RÉFORME MORALE. INITIATION INTELLECTUELLE
I. Les mœurs. -~ La thèse tlavophile. — Les mœurs idylliques de rancienne Russie. — La réalité. — Grossièreté et sauvagerie. — Le brigandage. — Trivialité brutale des mœurs domestiques. — La boisson. — - Les rixes sanglantes.
— Absence d'idéal moral. — L*œuvre de Pierre. — Le fonds moral qu'il trouve pour l'entreprendre. — Incohérence et mesquinerie des premières tentatives. — La réforme du costume. — Progrès ultérieurs. — La réforme du calendrier. — Tendances libérales du nouveau régime. — La grande réforme domestique. — La suppression du terem, — Oi!i ira la femme en en sortant ?
— Pierre crée la vie mondaine par oukase. — Les assemblées. — Insuffisance des résultats obtenus au point de vue du développement de la sociabilité. — Motifs. — Pierre est trop peu homme du monde lui-même. — Absence d'une cour donnant le ton à la société. — Le ton qui règne dans l'entourage du souverain n'est pas celui de Versailles. — Grossièreté des habitudes qui s'y maintiennent. — Les fêtes officielles à la maison de Poste. — Les bals du jardin d'été. •— Une réception du corps diplomatique à Péterhof. — - Dissolution et cynisme des mœurs. — Corruptions superposées. — Le changement est surtout superficiel. — Une grande révolution morale est pourtant accomplie. — L'école de l'exemple. — II. Renseignement. — Les établissements scolaires du grand règne. — Audace et largeur des principes théoriques. — Indécision et pauvreté des applications pratiques. — L'enseignement général et l'enseignement professionnel. — Les écoles primaires et les écoles de hautes études.
— Les lacunes. •—' Le manque d'élèves. — Envoi de jeunes gens à l'étranger.
— Résultats médiocres. — La Russie reste tributaire de l'Europe. — L'Académie des sciences. — La vraie école du grand règne. — Encore Pexemple. — 111. L'initiation intellectuelle, — La langue nouvelle. — Les livres. — Un commencement d'archives et de bibliothèque. — Les musées. — L'entrée gratuite. — Une école des beaux-arts. — L'art didactique. — Le théâtre. — La presse. — Aperçu général.
Les mœurs.
Les écrivains slavophiles font volontiers aujourd'hui des mœurs de l'ancienne Russie un lumineux et séduisant tableau,
*5î L'OEUVRE.
uuquel la peinture poussée au noir de la vie contemporaine des peuples occidentaux donne un fond d^ombre vigoureuse. C'est un des derniers refuges d'une thèse qui a éprouvé trop d'embarras à se maintenir sur ses autres terrains de combat. Il est devenu difficile à la longue de revendiquer tous les éléments de culture originale que la Moscovie du seizième ou même du dix-septième siècle aurait dû posséder pour répondre à Tidëal rêvé par ses adorateurs, lettres, arts, sciences. Elle ne savait pas lire! Elle triomphait dans la morale. Ayant échappé à la triple corruption du moyen âge, de la Renaissance et des temps modernes, elle restait pure. Elle était sainte. C'est à voir.
Il est singulier d'abord que, sur le moment, personne, parmi les témoins ou même les participants de cette idylle, n'ait paru avoir conscience de son charme. Le témoignage des étrangers, Olearius, Margeret, Fletcher, peut passer pour suspect; mais que penser de tel passage des Mémoires de Jéliaboujski, auquel j'ai fait allusion déjà et où la chronique courante se résume en un calendrier de procédure criminelle ?
En novembre 1699, le prince Féodor Hotétovski a reçu le knoute sur une des places de Moscou pour avoir vendu un seul et même domaine à plusieurs acheteurs. — En décembre, deux juges de Vladimir, Dimitri Divof et lakovlef Kolytchef, ont subi la peine du fouet pour prévarication. Kolytchef s'est laissé corrompre moyennant vingt roubles et une barrique d'eau-de-vie. — La même année, un gentilhomme du nom de Zoubof est poursuivi comme voleur de grand chemin. Un voïévode de Tsaritsine, Ivan Barténief, accepte des pots-de-vin et enlève des femmes mariées et des jeunes filles pour en faire ses mattresses. Un prince Ivan Cheïdiakof est convaincu de brigandage et de meurtre (I).
(1) JÉLiAooujSKi, p. 129, 130; Rorb, p. 77-78. — Gomp. Kostomarof, 7ableau de la vie domestique et des mœurs du peuple russe aux seizième et dixseptième siècles, p. 99-128; Biélaief, Leçons sur la législation russey p. 464 et suiv. ; Goltsef, La législation et les mœurs dans la Russie du dix'huitième siècle, p. 17 et suiv.
