‹ Pierre le GrandChapitre 21 sur 55 · LE NOUVEAU RÉGIME. LA FIN DES STRELTSY. PÉTERSBOURG · texte numérisé non relu

LE NOUVEAU RÉGIME. LA FIN DES STRELTSY. PÉTERSBOURG

I. Le nouveau régime. — Queelion préalable. — Les réformes et la culture originale de la vieille Moscovie. — Slavophiles et occidentaux. — Origines du mouvement réformateur. — Comment cette évolution devient une révolution.

— Caractère général de l'œuvre. — Ordre dans lequel peuvent être étudiés les résultats par elle réalisés. — Traits symboliques. — II. La fin des Streltsy,

— Ses causes. — La nouvelle année et la vieille milice. — Mécontentement de celle-ci. — Révolte. — Pierre en prend prétexte pour une œuvre d'extermination. — Enquête colossale. — Quatorze chambres de torture. — Résultats négatifs. — La tsarevna Sophie. — Sa complicité n'est pas prouvée. — Elle est condamnée néanmoins à prendre le voile. — Exécutions en masse. — Pierre y participe. — Le justicier suprême. — La grève de Moscou. — Le lobnoié miesto, — III. Pétersbourg. — Avant et après Poltava. — Forteresse ou capitale? — Raisons qui ont déterminé Pierre à y transporter le siège de son gouvernement. — Critique et justïHcation. — La tradition nationale.

Le nouveau régime.

Mes lecteurs russes ne me pardonneraient pas si j^abordais cette partie de mon étude sans toucher à un problème liminaire, qui, en dehors même de la critique historique proprement dite, demeure, dans leur pays, le thème inépuisable de discussions passionnées : en jetant la Russie dans les bras de la civilisation européenne, Pierre n'a-t-il pas fait violence à

son histoire, n'a-t-il pas méconnu et négligé des éléments indigènes de culture originale, susceptibles d'un développement peut-être supérieur et en tout cas plus conforme au génie national?

C'est le grand débat entre slavophiles et occidentaux.

Je crois pouvoir en écarter la question des origines ethniques, qui semble bien vidée aujourd'hui, tombée à Toubli des vieilles querelles. Le Russe a et garde, même à son corps défendant, physiologiquement une place nettement marquée dans la famille indo-européenne et moralement un fonds de civilisation construit avec les mêmes matériaux. Seulement, des con* ditions géographiques et historiques spéciales ont pu imprimer à quelques-uns de ces matériaux un caractère particulier, d'où viendraient des mœurs et des idées différentes, des conceptions et des habitudes à part, en matière de propriété, par exemple, de famille, de pouvoir souverain. Pierre a-t-il fait table rase de tout cela et a-t-il eu raison d'agir ainsi?

Le débat entier est maintenant là.

L'examen que j'aborde servira, je l'espère, sinon à le trancher, du moins à y porter quelque lumière. Une double constation en sortira aussitôt, révélant, d'une part, l'inconsistance, l'état rudimentaire, embryonnaire, inorganique, de la plupart des éléments sur lesquels a porté le travail du Réformateur; d'autre part, la persistance, au contraire, de certains traits, tantôt demeurant intacts sous une apparence de modification, toute de forme, de déguisement, tantôt même échappant entièrement à l'action de la réforme.

La table rase n'a pas été aussi complète qu'on s'est plu à l'imaginer. A beaucoup d'égards, l'ancien régime avait cessé d'être viable bien avant Pierre. De deux assises sur lesquelles il reposait essentiellement, V orthodoxie et le pouvoir absolu, le samodierjaviéy aucune ne tenait plus debout depuis un quart de siècle, ruinées, l'une par des vices intimes d'organisation tenant à ses origines, l'autre par une exagération de son principe, due en partie à des compétitions politiques, dont le règne de Pierre lui-même ne pourra sortir qu'au moyen d'un coup

4M L'OEUVBE.

d'État. Depuis la conslitution de l'hégémonie moscorite sur la ruine deh anciennes indépendances rivales, le pouvoir personnel da souverain a revêtu la forme orientale, avec le droit privé à sa base. Plus de suzeraineté à tournure féodale; un simple titre de propriété, s'étendant à la personne des sujets comme à leur avoir. Nul droit en dehors de ce droit unique, sauf une exception pour TÉglise. Pas d'héritage légal de sujet â sujet; une simple répartition, héréditaire parfois [vouchina)^ plus souvent viagère ^jyomiesiie)^ mais toujours arbitraire, de domaines octroyés par le souverain en échange des services rendus. Pas ou presque pas de commerce ni d'industrie aux mains des particuliers ; commerce et industrie appartiennent au Tsar, comme le reste. Son monopole, à peu près universel, ne souffre que des intermédiaires. Le souverain achète en gros et revend en détail jusqu'aux comestibles, viande, fruits, légumes (1). Les anciens ducs indépendants, les Burikovitchs de Tver, laroslav, Smolensk, Tchernihof, Riazan, Yiasma, Rostov, ne forment plus qu'une simple aristocratie parmi les ser* viteurs du maître commun, faisant face aux paysans convertis en serfs depuis 1600 (sauf quelques paysans libres dans le Sud) et se vengeant sur eux de leur avilissement. Pas d'autres classes; pas de corporations; pas de vie sociale. La corporation marchande de Novgorod, qui a fait la prospérité ancienne de la ville, a disparu avec les autres traces d'organisation et de culture normandes. Pour lutter avec la puissance mongole, Moscou lui a fait emprunt de ses principes et de ses procédés de gouvernement, et, pour faire prévaloir sa suprématie eontre les villes voisines, elle a poussé l'application de ces principes et procédés jusqu'à leurs conséquences extrêmes.

Le Tsar n'est donc pas seulement maître, il est, dans le sens le plus absolu du mot,/?ro/7ne/a/redeson pays et de son peuple; mais son pouvoir et son droit élevés si haut manquent de points d'appui : rien que le vide au-dessous, rempli d'une poussière flottante d'esclaves. Pas de groupement social, pas de hiérar-

(1) KOTOCHUUIME, Mémoire^, ch. x.

