que sa « haute fortune ne lui faisait pas oublier la différence qu'il y « avait entre cette princesse et elle. »
La margrave de Baireuth, dont les souvenirs sont postérieurs d'une année, montre, comme on peut s'y attendre, moins d'indulgence :
(( La Czarine était petite et ramassée, fort basanée, et (( n'avait ni air, ni grâce. Il suffisait de la voir pour deviner a sa basse extraction. On l'aurait prise, à son affublement, « pour une comédienne allemande. Son habit avait été acheté a à la friperie ; il était à l'antique et fort chargé d'argent et « de crasse. Le devant de son corps de jupe était orné de a pierreries. Le dessin en était singulier : c'était un aigle tt double, dont les plumes étaient garnies du plus petit carat « et tout monté {sic). Elle avait une douzaine d'ordres et a autant de portraits de saints et de reliques attachés tout le (( long du parement de son habit, de façon que lorsqu'elle tt marchait, on aurait cru entendre un mulet. »
Mais la margrave est une vipère. Gampredon, qui n'est pas un modèle d'indulgence, accorde pourtant à la Tsarine de la pénétration et de l'esprit politique. Si elle n'a pas sauvé l'armée pendant la campagne du Pruth, elle a eu le même mérite pendant celle de Perse. L'aventure, comme il la conte, ne montre pas Pierre sous un jour très flatteur. Pendant les grandes chaleurs, le Tsar donnait à ses troupes l'ordre de se mettre en marche, puis s'endormait. Au réveil, il trouvait parfois que pas un homme n'avait bougé, et « demandant qui tt avait été le général qui donnait des contre-ordres : C'est « moi, disait cette princesse en se présentant, parce que vos « gens seraient crevés de chaleur et de soif (1). »
J'ai dit que les portraits de la Livonienne conservés à la galerie Romanof du palais d'Hiver ne fournissent aucun ren-
(1) 6 janvier 1723. Aff. étr. de France.
seignement sur les charmes qui ont fait sa fortune. La beauté n'y parait pas, et pas davantage la distinction. Un gros visage, rond et commun, un nez vilainement retroussé, des yeux à fleur de tête, une gorge opulente, Taspect général d'une servante d'auberge allemande. La vue de ses souliers, conservés pieusement à Peterhof, inspirera à la comtesse de Ghoiseul- Gouffier cette réflexion que la Tsarine a vécu dans ce monde sur un bon pied (1). L'histoire doit chercher ailleurs le secret de sa destinée. Cette maritome d'apparence peu séduisante a possédé un tempérament physique dont la vigueur, la résistance à la fatigue ont égalé presque ce que nous avons vu, à cet égard, chez Pierre lui-même, et un tempérament moral beaucoup mieux équilibré. De 1704 à 1723, elle donnait à son amant devenu son mari onze enfants, morts la plupart en bas âge, et ces grossesses multiples passaient presque inaperçues, ne l'empêchaient pas de suivre le souverain dans toutes ses pérégrinations. Elle est la vraie femme d'officier, /^aAo^nafa ofitserskaïa jéna^ selon l'expression locale, capable de faire campagne, coucher sur la dure, habiter une tente et accomplir à cheval double et triple étape. Elle se rase la tête pendant la campagne de Perse et se coiffe avec le bonnet d'un grenadier. Elle passe des revues; elle parcourt les rangs avant le combat, distribuant des paroles réconfortantes et des rasades d'eau-devie. Une balle qui frappe un des hommes de sa suite ne l'émeut pas (2). Après la mort de Pierre, les escadres combinées de l'Angleterre et du Danemark menaçant Revel, elle parlera de s'embarquer sur un bâtiment de sa flotte pour les repousser. Elle n'était pas sans coquetterie; elle teignait en noir ses cheveux qu'elle avait naturellement blonds, pour mieux faire ressortir l'éclat de son teint qui était fort vif; elle interdisait aux dames de sa cour d'imiter ses toilettes; elle dansait à merveille, et exécutait en virtuose les pirouettes les plus compliquées, surtout quand elle avait le Tsar lui-même pour par-
(1) Réminiscences, 1862, p. 340.
(2) Pylaief, Le passé oublié^ p. 441; Mémoires et documents des Aff. étr. de France, t II, p. 119.
tenaire. Avec les autres danseurs, elle se contentait généralement d'indiquer les pas. Son caractère est un mélange de féminité fort subtile et d'énergie presque masculine. Elle savait être aimable avec ceux qui rapprochaient et s'entendait aussi à réprimer les sauvages emportements de Pierre. La bassesse de son extraction ne lui causait aucun embarras ; elle s'en souvenait et en parlait volontiers avec ceux qui l'avaient connue avant son élévation, avec un précepteur allemand employé par GlUck à l'époque où elle servait dans la maison du pasteur (1) , avec Wbitworth, qui se vante peut-être en donnant à entendre qu'il l'avait approchée de très près, mais qu'elle invite un jour à danser, en lui demandant « s'il n'a pas oublié la Katiérinouchka d'autrefois (2) n .