Le brigandage à main armée était si bien dans les mœurs du temps, que Pierre lui-même, mettant toute son énergie en œuvre pour le réprimer, s'y montrera impuissant. En 1710 encore, on sera obligé de faire marcher la troupe pour protéger les environs immédiats de la capitale. En 1719, le Collège de la justice était avisé de la présence, dans les districts de Novgorod et de Mojaïsk, de bandes de cent à deux cents brigands bien équipés (1). Le résident saxon Lefort écrivait en 1723 : tt Une troupe de neuf mille voleurs, dont le chef est un colonel russien réformé, s'étaient mis en tète de brûler l'Amirauté et les autres places à Pétersbourg, et de massacrer les étrangers. On en a pris trente-six, qui ont été empalés et pendus par les côtes. . . Nous sommes à la veille de quelque extrémité fâcheuse; la misère augmente de jour en jour; les rues sont pleines de gens qui cherchent à vendre des enfants. On a fait publier de ne rien donner aux mendiants; que c^cviendront-ils, sinon des voleurs de grand chemin (2)? »
Ces voleurs armés contre les étrangers sont des représentants authentiques de la vieille Russie, et je n'aperçois rien d'idyllique dans leur cas. Les traits saillants, caractéristiques, du passé dont ils ont à se réclamer n'en laissent pas voir davantage. Sauvagerie et grossièreté. Le précepteur allemand du tsarévitch Alexis, Neugebauer, est renvoyé en 1702, parce qu'il s'est avisé de trouver malséant que son élève vidât le contenu de son assiette dans les plats destinés aux autres convives. Nulle sociabilité au sein de ce peuple, qui, dominé par l'ascétisme byzantin, tient la science pour une hérésie, l'art pour un scandale, la musique, le chant, la danse, pour une offense à Dieu. L'amour, même béni par l'église, lui parait matière à scrupules. S'inspirant de l'esprit du Domostroî^ Possochkof recommande aux nouveaux mariés de passer les deux premières nuits en prière : la première, pourchasser les démons; la seconde, pour honorer les patriarches. Dans la classe aristocratique, les femmes se morfondent derrière les
(1) SOLOVIEF, t. XVI, p. 251.
(2) Sborrik, t. III, p. 354, 300.
*54 L'OEUVBB.
portes cadenassées du terem, les hommes se divertissent avec leur clientèle masculine de pauvres gentilshommes tour à tour caressés et bâtonnés; avec leurs fous, dont les saillies ont généralement un caractère obscène; leurs bahars ou scazotchniks, conteurs de légendes absurdes; leurs domratchéïs^ joueurs de la domra, sorte de guitare, et chanteurs de psalmodies religieuses; plus rarement avec les skomorohî, ou jongleurs, car ceux-ci sont déjà vus de travers, poursuivis même, Tautorité civile donnant la main à Tautorité ecclésiastique pour la répression des plaisirs profanes. La vraie distraction du boïar comme du paysan est la boisson. Toutes les réunions sont des scènes d'ivresse, se terminant par des rixes tumultueuses, sanglantes parfois (1).
En haut comme en bas de Téchelle sociale, absence complète de tout idéal moral, de tout sentiment de respect de soimême, d'honneur, de devoir. Les hommes libres, affirme Korb, font bon marché de la liberté, consentent facilement à devenir serfs. Le métier de dénonciateur, dit- il encore, est pratiqué dans toutes les classes. Oisiveté, incurie et bassesses. Envoyé à Astrahan en 1705 pour la répression d'une révolte, qui menace d'atteindre en se propageant et de compromettre les forces vives du pays, le meilleur des généraux russes dont Pierre dispose, Chérémétief, s'arrêtait en route à Kasan et n'avait plus qu'une idée : revenir à Moscou pour y passer l'hiver et les fêtes de Pâques. Il ne se décidait à repartir que sous l'aiguillon de la menace (2). L'honneur, le devoir, l'ambition, le courage même sont aussi choses nouvelles, dont Pierre a eu à propager l'enseignement parmi ses sujets. Il s'en vante (3). Il lui a fallu s'employer à arracher de leur esprit et de leur cœur la dégradante leçon du proverbe national : « Fuir n'est pas très honorable, mais c'est très sain. » Âssuré-
(1) ZiBiÉLiirE, Vie privée des tsarines, p. 397 et 8uiv. 5 Ditutiwe, Contribu- ^-^ fions à Vhistoire du droit russe, p. 560 et suit.
