CHAPITRE PREMIER
L Double programme traditionnel de politique intérieure et extérieure. — Pierre commence par le dehors. — Oscillation séculaire des ambitions et des entreprises conquérantes entre le Sud et le Nord. — La défection de l'Empereui engage Pierre à choisir le ?îord comme point d'attaque. — L'entrevue de Rawa.
— Liaison avec Auguste. — La quadruple alliance. — Patkul. — Pierre se décide à faire cause commune avec la Saxe et le Danemark contre la Suéde, mais attend la signature de sa paix avec la Turquie. — Le traité de Préobrajenskoïe. — Les nouvelles de Constantinople. — En marche sur Narva. — L'arrivée de Charles XII. — La fuite de Pierre. — Le désastre. — II. Détresse et pusillanimité du Tsar. — En s'avançant en Pologne, Charles lui donne U temps de se ressaisir et cimente son alliance avec Auguste. — Nouveaux préparatifs de guerre. — Entrevue de Birzé. — Nouveaux revers et premiers succès. — Pierre à l'embouchure de la Neva. — « La clef de la mer. » — Pétersbourg. — Pierre s'établit en Ingrie et en Livonie, Auguste perd Is Pologne. — Préparatifs pour la lutte décisive. — III. Campagne diplomatique
— A la recherche d'une médiation. — Le prince Galitsine à Vienne. — Matviéief à la Haye et à Paris. — Le prince Dimitri Galitsine à Constantinople
— « L'eau turque. » — Négociation d'alliance à Berlin. — La carrière et la fin de Patkul. — Triomphe du Suédois sur le Livonien. — Arved Horn. — Altranstadt. — La défection d'Auguste. — Duplicité diplomatique. — Bataille de Kalisz. — Tentatives des deux souverains pour obtenir une paix séparée. — Aurore de Roenigsmarck dans le camp de Charles XII. — Envoyés et émissaires de Pierre dans les cours européennes. — Résultat négatif. — Pierre reste seul en face de Charles. — Il se décide à combattre dans ses fovers. — IV. Plan de campagne de Charles. — Mazcppa. — Vastes combinaisons. — Premiei obstacle. — Les hésitations du hctman. — Retard dans la marche de Loewenhaupt. — L'été se passe. — Perspective d'une campagne d'hiver. — V. Marche de Charles vers le sud. — Victoire de Holovtchine. — Désastre de Loewen-
haupt à Lieioi. — La famine. — Mazeppa prend parti. — Trop tard! — L'Ukraine lui écba[^p«. «—> Siège de Poltava. ^ Il faut y entrer ou mourir. — Démoralisation de l'armée médooe. ^ Charles est blessé. — Pierre augmente ses chances de victoire. -^ La rencontre. — La défaite des Suédois. — Ses conséquences. — Les ruines du passé et la Buwie de l'avenir.
Héritier et continuateur, incomparablement supérieur assurément, mais incomplet à certains égards, de prédécesseurs dont on a trop oublié le mérite, Pierre a reçu d'eux l'héritage d'un double programme : de réformes à l'intérieur et d'expansion au dehors. C'est par le dehors qu'il a commencé. Dans ta distribution de matières adoptée pour cette partie de mon livre je n'ai pourtant pas obéi, on s'en doutera, à une simple préoccupation d'exactitude chronologique. La plupart des grandes réformes qui ont donné à la Russie du dix-huitième siècle une physionomie nouvelle au point de vue politique, économique et social, sont contemporaines des dernières années du règne; leur importance n'en prime pas moins, aux yeux de l'historien, et la victoire de Poltava et même la conquête de la Baltique, et la minutie des dates compte ici pour peu. J'ai dûm'inspirer d'une autre considération. Je ne crois pas du tout que les réformes de Pierre aient eu, ainsi qu'on l'a souvent avancé, pour condition préalable et nécessaire cette longue suite de combats et de négociations qui jusqu'en 1721 ont presque entièrement absorbé l'activité du Réformateur; je crois par contre, et je m'appliquerai à le prouver, qu'elles en ont procédé, ainsi qu'une conséquence indirecte, mais fatale, ou, si l'on aime mieux, providentielle. Autrement dit, les réformes, pour être, n'ont pas réclamé la guerre; mais la guerre, pour subsister, a réclamé les réformes, et j'ai mis simplement la charrue derrière les bœufs.
De 1693 à 1698, en Hollande et en Angleterre, comme à Voronèjeou àArhangel, Pierre s'est occupé surtout de devenir
un homme de mer accompli, pilote^ charpentier et artilleur. Pourquoi? Parce que cela Tamusait, d'abord. Ceci est notoire. Il a joué au marin et au soldat. Peu à peu des idées plus sérieuses, la conscience des traditions ancestrales et des devoirs par elles imposée se sont associées à ce divertissement, et la réalité a fini par l'emporter sur la fantaisie. Mais la réalité alors, c'est la guerre. De 1700 à 1709, il s'agit pour lui de vaincre ou de mourir en combattant Charles XII, et il ne peut être question d'autre chose. De 1709 à 1721, il devra lutter encore, sans trêve ni répit, autant pour conquérir une paix avantageuse que pour se tirer des difficultés et des périls nouveaux dans lesquels un excès de présomption et de confiance l'aura précipité. Seulement, voici ce qui arrive alors : en suivant cette voie, après s'y être engagé très à la légère, le souverain a été amené à solliciter de son pays un concours qui dépasse de beaucoup ses ressources disponibles, celles que sa constitution présente, politique, économique et sociale, le mette à même de fournir. Surchargées d'un côté, minées de l'autre par l'énorme poids qu'on leur a imposé et l'énorme effort qu'on a exigé d'elles, les vieilles assises de l'édifice moscovite se rompent et s'effondrent. Un vide se produit, qui veut être comblé sur l'heure et n'importe comment, la guerre n'attendant pas ; et le batailleur devient organisateur, réformateur par conséquent, presque inconsciemment et presque malgré lui. Ses réformes sont des munitions improvisées, dont il charge ses canons, quand le parc d'artillerie a été épuisé.
J'insisterai plus tard sur ce point de vue, qui est capital pour l'intelligence de son œuvre.
N'ayant aucune compétence en matière d'art militaire, je ne me donnerai pas le ridicule d'entreprendre un tableau complet ou une critique raisonnée des campagnes qui, de 1700 à 1721, ont fait perdre à la Suède et gagner à la Russie leur situation européenne. Aussi bien le cadre de cet ouvrage ne s'y prêterait pas. J'essayerai uniquement de dégager le sens historique des événements, d'ailleurs très universellement connus, qui ont marqué cette époque en m'en servant pour
mieux mettre en lumière ce qui fait le seul objet de mon étude : la physionomie du grand homme esquissée dans les pages précédentes et celle de son règne dont j'aborde maintenant Texamen.
Il semble que ce soit à Vienne seulement, en 1698, que Pierre ait conçu Tidée de s'attaquer à la Suède. Jusque-là ses velléités guerrières avaient pris plutôt la direction du sud. Il en voulait toujours au Turc seul; mais à Vienne, l'Empereur dont il escomptait le concours s'est dérobé, et aussitôt l'esprit mobile du jeune Tsar a fait volte-face. Ne lui faut-il pas une guerre de toute façon et n'importe où pour employer sa jeune armée ? Les convoitises et les instincts belliqueux de ses prédécesseurs ont d'ailleurs toujours oscillé et pivoté ainsi du sud au nord, sollicités tour à tour par la mer Noire, la Baltique ou les provinces limitrophes de la Pologne. Poussée de croissance naturelle chez un peuple jeune et fort, bien inutilement idéalisée depuis et dogmatisée sous les apparences d'une œuvre A' unification . Tous les peuples, il est vrai, ont de tout temps prétendu ainsi à des reprises de patrimoine national aux frais de leurs voisins, et l'heureuse étoile de Pierre voulut qu'il restât encore à cet égard dans une certaine mesure de justice, de logique £t de vérité. Absorbé et bientôt épuisé par l'effort immense que va exiger de lui la guerre engagée au nord, il négligera ou laissera péricliter au sud et même à l'ouest une bonne part du legs d'ambition conquérante recueilli dans la succession d'Alexis; et, en restant sur les positions déjà conquises du côté de la Pologne, en reculant du côté de la Turquie, il exercera au nord-ouest, en matière de reprises^ la revendication relativement la plus justifiable.
Au nord-ouest, de l'embouchure de la Narva (ou Narova) à celle de la Siestra, le littoral maritime arrosé par la Voksa, la Neva, la Ijora, la Louga, a fait réellement un jour partie intégrante du patrimoine russe ; il a formé un des cinq arrondissements {piatiny) du territoire de Novgorod ; il demeure couvert de villes portant des noms slaves : Koréla, Oriéchek, Ladoga, Koporié, lamy, Ivangrod. C'est en 1616 seulement que le tsar
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Michel Féodorovitch, aux prises avec Gustave-Adolphe, a définitivement abandonné le rivage de la mer pour garder Novgorod. Mais Tespoir de regagner le terrain perdu est resté si vivace dans le cœur des siens, que sous le règne d'Alexis, après une tentative infructueuse du côté de la Livonie, le boïar Ordine-Nachtchokine s'est occupé, à Kokenhausen sur la Dvina, de construire un certain nombre de bâtiments de guerre destinés à la conquête de Riga (1). De ces précédents historiques Pierre aura un sentiment confus, mais puissant. Il le prouve par la direction qu'il fait prendre à ses armées, après avoir jeté le gant à la Suède. Il s'égarera ensuite en route, cédera à des entraînements irréfléchis, mais reviendra toujours au but indiqué par la tradition : l'accès à la mer, un port sur la Baltique, une fenêtre ouverte sur l'Europe.
Son entrevue à Rawa avec Auguste II fixe définitivement l'aimant dans sa boussole un moment désorientée. Les pacta conventa signés par le roi de Pologne à son avènement au trône l'obligent, lui aussi, à revendiquer contre la Suède des territoires ayant anciennement appartenu à la République. On est à peu près sûr d'avoir le Danemark avec soi : le traité de Roeskilde (1658) imposé à Frédéric III pèse à ses successeurs, et le Holstein, proie offerte aux convoitises après la mort de Christian-Albert (1694), menace, depuis ce temps, démettre aux prises les voisins. Le Brandebourg s'annonce aussi comme un allié probable ; en s'unissant avec la France de Louis XIV et de madame de Maintenon, la Suède a bien abandonné, au profit de la Prusse, son rôle historique en Allemagne ; mais elle y a conservé pied ; elle y demeure une rivale, et à Kœnigsberg déjà l'Électeur s'est offert. Personnellement, d'ailleurs, Auguste exerce sur Pierre une séduction, qui prouverait à elle seule ce que l'apprenti charpentier a conservé encore de naïveté, d'inexpérience et de légèreté puérile dans son esprit à peine dégrossi. Grand, beau, fort, adroit à tous les exercices du corps, chasseur, buveur et coureur de cotillons infatigable,
(1) ViessiélaCO, Précis d'une histoire de la Jlotte i^sse, t. I, p. 7.