L'influence, très considérable, qu'elle exerçait sur son mari, tenait en partie, d'après les contemporains, au pouvoir qu'elle avait de le calmer dans ses moments d'irritation nerveuse, qu'accompagnaient des maux de tète intolérables. Tour à tour abattu ou furibond, il semblait alors côtoyer la folie, et tout le monde fuyait sa présence. Elle l'abordait sans crainte, l'interpellait dans un langage à elle, fait de càlinerie et de fermeté, et sa voix agissait déjà sur lui d'une façon apaisante. Elle lui prenait ensuite la tète et doucement le caressait en passant les doigts dans ses cheveux. Bientôt il s'assoupissait, reposant sur son sein. Elle demeurait alors immobile pendant deux ou trois heures, attendant l'effet bienfaisant du sommeil. Au réveil, il était frais et dispos.
Elle s'appliquait aussi à réprimer les excès de toute nature auxquels il se livrait, les orgies de nuit, la boisson. En septembre 1724, le lancement d'un navire servant de prétexte, comme d'habitude, à un banquet interminable, elle va à la porte de la cabine où Pierre s'est enfermé avec ses intimes pour s'enivrer à son aise, et lui crie : « Pora domoï, batiouchka, » (Il est temps de rentrer, petit père.) Il obéit, et s'en va avec elle (3).
(1) CoxE, Traveis, 1785, t. 1, p. 511.
(2) Whitwortb, An account of Russia^ Londres, 1771, préface, p. xx.
(3) Bûschings M., t. XXII, p. 492.
CATHERINE. ftOi
Elle paratt vraiment aimante et dévouée, bien que la mise en scène quelque peu théâtrale de sa douleur, après la mort du grand homme, jette une ombre sur la sincérité de ses sentiments. Yillebois parle de deux Anglais qui, pendant six semaines, s'en donnent journellement le spectacle dans la chapelle où est exposé le corps du défunt, et lui-même déclare y avoir ressenti le même genre d'émotion qu'à une représentation d'Andromaque. Ce qui n'empêche pas la Tsarine de revendiquer en même temps l'héritage du Tsar avec une grande vigueur et une entière présence d'esprit. L'affection de Pierre est moins suspecte ; de trame un peu grossière, mais solide. Les lettres qu'il lui adresse pendant les rares moments où ils sont séparés, expriment avec une sincérité évidente l'attachement profond du vieillard^ comme il s'appelle volontiers, pour sa Katiérinouchkay pour 1' a amie de son cœur » {drouh serdechnioukiî) [sic) , pour la mère du cher Chichenka (le petit Pierre). Un tour gai et plaisant y est habituel. Pas de grandes phrases ; des mots simples venant du cœur. Pas de passion ; de la tendresse. Pas de flamme ; une chaleur douce et égale. Jamais une note discordante, et toujours le désir de retrouver le plus vite possible la femme aimée et plus encore l'amie, la compagne, auprès de laquelle on se trouve bien. Il lui tarde de la rejoindre, écrit-il en 1708, parce que c'est triste sans elle, et qu'il n'y a personne pour soigner son linge. Elle imagine, dans sa réponse, qu'il doit être bien mal peigné en son absence. Il réplique qu'elle a deviné juste ; mais elle n'a qu'à venir, on trouvera bien un vieux peigne pour remettre les choses en ordre. En attendant, il lui envoie une boucle de ses cheveux. Gomme jadis, les cadeaux accompagnent fréquemment ses lettres : une montre achetée à Dresde en 1711, des dentelles de Malines en 1717, un renard et deux paires de colombes venant du golfe de Finlande. En 1723, écrivant de Kronstadt, il s'excuse de ne rien envoyer : il n'a pas d'argent. De passage à Anvers, il expédie un paquet couvert de cachets à ses armes et adressé à Sa Majesté la tsarine Catherine Aléxiéievna. La boHe ouverte, la mère de
30t L'HOMME.
Chichenka n'y trouve qu'un bout de papier avec ces mots en majuscules: « T' avril 1717. » Catherine a aussi de menus présents à envoyer, des boissons le plus souvent, des fruits, un gilet chaud. En 1719, Pierre termine une de ses lettres en exprimant Tespoir que cet été sera le dernier qu'ils auront passé loin l'un de l'autre. A quelque temps de là, il lui envoie un bouquet de fleurs séchées avec une coupure de journal, où se trouve rapportée l'histoire d'un couple de vieillards ayant atteint, le mari cent vingt-six ans et la femme cent vingt-cinq ans. En 1724, arrivant à Saint-Pétersbourg en été et n'y trouvant pas Catherine, qui est à une des résidences de campagne, à Péterhof ou à Revel, il fait aussitôt partir un yacht qui doit la ramener, et il lui écrit : « Quand je suis u entré dans mon appartement, j'ai voulu me sauver de suite : <t tout est si vide sans toi ! »
Elle semble, à dire vrai, également affectée de son absence. En juillet 1714, la princesse Galitsine, qui est auprès d'elle à Revel, adresse au souverain ce billet expressif : u Sire, mon « cher batiouchkay nous désirons votre retour auprès de nous u au plus tôt, et, si Votre Majesté tarde, en vérité mon exisu tence deviendra difficile. La Tsarine ne daigne jamais u s'endormir avant trois heures du matin, et je me tiens toua jours inséparablement auprès de Sa Majesté, et Kirillovna, a debout auprès de son lit, sommeille. La Tsarine daigne « dire de temps à autre : — Tiétouchka (petite tante), tu dors? tt Elle répond : — Non, je ne dors pas ; je regarde mes pana toufles. Et Maïa va et vient dans la chambre et fait son lit <i au milieu de la chambre, et Matréna parcourt les chambres « et se querelle avec tout le monde, et Krestianovna se tient 'i derrière la chaise et regarde la Tsarine. Ton arrivée me « délivrera de la chambre à coucher (1). »
De la première époque de leur liaison, il n'y a de conservées que les lettres adressées en commun par le souverain à elle et à Anisia Kirillovna Tolstoï, à laquelle il donnait le surnom de
(i) Cabinet de Pierre, c. II, I. 20.