(S) Ousthialof, t. IV, p. 493.
(d) Voyt ta conTersation avec le duc de Holstein, en 1722, rapportée par Bbroholz (fiûsehin^S'Magatiny t. XX, p. 387)
ment pour y réussir, comme il y réussira en partie, ses procédés de terreur et de justice sommaire, tels que la pendaison en 1703 sous les murs de Notebourg d'une compagnie entière de fuyards, n'auraient pas suffi. Il lui a été donné de faire valoir un certain fonds moral préexistant dans ces âmes obscurcies et avilies : le fenatisme du foyer, Tendurapce, la docilité sans limites, Fabnégation sans bornes. Mais c'est tout. Le reste est son œuvre.
Cette œuvre n'est pas sans reproche. Elle se ressent de tous les défauts et de toutes les insuffisances de l'ouvrier. En commençant par le coupage des barbes et par la réforme du costume, le Réformateur n'est certes pas allé au plus pressé ni au plus sérieux. Le costume russe de la fin du dix-septième siècle était sans doute également incommode et disgracieux. Ses traits distinctifs : Tampleur et le nombre des vêtements superposés, avaient pourtant leur justification dans la nature du climat. Sur la chemise brodée et les larges pantalons rentrés dans les bottes le gentilhomme russe mettait d'abord un oupane ou gilet en soie de couleur, puis un cafetan ajusté au corps, descendant jusqu'aux genoux et se terminant en haut par un col droit de velours, de satin ou de brocart. Les manches, longues et larges, étaient attachées aux poignets avec des boutons en pierres plus ou moins précieuses. C'était le vêtement d'intérieur. Pour le dehors, il convenait d'y ajouter d'abord une ceinture en tissu persan, puis sur le cafetan un ferinzy long et large vêtement en velours, sans taille et sans col, boutonné par devant de bas en haut avec, toujours, de longues et larges manches. Sur \eferiaz venaient en été : Vopachegne ou ohabegne, large manteau d'étoffe précieuse traînant jusqu'aux talons, avec de longues manches et un col carré; en automne : Vodnoriadkay vêtement plus chaud en tissu de poil ou de drap; en hiver : la chouba, pelisse garnie de fourrures. La barbe bien fournie était un complément naturel de cet accoutrement et également précieux au point de vue climatérique. Quant au point de vue esthétique, il semble qu'il convienne de l'éliminer du débat. Dans tous les temps et sous
toutes les latitudes la mode a tendu à s'en affranchir, et les cochers de Pétersbourg arrondissent aujourd'hui encore leur (aille au moyen de coussins, qui passent pour un appoint désirable de leur beauté spéciale.
Ainsi que la plupart des réformes auxquelles Pierre a attaché son nom, celle dont il est question ici a des antécédents historiques, procédant de révolution générale qui, depuis Boris Godounof, a porté la Moscovie d'Orient en Occident. Sous le tsar Alexis, le père du botar Chérémétief a refusé de bénir son fils, parce qu'il se présentait devant lui le menton rasé, et le patriarche Joachim a dû faire intervenir les foudres de l'excommunication pour arrêter le mouvement. Des idées religieuses paraissent mêlées à cette question : dans l'iconographie orthodoxe le Père Éternel comme le Fils sont barbus et point court vêtus, et dans la croyance populaire appuyée sur l'enseignement ecclésiastique, l'homme fait à l'image de Dieu se rend coupable de sacrilège en portant atteinte à cette ressemblance auguste (1). Le pouvoir civil a dû tenir compte de ces éléments en adoptant une politique de compromis : un oukase d'Alexis a donné raison au Patriarche en ce qui concerne la barbe, mais en 1681 le tsar Féodor Aléxiéiévitch a prescrit au personnel masculin de sa cour et de ses bureaux le port d'un vêtement écourté.
On peut sourire aujourd'hui de ces controverses ; mes lecteurs français voudront bien pourtant se souvenir que le port de la barbe, mis à la mode par François V qui a laissé croître la sienne à la suite d'une blessure reçue au visage, a soulevé un moment, même en France, des disputes passionnées (2).
Pierre tranche la question avec son radicalisme coutumier : plus de barbe, et le costume européen, français ou hongrois, pour tout le monde. L'oukase est du 29 août 1699. Des modèles de vêtements réglementaires sont affichés dans les rues. Les pauvres gens reçoivent licence temporaire pour user
(1) BorSLAiEF, Esquisses historiques, t. II, p. 216.
