CHAPITRE III
I* Premier projet de voyage en France et son avortement. — Rancune du Ttar
— Tentatives de rapprochement. — La France en prend Tinitiative. — Du Héron. — fialuze. — Voyage de Matviéief à Paris. — Rupture complète des relations diplomatiques. — Le rapprochement s*opère en dehors de la politique.
— Françciis en Russie et Russes en France. — Double courant d'émigration.
— La colonie française à Saint-Pétersbourg. — Une étrange paroisse. — Le Père Cailleau. — Reprise des négociations. — Lefort. — Le comte de la Marck.
— Sa mauvaise situation en Allemagne pousse Pierre à chercher un appui en France. — Le voyage de Paris est décidé. — H. L'arrivée à Dunkerque. — L'incognito du Tsar. — Une suite de quatre-vingts personnes. — Un souverain exigeant. — Les tribulations de M. de Liboy. — Le comte de Mailly-Nesle.
— La question du cabriolet. — Un étrange mode de transport. — Le souper du Tsar à Beauvais. — L'arrivée à Paris. — L'appartement du Louvre. — Un billet de logement à l'Académie française. — L'hôtel Lesdiguières. — Trois jours d'emprisonnement. — Avant de sortir, le Tsar veut recevoir la visite du Roi. — Le cérémonial. — L'étiquette oubliée. — Dans les bras du Tsar. — Pierre est rendu à la liberté. — En touriste. — V habit du farouche. — Curiosité, humeur ombrageuse et parcimonie. — La soirée de l'Opéra. — Le Tsar servi par le Régent. — Mécontentement des princes et des princesses. — Mésaventure de la duchesse de Rohan. — Le Tsar s'humanise. — Visite à Saint-Cyr. — La légende et l'histoire. — Lettre de madame de Maintenon. — Visites aux établissements scientifiques. — Occupations sérieuses et divertissements. — Le revers de la médaille. — Les orgies de Trianon. — Le retour de Fontainebleau. — Le départ. — Munificences suprêmes. — Le Tsar paye son écot. — Sur la route de Spa. — III. Résultats politiques. — Ils sont nuls d'abord. — Les exercices de voltige diplomatique. — Le Tsar est seul à vouloir négocier sérieusement. — Le congrès de la Haye. — Un traité platonique.
— Représentation diplomatique insuffisante de part et d'autre. — Diplomates endettés. — Le baron de Schleinitz et Gellamare. — Avances nouvelles de la part du Tsar. — Leur raison secrète. — Il veut marier sa fille en France. — La tsarevna Elisabeth. — Louis XV ou le duc de Chartres. — Accueil réservé fait en France à ces ouvertures. — Le silence de Dubois. — Ses raisons. ^ Désaccord intime. — La France veut une alliance politique et la Russie une alliance de famille. — Absence de terrain pour une entente* ^ L'«Uiance de l'avenir.
Suivant sa prestigieuse apparition en rade de Copenhague, à la tête de quatre escadres réunies sous son commandementi
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le voyage de Pierre en France marque Tapogée de son règne. Les événements qui viendront après, déceptions politiques et tristesses domestiques, la rupture avec des alliances trop chère ment payées, le procès du tsarévitch, Taffaire Mons, semblent, en dépit même du triomphe de Nystadt, comme des retours de fortune. C'est le déclin.
Depuis 1701, Pierre n'a pas été une année sans quitter les frontières de son empire, incessammment en course sur les grandes routes de l'Europe, soit pour visiter tour à tour, dans leurs capitales, les alliés de son choix, soit pour demander aux eaux de Carlsbad ou de Pyrmont le rétablissement d'une santé de plus en plus ébranlée. Le chemin de Paris Ta tenté en 1698 déjà, lors de son premier grand voyage. Il a attendu, essayé même de provoquer une invitation qui n'est pas venue (1). II s'en est consolé assez facilement. « Le Russe, l'a- « t-on entendu dire, a besoin du Hollandais sur mer, de « l'Allemand sur terre; il n'a que faire du Français. » Les relations entre les deux pays, très peu développées encore, n'en ont pas moins subi le contre-coup de la blessure ainsi faite à l'amour-propre du souverain moscovite, et les intérêts de la clientèle française dans le Nord ont eu également à s'en ressentir. Mais ce résultat a rencontré en France une indifférence au moins égale au dédain professé par le Tsar. La guerre de la succession d'Espagne y a trop absorbé les esprits. Dans la pensée du Roi Très Chrétien, comme dans l'imagination de la plupart de ses sujets, la Moscovie est restée à l'état de chose lointaine et d'un médiocre intérêt; son monarque a conservé une figure de personnage exotique, bizarre, obscur, et en somme peu curieux. Jusqu'en 1716, le nom du vainqueur de Poltava n'a même pas paru sur la liste des souverains européens imprimée à Paris!
A Birzé pourtant, en 1701, Pierre a causé avec l'envoyé français qui y a suivi le roi de Pologne, et, ainsi entamée avec
(i) OuSTBliLOF, Histoire de Pierre le Grand, t. III, p. 135 et 489.
du Héron, la conversation a continué par Tentremise de l'envoyé russe à la cour d'Auguste, par le canal de Patkul, par d'autres intermédiaires encore. Par malheur , un malentendu grave s'y est accusé aussitôt : à Versailles, on a cru s'adresser, en l'honorant grandement, à un client nouveau d'ordre secondaire, peu exigeant naturellement; à une autre Pologne, plus lointaine, plus barbare et plus susceptible encore d'être engagée au service du Roi moyennant un modique salaire accompagné de quelques douceurs; à Moscou, on a prétendu traiter d'égal à égal. Une des forces essentielles de la Russie moderne, je veux dire la haute opinion qu'elle a toujours eue de son importance et de sa puissance, avant même de l'avoir justifiée, s'est manifestée superbement en cette occasion. Du Héron parlant d'un rapprochement entre les deux cours, voici la réplique de l'interlocuteur russe : « L'union et « l'alliance intime entre ces deux héros du siècle — il veut dire tt Louis XIV et Pierre — seraient assurément un très grand « objet de Tadmiration de toute l'Europe (1). » Au lendemain de Narva, le compliment devait être médiocrement goûté en France !
En 1703, le successeur de du Héron en Pologne, Baluze, a tenté un voyage à Moscou et en est revenu assez penaud : il s'attendait à recevoir des a ouvertures d , et on lui a demandé, sèchement, d'en faire. Jusqu'en 1705 la Russie n'a elle-même à Paris qu'un agent sans caractère, Postnikof, que nous connaissons déjà, et que je vois occupé surtout de traduire et de publier les bulletins des victoires, plus ou moins authentiques, remportées par son maître sur les Suédois. A vrai dire, les anciennes ambassades moscovites ont laissé derrière elles, sur les bords de la Seine, des souvenirs fâcheux. Celle des princes Dolgorouki et Mechtcherski, en 1667, a failli aboutir à un conflit sanglant : ayant eu la prétention d'introduire en franchise toute une cargaison de marchandises destinées à la vente, les ambassadeurs ont mis le
(1) Golovine, ministre des Aff. étr., à du Héron, 27 décembre 1701. Aff. étr. de France.
poigpiard à la main pour repousser les douaniers du Roi (1).
En 1705, Malviéief vient de la Haye à Paris, mais a tout d'abord à s'escrimer contre les préjugés dont Topinion y parait remplie à Tégard des Russes et de leur souverain. « Est-il u vrai, lui demande-t-on, que, pendant son séjour en Holtt lande, le Tsar ait brisé son verre en s'apercevant qu^on y tt avait versé du vin de France? » — a Sa Majesté raffole du tt vin de Champagne. » — « Est-il vrai encore qu'il ait ortt donné un jour à Menchikof de pendre son fils? » — ^ Mais « c'est une histoire datant d'Ivan le Terrible (2)! » Ces tentatives d'apologie ne mènent pas bien loin, et le pauvre diplomate a, d'autre part, dans son bagage, une commission peu agréable : il s'agit de deux navires moscovites capturés par les corsaires de Dunkerque. Rien à faire de ce côté. On écoute poliment ses remontrances, comme ses rectifications historiques, mais on garde les navires.
Une nouvelle tentative de rapprochement a lieu après Poltava, et là Pierre prend sa revanche. Les rôles paraissent intervertis ; les avances viennent maintenant de la France ; au tour du Tsar d'y faire grise mine. Baluze, qui a peine à le rejoindre au milieu de ses courses continuelles et qui ne parvient à l'aborder qu'en mai 1711, à la veille de la campagne du Pruth, avec une offre de médiation entre la Russie et la Suède, reçoit un accueil ironique : u Le Tsar veut bien de sa u médiation, mais pour l'accommoder avec le Turc seuleu ment. » On le traite en importun, on l'ëcarte systématiquement de la personne du souverain ; on le réduit à courir après lui, à la dérobée, dans les jardins de laworow. Quand il revient à la charge, au retour de Pierre de sa malheureuse campagne, on lui tourne le dos sans façon (3).
Les événements ont marché. Les puissances avec lesquelles Pierre a lié partie contre la Suède sont précisément celles que la guerre de la succession d'Espagne a mises aux prises avec
(1) Aff. étr. de France. Mémoires et documents, Russie, l. III, p. 21 et suiv.
(2) SoLOviEF, t. XV, p. 72.
(3) Baluze au Roi, Varsovie, 11 sept. 1711. Aff. étr. de France.
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la France. Et le dësir d'arracher à la France V « arme la plus puissante dont elle dispose en Allemagne » , à savoir Tappui de la Suède, est devenu entre lui et elles le trait d'union naturel, tf Tant qu'on n'aura pas fait cela, écrit Kourakine à ce moment, « rien ne servira de prendre au Roi Ârras, tout Ârras qu'il a est (1). »
Personnellement, Kourakine n*est d'ailleurs nullement anti- Français. Ses instincts de grand seigneur et ses habitudes vite prises d'homme du monde lui donnent trop de goût pour Paris et surtout pour Versailles. Simultanément même, il est entré sous main, avec Rakoczy, le chef des insurgés hongrois, dans une négociation assez obscure et passablement louche, dont il a osé dérober le secret au Tsar, au moyen d'une correspondance chiffrée avec un alphabet spécial. L'objet en est de mettre fin à la guerre de la succession d'Espagne aux dépens de l'Autriche, la Russie assumant, au profit de la France, le rôle, déjà imaginé alors, d'honnête courtier. En avril 1712, Rakoczy a paru lui-même à Utrecht pour essayer d'y mettre les fers au feu. Hélas! il s'y est rencontré avec un courrier de Ghafirof, annonçant, de Constantinople, la conclusion d'une paix avantageuse, u qu'il a réussi à obtenir, malgré les intri- « gués de l'envoyé français, lequel s'est montré, pour la Rus- « sie, pire que les Suédois et les traîtres polonais ou cosaques » . Du coup, Kourakine a vu le terrain se dérober sous lui, et n*a pas insisté (2).