a tante » . Catherine était la a mère » . Il écrivait : Muder, en hollandais, en employant des lettres russes. Elle g^arde ce surnom jusqu'en 1711, époque à laquelle les termes dont Pierre se sert pour la désig^ner deviennent de plus en plus familiers, affectueux et personnels : Kaiiérinouckka, Herzensfi-eund" chen, etc. Elle ne s'enhardira à Timiter, à cet égard, que beaucoup plus tard, continuant jusqu'en 1718 à lui donner de la Majesté ; après quoi il devient lui aussi son Herzensfreundchen, son batiouchka^ ou plus simplement : mein Freund (mon ami). Une fois, elle va jusqu'à contrefaire ses façons badines, et adresse sa lettre « à Son Excellence, le très illustre et très « éminent Prince-Général, Inspecteur général et cavalier du a compas et de la hache couronnés » (en allemand) .
Cette correspondance n'a jamais été publiée intégralement, et n'a pu l'être ; elle contient une part d'érotisme trop grossier, Pierre s'y aventurant sans scrupule et Catherine l'y suivant sans embarras, jusqu'à des cynismes de pensée et de langage qui déBent l'impression : « Si vous étiez auprès moi, je vous ferais bien vite un autre Chîchenha » , écrit-elle dans un des moments de séparation. C'est le ton; mais les expressions ont souvent beaucoup moins de réserve (1).
En 1724, pour l'anniversaire de son mariage, qu'il célébrait à Moscou, Pierre composait lui-même le feu d'artifice qui devait être tiré sous les fenêtres de l'Impératrice. On y voyait leurs chiffres entrelacés dans un cœur que surmontait une couronne et entouraient les emblèmes de l'amour. Une figure ailée qui représentait Cupidon porteur d'une torche avec ses autres attributs, moins le bandeau, traversait l'espace et allait allumer les fusées. Le Cupidon qui parait habituellement en tiers dans le commerce des deux amants n'a guère d'ailes; mais leur tendresse, pour terre à terre qu'elle soit et même fangeuse par endroits, n'en présente pas moins un aspect sympathique et touchant. Un air de bonhomie rustique et savoureuse la pénètre. Après la paix de Nystadt, Pierre plaisante sa
(i) Voy. à ce sujet SiÉmikvski, V impératrice Catherine, p. 89; BRuCKSEn, Peters d, Grossen Briefwechsel mit Catharina (Raumert Taschenbuch, 5* série)
femme sur son origine livonienne : « Aux termes du traité, je dois rendre au roi de Suède tous les prisonniers ; je ne sais ce qui adviendra de toi. » Elle lui baise la main et répond : a Je suis votre servante, faites ce que vous voudrez ; je ne crois pourtant pas que vous soyez disposé à me rendre. » — m Je vais tâcher, réplique-t-il, de m'entendre avec le Roi (1). » Gomme détail, Tanecdote est peut-être dans la fiction ; comme fond, elle est certainement dans la vérité de leurs relations. Catherine pourtant semble bien y avoir mis de son côté plus de malice et un peu d'astuce féminine. On veut que, pendant un séjour en commun à Riga, elle se soit arrangée pour montrer au souverain, sur un vieux parchemin tiré des archives de la ville, une prophétie d'après laquelle les Russes ne devaient prendre possession du pays qu'après un événement qui a passé pour improbable : un Tsar épousant une Livonienne. Souvent aussi je la vois attirant son attention sur ce que rien ne lui a réussi avant qu'il l'ait connue. Depuis, il a marché de succès en succès. Elle entrait là dans la réalité historique, et le fait plus que la prophétie était de nature à faire impression sur l'esprit du rude batailleur.
Non, certes, il ne voulait pas rendre sa conquête deMarienbourg! Elle avait mille façons de se rendre agréable, utile, indispensable. Gomme par le passé, elle suivait, d'un œil point jaloux, mais vigilant, les caprices amoureux du maître, attentive seulement à en prévenir les conséquences trop graves, intervenant au bon moment. Nartof cite l'aventure d'une blanchisseuse originaire de Narva — une payse — auprès de laquelle les assiduités du souverain sont devenues à un moment assez inquiétantes. Pierre fut surpris de trouver un jour cette fille dans l'appartement de l'Impératrice. II fit mine de ne pas la connaître. D'où venait-elle? Et Gatherine de répondre tranquillement : « On m'a tant vanté sa beauté et son esprit que je me suis décidée à la prendre à mon service, sans vous consulter. • Il ne répondit mot et chercha ailleurs de nouvelles distractions.