(2) Franklin, Journal du siège de Paris en 1590, p. 108-109.
leurs vieux habits; mais, à partir de 1705, tout le monde devra prendre Tuniforme nouveau, sous peine d'amende et même de pénalités plus sévères.
Brusquée de la sorte, la réforme devait rencontrer une opposition violente, dans les classes inférieures surtout. Le boïar se montra généralement assez docile; il s'était déjà habillé à la polonaise du temps de Dimitri ; l'habit à la française le séduisait par ses élégances. En mars 1705, Withworth n'apercevra plus un seul personnage de distinction vêtu à l'ancienne manière. L'homme du peuple rechigna et n'eut pas tout à fait tort. Sous ce degré de latitude, la culotte courte et les bas découverts sont un non-sens. L'ancien costume russe était, a-t-on dit, un costume de paresseux. Mais c'est le climat même qui fait la paresse des hommes du Nord, en leur imposant l'oisiveté forcée des longs hivernages. En quittant la longue pelisse, ils ont sans doute chance de se montrer plus alertes, mais au risque d'avoir les membres gelés. Pierre luimême mourra d'un refroidissement. Obligé de se séparer de sa barbe, qui lui tenait les joues chaudes par quarante degrés de froid, le pauvre moujik recommande qu'on la mette dans son cercueil, afin qu'il puisse, après sa mort, paraître décemment devant saint Nicolas. Comme beaucoup de superstitions populaires, celle-ci correspondait à un instinct utilitaire parfaitement justifié.
Pierre n'en prenait pas souci. En 1704, passant à Moscou l'inspection de son personnel de hauts et bas fonctionnaires, il faisait donner le fouet à Ivan Naoumof, qui a reculé devant le rasoir (1). En 1706, le gouverneur d'Astrahan apostaitaux portes des églises des soldats chargés de guetter à la sortie les barbes récalcitrantes et de les arracher violemment. En même temps, le Tsar s'étant aussi avisé de raccourcir les vêtements féminins, les cotillons dépassant la mesure réglementaire étaient lacérés publiquement, sans aucun égard pour la pudeur (2). La barbe est pour Pierre un objet de haine parti-
(i) GoLi&oF, t. II, p. 513.
(î) Whitwortb, dépèche du 20 février 1700. Sbohnik, vol. XXXiX, p. 249.
culière et en quelque sorte personnelle. Elle symbolise à ses yeux toutes les idées, toutes les traditions, tous les préjugés qu'il s*est proposé de combattre. Dans les admonestations qu'il adressera au malheureux Alexis, dans le manifeste lancé en 1718 contre ce fils rebelle, l'expression : les grandes barbes revient à plusieurs reprises, synonyme du parti réactionnaire entier qu'il frappe d'invectives virulentes : « Gela s'entend de ces gens-là qui sont de mœurs corrompues, quorum Deus t/en» ter est. » Il usait de citations latines un peu au hasard. Si, au cours de son règne, il en viendra à tolérer la conservation de l'appendice chevelu, moyennant le payement d'un impôt, c'est que ses embarras financiers l'obligeront à faire argent de tout. Les raskolniks devront verser jusqu'à cent roubles par an pour ce privilège, en portant ostensiblement des médailles qu'on leur remettra en échange de la somme et où figurera cette inscription : « boroda uchnaia tiagota. » (La barbe est un embarras inutile).
Voilà donc le Russe rasé et vêtu à l'européenne. Le Réformateur s'empresse de lui mettre encore la pipe à la bouche. Dès avant son départ pour l'étranger, en 1697, il a autorisé la vente du tabac jusqu'alors prohibée en Russie, sans s'inquiéter davantage des préjugés nationaux offensés par cette mesure. Pendant son séjour en Angleterre il a traité, on le sait, avec le marquis de Gaermartben pour le monopole de ce commerce. 11 fume ; tout le monde doit fumer. Tout cela, on en conviendra, est assez pauvre d'imagination, sinon malsain. Or c'est cela qui inaugure l'œuvre civilisatrice du grand homme au point de vue moral. Pierre fera mieux par la suite; mais il commence mal, cela est certain.