Insensiblement pourtant et par la force seule des choses, l'abtme ainsi creusé entre les deux pays a tendu à se combler d'année en année. En entrant dans la famille européenne, la Russie a fait, quoi qu'elle en ait pensé, un grand pas pour le franchir. Un courant de relations naturelles, inévitables, s'est établi lentement et s'est développé entre les deux peuples, alors même que les gouvernements restaient séparés. Quelques
(i) Note de Kourakine pour Saint-John, Londres, 21 avril-Smai 1711. Archives Kourakine, t. IV, p. 405.
(2) Archives Kourakine, t. V, p. xr, i et suiv., 171 et suiy., 178, 184, 197, 209.
Russes sont venus en France et y ont élu domicile ; des Français en plus grand nombre ont cherché un établissement en Russie. Postnikof déjà a eu commission pour embaucher à Paris quelques hommes d'art, architectes, ingénieurs, chirurgiens. Il y a trouvé d'abord beaucoup de difficulté. Les Français sont exigeants, u demandent mille écus par an et croient « aller au bout du monde en allant à Moscou » . Mais peu à peu le mouvement d'émigration s'est prononcé. Le Breton Guillemotte de Villebois, dont Pierre s'est assuré personnellement les services en 1698 pendant son séjour en Hollande; le Gascon Balthazar de l'Osière, qui, en 1695 déjà, a figuré sous Âzof dans les rangs de l'armée moscovite, battent là-bas le rappel au milieu d'une colonie française naissante. Aux sièges de Notebourg et de Nienschantz je vois encore, dans un rôle très actif, l'officier de génie Joseph-Gaspard Lambert de Guérin, qui plus tard donnera au Tsar des conseils pour le choix des emplacements sur lesquels Pétersbourg sera bâti (1). Après Poltava, le flot montera. Deux architectes français, Merault et de la Squire, seront employés, en 1712, aux constructions de la nouvelle capitale. En 1715, Pierre mettra à profit la mort de Louis XIV pour se procurer, à bon compte, toute une équipe d'artistes sans emploi : Rastrelli, Legendre, Leblanc, Davalet, Louis Caravaque. La même année, la direction des chantiers de constructions navales établis sur la Neva est confiée au baron de Saint*Hilaire. Un comte de Launay parait parmi les gentilshommes de la chambre du Tsar; sa femme est première dame d'honneur des jeunes princesses, filles du souverain. Une chapelle française est fondée à Saint- Pétersbourg dans l'tle de Saint-Basile, et son chapelain, le Père Gailleau, Cordelier, prend le titre d' u aumônier de la nation française » • Je dois à la vérité de dire que ce que l'on sait de lui et de sa paroisse n'est pas pour en donner une idée très avantageuse. Ce Cordelier est un prêtre relaps, qui, avant de quitter la France, s'y était procuré, par surprise, un brevet
(1) Bantich-Kameksili^ Recueil historique, Moscou, 1814, p. 66-67.
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d'aumônier dans le régiment de Marsillac et s'était fait chasser pour inconduite. Je le vois constamment en querelle avec ses ouailles de Saint-Pétersbourg. Il veut pénétrer de force chez François Yasson, fondeur au service du Tsar qui lui a défendu sa porte, et madame Yasson lui barrant le passage, il la traite de u voleuse » et de « coureuse d*armées » , et finit par la maltraiter si fort qu'elle est obligée de prendre le lit. Il lance publiquement les foudres de l'excommunication sur le peintre Caravaque et déclare nul son mariage avec mademoiselle Simon, parce que les bans en ont été publiés ailleurs qu'à la chapelle du Vassili'Ostrov , Il enjoint à la mariée de quitter le lit conjugal, et, sur son refus, la poursuit avec un recueil de chansons obscènes et diffamatoires, qui font l'objet d'un procès porté devant la juridiction du consulat français. Dans sa plaidoirie, le Gordelier se targue de pouvoir parler sciemment des disgrâces secrètes de la fille Simon, a en ayant eu une partt faite expérience avant son illégal mariage (1) » .
Indépendamment de ces désordres intimes, le sort de la colonie n'est d'ailleurs pas enviable à beaucoup d'égards. Après trois années de service, récompensés par la croix de Saint-André sans aucun appoint pécuniaire, Lambert de Guérin est réduit à vendre tout ce qu'il possède pour échapper à la misère et payer son voyage de retour en France. En 1717, il écrira au duc d'Orléans : a Je me trouve fort heureux d'être « sorti sain et sauf des États de ce prince (Pierre I'^) et de me a trouver dans le plus florissant royaume de l'univers, où du « pain et de l'eau valent mieux que toute la Moscovie. « Et son cas n'est pas isolé, car, dans un rapport adressé en 1718 à Dubois par l'agent commercial La Yie, je lis ces lignes : tt L'état d'un grand nombre de Français, qui sont venus s'étaa blir en ce pays (en Russie), me paraît si triste que je me « trouve obligé d'en informer Y. G. Yingt-cinq de ceux qui u étaient aux gages du Tsar ont été congédiés du service, « nonobstant les conventions qu'ils ont faites à Paris avec le
(1) Dossiers du Consulat de France à Saint-Pétersbourg, juillet 1720. Âff. étr. Je France.
c sieur Lefort, agent de ce prince... Un plus grand nombre a d'autres, qui ne sont point à la paye et à qui on s'était tt engagé à Paris de fournir des fonds pour les établir, par A Finexécution de cette promesse, se trouvent dans une grande « misère (1). » Un officier du nom de La Motte jugera même à propos, en retournant dans son pays, de publier à ce sujet un « Avertissement au public » , qui fera grand bruit (2).
Mais rimpulsion est donnée, et le nombre des immigrants s'accrott d'année en année dans la nouvelle capitale du Nord, au point d'y inquiéter les agents diplomatiques des autres puissances. Le résident hollandais, de Bie, jette des cris d'alarme (3). A Paris, en même temps, Lefort, un neveu du compagnon de jeunesse de Pierre, s'entremet, avec le concours du chancelier Pontchartrain, pour la formation d'une compagnie de commerce franco-russe. L'affaire sombre malheureusement au moment d'aboutir : l'entremetteur est arrêté pour dettes. A cet égard, une fatalité semble poursuivre les modestes débuts d'une entente destinée à un si brillant avenir. Lefort a pour successeur un sieur Hugueton, qui se faisait appeler baron d'Odik, et en qui le ministère français découvre en y regardant de près un gibier de potence, « un banqueroutier de Londres, « que le Roi aurait fait pendre avec justice si le roi d'Angle- « terre avait eu égard aux instances qui lui ont été faites pour u ravoir ce malheureux, qui avait cherché un asile à Londres » . Puis, c'est, du côté de la France cette fois, une intervention manquée du comte de La Marck, chargé secrètement en 1716 par le duc d'Orléans de rejoindre le Tsar aux eaux de Pyrmont et d'éprouver la solidité des engagements qui le lient avec les ennemis du Roi (4). Ce nouveau messager de paix se met en grands frais de préparatifs diplomatiques, à coups de mémoires, projets préliminaires, etc. Quand il a fini, Pierre a quitté Pyrmont.
Il semble qu'en marchant ainsi on n'ait pas grande chance
(1) Pétersbourg, 3 janvier 1718. Aff. étr. de France.
(2) Cologne, 1704. La brochure provoque de nombreuses répliques et contrerépliques.
(3) Dépêches des 3 et 6 août 1714. Archives de la Haye.
(4) Instruction du 18 juin 1716. Aff. étr. de France.
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de se rencontrer ; mais la logique des événements travaille d'elle-même au rapprochement des deux pays ; elle triomphe des inconséquences et des défaillances de leur diplomatie. A mesure que Ton découvre mieux en France Terreur de calcul commise dans l'évaluation du nouveau facteur dont la politique européenne s'est enrichie, Pierre arrive aussi à percevoir plus clairement les inconvénients et les dangers de la situation que ses entreprises irréfléchies lui ont faite au cœur de TAUemagne. Au commencement de 1717, la Prusse, dont il a surtout servi les intérêts, menace d'y abandonner le trop aventureux souverain. Alarmée par la mauvaise tenue d'une coalition, à laquelle elle n'a pris part, dès le début, qu'avec de prudentes réserves, inquiétée par les pourparlers du Tsar avec Goertz, dont elle a eu connaissance, elle a jugé à propos de se mettre à couvert au moyen d'une convention secrète signée avec la France le 14 septembre 1716. Elle y a accepté la médiation de cette dernière puissance et s'est engagée à cesser les hostilités, moyennant l'abandon de Stettin. Il ne reste d'autre ressource à Pierre que de suivre son exemple, et le voyage de France est décidé. En février 1717, vingt gentilshommes russes appartenant aux plus considérables familles du pays, Jérebtsof, Volkonski, Rimski-Korssakof, loussoupof, Saltykof, Pouchkine, Bézobrazof, Bariatinski, Biélossielski, y précèdent leur maître. Ils ont reçu la permission d'entrer dans les gardes-marine du Roi. L'heure est venue pour la Russie et pour son souverain de faire un nouveau pas, et le plus considérable de tous, dans cette prise de contact avec le monde européen qui est devenu une loi de leur destinée.
Catherine ne sera pas du voyage, et ce seul fait indique la portée de l'événement. Pierre se sépare rarement de cette compagne aimée. Toutes les cours d'Allemagne l'ont vue à ses côtés, et il ne s'est pas soucié de l'effet qu'elle a pu y produire. Il juge à propos de ne pas renouveler l'expérience à Paris. Évidemment il a conscience de devoir s'y trouver au milieu d'éléments nouveaux de culture et de raffinement comportant d'autres exigences de décence et de tenue.
