CHAPITRE II
I. La TÎctoire de Poltava ne donne pas la paix k la Russie. — La politi<|ue d'expansion universelle. — Les origines du panslariame. — Les alliances européennes. — La diplomatie da Tsar. — Ses maladresses et ses bévaes. — En se précipitant à l'ouest, Pierre perd de vue le sud. — Lutte diplomatique à Gonstantinople. — - Charles XII l'emporte. — Les arguments sonores. •— La guerre est déclarée. — II. Plan de campagne imaginé par Pierre. — Son défaut. — Il ne tient pas compte des leçons du passé. — La marche sur lassy.
— Erreur commune avec Charles. — Une autre Ukraine et un autre Mazeppa.
— Communications coupées par les Tatars. — L'armée russe est enveloppée avec le Tsar sur les bords du Pruth. — - Situation désespérée. — Nouvelle défaillance de Pierre. — La lettre au Sénat. — La succession du trône au plus digne. — Authenticité douteuse du document. — Le rôle de Catherine. — Les diamants de la future Tsarine. — Le salut. — Le vizir consent à traiter. — L'influence du bakchiz. — Conditions inespérées. — Abandon d'Azof. — Promptitude de Pierre à se remettre de ses alarmes et à se consoler de ses pertes. — Les «acquisitions incomparables» . — Le triomphe de l'obstination. — L'échauffourée de Bender. — Charles XII prisonnier. — III. Le concours des alliés empêche Pierre d'obtenir la paix avec la Suède. —Rivalités et querelles.
— Le sicge de Straisund. -— Tentatives de rapprochement avec l'Angleterre et la Prusse. — Pierre n'est heureux que quand il agit seul. — La conquête de la Finlande. — Ses victoires en Allemagne ne profitent qu'à la Prusse. — La prise de Stettin et le traité de séquestre. — Charles XII reparaît à Straisund.
— L'entrée en scène de Goertz. — La prise de Wismar. — Pierre a encore travaillé pour le roi de Prusse. — Projet d'expédition russo-danoise en Scanie.
— Démonstration navale à Copenhague. — Pierre commande les escadres réunies du Danemark, de la Hollande, de l'Angleterre et de la Russie. — L'expédition avorte par défaut d'entente. — On s'en prend à Pierre. — Son intervention dans les affaires allemandes soulève la colère universelle. — Irritation de l'Angleterre. — Projet de s'emparer de la personne du Tsar et de couler son escadre. — Pierre prend ses alliés en dégoût. — IV. Vidée de Goertz, — Projet d'entente séparée entre la Russie et la Suède. — Origine française de cette idée. — Elle séduit Pierre. — Voyage en France. — Entrevue secrète avec Goertz. — Traité d'Amsterdam entre la Russie, la France et la Prusse. — Acceptation de la médiation française. — Le congrès d'AIand. — La mort de Charles XII coupe court aux négociations. — Supplice de Goertz. — V. Reprise des négociations à Aland. — Résistance des Suédois. — Les moyens de coercition. — Descente russe en Suède. — L'Angleterre intervient en faveur dc« Suédois. — Démonstration navale inefficace. — Intervention diplomatique de la France. — Gamprcdon. — Paix de Nystadt. — La joie du triomphe. — Le titre impérial. -^ Amiral et Empereur de toutes les Russies. — Le bénéfice de
la paix. — En guerre encore. — VI. La frontière orientale. — - La route des Indes. — Insuccès des premières tentatives de ce côté. — Le système des petits paquets. — Nouvelles tentatives militaires et diplomatiques du côté de la Perse. — Volynski. — La grande expédition de 1722. — Pierre la conduit en personne. — La prise de Derbent. -— Retraite forcée. — Intervention de la Turquie et de l'Angleterre. — Entente provisoire. — Les Arméniens réclament ta protection du Tsar. — La clientèle chrétienne d'Orient. — Encore un essai d'acheminement vers l'Extrême-Orient. — > L'expédition de Madagascar. — Les directions et les limites naturelles de la puissance colonisatrice en Russie. -» La mort de Pierre y ramène ses héritiers.
La victoire de Poltava a entouré Pierre, son armée et son peuple d'un rayonnement de gloire, dont Téclat se prolongera au delà du grand règne et du siècle ; le vainqueur n^en retire pas le bénéfice auquel avec raison il semblait attacher le plus de prix : la paix. Pour Tobtenir, il lui faudra encore douze années de temps et une dépense proportionnée d^efforts et de sacrifices nouveaux. De ceci, Pierre lui-même, les lacunes de son intelligence et les défaillances de son caractère paraissent responsables en grande partie. Sa ligne de conduite est toute tracée à ce moment; logiquement, naturellement, impérieusement, elle s'impose à sa volonté. A défaut d'entente possible avec le vaincu, il doit poursuivre et consolider ses avantages, achever la conquête de la Livonie, prendre pied en Finlande, et, ayant ainsi retiré de la lutte tout le bénéfice qu'il pouvait s'en promettre, ne s'inquiéter et ne s'embarrasser d'autre chose, ni de son allié saxon qui l'a trahi, ni de son allié danois qui le premier a abandonné le combat. La logique, la nature des choses, l'empire des circonstances cèdent, dans son esprit, à la poussée d'instincts irréfléchis qu'il est inhabile à gouverner. Sans motif plausible, assurément même sans un dessein nettement conçu et arrêté, le voici lancé à corps perdu dans une carrière d'aventures, dans un élan d'expansion universelle, où la Russie n'aura que faire de le suivre à cette heure, où lui-même ne sera visiblement guidé que par un
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besoin aveugle et inconscient de mouvement, d'emploi et d'abus de sa force. Le littoral oriental de la Baltique ne lui suffit pas ; il mettra la main sur le Mecklembourg. Il prétendra régenter la Pologne et y faire régner Tordre en défendant la constitution anarchique du pays. Il préludera à la politique slavophile et panslaviste de l'avenir, en attirant Serbes et Monténégrins à Tombre de son protectorat et en leur envoyant des livres et des professeurs à sa solde, alors que ces professeurs seraient mieux employés à Moscou, où il n'y a ni écoles ni argent pour en entretenir. Il risquera, à ce jeu, de perdre, sur les bords du Pruth, tout le fruit de ses efforts et de ses succès, et plus encore, d'y précipiter sa fortune tout entière et celle de son peuple dans un abîme plus profond que celui où Charles XII a englouti la sienne. Â peine échappé par un miracle à cette catastrophe, il recommencera; sans aucune nécessité, toujours poussé par le seul désir de paraître, de faire figure en Europe, de s'y mêler de tout et d'y frayer avec tout le monde, il s'engagera à fond dans un dédale d'intrigues louches et de combinaisons équivoques, négociant, marchandant, politiquant à tort et à travers, au risque encore de sombrer dans ce bourbier, où il ne fera, dix années durant, que piétiner sur place, entre Berlin, Copenhague et Amsterdam, aux prises avec des ambitions, des convoitises rivales maladroitement mises en éveil.
Pour se mouvoir et se faire valoir sur le vaste échiquier où il hasardera ainsi sa nouvelle puissance militaire et sa diplomatie fraîchement européanisée, tout lui fait défaut, et une entente suffisante des intérêts divers qui s'y agitent, et la routine des affaires, et le tact et la mesure. Partout, à chaque pas, il heurtera des obstacles, se prendra à des chausse-trapes, plongera dans des bas-fonds, qu'il ne saura ni apercevoir ni éviter, tout étonné d'être brouillé avec le roi d'Angleterre alors qu'il s'est allié avec l'électeur de Hanovre, d'avoir offensé l'Autriche alors qu'en aidant la Prusse k faire son pré carré au détriment de la Suède il a cru servir les intérêts allemands. Il mariera sa fille à Dantzick, pour faire plaisir à ses
amis de Pologne, prélèvera sur la ville, k cette occasion, une contribution de cent cinquante mille écus et se montrera surpris qu'elle soit moins sensible à Thonneur qu'il lui fait qu'à l'argent qu'il lui prend. Il interviendra dans les querelles entre catholiques polonais, uniates et orthodoxes, et ne réussira qu*à ameuter les moines orthodoxes eux-mêmes contre son commissaire Roudakovski, qu'ils battront et jetteront en prison au cri de : a Sus aux Moscovites (1 ) ! » Au moment où il obsédera la Hollande pour en tirer un emprunt, le contre-amiral Gruys, commandant une de ses escadres, brûlera en rade d'Helsingfors cinq vaisseaux marchands hollandais, massacrant une partie des équipages et enlevant le reste. On s'expliquera : la faute est aux Suédois, qui tiennent Helsingfors et dont l'artillerie trop forte n'a pas permis à l'amiral de rien tenter contre eux. Alors, pour ne pas se retirer sans un fait d'armes à son actif, il a tapé sur les Hollandais (2) !
Les ministres du Tsar, ses envoyés dans les cours étrangères, sont à la même hauteur, passant, du jour au lendemain, d'un excès d'obséquiosité à un excès d'arrogance. Je lis dans le journal du résident danois en 1710 : » La victoire a tellement « enflé les cœurs des gens d'ici qu'ils ne se connaissent plus ; (t ils ne songent qu'à recevoir des honneurs sans en rendre (3). » Et on les voit barbotant à l'envi, eux aussi, dans le bourbier, coureurs professionnels d'aventures pour la plupart, sans passé, sans école, tirés de l'écurie ou de l'office comme Menchikof et lugoujinski, ou, comme Kourakine, arrachés aux douceurs de la vie patriarcale, aux habitudes du domostroî et du térem. Ils multiplient les bévues, les maladresses et les incongruités, encourant ici la prison pour dettes, se faisant ailleurs jeter à la porte comme des valets, mais réussissant partout à compliquer encore l'écheveau dont ils tiennent les fils. L'histoire politique du règne, depuis le triomphe de Poltava
(1) SOLOTIEF, t. XVIII, p. 86.