Le 20 décembre 1699, un oukase est publié ordonnant la réforme du calendrier. Le calendrier russe demeurait attaché aux traditions byzantines : l'année commençait le V septembre, date hypothétique de la création du monde, l'an 5508 avant Jésus-Christ. Elle commencera désormais à l'européenne, au V janvier. Ordre à tout le monde d'assister ce jour-là aux services célébrés dans toutes les églises et d'échan-
ger, à la sortie, les félicitations et souhaits usuels. Volontiers le Réformateur serait allé plus loin, en adoptant le calendrier grégorien ; mais, romain et papalin, celui-ci rencontrait à cette époque des résistances même en Angleterre, où il ne sera admis qu'en 1752. Même ainsi réduite, la réforme suffit à provoquer de nombreux mécontentements : « Dieu a-t-il pu créer le monde en hiver? » Pierre ne s'en émeut pas, et il a raison; cette fois il est entré dans labonnevoie. Il y persistera. De cette nouvelle année 1700 est daté un oukase qui ordonne la création à Moscou des premières pharmacies au nombre de huit; un autre qui interdit, sous peine du knoute et de la déportation, le port de couteaux, jouant trop fréquemment un rôle néfaste dans les querelles dont les rues de Moscou sont journellement le théâtre. L'année suivante, l'esprit libéral du nouveau régime se traduit par une série d'ordonnances faisant défense de tomber à genoux sur le passage du souverain; de se découvrir en hiver en passant devant son palais. Enfin en 1702 c'est la grande réforme domestique : les portes du terem enfoncées, le mariage entouré de garanties moralisatrices. Pierre étend sur la fomille russe une main tutélaire et miséricordieuse. En 1704, il s'attaque à un trait de mœurs odieux : la suppression couramment pratiquée des enfants mal conformés ou nés hors mariage. Il favorise la création d'un asile destiné aux pauvres abandonnés, dont le métropolite de Novgorod, Job, prend l'initiative en 1706. Plus tard, en 1715, il interviendra dans ce douloureux problème d'une façon plus décisive, en ordonnant la fondation d'établissements similaires dans toutes les grandes villes de
l'empire.
Ceci est excellent, mais fragmentaire encore, incomplet. Pour y mettre une liaison plus harmonique, il faudrait au Réformateur plus de loisir. La guerre le tient toujours et le distrait. Il a fait sortir la femme du terem; c'est parfait, mais où ira-t-elle? Il entend bien qu'elle aille dans le mondes comme ses pareilles en France ou en Allemagne; mais la vie mondaine n'existe pas. Jusqu'en 1718 Pierre sera empêché de
J^eO L'OEOVRE.
songer à cette difficulté; à ce moment, la guerre lui donnant quelques échappées de repos, il la résout à sa façon, par voie d'oukase toujours. Le fait est encore unique dans Thistoire, je pense. Sous l^ nom d* assemblées, des réceptions périodiques sont ordonnées dans un certain nombre de maisons privées, et une réglementation précise en arrête la tenue, le roulement et les moindres détails. Pierre, on ne l'oublie pas, vient de séjourner en France; les souvenirs que les salons de Paris lui ont laissés l'inspirent et le guident évidemment; mais il y ajoute de son cru. Les assemblées se tiendront de quatre heures de l'après-midi à dix heures du soir. Défense aux maîtres de maison, sous peine d'amende, d'aller à la rencontre de leurs invités ou de les reconduire. Ils doivent se contenter de préparer, à leur intention, les éléments d'une hospitalité plus ou nioins luxueuse : lumière, rafraîchissements, jeux. Les invitations ne sont d'ailleurs pas personnelles : une liste générale d'admission est dressée et le jour de chaque réception publié par les soins du maître de la police à Pétersbourg, du commandant de la ville à Moscou. Prohibition des jeux de hasard; un oukase spécial du 28 juin 1718 interdit les cartes et les dés sous peine du knoute (1). Une pièce est réservée pour les joueurs d'échecs, et elle doit servir aussi de fumoir; mais, dans la pratique, on fume partout, Pierre en donnant l'exemple; les sacs de peau remplis de tabac traînent sur toutes les tables; les marchands hollandais, la pipe aux dents, circulent au milieu des élégants vêtus à la dernière mode de Paris (2). La danse tient la première place dans le programme des soirées, et, comme ses sujets et ses sujettes ne savent pas danser, Pierre se met en devoir de le leur apprendre aussi. Bergholz le donne pour un maître accompli à cet égard; il exécute les pas en tête des cavaliers, et ceux-ci sont tenus de faire exactement avec leurs jambes ce qu'il fait avec les siennes. Gela
(1^ GOLIKOF, t. III, p. 44.
(2) V^oy. une description pittoresque de cet assemblées chez Pouchkine, dans le fragment de son roman historique Le nègre de Pierre le Grande vol. IV de Tédition de 1887 de ses Œuvres,
évoque un peu le champ de manœuvre, mais la ressemblance n'est pas pour déplaire au souverain. Un article caractéristique du règlement relègue dans les antichambres la valetaille, très nombreuse dans toutes les maisons moscovites, en lui défendant Taccès des salons. A part cela, égalité absolue : le premier venu est libre d'inviter à danser Tlmpératrice ellemême (1).