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ce souverain royalement débauché lui plaît et lui impose. Facilement il lui accordera du génie par-dessus le marché, et inclinera à lier sa fortune à la sienne. Au bout de quatre jours passés à banqueter sans interruption, ils ont partagé les dépouilles de la Suède et fait échange, en attendant, d'armes et de vêtements. Le Tsar paraîtra, quelques semaines plus tard, à Moscou, portant sur ses épaules la veste et à son côté Tépée du roi de Pologne (I). On ne s'est pourtant arrêté encore à aucun plan déterminé d'alliance et de campagne ; les deux amis et alliés futurs sont pour le moment trop occupés chez eux pour commencer de courir des aventures au dehors. Ses Polonais ingouvernables donnent de la tablature à Auguste, qui n'en a pas fini avec les partisans du prince de Conti, et Pierre a des têtes à couper : les StreUsy ont choisi ce moment pour se révolter.
L'appel aux armes décisif ne viendra ni de l'un ni de l'autre; ni l'un ni l'autre n'aura le mérite de donner corps à la triple et quadruple coalition qui, à deux ans de là, dressera devant Tépée de Charles XII son appareil formidable. Ceci sera l'œuvre d'un Suédois, d'un sujet de la Suède tout au moins. L'entrevue de Bawa a eu lieu en août ; en octobre 1698, Jean Reinhold Patkul entre en scène. Né vers 1660 en prison (à la suite de la livraison de Wolmar aux Polonais, son père était arrêté à cette époque avec sa mère et incarcéré à Stockholm sous l'inculpation de haute trahison), ce gentilhomme livonien semble marqué dès le berceau pour une tragique destinée. Esprit hardi et ambitieux, nature ardente et passionnée, il a, du reste, tous les tmits d'un héros de drame. tJne rivalité d'amour l'a mis de bonne heure aux prises avec le gouverneur suédois de sa province, Helmersen. Peu de temps après, sa rancune personnelle y aidant sans doute, il s'est fait le champion de l'aristocratie livonienne contre les entreprises de Charles XI. Il est de ceux qui habillent leurs passions et se font illusion sur la sincérité du déguisement. Poursuivi et condamné à mort par contumace en IG96, il a cherché un refuge en
(i) OoSTliULOF, t. III, p. 62S.
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Suisse, à Prangins, d'où Fleraming, le ministre favori d'Auguste, Ta attiré à Varsovie. Il y est arrivé avec son plan de coalition tout dressé, mettant en ligne contre la Suède le Brandebourg, le Danemark, la Russie et la Pologne, et offrant à cette dernière la Livonie pour prix de son concours. La Russie aura sa part dans les autres provinces du littoral, et le Livonien s'est appliqué à circonscrire minutieusement cette part. Il se défie et se défiera toujours de cette alliée, recommandant « de bien lui lier les mains pour qu'elle ne dévore pas le morceau cuit par nous (1) » .
Auguste se laisse aisément entraîner ; Frédéric IV de Danemark, les yeux fixés sur le Holstein, n'attend qu'un encouragement ; on achète le primat de Pologne, Radziejowski, avec cent mille ducats, et le plat est mis en feu. Un article secret du traité, signé par Patkul au nom de la noblesse de son pays, garantit à Auguste et à ses héritiers la possession de la Livonie, même pour le cas où ils cesseraient de régner en Pologne. Radziejowski ne voit pas cet article (2). Le général saxon Karlowicz est envoyé à Moscou pour lier partie définitivement avec le Tsar, et Patkul l'accompagne sous un faux nom. Ils se rencontrent avec les ambassadeurs du nouveau roi de Suède, Charles XII, qui sont venus demander la confirmation de la paix de Kardis (1660). Pierre a fait bon accueil à ces derniers, laissant cependant entendre quelques plaintes, formulées officiellement pour la première fois, au sujet de mauvais traitements infligés à ses ambassadeurs lors de leur passage à Riga. Il en est évidemment à chercher un prétexte de rupture, et n'attend plus pour lever le masque que de s'être mis à couvert du côté de la Turquie. Signé le 26 janvier 1699, en dépit des efforts de l'envoyé français Chateauneuf , le traité de Karlowitz, en réconciliant la Porte avec l'Empire et la Pologne, n'a abouti, pour la Russie, qu'à un armistice de deux ans. Un plénipotentiaire du Tsar, Oukraïntsof, est chargé d'en poursuivre à Constantinople la
(1) Patkuls BerichtCy Berlin, 180Î. Berxoclli, Mémoires du 1"" janvier et 7 avril 1699.
(2) SzuJSKi, Histoire de lologne, t. IV, p. 169.
conversion en une paix définitive. Le 1 1 novembre 1699, confiant dans le résultat de cette négociation, Pierre attire les ministres de Pologne et de Danemark dans sa petite maison de Préobrajenskoïe et y signe avec eux un traité secret d'alliance offensive et défensive, Auguste n'y figurant, d'ailleurs, que comme Électeur de Saxe ; mais il continue à caresser les Suédois. OukraYntsof tarde à en finir. Au commencement de 1700, fidèles aux engagements qu*ils viennent de prendre, Auguste et Frédéric entrent en campagne; Pierre, si engagé qu'il soit à en faire autant, ne s'en émeut pas, ne bouge pas. Frédéric est battu, menacé dans sa capitale : tant pis pour lui. Auguste, après avoir enlevé Dûnamûnde, échoue devant Riga': tant mieux; Riga sera pour les Russes. Un autre général saxon, Langen, accourt à Moscou : le Tsar écoute paisiblement ses récriminations ; il agira dès que les nouvelles de Gonstantinople l'auront permis. Les négociations sont en bonne voie, et il se mettra prochainement en mesure d'attaquer les Suédois du côté de Pskof, ainsi qu'il Ta promis. Patkul a beaucoup insisté sur ce dernier point, et Pierre s'est gardé de le contredire. C'est entendu : il ne touchera pas à la Livonie (1). Enfin, le 8 août 1700, un courrier d'Oukraïntsof arrive avec la dépêche désirée : la paix est signée, et, ce même jour, les troupes du Tsar reçoivent leur ordre de marche. Seulement, ce n'est pas du côté de Pskof qu'il les dirige ; elles vont sur Narva, droit au cœur du pays livonien !
Dans son manifeste de guerre, Pierre s'étend avec une impudence superbe sur les griefs dont son passage à Riga Ta armé. Trois semaines plus tard, son envoyé en Hollande, Matviéief, qui n'aura pas eu le temps d'être averti, continuera encore û donner aux États généraux l'assurance que le Tsar ne songe pas à mettre l'épée à la main pour tirer vengeance des avanies infligées à ses ambassadeurs (2). 11 se trouve main-
(1) OrsTRiALOF, t. III, p. 375-377; Vbd der HuUt, résident de Hollande à Moscou, au {Greffier des États généraux, 3 août-7 septembre 1700. (Archives de la Haye.)
(î) Mémoires du 2 septembre 1700. (Archi de la Haye.)
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tenant que le Tsar lui-même a été insulté, en dépit de son incognito, et le Tsar se met en campagne pour venger les injures de Pierre Mibaïlof !
L'armée destinée à mettre le siège devant Narva comprend trois divisions de formation nouvelle sous les ordres des généraux Golovine, Weyde et Repnine, avec 10,500 Cosaques et quelques troupes irrégulières : 63,520 hommes en tout. La division de Repnine, 10,834 hommes, et les Cosaques de la Petite-Russie restent en route, ce qui réduit l'effectif disponible à 40,000 hommes environ (l). Mais Charles XII ne pourra, de son côté, amener avec lui au secours de la ville que 5,300 hommes d'infanterie et 3,130 chevaux. Encore, obligée de traverser, depuis Wesemberg jusqu'où la cavalerie de Chérémétief se sera avancée, un pays complètement dévasté, séparée de son camp en colonne volante et portant sur elle par conséquent ses vivres et ses munitions, cette troupe, mise après une suite de marches forcées en présence d'un ennemi cinq fois supérieur en nombre, se trouvera dans un état d'épuisement complet (2).
Pierre ne s'attendait pas à trouver le roi de Suède en Livonie. Il le jugeait suffisamment occupé ailleurs par le roi de Danemark; il ignorait la paix de Travendal, déjà imposée à cet allié, signée le jour même où l'armée russe s'est mise en mouvement. Il est parti gaiement à la tête de sa compagnie de bombardiers , comptant sur un succès facile. En arrivant devant la ville le 23 septembre, il est tout surpris de voir qu'elle fait mine de se défendre sérieusement. C'est un siège en règle qui s'annonce, et quand, après un mois de préparatifs, ses batteries ouvrent enfin le feu, l'effet en est nul. Les pièces sont mauvaises et encore plus mal servies. Un second mois se passe dans l'attente d'un événement heureux : offre de capitulation, arrivée de Repnine. Ce qui arrive, dans la nuit du 17 au 18 novembre, c'est la nouvelle que le roi de Suède sera là dans vingt-quatre heures.
(1) OUSTRIALOF, t. IV, p. 9.
(2) Hàusen, Geschickte der Stadt JSarwa, Dorpat, 1858, p. 144.
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Cette nuit même, Pierre quitte son camp, abandonnant le commandement au prince de Croy.
Des arguments invoques par le souverain ou par ses apologistes pour justifier cette désertion sans exemple, pas un, me semble-t-il, ne tient debout. Nécessité d'une entrevue avec le roi de Pologne, désir de hâter la marche de Repnine, tout cela est piteux. Chargés par Auguste de suivre les opérations militaires en Livonie, les généraux Langen et Hallart expliqueront gravement, dans leurs rapports, que le Tsar a dû aller à Moscou pour recevoir l'envoyé turc, — qui doit arriver dans quatre mois ! L'envoyé de l'Empereur, Pleyer, est plus sérieux en disant que le souverain a obéi aux instances de ses conseillers, qui ont jugé qu'il y avait trop de danger pour lui à rester (l). Et, en parlant de ces conseillers, ministres et généraux, Hallart lui-même ne se gène pas pour déclarer dans son rude langage de soldat « qu'ils ont autant de cœur qu'une grenouille de poil au ventre (2) » . Déconcertée par la résistance inattendue qu'on lui a opposée, mal outillée pour la vaincre, mal commandée, mal campée et mal nourrie, l'armée russe se trouvait, à ce moment, dans un état de démoralisation très avancé. L'arrivée de Charles y a mis la panique, et le moral de Pierre, si impressionnable, s'en est ressenti. L'instruction qu'il laisse au prince de Croy indique suffisamment le désordre de son esprit. Il y met deux recommandations : l'une, d'attendre^ pour tenter un assaut, l'arrivée des munitions d'artillerie qui font défaut ; l'autre, d'essayer de prendre la ville avant [arrivée du roi de Suède, sur la marche duquel il sait à quoi s'en tenir, puisqu'elle le fait fuir (3) !