La route n'a pas lieu sans encombre. Pierre arrive à Dunkerque, le 21 avril 1717, avec une suite de cinquante-sept personnes. Cet entourage nombreux est pour ses hôtes une première et assez embarrassante surprise. Le Tsar avait prétendu voyager dans le plus strict incognito, et les frais de réception ont été calculés en conséquence. La fatalité veut encore que les premiers débats entre les ministres de Tauguste voyageur et M. de Liboy, gentilhomme ordinaire de la maison du Roi envoyé à sa rencontre, portent sur une question piteuse de gros sous ! Sa Majesté Tsarienne ne consentirait-elle pas à recevoir une somme fixe pour son entretien pendant le séjour qu'elle s'est proposé de faire en France? On irait jusqu'à quinze cents livres par jour. Cette façon de solder les frais d'hospitalité est de règle, à cette époque, pour les envoyés étrangers venant en Russie ; la proposition n'a donc en ellemême rien d'inconvenant. Kourakine, pourtant, se récrie et réduit de Liboy au silence, mais aussi au désespoir, car les crédits du malheureux agent sont limités, et il aperçoit, dans la maison de Sa Majesté, un coulage énorme, a Sous prétexte « de deux ou trois assiettes qu'il prépare tous les jours à son u maître, le chef de cuisine enlève la valeur d'une table de tt huit couverts en viande et même en vins! » Liboy essaye de réaliser une économie u en rompant le souper » . Protestation générale des seigneurs russes et de leurs domestiques. Et le nombre en augmente ; ils sont bientôt quatre-vingts ! Par bonheur, on s'est ravisé à Versailles, et de nouvelles instructions du Régent laissent à son représentant les coudées plus franches. On ne regardera pas à la dépense, pourvu que le Tsar soit content. Mais contenter le Tsar n'est pas chose aisée. De Liboy découvre dans son caractère « des semences de
vertu » , mais « toutes sauvages ». II se lève de grand matin, dine vers dix heures, soupe légèrement quand il a bien dtné, et se couche à neuf; mais, entre le diner et le souper, il fait une furieuse consommation d'eau-de-vie d*anis, de bière, de vin, de fruits et de toute espèce de victuailles, a II a toujours « sous la main deux ou trois assiettes préparées par son cuisi^ « nier, abandonne une table somptueusement servie pour « aller manger dans sa chambre, se fait faire de la bière par « un homme à lui, trouvant détestable celle qu*on lui sert, et « se plaint de tout, n C'est un Gargantua maussade. Les seigneurs de sa suite ne sont pas moins exigeants, « aimant tout a ce qui est bon et s'y connaissant n . Guère sauvages déjà ceux-ci, peut-on en conclure.
Mais le service de la table n'est encore qu'un jeu à côté de celui des transports. Le Tsar prétend aller à Paris en quatre jours, ce qui parait impossible avec les relais dont on dispose. Kourakine toise d'un regard méprisant les carrosses qu'on met à sa disposition, disant « qu'on n'a jamais vu un gentilhomme « monter dans un corbillard » . 11 veut des berlines. Quant au Tsar, il déclare soudain ne vouloir s'accommoder ni d'un carrosse ni d'une berline. Il lui faut un cabriolet à deux roues, pareil à ceux dont il se sert à Pétersbourg. On n'en trouve ni à Dunkerque ni à Calais, et, quand on s'est mis sur les dents pour le satisfaire, il a changé de fantaisie. Liboy arrive à constater avec amertume que « cette petite cour est fort chan- « géante, irrésolue et, du trône à l'écurie, fort sujette à la « colère w . Les volontés et les projets de Sa Majesté Tsarienne varient d'une heure à l'autre. Nulle possibilité d'arrêter un programme et de régler à l'avance quoi que ce soit.
A Calais, où l'on s'arrête quelques jours, le souverain s'humanise un peu. Il passe en revue un régiment, visite un fort, assiste même à une chasse donnée en son honneur, et son humeur devient si charmante que Liboy en arrive à concevoir des alarmes pour la vertu de Madame la Présidente^ à laquelle, incombe le soin de faire aux voyageurs les honneurs de la ville. Mais la question des transports revient sur le tapis et s'enve-
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nime au point que Liboy voit déjà le voyage u rompu r> . On ne sait plus du tout combien de temps le Tsar voudra rester à Calais, ni même s'il se décidera à continuer la route. A ce moment, — on est déjà au 2 mai, — Liboy reçoit un coadjuteur de marque dans la personne du marquis de Mailly-Nesle. A Paris, on veut que ce jeune seigneur soit allé à la rencontre du souverain moscovite sans avoir eu pour cela aucune commission ; il a prétexté « une prérogative ancieune dans sa mai- « son d'aller au-devant des rois étrangers quand ils entrent en « France par la Picardie », et a trouvé moyen, tout ruiné qu'il soit, d'emprunter mille pistoles, pour sauvegarder la tradition. Un correspondant du duc de Lorraine, qui se fait l'écho de ces propos, y ajoute d'autres traits, où paraissent curieusement les idées qui avaient cours dans la capitale sur le compte de l'hôte qu'on s'apprêtait à y recevoir : de Mailly prétendant monter en carrosse avec le Tsar, celui-ci l'en aurait chassé à coups de poing ; le souverain moscovite aurait répondu à une observation par un soufflet, etc. (1).
En réalité, le marquis est régulièrement commissionné par le Régent, et la malignité publique s'est gratuitement égayée aux dépens du jeune homme ; son rôle ne s'en trouve pas moins assez ingrat. Pour commencer, il tombe mal, car c'est la Pàque russe, et la suite du Tsar se trouve empêchée de le recevoir comme il a pu s'y attendre : elle est ivre morte. Le souverain reste seul debout et à peu près dans son état ordinaire, u bien qu'il soit sorti incognito à huit heures du soir. tt raconte Liboy, pour aller boire avec ses musiciens logés « dans un cabaret » . Mais le cabaret et la compagnie qu'il y a trouvée le disposent mal évidemment à recevoir le compliment du marquis. Même les jours suivants et à jeun, il le trouvera trop élégant. A défaut de coups de poing, il lui décochera des épigrammes, s'étonnera de le voir changer de costume tous les jours : a Ce jeune homme ne peut donc trouver un tailleur pour l'habillera sa guise? » L'humeur du Tsar s'est, d'ailleurs,
(1) Lettres de Sergent, Bibliothèque nationale, Collection de Lorraine, vol. 574 (manuscrits).
derechef assombrie. Il a manifesté enfin le désir de se remettre en chemin ; mais il a fait choix d'wi nouveau mode de locomotion ; il a imaginé une sorte de brancard, sur lequel sera fixé le corps d'un vieux phaéton trouvé dans un lot de voitures mises au rebut, le tout devant être porté à dos de chevaux. On cherche en vain à lui expliquer qu'il y a danger pour lui à se risquer en cet étrange équipage auquel les attelages ne sont pas dressés. a Les hommes, écrit de Mailly à ce sujet, ordinairement se « mènent par la raison ; mais ceux-ci, si tant est qu'on peut a donner le nom d'homme à qui n'a rien d'humain, ne l'en- A tendent point du tout. » On ajuste le brancard du mieux que l'on peut ; l'essentiel est de partir. Sur ce point, Mailly renchérit sur Liboy, ajoutant : a Je ne sais pas encore si le u Tsar couchera à Boulogne ou à Montreuil, mais c'est beau- « coup qu'il se mette en chemin ; je voudrais de tout mon cœur a qu'il fût arrivé à Paris et même qu'il en fût parti. Quand Son A Altesse Royale l'aura vu, et qu'il y aura resté quelques « jours, je suis persuadé, si j'ose le dire, qu'Elle ne sera pas « fâchée d'en être débarrassée. Les ministres ne parlent pas « français, hors M. le prince Kourakine, que je n'ai point vu « aujourd'hui..., et il n'est pas possible de faire aucun com- « mentaire sur les grimaces des autres, qui sont en vérité « d'une espèce particulière (1). »
On part donc, le 4 mai, le Tsar descendant de son brancard à l'entrée des villes, qu'il traverse en carrosse, pour reprendre aussitôt l'équipage de son choix. Il y est bien placé pour observer le pays qu'il traverse. Tout comme un autre voyageur qui le suivra à un demi -siècle de distance — Arthur Young — il est frappé par l'air de misère des gens du peuple qu'il rencontre. Douze ans plus tôt, Matviéief avait recueilli des impressions très différentes (2). Les der-
(1) Cette lettre, qui est du 3 mai 1717, D*a pas été comprîte dans le Recueil de documents se rapportant au séjour de Pierre I^ en France, que la Société impériale d'histoire russe a fait entrer dans le XXXIV* rolume de sa grande publication, en puisant au dépôt des Affaires étrangères de France. Cette omission n'eat pas la seule.
(î) SoLOviiF, t. XVII, p. 88. Comp. t. XV, p. 71.
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nières années d'un règne ruineux ont fait leur œuvre depuis.
Ou couche à Boulogne et Ton repart le lendemain pour coucher à Amiens; mais, à mi-chemin, le Tsar se ravise et prétend pousser jusqu'à Beauvais. Il n'y a pas de relais préparés ; on lui en fait Tobservation, et il ne répond que par des injures. Averti en toute hâte, l'intendant de Beauvais, M. du Bernage, fait l'impossible pour réunir les soixante chevaux indispensables. De concert avec Tévèque, il prépare à Tévéché un souper, un concert, une illumination et un feu d'artifice. Il décore le palais avec les armes du Tsar et sa chambre à coucher avec les portraits, peu ressemblants, j'imagine, des grandsducs de Moscovie, ses ancêtres. Soudain on apprend qu'étant monté dans le carrosse du zélé intendant, le Tsar a traversé la ville précipitamment, a regrimpé sur son brancard, et s'est arrêté, à un quart de lieue de distance, dans un méchant cabaret, tt où il n'a dépensé que dix-huit francs en tout pour son « repas et celui de ses gens au nombre d'une trentaine, tirant « lui-même de sa poche une serviette dont il s'est servi en « guise de nappe » . Le pauvre du Bernage en est réduit à improviser un bal que sa femme donnera à l'évêché et où on se consolera de l'absence du Tsar en songeant que les préparatifs faits pour le recevoir n'auront pas été absolument perdus (1).