(1) Odstrulof, t. IV, p. 132.
Avec cela aucune prétention d'intervenir dans les affaires de l'État, nul esprit d'intrigue, u Pour ce qui est de la Tsarine, « écrit Gampredonen mars 1721, quoique le Tsar ait toujours a pour elle beaucoup de complaisance et une grande ten- « dresse pour les princesses, ses filles, elle n'a aucun pouvoir « par rapport aux affaires, dont elle ne se mêle point. Elle a met toute son application à se conserver les bonnes grâces « du Tsar, à le détourner autant qu'elle peut des excès de « vin et autres débauches, qui ont beaucoup affaibli sa santé, a et à modérer sa colère lorsqu'elle est prête à éclater contre a quelqu'un. >?
Son intervention dans la catastrophe du Pruth, à la supposer réelle, a été un accident isolé. Sa correspondance avec son mari prouve qu'elle était au courant de ses préoccupations, mais très en gros. Il s'adresse à elle pour des commissions de peu d'importance, un achat de vin et de fromage pour des présents qu'il veut faire, un embauchage d'artistes et d'artisans à opérer à l'étranger. Souvent il lui parle sur un ton de confidence, mais toujours dans un ordre d'idées générales, sans entrer dans le détail. En 1712, il lui écrit : « Nous a sommes. Dieu merci, bien portants, mais c'est une vie dure ; a je ne puis faire grand'chose avec ma main gauche, et la « droite doit tenir à la fois une épée et une plume; or tu sais « sur combien de personnes je puis compter pour m'aider. »
Elle a su se faire une part et assumer un office, dont le choix indique chez cette paysanne un instinct merveilleux de sa situation. Le diplomate français y fait allusion dans le texte que je viens de citer. Elle a compris qu'à côté du grand Réformateur jouant à outrance son rôle de justicier implacable, il y avait un rôle accessoire et nécessaire de pitié et de miséricorde ; que celui-ci était bien pour elle, l'humble serve ayant connu toutes les misères de la vie ; qu'en le prenant, en obtenant le plus de pardons qu'elle pourrait pour les autres, elle se ferait plus facilement pardonner son élévation; qu'enfin, au milieu des rancunes et des haines soulevées autour du souverain par l'œuvre violente de la réforme, un cercle de sympa-
thies reconnaissantes environnant la souveraine pourrait un jour la protéger contre un retour de fortune et lui servir d'asile.
Elle en a eu besoin et elle y a trouvé mieux qu'un abri après la mort de Pierre.
Gomme Lefort jadis, mais avec bien plus d'esprit de suite et de tact, elle intervenait sans cesse dans le conflit sanglant que l'œuvre par lui poursuivie ouvrait entre le Tsar et ses sujets, et que la hache, la potence ou le knoute étaient appelés à trancher de jour en jour. Pierre en arrivait à lui cacher parfois les châtiments qu'il ordonnait (1). Malheureusement, elle ne sut pas se contenter, parait-il, du bénéfice à longue échéance que cette ligne de conduite lui promettait. Avec le temps elle en vint à lui demander des profits plus immédiats. Elle imagina, ou on lui fit entendre, qu'elle avait besoin d'asseoir sa fortune sur une base pécuniaire solide. Elle crut, ou on la persuada, qu'il lui faudrait un jour de l'argent, beaucoup d'argent, pour payer les concours nécessaires, prévenir les défaillances probables. Et elle se mit alors à rançonner sa clientèle. Pour frapper à sa porte avec chance d'échapper à l'exil ou à la mort, il fallut se présenter un sac à la main. Elle amassa ainsi de gros capitaux, qu'à l'imitation et sans doute sur le conseil de Menchikof, elle plaça à Amsterdam et à Hambourg sous des noms supposés (2). Ce manège n'échappa pas longtemps à la clairvoyance de Pierre, et la découverte qu'il en fit ne fut probablement pas étrangère aux nuages qui, vers la fin, obscurcirent la sérénité de l'horizon conjugal. En 1718, Catherine s'entremettait pour sauver de la potence le prince Gagarine, qui s'était rendu coupable de concussions énormes, comme gouverneur général de la Sibérie. Elle tirait de lui des sommes considérables, et en employait une partie à corrompre le prince Volkonski, chargé de l'enquête, vieux soldat mutilé, que son passé glorieux ne défendait pas contre ce genre de tentations. Arrêté à son tour, Volkonski alléguait, pour sa défense, qu'il aurait craint, en repoussant les avances de la
(1) Affaires étr. de France; Mémoires et documents^ t. II, p. H9.
(2) Bûschings M., t. XI, p. 481 et «uiv. ; Scheher, t. IV, p. 61.
Tsarine, de la brouiller avec le Tsar. La réplique qu'on attribue à Pierre est bien dans son caractère et dans son style :
— Imbécile! tu ne nous aurais pas brouillés; j'aurais seulement administré à ma femme une bonne correction conjugale ; elle Faura, et toi, tu seras pendu (1).