- ' or -

chie, pas de lien organique eatre ces monades incohérentes. Un va-et-vient livré au hasard, à la poussée des instincts élémentaires. Un grouillement confus de passions sauvages, d'appétits brutaux, se ruant à Tappàt le plus proche, allant de Pierre à Sophie et de Sophie à Pierre, avec Tinconscience des masses inintelligentes. Le chaos dans le présent et la nuit dans Tavenir.

Quant à TÉglise, elle est venue de Byzance à Rief, énervée déjà et dégradée, ayant laissé sa force morale au sein de la décadence grecque, avec Tesprit de sa foi que les formes ont absorbée; avec le sens de sa religion confinée à Tappareil d'une dévotion encombrante : reliques, images, formules de prières et jeûnes, et d'une liturgie incompréhensible. Riche bientôt, disposant d'une influence considérable, grâce au nombre énorme de monastères dont elle couvre le pays, mais ne sachant s'en servir qu'à la façon de Rome, aux heures mauvaises de la papauté, pour l'abaissement intellectuel du peuple, sans jamais, à l'exemple de Rome, travailler à son relèvement économique ou moral. Quand elle a voulu, sous le tsar Alexis, faire œuvre d'initiative pour une simple réforme de rituel, sa faiblesse intime a paru : elle s'est heurtée à la révolte et au schisme. Le raskol a éclaté.

Pierre est arrivé au pouvoir par un coup d'État; inspirés pur Sophie, les Streltsy en tentent un autre pour le renverser. Il a ainsi de bonne heure la sensation et le vertige de ce néant sur lequel repose sa toute-puissance, et quand, chef d'un grand empire, il essayera de faire emploi au dehors des forces dont il le supposera pourvu, même avant Narva, déjà sous les murs d'Azof, tout se dérobera sous lui : ses armées se débanderont en quelques heures, son trésor se videra en quelques jours, ses bureaux administratifs paraîtront fourbus.

Les prédécesseurs du grand Réformateur ont eu parfaitement conscience de cette situation, et ils n'ont pas été sans essayer d'y porter remède. A l'état d'idées un peu vagues sur certains points, de tentatives ou de velléités indécises, mais sur d'autres à l'état même d'actes décisifs, ils ont esquissé tout un

programme de réformes ayant pour objet, non, certes, la modification radicale, mais l'amendement du régime existant, son appropriation aux nouvelles exigences d'un établissement politique croissant en importance et en ambition. Ils y ont fait entrer la réorganisation de la force armée, et, comme condition de ce postulat, Tamélioration des finances, le développement des ressources économiques du pays, Tencouragement à donner au commerce extérieur. Ils ont admis la nécessité d'une prise de contact plus directe avec l'étranger et d'un appel à son concours. Ils ont eu en vue un commencement de réforme sociale par l'émancipation de la classe urbaine et même par l'affranchissement des serfs. Enfin, avec Nicone, ils ont touché à l'Église et conséquemment à l'enseignement, l'Église demeurant la seule éducatrice en fonction.

Voici maintenant Pierre. Que fait-il d'autre, de nouveau? Rien en réalité, ou pas grand' chose. Ce programme est le sien. Il en étend un peu les lignes ; il y ajoute la réforme des mœurs ; il modifie la nature des rapports déjà créés avec le monde occidental; mais il laisse intactes, lui aussi, les bases de l'édifice politique dont il a reçu l'héritage, et, au point de vue social, il reste même en arrière de ce que ses prédécesseurs ont conçu ou préparé. Son œuvre, on ne s'en est pas suffisamment aperçu, demeure relativement restreinte dans ses limites générales, en dépit de l'universalité apparente de l'effort dépensé par l'ouvrier; très superficielle, même dans ces limites. C'est principalement, ainsi que je l'ai dit ailleurs, un travail de replâtrage et de placage y et ce n'est pas un travail nouveau. Il a été inauguré avant lui. Ce qui change avec lui, ce sont les conditions dans lesquelles ce travail sera désormais poursuivi. Ce qui est nouveau, c'est d'abord cette guerre interminable qui pendant vingt ans inspirera, dirigera et commandera l'ouvrier, et dont le résultat sera, d'une part, de précipiter la marche de l'évolution antérieurement commencée et, d'autre part, d'intervertir l'ordre naturel des modifications politiques et sociales qui en font partie, au gré d'exigences momentanées, qui ne seront pas nécessairement en rapport avec les besoins

les plus urgents de la vie nationale. Ce sont ensuite les goûts, les habitudes d'esprit, les manies, les tics, que cet ouvrier génial, mais bizarre, tient de son éducation, de ses fréquentations à la Sloboda, de son contact avec TEurope, et qu'il érigera en principes et auxquels il attribuera dans son œuvre une place hors de proportion avec leur importance naturelle. Or ces nouveautés sont précisément celles qui revêtiront aux yeux de ses sujets Taspect le plus offensant. C'est enfin le tempérament personnel du Réformateur, qui imprimera à toutes ses mesures un caractère de violence, d'outrance et d'emportement, également blessant et déconcertant pour les intéressés. C'est ainsi que V évolution pacifique de la veille deviendra une révolution. C'est ainsi encore que les mêmes tendances et les mêmes tentatives, qui sous le règne d'Alexis et de Féodor rencontraient à peine quelque résistance, arriveront maintenante provoquer un soulèvement, presque général au début, et nécessitant l'emploi de moyens de contrainte et de rigueur. Procédant de la volonté du souverain, brusquement, toujours par à-coups, sans ordre, sans lien apparent entre elles, les réformes tomberont sur ses sujets comme la grêle ou la foudre. Talonné par la guerre, entraîné par sa fougue, halluciné par les horizons entrevus en Allemagne, en Angleterre et en Hollande, Pierre n'aura pas le moyen de coordonner ses dispositions, ni de faire preuve de réflexion en les préparant, ni d'user de patience pour les imposer; il passera sur son pays et sur son peuple comme un ouragan. Il improvisera, il créera des expédients et il terrorisera.