(2) Mémoires de Kourakine aux Etats généraiAXy 7 août 17 i 3 et 31 janvier 1714; Dépêche de de Bie à Fa{;el, 14 octobre 1713. Archive! de la Haye.
(3) Archives de l'État à Copenhague.
jusqu'à la paix de Nystadt, c'est le chaos et le g[àcbis. La fortune de la Russie, la patience héroïque de son peuple et, il Faut le dire aussi, la persévérance et la vigueur de son chef finiront par s'y faire jour; mais la trouée coûte cher, et elle est si inutile !
De Kief, où il s'est rendu après Poltava, Pierre va en Pologne, où les grands seigneurs du pays, le hetman Sieniawski en tête, lui font un triomphant accueil, comme au défenseur victorieux de la liberté polonaise ! En octobre, il se rencontre à Thom avec Auguste, qui depuis longtemps déjà est un repenti. Le roi félon n'a pas attendu la défaite suprême de Charles pour chercher à se raccommoder avec son adversaire. Après une peu glorieuse équipée, qui Ta conduit, lui et son ftls Maurice, sous les murs de Lille, en mercenaires suivant un corps de neuf mille hommes loué aux alliés contre la France, il s'est ravisé. Il a envoyé le général Goltz à Pétersbourg, attiré le roi de Danemark, Frédéric IV, à Dresde, fait en personne le voyage de Berlin ; au commencement de juillet 1709, il s'est retrouvé en possession de trois alliés. L'alliance avec la Russie, défensive et offensive contre la Suède, lui a garanti le trône de Pologne, en même temps qu'un brevet du Pape le délivrait des obligations contractées à Altranstadt, y compris le devoir d'obéissance envers Leszczynski (1). Celui-ci a dû suivre, depuis, la fortune des armes suédoises, se retirant en Poméranie avec le corps d'armée de Krassow.
Ainsi la quadruple coalition, ce rêve de Patkul, est maintenant mise sur pied. Pour la curée. Et Pierre en est devenu naturellement le chef. A Thorn même, le Danemark lui offre une alliance directe, par l'entremise d'un envoyé extraordinaire, le comte de Rantzau. Cette alliance, le ministre du Tsar à Copenhague, Dolgorouki, la sollicitait naguère moyennant de forts subsides : trois cent mille écus comme entrée de jeu, cent mille pour les années suivantes et des matériaux pour la flotte, des matelots, d'autres avantages encore ! Il n'est plus
(1) HERRMAim, G. /?., t. IV, p. 247; BoEiTiCER, Gcschichte Soxcns, Hambourg, 1830, t. II, p. 250.
question de tout cela maintenant. L*araitië de la Russie a enchéri sur le marche européen. « Je n'ai donné rien, ni un homme, ni un sol » , écrit Dolgorouki en octobre, en annonçant la signature du traité (l).
Sur le terrain des opérations militaires, Pierre marche aussi d'abord de succès en succès. Kiga, qu'il assiège lui-même en novembre, et où il lance de ses mains les trois premières bombes, résiste, il est vrai ; mais, Tannée suivante, en juin, Wiborg, attaquée simultanément par terre et par mer, le Tsar faisant office cette fois de vice-amiral, est amenée à capituler, et, en juillet, Chérémétief finit par emporter aussi Riga. Kexholm, Pernau, Arensberg, Revel ouvrent tour à tour leurs portes ou sont emportées d'assaut ; la Carélie, la Livonie, TEsthonie sont conquises, et la Courlande s'offre d'elle-même aux conquérants : le duc régnant, Frédéric-Guillaume, sollicite la main d'une des nièces du Tsar. Anna Ivanovna.
Mais soudain des nouvelles alarmantes arrivent du sud. En Turquie, la diplomatie de Charles a battu celle de Tolstoï, à coups d'arguments sonores. Après la mort de Ma/.eppa, le grand vaincu s'est trouvé riche : Votnarowski lui a prêté quatre-vingt mille ducats, puisés dans les barils qui ont suivi le hetman dans sa fuite ; cent mille écus lui sont encore venus du Holstein; deux cent mille d'un emprunt consenti par les frères Cook, de la Compagnie anglaise du Levant ; quatre cent mille du grand vizir Numan-Kuprioli. Il a pu armer ainsi convenablement ses deux agents, Poniatowski et Neugebauer, un transfuge celui-ci, ancien précepteur d'Alexis, poussé à la désertion par les mauvais traitements. Le ministre du Tsar, réclamant la livraison ou tout au moins Tarrestation du roi de Suède, n'a trouvé, lui, que vingt mille ducats et quelques peaux de zibeline pour tenter la vertu du mufti ! Tolstoï finit par risquer un ultimatum, et aussitôt la guerre est décidée, le 20 novembre 1710, en séance solennelle du divan. Le ministre russe se voit prisonnier aux Sept-Tours.
(1) SOLOTIEF, t. XV, p. 301
Tout entier à ses combinaisons de h<iute politique, dont rSurope centrale est le théâtre, Pierre n'a pas prévu ce coup» et se trouve fort au dépourvu pour le parer. Les alliés dont il s'est embarrassé ne pourront lui être d'aucun secours. Les Danois ont déjà été mis à nouveau hors de combat, après une défaite complète qui leur a coûté six mille hommes (février 1710), et TAngleterre en a profité pour renouveler des tentatives faites antérieurement en vue d'un accommodement entre eux et la Suède. Or Pierre n'a même pas pour le moment de ministre à Londres : Matviéief en a été chassé par ses créanciers, après une algarade fort compromettante (juillet 1708). Au printemps de 1710, le prince Kourakine a bien réussi à lier partie avec Télecteur de Hanovre, Georges-Louis, pour un traité d'alliance défensive ; mais ce traité, par lequel le Tsar s'est interdit d'attaquer les Suédois en Allemagne en tant qu'ils n'y attaqueraient pas eux-mêmes ses alliés, passe pour une demi-trahison (1). Les sujets polonais d'Auguste ne sont pas mieux satisfaits des nouvelles liaisons de leur Roi avec le vainqueur de Poltava. Au commencement de 1711, Wollowicz viendra à Moscou se plaindre en leur nom des exactions et violences dont ils ont à souffrir de la part des armées russes. Il réclamera l'évacuation immédiate des troupes cantonnées dans le pays, une indemnité pour les excès commis, la restitution de la Livonie et des territoires polonais en Ukraine, en Lithuanie, sur la rive droite du Dnieper (2).
Tout cela constitue un état de choses plein de périls, et c'est tout cela qu'il faut laisser derrière son dos, au nord et à Touest de l'Europe, pour faire iront au sud. Très malhabile à apercevoir les choses de loin, Pierre les voit très bien de près, et, devant cet horizon subitement assombri, son àme se trouble une fois de plus et paraît en détresse. Quittant Pétersbourg en avril 1 7 1 1 , il se préoccupe d'assurer le sort de Catherine et des enfants qu'il a d'elle, et Apraxine, qui se trouve sur le Don, lui écrivant pour réclamer des instructions, il répond (24 avril
(1) SOLOVIEF, t. XVI, p. 62.
(2) Ârchiyet de Moscou, Pologne, 1711.
1711) que, « malade et désespéré^ il n'a pas d'ordre à lui donner (1) » • C'est dans cette disposition d'esprit qu'il engagera la campagne de Moldavie, où ce sera à son tour de faire l'expérience d'une guerre offensive dans un pays mal connu, avec des ressources insuffisantes et contre un adversaire estimé au dessous de sa valeur.
Le plan de campagne auquel il s'arrête, cette fois, est sorti, parait-il, de son inspiration personnelle. On peut, sans être grand clerc en la matière, en apercevoir le vice capital. Les prédécesseurs du grand homme savaient bien ce qu'ils faisaient quand, après s'être engagés à faire cause commune contre le Turc avec les Polonais ou les Impériaux, ils s'en prenaient invariablement aux Tatars seuls. Débris encore redoutable de la grande puissance mongole, le khanat de la Grimée constituait, à cette heure, l'avant-garde des armées ottomanes, et cette avant-garde était ainsi placée que, barrant d'un côté, à Test, le chemin de Constantinople, elle devait, solidement établie et comme embusquée dans sa forteresse naturelle du Pérékop, prendre infailliblement à revers l'envahisseur, qui s'avancerait par la route de l'ouest, à travers les provinces danubiennes, et lui couper ses communications et sa ligne de retraite. La grande Catherine le comprendra plus tard en s'acharnant à la destruction du Khanat, et Pierre lui-même semblait l'avoir compris en attaquant la Turquie du côté d'Azof, où il avait sa ligne de retraite assurée par la voie fluviale. Mais l'attaque par Azof réclamerait le concours d'une flotte, et celle qui a été construite pour cet objet, à Yoronèje, y est immobilisée par l'insuffisance des fonds d'eau. C'est donc
(1) SOLOVIEF, t. XVI, p. 71.
par lassy qu'il prendra, comptant sur les hospodars de la Moldavie et de la Valachie, Kaotémir et Brancovan, et sur les ressources de leurs provinces, comme Charles a compté sur Mazeppaet sur l'Ukraine. Il emmène une armée de quarante-cinq mille hommes environ et un camp immense, peuplé de bouches inutiles. Catherine Taccompagne avec un gynécée nombreux, et la plupart des officiers, les étrangers surtout, ont avec eux leurs femmes et leurs enfants. Ces dames tiendront des réunions quotidiennes chez la future Tsarine, où Ton oubliera les soucis de la guerre (I).