La fin tragique de la querelle qui met le Tsar aux prises avec son fils atné est pour la belle-mère du malheureux Alexis une victoire suprême, une brusque poussée vers la cime vertigineuse où s'est acheminé son destin. Il est naturel aussi qu'on lui ait attribué une part, plus ou moins directe, dans la préparation de ce dénouement. J'aurai à revenir sur ce point. C'est son fils à elle qui devient ainsi l'héritier présomptif de la couronne, et c'est un lien de plus entre elle et le père de cet enfant. Elle en arrive à lui imposer, dans une certaine mesure, sa famille tenue à l'écart jusqu'à présent, son obscure famille de serfs lithuaniens. Un hasard, parait-il, lui vient en aide à cet égard. Sur la route de Pétersbourgà Riga un postillon maltraité par un voyageur protestait, se réclamant d'une auguste parenté. On l'arrêtait, on prévenait le Tsar; il ordonnait une enquête et se trouvait inopinément en possession de toute une tribu de beaux-frères et de belles-sœurs, de neveux et de nièces. Catherine les avait un peu trop facilement oubliés. Le postillon, Féodor Skovronski, était son frère aîné. Marié à une paysanne, il en avait trois fils et trois filles. Un autre fipère, encore célibataire, était employé aux travaux des champs. L'aînée des sœurs s'appelait Catherine ; la cadette, aujourd'hui élevée sur le trône sous ce nom, ayant autrefois porté celui de Marthe. Cette Catherine exerçait, dit-on, à Revel un métier
(1) DoLOOROUKOF, Mémoires y t. I, p. 83.
infâme. Une troisième sœur, Anne, était la femme d'un honnête serf, Michel-Joachim ; une quatrième avait épousé un paysan libéré, Simon-Henri, qui s'était établi à Revel comme cordonnier.
Pierre fit venir le postillon à Pétersbourg, le mit en présence de sa sœur, dans la maison du dienchtchik Ghépiélof, et, après constatation de son identité, le renvoya à la campagne avec une pension. Il prit des mesures pour assurer aux uns et aux autres de ces parents une existence modeste, et s'arrangea de façon à ne plus en entendre parler. La belle-sœur de Revel, trop compromettante, fut mise sous clef. Catherine devra attendre la mort du Tsar pour en faire davantage. Ex-postillon, ex-cordonnier, paysans et paysannes paraîtront alors à Pétersbourg méconnaissables sous des noms, des titres et des costumes d'apparat. Simon-Henri deviendra le comte Simon Léontiévitch Hendrikof. Michel-Joachim s'appellera le comte Michel Efimovitch Efimovski ; et ainsi de suite. Tous richement dotés (1). Un comte Skovronski fera grande figure sous le règne d'Elisabeth et mariera sa fille à un prince Sapieha, d'une illustre famille polonaise très connue en France.
En attendant, la JFortune de Catherine continue sa marche ascendante. Le 23 décembre 1721, un vote du Sénat et du Synode réunis lui confère le titre d'Impératrice. Deux années plus tard, c'est le couronnement de l'ancienne servante décidé par Pierre lui-même. La cérémonie est une nouveauté en Russie, et les circonstances lui attribuent en outre une portée considérable. Il n'y a dans l'histoire du pays qu'un précédent à cet égard : le couronnement de Marina Mniszech avant son mariage avec Dimitri. Mais il s'agissait alors de consacrer préventivement les droits de l'altière fille du magnat polonais, que la politique un moment victorieuse des Waza prétendait imposer à la Russie. Soutenu par les armes de la République, comme et parce que époux de Marina, Dimitri ne venait qu'en seconde ligne. Depuis, les Tsarines n'ont été que les épouses des Tsars, sans aucune investiture
(i) Kabbotitcb, Les grandes fortunes en Russie, p. 179.
ni prérogative politiques. Mais la mort de Tunique héritier de la couronne a soulevé, en 1719, la question successorale. Elle est à Tordre du jour pendant les années suivantes. Après la paix de Nystadt (1721) qui donne des loisirs au souverainy elle prend un instant la première place dans ses préoccupations. Par ses ordres, GhaBrof et Ostermann ont à ce sujet plusieurs entretiens secrets avec Gampredon, auquel ils proposent une alliance avec la France, sur la base de la garantie de la succession du trône demandée à cette puissance. Au profit de qui? Gampredon imaginait que Pierre avait en vue sa fille atnée, à laquelle il aurait voulu faire épouser un de ses sujets et de ses parents, un Narychkine par exemple. Chafirof le confirmait dans cette opinion (1). Dans le public les suppositions les plus diverses circulaient à ce sujet, jusqu'au couronnement. A ce moment, la nouveauté de Tévénement sembla, aux yeux du plus grand nombre, trancher la question en faveur de Gatherine. Gampredon lui-même partagea cet avis (2).
La couronne, commandée exprès, dépasse en magnificence toutes celles qui ont servi aux anciens Tsars. Ornée de diamants et de perles, avec un énorme rubis au sommet, elle pèse quatre livres, et on en évalue le prix à un million et demi de roubles. Elle est Tœuvre d'un joaillier russe de Saint-Pétersbourg. La robe de Tlmpératrice n'a pu être confectionnée dans la nouvelle capitale. Elle vient de Paris et coûte quatre mille roubles. Pierre dépose lui-même la couronne sur la tête de sa femme. Agenouillée devant l'autel, Gatherine pleure et veut embrasser les genoux du Tsar. Il la relève en souriant et lui remet le globe, emblème de la souveraineté (rf/er/ai^a) ; mais il garde le sceptre, insigne du pouvoir. En sortant de léglise, Tlmpératrice monte dans un carrosse, de provenance parisienne comme la robe, tout en dorures et en peintures et surmonté d'une couronne impériale (3).