Mais c'est aussi tout cela, je suis loin de vouloir le contester, qui donnera au mouvement rénovateur, dont la Russie moderne est sortie, l'amplitude et surtout la promptitude que les timides essais d'Alexis et de Féodor étaient loin de pouvoir lui communiquer. En quelques années Pierre fera l'ouvrage de quelques siècles. Reste à savoir si ce saut brusque h travers l'espace et le temps a été un bien. C'est un autre point de vue dont l'étude doit, je crois, être précédée par celle des faits en eux-mêmes, c'est-à-dire des résultats obtenus.

Suivre ces résultats, au fur et à mesure de leur apparition dans rhistoire du grand règne, serait une besogne ingrate et ne pouvant aboutir qu^à une sensation de cbaos. Jusqu'à un certain point leur réalisation s^est produite dans un ordre déterminé par le grand élément initiateur que j'ai signalé. La guerre a naturellement mis d abord à Tordre du jour les réformes militaires, et celles-ci ont provoqué des mesures financières, qui à leur tour ont sollicité des entreprises économiques. Mais cet ordre n'a eu rien d'absolu. L'essai de réorganisation municipale, tenté au début même du règne, pourrait difficilement y rentrer. Je m'en tiendrai, dans mon examen, à l'importance relative des objets. Toutefois, pour dégager le champ assez vaste et fort encombré sur lequel cet examen doit porter et le mettre en même temps en lumière, je veux d'abord en distraire quelques traits, qui dans l'ensemble de l'œuvre réformatrice n'ont joué qu'un rôle accessoire et très secondaire, mais qui n'en ont pas moins passé, aux yeux du public, pour en renfermer l'essence même et toute la portée. Le public, dans sa conception des choses naturellement simpliste, ne s'est d'ailleurs trompé qu'à moitié. Ces traits, presque insignifiants en eux-mêmes, ont une valeur à' expression très grande. En eux, le nouveau régime revêt sa physionomie et son symbole apparent. C'est pour cela qu'ils ont parlé le plus éloquemment à l'imagination des foules. Je veux dire : le coupage des barbes, la suppression des Strehsy et la création de Saint-Pétersbourg.

La fin des Strehsy,

En revenant de sa première tournée en Europe, le jeune Tsar s'est montré à ses sujets vêtu de la défroque d'Auguste de Pologne, costume des hommes de l'Occident qu'il n'avait pas porté jusqu'à présent sous leurs yeux. Quelques jours plus

tard, à un banquet donné par le général Chélîne, il s'est emparé d*une paire de ciseaux et s'est mis à couper les barbes des convives. Son fou Tourguénie' Fa imité. Les témoins de cette scène ont pu croire à une simple fantaisie de despote. Pierre est presque glabre naturellement, la barbe rare, la moustache chétive; il a beaucoup bu à la table de Chéïne, et il a choisi cette façon de témoigner sa gaieté. Non pas ! A quelques jours de là les coups de ciseaux sont sanctionnés par voie d'oukase, et c'est une vaste réforme morale, intellectuelle et économique, qui s'est annoncée ainsi par un burlesque incident de banquet, entre deux verres de vin! J'en indiquerai plus loin les éléments sérieux.

La suppression des Streltsy suit de près. Elle est une conséquence inattendue, mais naturelle au fond, la première conséquence des projets belliqueux dont l'imagination du jeune Tsar vient de subir, au contact de son ami saxo-polonais, l'irrésistible séduction. Sous les murs d'Azof, Pierre a expérimenté la valeur militaire de ses miliciens, et cette expérience lui a appris que la force armée qu'il croyait posséder en eux n'en était pas une. Il a annoncé hautement alors l'intention de développer les nouvelles formations à l'européenne, dont l'excellence relative s'est en même temps affirmée, et de faire de ses deux régiments de plaisance le noyau d'une organisation nouvelle. Et il a passé la frontière apparemment pour étudier les principes de cette création. L'ancienne armée de la Moscovie, celle des Streltsy, se voit ainsi condamnée à disparaître. Déjà on la voue aux besognes ingrates. Dans les exercices guerriers qui ont préludé à la campagne d'Azof, elle a dû toujours figurer les vaincus. Après la prise d'Azof, les régiments de plaisance sont allés à Moscou pour y faire une entrée triomphale, recevoir les ovations et les récompenses, tandis que les Streltsy demeuraient dans la ville conquise pour en refaire les fortifications. On les humilie, on les maltraite avant de les détruire. Ils se révolteront. En mars 1698, Pierre étant en Angleterre, ils ont envoyé, d'Azof à Moscou, une députatioa chargée de leurs doléances. Elle est revenue sans avoir reçu

satisfaction et en rapportant des nouvelles excitantes : Pierre s'est livré corps et âme aux étrangers, et, enfermée au Diévit" çhyï Monastyr, sa sœur, la tsarevna Sophie, fait appel à ses anciens partisans, pour défendre le trône et Tautel contre un souverain révolutionnaire et impie. Des lettres de Tex-régente, vraies ou supposées, on ne sait, circulent dans les régiments. Un corps de Streltsy^ deux mille hommes environ, est détaché de la garnison d'Azof et envoyé i Viélikié-Louki pour garnir la frontière polonaise. La séparation d'avec les camarades, la longue marche d'une extrémité de l'empire à l'autre, exaspèrent cette troupe. En temps de paix les Strelisy ont accoutumé de rester chez eux. Elle est la première i se mutiner. Elle marche sur Moscou. Le général Ghétne va au-devant d'elle avec des forces supérieures et du canon, la rencontre le 17 juin en vue du monastère de la Résurrection, lui tue quelques hommes, prend le reste, fait pendre quelques prisonniers après les avoir miç à la question, et l'affaire semble terminée (1).