Enfin le 10 mai au soir, le Tsar fait son entrée à Paris, escorté par trois cents grenadiers à cheval. On lui a offert l'appartement de la Reine mère au Louvre. Il a accepté, et, jusqu'au dernier moment, on s'est attendu à l'y recevoir. Coypel a été chargé d'y nettoyer peintures et dorures. On y a fait tendre, rapporte Sergent, « le beau lit que madame de Mainte tenon avait fait faire pour le Roi, qui est la chose du monde • la plus riche et la plus magnifique ». On a préparé dans la grande salle du palais deux tables de soixante couverts magnifiquement servies. En même temps le Louvre ayant paru trop étroit encore pour y loger toute la suite du souverain, on
(i) Correspondance de Tévéque de Beauvais et des agents du duc d'Orléans aux Aff. étr. de France, mai i7J7. Voy. aussi, pour cette partie du voyage : LsHpii- TET, Uist. de la Régence, Paris, 1832, t. I, p. U3.
jugé à propos de réquisitionner — la salle des séances de TAcadémie française ! Prévenue, le 6 mai, par un billet du duc d'Antin, intendant des bâtiments royaux, Tillustre compagnie Ta remercié de sa politesse et s'est empressée de déménager dans la salle voisine de TAcadémie des inscriptions. Elle y restera jusqu'au 24 (I).
Toutefois, sur Tavis du comte Tolstoï, qui a devancé son maître dans la capitale, on s'est précautionné, à tout hasard, d'un autre logis, moins somptueux, à Fhôtel Lesdiguières. Bâtie par Sébastien Zamet, puis achetée aux héritiers du célèbre financier par François de Bonne, duc de Lesdiguières, cette belle demeure de la rue de la Cerisaie appartenait, à cette époque, au maréchal de Villeroi, qui, logé aux Tuileries, a consenti à la prêter. On y a fait aussi une grande dépense de préparatifs, mettant à contribution les tapisseries de la Couronne, réquisitionnant encore toutes les maisons de la rue pour des logements supplémentaires (2). Comme s'il s'appliquait à mettre en défaut toutes les prévisions, Pierre, en arrivant, se fait conduire au Louvre, entre dans la salle où on s'imagine qu'il va souper, jette un regard distrait sur le somptueux apparat qu'on y a développé pour lui, demande un morceau de pain et des raves, goûte de six espèces de vin, avale deux verres de bière, fait éteindre les bougies dont la profusion offense ses goûts d'économie, et s'en va. Il s'est décidé pour l'hôtel Lesdiguières (3).
Il y trouve encore trop beau, trop spacieux surtout, l'appartement qu'on lui a destiné et se fait dresser un lit de camp dans une garde-robe. De nouvelles tribulations attendent ceux qui sont appelés à remplacer maintenant Liboy et Mailly auprès de la personne du souverain. Saint-Simon dit avoir indiqué au Régent, pour cet office, le maréchal de Tessé, « comme un homme qui n'avait rien à faire, qui avait fort
(1) Registres de l'Académie française, 1895, t. II, p. 25-29.
(2) BoTAT, Journal de la Régence, Paris, 1865, p. 269. Une plaque commémoratiTe a été placée récemment au n** 10 de la rue.
(<i) Sbrobeit, Lettre du 10 mai 1717.
ff Tusage et le langage du monde, fort accoutumé aux étranfl gers par ses voyages et ses négociations... C'était son vrai tt ballot. » Pourtant, les préférences du Tsar vont aussitôt à l'adjoint qu'on a donné au maréchal, un comte de Yerton, maître d'hôtel du Roi, « garçon d'esprit fort, d'un certain tt monde, homme de bonne chère et de grand jeu » . Le Tsar donne de la besogne et de la tablature à tous deux.
Pour commencer et pendant trois jours, il se fait une prison de l'intérieur de l'hôtel. Ou devine sa curiosité devant les merveilles à peine entrevues de la nouvelle capitale, ses impatiences d'homme si extraordinairement remuant et toujours si pressé. Il se contraint, il se fait violence : il entend être d'abord visité par le Roi. On n'a pas prévu cette prétention. On l'a toujours connu beaucoup plus accommodant ou plus insouciant, peu disposé aux façons. A Berlin, en 1712, il a pris directement le chemin du château et a surpris le Roi au lit. A Copenhague, en 1716, il s'est introduit de vive force auprès de Frédéric IV, à travers une double haie de courtisans, lui barrant le passage, à raison de l'heure avancée choisie par lui pour cette irruption. Mais, dans l'une et l'autre de ces capitales, toutes ses allures ont été à l'avenant, familières, cavalières et parfois passablement incongrues (1). Apparemment, il s'est mis en tète l'idée d'une différence profonde entre ces cours souvent fréquentées par lui et celle qu'il aborde maintenant, et il est ici tout à fait différent, très sur ses gardes, méfiant, méticuleux et rigide observateur d'une étiquette dont il prétend d'ailleurs dicter les lois.
Le lendemain de son arrivée, le Régent vient le complimenter. Il fait quelques pas au-devant du visiteur, l'embrasse (( avec un grand air de supériorité » , dit Saint-Simon, lui indique la porte de son cabinet, y passe le premier, « sans autre tt civilité » , et prend siège « au haut bout » .
L'entrevue, qui dure une heure, Kourakine faisant office d'interprète, a Heu un samedi ; le lundi suivant seulement on
(1) Sbornik, t. XX, p. 57-63.
40(5 L'OEDVRE,
prend le parti de faire droit aux exigences de Sa Majesté Tsarienne en lui envoyant le petit roi. Cette fois il descend jusque ( dans la cour, reçoit le royal enfant à la portière du carrosse qui Tamène et marche de front avec lui, en prenant la gauche, ' jusqu'à sa chambre, où deux fauteuils égaux ont été préparés, celui de droite revenant au Roi. Échange de compliments pendant un quart d'heure, toujours par l'intermédiaire de Kourakine; puis le Roi se retire, et alors, dans un brusque mouvement qui lui fait oublier l'étiquette et le rend à sa simplicité naturelle, Pierre saisit l'enfant, le soulève entre ses bras robustes et l'embrasse en l'air. A en croire Saint-Simon, tt le Roi ne fut pas du tout effrayé et se tira très bien d'aftt faire » , Pierre écrivant de son côté à sa femme : a Je vous a annonce que lundi dernier j'ai eu la visite du petit Roi d*ici, a qui a deux doigts de plus que notre Lucas (un nain favori), tt enfant extrêmement agréable par la taille et la figure et « assez intelligent pour son âge. »
La visite est rendue le lendemain avec le même cérémonial, minutieusement discuté et réglé à l'avance. Voici le Tsar libre de ses mouvements. Il en profite largement, se mettant aussitôt à courir par la ville en simple touriste et dans le plus modeste accoutrement, « vêtu, rapporte Buvat, d'un surtout de u bouracan gris assez grossier, tout uni, avec une veste ft d'étoffe de laine grise, dont les boutons sont de diamants, « sans cravate et sans manchettes ni dentelles aux poignets de tt sa chemise » . 11 porte encore : a une perruque brune à Tes- « pagnole, dont il a fait rogner le derrière pour lui avoir paru tt trop longue et sans être poudrée,... un petit collet à son « surtout, comme celui d'un voyageur, et... un ceinturon tt garni d'un galon d'argent par-dessus son surtout, auquel tt pend un coutelas à la manière des Orientaux » . Après le départ du souverain, ce costume sera quelque temps àla mode, sous le nom d'habit du Tsar ou du Farouche, Il visite les établissements publics et entre dans les boutiques, frappant partout ceux qui ont affaire à lui parla familiarité de ses manières, laquelle n'exclut pas un air de grandeur, la brusquerie de ses
mouvements, la curiosité insatiable de son esprit, une humeur ombrageuse, une absence complète de gène et une extrême parcimonie. Il sort souvent sans prévenir personne, monte dans le premier carrosse qui se trouve à sa portée et se fait conduire où sa fantaisie l'appelle. Il emmène ainsi un jour à Boulogne l'équipage de madame de Matignon, qui est venue aux abords de rhôtel Lesdiguières, « pour bayer » , selon l'expression de Saint-Simon, et qui se voit obligée de rentrer chez elle à pied. Le pauvre de Tessé passe son temps à courir après le souverain sans savoir où le trouver.
Le 14 mai, le Tsar va à TOpéra, où le Régent lui fait les honneurs de la loge royale. Au cours de la représentation, il demande de la bière et trouve tout naturel que le Régent la lui serve se tenant debout avec le plateau à la main. Il prend son temps pour vider le gobelet, demande une serviette quand il a fini et la reçoit de même « avec un sourire de politesse et un signe léger de la tête » . Le public, au rapport de Saint- Simon, ne laisse pas d'être un peu surpris du spectacle. Le lendemain, se jetant dans un carrosse de louage, il va visiter des ateliers, entre aux Gobelins, accable tes ouvriers de questions et leur laisse un écu en partant. A la Ménagerie, le 19 mai, il donne vingt-cinq sols au fontainier. A Meudon, il gratifie un valet d'un u écu de papier » qui, affirme Buvat, vient de lui servir pour un usage intime et malpropre. Il paye comptant les commerçants qui affluent à l'hôtel Lesdiguières, mais il marchande beaucoup, et, après avoir arrangé ainsi qu'il est dit plus haut une magnifique perruque, chef-d'œuvre du premier artiste capillaire de Paris, il en donne sept livres et dix sols pour une valeur d'au moins vingt-cinq écus (1).
U n'a aucun égard aux rangs et aux préséances d'autrui, ne s'embarrasse pas plus des princes et princesses du sang, dit encore Saint-Simon, que des premiers seigneurs de la cour, et ne les distingue pas davantage. Les princes se refusant à l'aller voir s'ils ne sont assurés qu'il rendra leur politesse aux prin-
(1) SKncB:<T, Lettre dul9jain 1717.
cesses, il leur fait dire de rester chez eux. Les duchesses de Berry et d'Orléans Tayant complimenté par leurs écuyers, il consent à les visiter au Luxembourg et au Palais-Royal, mais toujours a en montrant beaucoup de supériorité » . Les autres princesses ne l'aperçoivent que de loin, a en voyeuses » , et, parmi les princes, le comte de Toulouse seul lui est présenté, et seulement en qualité de grand veneur, à Fontainebleau, où il est chargé de le recevoir. Le duc du Maine à la tête des Suisses, le prince de Soubise à la tète des gendarmes, figurent bien à une revue à laquelle on le convie et où trois mille carrosses remplis de « voyeurs » et de a voyeuses » entourent le champ des manœuvres ; mais il ne leur fait aucune « honnêteté » , ni à pas un des officiers présents.