(1) Dépêches de Gampredon des 29 octobre, 17 et 21 novembre 1721. Aff. élr. de France.
(2) Dépêche du 26 mai 1724.
(3) Baschings M., t. XXII, p. 447, 463; Golikof, t. X, p 64.
La cérémonie a eu lieu le 7/19 mai 1724. Une demi-année après, un drame se joue au palais d'Hiver, qui met la souveraine ointe et couronnée au bord d'un abime. Au retour d'une excursion à Revel, Pierre a été averti d'une intimité suspecte qui depuis quelque temps déjà s'est établie entre Catherine et un chambellan de son service. Il est étrange que l'avertissement ne lui soit pas venu plus tôt, car, au dire de témoins dignes de foi, la liaison de l'Impératrice avec le jeune et beau William Mons était publique depuis longtemps (1). Pour savoir à quoi s'en tenir, Pierre n'aurait même eu besoin que de consulter, par l'entremise de son cabinet noir, la correspondance du chambellan. Il y aurait trouvé des lettres signées par les plus grands personnages du pays, ministres, ambassadeurs, évéques, tous s'adressant à ce jeune homme sur un ton qui indiquait clairement la place qu'ils lui assignaient dans la maison du souverain (2). Mais la politique inquisitoriale du grand homme porte à cette heure ses derniers fruits, la conséquence et la peine de ses excès : l'universel espionnage a engendré l'universelle mise en défense contre les espions. Gomme on est gardé, on se garde, et, pour avoir voulu trop bien savoir ce qui se passe chez les autres, Pierre en est venu à ignorer ce qui se passe chez lui.
Ce Mons est un frère de l'ancienne favorite. Il appartient à la lignée des aventuriers de grand air et de haut vol, dont Lefort a été l'ancêtre historique en Russie. Très sommairement instruit, mais intelligent, adroit, joyeux compagnon et poète à ses heures. Très superstitieux, il portait aux doigts quatre bagues, d'or pur, de plomb, de fer et de cuivre, qui lui servaient de talismans : la bague d'or était pour l'amour. Une autre de ses sœurs, Modeste (en russe : Matréna)^ était mariée à Féodor Nikolaiévitch Balk, d'une branche de l'ancienne maison livonienne des Balcken, établie depuis 1650 en Russie. Ce Balk avait le grade de général-major et les fonctions de gouverneur de Riga, et sa femme s'était aussi poussée très
(1) CâmpheooKi dépêche du 9 décembre 1724. Aff. étr. de France.
(2) SiÉMiEvsKiy U impératrice Catherine^ p. 109.
avant dans la faveur de Catherine, dame à portrait depuis le couronnement et confidente intime. Elle soignait la fortune de son frère et arrangeait les rendez-vous. Mais son rôle ne s'arrêtait pas là. Avec une madame louchkof, Anna Féodorovna, autre grande favorite de Tlmpératrice, avec la princesse Anne de Courlande et quelques dames encore, elle était arrivée à constituer une espèce de camarilla, tripotant, intriguant et entourant peu à peu le souverain d'une marée de sable mouvant, influences occultes et obscures machinations, dans laquelle, affaiblie par la maladie qui le minait, énervée par les obsessions qui Tentouraient, son énergie paraissait comme enlizée. William Mons était Tàme de cette coterie, prenant lui-même le nom d'une femme pour correspondre avec une madame Soltykof, qui en faisait partie (1).
C'est Tère de la gynëcocratie qui déjà commence.
L'inquisiteur et le justicier sont ainsi simultanément et pareillement mis en défaut chez Pierre. Il a longtemps ignoré ce qu'il lui importait tant de savoir, et, même prévenu, il ne saura pas frapper et se faire justice à lui-même de la plus impardonnable des injures. L'avertissement lui vient d'une source anonyme. On a imaginé à ce propos un guet-apens préparé de longue main : Catherine s'oubliant par un beau clair de lune au fond d'un berceau de son parc, devant lequel madame Balk monte la garde, et Pierre venant l'y surprendre (2). Il est regrettable que cette mise en scène ne puisse s'accorder avec le calendrier, et qu'il faille, historiquement, la placer en novembre, par dix degrés de froid, probablement!
D'après les documents officiels de la chancellerie secrète, Pierre a été mis au fait le 5 novembre. Il fit arrêter le dénonciateur, vite reconnu, un subalterne de l'entourage de Mons, mena personnellement une enquête rapide dans la chambre de torture de la forteresse Saints Pierre et Paul; mais, contre l'attente générale, il n'agit pas avec la rapidité foudroyante qui était dans ses habitudes. Son honneur et sa vie même sont en
(1) MOBDOVTSEF, p. 130.