Ils ne se laisseront pas oublier longtemps. Kantémir reçoit ses hôtes à bras ouverts, mais n*a pas de quoi les nourrir. Brancovan se montre hésitant d'abord, puis prend parti pour les Turcs. Les magasins d'approvisionnement dont Pierre a ordonné la constitution sont restés à l'état de projet, au milieu de la précipitation de sa marche, et il ne peut plus être question de regagner à cet égard le temps perdu : les Tatars ont fait leur office en paraissant sur les derrières des Russes ; les communications avec le Nord sont coupées. On parle au Tsar d'un dépôt de vivres et de munitions formé par les Turcs à Braïla, sur le Séret, et, déjà moins préoccupé de combattre que de faire manger ses troupes, il lance de ce côté le général Bonne avec un corps de cavalerie, lui donnant rendez-vous sur le Pruth, dont il suivra lui-même le cours dans la même direction. Une autre rencontre, inévitable, imprévue pour lui seul, car son état-major Ta pressentie, dit-on, et annoncée, l'attend avant celle-là. Le 7|18 juillet I7II, au soir, son armée, réduite à trente-huit mille hommes environ par le départ de Bonne, se trouve entourée par les Turcs et les Tatars, qui occupent les deux rives du fleuve, avec des forces cinq ou sept fois supérieures et une nombreuse artillerie établie sur les hauteurs. Nulle retraite possible. Pas d'autre issue apparente que la mort ou la captivité.
A en croire un témoin, Pierre aurait songé cette fois encore
(1) Brasey de Lyon, Mémoire^ , Amsterdam, 1716, t. 1, p. 35.
à sauver sa personne du désastre, s'adressant à un Cosaque, Ivan Nekulcze, qui, pensait-il, pourrait le faire passer avec Catherine à travers les lignes ennemies (1). D'autres témoignages, fort nombreux et concordants ceux-ci, quoique également contredits, le montrent livré au désespoir et à une prostration morale complète, s'enfermant dans sa tente, ne voulant plus donner aucun ordre ni recevoir aucun avis, et laissant à Catherine le soin des tentatives suprêmes pour le salut commun (2). On connaît enfin la fameuse lettre que le souverain passe pour avoir adressée au Sénat pendant ces heures tragiques :
a Je vous annonce que, sans faute de notre part, mais seu- « lement à raison de fausses nouvelles reçues, moi et toute « mon armée, nous avons été enfermés par une armée turque « sept fois plus forte, de manière que tous les chemins pour « nos approvisionnements sont coupés, et que, sans un secours « spécial de Dieu, je ne peux prévoir autre chose qu'une « défaite complète ou que je tomberai entre les mains des « Turcs. Si cette dernière chose arrive, vous n'aurez plus à « me regarder comme votre Tsar et maître, ni exécuter ce que « je vous commanderai même par écrit de ma main, tant que « je ne serai pas en personne parmi vous ; mais si je péris et a que vous receviez des nouvelles certaines de ma mort, choia sissez parmi vous un plus digne que moi pour me succéder. »
Bien qu'on lui ait donné place, postérieurement, parmi les documents officiels, l'authenticité de cet écrit n'est rien moins que certaine (3). L'original n'existe pas. Comment aurait-il disparu? La première édition connue du texte se rencontre
(1) KoTCHOCBieiSRi, Fragments tirés des Archives moldo-valaques, p. 64.
(2) CoxE, Travels, t. I, p. 499; Bruce, Mémoires, p. 44; Rocsset (Nestesouranoy), Mémoires, t. III, p. 161; Zi5KEISER, Geschichte d. Osmanischcn Reichs, t. V, p. 424; La Motrate, Voyages, t. II, p. 19; Marais, Jour/ia/, t. III, p. 157. Marais t'en rapporte à la Chronique contemporaine. Voy. aussi à ce sujet la lettre du baron Korf dans le Bulletin du bibliophile, 15 janvier 1861.
(3) Voy. Tétude de Biélof dans Til/tctenne et nouvelle Russie, 1876, t. III, p. 404. Plaidant le pour et le contre, Solovief (t. XVI, p. 89 et suiv.) n'ose se prononcer.
dans les anecdotes de Siaehiin, qui s'en est rapporté à un récit oral de Chérëmëtief. La i*ëdaction du Recueil des Lois {Polnoïe Sobranié Zakonov, IV, 712) a été notoirement puisée à cette source. Le style est bien de Pierre, et aussi la façon radicale, à Temporte-pièce, de trancher les questions multiples que sa captivité prévue ou sa disparition peuvent soulever. Mais Toubli de l'héritier naturel, à un moment où sa brouille avec Alexis est loin d'être consommée? Il vient précisément de songer à le marier pour assurer In succession du trône ! Mais le choix du tt plus digne » , fixé dans les rangs des sénateurs, alors que les collaborateurs préférés du Tsar, Apraxine, Golovkine, Menchikof, ne font pas partie de cette assemblée? Mais d'autres invraisemblances encore : dans plusieurs autres lettres, écrites à quelques jours de là et authentiques avec certitude, Pierre ne fera aucune mention de cette épître d'une importance si capitale. Dans l'une d'elles il parlera avec franchise des fautes qui l'ont jeté, lui et son armée, dans une situation désespérée (1).
Quant au rôle attribué à Catherine, nous sommes réduits à choisir entre le témoignage assez suspect de Pierre lui-même et celui de quelques acteurs secondaires du drame dans les deux camps. Ceux-ci ignorent généralement qu'elle y ait figuré d'une manière active. Poniatowski dit simplement que Pierre a risqué l'envoi d'un parlementaire au camp turc (2). Brasey de Lyon, qui s'est trouvé dans les rangs de l'armée russe comme brigadier, et dont la femme, très appréciée et a dégustée w dans l'entourage du Tsar, au rapport de Weber, a approché de près à ce moment la future Tsarine, donne des détails préci : « Sa Majesté Czarienne (Pierre), le général Janus, le tt lieutenant général baron d'Osten et le feld-maréchal (Chéa rémétief) eurent une longue conférence en particulier. Ils « se rapprochèrent tous du général baron d'Hallart, qui était
(i) OuSTRULOF, Étude dan» V Annuaire de l'Académie des sciences, 1859; WiTBEno, Étude dans l'Ancienne ci nouvelle Russie, 1875, t. III, p. 256 et suiv.
(S) Relation adressée à Leszczvnâki. Aff. ctr. de France, Mém, et Doc. (Russie), t. II, p. 121.
« dans son carrosse à cause de sa blessure, et là, entre le cara rosse du général et celui de la baronne d'Osten, où était tt madame Bouche (femme d'un général-major), il fut convenu a que le feld-maréchal écrirait une lettre au grand vizir pour a lui demander une trêve (l). » Le journal de Hallart, confirmé par celui du ministre danois, Juel, qui a recueilli le témoignage du général (2], est formel dans le même sens. D'après Juel, il est faux même que Catherine se soit dépouillée de ses pierreries pour coopérer à la séduction du vizir; elle s'est bornée à les distribuer aux officiers de la garde, espérant les mettre ainsi à l'abri, et les a réclamés ensuite.
De façon ou d'autre, la catastrophe est conjurée. Après avoir renvoyé sans réponse un premier parlementaire, le vizir consent à traiter. Chafirof va lui porter, de la part du Tsar, des conditions en rapport avec la position respective des deux armées : reddition de toutes les places conquises sur la Turquie dans les guerres précédentes, restitution de la Livonie à la Suède et même des autres pays du littoral, à l'exception de l'Ingrie et de Pétersbourg (pour Pétersbourg, Pierre consent, s'il le faut, à céder Pskof, d'autres villes même au cœur de la Russie !); rétablissement de Leszczynski, indemnité de guerre, présents au Sultan. Il revient et rapporte la paix presque pour rien : l'abandon d'Azof, la destruction de quelques fortins voisins, l'engagement de ne plus se mêler des affaires de Pologne, le libre retour du roi de Suède dans ses États. D'après Hammer, qui a consulté les sources turques, la valeur du bakchiz reçu A cette occasion par le vizir et partagé avec le kiaïa, n'a même pas dépassé 200,000 roubles (3) ! L'historien allemand croit à l'intervention de Catherine et à l'effet produit par ses diamants. Une bague ayant appartenu à la future Tsarine a été retrouvée plus tard dans les effets du kiaïa. Mais le vizir et le kiaïa pouvaient tout prendre, Pierre, sa femme et son armée !
(1) MémoîreSy t. I, p. 79 et suiv.
(2) Juel, Voyage, Copenhague, 1893, p. 422.
(3) Geschichte d. Osmanisvhen Beichs, Festh, 1828, t. VII, p. 157.
sas i/cœcrvRE.