Comme toutes les créations de Pierre, celle-ci a eu des débuts difficiles. A Moscou surtout. Pierre y arrivant en 1722, pour célébrer la paix de Nystadt, une assemblée est convoquée par oukase spécial, toutes les dames au-dessus de dix ans d'âge étant requises d*y paraître, sous la menace u d'un châtiment terrible ». On ne parvient à en réunir que soixante-dix. A Pétersbourg, au bout de trois ans, l'institution parait acclimatée. Reste à en évaluer le bénéfice. Pierre a poursuivi trois buts principaux : l'initiation de la femme russe à la vie commune du sexe dans les pays de l'Occident, l'initiation des classes supérieures de la société russe aux formes de sociabilité en usage dans ces pays, enfin la fusion des classes et leur mélange avec les éléments étrangers. Ce dernier but, le plus important peut-être à ses yeux, n'a pu être atteint, tous les contemporains en témoignent. Les dames russes s'obstinèrent à ne choisir des danseurs que parmi leurs compatriotes, et elles ne faisaient qu'obéir à cet égard à un mot d'ordre général. Pour atteindre les deux autres buts, il a manqué à Pierre d'être le personnage du rôle qu'il s'est ici imposé, un peu plus homme du monde lui-même, moins matelot et charpentier. Comme ses pirouettes, on imitait ses manières, et celles-ci n'étaient pas des plus polies ni des plus sociables au point de vue mondain. Dans les intervalles entre les danses, danseurs et danseuses n'ayant rien à se dire se séparaient, et un morne silence s'établissait. Pour fondre la glace, le souverain n'imaginait rien de mieux que d'introduire une danse avec des figures obligeant les dames à se laisser embrasser par leurs cavaliers sur la
(1) CaouBixsKi, fiecits historiques, p. 39 ; Karnovitch, Récits, p. 240.
bouche (1) ! Ces daines avaient d'ailleurs beaucoup à faire, elles aussi, pour ressembler à leurs émules des salons parisiens ; elles venaient bien aux assemblées en jupes à cerceaux, mais elles se noircissaient les dents (2)!
A Pétersbourg comme à Paris, la cour était appelée à donner le ton à la société ; or le ton qui régnait dans Tentourage de Pierre el de sa fenmie ne rappelait Versailles en rien. A un banquet donné au palais impérial pour le baptême du fils de Catherine, on voyait à la table des hommes une naine et à la table des dames un nain sortant tout nus d'un énorme pâté qui rempfaiçait le surtout du milieu (3). Le 24 novembre 1724, jour de la fête de Flmpératrice, Leurs Majestés dînant au Sénat avec une nombreuse compagnie, daits laquelle figuraient la duchesse de Mecklembourg et la tsarine Prascovie, un séna* teur montait sur la table et la traversait d'un bout à Tautre en mettant littéralement les pieds dans les plats (4). Dans toutes les grandes fêtes de cour, un rôle important était attribué à six grenadiers de la garde, porteurs d'un grand baquet d'eau-de-vie de grain fortement épicée; avec une cuiller de bois, Pierre en distribuait le contenu à tous les assistants, femmes comprises. Je lis dans une dépêche de Campredon du 8 décembre 1721 : « La dernière fête à l'occasion du jour de nom de la Tsarine « fut très magnifique à la manière du pays : les dames y burent « beaucoup, j»
Pierre ne possédait d'ailleurs pas, nous le savons, de cour proprement dite. Une de ses premières mesures a été l'attribution aux besoins généraux de l'État des crédits affectés antérieurement à l'entretien du souverain et de sa maison. Les divers services faisant partie de cette maison ont ainsi disparu avec r Armée entière des officiers et serviteurs du palais. Rien n'est resté des trois mille chevaux de luxe, des quarante mille chevaux de trait que nourrissaient les écuries de ses prédéces-
(i) Rarnovitcu, p. S^-S.
(2) Hmyrof, La comtesse Golovkine et son temps, p. 89.
(3) PYLAISF, Le passé oubliéy p. 308.
(^) SiBMiEVSKi, La tsarine Prascovie, p. 169.