(2) SCHEREB, t. IV, p, 78.
jeu, car la dénonciation a parlé d*un complot et d'un attentat en préparation, et il a Tair d'hésiter; il dissimule sa colère; on dirait qu'il cherche, lui l'impatient et l'impulsif par excellence, à gagner du temps! Le 20 novembre, il rentre au palais, sans rien laisser paraître sur son visage de ses impressions, soupe avec l'Impératrice comme à l'ordinaire, s'entretient longuement et familièrement avec Mons et finit par le rassurer, lui et tout le monde. D'assez bonne heure seulement il se dit fatigué, demande l'heure. Catherine consulte sa montre à répétition — le cadeau envoyé de Dresde — et répond : Neuf heures. Il a alors un mouvement brusque, le premier, prend la montre, ouvre le boîtier, donne trois tours aux aiguilles, et de ce ton qu'on lui a si longtemps connu et qui n'admet pas de réplique : « Vous vous trompez; il est minuit, et tout le monde doit aller se coucher. »
Le lion s'est retrouvé, avec son rugissement et sa grilTe puissante, le dominateur commandant au temps comme à tout et à tous.
On se sépara, et quelques instants après Mons était arrêté dans sa chambre, Pierre s'instituant, dit-on, lui-même son geôlier et son juge d'instruction. Mais dans les interrogatoires qu il lui faisait subir le nom de Catherine n'était pas prononcé. Délibérément, il la mettait hors de cause. L'enquête a permis de faire valoir contre l'inculpé d'autres chefs d'accusation, abus d'influence et trafics criminels dans lesquels Matréna Balk était aussi impliquée. Deux jours de suite, le 13 et le 14 novembre, par la voix d'un crieur parcourant les rues de Saint-Pétersbourg, les donneurs de pots-de-vin fiirent invités à en faire déclaration, sous peine des châtiments les plus sévères. Mais Mons lui-même y suppléait. Comme Glébof, il passa plus tard pour avoir stoïquement mis à couvert l'honneur de sa maîtresse, en prodiguant les autres aveux. L'héroïsme, à le supposer réel, n'eût pas été de très bon aloi : même sous le règne de Pierre, on risquait moins à passer pour concussionnaire que pour le rival du Tsar. La fin atroce de Glébof en avait fourni la preuve. Et le beau William ne paraît
avoir eu rien d'un héros. A en croire les procès-verbaux de ses interrogatoires, mis en présence du Tsar après son arrestation, il a commencé par s'évanouir; il a avoué ensuite tout ce qu'on a voulu. Il faut, en effet, qu'on n'ait pas eu de peine à le confesser, puisque, détail significatif, il n'a pas été mis à la question. Quant à madame Balk, après avoir montré d'abord quelque résistance, elle a faibli au premier coup de knoute.
Mons fut décapité le 28 novembre 1724. Au rapport du résident saxon, Pierre est allé le voir avant l'exécution, pour lui exprimer le regret qu'il avait à se séparer de lui. Le jeune homme sut du moins faire bonne figure surl'échafaud. Comme y réussira plus tard un autre gouvernement de terreur, le grand règne a appris aux hommes à mourir. Le récit d'après lequel il aurait demandé au bourreau de retirer de sa poche un portrait encadré de diamants, en lui disant de garder le cadre et de détruire l'image, — celle de Catherine(l), — est de notoire et maladroite invention. Les prisonniers étaient vraisemblablement fouillés dans les prisons du temps. Madame Balk reçut onze coups de knoute, n'en mourut pas, ce qui prouve qu'elle avait la vie dure, fut envoyée en Sibérie à perpétuité, et en revint après la mort de Pierre. Il n'y avait rien de perpétuel à cette époque. Du moment qu'on emportait la vie sauve, on avait grande chance de remonter du fond des abîmes les plus profonds. Sur des poteaux entourant le lieu de l'expiation, une pancarte fut affichée avec les noms de tous les clients aux* quels Mons et sa sœur avaient eu affaire. La hiérarchie entière du tchine y était représentée, avec le grand chancelier Golovkine en tète. Le prince Menchikof, le duc de Holstein et la tsarine Prascovie Féodorovna y figuraient aussi (2) !
Catherine montra, au milieu de cette épreuve, une vaillance qui a quelque chose de terrifiant. Le jour de l'exécution, elle affectait la plus grande gaieté. Le soir, elle faisait venir les princesses accompagnées de leur maître de danse et étudiait avec elles des pas de menuet. Mais je lis dans une dépêche de
(1) Crcsrhstolpe, Der russische Ho/, Hambourg, 1857, p. 68.
(2) MORDOVTSEF, p. 48-49.
Gampredon : « Quoique cette princesse dissimule son chagrin « autant qu'il lui est possible, on le voit peint sur son visage... « en sorte que tout le monde est attentif sur ce qui pourra lui « arriver (1). »
Il lui arriva ce jour même une surprise assez pénible : un oukase de la main du Tsar, adressé à tous les collèges, leur défendit, à raison de Tabus qui en avait été fait sans la con^ naissance de la souveraine, de recevoir à l'avenir aucun ordre ou recommandation de sa part. Eln même temps, les bureaux ayant la gestion de sa fortune personnelle furent frappés d'interdit; on y mit les scellés, sous prétexte d'un contrôle administratif à exercer, et elle se trouva tellement gênée que pour donner mille ducats à un dienchtchik, Yassili Pétrovitch, qui avait pour le moment l'oreille du Tsar, elle dut avoir recours aux dames de son entourage (2) .