L'événement ne peut s*expliquer que par Thistoire générale des guerres conduites par les Turcs. Ces Ottomans y paraissent toujours pressés de rentrer chez eux et disposés à se contenter du moindre avantage pour échapper à la nécessité du plus grand effort. Leurs troupes d'élite, janissaires en tète, sont capricieuses et indisciplinées. Dans la circonstance présente, elles imaginent bien que le vainqueur de Poltava voudra vendre cher sa vie ou sa liberté, et Chafirof, par son attitude et son langage, les confirme dans cette opinion. Puisé à Técole byzantine, développé à Fécole du malheur, Tart d'en imposer est traditionnel en Russie. Peu soucieuses alors d'un triomphe plus complet que celui qu'elles peuvent obtenir sans coup férir, très indifférentes au sort de Leszczynski ou de Charles XII, ces troupes se montrent mal disposées à combattre, et, sachant ce qu'il en coûte de les contrarier, le vizir suit leur inclination. La paix est signée (I).
Pierre sera merveilleusement prompt, comme toujours, à se remettre des alarmes passées et à reprendre confiance dans Tavenir. Écrivant le jour même à Apraxine, il dit bien n'avoir jamais été en si fâcheuse posture u depuis qu'il a commencé tt de servir » , mais en ajoutant aussitôt que a les pertes éprou- « vées d'un côté serviront à fortifier les acquisitions incompatt râbles conservées ailleurs » . En même temps il n'aura garde de renoncer aux ressources que la mauvaise foi pourra lui offrir, pour corriger les rigueurs de la fortune. Ordonnant de raser Taganrog, il recommandera de ne pas toucher aux fondations, u car les circonstances peuvent changer », et il ne voudra pas entendre parler de livrer Azof ou d'évacuer la Pologne avant que Charles XII ait quitté la Turquie. En vain lui fera-t-on observer que la Porte n'a pris aucun engagement à cet égard. Chafirof et le fils de Chérémétief, qu'il a dû envoyer à Constautinople en quaUté d'otages, se trouveront dans une situation périlleuse; il n'en aura cure, et, en octobre 1712, il les laissera emprisonner aux Sept-Tours, en compagnie de Tolstoï lui-
(1) SOLOVIEF, t. XVI, p. 104.
même. Il ne cédera — à moitié — que devant la menace directe d'une reprise des hostilités, abandonnant alors Âzof, consentant à une nouvelle rectification de la frontière réclamée par les Turcs, mais s'obstinant à leur donner le change par de faux rapports sur le nombre d'hommes qu'il maintient dans le voisinage de Varsovie et obtenant en fin de compte ce à quoi il tenait le plus : sur son refiis de quitter Bender, Charles, après la folle équipée que Ton sait, est enlevé et enfermé au château de Timourtach, propriété du Sultan dans le voisinage de Deihotica. L'héroïque batailleur a perdu dans l'aventure quatre doigts, un bout d'oreille, un bout de nez, et la possibilité de continuer en Turquie sa propagande belliqueuse.
Pierre se croit maintenant en mesure de terminer promptement sa guerre avec la Suède. L'épuisement de son pays, le désordre de ses finances lui en font une nécessité impérieuse. Il compte malheureusement sans les alliés qu'il s'est donnés. En septembre 1712, le siège de Stralsund, entrepris à frais communs, n'a abouti qu'à soulever l'opinion européenne ; Russes, Danois et Saxons y ont passé leur temps à se quereller et à dévaster le pays environnant. La fin de la guerre de la succession d'Espagne faisant craindre une intervention de l'Angleterre, de la Hollande et de l'Autriche dans les affaires du Nord, Pierre envoie le prince Kourakine à la Haye, pour demander la garantie de ses conquêtes sur la Suède en échange d'un secours contre la France. On fait un accueil assez froid à son ambassadeur ; la conduite des alliés en Poméranie n'a pas été pour engager les gens à faire cause commune avec eux ! Et l'année se termine par une défaite complète de l'armée saxo-danoise, qui a suivi dans le Mecklembourg le
dernier corps suédois tenant encore campagne sous Stenbock.
L'année suivante n'est pas meilleure. Un rapprochement entre TAngleterre et la France se dessinant au congrès d'Utrecht, Pierre va à Hanovre, pour engager l'Électeur dans ses intérêts. Il n'en tire que de bonnes paroles. Il se rabat sur la Prusse, où le roi Frédéric I" vient de mourir. La Prusse a suivi jusqu'à présent un système que l'on pourrait résumer ainsi : ne rien faire, mais tâcher d'obtenir quand même quelque chose ; laisser les autres se battre et profiter de la bagarre pour s'adjuger une part du butin. Elle s'est laissé offrir Elbing, sans donner autre chose en échange que d'assez vagues promesses. Pour aller plus loin, elle ne demandait pas moins qu'une anticipation précoce sur l'œuvre du grand Frédéric : le partage immédiat de la Pologne (1). Une visite au nouveau roi Frédéric-Guillaume met Pierre à même de se convaincre que le changement de règne n'a modifié en rien, de ce côté, les principes politiques.
De retour à Pétersbourg, en mars 1713, il se décide à frapper personnellement un grand coup, en attaquant la Finlande, u cette mère nourricière » de la Suède, ainsi qu'il l'appelle (2). L'événement prouvera qu'il est le mieux servi en faisant lui-même ses affaires. Abo, la ville principale du pays, est prise presque sans résistance en août; en octobre, Apraxine et Michel Galitzine battent les Suédois à Tammerfors. Mais en Allemagne, par contre, la campagne de 1713 n'a été heureuse que pour la Prusse, qui n'y a pris part qu'avec ses convoitises. Enfermé à Tônningen, Stenbock a été amené à capituler le 4 mai devant Menchikof et les alliés, et la reddition de Stettin s'en est suivie ; mais les vainqueurs se disputant le bénéfice de la victoire, la Prusse, qui a refusé son artillerie aux assiégeants pour prendre la ville, a consenti généreusement à les mettre d'accord en y introduisant une garnison, et le traité de séquestre, qui lui a valu cette aubaine, comprend aussi Riigen, Stralsund, Wismar, toute la Poméranie ! En retour, il est vrai,
(1) Droysen, Geschichte der Preussichen Politik^ I V'partie, I'* division, p. 340.
(2) Lettre à Apraxine, 30 octobre 1712. Cabinet, t. I, 1. 14.
DE LA BALTIQUE A LA CASPIENNE. 87i
le roi Guillaume s^ est déclaré disposé a à donner son sang pour a le Tsar et pour ses héritiers ( 1 ) w .
Peu satisfait de cette compensation , le Danemark a protesté, réclamé des garanties contre les ambitions prussiennes, holsteinoises ou russes, et témoigné de sa mauvaise humeur en se refusant à un arrangement avec le Hanovre, par lequel, après la mort de la reine Anne et Tavènement au trône d'Angleterre de Télecteur Georges, Pierre a espéré se concilier Tappui de cette dernière puissance.
En 1714, le Tsar est seul à tenir campagne sur terre et sur mer, et la fortune continue à lui sourire. Après la prise de Neuschlot, qui a consommé la conquête de la Finlande, il bat en personne la flotte suédoise le 25 juillet, entre HelsingFors et Abo, fait prisonnier le contre-amiral Erenskôld, s'empare des tles d'Aland, et, revenant dans « son paradis » avec un nouveau déploiement de pompes triomphales, il reçoit en récompense le grade de vice-amiral conféré par le Sénat.
Mais, en novembre, Charles reparait inopinément dans Stralsund. Il y est rejoint par Tadministrateur de Lubeck, gérant du duché de Holstein pendant la minorité du duc Charles- Frédéric. Fils d'une sœur de Charles XII, celui-ci passe actuellement pour rbéritier présomptif de la couronne de Suède. Mais, en attendant, les Danois ont pris possession de son héritage holsteinois, et font mine de le garder. Charles XII semble seul capable désormais de les en empêcher. Or, voici qu'à Stralsund un coup de théâtre se produit, qui est fait pour compliquer encore la trame déjà si touffue de cette longue et interminable crise du Nord. L'administrateur de Lubeck est accompagné par son ministre qui, brusquement, devient le favori et le conseiller le plus écouté du héros suédois. Comment et pourquoi, on ne saurait le dire, car l'homme n'a rien qui prévienne en sa faveur. Son aspect est sinistre, et on le croit généralement coupable ou capable des plus abominables forfaits. Avant peu, quand il sera mêlé aux grandes négocia-
(i) SOLOVIEP, t. XVII, p. 14.
lions destinées à pacifier l'Europe, Chàteauneuf, le ministre de France à la Haye, gémira d'avoir à traiter a avec un homme dont la loyauté peut être suspectée avec beaucoup tt de raison » . Stanhope le traitera de a fripon » et l'accusera d'être vendu à l'Empereur. Antipathique et suspect à tout le monde, il éveillera partout la méfiance et l'effroi. 11 s'appelle le baron de Gœrtz.