Le 21 mai, il va au Grand Bercy, chez Pajot d'Ons en Bray, directeur de la poste, et y passe la journée à examiner de curieuses collections, en compagnie du célèbre Père Sébastien, Jean Truchet de son vrai nom, physicien et mécanicien de grand mérite. Il traite le savant Garme avec la plus grande distinction ; mais la duchesse de Rohan, qui est à sa maison du Petit Bercy et qui accourt pour le voir, sort tout éplorée et se plaint à son mari : à elle non plus le Tsar n'a fait aucune honnêteté.
— Eh ! qu aviez-vous, madame, à attendre une honnêteté de cet animal-là ! réplique le duc, assez haut pour être entendu d'un des seigneurs moscovites qui d'aventure comprend le français et qui relève le propos en termes assez vifs (1).
Saint-Simon a vu le souverain chez le duc d'Antin et l'a examiné à son aise, ayant demandé à ne pas être présenté. Il l'a trouvé u assez parlant, mais toujours comme étant parti tout le maître ». Il a remarqué le tic nerveux qui à un moment contracte ses traits et en altère l'expression. De Tessé lui a dit que l'accident se renouvelait plusieurs fois par jour. La duchesse d'Antin et ses filles étaient présentes; mais le Tsar a passa fièrement devant elles » , sans autre civilité qu'un
(1) Sergekt, lettre du 29 mai 1717,
léger signe de iéte. Un portrait de la Tsarine, très ressemblant, que d'Antin a réussi à se procurer et qu'il a placé au-dessus d'une cheminée, a paru lui faire grand plaisir. 11 a dit à ce sujet des choses très aimables, et, au fond, son absence de courtoisie n'est qu'un restant de timidité et de sauvagerie, car il s'amende peu à peu à cet égard ; vers la fin de son séjour, allant de maison en maison, accueillant toutes les invitations, il arrivera à se montrer parfait même avec les dames. A Saint- Ouen, chez le duc de Tresmes, où se trouveront un grand nombre de charmantes a voyeuses » , il oubliera sa a fierté » , se mettra en frais. On lui nommera l'une d'elles, qui est la marquise de Béthune, fille de son hôte, et il la priera de se mettre à table avec lui.
Paris aura fait son œuvre.
11 sera convenable, quoi qu'on en ait dit, sinon très galant,
à Saint-Gyr, avec madame de Maintenon. On connaît le récit
de Saint-Simon, reproduit nombre de fois, devenu classique :
l'irruption inopinée dans la chambre, l'examen silencieux et
brutal. Dans la biographie qu'il a jointe à l'édition des lettres
de madame de Maintenon publiée par Santreau de Marsy,
Auger confirme ces détails et veut même que la curiosité et
l'irrévérence du Tsar se soient étendues à la nièce de celle qui
fut la femme du grand Roi : « La voyant un jour (madame
a de Caylus) dans une assemblée et apprenant qui elle était,
a il alla droit à elle, la prit par la main et la regarda beau-
tt coup(l). » Les légendes les plus invraisemblables ne sont
pas pour étonner l'historien ; l'étonnant est qu'Auger n'ait pas
lu cette lettre de madame de Maintenon comprise dans son
recueil : « En ce moment, — la lettre est à l'adresse de ma-
a dame de Caylus, — M. Gabriel entre et me dit que M. Bel-
« legarde me mande qu'il veut venir ici après dîner, si je le
tt trouve bon, c'est-à-dire le Tsar. Je n'ai osé dire que non, et
a je vais l'attendre dans mon lit. On ne me dit rien de plus.
a Je ne sais s'il faut l'aller recevoir en cérémonie ; s'il veut
(1) I, CCZXXT.
tt voir la maison, les demoiselles; s'il entrera au chœur; je a laisse tout au hasard. — Le Tsar est arrivé à sept heures du a soir. Il s'est assis au cheyet de mon lit; il m'a demandé si n j'étais malade. J'ai répondu que oui. il m'a fait demander tt ce que c'est que mon mal. J'ai répondu : Une grande vieiltt lesse avec un tempérament assez faible. Il ne savait que me a dire, et son truchement ne paraissait pas m'entendre. Sa a visite a été fort courte. Il est encore dans la maison, mais 0 je ne sais où. Il a fait ouvrir le pied de mon lit pour me M voir. Vous croyez bien qu'il en aura été satisfait (1). »
Le 1 1 juin, date à laquelle l'entrevue a lieu, après un mois de séjour à Paris, Pierre n'était plus l'homme des incongruités par trop fortes qu'on lui a gratuitement prêtées en cette circonstance. Assurément, il se trouvait encore mieux à l'aise en dehors des élégances et des cérémonies de cour ou de salon. Tout à fait à son aise aux Invalides, dont il traitait les hôtes en camarades, goûtant leur soupe et les caressant familièrement. A la Monnaie, où l'on frappait devant lui une médaille commémorative de son séjour en France; à l'Imprimerie royale, au Collège des Quatre-Nations, à la Sorbonne, où l'on prenait prétexte de sa présence pour agiter le problème de la réunion des deux Églises; à l'Observatoire, chez le géographe Delisle, chez l'oculiste anglais Woolhouse, qui le faisait assister à une opération de la cataracte, il paraissait en visiteur un peu trop nerveusement et bizarrement curieux, mais intelligent, avide de savoir et suffisamment courtois. Aux docteurs de la Sorbonne, il répond, poliment et modestement, qu'il n'est pas assez instruit de la matière par eux traitée, qu'il a assez à faire de gouverner son empire et de terminer sa guerre avec la Suède, mais qu'il sera heureux de les voir entrer en correspondance, à ce sujet, avec les évéques de son Église. Il fait bon accueil au mémoire qu'ils lui remettent ultérieure-
(i) 11 juin 1717, t. V, p. 205. Voy. aussi dans le même sens les Mémoires de madame de Cré(juy, une nièce du maréchal de Tessé (t. II, p. 9), d'une authenticité douteuse, il est vrai. D'après Danceac (t. XVII, p. 101 et 104), la visite du Tsar à Saint-Cyr a été discutée et réglée à l'avance dans tous ses détails.
L'APOGÉE. — EN FRANCE. Alt
ment et qui provoque, trois années plus tard, une réponse du clergé russe assez curieuse; débutant par un panégyrique de la Sorbonne, elle se termine par une constatation d'impuissance : décapitée par la suppression du Patriarcat, — une réforme de Pierre, — l'Église russe n'est pas à même de prendre part au débat (1).
Les choses d'art intéressent moins le Souverain, et les joyaux de la couronne qu'on lui montre au Louvre, et dont on évalue le prix à trente millions, lui font faire la grimace : il trouve la somme mal employée. Le maréchal de Villeroi, qui préside à l'exhibition, lui proposant à ce moment d'aller voir « le plus grand trésor de la France », il a peine à comprendre qu'il s'agit du petit roi (2).
Il va à rinstitut le 1 9 juin seulement, veille de son départ. L'Académie française n'ayant pas été prévenue — on lui devait bien cela pourtant! — deux ou trois seulement de ses membres sont là pour le recevoir. Ils lui montrent leur salle des séances, qui a failli servir de dortoir à quelques-uns de ses officiers, lui expliquent l'ordre de leurs travaux, lui font admirer un portrait du Roi, et c'est tout. Pierre sera mieux traité à l'Académie des sciences, qui se trouvera, elle, au grand complet, non sans que je soupçonne le Souverain d'une part de complicité dans l'événement. Les curiosités du Dictionnaire ne pouvaient avoir pour lui qu'un médiocre attrait. A l'Académie des sciences, il examine la Machine à élever les eaux de M. La Faye, Y Arbre de Mars de M. Lemery, le Ci^ic de M. Dalesse, le Carrosse de M. Le Camus, et remercie la Compagnie de sa réception par une lettre écrite en russe (3).
Le même jour il assiste, dans une lanterne, à l'audience du Parlement, qui se tient en robe rouge et en grande cérémonie,
(1) Cette réponse, rédigée par le chef du vieux parti ecclésiastique en Russie, lavorski, n'est parvenue à son adresse qu'indirectement. Officiellement, Pierre a mis en avant d'autres fins de non-recevoir, dont la rédaction a été confiée au collaborateur de son œuvre réformatrice dans le domaine de l'Eglise, Prokopovitch. Voy. P. PiERLiNG, La Sorbonne et la Russie, 1863, p. 50 et suiv
(2) Sergent, 29 mai 1717.
(3) Bulletin du bibliophile, 1859, p. 611 et suiv.
412 L'œUVRE.
et OÙ le duc du Maine et le comte de Toulouse sont empêchés par sa présence de faire accueillir leur protestation contre les décisions des commissaires de la Régence portant atteinte à leurs droits (1).
Tout cela constitue un programme passablement chaîné, accablant presque, et, tout en Tépuisant consciencieusement, n'en laissant échapper aucun détail, s'appliquant à en tirer tout le parti possible, observant, prodiguant les questions et bourrant de notes son calepin, qu'il ouvre à tout instant et sans la moindre gène, où qu'il lui arrive de se trouver, au^ Louvre, à Féglise ou dans la rue ; en faisant cela, Pierre ne s'est pas refusé davantage les distractions , ni les extravagances, ni les excès de débauche qui lui sont coutumiers. Le côté déplaisant de son séjour à Paris s'est trouvé là. A Trianon, il a seulement étonné son entourage français en se divertissant à Tinonder avec Teau des fontaines. Mais à Marly, il ne s'est pas borné à des gamineries peu dignes d'un souverain* « C'est cet endroit qu'il a choisi n , raconte un contemporain, tt pour s'enfermer avec une maîtresse qu'il a prise ici et à qui a il a fait toutes ses prouesses dans l'appartement de madame a de Maintenon. » Il a renvoyé ensuite la fille avec deux écus et s'est vanté devant le duc d'Orléans de son équipée, en se servant de termes que le contemporain n'ose reproduire qu'en latin : Dixù et se salutavisse quemdam meretricem decies nocte in una, et y huic datis pro tanto labore tanttnn duobus nummis, tune illam exclamavisse : Sane^ Domine, ut vir magnifiée, sedparciS' sime ut imperator mecum egisti (2). Le bruit des orgies avec lesquelles il souillait les demeures royales est parvenu jusqu'à madame de Maintenon dans sa retraite profonde. Elle en entretenait sa nièce : a On vient de me dire que le Tsar traîne « avec lui une fille, au grand scandale de Versailles, de Tria- « non et de Marly (3). » On a été obligé de faire venir des médecins de Paris à Trianon. A Fontainebleau, le Tsar a peu
(1) Marais, Mémoires, Pari», 1863, t. I, p. 207.