Comme général, le prince Charles-Eugène de Croy n'est pas le premier venu. Ayant servi quinze années dans les armées de l'Empereur, gagné le grade de lieutënant-feld-maréchal sous les ordres de Charles de Lorraine, pris part, en 1683, à la délivrance de Vienne sous Sobieski, il a de l'expérience et de
(1) OnsTniALOF, t. IV, p. 34.
(2) HF.nnMANN, Geschichte Russlands^ t. IV, p. 116.
(3) OusmiALOF, i. IV, p. 35.
Tautorité ; mais il vient d'arriver au camp russe avec une mission du roi de Pologne ; il ne sait rien de l'armée qu'on lui met entre les mains ; il n'en connaît pas les chefs ; il ne parle pas leur langue. D'avoir accepté ce commandement est la seule faute que l'on puisse mettre à sa charge ; il l'expiera en mourant deux années plus tard à Revel, captif et dénué de tout.
La foudroyante rapidité avec laquelle Charles s'est débarrassé sous les murs de Copenhague du plus faible de ses trois adversaires, aurait moins surpris Pierre, si le jeune souverain s'était mieux rendu compte des conditions dans lesquelles lui et ses alliés ont engagé une lutte si disproportionnée en apparence, à leur avantage. Le roi Frédéric a compté sans les puissances garantes du récent traité d'Altona, qui a mis le Holstein à couvert, sans les troupes du Lunebourg et du Hanovre, qui ont aussitôt secouru Tœningen, sans la flotte anglo-hollandaise, qui, en forçant la sienne à se mettre à l'abri sous les murs de Copenhague, a permis au roi de Suède de traverser tranquillement le Zund et de débarquer en Zélande. Il a compté aussi, et de cela on peut Tabsoudre, sans cette révélation qui bientôt va remplir l'Europe entière d'étonnement et d'effroi : la fortune et le génie militaire de Charles XII !
Né en 1682, dix années après Pierre, tueur d'ours à seize ans, soldat à dix-huit, éperdu de gloire, de combat et de carnage, Charles est le dernier représentant de cette race d'hommes qui, du seizième au dix-septième siècle, ont tenu l'Europe centrale dans leur étreinte de fer ; troupe farouche de batailleurs ayant mis l'Allemagne et l'Italie à feu et à sang, traîné leur sabre de ville en ville et de hameau en hameau, combattu sans trêve ni merci, vécu pour la guerre et de la guerre, vieilli et expiré sous le harnais dans une atmosphère de massacre, le corps criblé de blessures, les mains souillées de forfaits abominables, l'àme haute pourtant et sereine. Au seuil d'une époque nouvelle, il incarne encore et magnifie superbement l'autre, qui, pour le bonheur de l'humanité, disparaîtra avec lui. Le comte de Guiscard, qui le suit dans cette
première campagne en qualité d'envoyé du roi de France, en fait ce portrait :
u Le roi de Suède est de belle taille, plus grand que moi u de presque toute la tête. Il a la physionomie très belle, de u beaux yeux, un beau teint, le visage long et un parler un « peu gras. Il porte une petite perruque, dont les cheveux « sont noués par derrière dans une bourse. Il n'a qu'un col « de cravate, un justaucorps fort étroit de drap tout uni, les ft manches étroites comme celles de nos vestes, un petit ceintt turon dessus son justaucorps, avec une épée d'une longueui a et d'une grosseur extraordinaires, et des souliers quasi tout « plats, ce qui fait un habillement fort bizarre pour un prince a de son âge (1). » Description trop sommaire et trop extérieure. Celle de l'envoyé anglais Stepney, que je relève à quelques années de là. paraîtra plus expressive : u C'est un grand tt et bien fait monarque, mais assez malpropre. Les manières a sont plus rustiques qu'on ne saurait l'imaginer dans un u jeune homme. Afin que l'extérieur de ses quartiers n'en u démentit l'intérieur, il a choisi le lieu le plus sale de la u Saxe et une des plus tristes maisons. L'endroit le plus a propre et net est la cour devant la maison, où chacun doit u mettre pied à terre en descendant de cheval où l'on s'en- « fonce dans la boue jusqu'aux genoux. C'est là où sont ses « propres chevaux, qui à peine ont des licous avec des sacs « au lieu de couvertures de cheval et sans râtelier ou crèche. u Ils ont le poil hérissé, le ventre rond, la croupe large et les « queues mal entretenues avec le crin inégal. L'écuyer qui en u a le soin ne parait pas mieux couvert ni mieux nourri que " les chevaux. 11 y en a un de ceux-ci toujours sellé pour le (i monarque, qui saute dessus et court constamment tout seul « et galope avant qu'aucun autre puisse le suivre. Il fait parti fois dix ou douze milles d'Allemagne en un jour, qui sont « quarante-huit ou cinquante milles d'Angleterre, et cela « même en hiver, se crottant avec de la boue comme un pos-
(1) Dépèche du 19 août 1699. (Aff. étr. de France. — Suède.)
a tillon. Son habit est bleu, avec des boutons de cuivre jaune, a les bouts du justaucorps renversés par devant et par derrière a pour montrer sa veste et ses culottes de peau qui souvent o sont fort grasses... Il porte un crêpe noir pour cravate, 0 mais le collet de son surtout boutonné si haut qu'on ne a peut pas savoir s'il y en a un. La chemise et ses poignets « sont ordinairement fort sales, et il ne porte ni manchettes a ni gants qu'à cheval. Ses mains sont de la même couleur a que ses poignets, de sorte qu'à peine peut-on les distinguer. u Ses cheveux sont d'un brun clair, fort gras et courts, et il tt ne les peigne jamais qu'avec les doigts. Il s'assied sans la u moindre cérémonie sur quelque chaise qu'il trouve dans la tt chambre à dîner... Il mange vite, ne reste jamais à table a après un quart d'heure et ne dit pas un mot pendant le tt repas... La petite bière est sa seule liqueur... Il n'a point tt de drap ni de ciel de lit ; le même matelas qu'il a dessous a lui sert de couverture, le tournant dessus lui... Il a à côté u de son lit une fort belle bible dorée, qui est la seule chose tt qui ait quelque apparence dans son équipage (1). »
La silhouette, cette fois, se dessine bien, sauvage, austère et formidable.
Le débarquement en Zélande a été un coup d'audace juvénile, et Guiscard, tout en jugeant l'entreprise téméraire, n'en a pas détourné le monarque, se jetant même à l'eau avec lui pour aborder plus rapidement la côte :
— Votre Majesté ne voudra pas que je quitte sa cour à son plus beau jour !
La descente en Livonie, où le mauvais temps a empêché de conduire une partie des régiments, passe aux yeux même de l'intrépide diplomate pour un trait de folie. » Il est fort tt à craindre que le Roi n'y survive pas » , écrit-il (2). Pour arriver sous Narva avec ses huit mille hommes, Charles doit, après avoir traversé un désert, franchir, à Pyhaïoggi, une vallée étroite coupée par un ruisseau, qui, si elle est fortifiée,
(1) Lamberty, Mémoires, la Haye, 1724, t. IV, p. 438.
(2) 2 noyembre 1700, de Revel. (Aff. étr. de France. — Suède.)
Tarrétera net. Gordon y songe. Pierre ne Técoute pas, et au dernier moment seulement y envoie Chérémétief, qui trouve les Suédois débouchant dans la vallée, reçoit quelques volées de mitraille et se replie en désordre. La folie a triomphé. Mais Charles, en avançant, continue à jouer gros jeu. Les soldats sont exténués ; les chevaux n'ont pas mangé depuis deux jours (1). Rien ne l'arrête. Le voici devant Narva. A peine arrivé, il forme ses Suédois en colonnes d'attaque, conduit lui-même une des colonnes, est favorisé par une bourrasque qui jette des paquets de neige dans les yeux de ses adversaires, pénètre dans leur camp et s'en trouve maitre au bout d'une demi-heure. Les deux régiments de garde y font seuls quelque résistance. Le reste fuit, ou se laisse prendre. Quelques Russes se noient dans la Narva. a S'il y avait eu de a la glace sur le fleuve, dira Charles avec humeur, je ne sais « si nous aurions réussi à tuer un seul homme. »
Le désastre est complet. Plus d'armée, plus d'artillerie et même plus d'honneur et plus de souverain. L'honneur croule au milieu des huées de l'Europe qui saluent cette défaite sans combat, et le souverain a fui ! Projets de conquête, rêves d'expansion européenne et de navigation sur les mers du Nord, idées de gloire et de mission civilisatrice, tout s'évanouit, tout s'effondre autour de Pierre. Et il s'affaisse luimême sous ces ruines accumulées. Il continue à fuir. Les Suédois ne sont-ils pas à ses trousses? Il pleure et il veut traiter ; traiter sur-le-champ à n'importe quel prix ! Il adresse des appels éplorés aux États généraux de Hollande, à l'Angleterre, à l'Empereur, sollicitant leur médiation (2).
Mais qu'il est prompt à se ressaisir ! Il relève la tête, et, à travers le brouillard doré que son éducation incomplète, son infatuation de souverain semi-oriental encore, son inexpérience, ont mis devant ses yeux, il voit, dans la déchirure de cette grande catastrophe et de cette terrible leçon, il touche
(1) Sarauw, Die Feldziige Korls XII, Leipzig, 1881, p. 55; Oustrialof, t. IV, p. 181.
(2) Oustrialof, t. IV, p. 77.
enfin — la réalité. Il voit ce qu'il a à faire pour devenir ce qu'il veut être. Non plus jouer au soldat ou au matelot, s'offrir la comédie de la puissance et de la gloire et s'y donner en spectacle, et courir devant soi à l'aventure et prétendre ne compter ni avec l'espace ni avec le temps ; mais travailler pour de bon, marcher pas à pas, mesurer l'effort de chaque jour, calculer la besogne de chaque lendemain, laisser mûrir le fruit avant d'étendre la main pour le cueillir, être patient^ attendre, persévérer ! Il fera tout cela, et il trouvera en luimême et au dehors de lui de quoi exécuter ce programme. La race forte, dure à la souffrance et à la peine, dont il est, fournira avec lui le nécessaire, le fonds inépuisable de dévouements à toute épreuve, de sacrifices dépensés sans compter. Après dix armées anéanties, il en mettra en ligne dix autres. A quel prix , n'importe ! Son peuple le suivra et s'immolera à ses côtés jusqu'au dernier homme, jusqu'au dernier morceau de pain arraché aux bouches affamées. Avant un mois le fuyard de Narva appartiendra à un passé disparu, oublié, presque invraisemblable. Le futur vainqueur de Poltava a paru.