Au commencement de 1715, les affaires des alliés paraissent un moment prendre meilleure tournure. Le Danemark consentant à céder au Hanovre Brème et Verden, et la Prusse faisant mine d'accepter la médiation de la France entre elle et la Suède, le roi Georges a été amené à déclarer la guerre aux Suédois comme électeur de Hanovre. Mais avant peu tout se brouille à nouveau et va de travers. Le Danemark s'est avisé de réclamer la coopération de la flotte anglaise, que l'Électeur n'a pu ni voulu promettre, et la flotte anglaise restant dans ses ports, l'armée danoise reste dans ses quartiers. Eln mai, la Prusse accède à l'alliance, mais c'est pour mettre la main sur Stralsund, d'où Charles XII s'évade avant la capitulation (12 décembre). Grand mécontentement de Pierre qui, retenu en Pologne, n'a pas pris part au siège. Il prétend se rattraper en établissant en Allemagne sa nièce, Catherine Ivanovna, qu'il mariera au duc de Mecklembourg , Charles-Léopold, et qu'il dotera avec des villes mecklembourgeoises, Wismar et Warnemûnde, en les reprenant aux Suédois. En avril 1716, Wismar capitule, en effet, devant les alliés ; mais ceux-ci refusent d'y laisser entrer Repnine qui commande le corps russe. Encore une fois Pierre a travaillé pour le roi de Prusse.
Une compensation flatteuse pour son amour-propre lui est réservée au cours de l'été suivant. Au mois d'août, à bord d'un navire de sa construction, V Ingermanland, il passe en revue les escadres russe, danoise, hollandaise et anglaise, réunies en rade de Copenhague sous son commandement. L'Angleterre et la Hollande ne sont là que pour la parade, mais on s'est entendu pour une action commune des flottes russe et danoise
en Scanie, et la présence des deux autres flottes, quoique purement démonstrative, n'en est pas moins faite pour donner aux alliés un puissant appui moral. L'entente cessera, malheureusement, au moment précis où la coopération effective devra commencer. De part et d'autre on se soupçonne et on s'accuse de desseins étrang[ers à l'entreprise projetée. Pierre a beau déployer tout son esprit d'initiative et toute son énergie, courant à Straisund pour hâter l'arrivée des transports danois qui font défaut, risquant des reconnaissances périlleuses sous le feu des batteries ennemies. Sa chaloupe. Princesse, est percée par un boulet. Le mois de septembre arrive avant qu'on ait bougé, et l'état-major russe est unanime alors à déclarer qu'il y a lieu de remettre l'expédition à l'été prochain. Aussitôt c'est un iolle général parmi les alliés : Pierre a jeté le masque ; il s'est entendu avec les Suédois pour un partage de la Poméranie et du Mecklembourg ! Il n'est venu en Allemagne que pour cela ! Peut-être même en veut-il à Copenhague ! La capitale est mise en état de défense. Les bourgeois de la ville reçoivent une distribution d'armes. Le Hanovre, qui a vu d'un œil jaloux l'installation d'une princesse russe en terre allemande, au point d'offrir au Tsar l'alliance de l'Angleterre et la coopération effective de la flotte anglaise en échange d'une renonciation de sa part au mariage mecklembourgeois , se montre le plus irrité. Le roi Georges alla, affirme-t-on, jusqu'à vouloir envoyer à l'amiral Norris, qui commandait ses bâtiments dans les eaux danoises, l'ordre de s'emparer de la personne du souverain russe et de couler son escadre (I). Stanhope, chargé de la commission, prétendit en référer aux autres ministres, ses collègues, et donna au souverain le temps de se calmer; mais Pierre prit ses alliés en dégoût. Il ordonna à ses troupes d'évacuer le Danemark surRostock, Chérémétiefs'étabiissant dans le Mecklembourg avec le gros de ses troupes, et il s'en fut à Amsterdam, où Gœrtz l'attirait, ouvrant devant ses yeux des horizons nouveaux.
(1) Mabox, Hist, of En gland, t. I, p. 338; Drotsbn, toc, cit., p. 174; Solo- VIEF, t. XVII, p. 6'k
874 L*OEDVRE.
Ministre du duc de Holstein avant d'être celui de Charles, Gœrtz a essaye d'abord de sauver les intérêts de son maître de la crise où ils paraissaient devoir sombrer avec la fortune du roi de Suède. Il a négocié avec la Prusse, le Hanovre et le roi de Pologne, pour s'assurer une part dans les dépouilles du grand vaincu, avec le Tsar pour faire épouser au duc de Holstein une princesse moscovite et le placer ensuite sur le trône de Suède. Il a trahi ainsi par anticipation son maître futur et n'a gagne à ces démarches que la plus mauvaise réputation diplomatique de TEurope. C'est pourtant avec une sincérité entière que, les alliés réconduisant et les Danois occupant le Holstein sans opposition d'aucune part, il s'est rejeté sur le héros suédois retour de Turquie. Chercher le salut du Holstein dans le triomphe de ce dernier; pour cela, réduire le nombre de ses ennemis, isoler le Danemark, jeter le prétendant dans les jambes de Georges de Hanovre et traiter alors directement avec le Tsar, avec la Prusse même, si possible, en se servant de la médiation française, tel est le plan auquel il s'est arrêté maintenant.
En arrivant en Hollande, où Gœrtz séjourne depuis le mois de mai 1716, Pierre n'est pas éloigné de prêter l'oreille à ses suggestions. Le médecin écossais Ereskins, un partisan du prétendant que Gœrtz a réussi à placer auprès du Tsar, l'a travaillé en ce sens. Quant au concours de la France, il parait assuré : le plan de Gœrtz ne fait, au fond, que dégager l'idée maîtresse du dernier traité franco-suédois, celui du 13 avril 1715. La France s'y est engagée à appuyer Charles XII dans ses efforts pour la récupération de son domaine transbaltique et le duc de lïoIstein-Gottorp dans ses réclamations. Ainsi qu'on Ta fait observer, l'idée de Gœrtz est de marque française
et de bonne marque : Louis XIV et Torcy (I) Il s'est agi pour le grand Roi et pour son ministre de sauver d'une ruine complète un système d'alliances qui, pendant des siècles, a garanti à kl France sa situation dans l'Europe centrale en présence de l'Empire. L'affaiblissement de la Turquie et de la Pologne, les coups portés à la Suède par la Russie, ont sapé cet édifice à la base. L'idée de le reconstruire avec d'autres matériaux, en s'adreâsant à la Russie elle-même ^ n'est pas mûre et aura besoin de beaucoup de temps encore pour triompher de l'esprit de routine et d'un attachement plus légitime à de vieilles et respectables traditions. L'idée de Gœrtz est, en attendant, un pis aller assez sortable.
Du mois de juillet au mois de novembre 1716, la Haye devient un centre de négociations extrêmement actives. Gœrtz, le ministre de Suède à Paris, baron Sparre, le général Ranck, un Suédois qui sert la Hesse, Poniatowski, l'ami dévoué de Charles XII, s'abouchent avec Kourakine, avec Dubois que le Régent a expédié de Paris, avec le pensionnaire Heinsius (2). Pierre est de plus en plus mal disposé pour ses alliés d'Allemagne. Catherine, qui devait le suivre à Amsterdam, a dû s'arrêter à Wesel, où elle met au monde le 2 janvier 1717 un enfant, le tsarévitch Paul, qui ne vit que quelques jours. Cette malheureuse issue de ses couches est attribuée par son mari aux mauvais traitements qu'elle a eu à subir en traversant le Hanovre. On est allé jusqu'à battre son cocher! Dubois, malheureusement, est venu en Hollande ayant tout autre chose en tête que de seconder Gœrtz. Louis XIV n'est plus ; la direction de la politique française a échappé h de Torcy, et le Régent a envoyé Dubois pour rencontrer Stanhope et s'entendre avec l'Angleterre sur un objet auquel il subordonnera pendant quelque temps toutes les autres considérations et combinaisons politiques : la succession convoitée du grand Roi!
(1) Syveton, loc. cit., 1805, p. 418.
(2) UiiLtSDEOR, liecliwchei dans les archives russes pour V Histoire des relations entre la Bussie et les Pays-Bas, la Haye, 1891, p. 192; Scueltema, Lm Russie et les Pays-Bas, t. 111, p. 323 et suiv.
L'échec de Gœrtz tient à cette coïncidence fatale. La France se dérobant, Pierre tente un rapprochement avec TAngleterre. Mais en février 1717, le ministre tle la Suède à Londres, Gyllenborg, est arrêté sous prévention dentente avec le prétendant, et le résident russe, Viesselovski , se trouve impliqué dans Taccusation. Il se justifie tant bien que mal, et le Tsar dépêche Kourakineà sa rescousse, avecToffre d'un traité de commerce avantageux, comme préliminaire d'une alliance politique; mais aussitôt on réclame de Tenvoyé un autre préliminaire : révacuation du Mecklembourg. Pierre est forcé de reconnaître qu'il n'y a rien à faire pour lui de ce côté : le roi d'Angleterre et l'électeur de Hanovre s^entendent pour le repousser de l'Allemagne et de la Baltique. Il se rabat de nouveau sur la France, et, au mois de mars 1717, il se décide à y tenter personnellement la fortune. Des avis favorables lui sont arrivés de Berlin : la Prusse parait disposée à s'entremettre pour une entente et même à y participer. Je parlerai plus loin avec quelque détail du séjour du Tsar sur les bords de la Seine et du succès qu'y rencontreront ses tentatives diplomatiques personnelles. Il sera médiocre. Pourtant, en revenant à Amsterdam de Paris, où ils auront accompagné le souverain, ses ministres, Golovkine, Chafirof et Kourakine, signeront, avecChâteauneufpourlaFranceetCnyphausenpourla Prusse, un traité, dont le trait essentiel consistera dans l'acceptation de la médiation française pour mettre fin à la guerre du Nord. Et c'est encore l'idée de Gœrtz qui triomphera ainsi.