Il n'en est rien. Pierre, prévenu, hâte son retour et se résout aussitôt à profiter des circonstances pour frapper un coup décisif. Depuis l'enfance il a toujours vu les Sireltsy en travers de sa route : ils ont massacré ses parents et ses amis; ils ont soutenu contre lui le pouvoir d'une usurpatrice ; maintenant encore, parlementant avec Chéïne avant le combat qui les a mis en déroute, ils ont osé de violentes attaques contre Lefort et les autres étrangers de son entourage. C'en est assez! Il veut en finir et extirper du sol natal la semence des éternelles révoltes et noyer dans le sang les sanglantes visions dont, depuis le berceau, ces hommes ont rempli son regard. Il ne se contentera pas de quelques coups de knoute et de quelques pendaisons. Il va tailler dans le grand, à sa propre mesure. L'enquête, sommairement conduite et clôturée par Chéïne et Çomodanovski, est ouverte à nouveau et établie sur un pied sans précédent, croirais-je volontiers, dans l'histoire humaine : quatorze chambres de torture {zastiénok) sont ouvertes au

(i) Archtyes de l'État à Moscou. Affaire des Strelisy; Solotief, t. XIV, p. 254.

village de Prëobrajenskoïé et fonctionnent jour et nuit avec tout Tappareil de géhenne ordinaire et extraordinaire, y compris les brasiers au-dessus desquels grésillera la chair des patients. L'un d'eux sera mis à la question sept Fois et recevra quatre-vingt-dix-neuf coups de knoute, quinze pouvant suffire à tuer un homme. Le lieutenant-colonel Korpakof se frappera d'un coup de couteau à la gorge pour mettre fin à son supplice ; il ne parviendra qu'à se blesser, et la question continuera. Des femmes, épouses, sœurs ou parentes des Strehsy, servantes ou dames de compagnie de Sophie, seront interrogées de même. L'une d'elles accouchera au milieu des tourments. L'examen portera principalement sur la part prise par la Tsarevna et ses sœurs à la préparation du mouvement insurrectionnel. Pierre est convaincu de leur culpabilité ; mais il veut des preuves, et l'enquête n'en fournit pas. « Elles peuvent bien mourir pour nous » , écrit naïvement une des princesses, en parlant de quelques servantes qu'on doit appliquer à la tor* ture et dont elle escompte le silence. Un Streletz subit le supplice de l'estrapade, reçoit trente coups de knoute, est brûlé longuement, sans qu'on aririve à lui arracher une parole. Réussit-on à provoquer un demi-aveu, une indication vague, le patient n'a pas plus tôt repris haleine, qu'il revient sur ses premiers dires, ou se raidit à nouveau d^f^s ^on mutisme. Sophie elle-même, interrogée et torturée pa.^ f terre en personne, dit-on, reste inflexible dans ses déu/.V^ntions. Su sœur cadette Marfa reconnaît seulement avoir fait part à l'ex-ré^ gente de la prochaine arrivée des Streltsy et de leur désir de voir son gouvernement rétabli.

De ce côté, le résultat de l'enquête reste nul. Le texte d'une lettre fort compromettante de Sophie à l'adresse des Streltsy n'est, de l'aveu même de son éditeur généralement mieux inspiré (1), qu'un morceau fabriqué avec des lambeaux de dé positions recueillies dans le zastienok, incohérentes et probablement suivies de rétractations. Dans sa prison du Novodié

(i) OUSTRIALOF, t. III, p. 159.

438 L*(œUVRE.

vitchyï Monastyr, la Tsarevna a été étroitement surveillée ; un détachement de cent hommes montait la garde devant le cou- 1 vent. Elle a conservé, il est vrai, les moyens de correspondre avec le dehors et d'entretenir des rapports journaliers avec la cour, les autres princesses et tous ses amis. Elle a pu même continuer Texercice d'une large hospitalité ; les services de la cour lui fournissaient tous les jours dix sterlets, deux brochets, deux barils de caviar, deux barils de harengs, des pâtisseries, du u beurre de noisettes » , un viédro (12 litres] d'hydromel, un vtédro de bière de mars^ quatre viédros de bière ordinaire; toutes sortes de comestibles et de boissons, avec un surcroit de provisions pour les jours de fête : barils d'eau-de-vie d'anis et tonneaux d'eau-de-vie vulgaire. Romiodanovski a permis à ses sœurs d'y ajouter encore des friandises, dont l'envoi régulier a servi, pense-t-on, à faciliter un échange de messages secrets. Quant aux partisans de l'ex-régente, ils ont eu de tout temps leurs grandes entrées au monastère avec la foule des mendiants et des mendiantes qui composaient à Moscou une caste privilégiée. A certaines époques de Tannée les grands obitiets en accueillaient et en hébergeaient journellement plusieurs centaines, les veuves de Streltsy faisant nombre et tenant le premier rang dans cette population flottante, où se recrutaient habituelle* ment les mécontents (1). Un mouvement de propagande en faveur de l'ex-régente s'est certainement dessiné avec le concours de ces éléments. Une streltchiha^ Ofimka Kondratiéva, veuve de trois farouches miliciens, s'y est, entre autres, activement employée. Mais aucune apparence de complot proprement dit n'est mise au jour.

L'enquête n'a rien prouvé; elle a servi à exaspérer les instincts violents du jeune Tsar, à tremper son insensibilité. Il a assisté aux interrogatoires et aux supplices. Avec plaisir, comme on a cru s'en apercevoir (2) , savourant en amateur le contact des chairs pantelantes, la vue des longues agonies, toute l'acre saveur de la douleur et de la mort? Je ne le crois

(1) OUSTBIALOF, t. III, p. 157.

(2) KosTOMAROF, Hist. de Russie, t. II, p. 516.

pas; avec curiosité plutôt, en homme assoifé de sensations et inexorablement appliqué à tout voir par lui-même et toucher à tout, son âme s'endurcissant, je le veux bien, et son imagination s'exaltant aussi au milieu de cette orgie de justice souveraine. Le procès terminé, il lui faudra encore des exécutions colossales, des têtes tombant en tas sous la hache du bour^ reau, des forêts de gibets, des hécatombes de vies humaines. Le 30 septembre 1698, un premier convoi de deux cents condamnés part pour le lieu de Texpiatioa suprême. Cinq sont décapités en route, devant la maison du Tsar, à Préobrajenskoïé, Pierre lui-même faisant office de bourreau. Le fait est attesté par un grand nombre de témoins, adopté par Fopinion contemporaine, admis par la plupart des historiens (1). Si favorablement disposé pour le souverain réformateur, Leibnitz lui-même a eu un mouvement de révolte et d'indignation à ce propos (2). Et Pierre ne se contente pas de manier la hache; il veut que ceux de son entourage en fassent autant; Galitsine s'y montre malhabile et fait souffrir longtemps ses suppliciés; Menchikof et Romodanovski sont plus adroits. Seuls, les étrangers Lefort et Blomberg, colonel celui-ci du régiment Préobrajenski, se refusent à Texécrable besogne. Sur la Place Rouge de Moscou, où les condamnés sont conduits à deux dans un traîneau et tenant des cierges allumés à la main, on les couche par files de cinquante le long d'un tronc d'arbre qui sert de billot. Le 11 octobre il y a 144 nouvelles exécutions; 205 le 12; 141 le 13; 109 le 17; 65 le 18; 106 le 19. Deux cents Streltsy sont pendus devant les