(2) LouviLLH, Mémoires, Parif, 1818, t. II, p. 241.
(3) Lettre citée plus haut.
goûté la chasse à courre ; mais il a soupe si bien qu'au retour le duc d'Antin a jugé à propos de lui fausser compagnie en montant dans un autre carrosse. Il n'a pas eu tort, car, raconte Saint-Simon, le Tsar laissa voir dans le sien qu'il avait trop bu et trop mangé. A Petit-Bourg, où il s'est arrêté pour la nuit, on a fait venir deux femmes du village pour le nettoyer.
Se ressentant de ces incidents, sans doute exagérés par la chronique, l'impression générale au départ du Souverain reste incertaine, mais plutôt défavorable, a Je me souviens » , écrira Voltaire dans une de ses lettres, u d'avoir entendu dire au « cardinal Dubois que le Tsar n'était qu'un extravagant, né a pour être un contremaître d'un vaisseau hollandais (1). » C'est à peu près l'opinion formulée par Burnet vingt ans auparavant, pendant le séjour du grand homme à Londres. Si ferme habituellement dans ses partis pris de blâme ou de louange, Saint-Simon lui-même se montre hésitant. L'auteur des Mémoires contredit celui des Additions au Journal de Dangeau. Plus spontanée, la note des Mémoires paraît aussi plus sincère et ne tourne pas à l'éloge, et même dans les Additions, où l'apprêt et la convention se laissent sentir, a les orgies a indécentes» sont rappelées, et signalée aussi a une forte em- « preinte d'ancienne barbarie (2) » .
En prenant congé du Roi, Pierre n'accepte de sa part que deux magnifiques tentures des Gobelins. Il refuse, pour une raison d'étiquette encore, a une belle épée de diamants » . Et il dément, d'une façon imprévue, les habitudes parcimonieuses qui ont beaucoup contribué à indisposer à son égard Topinion de la capitale. Je lis dans une lettre de Sergent : u Le a Tsar, à qui on a reproché pendant son séjour ici son peu de n générosité, en a donné des marques éclatantes le jour de » son départ; il a donné 50,000 livres pour distribuer aux u officiers de la bouche qui l'ont servi depuis qu'il est entré tt en France ; 30,000 livres pour sa garde ; 30,000 livres pour a distribuer dans les manufactures et usines royales qu'il a
(1) A Chauvelin, 3 octobre 1760. Corresp. gén.y t. XII, p. 113.
(2) Dargeau, t. XVIl, p. 81.
a visitées ; son portrait enrichi de diamants au Roi ; un à M. le 4i maréchal de Tessé; un à M. le duc d'Antin ; un à M. le « maréchal d'Estrées; un à M. de Livry,et un de 6,000 livres a au maître d'hôtel du Roi qui Ta smri. II a donné aussi beau- « coup de médailles d'or et d'argent, où sont les principales a actions de sa vie et de ses batailles, n
En somme, il a royalement payé son écot, sans avoir perdu une occasion de signaler la bizarrerie de son esprit et de son caractère. Les maigres pourboires distribués pendant son séjour venaient de l'homme privé qu^il prétendait être, tout en oubliant de temps en temps son incognito. Le Souverain s'est retrouvé au départ.
Paris, on l'a vu, s'est gardé de prendre son incognito au sérieux et Ta traité royalement du commencement à la fin. Sur le chemin qu'il prend pour gagner Spa, où Tattend Catherine, la province fera de même, rivalisant avec la capitale en frais d'hospitalité fastueuse. A Reims, où Pierre ne s'arrête qu'une couple d'heures et ne s'intéresse qu*au femeux évangéliaire slavon, la municipalité dépense 455 livres et 13 sols pour une collation. Il en coûte 4,327 livres à la ville de Gharleville pour héberger le Souverain pendant une nuit. Un bateau richement décoré et pavoisé à ses couleurs l'attend là, sur la Meuse, pour le conduire à Liège^ et on y embarque toute une cargaison de victuailles : 170 livres de viande à 5 sols, 1 chevreuil, 35 poulets ou poules, 6 gros dindons à 30 sols, 83 livres de jambon de Mayence à 10 sols, 200 écrevisses, 200 œufs à 30 sols le cent, I saumon de 15 livres à 25 sols Tune, 2 grosses truites, 3 pièces de bière (1)...
Le Régent a poussé, de son côté, la galanterie jusqu'à demander deux portraits du Souverain au pinceau de Rigaud et de Nattier. Restent à examiner les résultats pratiques de cette première et dernière apparition du vainqueur de Poltava parmi les splendeurs déclinantes de la monarchie française.
(i) Arcbivet de Ghâlont. Voy. Rtvue contemporaine, 1865 ^Barthélémy).
L'APOGEE. — EN FRANCE, 415
Deux raisons principales s^opposaient à TaHiance politique et commerciale que Pierre est venu cherchera Paris : le traité de subsides (150,000 ëcus par trimestre) qui, signé en avril 1715, liait la France à la Suède jusqu'en 1718; les liaisons personnelles du Régent avec le roi d'Angleterre. Des négociations ont bien été entamées aussitôt après l'arrivée du Tsar ; mais le maréchal de Tessé, chargé de les suivre de concert avec le maréchal d'Uxelles, s'apercevait aussitôt qu'elles n'avaient d'autre objet, dans la pensée de son gouvernement, que de « voltiger » et d'amuser le Souverain moscovite jusqu'à son départ (1), en même temps qu'elles serviraient à tenir l'Angleterre en haleine, en rendant son amitié plus sûre, et a inquiéter la Suède, en rendant sa politique plus docile. Pierre avait beau aller de l'avant avec beaucoup de résolution et une entière franchise. Carrément, il offrait de se substituer à la Suède dans le système des alliances qui avait garanti jusqu'à présent l'équilibre européen. Gomme elle, il ferait des diversions et toucherait des subsides. C'était bien, mais il convenait de s'entendre sur les chiffres, et la discussion traînait pendant des semaines sur ce point préliminaire. Quand elle était épuisée, la Prusse entrait en scène, demandant, par l'intermédiaire de son ministre, baron de Cnyphausen, à être comprise dans le traité. C'était parfait encore ; on lui accorderait la garantie de la France et de la Russie pour la possession de Stettin ; mais il convenait de modifier la rédaction du projet d'alliance antérieurement arrêté. Pierre aiguillonnait à nouveau ses plénipotentiaires et ses secrétaires, et le Régent le laissait faire : il avait reçu de Berlin un avis qui le mettait en
(1) De Te86b, Mémoires, Pans, 1806, t. II, p. 319.
repos quant aux conséquences de cette dépense d'encre. L'instrument arrivant à être prêt et n'attendant plus que les signatures, on s'apercevait qu'on avait travaillé pour rien : Cnyphausen n'avait pas de pouvoirs ! Et le Tsar devra partir les mains vides.
Le Régent s'est moqué du souverain moscovite ; mais de Tessé n'était pas sans inquiétudes sur les suites, plus lointaines, de cette déconvenue. Mortifié et découragé, le Tsar ne serait-il pas poussé à se jeter dans les bras de l'Empereur ou à traiter directement avec la Suède ? Que non pas ! La Prusse le tient : c'est le seul coin de terre ferme qui lui reste en Allemagne. Et ce sont les démarches pressantes du Tsar qui, le mois suivant, provoqueront la réunion d'Amsterdam pour la reprise des négociations. Le Régent y consentira : mais, inébranlable dans sa résolution de ne se prêter à rien de sérieux, il changera seulement de tactique : Gnyphausen a maintenant des pouvoirs, mais la France a d'autres prétentions. Quand, l'impétuosité du Tsar y aidant, on arrivera, le 2 septembre, à mettre sur pied un nouveau traité, avec articles patents et articles secrets, comme il convient à un instrument diplomatique auquel ont travaillé les représentants de trois grandes puissances, on aura réussi à s'entendre sur une espérance, un desideratum platonique. Les articles patents comprennent l'acceptation de la médiation du Roi pour la paix du Nord, mais en la subordonnant à la rupture définitive des engagements qui, pour le moment, lient Sa Majesté Très Chrétienne à la Suède ; et les articles secrets stipulent une alliance défensive sur la base des traités de Bade et d'Utrecht, mais en renvoyant à une négociation ultérieure la définition des devoirs réciproques devant en résulter pour les alliés. La France s'engage bien à ne pas renouveler, à l'expiration du terme, son traité de subsides avec la Suède ; mais cet engagement étant oral seulement, et les plénipotentiaires du Roi ayant beaucoup insisté pour qu'il fût tel, Pierre s'en défiera, et il n'aura pas tort.
En somme, il n'y aura rien de fait, et pas même un com-
L'APOGEE, — EN FRANCE. 417
mencementdonnéàrétablid^ementde relations diplomatiques régulières entre les deux pays. Le malheur s'attache, de part et d'autre, au choix du personnel chargé d'y pourvoir. Pierre ayant exprimé le désir de voir à Pétersbourg, en qualité d'en* voyé français, M. de Verton, dont l'humeur et le tempérament lui ont plu, M. de Verton est nommé et muni d'instructions. Il va partir, quand on l'arrête ; ses créanciers le conduisent en prison. La représentation des intérêts français sur les bords de la Neva restera confiée à La Vie, qui n'a pas de quoi payer le port de ses lettres ! Et la Russie est maintenant représentée à Paris par le baron de Schleinitz, que de cruelles épreuves guettent aussi.
D'ailleurs, le néant du traité du 2 septembre apparaîtra bientôt aux yeux de tout le monde. L'année suivante, en 1718, pendant que Schleinitz lie conversation avec Gellamare, la France entre avec l'Angleterre, l'Empereur et la Hollande dans la quadiuple alliance contre l'Espagne, les alliés se promettant assistance mutuelle jusqu'à la fin de la guerre du Nord. A Berlin, l'envoyé français, comte de Rotembourg, travaille à la conclusion d'un traité entre la Prusse et l'Angleterre, une paix particulière entre la Prusse et la Suède devant en résulter, moyennant la cession de Stettin. A Stockholm, enfin, Gampredon négocie tranquillement le renouvellement du traité de 1 7 1 5 !