Le diplomate antipathique a conquis les sympathies personnelles du Tsar. Pierre consent à le voir en secret au château de Loo et y entre de plain-pied dans ses projets. Le chargeant de ces propositions pour une paix séparée avec Charles, il prend l'engagement de ne pas agir avant trois mois, et c'est avec des passeports du souverain russe que Gœrtz va à Revel, pour rejoindre de là «on mattre en Suède. Les conséquences de ce nouvel imbroglio diplomatique se développeront rapidement. Au commencement de janvier 1718, l'attention du monde politique à Pétersbourg est éveillée par le
départ inopiné du général Bruce, grand mattre de Tartillerie, et du conseiller de chancellerie Ostermann. Où vont-ils? Le président hollandais, de Bie, observe que Bruce a fait emballer a des habits nouveaux et riches et de la vaisselle d'argent » . Gomme on le sait très économe, ce luxe a paru suspect, et les u gros mots et emportements » avec lesquels Ostermann a répondu aux questions discrètes du résident de Hanovre Weber, affirmant qu'il se met en route pour une tournée d'inspection, ne le rassurent point (1). En mai l'Europe entière sait à quoi s'en tenir : Bruce et Ostermann pour la Russie, Gœrtz et Gyllenborg pour la Suède, se sont réunis à Âland pour traiter de la paix. Pour couper court aux querelles de préséance, on a abattu une cloison séparant deux pièces et placé la table des conférences au milieu, moitié dans une chambre, moitié dans l'autre. II sera plus difficile de s'entendre sur l'objet de la réunion. Gœrtz réclamant le statu quo ante, l'abandon de toutes les conquêtes faites sur la Suède, et Pierre ne consentant qu'à évacuer la Finlande, on est loin décompte. II est vrai que le Tsar se montrait très large par ailleurs, offrant tous les équivalents que la Suède voudrait prendre sur (es possessions allemandes du roi d'Angleterre, à charge pour elle, bien entendu, de s'en assurer la possession. Mais il l'y aiderait; il appuierait même au besoin la cause du prétendant en Angleterre. Les Suédois paraissant faire peu de cas de ces avantages, il recommandait à ses plénipotentiaires d'essayer de la corruption. Gyllenborg n'était pas homme sans doute à refuser un lot de bonnes terres en Russie. Mais on lui dit que les Hanovriens ont de leur côté corrompu le ministre suédois Miller. Il en est naïvement outré (2). Des bruits qui circulent simultanément sur un soulèvement populaire provoqué en Russie par le procès du tsarévitch Alexis, Tobstination de Charles XII, dont les espérances sont ainsi réveillées, la difficulté de reprendre Stettin à la Prusse, que le roi de Suède ne veut plus abandonner, mettent à une entente rapide un ob-
(1) De Bie à Heinsius, 21 jany. 171S. Archives delà Haye.
(2) Lettre à Kourakine du 27 sept. 1718. Archives Rourakine, t. I, p. 4.
stacle plus sérieux, et la catastrophe de Frederikshald survient, coupant court aux négociations. Charles est tué (10 décembre 1718). Accusé de connivence avec la Russie au détriment des intérêts sluédois , emprisonné et mb en jugement par les ordres d'Ulrique-Éléonore , qui, mariée au prince héritier de Hesse-Cassel , Frédéric, prend la succession de son frère, Gœrtz monte à Téchafaud-La grande crise du Nord entre dans une phase nouvelle.
On se remet à négocier à Aland, le baron Lilienstaedt y remplaçant Gœrtz, et Pierre y envoyant lagoujinski avec des propositions plus engageantes, qui vont jusqu'à l'abandon de la Livonie. Comme elles ne suffisent pas encore, des moyens extrêmes de coercition sont mis en œuvre par le Tsar : en juillet 1719, une énorme flotte russe, 30 vaisseaux, 130 galères, 100 petits bâtiments, opère une descente sur la côte suédoise, et, pénétrant à l'intérieur du pays, le général-major Lascy y brûle cent trente-cinq villages, des moulins, des magasins, des usines sans nombre. Un parti de Cosaques s'avance à une lieue et demie de la capitale. Mais Tombre héroïque de Charles plane sur sa patrie. Le gouvernement et le peuple résistent vaillamment à répreuve. Ostermann se présentant à Stockholm en parlementaire, le prince de Hesse-Cassel et le président du Sénat, Kronhelm, lui déclarent qu'ils sont prêts à faciliter le débarquement des troupes russes, en vue d'une rencontre décisive qui viderait le débat. Brème et Werden, cédés enfin au Hanovre, ont gagné en même temps à Ulrique-ÉIéonore l'appui de l'Angleterre. La cour de Vienne, brouillée avec celle de Pétersbourg par l'affaire du tsarévitch Alexis, accentue ses anciennes dispositions, qui sont en faveur de la Suède, par jalousie de la Prusse. En juin 1720, l'influence du cabinet de Londres vaut à la Suède sa réconciliation avec le Danemark,
moyennant une indemnité de six cent mille ducats et la cession du péage du Zund, contre la remise de toutes les conquêtes danoises en Poméranie et en Norvège. A la Haye, Kourakine est réduit à rechercher Tappui de TEspagne! Et le résident français La Vie écrit de Pétersbourg :
u Les mouvements inquiets du Tsar, joints aux transports u dont il est possédé, sont une marque de la violence des u passions dont il est agité... Les fonctions de la nature sont u interrompues par une insomnie qui ne lui laisse aucun repos, « et ceux qui sont auprès de sa personne font courir le bruit u que les spectres en sont la cause, voulant couvrir le sujet de tt ses inquiétudes, qui n'est que trop visible (1). »
Ce sujet si apparent, c'est le résultat de vingt années d'efforts que Pierre voit compromis par la défection des alliés imprudemment associés à sa fortune victorieuse et ne songeant qu'à lui disputer le prix de ses victoires; et c'est l'âme et c'est la chair de tout un peuple , épuisé , mis à bout de forces par cette guerre interminable, qui crient dans les affres nocturnes du souverain. Voilà à quoi l'ont amené ses liaisons avec les grandes puissances européennes, ses essais de politique à grande allure en leur compagnie, et tout l'attirail d'une diplomatie de grand apparat emprunté à leurs traditions !
Les grandes puissances, heureusement pour lui, ont plus le désir de lui faire payer cher son imprudence et sa présomption que les moyens d'y réussir. En mai 1720, une escadre anglaise commandée par Norris est arrivée en vue de Revel avec une attitude menaçante. Elle a opéré sa jonction avec la flotte suédoise, mais, après quelques tentatives d'intimidation, elle n'a fait que brûler une isba et une bania (bain) construites par des ouvriers dans un îlot voisin. Pendant ce temps, un détachement russe conduit par le brigadier Mengden a opéré une nouvelle de^^cente en Suède, incendiant mille vingt-six maisons de paysans. « C'est une perte sensible, écrit à ce sujet Men- « chikof, que celle que les deux flottes réunies ont causée à
(1) 6 juin 1719. Aff. étr. de France.
380 L'OEOVRE.
a Votre Majesté dans l'ile de Nargeu; mais, tout bien consi- « déré, on peut en faire son deuil, abandonnant Visba à la <i flotte suédoise et la banta à l'anglaise. »
C'est maintenant le tour de la France d'entrer en scène; mais son intervention plus efficace s'exercera d'une manière toute pacifique et dans un sens également salutaire pour les intérêts des deux pays également assoifés de paix. Elle aboutit en avril 1721, à une nouvelle réunion de plénipotentiaires russes et suédois à Nystadt. Gampredon, qui a fait récemment le voyage de Saint-Pétersbourg à Stockholm avec l'assentiment du Tsar, leur a préparé les voies. Du côté de la Suède on ne s'obstine plus guère qu'à écarter du compromis le duc de Holstein, avec lequel Pierre a pris encore des engagements téméraires. Ce prince est bien devenu, depuis la mort de son oncle, l'héritier légitime de la couronne de Suède, et Pierre a eu l'idée de faire valoir et d'exploiter au profit de la politique russe ses droits méconnus. Charles-Frédéric est venu en juin 1720 à Pétersbourg sur une invitation du Tsar, y a reçu l'accueil le plus flatteur, et la main de la tsarevna Anne, fille de Pierre, lui a été promise, offerte presque. Catherine, affirme-t-on, lui a déclaré publiquement « qu'elle serait heureuse de devenir la belle-mère d'un prince dont elle aurait pu être la sujette, si la fortune n'avait pas trahi la Suède (1) » .
En matière de promesses, il est vrai, les traditions deTécole byzantine aussi bien que celles de l'école occidentale mettent le souverain russe fort à l'aise, et il jettera lestement par-dessus bord le malheureux duc, ses droits, ses ambitions et ses espérances. Le 3 septembre 1721, un courrier arrive à Wiborg, apportant au Tsar la nouvelle de la signature de la paix. La Livonie, l'Esthonie, l'Ingrie, une partie de la Carélie avec Wiborg, une partie de la Finlande, sont acquises définitivement à la Russie, moyennant une indemnité de deux millions d'écus. La Pologne du côté de la Russie, l'Angleterre
(l) SoLoviEF, t. XVII, p. 269.
du côté de la Suède, sont comprises dans le traité. Il n'y est pas question du duc de Holsteiu.