BÉFORME MORALE. 463
seurs, des trois cents cuisiniers et marmitons qui préparaient journellement trois mille plats dans leurs cuisines (I). A la fin du règne seulement, quelques nouvelles charges de cour étaient créées sur le pied européen, mais ne fonctionnaient que plusieurs fois par an, les jours de gala. Les jours de fête ordinaire, quand il revenait de Téglise pour dîner, le Tsar était accompagné de ses ministres et d'une foule d'officiers de son armée; mais sa table n'était que de seize couverts. On se bousculait pour y trouver une place, le souverain disant simplement à ceux qui s'étaient laissé devancer : « Allez rendre vos femmes heureuses en dînant avec elles. » Nous savons aussi que les grandes réceptions n'avaientjamuf lieu au palais, alors même que Pierre fut arrivé à en posséder un. Dans les derniers temps, la maison de Poste remplaça, pour cet objet, le palais de Menchikof, et, quand Pierre y avait réuni son monde, elle prenait l'aspect du pire des cabarets. Bergholz nous fait assister à un banquet, qui s'y donne en mai I72I, à l'occasion du lancement d'un navire ; vers le milieu du repas, les femmes comme les hommes sont ivres. On a mêlé de l'eau-de-vie au vin. Le vieil amiral Apraxine s'inonde de larmes; le prince Menchikof roule sous la table; sa femme et sa sœur s'emploient à le ranimer. Puis des querelles éclatent, des soufflets sont échangés ; on est obligé d'arrêter un général qui en vient aux mains avec un lieutenant (2). Ajoutons qu'au cours de ces orgies, qui.se prolongeaient habituellement pendant six heures et plus, on tenait rigoureusement fermées les issues, et l'on devine les conséquences immondes et voulues de cette mesure. Le mépris absolu professé par Pierre pour les questions de décence et de convenance s'affirmait ainsi hautement. En janvier 1723, un deuil de cour étant ordonné à l'occasion de la mort du Régent, à la première assemblée la plupart des dames paraissent en robes de couleur. Elles disent n'en point posséder d'autres. Pierre les fait renvoyer, mais aussitôt après,
(1) PoLEvoï, Hlsi. de Pierre le Grand, t. I, p. 340 et »uiv.
(2) Bûschings-Magaûfiy t. XIX, p. 94-96. Une dépèche de Campredon datée du 14 mars i721 contient des détails analogues.
464 L*OSUVRE.
ayant vidé quelques verres, il donne lui-même le signal des danses (1).
Pendant la belle saison, réceptions et banquets, transportés au Jardin d'été, prenaient un air de kermesses tumultueuses. L'odeur de Teau-de-vie épicée se répandait jusque dans les rues voisines. Les gros rires des buveurs, les cris des femmes que Ton violentait pour leur faire vider leur ration d'alcool, les chants burlesques des faux cardinaux égayaient des milliers de spectateurs. On dansait en plein air dans une galerie découverte qui longeait la Neva. Dans les résidences d'été, voisines de Pétersbourg ou de Moscou, le souverain et son entourage donnaient encore plus librement carrière à la grossièreté de leurs habitudes et de leurs instincts. Lisons ce récit d'un voyage à Péterhof, imposé au corps diplomatique en mai 1715 :
a Le 9, le Tsar alla à Cronslot, où nous le suivîmes dans « une galère; mais une tempête qui s'éleva tout d'un coup a nous obligea de demeurer à l'ancre deux jours et trois nuits tt dans ce vaisseau découvert, sans feu, sans lit et sans provi- « sions. Étant enfin arrivés à Péterhof, nous y fûmes régalés « à l'ordinaire, car on nous fit tant boire de vin de Tokay à « diner, que quand il fallut nous séparer, à peine pouvions- « nous nous soutenir. Cela n'empêcha pas que la Tsarine ne « présentât encore à chacun de nous un verre d'eau-de-vie a d'environ une pinte que nous fumes obligés de boire, ce qui « ayant achevé de nous faire perdre la raison, nous nous a abandonnâmes au sommeil, les uns dans les jardins, les a autres dans le bois, et d'autres enfin de côté et d'autre, sur <c la terre. On vint nous éveiller à quatre heures du soir et tt on nous conduisit au château, où le Tsar nous donna à cha- « cun une hache avec ordre de le suivre. Il nous mena dans ft un bois où il marqua une allée de près de cent pas, le long tt de la mer, dont il fallait couper les arbres. Il commença le « premier à travailler, et quoique nous fussions peu accoutu-
(1) Duschings-Ma^axiHj t. XXI, p. 191.