De l'armée mise en campagne, il lui reste environ vingttrois mille hommes : le corps de Chérémétief, dont la cavalerie a pu s'échapper, la division de Repnine. Il ordonne de nouvelles levées. Pour retrouver des canons, il prend les clochedes églises (1). Le clergé a beau crier au sacrilège! Il n'y a plus en lui trace de faiblesse. Il commande; il agit; il va et vient, secouant les uns, redressant les autres, communiquant à tous un peu de son énergie retrempée dans le malheur. Il cherche aussi, trop homme de Byzance toujours pour y re-
(1) SoLOviEF, t. XIV. p 327
noncer, à donner le change à l'opinion publique. Mavtiéief sera chargé d'arranger à sa façon, pour les lecteurs de la Gazette de Hollande et ceux des mémoires qu'il adresse aux États généraux, la bataille de Narra et ses conséquences. Entourés dans le camp russe par des forces supérieures, les Suédois ont été amenés à capituler ; quelques officiers russes ont voulu alors présenter leurs hommages au roi de Suède, qui en a traîtreusement profité pour s'emparer de leurs personnes (l). L'Europe ne fera qu'en rire ; mais cette prétendue capitulation, que les Suédois sont accusés d'avoir violée, servira plus tard de prétexte à Pierre pour en violer d'autres, consenties par hii-méme (2). A Vienne, le comte Kaunitz sourit aussi en entendant le prince Galitsine lui expliquer que « le Tsar n'a pas besoin de prouver sa gloire militaire par des victoires v ; mais, interrogé par le vice-chancelier sur les conditions que son maître voudrait obtenir de son adversaire victorieux, le diplomate russe n'hésite pas à réclamer la plus grande partie de la Livonie, avec Narva, Ivangrod, Kolyvan, Koporié, Derpt (3), et l'avenir prouvera qu'il ne demande pas trop !
L'avenir ne tarde pas même beaucoup à récompenser un si beau courage. Pour commencer, Charles XII a renoncé à poursuivre immédiatement en Russie l'avantage obtenu. Pierre l'a vu avec délices s'enfoncer dans les plaines de la Pologne. La détermination du roi de Suède, contraire, dit-on, à l'avis de ses généraux, a été vivement critiquée. Guiscard la trouvait parfaitement justifiée, en tant que le Roi ne s'était pas encore débarrassé d'Auguste, au moyen d'une paix que celui-ci se montrait tout disposé à négocier par l'entremise de Guiscard lui-même. Mais à cet égard Charles demeurait sourd aux remontrances et aux supplications du diplomate français. Pourquoi? « Il craignait de manquer d'ennemis î» , répond Guiscard (4). Et, comme il ne pouvait s'avancer en Russie en tour-
(1) Lamberty, t. I^ p. 263.
(2) Jbid., t. VI, p. 288.
(3) OUSTRIALOF, t. IV, p, 84.
(4) Dépêche du 1" juin 1701. (Aff. élr. de France. — Suède.)
nant le dos aux Saxons et aux Polonais, il a voulu d'abord, et il a eu raison sans doute, assurer de ce côté sa ligne de retraite et ses voies de communication. Il raffermissait ainsi lui-même et cimentait à nouveau une alliance que les défaites communes avaient déjà ébranlée. Repoussé par lui, Auguste se rejette dans les bras de Pierre, et en février 1 701 le château de Birzé, proche de Diinabourg, voit le Tsar et le roi de Pologne réunis pour un nouveau pacte, qui scellera leur commune destinée.
Propriété de lajeune femme du comte palatin de Neubourg, née princesse Radziwill, ce château, aujourd'hui en ruine, est à ce moment encore une très opulente demeure. Les deux alliés commencent par y renouveler les plaisirs de Rawa. Battu dans la journée comme artilleur (v. plus haut, p. 88), Pierre prend sa revanche au banquet du soir : Auguste s'y enivre tellement qu'il n'y a pas moyen de le réveiller le len- * demain et de le mettre sur pied à l'heure de la messe. Pierre y va seul. 11 assiste avec recueillement au service — catliolique comme de raison, puisqu'on est en Pologne — et s'informe, avec sa curiosité ordinaire, des détails liturgiques. Puis, Auguste ayant cuvé son vin, l'orgie recommence et dure trois jours. On trouve d'ailleurs moyen de causer politique même à table, tout en continuant le concours d'adresse et de force inauguré par le tir à la cible. S'apercevant qu'une assiette d'argent qu'il a devant lui n'est pas propre, Auguste la jette derrière lui, après l'avoir roulée dans ses doigts comme une feuille de papier. Pierre l'imitant aussitôt, tout le service menace d'y passer ; mais le Tsar s'arrête le premier sur cette réflexion qu'il faudrait songer à en faire autant avec l'épée du roi de Suède (1), et le quatrième jour il finit par entrer en matière avec le vice-chancelier de Pologne, Szczuka, au sujet de la coopération de la République dans la campagne future. On ne s'entend pas sur les conditions, et la République reste hors de cause ; mais l'alliance personnelle des deux souverains est confirmée le 26 février.
(1) Nabtof, Souvenirs, p. 26.
L'année 1701 sera encore dure pour Pierre. La jonction opérée entre son armée, remise tant bien que mal sur pied, et l'armée saxonne d^ Auguste n'aboutit qu'à une défaite commune et complète sous les murs de Riga (3 juillet). En juin, le Kreml de Moscou brûle. Les bureaux {prikazes) avec leurs archives, les magasins d'approvisionnement, les palais deviennent la proie des flammes. Les cloches tombent de la tour d'Ivan le Grand; la plus grosse, pesant 128,000 kilos, se brise dans la chute (1). Mais, au cœur de l'hiver, Ghérémétief réussit à surprendre Schlippenbach avec des forces supérieures et le bat à Erestfer (29 décembre). On imagine l'allégresse de Pierre et la débauche de manifestations triomphales à laquelle il se livre. Et il ne se contentera pas d'exhiber à Moscou, au milieu d'une pompe renouvelée des Romains, les rares prisonniers suédois qui lui sont tombés entre les mains. Son esprit utilitaire le pousse encore à en tirer un autre parti, et Cornélius de Bruyn, qui a eu le temps de se familiariser avec les mœurs du pays, raconte tranquillement qu'après avoir vendu les captifs à trois et quatre florins par tête, on en a élevé le prix jusqu'à vingt et trente florins. Les étrangers eux-mêmes se sont décidés à en acheter et font concurrence sur le marché (2).
Le 18 juillet 1702, nouvelle victoire de Ghérémétief sur Schlippenbach. Trente mille Russes ont eu raison de huit mille Suédois. Le bulletin publié par Pierre veut que cinq mille cinq cents de ces derniers soient restés sur le champ de bataille, Ghérémétief n'ayant perdu que quatre cents hommes (3). Ce rapport met aussi l'Europe en gaieté, mais les Livoniens ont cessé de rire. Volmar et Marienbourg tombent aux mains du vainqueur, qui ravage horriblement la contrée. Les Russes n'ont pas encore appris à faire autrement la guerre, et Pierre sans doute n'en est pas venu h imaginer que cette contrée doive un jour être sienne. Il est, du reste, absorbé ailleurs* Ses anciennes préoccupations et ses anciens travers d'esprit
(1) OOSTRIÂLOP, t. IV, p. 99.
(2) Voyagesy Amsterdam, 1718, t, I, p. 5â. [Z) SoLoviEF, t. XIV, p. 346.
ont momentanément pris le dessus, et il laisse pareillement Apraxine sévir en Ingrie, sur les bords de la Neva, à la place même où sera sa future capitale, pendant qu'il poursuit à Arhangel la construction de quelques méchantes barques. En septembre seulement, chassé par les glaces qui déjà envahissent le port septentrional, il reviendra à Touest et y retrouvera sa voie. Le voici sur le lac de Ladoga. Il y appelle à lui Ghérémétief, et le but qu'il va poursuivre maintenant pendant de longues années se fixe enfin dans sa mouvante pensée : il met le siège devant Notebourg, où il ne trouve qu'une garnison de quatre cent cinquante hommes, et, le 11 décembre 1702, il rebaptise la petite forteresse, qui a capitulé, d'un nom nouveau et symbolique : Schlûsselbourg , clef de la mer !
La prise de Nienschantz, à l'embouchure même de la Neva, suit, en avril 1703. C'est un succès personnel pour le capitaine de bombardiers, Pierre Mihaïlof, qui y a fait jouer ses batteries. Le mois d'après, l'artilleur redeviendra marin etdonnera à la Russie sa première victoire navale : les deux régiments de garde, embarqués sur une trentaine de chaloupes, entourent deux petits bâtiments suédois qui, ignorant la capture de Nienschantz, se sont aventurés dans son voisinage, les prennent et égorgent les équipages. Une joie folle, enfantine, se traduit dans les lettres adressées par le vainqueur à ses amis (1). Et on ne peut nier qu'il ait raison de se réjouir : il a reconquis l'estuaire historique qui, au neuvième siècle, a donné passage aux premiers Waregs en route vers le sud, vers le ciel de la Grèce, et, le 16 mai, sur un des îlots voisins, des maisons de bois s'élèvent, qui se multiplieront, se transformeront en palais et s'appelleront : Pétersbourg !
Charles XII ne s'est guère inquiété de ces conquêtes et de ces créations. « Qu'il fonde des villes, nous en aurons davantage à prendre. » Pierre et son armée n'ont eu et n'auront ainsi affaire de ce côté qu'à de petits détachements, épars et comme sacrifiés d'avance. Ils en profitent pour pousser leurs
(i) SOLOTIEF, t. XIV, p. 349.
avantages, s'étendant et se fortifiant aussi bien en ingrie qu'en Livonie. En juillet 1704, Pierre assiste à la prise de Derpt; en août, il prend sa revanche de Narva en emportant la ville après un assaut meurtrier, et déjà, en novembre 1703^ à Fembouchure de la Neva, un hôte impatiemment attendu a paru : un bâtiment de commerce étranger, avec un chargement d'eau-de-vie et de sel. Le gouverneur de Pùerburg, Menchikof, a offert au capitaine un banquet et un présent de cinq cents florins, trente écus à chacun des matelots (1).
Charles XII s'attarde en Pologne, où par contre les affaires vont de mal en pis pour Auguste. Une diète réunie en février 1704 à Varsovie a proclamé sa déchéance. Après la candidature de Jacques Sobieski, écartée par un guet-apens dans lequel le roi détrôné a fait tomber le fils du libérateur de Vienne, Charles a fait prévaloir celle de Stanislas Leszczynski. Il est le maitre. Et s'il ne s'occupe pas pour le moment de la Russie et de son souverain, celui-ci commence à s'inquiéter des conséquences que cette prise de possession en Pologne et en Saxe pourra avoir pour lui. Évidemment Charles finira par revenir sur ses pas, et une rencontre de Chérémétief avec Lowenhaupt à Hemauerthorf, en Gourlande (15 juillet 1705), met en évidence ce fait que, sauf le cas d'une disproportion énorme des forces engagées de part et d'autre, l'armée russe est encore hors d'état de supporter le choc d'une troupe suédoise bien commandée. Blessé grièvement lui-même, Chérémétief laisse cette fois sur le carreau toute son infanterie (2).