La grande évolution de la puissance moscovite, la fin de la période orientale et continentale dans son histoire, le commencement d'une période occidentale et maritime sont consommés. L'Europe politique s'est accrue décidément d'un facteur, qui comptera de plus en plus dans ses futures destinées. Et Pierre est arrivé au terme de son rude labeur, de son terrible apprentissage. U peut savourer les acclamations de son peuple, qui, surmené, exténué et épouvanté en dernier lieu, l'a suivi quand même jusqu'au bout et partage maintenant sa joie débordante, son immense soulagement. Il revient aussitôt à Pétersbourg, remontant la Neva et faisant continuellement sonner les fanfares, tirer les trois canons de son yacht. La foule accourt au débarcadère de la Troïtsa, Elle aperçoit de loin le Tsar, débouta l'avant du navire, agitant un mouchoir et criant : Mirl Mir! (La paix!) 11 saute à terre, leste et bondissant, comme aux jours de son adolescence, et court aussitôt à l'église de la Trinité, où un service de grâces est célébré. Pendant ce temps, sur la place devant le temple, une estrade de bois s'est dressée rapidement; on y a amené des tonneaux de bière et d'eau-de-vie; Pierre y monte, après avoir payé son tribut de reconnaissance à Dieu, parle en termes émus du grand événement, et, vidant un verre d'eau-de-vie, donne le signal des libations triomphales (1). Les officiers de la marine viennent le complimenter, et le prient d'accepter le grade d'amiral, qui est comme une consécration du nouveau rôle et de la nouvelle place conquise pour le pays et pour son chef dans la Baltique. Il consent de bonne grâce. Le Sénat, à son tour, lui ftiit hommage de trois titres nouveaux : « Père de la Patrie — Pierre le Grand — Empereur. » Il hésite cette fois. Ses prédécesseurs et lui-même ont déjà été tentés à ce sujet. Dès le seizième siècle, la prétention de faire reconnaître dans le mot tsar un équivalent de César ou de Kaiser est née en
(i) ÇeocBiEfSKi, Récits historiques, p. 31 et tuiv
Russie, en même temps que la tendance à répudier les origines asiatiques d'une puissance inclinant à s'européaniser. Ayant servi primitivement à désigner les princes tatars de Kasan,' ce mot correspond au sar persan, au sir anglais et au sire français, avec une valeur analogue. Dans un traité conclu entre Tempereur Maximilien et le grand-duc Vassili Ivanovitch, le titre impérial a été, un peu par mëgarde, attribué au prince moscovite. Depuis, on a toujours vécu sur cette équivoque; mais en 1711 Kourukine en était encore réduit à gratter^ dans les lettres adressées à son maître par la reine Anne, le qualificatif a tsarienne v accolé à la Majesté du vainqueur de Poltava. Pierre a paru assez indifférent jusqu'à présent à cette revendication et plutôt hostile, exprimant par un mot énergique et pittoresque la raison de ses répugnances intimes : « Ça sent le moisi. » Il cède maintenant, mais avec une restriction : il sera Empereur de toutes les Russies et non Empereur d' Orient, ainsi qu'on l'aurait voulu. Et il ne se dissimule pas les difficultés qu'il trouvera à faire agréer en Europe ce nouveau personnage. En effet, la France et la Hollande sont seules d'abord à vouloir le reconnaître. La Suède n'y consent qu'en 1723; la Turquie, dix années plus tard ; l'Angleterre et l'Autriche, en 1 742 ; la France et l'Espagne, en 1745, et la Pologne, la plus directement intéressée, en 1764 seulement, à l'avènement de Poniatowski et à la veille du premier partage.
La Russie de toutes les Russies, englobant les provinces conquises depuis cinq siècles à la civilisation européenne par l'hégémonie polonaise, fera alors définitivement son entrée dans l'histoire.
A la fête qui accompagne la proclamation du nouveau titre, le nouvel Empereur tire de sa main le feu d'artifice, l'artiste chargé de ce soin ayant été trouvé ivre mort. Il boit lui-même copieusement et s'amuse plus que tous ses sujets ensemble. Mais le lendemain, tôt levé comme à l'ordinaire, il se remettra au travail. Pour lui la paix ne veut pas dire le repos. A côté, au-dessus même des avantages matériels, qui en constituent le bénéfice immédiat, il entend en retirer pour son peuple
un bénéfice moral, d'une portée plus lointaine, mais indéfinie. Il veut que cette lutte de vingt années ait été surtout une école, tt à triple et cruelle durée d'études » , ainsi qu*il en parle dans une des lettres adressées comme à l'ordinaire à ses amis pour leur annoncer Fheureux événement. Et savoir n'est rien ; il faut profiter, et sur l'heure, de ce qu'on a appris. Quoi? Repartir en guerre? Pourquoi pas? Gomme il ne se sent pas las lui-même, il en viendra vite à méconnaître la lassitude des siens. Et voici qu'une nouvelle entreprise militaire le tente, avec des horizons encore plus étendus que ceux que la « fenêtre ouverte sur l'Europe ^ du côté de la Baltique a mis devant ses yeux. Â le suivre, l'historien lui-même se sent presque à bout d'haleine.
En luttant pour reculer les limites de son empire et de son influence du côté de l'Occident, Pierre n'a pas perdu de vue ^a frontière orientale. Dès 1691, le bourgmestre d'Amsterdam, Nicolas Witsen, a attiré son attention, par l'entremise du résident hollandais à Moscou, sur l'importance des relations commerciales à établir entre la Russie et la Perse. En 1692, le voyage du Danois Isbrand en Chine a fait époque pour la connaissance de ce pays. Un des collaborateurs les plus dévoués de Pierre pour la construction des vaisseaux et des canaux, l'Anglais John Perry, s'est appliqué de son côté à étudier le littoral de la Caspienne, où, depuis le milieu du dix-septième siècle déjà, Astrahan est devenu un entrepôt important pour le commerce de l'Arménie et de la Perse. Des tentatives renouvelées à plusieurs reprises pour conquérir le marché de Pékin, où à la même époque une église russe a été fondée, n'ont pas donné, il est vrai, de résultat. Envoyé là-bas comme ambassadeur, en 1719, le colonel Ismaïlof s'est heurté à l'opposition
des Jésuites plus solidement établis sur place (1). Mais cette déconvenue n*a eu pour effet que de fortifier Pierre dans le dessein de se frayer par ailleurs une route vers TExtréme- Orient. A défaut de la Chine, les Indes. La pensée d'y rencontrer l'Angleterre et de lui faire échec n'entre assurément pas encore dans son esprit. Il n'a en vue qu'une part à conquérir dans Timmense réservoir de richesses où presque toutes les puissances européennes ont trouvé à se pourvoir. Il visera d'abord Khiva et Boukhara, premières étapes sur le chemin de rOxus qui le conduira à Delhi, d'où les Anglais n'ont pas encore chassé le Grand Mogol. Les marchands russes avaient déjà exploré cette voie. Après la malheureuse campagne de 1 7 11 , la tentation de se pousser de ce côté, de regagner.à l'est, sur la Caspienne, le terrain perdu au sud, sur la mer Noire, est devenue plus pressante. En 1713, les rapports d'un hodja turkmène attiré à Moscou ont excité encore les convoitises du souverain : il y avait de l'or à trouver sur les bords de Y Amou- Daria (Oxus), et ce fleuve, qui se jetait autrefois dans la Caspienne et que les Rhiviens passaient pour avoir détourné dans la mer d'Aral par peur des Busses, pouvait être ramené à son cours primitif. La guerre de Suède a fait obstacle à une expédition de quelque importance ; mais Pierre n'a pu y tenir et a inauguré le système des petits paquets, qui, fatal plus tard à d'autres conquérants de pays exotiques, ne le servira pas mieux. Un premier et très faible détachement, mis en campagne en 1714 sous la conduite de l'Allemand Bergholz, a pris le chemin de la Sibérie, l'a trouvé barré par les Kalmouks et a battu en retraite. En 1717, le prince Alexandre Bekovitch Tcherkaski, mieux équipé avec quatre mille hommes d'infanterie et deux mille Cosaques, a pénétré jusqu'à Khiva, négociant et se battant tour à tour, mais a fini par être massacre avec tout son monde (2).
(1) Baer, Peters Verdiemte un die Eiivcitcrung der gcographiichen Keutnisse BeiUâge zur Kcntiiiss d. Rust. Bcichs, Pétersbourg, 1872, t. XVI, p. 12-32.
(2) Edwards (H. SutherlandJ, Russian projccts against India, Londres, 1885, p. 1-30.
Plus heureuses ont été d'autres tentatives simultanément faites du côté de la Perse. En 1 7 1 5 , Artémi Pétrovitch Volynski , envoyé à la cour du Schab, en est revenu avec un traité de commerce et un projet d'expédition sur une grande échelle. Nommé gouverneur d'Astrahan en 1720, il n'a cessé de prôner et de préparer cette campagne. C'est elle qui, au lendemain de la paix de Nystadt, remet Pierre en activité belliqueuse et l'arrache aux douceurs de son « paradis ». A ce moment la situation de la Perse semble d'ailleurs appeler d'elle-même une intervention armée. Après les Lesgues et les Kazykoumyks, dont les incursions dans le pays au courant de l'année 1721 y ont ruiné les comptoirs russes et causé à un seul marchand, lévreïnof, une perte de cent soixante-dix mille roubles, les Afgans pénètrent jusqu'à Ispahan. Si la Russie ne se hâte, elle sera devancée par la Turquie, qui annonce l'intention de rétablir l'ordre chez ses voisins. Et Pierre prend son parti : pour utiliser ces circonstances propices et répondre aux appels énergiques de son gouverneur d'Astrahan il mettra sur pied toute une armée, et il la conduira en personne.