(1) JCoRP, p. 84; Guarient chea Oustrialof^ t. III, p. 407; Vockerodt (p. Herkmass), p. 29; ViLLEBOis, Mémoires inédits; SoLOvrEF, t. XIV, p. 586; KosTOMAUOF, t. II, p. 517. — L'édition du livre de Korb, qui le premier a appelé Tatlention de l'Europe sur ces atrocités, a été détruite à la suite d'une intervention du Tsar auprès de la cour de Vienne. Il en est resté, croit-on, douze exemplaires. Une traduction anglaise a été publiée d'après une copie conservée par la Bibliothèque de Frascati. Je me suis servi d*un des exemplarrcs rarissimes de l'édition ori({inale que j'ai di\ à la complaisance d'un savant biblio-' philc russe établi à Paris, M. Onéguine, qui voudra bien agréer mes remerciemcnts. '

(2). GiERniEn, p. 20.

fenêtres de Sophie au Novodiévitchyî Monastyr^ trois d'entre eux tenant dans leurs mains des copies d'un placet adressé à la Tsarevna. Elle-même s'en tire à assez bon compte : déchue de son rang qu'elle avait conservé, enfermée dans une étroite cellule, elle ne sera plus que la nonne Suzanne. Sa sœur Marfa a le même sort au couvent de l'Assomption {Ouspienskt)^ dans le gouvernement actuel de Vladimir, où elle prend le nom de Marguerite. Elles mourront sous le voile, la première en 1704, la seconde en 1707.

D'autres enquêtes suivies d'autres exécutions en masse avaient lieu simultanément à Azof et dans divers endroits de l'Empire. On traquait partout les malheureux StreUsy. C'était une guerre d'extermination. Suspendus pendant quelques semaines, à raison d'un séjour que Pierre fait à Yoronèje de novembre à décembre, les interrogatoires et les supplices recommencent à Moscou même, au mois de janvier 1699. On enlève par milliers les cadavres qui encombrent la place, se contentant d'ailleurs de les conduire dans les champs voisins> où ils continueront de pourrir au grand air, et la hache travaillée nouveau. Et, dans l'enclos qui, au milieu de la Place Rouge^ — cette grève sinistre de Moscou, — est réservé habituellement au bourreau, mais s'est trouvé trop étroit pour la circonstance, sur le tohnoîémiesto, espèce d'estrade en briques entourée d'une haie en bois, les piques portant des têtes coupées, les gibets garnis de grappes humaines, demeureront jusqu'en 1727.

Le lobnoîé miesto ! Ce lieu arrosé de sang a ici un caractère à part, une histoire singulière, qu^il faut connaître, car elle est une révélation, expliquant, je n'ose dire justifiant, et cette orgie sanglante, où Pierre a tenu à avoir un rôle, et ce rôle lui-même, si injustifiable qu'il paraisse. L'origine du nom est incertaine, latine d'après les uns, venant de lobium, lieu élevé; slave d'après les autres, lob voulant dire tète en russe : un synonyme de Golgotha. Une légende veut aussi que la tête d'Adam ait été enterrée là, et l'on voit poindre l'originalité, le mélange bizarre des conceptions et des sentiments qui, dans la tradition populaire, se rattachent à ce carreau

funèbre. C^est un lieu de supplice, mais c'est aussi un lieu saint. Placé, à Timitation du lùhostroie de Jérusalem, devant une des six portes principales qui donnent accès au Kreml, il a une signification religieuse et nationale. C'est là qu'ont été déposées d'abord les reliques et les images saintes apportées à Moscou; c'est là qu'en des circonstances solennelles sont célébrées maintenant encore les cérémonies du culte ; c'est là que le Patriarche donne aux fidèles sa bénédiction ; c'est là enfin que les oukases les plus importants sont lus et les changements de règne annoncés au peuple. Ivan le Terrible y est venu, en 1550, pour confesser ses crimes devant ses sujets et implorer leur pardon. Le faux Dimitri y a fait publier son manifeste d'avènement, et, quelques mois plus tard, son cadavre y a été exposé aux regards de la foule, un masque sur le visage et une musette à la main (1).

Ainsi, instruments de supplice et cadavres de suppliciés, tout l'appareil hideux de la vindicte humaine n'a rien ici de ce qui en fait ailleurs un objet de répulsion et d'horreur; il s'associe aux manifestations les plus augustes de la vie publique. Ainsi également, Pierre, paraissant en cet endroit la hache à la main, ne déroge pas à l'élévation de son rang et ne se donne pas davantage un aspect odieux; il ne fait que continuer sa fonction de justicier suprême. Bourreau, tout le monde peut l'être ici à l'occasion. Quand la besogne presse, on ramasse dans la rue des travailleurs supplémentaires pour les sanglantes corvées, et on en trouve tant qu'on veut. Bourreau, Pierre peut le devenir en restant Tsar, comme il devient tambour ou matelot. Il travaille à cela de ses mains comme au gréement de ses navires. Personne ne s'en offusque ni ne lui en veut. On l'en louerait plutôt!

Ces traits sont essentiels pour l'intelligence des hommes et des choses dans un milieu historique, d'où il convient d'écarter fréquemment toute idée d'interpréUtion et de jugement par analogie avec les souvenirs de l'histoire européenne.