Que faire alors? Travailler encore, accroître ses ressources et son expérience ; les Chérémétief se montrant au-dessous de leur tâche, demander à l'étranger des généraux, des instructeurs, des techniciens; puis patienter toujours, esquiver toute rencontre hasardeuse; essayer aussi d'obtenir la paix en gardant une part du terrain conquis; négocier. Les années 1705- 1707 sont remplies pour Pierre : au dedans par un immense
(1) Gazette de Moscou, 15 décembre 1703.
(2) Adlerfëld, Uist, militaire de Charles XII, Paris, 1741, t. II, p. 522; Oi'STniALOF, t. IV, p. 376.
effort (l'organisation militaire et économique, au dehors par une campagne diplomatique ardemment poursuivie aux quatre coins de TEurope. Je reviendrai sur la première partie de ce rude labeur ; je n'ai que quelques mots à dire ici de la seconde.
La tache de la diplomatie russe demeurait fort ingrate encore à ce moment. Les cabinets européens en étaient toujours au point où les avait mis en 1 700 la honteuse défaite de Narva. A Vienne, le prince Pierre Galitsine, abreuvé de dégoûts, demandait son rappel comme une délivrance. Matviéief, qui criait misère à la Haye, n'ayant que deux mille roubles par an pour y faire figure d'ambassadeur, était chargé de négocier un emprunt en échange d'un corps d'armée contre la France. On lui demandait si les troupes qu'il avait à offrir a étaient celles qui avaient fait capituler le roi de Suède » . Les Hollandais, gens pratiques et avisés, voyaient d'ailleurs d'un mauvais œil les nouveaux établissements de la Russie sur la Baltique. En 1705, Matviéief risquait un voyage à Paris, où le Tsar n'avait, depuis 1703, qu'un résident sans caractère, Postnikof. Il avouait naïvement qu'on ne le prenait pas au sérieux (I). Dimitri Galitsine poursuivait depuis 1701 à Constantinopic la confirmation du traité négocié par Oukraïntsof, réclamant en surplus la libre navigation de la mer Noire. Hélas! les Turcs ne voulaient même pas admettre l'arrivée des envoyés russes à Stamboul par la voie d'eau, leur eau l Ils acceptaient pourtant, pour la première fois, la permanence d'un ministre russe à Andrinople; mais Pierre Tolstoï, appelé à occuper le poste, essayait en vain de les engager à une diversion du côté
(1) SoLoviEF, t. XV, p. 44-69.
de rAUemagne. Du moins Pierre était-il momentanëment en sûreté de ce côté.
A la fin de 1705, il songeait à conquérir le troisième allié, dont Patkul avait fait état pour lui dans ses combinaisons. Et il envoyait le Livonien à Berlin. La poésie s'est emparée de ce personnage énigmatique et troublant; une tragédie de Gutzkow a fait de ce Landjunker un champion héroïque de la nationalité lettonne; l'histoire ne me parait pas avoir réussi encore à lui rendre justice entière (1). A son entrée en scène, Patkul apparaît bien comme le défenseur des droits de son pays, ou du moins des droits de sa caste, contre les entreprises de Charles XI ; mais il a Tair déjà de jouer un rôle plutôt que de remplir un mandat. On ne voit pas les mandants. Il traite bien avec Auguste au nom de la noblesse livonienne, mais son plein pouvoir ne semble pas très régulier, et dans son exil il reste isolé. A l'apogée de sa courte fortune politique, il gardera tous les dehors d'un aventurier. Une fatalité pèse d'ailleurs sur son entreprise : l'appel à la Pologne faisait partie de la tradition de son pays; mais en l'état présent de la République, divisée, déchirée en lambeaux par les factions contraires, on ne pouvait arriver à elle qu'en passant par le chef qu'elle venait de se donner, et ce chef était l'homme le plus vil peut-être, sous des dehors séduisants, le plus corrompu de toute l'Europe. Le moral de Patkul, qui n'est pas d'une trempe supérieure, ne devait pas résister à ce contact, et sa mission s'en ressentira aussi, défigurée bientôt et dégradée. Le patriote deviendra un vulgaire intrigant, et la défense de la Livonie aboutira entre ses mains au plus odieux trafic des intérêts vitaux du pays.
(1) Voy. cep. FoRSTER, Die Hôfe und Cabinette Europas, vol. III, et IarocnowSKi, Patkuls Au%gang [Neues Archiw fur Sàchsische G.), qui me paraissent •'être le plus approchés de la vérité historique. Comp. Bernouilli, Joh, B, v. Patkuls Berichte; Otto v. Werhich, Der Livlànder I, B. v, Patkul; G. Shirreh, Livl. Antwort, 1869; Fr. Bienemakn, Aus baltischer Vorzeit, t. VI, 1870; Otto Sjooren, I.B. Patkul; G. ScniwiiEK, Ueùer F. F. Carlsons Cari XII {GôUing, Gel. Anz.y 1883); E. Bodemaîiîi, Leibnitxens Plan, etc., 1883; G. Schirrek, Patkul und Leibnitz [Miuh. aus. d., livl. G, vol. 13, 1884) ; G. Mettic, /. B. V. Patkul (Nordische Bundschau, vol. III, 1885); H. v. Bruininck, Patkuliana ijaittheil. a. d., livl. G, vol. 14, 1886).
L'époque ce prétait, hélas! à ces transmutations. L'histoire de Patkul est à peu près celle de Goertz et celle de Struensee.
Le Livonien n'avait même pas les qualités de son nouvel emploi. Trop peu maître de ses nerfs; inquiet et impatient, violent et sarcastique; superficiel enfin et frivole, malgré beaucoup d'esprit et de savoir. Incapable de gouverner sa langue et encore moins sa plume, il indisposait les seigneurs polonais qu'il traitait avec dédain et se mettait mal avec les généraux et les ministres saxons, sur lesquels il rejetait, à coups de brochures copieusement répandues, la responsabilité de fautes personnelles, ou tout au moins communes. Incapable aussi, ajouterai-je pour l'honneur de sa mémoire, d'entrer entièrement dans le personnage qu'il se laissait entraîner a jouer, il allait, en 1 704, à Berlin avec un projet de partage des provinces polonaises, au bénéfice de la Prusse et de la Russie, et, la même année, dans une lettre adressée au chancelier Golovine, se réclamait violemment de la tradition nationale contre la Russie et au profit de la Pologne (1). Il tombait ainsi dans le vide. Confident d'Auguste, dont il faisait profession de mé^priser le caractère, et conseiller intime de Pierre, dont le despotisme a lui déplaisait, disait-il, infiniment », il se débattait entre Dresde et Moscou dans un enchevêtrement inextricable de machinations et de tentatives plus hasardeuses les unes que les autres. Il conspirait, en 1703, la chute du chancelier saxon comte Beichlingen, et, le ministre tombé, il n'avait réussi qu'à 'se faire quelques ennemis de plus. Il commandait, en 1704, les troupes auxiliaires du Tsar cantonnées en Saxe, et ne parvenait qu'à se faire battre avec elles sous les murs de Thorn. Il se laissait envoyer à Berlin pour y négocier une alliance, et, revenu les mains vides, il entamait une correspondance avec les ministres prussiens pour leur apprendre « qu'il tt était las des affaires du roi de Pologne, et qu'il inclinait à <» faire sa paix avec le roi de Suède (2) » . Enfin, quand il
(i) Zaluski, t. IV, p. t85.
(2) Archives de Dresde : Documents concernant Varrestation du général Pat" kulj 1. 3516; Archives de Copenhague : Relations de Jessen, 1703 — 5.
avait assez de ces allées et venues, et quand il s'était aperçu que, ne menant à rien, elles avaient creusé un abime sous ses pieds, écœuré et menacé, il restait à Dresde, parce qu'il voulait y épouser une belle veuve, la comtesse d'Einsiedel, née Sophie de Rumohr, le plus riche parti de la Saxe. Pour la seconde fois une femme intervenait dans sa destinée d'une manière funeste, et la précipitait vers sa fin.
L'annonce de ce mariage attise la jalousie et la haine de ses ennemis. Le 15 décembre 1705, usant des pouvoirs qui lui ont été conférés par Pierre, sans les dépasser, mais en s'avançant jusqu'à une limite douteuse, Patkul signe, avec le comte Stratmann, une convention qui met à la solde de l'Empereur le corps russe auxiliaire demeurant sous ses ordres. Le traité n'avait rien de contraire aux intérêts du roi de Pologne : l'Empereur s'y engageait à ne jamais reconnaître Stanislas du vivant d'Auguste, à soutenir même en Pologne le parti saxon, et les troupes dont il s'agissait mouraient de faim en Saxe. N'importe; on profite du prétexte que peut fournir l'interprétation des pouvoirs dont se prévaut Patkul, et, quatre jours après la signature, le « commissaire du Tsar» est arrêté.
Pierre intervient pour sa défense, mais mollement; Menchikof qui le conseille a été gagné par les ministres saxons (1). De longs mois se passent en pourparlers, protestations discrètes du côté du Tsar, plus violentes du côté de Patkul et appuyées encore par des brochures qu'il trouve moyen de publier et de répandre du fond de sa prison, et, au bout de ce temps, Auguste, battu toujours, traqué, réduit au désespoir sur le terrain militaire par Charles, supérieurement attaqué sur le terrain diplomatique par un prisonnier suédois, Arved Horn, se laisse amener, le 24 septembre 1706, à signer la paix ignominieuse d'Altranstadt, dont le onzième article stipule la livraison de Patkul. On a prêté au roi de Pologne l'intention de faire évader le prisonnier après la signature du traité. Supposition trop généreuse. Les archives de Dresde sont muettes
(1) Herruann. Geschtchte Busslands, t. lY, p. SOI.
à cet ëgard. On n'y voit, comme indication, qu'un billet du souverain ordonnant de remettre à la comtesse Einsiedel la bague de fiançailles trouvée sur le prisonnier. Celui-ci est donc bien condamné dans Tesprit du Roi. En vain le grand trésorier de Pologne, Przebendowski, ose lui rappeler qu'à la paix de Rarlowitz les Turcs eux-mêmes ont refusé délivrer Rakoczy (1) !