Autre désagrément le lendemain. Le Tsar, raconte-t-on, sortit en traîneau avec sa femme, et on vit le couple impérial passer à côté de l'échafaud où le corps de Mons était encore exposé. La robe de l'Impératrice frôla le cadavre. Catherine ne détourna pas la tête et continua à sourire. Pierre insista alors : par ses ordres la tête du supplicié fut mise dans un bocal rempli d'esprit-de-vin et placée en évidence dans l'appartement de l'Impératrice. Elle s'accommoda de ce terrible voisinage et conserva son calme. Vainement il s'emportait. D'un coup de poing, raconte-t-on encore, il brisait en sa présence une superbe glace de Venise.
— Ainsi ferai-je de toi et des tiens ! Elle répliquait sans paraître émue :
— Vous venez de détruire un des ornements de votre demeure; en a-t-elle plus de charme?
Elle le domptait et le maîtrisait ainsi; mais les relations demeuraient extrêmement tendues. Le 19 décembre 1724, Lefort note dans sa dépêche : a L'on ne parle presque plus
(1) Pétersbourg, 9 décembre 171!*, Aff. étr.
(2) Buschings M., t. XI, p. 494. (Relation de Rabutin, envoyé de l'Empereur.)
CATHERINE. dl&
» ensemble, l'on ne mange plus ensemble, ni ne couche ensem- « ble. » En même temps, Marie Kantémir rentrait en scène de façon à attirer Fattention générale. Pierre allait la voir tous les jours. Et c'est à ce moment, croit-on, qu'il sut la vérité sur ce qui s'était passé à Astrahan, où, on se le rappelle, les espérances de la princesse et peut-être celles de son amant avaient été anéanties par une fausse couche suspecte. Le médecin qui soignait la jeune fille, un Grec du nom de Pâlikala, avait été soudoyé. Par qui ? La réponse vint d'elle-même sur les lèvres de l'époux outragé.
Dans l'opinion générale, Catherine était perdue. Yillebois parle d'un procès à la Henri VIII que Pierre aurait médité. II temporisait seulement pour assurer préalablement le sort des enfants nés de l'épouse infidèle. Il pressait le mariage de sa fille aînée, Anne, avec le duc de Holstein. Des tentatives avaient été faites pour unir la seconde, Elisabeth, à un prince français, ou même au roi de France en personne. Mais précisément ce projet, qui paraissait prendre tournure et gardait d'irrésistibles séductions, fournissait aussi pour la défense de Catherine un argument tout-puissant. Tolstoï et Ostermann, en pourparlers avec Campredon, le faisaient valoir avec autorité : difficilement le roi de France pouvait être engagé à épouser la fille d'une seconde Anne de Boleyn (1)!
L'heureuse étoile de la Livonienne devait finir par l'emporter. Le 16 janvier 1725, un commencement de réconciliation était observé entre les époux, assez maussade encore de la part de Pierre et peut-être simulé, mais pourtant significatif. Lefort écrit : « La Tsarine a fait un long et ample F1155- 0 fall (génuflexion) près du Tsar pour la rémission de ses tt fautes; la conversation dura près de trois heures, et l'on a soupa pourtant ensemble, après quoi l'on se sépara. » Moins d'un mois après, Pierre n'était plus, emportant dans la tombe le secret de sa rancune et d'une vengeance peut-être
(1) Voy. pour tout cet épisode : Solovikf, t. XVIII, p. 245 ; Scherer, t. IV, p. 18 et suiv. ; Sborïiie, t. III, p. 90 (Lefort); Bûschings M,, t. XI, p. 490 et suîv. (Rabutin); Villebois, Mémoires. (Manuscrit de la Bibliothèque nationale.)
gardée en réserve et préparée dans Tombre. Je n'ai pas à dire ici comment Catherine sut mettre k profit cet événement au point de vue politique. Sa conduite privée ne justifia que trop, par la suite, les jalouses préoccupations qui avaient empoisonné les derniers jours du grand homme. Après vingt années d'un effort continu, d'un contrôle incessant de toutes ses facultés, concentrées et tendues avec à peine quelques défaillances vers un but unique enfin atteint, il y eut chez elle à ce moment, peut-on supposer, une brusque détente du ressort moral, en même temps qu'un ressaut d'instincts longtemps comprimés : sensualité grossière, goûts de débauche vulgaire, basses inclinations de l'esprit et de la chair. Après avoir tant fait pour mettre son mari en garde contre les orgies nocturnes, c'est elle maintenant qui en perpétuera la tradition, s'enivrant jusqu'à neuf heures du matin avec ses amants d'une nuit, Loewenwalde. Dévier, le comte Sapieha. Son règne, qui, heureusement pour lu Russie, n'a que seize mois de durée, équivaudra à une mise en coupe du pouvoir souverain au profit de Menchikof et des favoris de passage lui en disputant tour à tour les miettes. Et la compagne dévouée, secourable, héroïque parfois du grand Tsar ne sera plus guère, à cette heure, qu'une héroïne d'opérette, une paysanne qu'une aventure invraisemblable a placée sur le trône et qui s'y divertit à sa façon.