(1) Ptlaief, La vieille Moscou , p. 72, 412 et tuW.

Pierre a décide la suppression des Streltsy^ et il a fait le nécessaire pour y arriver. Les moyens employés oi)t été terribles, mais la terreur est depuis longtemps dans son pays un procédé régulier de gouvernement. Les StreUsy ont disparu. Tous ceux sur lesquels il a mis la main à Moscou sOnt morts ou envoyés dans les contrées les phis éloignées de la Sibérie. Leurs femmes et leurs enfants doivent quitter la capitale. Défense de leur donner du travail ou du pain (1). Quoi? condamnés à mourir de faim? Sans doute. Le nom même de Todieuse milice est proscrit. Les miliciens provinciaux, dont la docilité a désarmé la colère du Tsar, sont dégradés au rang de simples soldats. Ainsi le vide est fait de ce côté également, et la création de Tarmée nouvelle, par où le nouvel établissement de Pierre doit s'inaugurer et se revêtir d'un cachet européen, — car tel est son point de départ, — cette création est devenue non seulement possible, mais indispensable à bref délai. Il n'y a plus de StreUsy, mais il n'y a plus également d'armée. Si bien qu'au bout de trois mois Pierre en viendra à s'apercevoir qu'il est allé trop loin et trop vite, et se verra forcé de rappeler les morts à la vie. En 1700, à la bataille de Narva, des régiments de Sireltsy figureront parmi les combattants : ce seront les miliciens de province, auxquels un oukase du 1 1 septembre 1698 aura enlevé et un oukase du 20 janvier 1699 aura rendu leur organisation et leur nom (2). En 1702, le Réformateur ordonnera lui-même la formation, à Dorogobouj, de quatre régiments de StreUsy moscoviens sur le pied ancien. En 1704, nouvel ordre pour le même objet. Ce sont des sacrifices faits à la guerre suédoise. En 1705 seulement, après la révolte d'Astrahan, à laquelle les débris des vieilles bandes d'indisciplinés prendront part, leur anéantissement complet et définitif sera résolu. Dé nouveaux convois de prisonniers sur la route de Moscou, de nouvelles exécirtions par centaines sur la Place Rouge achèveront l'œuvré d'extermination.

(1) Gordon, Jouj-nat, édition anf;lai8e, p. 193.

(2) MiLiouKOF, La re/ot-me de Pierre te Grand, Pétersb,, 1802, p. 141.

Pétersbourg ,

La perspective de la grande guerre du Nord a engagé Pierre à couvrir la Place Rouge avec les cadavres de ses miliciens ; les hasards de cette guerre le conduisent à Pétersbourg. Tout d'abord, en jetant le gant à la Suède, il a visé la Livonie, Narva et Riga. La Livonie, trop bien défendue, Ta repoussé plus au nord vers Tlngrie. Et il n'y est allé qu'en rechignant, commençant par y envoyer Âpraxine, qui a fait un désert de la province facilement conquise. Au bout d'un temps assez long seulement, et comme en tâtonnant, le jeune souverain s'orientera de ce côté et fixera son attention et sa convoitise sur l'embouchure de la Neva. Gustave-Adolphe a compris déjà l'importance stratégique de cette position que son successeur présent traite en quantité négligeable; il a tenu à en étudier lui-même les abords. En dehors d'une valeur militaire et commerciale, déjà reconnue, Pierre lui découvrira un charme tout-puissant. Il ne voudra plus quitter la contrée. Il s'y sentira chez lui comme nulle part. Il évoquera avec émotion les souvenirs historiques qui en font une terre russe. Vague ressemblance de ces bas-fonds marécageux avec les basses terres de la Hollande? Rappel d'instincts ancestraux? On ne sait ce qui l'inspire. Une légende, accréditée par Nestor, veut que les premiers conquérants normands du pays aient eu là leur porte de sortie pour des excursions poussées à travers la mer des Waregs, leur mer, jusqu'à Rome! Et Pierre semble appliqué à renouer le fil de la tradition neuf fois séculaire, légendaire lui-même et épique dans son rôle de fondateur de ville. Un récit populaire le représente s'emparant de la hallebarde d'un de ses soldats et découpant deux tranches de gazon qu'il met en croix, avec ces mots : « Ici doit être une ville. i> La

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pierre de fondation faisant défaut à cet endroit, ie gazon la remplace. Quittant la hallebarde, il prend une bêche et inaugure les travaux de terrassement. A ce moment, un aigle paraît, planant daiis les airs au-dessus du Tsar. Un coup de fusil Tabat. Pierre ramasse Toiseau blessé, le met sur son poing et monte dans un canot pour inspecter les environs (1). Gela se passe le 16 mai 1703.

L'histoire ajoute que les prisonniers suédois sont employés par la suite à la continuation des travaux, et y meurent par milliers. Les instruments les plus élémentaires manquent. Faute de brouettes, on porte la terre dans les pans des vêtements! Une forteresse en bois est construite d'abord dans Tile portant le nom finnois de lanni^^aari (fie des Lièvres) : ce sera la future citadelle de Saints Pierre et Paul ; puis une église en bois également et Thumble maisonnette dont Pierre fera son premier palais. L'année suivante, un temple luthérien, transporté plus tard sur la rive gauche du fleuve, dans le quartier de la Liteïnaïa, s'élève à proximité, ainsi qu'une auberge, la fameuse auberge des Quatre Frégates^ qui fait longtemps office d'hôtel de ville, avant de devenir un lieu de rendez-vous diplomatiques. Enfin un bazar s'ajoute à ce groupe de constructions modestes, les collaborateurs du Tsar s^établissant à Tentour dans des chaumières semblables à la sienne. La ville est créée.

Jusqu'à la bataille de Poltava Pierre ne songera cependant pas encore à en faire sa nouvelle capitale. D'y avoir une forteresse et un port lui suffisait. Il ne se sentait pas assez maître des pays avoisinant cette conquête, assez sur d'en conserver la possession, pour vouloir y centraliser son gouvernement et y fixer sa résidence. Il ne s'arrêtera à cette idée qu'au lendemain de la grande victoire (2). Sa décision a été, de la part des historiens étrangers surtout, l'objet des critiques les plus acerbes; jugée sévèrement et condamnée sans appel. Avant de dire ma pensée à ce sujet, je veux rappeler, en les

(1) Pylaief, Le vieux Pétersbourg, p. 16 et tuiv.