La conduite d'Auguste en cette occasion est digne de sa vie entière ; celle de Pierre jette une tache d'ombre sur sa gloire. Livré aux Suédois, dans la nuit du 5 au 6 avril 1707, traîné quelque temps à la suite de Charles XII, puis jugé par un con- ' seil de guerre et condamné à mort, Patkul subit le 10 octobre, ) à Kazimierz en Pologne, le supplice de la roue. Il est Frappé quinze fois avec une roue non ferrée par un paysan qui fait office de bourreau, et on l'entend toujours crier : a Jésus! Jésus! » Après quatre autres coups, ses gémissements cessent, mais il a encore assez de forces pour se traîner jusqu'à un billot posé là pour l'exécution d'un autre condamné, en murmurant : « Kopf ab! » (Coupez la tète!) Le colonel Waldow, qui commande l'exécution, fait droit à cette demande suprême, mais il faut encore quatre coups de hache (2) .
La diplomatie a ainsi mal servi la fortune de Pierre, et le triomphe d'Arved Horn sur Patkul, consommé par la défection d'Auguste, a jeté ses armées dans une situation périlleuse. Au commencement de 1706, enfermées dans Grodno, où Menchikof et Ogilvy se disputent le commandement, elles ont risqué déjà d'y rester prisonnières de Charles. Une débâcle subite du Niémen, en empêchant le roi de Suède de franchir le fleuve, a seule permis aux Russes d'opérer une retraite précipitée, non sans abandonner leur artillerie et leurs bagages. Ayant évité cette fois encore de partager la fortune de ses troupes, Pierre a fait tirer le canon à Kronslot pour cette victoire (3) ! En octobre, il est vrai, une victoire plus réelle a
(1) Archives de Dresde. I. 3617.
(2) Patkuls Berwhte, t. III, p. 300; Forster. Die «o/e, t. III, p. 404; LunD- BLAD, l. I, p. 408; Theatrum Jiuropœum, 1707, p. 281.
(3j OusTnuLOF, t. IV, p. 475.
Zht L'OEUVRE.
relevé le prestige de ses armes et a paru couronner d*un premier succès son alliance avec le roi de Pologpie. Ignorant ce qui s'est passé à Altranstadt cinq jours auparavant et traînant à sa suite Tallié félon, qui dérobe sa trahison, Menchikof a battu avec lui sous les murs de Kalisz le corps suédois de Mardefeldt. Mois aussitôt la nouvelle de la défection transpire. Pierre reste seul en face de sou redoutable adversaire, auquel les troupes de Menchikof sont loin de pouvoir tenir tête.
Dans ses relations avec le roi de Pologne, le Tsar a notoirement manqué de clairvoyance d'abord et ensuite de tact. Depuis plusieurs années déjà le charme qui unissait ces deux hommes si peu faits pour s'entendre a cessé d'opérer. Pierre a entrevu tout ce que l'autre cachait de misère morale sous ses dehors brillants, et Auguste s'est aperçu qu'en acceptant comme prix de son alliance un subside .annuel, porté en 1703 à 300,000 roubles, il a fait un marché de dupe. Deux jours après la signature du traité qui lui a assuré cette rétribution (12 octobre), Charles s'emparait d'Elbing et levait sur cette seule prise une contribution de 200,000 écus ! Encore le subside, très irrégulièrement payé toujours, a fini par ne pas l'être du tout. Pierre manque d'argent. Aussi, dès Tannée 1702, avec sa légèreté et sa fourberie coutumières, Auguste s'est jeté dans la voie des négociations isolées. En janvier, son ancienne maîtresse. Aurore de Koenigsmark, mère du grand Maurice, a paru dans le camp de Charles XII, sur la frontière de la Courlande et de la Samogitie. Elle en a été, il est vrai, pour les frais de son voyage, le héros s'étant obstinément refusé à une entrevue, et elle a dû se consoler en rimant ces vers :
« D'où vient, jeune Roi, qu'avec tant de mérite Vous ayez peu de vrai bonheur. . . »
Après quoi, toujours en vers, elle s'est trouvée dans le cas de prodiguer ses consolations à Auguste lui-même, l'assurant que l'amitié d'un roi aussi vertueux que celui de Suède valait plus que la couronne de Pologne (1).
(i) L&MBERTT, t. IV, p. 292.
Pierre n'a pas ignoré cette tentative suivie de plusieurs autres, et il ne s'est pas interdit de les imiter de son côté. En Pologne, après avoir ofFet la couronne à Jacques Sobieski, il s'est rejeté sur Rakoczy, avec lequel ses plénipotentiaires sont allés jusqu'à signer un traité en règle (1). Puis, par l'entremise de la Hollande et, celle-ci se dérobant, par celle de l'Angleterre, il a essayé de se procurer une paix séparée avec le Suédois. En 1706, Matviéief a passé de la Haye à Londres avec mission de corrompre Marlborough et Godolfin. Le premier refusant les offres d'argent, par défiance peut-être de la solvabilité du Tsar, et manifestant des préférences pour une dotation en terres, on lui a donné à choisir KieF, Vladimir, ou la Sibérie avec un revenu garanti de 50,000 écus. On s'est séparé sur les conditions réclamées par Pierre pour la paix : l'embouchure de la Neva et le littoral adjacent. Le tour de la France est alors venu, puis celui de TAutriche. A Versailles, Desalliers, un agent que la France entretient en Transilvanie; à Vienne, le baron Henri Huissen, un ancien précepteur du tsarévitch Alexis, se sont entremis, offrant, Tun toute une armée à employer au gré du Roi Très Chrétien, l'autre un corps de Cosaques contre les insurgés hongrois. Mais partout les exigences du Tsar ont paru excessives, et d'ailleurs la perspective d'un contact entre les Cosaques et les voisins serbes de la Hongrie a médiocrement enchanté l'Empereur. Deux autres démarches simultanées à Berlin, où l'envové de Pierre, Ismaïlof, a tenté la vertu du comte Wartemberg avec une promesse de 100,000 écus, et à Copenhague, où il s'est trouvé chargé d'offrir Narva et Derpt aux Danois, n'ont pas mieux réussi (2).
Mais en se remuant et en se compromettant ainsi, à l'exemple de son allié, dans cette série de négociations parallèlement dérogatoires à l'alliance, Pierre a prétendu garder l'alliance et l'allié et en escompter les avantages. Altranstadt le surprend et le prend au dépourvu.
Il rachète l'erreur en prenant vite son parti et en adoptant
(i) Archives Kourakine, t. V, p. XYiii et 14. (t) SoLOTiEF, t. XV, p. 198 et luiv.
344 L'OEDVRE.
celui qui doit, infailliblement, lui assurer la victoire dëBnitive. Il évacue la Pologne ; il se replie, et, activant encore les préparatifs que le long séjour de Charles en Saxe lui a permis de pousser vigoureusement, il se résout à n'accepter le combat que chez lui, sur son terrain et à son heure. Il s'arme d*une patience nouvelle. Il attendra encore ; il usera son adversaire ; reculant toujours et faisant le vide derrière lui, il le forcera à s'enfoncer dans le désert des plaines systématiquement dévastées, à courir la redoutable épreuve, qui toujours a fait reculer les anciens adversaires de la Moscovie, Turcs, Tatares et Polonais : un hivernage au cœur du pays russe. La partie suprême s'engage, dans laquelle le Tsar aura, selon son expression, dix Russes à jouer contre un Suédois, avec le temps, l'espace, la faim et le froid pour alliés.
Charles, le plus taciturne des grands capitaines, n'a révélé à personne le secret de l'inspiration qui, en janvier 1708, Ta engagé à entrer dans le jeu de son adversaire par une marche nouvelle sur Grodno. Au cours de l'année précédente, il avait, dans ses quartiers de Saxe, paru l'arbitre de l'Europe. Vaincue à Hochstaedt et à Ramillies, la France tournait vers lui des regards suppliants, et le chef de la coalition victorieuse, Marlborough, venait en solliciteur dans son camp. Il est peu probable que le grand capitaine ait voulu mettre à profit une révolte de Baclikirs, dont Pierre s'est trouvé embarrassé à ce moment. En février 1 708, ils sont à trente verstes de Kazan ! Mais Kazan est loin, et Pierre a des ressources multiples de ce côté. Il réussit à mettre ces révoltés aux prises avec leurs voisins kalmoukes. Il est tout aussi heureux sur le Don^ où presque simultanément un nouveau Razine a paru. En 1 707, le prince Georges Dolgorouki, envoyé là-bas pour arrêter une émigration inquiétante des po-
pulations locales, fuyant vers le Zaporojié, cet Ëden caché derrière les cataractes du Dnieper, s'est heurté en octobre à une troupe de Cosaques commandée par un nommé Boulavine, et a péri avec sa troupe. Mais les vainqueurs, divisés aussitôt après, se sont laissé battre en détail. Boulavine s'est brillé la cervelle(l).
Charles a prétendu peut-être se donner à Grodno une base d'opérations, pour une pointe qu'il pousserait, le printemps venu, au nord, du côté des nouvelles conquêtes du Tsar. Pierre semble avoir adopté cette supposition, à en juger par les ordres qu'il adonnés à ce moment pour mettre la Livonie et l'Ingrie à l'abri — en en achevant la dévastation. Et ces mêmes ordres ont pu engager le roi de Suède à abandonner son premier dessein pour un autre, dont l'appréciation reste un objet de controverse entre spécialistes, mais dont la grandeur ne saurait être niée. Contre les alliés que la nature met à la disposition du Tsar en Russie, Charles venait précisément d'en trouver un, lui aussi, dans le pays même : celui-ci s'appelait Mazeppa.
La carrière aventureuse du hetman^ drame historique et drame intime, est trop connue, depuis son aventure avec le pan Falbowski, si naïvement contée par Pasek, jusqu'à son roman avec Matréna Kotchoubey mêlé aux dernières et tragiques péripéties de sa vie, pour que je veuille m'en faire ici le narrateur, même succinct. La Petite-Russie traverse à ce moment une crise douloureuse, conséquence de l'œuvre émancipatrice de Chmielniçki, dont l'intervention de la Russie a faussé le principe. Les anciens seigneurs polonais, oppresseurs du pays, ont été remplacés par les Cosaques, opprimant à leur tour la population indigène, frondant leurs chefs. Hetmans et miliciens sont en désaccord ouvert, les uns travaillant à augmenter leur autorité, rêvant de pouvoir héréditaire, les autres défendant leur ancienne constitution démocratique. La guerre suédoise a augmenté les embarras de Mazeppa. Entre les exigences du Tsar, qui veut avoir des Cosaques sur tous les champs de bataille de la Pologne, de la Russie et de la Livonie,
(1) SoLOviEF, t. XV, p. 259.