Le 13 mai 1722, il quitte Moscou, accompagné de Tolstoï, d'Apraxine et de l'inséparable Catherine; le 18 juillet, il prend la mer à Astrahan, avec vingt-trois mille hommes d'infanterie. Sa cavalerie, forte de neuf mille chevaux, ira par terre, suivie par une nuée de troupes irrégulières, vingt mille Cosaques, vingt mille Kalmouks, trente mille Tatares. Le rendez-vous est dans la direction de Derbent. Que prétend faire le Tsar avec cette armée de cent mille hommes? Ses projets sont restés à l'état d'énigme. Très probablement, en prenant le contre-pied des anciennes démonstrations militaires à trop faible effectif, il s'est laissé une fois de plus emporter par sa verve. Une fois de plus aussi il a laissé voir ce fonds d'étrange légèreté qui s'allie chez lui aux plus solides qualités du caractère et de l'esprit. Le 23 août, après une rencontre peu meurtrière avec les troupes du sultan d'Outemich, il fait une entrée triomphale à Derbent, où les sénateurs lui envoient leurs féli-
citations, en l'engageant ta marcher en avant sur les pas d'Alexandre » . Mais aussitôt le nouvel Alexandre est obligé de tourner court. Gomme en Moldavie onze années plus tôt, ses soldats risquent de mourir de bim. Les transports d'approvisionnement qui devaient pourvoir à leur subsistance ont sombré en traversant la Caspienne. En quelques jours sa cava* lerie est démontée par l'absence de fourrages; les chevaux tombent par milliers. Il laisse une petite garnison à Derbent, pose au confluent du Soulak et de T Agrahan la première pierre d*un fort qui portera le nom de Sainte-Croix, et revient pompeusement et piteusement à Astrahan (I).
Mais une fois de plus aussi il rachètera son erreur par la qualité maltresse de son génie : l'obstination . Revenant militrairement au système des petits paquets, lançant au cours de Tannée suivante le colonel Ghipof â la tète d'un détachement qui occupera quelques bourgs persans, le général-major Matiouchkine à la tète d'un autre qui s'emparera de Bakou, considéré par l'état-major russe comme la clef de la position à prendre dans ces contrées, il fait agir en même temps sa diplomatie. A Ispahan, le colonel Abramof s'ingénie par ses ordres à expliquer aux Persans que le Tsar n'a autre chose eu vue que de leur prêter assistance contre les tribus révoltées, et, le 12 septembre 1723, Isman-Bey signe à Pétersbourg, au nom du Schah, un traité qui abandonne à la Russie tout le littoral convoité de la Caspienne, avec Derbent, Bakou, les provinces de Ghilan, Mazanderan et Astrabadt, en échange d'une vague promesse de secours contre les insurgés. Au mois dê^mai de l'année suivante, Pierre en sera déjà à vouloir mettre en valeur et exploiter ces nouvelles acquisitions; il rédigera à l'adresse de Matiouchkine une instruction détaillée pour l'envoi à Pétersbourg des produits locaux : pétrole, sucre, fruits secs, citrons.
C'est aller un peu trop vite en besogne. Le prince Boris Mechtcherski, qui se rendra à Ispahan, en avril 1724, pour la
(1) SoLOviEF, t. XVIII, p. 40-50.
ratification du traité, sera reçu à coups de fusil ! Excitëe par r Angleterre, la Turquie proteste de son côté, exige une évacuation immédiate des territoires occupés, en réclame tout au moins une portion pour elle, demandant à Tenvoyé français, marquis de Bonac, de fixer les parts. Appliqué à mettre tout le monde d'accord, Bonac a maille à partir avec le ministre russe Niéplouief, qui Taccuse de trahir les intérêts de la Russie après avoir pris deux mille ducats pour les défendre. Il jette à la porte Tinsolent (I). Mais l'obstination doit triompher encore : en juin 1724, un traité de partage est signé à Constantinople, et si les limites qu'il détermine resteront précaires et illusoires, la Russie aura pris définitivement pied dans ces parages, et, de façon ou d'autre, un peu plus tôt ou un peu plus tard, elle arrivera à y faire prévaloir son influence.
Envoyé à Constantinople pour l'échange des ratifications, Alexandre Roumiantsof se croisera en route avec une députation arménienne, allant à Pétersbourg pour solliciter l'appui du Tsar contre la Porte. Déjà!
Un mouvement a été créé, qui ne s'arrêtera plus, et posé un problème à la solution duquel Tavenir de TEurope paraîtra lié encore à la fin du siècle suivant.
On pense bien que les députés de 1724 sont reçus à bras ouverts. Avec un sens politique des plus remarquables, Pierre a aussitôt songé à faire de la protection des peuplades chrétiennes du lieu, Arméniens, Géorgiens, la base de son action dans les pays à disputer aux Turcs et aux Persans. Hélas! il n'aura pas le temps de développer ce programme. Ses jours sont comptés désormais, et après lui ses héritiers, compromettant l'œuvre ébauchée, perdront un moment de vue jusqu'à la route des Indes jalonnée de la veille. Les jalons resteront pourtant. La question d'Orient demeurera ouverte dans les termes mêmes que son génie aura improvisés. Il y a mis sa griffe. Jusqu'à sa mort, il ne cessera de se préoccuper du sort
(i) SoLOviEF, t. XVIII, p. 58 et suiv. De Bonac ne parle pat de cet incident dans tes rapports
de sa nouvelle clientèle chrétienne. Et en même temps, toujours impatient, ne pouvant se résoudre à attendre, il cherchera, un peu à tâtons, une autre route, un acheminement de plus vers l'Orient lointain et mystérieux.
Au cours de Tannée 1723, dans le port de Rogerwick, on travaillait avec la plus grande hâte et le plus grand secret à Tarmement de deux frégates devant appareiller prochainement pour une destination inconnue. Le 12/23 décembre, elles mettaient à la voile, essuyaient une bourrasque et étaient obligées de se réfugier dans le port de Revel. Le bruit se répandait alors qu'elles devaient aller à Madagascar pour prendre possession de cette île, qui pendant deux siècles encore sollicitera l'ambition colonisatrice des puissances européennes. Ainsi que beaucoup de ses inspirations, c'est de la Suède que Pierre avait tiré celle-ci. Peu de temps avant sa mort, Charles XII s*était mis en rapport avec un aventurier du nom de Morgan, fils probablement du célèbre chef de flibustiers anglais, Henri John Morgan (1637-1690), mort à la Jamaïque après une carrière orageuse, au cours de laquelle il s'était emparé de l'isthme de Panama et y avait exercé quelque temps une autorité despotique. Morgan se faisait fort d'ouvrir aux Suédois l'accès de l'île, où, à l'entendre, d'immenses trésors s'offraient à une prise facile. Les pourparlers avaient été repris en 1719 avec la reine Ulrique-Éléonore, et des préparatifs avaient été commencés en vue d'une expédition, et c'est alors que Pierre, mis au courant par ses agents de Stockholm, avait résolu de devancer ses voisins. Mais, dans son imagination ardente, Madagascar ne devait être, comme Bakou, qu'une étape. Après avoir occupé l'île et y avoir établi le protectorat russe, le commandant de son expédition à lui, l'amiral Wilster, devait poursuivre sa course à l'est jusqu'aux pays fabuleux soumis au sceptre du Grand Mogol.
Ce n'était qu'un rêve. Avec sa hâte et sa fièvre habituelles, Pierre ne s'est même pas accordé le temps nécessaire pour obtenir les données les plus élémentaires sur sa future conquête. Il n'a pas lu les documents dérobés à son intention
dans la chancellerie de Stockholm, et, à tout hasard, il a rédigé une lettre pour le Roi qu'il a supposé devoir régner sur Tile, en lui faisant observer que, pour le moment, le protectorat de la Russie valait plus que celui de la Suède. Les Suédois étaient mieux renseignés. Il a fait aussi choix des deux premières frégates venues, sans s'inquiéter si elles se trouvaient en état de faire un aussi long voyage. Sa colère est extrême quand il apprend la mauvaise conduite des deux fragiles bâtiments. Il s'en prend à Wilster et à ses subordonnés ; il tempête ; il menace; il ne veut pas entendre parler d'abandonner son projet; il imagine des cuirasses de feutre et d'ais, destinées à recouvrir les bois immergés et à en compenser la mauvaise qualité ; et il ordonne à l'amiral de se tenir caché à Rogerwick sous un faux nom, en attendant un prochain départ. Peines perdues! Les frégates se refuseront décidément à faire leur devoir, les cuirasses de feutre seront introuvables à Revel ; au commencement de 1724, il est décidé que l'expédition sera remise à une date ultérieure (1). Il n'en sera plus question du vivant du grand souverain. Après lui, dégrisée de son ivresse maritime, la Russie a dû et a su mieux comprendre les ressources, directions et limites naturelles de sa puissance colonisatrice. Elle y a trouvé une part suffisamment belle !
(1) GoLiROF, t. IX, p. 300 et suiv. ; t. X, p. 370 et 8uiv. ; Revue maritime russe i mars 1894.