(2) Voy. sa letlre à Apraxine du 9 juillet 1709. Cabinet, t. I, I. 28.

résumant, les considérations qu'on a fait valoir pour motiver ce verdict défavorable.

La grande victoire, a-t-on dit, a précisément diminué Timportance stratégique de Pétersbourg et a rendu son importance à peu près nulle comme port; comme capitale, rétablissement a toujours été une folie. Mattre indiscutable désormais de tout le littoral de la Baltique, Pierre n'a plus à redouter une attaque des Suédois dans le golfe de Finlande : avant de Taborder de ce côté, ils chercheront à reprendre Narva ou Riga. Si plus tard ils viseront Pétersbourg, ce sera parce que Pétersbourg aura acquis une importance politique que rien ne commandait de lui donner; au contraire; car, point d'attaque excellent, l'endroit se défend mal; il y a impossibilité d'y opérer une concentration de troupes importante : à quarante lieues à la ronde, la contrée est un désert improductif. En 1788, Catherine II se plaindra d'y être trop à proximité de la frontière ' suédoise et trop peu à l'abri d'un coup de main que Gustave III sera bien près de réussir. Voilà pour le militaire.

Au point de vue commercial, Pétersbourg commande un système de communications fluviales qui a son prix, mais Riga en commande un autre, bien supérieur. A une distance égale de Moscou et de Pétersbourg, i une distance sensiblement moins grande des centres commerciaux de l'Allemagne, jouissant d'un climat plus doux, les ports livoniens, esthoniens et courlandais, Riga, Libau et Revel, sont, depuis la conquête de ces provinces, les points de contact naturels de la Russie avec l'Occident. Ils le prouvent éloquemment de nos jours, en augmentant d'année en année leur trafic au détriment de Pétersbourg, dont le commerce, artificiellement développé et soutenu, va en déclinant. Comme port, d'ailleurs, Pétersbourg est resté, du vivant de son créateur, à l'état de projet, ou à peu près. Les établissements maritimes de Pierre ont voyagé de Kronslot à Kronstadt. La Neva jusqu'à son embouchure ^'a pas alors plus de huit pieds de profondeur ; les vaisseaux construits à Pétersbourg doivent, au rapport de Manstein, être conduits à Kronstadt par des « machines à câbles » ,

avant de recevoir leur armement; une fois équipes, ils sont hors d'état de remonter le fleuve. Le port de Kronstadt est fermé par les glaces six mois sur douze, et orienté de telle façon que les bâtiments n'en peuvent sortir que par vent d'est. L'eau y est si peu salée que les bois pourrissent en très peu de temps. De plus, les forêts du voisinage ne fournissent pas de chêne; on est obligé d'en chercher au delà de Kasan! Pierre s'est si bien aperçu de tous ces inconvénients qu'il a cherché et trouvé pour ses chantiers un emplacement plus convenable à Rogerwick, en Esthonie, à quatre lieues de Revel. Seulement, il s'y est heurté à la difficulté de protéger efficacement la rade contre les bourrasques et contre les insultes de l'ennemi. Il a cru y réussir en faisant avancer dans la mer deux môles construits avec des caissons en bois de sapin garnis de pierres à l'intérieur. Les forêts de la Livonie et de l'Esthonie y ont passé, et, deux fois emporté par la tempête, l'ouvrage a dû être abandonné. A Pétersbourg, d'autre part, la capitale gêne, dès le début, la ville marchande. La présence de la cour y rend la vie chère et chère par conséquent aussi la main-d'œuyre, grevant de la sorte de frais très considérables les produits d'exportation, qui, très volumineux en général, réclament une grande dépense de manutention. Au témoignage d'un résident hollandais de Tépoque, une maison en bois, bien inférieure à la plus misérable chaumière d'un paysan des Pays- Bas, coûte à Pétersbourg de huit cents à mille florins par an; à Arhangel, un marchand vit convenablement avec le quart de cette somme. Les irais de transport, qui, de Moscou à Arhangel, font neuf à dix copecks par poud; de laroslav à Arhangel, cinq à six copecks; de Vologda à Arhangel, trois i quatre copecks, s'élèvent entre ces mêmes localités et Pétersbourg à dix-huit, vingt et trente copecks. D'où la résistance des marchands étrangers établis à Arhangel, quand on leur demande de se transportera Pétersbourg. Pierre y coupe court à sa façon, en interdisant le commerce du chanvre, du lin, des cuirs et du blé par la voie d' Arhangel. Légèrement atténuée en 1714, sur les instances des États généraux de la Hollande,

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la prohibition sera maintenue pendant toute la durée du règne. En 1718, le chanvre et quelques autres produits reçoivent la franchise du port d'Arhangel, mais avec cette restriction que les deux tiers de tous les produits exportés devront être amenés â Pétersbourg. Voilà pour la marine et le commerce.

La capitale, elle, est gênée sur les bords de la Neva par les raisons déjà indiquées et par toutes les autres circonstances géographiques, ethnographiques et climatériques, qui en font aujourd'hui encore un défi au bon sens. Bizarre idée, a-t-on dit, pour un Russe que de fonder la capitale de Tempire des Slaves chez les Finnois, contre les Suédois (1); et de centraliser l'administration d'un immense territoire au point le plus excentrique de ce territoire ; et de prétendre se rapprocher de l'Europe en s'éloignant de la Pologne et de l'Allemagne ; et d'obliger son monde, fonctionnaires, cour, corps diplomatique, à habiter sous le ciel le moins clément un des coins de terre les plus inhospitaliers qu'il soit possible de rencontrer. L'endroit est un marécage. Neva veut dire « boue » en finnois. Les forêts voisines ne sont hantées que parles loups. En 1714, deux soldats en faction devant la fonderie de canons sont dévorés pendant une nuit d'hiver. Aujourd'hui encore, en sortant de la ville, on entre dans le désert. L'immense plaine s'étend à perte de vue, sans un clocher, sans un arbre, sans une tête de bétail, sans un signe de vie humaine ou même animale. Nul pâturage, aucune culture possible. Les légumes, les fruits, le blé même viennent de loin. La contrée est à l'état intermédiaire entre la mer et la terre ferme, et jusque sous le règne de Catherine les inondations demeureront, dans cette capitale, un accident chronique. Le 1 1 septembre 1706, Pierre, tirant de sa poche l'instrument à prendre les mesures qu'il porte toujours sur lui, constate qu'il y a vingt et un pouces d'eau au-dessus du plancherde sa maisonnette. Toutautouril voit des hommes, des femmes, des enfants à califourchon sur des débris de constructions charriés par le fleuve. Il fait part de ses impressions à