846 L*OEUVUE.
et la résistance des Cosaques, qui veulent rester chez eux, le Toici très mal à Taise. Gentilhomme polonais de naissance, élevé par les Jésuites, ayant servi le roi de Pologne Jean-Casimir et prêté serment au Sultan, il n'a aucune raison de faire à Pierre le sacrifice de ses intérêts, voire de sa vie. L'approche de Charles XII le met dans la crainte d'être abandonné par les siens, livré aux Polonais, comme son prédécesseur, Nalivalko. En 1705 encore il a décliné les offres de Leszczynski, non sans rappeler au Tsar que cette tentation, honnêtement repoussée, était la quatrième (I). Depuis, il a réfléchi. Les plaintes de ses Cosaques ont augmenté. Pierre ne s'est-il pas avisé de vouloir envoyer deux de leurs régiments en Prusse, pour y apprendre l'exercice à l'allemande ! Invité par le prince Wisniowieçki, un magnat polonais de la Wolhynie, à servir de parrain à sa fille, Mazeppa s'est lié dans sa maison avec la mère du prince, remariée à un prince Dolski. L'âge — Prokopovitchjui donne cinquante-quatre ans, Engel soixante et Nordberg soixanteseize — n'a pas éteint son ardeur. Mme Falbowska, aussi maltraitée que lui-même par un mari férocement jaloux (au rapport de Pasek, le pan Falbowski, en rentrant chez sa femme par la fenêtre que Mazeppa avait laissée ouverte au départ, l'a abordée a avec des éperons attachés aux genoux pour la circonstance » ), Mme Falbowska a été remplacée nombre de fois. La princesse Dolska a fait mine d'abord de plaider uniquement la cause de Leszczynski, à laquelle elle aurait voulu concilier l'appui du Tsar. Puis elle a démasqué son jeu : il s'agissait de soutenir Leszczynski et son protecteur victorieux, même contre Pierre. Mazeppa commença par s'emporter contre la a baba » (vieille commère) ; mais elle était femme de ressources ; des propos qu'elle laissa tomber négligemment lui firent dresser l'oreille. Étant à Léopol, elle s'était rencontrée avec les généraux russes Chérémélief et Roenne, et leur avait entendu prédire la prochaine déposition du hetman, son remplacement par Menchikof. La suppo-
(1) SOLOVIEF, t. XV, p. t89.
DE NARVA A POLTAVA. â47
sition n'avait rien d'invraisemblable pour Mazeppa ; Tidée d'introduire en Ukraine le fonctionnarisme russe hantait, il le savait, l'esprit des collaborateurs de Pierre. S'étant enivré un jour à Kief, le favori lui-même en laissait transpirer quelque chose, et il prenait déjà le pli de disposer des régiments cosaques sans prévenir le hetman . Derrière la princesse Dolska est venu le Jésuite 2^1enski, porte-parole de Leszczynski et de Charles, et Mazeppa n*a plus dit mot au Tsar de ce nouveau tentateur. ^
On sait comment une dernière intrigue amoureuse met Pierre au fait des pourparlers qui s'engagent de ce côté. Un chef cosaque, Kotchoubey, dont Mazeppa a séduit la fille, croit venger son honneur par une dénonciation. Malheureusement pour lui, il n'apporte pas des preuves suffisantes ; con* fiant dans les bontés qu'il n'a cessé de témoigner au hetman, s'obstinant d'ailleurs à voir en lui le représentant de son autorité aux prises avec l'insubordination traditionnelle des Cosaques, le Tsar se laisse donner le change par ses protestations et lui livre le dénonciateur. Vingt fois dénoncé depuis vingt ans, Mazeppa a toujours réussi à se justifier! 11 fait décapiter Kotchoubey et son confident Iskra; mais il reste inquiet, redoutant un retour possible du péril conjuré. L'apparition de Charles sur les frontières de la Russie le pousse à prendre parti définitivement. Au printemps de 1708, ses émissaires paraissent à Radochkovitsé, au sud-est de Grodno, où Charles a établi son quartier général (1).
Profiter des dispositions du hetman pour pénétrer au cœur de la Russie en s'appuyant sur les riches provinces du Sud ; soulever, avec l'aide de Mazeppa, Cosaques du Don, Tatares d'Astrahan, et peut-être les Turcs eux-mêmes, et prendre ainsi la puissance moscovite à revers ; forcer alors Pierre dans ses derniers retranchements, à Moscou ou même au delà, pendant que le général Luebecker, qui est en Finlande arec un corps de quatorze mille hommes, foncera sur l'Ingrie et sur
(1) Archives de Moscou. Affaires de la Petite-Rustie» 1708.
348 L'CœUVRE.
Pétersbourg, et que les partisans polonais de Leszczynski joints aux Suédois du général Rrassow tiendront la Pologne, telle semble être à cette heure décisive la conception à laquelle s'arrête le roi de Suède (1)
Elle est puissante incontestablement ; mais un premier obstacle lui fait échec. Mazeppa ne s'est pas livré sans conditions, et Charles Ta trouvé trop exigeant. Consentant à abandonner à la Pologne l'Ukraine et la Russie Blanche, aux Suédois les forteresses de Mgline, Starodoub et Novgorod- Siévierski, mais réclamant pour lui Polotsk, Vitebsk et la Courlande érigée en fief, le hetman a fait traîner les négociations. En même temps, s'apercevant qu'il n'est pas en nombre suffisant pour aller de l'avant, Charles s'est décidé à appeler à lui Loewenhaupt, qui est en Livonie. Ce général doit lui amener seize mille hommes et des munitions. Mais le héros suédois a mal fait son compte avec le temps et la distance. Des jours précieux, les bons jours de la saison, se passeront avant qu'il ait pu être obéi, et pour la première fois l'incertitude et rirrésolution paraissent dans son esprit, communiquées aussitôt à ses coopérateurs. Aussitôt Loewenhaupt se montre moins rapide qu'à l'ordinaire, Luebeker agit mollement, et Mazeppa revient à son double jeu, préparant prudemment ses Cosaques à un soulèvement au nom des anciennes coutumes, privilèges nationaux et lois de TËglise auxquels les réformes de Pierre ont porté atteinte, fortifiant sa résidence de Batourine et y établissant de vastes magasins, mais continuant à faire sa cour au Tsar, jusqu'à revêtir le costume allemand, flattant les instincts despotiques du souverain avec des projets qui vont à l'anéantissement des derniers vestiges de l'indépendance locale et acceptant des cadeaux de Menchikof (2).
Et l'été passe ainsi, annonçant une campagne d'hiver, et l'abîme se creuse, où déjà Pierre a plongé son regard aigu.
(1) Saracw, p. 238.
(2) Engkl, Geschichte der Ukraine, Halle, 1796, p. 303 et suiv. ; HrokopoviTCii, Histoire de Pierre le Grand (en russe), p. 178 et suiv.
Charles ne se décide à quitter Radochkovitsé qu'en juin, se dirigeant à Test sur Borissov, où il franchira la Bérézina. Le 3 juillet , Chérémétief et Menchikof essayent de l'arrêter au passage de la petite rivière de Bibitch, près de Holovtcbine. Une manœuvre de nuit et une attaque folle à la baYonnette conduite par le Roi lui assurent une fois de plus la victoire. Mohilef ouvre ses portes au vainqueur; mais Charles doit y faire séjour, perdre du temps encore en attendant Loewenhaupt. Il se remet en marche au commencement d'août, prononçant son mouvement vers le sud, et déjà ses soldats trouvent Tun des alliés de Pierre en face d'eux : pour manger, ils sont réduits à cueillir des épis qu'ils font moudre entre deux pierres. Les maladies commencent à ëclaircir leurs rangs, « combattues, disent les farouches troupiers, par trois méo decins : l'eau-de-vie , l'ail et la mort » . Loew^enhaupt est maintenant à Chklof, séparé de l'armée d'invasion par deux cours d'eau, la Soja et le Dnieper, entre lesquels Pierre a pris position. Après avoir réussi à passer le Dnieper sans encombre, le général suédois est rejoint à Liesna (9 octobre) par des forces trois fois supérieures, et le lendemain Pierre peut envoyer à ses amis un bulletin de victoire complète : a Huit mille cinq cents hommes tues sur place, sans parler de ceux que les Ralmouks ont poursuivis dans les forêts ; sept cents prisonniers I » A ce compte, Loewenhaupt, qui n'a pu engager que onze mille hommes en tout, serait resté sans troupes. Il en amènera encore six mille sept cents à Charles, après une marche de flanc qui passe pour une merveille au jugement des connaisseurs ; mais, n'ayant pu trouver de pont sur la Soja, il devra abandonner toute son artillerie, tous ses bagages, et c'est une troupe d'affamés qu'il introduira dans un camp assiégé par la famine.
a&O L*OEUVRE.
De mauvaises nouvelles arrivaient en même temps de Tingrie, où Luebeker s'est fait battre, perdant, lui aussi, ses bagages et trois mille hommes de troupes excellentes, et Charles était dëconcerté au point, assure-t-on, de confesser à son quartier-maître Gyllenkrook qu'il allait au hasard, n'ayant plus de plan (I). Arrivant le 22 octobre à Mokochine, sur la Desna, à Tentrée de l'Ukraine, il croit y rencontrer Mazeppa ; mais le vieux chef manque au rendez-vous, voulant temporiser encore, esquiver une résolution décisive. Pour le poussera la prendre, il faut l'intervention des Cosaques de son entourage qu'effraye la perspective de l'entrée des Russes en Ukraine à la suite des Suédois. Mieux vaut se joindre à ceux-ci pour barrer le chemin à ceux-là. L'un d'eux, Voïnarovski, envoyé par le hetman auprès de Menchikof, est revenu avec des nouvelles terrifiantes : il a entendu des officiers allemands de l'état-major du favori dire, en parlant de Mazeppa et des siens : » Que Dieu ait pitié de ces gens ; demain ils auront les « fers aux pieds. » En entendant ce rapport, Mazeppa « bontt dit comme un ouragan » , court à Batourine pour y donner l'alarme, puis, traversant la Desna, il rejoint l'armée suédoise.
Trop tard ! Au milieu des tergiversations et des démarches équivoques du hetman, les sentiments populaires, dont lui et Charles ont fait état pour provoquer un mouvement insurrectionnel, se sont égarés et ont perdu toute consistance. Mazeppa n'a avec lui qu'une troupe de deux mille fidèles ; pas assez même pour couvrir Batourine, où peu de jours plus tard Menchikof le devancera, enlevant ainsi à l'armée suédoise son dernier espoir de ravitaillement. Avec les forteresses de Starodoub et Novgorod-Siévierski, qui tiennent leurs portes fermées, l'Ukraine tout entière échappe au chef transfuge et à ses nouveaux alliés. On le pend en effigie et on le traîne dans les rues de Glouhof en présence de Pierre ; un autre hetman, Skoropadski, est nommé à sa place, et l'hiver arrive, un hiver terrible, qui fait mourir les oiseaux de froid.
(i) LUNDBLAD, t. II, p. 49.