La Russie et la France se trouvent ainsi ouvertement dans des camps opposés. De part et d'autre, il est vrai, on répugne à ridée d'un état d'hostilité déclarée. On se ménage, on échange même des politesses. Pierre songe à Constantinople, où l'envoyé de l'Empereur est en train de proposer à la Porte une alliance contre la Russie, et le Régent, songeant, de sou côté, à la possibilité d'une réalisation des idées de Goertz en dehors de la France, permet à de Bonac,d«nt le crédit auprès de la Porte est grand, de prêter main-forte au prince Dachkof. Le Tsar demande au Roi d'être le parrain de sa fille Nathalie, et le Régent répond à cet acte de courtoisie en donnant à Schleinitz l'assurance que Gampredon sera désavoué.
418 L*OEDVRE.
La découverte de la conspiration de Cellamare et celle de la correspondance de Schleinitz dans les papiers de Taventureux ministre jetteront à nouveau sur ces relations un seau d'eau {{lacée. Le Régent sera d'autant plus porté à s'indigner d'une complicité assez offensante, en effet, de la part du ministre russe, que les manœuvres de Gœrtz ne seront plus à craindre. Le bourreau y aura mis ordre. Pourtant, la paix bientôt rétablie avec l'Espagne et l'attitude conciliante du Tsar remettront peu à peu les choses sur l'ancien pied. Pierre tient à sortir de son isolement, et, en janvier 1720, Schleinitz en est de nouveau à faire auprès du Régent assaut de mémoires sollicitant la médiation de la France. Il ne réclame plus qu'une déclaration écrite affirmant que le Roi n'a aucun engagement contraire à l'impartialité désirable chez un médiateur. Mais le duc d'Orléans le prend de très haut : il a dit avoir désavoué Gampredon ; sa parole ne vaut-elle pas toutes les écritures ? Et le Tsar finit par céder. Il cède sur tous les points, même sur l'adjonction de l'Angleterre à la médiation de la France, bien qu'il ait sur le cœur, de ce côté, des griefs considérables (l).
Cet empressement et ce parti pris de condescendance avaient encore une autre raison, secrète celle-ci et devant désormais dominer la politique du Souverain dans la suite de ses négociations avec le Régent et avec la France. En juillet 1719, le malheureux La Vie a héroïquement puisé dans son escarcelle trouée le port d'une dépêche, afin d'envoyer d'urgence à Paris une nouvelle à sensation : le Tsar s'est mis en tête de faire épouser au Roi sa fille cadette, « très belle et très bien « faite, et qui pourrait passer pour une beauté parfaite si la tt couleur de ses cheveux n'était pas tant soit peu ardente » . Il s'agissait de la princesse Elisabeth. Pierre avait d'abord songé pour elle à un petit-fils du roi d'Angleterre (2). Éconduit de ce côté, il s'est rejeté, avec sa promptitude et sa passion ordinaires, sur l'idée d'une alliance française. Mais voici que
(1) Lettre du Tsar au duc d'Orléanj, 29 mai 1720. Aff. étr.
(2) Archives du prince Rourakine, t. II, p. 121.
sa diplomatie se trouve désemparée à nouveau sur les bords de la Seine : à peine tiré de la fâcheuse posture dans laquelle l'ont mis ses liaisons avec Gellamare, Schleinitz est accusé par le Régnent d'avoir trahi le secret des négociations auxquelles il a pris part. On ne traitera plus avec lui. Il est rappelé, mais ne peut partir ; comme de Yerton, il est retenu par ses créanciers et, ayant engagé toute sa fortune dans les spéculations de Law, précipité bientôt « à la dernière extrémité de misère (1)» . Pierre se trouve réduit aux bons offices de La Vie. Et les confidences du pauvre agent commercial rencontrent à Versailles un accueil assez frais. Il faudrait que le Tsar cornmençàt par faire sa paix avec la Suède. Le Tsar ne demande pas mieux ; il accepte le concours de Gampredon , qui , au printemps de 1721^ fait la navette entre Stockholm et Pétersbourg. Mais quand Tadroit diplomate a mené à bien sa mission pacificatrice, après y avoir employé toutes ses ressources, baisemains prodigués au Tsar et distributions de ducats annoncées à Toreille de ses ministres (2), le traité de Nystadt signé, Dubois, qui a pris la direction de la politique française, met en avant une autre exigence : avant d'entrer plus avant en matière, la France prétend faire accepter à la Russie sa médiation pour la réconcilier avec l'Angleterre. C'est maintenant la grande affaire du Régent et de son ministre. Soit, on en causera ; mais le Tsar a, de son côté, un autre sujet de conversation qu'il brûle d'envie de mettre sur le tapis, sans savoir comment s'y prendre. On devine lequel. Ses projets, à la vérité, se sont modifiés. Dolgorouki, qui a remplacé Schleinitz à Paris, s'est laissé dire que le Roi était engagé à une princesse espagnole. Soit encore ; la France est assez riche en princes pour qu'une Tsarevna y trouve, de toutes façons, un parti sortable. En novembre 1721, l'ingénieux Tolstoï croit enfin avoir imaginé un moyen pour entamer l'entretien. Avec un air de candeur, il met sous les yeux de Gampredon un numéro de la Gazette de Hollande, où se trouve annoncée la
(1) Villeroy à Dubois, 13 août 1721. Aff. étr. de France.
(2) Dépêche de Gampredon du 23 mars 1721. Aff. étr. de France.
480 L'œUVRE.
nomination du marquis de Belle-Isle comme ambassadeur extraordinaire du Roi à Pétersbourg, avec mission d'y demander la fille aînée du Tsar pour le duc de Chartres (1). Campredon sait assez son métier pour ne pas se méprendre sur la portée de cette fausse nouvelle ainsi communiquée ; mais il demeure quelque peu interloqué devant Tétendue des combinaisons qui, dans la pensée du Tsar, se rattachent à ce nouveau projet : offre de la part de la Russie de garantir, « le cas existant » , la renonciation du roi d'Espagne à la couronne de France en foveur du Régent ; demande de garantie réciproque pour le règlement de la succession du trône en Russie au profit de la future duchesse de Chartres ; élection, en attendant mieux, du duc de Chartres à la couronne de Pologne... Tout cela — et beaucoup d'autres choses encore — était contenu dans un mémoire rédigé en janvier 1722, et pour la remise duquel au cabinet de Versailles , Tintervention trop officielle de Dolgorouki paraissant risquée, on avait recours à l'infortuné Schleinitz tiré de son dénuement, pour la circonstance, moyennant quelques milliers de roubles (2) . Campredon était requis, de son côté, d'exposer ces offres et demandes, et de solliciter des instructions pour y répondre.
Les instructions se feront attendre; mais c'est à tort, croirais-je volontiers, qu'on a foit un crime à Dubois du silence dans lequel il se serait enfermé à ce moment pendant de longs mois. On s'est plu à mettre en conflit, à ce propos, le cardinal ministre et son représentant à la cour de Russie : celui-ci désespéré d'un retard qui compromet le succès de ses négociations et les intérêts de son pays; celui-là absorbé par des préoccupations personnelles qui le rendent indifférent aux autres. On a dramatisé l'incident avec des détails pittoresques : quinze wurriers se succédant sur la route de Saint-Pétersbourg à Paris et attendant en vain leur réexpédition dans les antichambres
(i) Dépêche de Campredon du 24 novembre 1721.
(2) Mémoire remis par Schleinitz le 10 février 1722. Instructions secrètes adressées k cet agent en décembre 1721. Âff. étr. de France. '^Russie, t. XI, p. 420.)
de Versailles ; le vaillant Campredon enfermé dans sa maison et y contrefaisant le malade; de Bonac, enfin, à Gonstantinople, intervenant de sa propre initiative dans les démêlés de la Russie et de la Turquie, pour sauver l'avenir compromis d'une alliance inestimable (1). La science historique en France a des démêlés séculaires avec le gouvernement de la Régence, où il serait peut-être malséant à un écrivain étranger d'intervenir, en contredisant des historiens qui sont ses maîtres. Il peut lui être permis cependant de laisser parler les faits. Campredon n'a pas envoyé quinze courriers au cardinal Dubois ; il en eût été bien empêché ! Le voyage d'un courrier de Pétersbourg à Versailles comportait, à cette époque, une dépense de cinq à six mille livres, et à ce moment, privé de ses appointements qui se sont trouvés en retard depuis une année, le diplomate français avait surtout des raisons d'économie pour s'enfermer chez lui. Pour le service des dépêches extraordinaires entre les deux capitales un seul couple de courriers, voyageant de conserve pour plus de sécurité, a été employé pendant toute la durée de sa mission. Le marquis de Bonac, de son côté, n'a pas eu à prendre conseil de son patriotisme seul et de sa perspicacité pour suppléer à Gonstantinople par une action personnelle aux défaillances de la diplomatie française sur les bords de la Neva; il n'a fait en somme qu'obéira des instructions très précises, anciennes déjà, mais constamment renouvelées jusqu'en janvier 1723 (2). En der* nier lieu, après avoir envoyé à Campredon, à la jin de 1723, des ordres engageant à l'extérieur la politique française dans une voie nouvelle et hérissée de difficultés, le cardinal n'a pa se laisser absorber en 1724, ainsi qu'on l'en a accusé, par les soucis de son gouvernement intérieur et de sa situation personnelle, jusqu'au point de laisser son agent, pendant prés d'un an, sans instructions nouvelles : il était mort!
Le cardinal a laissé en effet sans réponse, pendant six mois^
(1) Voy. entre aatre« : Vabidal, Louis XV et Elisabeth, Paris, 1882« p.. 64-65..
(2) Instruction à de Bonac du 6 janvier 1723. Dépêche de de Bonac à Du5oiv du 5 janvier 1723. Affaires étrangères de France (Turquie, vol. 65).