(1) GusTiNE, La Russie, Paris, 1843, t. I, p. 204

MencK ikof en éa ivant : « C'est extrêmement amusant » , et en datant sa lettre « du paradis (1) » . On peut douter qu'il ait trouvé beaucoup de compagnons pour partager son allégresse. Facilitées aujourd'hui par l'établissement des voies ferrées, les communications avec la ville étaient, à l'époque du grand règne, non seulement pénibles, mais périlleuses. Allant de Moscou à Pétersbourg en avril 1723, Campredon dépensait mille deux cents roubles, noyait huit chevaux et une partie de ses bagages, mettait quatre semaines à franchir la distance et arrivait malade. Pierre lui-même, qui avait devancé le diplomate, était obligé de faire à cheval une partie de la route en passant des rivières à la nage!

Eh bien, en dépit de toutes ces considérations, dont je n'entends pas nier le poids , j'incline à penser que Pierre a été bien inspiré. Qu'il ait répugné à maintenir sa capitale à Moscou, comment ne pas le comprendre? Dans ce milieu nettement hostile, obstinément réactionnaire aujourd'hui encore, son œuvre n'aurait pu avoir qu'une existence précaire et toujours menacée, à la merci, sinon de son vivant, du moins après sa mort, d'une de ces émeutes populaires, devant lesquelles le pouvoir souverain établi au Kreml s'est si souvent montré désarmé. En jetant la Moscovie hors de sa vie passée et hors de ses anciennes frontières, Pierre a dû logiquement vouloir extérioriser aussi de même le siège de son gouvernement. L'aspect et le caractère de son nouvel établissement sont d'ailleurs tout à fait d'une formation de marche et de combat, la pointe tournée à l'ouest; la place du chef et de son chef-lieu y est marquée en tête de la colonne. Ceci posé, et le principe admis d'une translation nécessaire de la capitale à l'extrémité occidentale des nouvelles possessions acquises à l'empire, l'Ingrie a offert, pour cet objet, des avantages primant, je crois, tous les inconvénients que j'ai indiqués plus haut. C'était à ce moment une terre vierge, habitée par une population clairsemée de race finnoise, sans cohésion, sans

(1) OUSTRIALOF, t. IV, p. 273.

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consistance historique; docile par conséquent et aisément assimilable. Partout ailleurs, sur le littoral de la Baltique, en Esthonie, en Carélie, en Gourlande, le Suédois chassé, TAllemand restait, solidement établi, puisant dans le foyer voisin de la culture germanique une force de résistance invincible. Après près de deux siècles de domination russe, Riga demeure de nos jours une ville allemande. A Pétersbourg, la Russie est ilevenue européenne et cosmopolite, mais la ville est russe entièrement, et Télément finnois des environs ne compte pas.

De ceci, Pierre a eu certainement, sinon la notion claire et raisonnée, du moins Tinstinct puissant et sûr, affirmant son génie. Je veux bien d'ailleurs qu'il y ait apporté, à son ordinaire, une part de fantaisie, la velléité enfantine par exemple d'imiter Amsterdam. Et je veux encore qu'il ait manqué de mesure dans l'exécution de son dessein. Deux cent mille ouvriers ont trouvé la mort, dit-on, en travaillant à la construction de la nouvelle cité, et les grands seigneurs du pays s'y sont ruinés à bâtir des palais bientôt inhabités. Mais un abîme a été creusé entre le passé condamné et' l'avenir voulu par le Réformateur, et, violemment concentrée dans ce nouveau foyer, la vie nationale a reçu, superficiellement d'abord, puis de plus en plus intimement, le cachet occidental, européen, qu'il a prétendu lui imprimer. Moscou conserve aujourd'hui encore un extérieur religieux et presque monacal. Des chapelles arrêtent les passants à tous les coins de rue. Si affairée qu'elle soit, la population ne marche qu'en faisant des signes de croix et des génuflexions devant les images saintes, qui partout sollicitent sa dévotion. Pétersbourg a pris et a conservé un air séculier entièrement différent. A Moscou, il était défendu de faire de la musique profane en public. A Pétersbourg, Pierre a pu faire jouer tous les jours des musiciens allemands sur le balcon de son auberge. Vers le milieu du siècle, on y verra déjà un théâtre français et un opéra italien, et Schlôzer s'apercevra qu'on y célèbre le service divin en quatorze langues. La Russie moderne, policée, instruite, rela-

tivement émancipée intellectuellement et relativement libérale, n'a pu naître et grandir que là.

Et Pierre a pu en somme opérer ce singulier déplacement sans faire trop violence aux traditions historiques de son pays. La capitale y a été nomade de tout temps. Elle a voyagé de Novgorod à Kief, de Kief à Vladimir et de Vladimir à Moscou. L'étendue du territoire et Tinconsistance de la vie nationale ont déterminé ce phénomène. D'un bout à l'autre de son évolution séculaire, les forces disjointes, éparses, flottantes de la vieille Russie ont laissé leur centre de gravité se déplacer. La création de Pétersbourg n'est ainsi que la résultante d'un problème de dynamique. La lutte contre la Suède, la conquête des provinces baltiques et la conquête plus importante d'une place au sein du monde européen y ont naturellement porté le courant de la vie nationale avec toutes ses énergies. Pierre a voulu perpétuer cette direction. J'incline à penser qu'il n'a pas eu tort.

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