Au commencement de 1709, les efFectifs de Charles ont fondu à vingt mille hommes à peine. Sans oser encore Taborder, les Russes Tentourent d'un cercle de jour en jour plus étroit, enlevant les postes avancés, coupant les lignes de communication. Pour se donner de Tair, le roi de Suède est poussé à se mettre en campagne dès le mois de janvier. Il perd inutilement mille hommes et quarante-huit officiers pour prendre Wespjik, une bicoque (6 janvier). A ce moment, Mazeppa considère déjà la partie comme perdue, et, cherchant une fois de plus à se retourner, il offre à Pierre de livrer Charles, moyennant la restitution de sa charge. Marché conclu. Malheureusement, une lettre du vieux traître adressée simultanément à Leszczynski tombe entre les mains du Tsar et le fait reculer : Thomme offre trop peu de sûreté décidément (1). Au mois de mars, Tapproche des Suédois s'avançant sur Poltava décide les Cosaques du 2^porojié à se joindre à eux. Mais ce n'est qu'un soulèvement partiel ; à coups d'exécutions militaires énergiquement opérées par Menchikof et de manifestes contre les étrangers hérétiques, « qui nient les dogmes de la vraie religion et crachent sur l'image de la sainte Vierge » , Pierre en a promptement raison. La prise de Poltava reste la suprême ressource de Charles. Il faut y entrer ou mourir de faim.
La ville est mal fortifiée ; mais l'armée des assiégeants n'est plus celle qui a combattu sous les murs de Narva. Elle a trop longtemps joui des gras quartiers de la Saxe et de la Pologne pour supporter l'épreuve de cette campagne d'effroyable misère. Avant d'avoir combattu sérieusement, elle est, comme a étéTarmée russe sous Narva, vaincue par la démoralisation. Même dans l'état-major et dans l'entourage intime de Charles, la confiance dans son génie et dans son étoile a disparu. Ses meilleurs généraux, Rehnskôld, Gyllenkrook, fon chancelier, Piper, Mazeppa lui-même se prononcent contre la prolongation d'un siège qui menace de traîner. Charles s'obstine :
(1) SOLOYIBF, t. XV, p. 361.
Z^t L'OEUVRE.
« Si Dieu m^envoyait un de ses anges pour m'engagera suivre ft votre avis, je ne Tëcouterais pas (J). « Une erreur indéracinable, fruit des trop faciles victoires du début, le porte à estimer au-dessous de leur valeur réelle les forces qui lui sont opposées. Il ne sait, ne veut rien savoir de la nouvelle Russie, colosse dressé sur ses pieds, que Pierre est parvenu enfin à mettre en face de lui. D'aucuns veulent encore que Mazeppa Tait fortifié dans sa résolution fatale, rêvant de conquérir dans Poltava un apanage personnel, un autre Batourine (2). Peut-être enfin la retraite est-elle déjà devenue impossible.
Pierre hésite longtemps à intervenir, toujours défiant, acharné à multiplier ses ressources, à augmenter ses chances de victoire. Du côté même de ses adversaires, tout y contribue : à la fin de juin, ils ont épuisé leurs munitions et restent sans artillerie, presque sans armes à feu d'aucune espèce, réduits à combattre à Tarme blanche. A la veille du combat décisif, ils se trouvent sans commandement : au cours d'une reconnaissance sur les bords de la Vorskla, qui sépare les armées en présence, toujours téméraire et s' exposant sans nécessité, Charles a été atteint par une balle. ■ Ce n'est qu'au pied » , a-t-il dit en souriant et en continuant l'examen du terrain. Mais en rentrant au camp il s'est évanoui, et aussitôt, escomptant l'effet moral de l'accident, Pierre se décide à franchir la Vorskla. En effet, le bruit s'est répandu dans le camp suédois que le Roi, jugeant la situation désespérée, a volontairement cherché la mort (3).
Dix jours pourtant se passent encore dans l'attente d'une attaque que les Russes n'osent risquer, et c'est Charles qui à la fin prend les devants, annonçant à ses généraux le 26 juin (7 juillet) au soir qu'on livrera bataille le lendemain. Toujours très souffrant, il abandonne le commandement à Rehnskôld, un rude soldat, mais un chef de valeur contestée, n'ayant pas la confiance de l'armée et « cachant, dit Lundblad, son défaut
(1) FnYiBLL, t. 11, p. 158.
(2) LVRDBLAD, t II, p. 104.
(3) Ibid,,p. 118.
DE NAHVA A POLTAVA. 353
de connaissances et d'aptitudes stratégiques sous un front toujours sombre et un regard farouche » . Après Tévénement, il sera accuse de trahison. G* est Thistoire commune des vaincus. La vérité semble être que le mutisme habituel de Charles, son parti pris de ne jamais rien confier à personne de ses projets et de ses dispositions de combat, ont enlevé peu à peu à ses lieutenants tout esprit d'initiative. Lui présent, ils sont sans voix et comme sans pensée. Rehnskôld ne fait que rugir et s'emporter contre tout le monde. Et Pierre, cependant, ne néglige rien pour s'assurer le gain de la journée, jusqu'à revêtir un de ses meilleurs régiments, celui de Novgorod, du drap grossier [siermiaga] réservé aux nouvelles recrues, pour donner ainsi le change à l'ennemi; stratagème qui n'a aucun succès d'ailleurs : abordé au début de la bataille par Rehnskôld, le régiment sera taillé en pièces (l). Il confie le centre de son armée à Chérémétief, l'aile droite au général Bonne, la gauche à Menchikof, l'artillerie à Bruce, et s'efface, à son ordinaire, en prenant le commandement d'un régiment. Mais ce n'est qu'un déguisement. En réalité, il combat partout au premier rang, parcourant le champ de bataille, se prodiguant. Une balle traverse son chapeau; une autre, dit-on, le frappe ^en pleine poitrine. Elle est miraculeusement arrêtée par une croix en or, garnie de pierres précieuses, qu'il porte habituellement. Un don des moines du mont Athos au tsar Féodor. Cette croix, où se laisse voir en effet la trace d'un projectile, est conservée au monastère Ouspienski, à Moscou.
Incapable de se tenir à cheval, se faisant porter sur une litière que les boulets mettent en miettes, puis sur un brancard improvisé avec des lances entre-croisées, Charles reste égal à lui-même comme héroïsme et mépris souverain de la mort. Mais il n'est plus qu'un étendard vivant, sublime et inutile. Le chef a disparu. Le combat n'est qu'une mêlée furieuse, où autour de lui, privés de l'usage de leurs armes, de direction, d'espoir de vaincre, enveloppés bientôt, écrasés sous le nombre,
(i) GoLiKOF, i. XI, p. 202.
les glorieux débris d'une des plus admirables armées qui furent jamais ne luttent un moment que pour ne pas abandonner leur roi. Au bout de deux heures Charles lui-même quitte le champ de bataille, hissé sur un vieux cheval, que son père montait déjà. Appelé Brandklepper (Court au feu) parce qu'il devait toujours être sellé pour le cas d'un incendie en ville, ce cheval suivra le héros vaincu en Turquie; pris par le» Turcs à Bender, rendu au Roi, repris en 1715 à Stralsund et rendu encore, il mourra en 1718, la même année que son mattre, à Tâge de quarante-deux ans (1). Ponlatowski, le père du futur roi de Pologne qui a fait la campagne en amateur, Charles n'ayant pas voulu prendre des troupes polonaises avec lui à raison de leur indiscipline, rallie un escadron du colonel Horn pour servir d'escorte au Roi et reçoit dix-sept balles dans son cafetan de cuir en couvrant sa retraite (2) . Le feldmaréchal Rehnskôld, le chancelier Piper avec toute sa chancellerie, plus de cent cinquante officiers et deux mille soldats tombent aux mains des vainqueurs.
La joie de ceux-ci est si grande qu'ils en oublient de poursuivre les vaincus. Ils commencent par festoyer, Pierre invitant à sa table les prisonniers de marque et buvant à la santé tt de ses maîtres dans l'art de la guerre » . Les Suédois qui sont encore treize mille ont le loisir de s'arrêter un moment dans leur camp, où, appelant à lui Loewenhaupt, Charles laisse tomber de ses lèvres pour la première fois de sa vie une demande d'avis ; u Que faire? >» Brûler les fourgons, mettre les fantassins sur les chevaux d'attelage et battre en retraite du côté du Dnieper, tel est le parti auquel s'arrête le général. Rejoint le 30 juin seulement à Pérévolotchna, sur les bords du fleuve , il capitule , ses soldats refusant de se battre ; mais le Roi a eu le temps de passer sur l'autre bord. Deux barques jointes ensemble portent sa voiture, quelques officiers et le trésor de guerre amassé en Saxe. Ma-
(1) LcifOBLAO, t. II, p. 137.
(2) Kaktkcki, Biographie de Stanislas Poniatowski^ Posen, 1880 (en polonais), t. 1, p. 26.
zeppa a trouvé aussi une barque pour lui et y a mis deux barils d'or (1).
A Kief, où Pierre se rend en quittant Poltava, uu service solennel d'actions de grâces est célébré en l'église de Sainte- Sophie, et, glorifiantla victoire obtenue, un moine petit-russien, Féofan Prokopovitch, a une belle envolée d'éloquence : « En entendant parler de ce qui est arrivé, nos voisms diront : « Ce tt n'est pas dans une terre étrangère, mais dans quelque mer « profonde que l'armée et la puissance suédoises se sont avena turées ; elles ont plongé et disparu comme le plomb dans a Teau. 9
La Suède de Gustave-Adolphe a disparu, en effet. Charles XII ne sera bientôt à Bender qu'un chevalier d'aventure. L'indépendance cosaque a vécu également. Son dernier trop fallacieux représentant mourra quelques mois plus tard en Turquie, de désespoir, diront les sources russes; d'un poison qu'il s'administrera lui-même, croiront les historiens suédois. Pierre ayant proposé de l'échanger contre Piper, le poison est vraisemblable (2). Morte enfin la cause de Leszczynski, qui ne sera relevée plus tard par la France qu'au bénéfice de la France seule, et déjà morte avec elle la Pologne elle-même, cadavre sur lequel les vautours s'abattront avant peu. Sur toutes ces ruines la puissance iiisse, son hégémonie dans le Nord, sa nouvelle situation en Europe, s'élèvent, destinées maintenant à grandir de jour en jour, immenses, démesurées. L'Europe est conviée aux fêtes qui accompagnent quelques mois plus tard la rentrée des vainqueurs à Moscou. Les idées, les traditions, les formes européennes y partagent leur triomphe, servant de parure aux trophées de la victoire. Pierre sous les traits d'Hercule domptant une Junon suédoise au milieu d'un cortège de Mars, de Furies et de Faunes, y symbolise l'alliance russe avec la civilisation gréco-latine de l'Occident. La Moscovie orientale et asiatique compte, elle aussi, parmi les morts.
(1) SoLOviEF, t. XV, p. 378.
(2) Ibid., X. XVI, p. 42.