4n L'OEHYRE.
au juste, aussi bien les dépêches de Gampredon que les mémoires du baron de Scbleinitz et ceux du prince Dolgorouki. Mais ce long silence na pas suivi, ainsi qu'on Ta imaginé, Tenvoi de ses premières instructions relatives aux ouvertures diplomatiques d*un caractère si exceptionnel qui lui sont parvenues à ce moment par diverses voies de la part du Tsar; il b. précédé cet envoi, et, à ce moment, il a été parfaitement justifié. L'incident se place entre le printemps et Fautomne de 1722. Ayant fait sa paix avec la Suède, Pierre a modifié brusquement ses vues sur Talliance française. Il n'y apercevait jusqu'à présent qu'un expédient de guerre; il en fait maintenant la base de tout un édifice politique dans lequel, aux deux extrémités de l'Europe, la Pologne et l'Espagne sont comprises. Et il a imaginé de couronner cet édifice par un pacte de famille, un mariage prestigieux. Au fond même toute la construction n'a été projetée que pour ce couronnement. Là-dessus, ayant lancé cette fusée, il a quitté sa capitale, s'engageant dans une expédition passablement aventureuse à issue problématique. Il a fait sa campagne de Perse. Son absence a duré six mois. Le silence de Dubois a duré autant. J^incline à penser que le cardinal a pris dans la circonstance le meilleur parti, et j'ajoute que Gampredon en a lui-même jugé ainsi. Et il n'a pas multiplié des courriers introuvables, et il ne s'est pas impatienté, si ce n'est d'être laissé sans argent; mais ses goûts assez prononcés de dépense et de faste en ont seuls souffert.
Au mois d'octobre 1722, on apprenait à la fois à Versailles le succès relatif de l'expédition de Perse, la probabilité d'un conflit nouveau entre la Russie et la Turquie et l'envoi à Vienne d'Iagoujinski, qu'on supposait chargé d'une négociation importante. Aussitôt Dubois jugeait le moment venu de parler, et, si distrait qu'il ait pu être par la crise que sa lutte avec Villeroy a déchaînée simultanément dans le gouvernement de la Régence, il arrivait à temps. Partis de Versailles le 25 octobre 1722, les deux uniques courriers en emploi, Massip et Puylaurent, étaient rendus à Moscou le 5 décembre,
L'APOGEE. — EN FRANCE. 418
avant le départ même d'Iagoujinski. Les sachant en route, Gampredon n'attendait même pas leur arrivée pour interpeller ce dernier sur le mode plaisant. Lé diplomate russe venait de se débarrasser de sa femme en la forçant à entrer dans un clottre. « Allait-il à Vienne pour y chercher une autre liaison? » — « J'aimerais mieux la chercher à Paris, répondait lagoujinski sur le même ton, mais vous nous a?ez fait trop attendre. » — « Attendez encore quelques jours. »
Et Massip avec Puylaurent apportaient tout ce que Tenvoyé français pouvait souhaiter : des ordres précis, comme ceux que Bonac avait reçus, de Fargent pour se restaurer, de l'argent encore pour les distributions à faire. Ce qu'on lui donnait était très suffisant et ce qu'on lui ordonnait était en somme assez raisonnable. On n'entendait pas à Versailles confondre les affaires : l'alliance franco-russe en était une, et le mariage du duc de Chartres avec la Tsarevna une autre. La première roulait sur une question de subsides à payer par la France et de services à rendre par la Russie : « On irait en France jusqu'à quatre cent mille écus par an ; la Russie irait-elle jusqu'à la promesse ferme d'un corps d'armée pour le cas d'une guerre en Allemagne? » La seconde affaire était une question de convenances : si l'apport de la princesse Elisabeth devait consister dans la couronne de Pologne, il fallait que cet apport fût réalisé. Pour les conditions accessoires on serait coulant. On consentirait même à la reconnaissance du titre impérial récemment revendiqué par le Tsar, mais non pas, évidemment, sans réclamer le prix de cette concession qui serait grande.
Et voilà, semble-t-il^ une négociation mise sur un bon pied. Pourquoi n'aboutira-t-elle pas? Gomment même subira-t-elle un nouveau retard, assez considérable? En vérité, le cardinal n'y sera pour rien. Les difficultés viendront d'abord de l'organisation du gouvernement russe et des habitudes de sa diplomatie, dont j'ai déjà dit quelques mots. Gette diplomatie n'agit que dans l'ombre et n'avance qu'à tâtons. Ghaque entretien est entouré d'un luxe de précautions qui entrave singu*
lièrement la marche des affaires. Les ministres, inquiets, tou jours sur le qui^vive, sont inabordables dans leurs cabinets. Pour leur parler à la dérobée, il faut accepter des rendez-vous jusque dans le café des Quatre Frégates fréquenté par les matelots! Le Tsar, défiant, ombrag^eux, a besoin d'un prétexte pour convier un diplomate étranger à un entretien et masquer ainsi le véritable objet de Tentrevue. En février 1723 seulement, il profitera de la notification de la mort de Madame, dont Gampredon se trouve chargé, pour attirer celui-ci dans sa maison de Préobrajenskoïé, et derrière des portes soigneusement closes, Catherine servant d'interprète, lui parler à cœur ouvert. Et alors on s'apercevra qu'on n'est plus d'accord sur rien. A cheval sur ses instructions qui n'auront pas varié et ne varieront plus, même après la disparition de Dubois, même après la mort du Régent et l'avènement aux affaires du duc de Bourbon, Gampredon restera attaché aux principes qui avaient paru promettre une entente facile ; les idées du souverain russe auront fait du chemin. Il entendra toujours marier sa fille en France et la lotir en Pologne, où il suffirait a d'une nouvelle maîtresse spirituelle et touchante, qu'on procurerait au roi régnant, pour provoquer la vacance du trône » ; mais, dans ses discours comme dans ses actions, il semblera prendre le contrepied d'une alliance politique entre les deux pays. Tantôt il parlera d'une rupture avec la Turquie, à laquelle il voudrait xepretidre Azof; tantôt il paraîtra méditer une expédition en -Suède pour y installer le duc de Holslein à la faveur d'un soulèvement populaire. Il sera question même d'une descente de troupes russes en Angleterre avec le prétendant (1)! Et en août 1723, ail lendemain de la mort de Dubois, en prenant la direction des relations extérieures^ le nouveau secrétaire d'État, de Morville, en sera réduit à écrire à Gampredon : u Vos dépêches font connaître de plus en plus l'impossibilité « qu'il y a de traiter avec le Tsar jusqu'à ce qu'il ait fixé ses « projets et ses idées... 11 faut attendre que le temps et les
(1) SOLOVIEF, t. XVUl, p. 131.
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c occasions permettent de juger si le Roi peut avec sûreté « prendre des engagements avec ce prince et les exécu- « ter. »
L'attente sera vaine jusqu'à la mort de Pierre. On ne fera plus que piétiner sur place. A un moment, Gampredon pourra se croire près d'obtenir gain de cause. Au commencement d'août 1724, la nouvelle d'un règlement pacifique de ses différends avec la Turquie, auquel de Bonac a puissamment contribué, met le Tsar en joie. En sortant de l'église où un Te Deum a été chanté, il embrasse l'envoyé français et lui fait entendre des paroles pleines de promesses : a Vous avez été « toujours un ange de paix pour moi ; je ne suis pas un ingrat, « et vous allez vous en apercevoir. » En effet, quelques jours après, la porte de la légation française est prise d'assaut par les ministres du Tsar, qui portent des visages épanouis : le souverain a cédé sur tous les points, même sur l'admission de l'Angleterre au traité à signer avec la France, ce qui a constitué jusqu'à présent un des principaux écueils de la négociation. L'alliance est faite. Hélas! ce n'est qu'une fausse joie. Un nouveau temps d'arrêt se produit d'abord avant l'échange des signatures. Jusqu'à la fin de novembre, Pierre et son entourage sont tellement absorbés par l'affaire Mons qu'il n'y a pas moyen de les aborder. D'ailleurs, pour rencontrer Ostermann, Gampredon a chaque fois à, risquer la vie en traversant la Neva : pas de pont, et le fleuve charrie des glaces ! Et quand les communications sont rétablies et qu'une conférence peut être réunie, il se trouve qu'il n'y a encore rien de fait. Le Tsar a de nouveau changé d'avis et ne veut plus entendre parler de comprendre l'Angleterre dans le traité. Qu'est-il arrivé? Une chose très simple : envoyé à Paris pour remplacer Dolgorouki, Kourakine s'est plu à son nouveau poste, et, pour y rester, il s'est attribué des succès diplomatiques imaginaires, qui ont provoqué les effusions du souverain russe envers Gampredon et ses dispositions conciliantes. 11 est allé jusqu'à lui donner l'espoir d'un mariage possible de lo Tsarevna avec Louis XV en personne, qui ne veut plus de son Espa-
4t6 L'OEUVUE.
gnole(l). Depuis, il a fallu déchanter. Pressé de s^expliquer, Rourakine a dil avouer que le mariage de la princesse même avec un des princes du sang paraissait aux ministres français « un objet trop éloigné » pour le mêler à la négociation présente.
Le sort de cette négociation est dès lors absolument décidé. Elle ne paraîtra reprendre quelque apparence de vie et d'espérance après Tavènement de Catherine P*, que pour retomber aussitôt dans le néant. Le traité restera sans signature et la tsarevna Elisabeth sans époux. Pour devenir une réalité, Talliance prématurément rêvée aura besoin de se préparer les voies à travers un siècle et demi encore d'épreuves et de bouleversements profonds sur toute Tétendue du continent européen. L'avortement des tentatives hasardées au seuil du dix-huitième siècle pour la faire aboutir me paraît s'expliquer et se justifier, sans qu'il soit nécessaire d'en rendre responsables, soit en France, soit en Russie, des gouvernements qui ont d'autres comptes à régler avec l'histoire. On n'est pas arrivé à s'entendre, d'abord parce qu'on avait trop de chemin à faire, et ensuite parce que, marchant en apparence à cette entente, on s'est tourné le dos en réalité depuis le commencement jusqu'à la fin. On a commencé par différer dans la volonté même de contracter une liaison, Pierre étant seul pendant quelque temps à la désirer sérieusement. Puis, le désir étant devenu commun, l'un des gouvernements a demandé une chose à sa réalisation et l'autre gouvernement une autre : la France une alliance politique et Pierre une alliance de famille; toutes deux souhaitables pour celui-là seul qui avait conçu le souhait. Qu'on ait répugné ici à introduire dans le lit des rois de France la fille naturelle, légitimée par un mariage tardif et clandestin, d'une ancienne blanchisseuse, pour ne pas dire pis; qu'on se soit médiocrement soucié là-bas de reprendre pour un modique salaire le harnais d'un servage politique usé sur le cou de la clientèle polonaise et suédoise, nous ne saurions vrai^»
(1) SoLoviEF, t. XVIH, p. 126.
ment en être surpris ni offusqués. Le terrain marqué par la destinée pour la rencontre des deux peuples et Tunion de leurs intérêts n'existait pas; il n'a été préparé que par un cataclysme récent, dont le système entier des groupements européens a subi le contre-coup.