a mes à un travail si pénible, nous vînmes à bout de notre a ouvrage en l'espace de trois heures, à sept que nous étions, a outre Sa Majesté. Les fumées du vin s'étant suffisamment ' a abattues pendant ce temps-là, il ne nous arriva aucun accia déni, si ce n'est qu^un certain ministre, qui travaillait avec « trop d'action, (ut surpris par la chute d'un arbre qui le Il blessa légèrement. Le Tsar nous ayant remerciés de la peine «*que nous avions eue, on nous régala le soir à l'ordinaire, a et on nous donna encore une si forte dose de liqueur qu'elle Il nous envoya coucher sans sentiment. Nous n'avions pas tt dormi une heure et demie qu'un favori du Tsar vint nous « réveiller vers minuit et nous conduire malgré nous chez le tt prince de Circassie, qui était couché avec son épouse. 11 nous a fallut rester jusqu'à quatre heures du matin à côté de leur lit a à boire du vin et de Teau-de-vie, en sorte que nous ne savions « plus comment faire pour regagner notre logis. Vers les huit tt heures, on nous invita à aller déjeuner au château ; mais, au « lieu du café ou du thé auquel nous nous attendions, on nous 0 présenta de grands verres d'eau-de-vie, après quoi on nous a envoya prendre de l'air sur une haute colline, au pied de a laquelle nous trouvâmes un paysan avec huit méchantes a haridelles, sans selles ni étriers, et qui toutes ensemble ne a valaient pas quatre écus. Chacun s'empara de sa monture, « et, dans cet équipage comique, nous passâmes en revue o devant Leurs Majestés Tsariennes, qui étaient aux fenétt très (l). »
Observons encore que ces façons sauvages allaient de pair avec une dissolution et un cynisme de mœurs dont Pierre était également le premier à donner l'exemple. Sur le point d'épouser la fille du souverain, le duc de Holstein affichait à Pétersbourg, sans que son futur beau-père y trouvât à redire, une maîtresse en titre dont il protégeait le mari.
A beaucoup d'égards, Pierre n'est arrivé en réalité, sur ce point, qu'à superposer une corruption à une autre, et la thèse
(i) W'kber, Nouveaux Mémoires, Paris, 1725, t. I, p. 148. Weber représentait à cette époque la cour de Hanorre.
slavophile trouve de ce chef une justification partielle. De même en ce qui concerne les formes extérieures, il n'a obtenu qu'un effet de déguisement propre à flatter son goût pour les mascarades : vêtus à la française, ses Russes demeurent pour la plupart tout aussi rustres qu'ils étaient, en devenant grotesques par-dessus le marché. En 1720, un Capucin français établi à Moscou résumait ainsi ses observations à cet égard : 0 Nous commençons un peu à connaître ^e génie de la nation « moscovite; Ton dit que, depuis vingt ans, Sa Majesté Tsaa rienne les a beaucoup changés ; il est vrai que, comme ils
• ont un esprit subtil, on pourrait encore les humaniser, mais
• leur opiniâtreté fait que la plupart aiment mieux demeurer « bêtes que de devenir hommes. Outre cela, ils sont défiants « des étrangers, fourbes au suprême degré et voleurs. Il est « bien vrai qu'on a fait de terribles exécutions, mais tout cela « n'est pas capable de les épouvanter. Ils tueront un homme a pour quelques sous, ce qui fait qu'on n'est pas sûr en allant « un peu tard dans les rues (1). »
Le changement était surtout superficiel ; à chaque mouvement plus violent de la chair ou de l'esprit, sous l'influence du vin ou de la colère, le masque tombait : le jour de la rentrée triomphale de Pierre à Moscou, après la campagne de Perse (décembre 1722), le prince Grégoire Dolgorouki, sénateur et diplomate, et le prince César (Ivan Romodanovski) se prenaient aux cheveux devant une nombreuse compagnie et se battaient à coups de poing pendant une bonne demi-heure, sans qu'on songeât à les séparer. Les étrangers étaient entourés de respect et cajolés en présence du souverain ; dès qu'il avait le dos tourné, on leur arrachait leurs perruques. Le duc de Holstein lui-même arrivait difficilement à défendre la sienne (2). Les idées d'honneur, de probité, de devoir, dont Pierre s'est fait le propagateur constant, énergique, — et c'est son plus grand mérite devant l'histoire, —
(i) Lettre da Père Romain de Pourrentruy à l'envoyé de France en Pologne. Aff. étr. de France.
(2) Bercbolz, BaschingS'Magazin, t. XX, p. 689; . XXI, p. 5fâi.
RÉFORME MORALE. J^fff
avaient peine à pénétrer au fond des consciences, glissant sur les âmes réfractaires comme un vêtement mal ajusté. Rappelé de rOural , où Demidof Tavait dénoncé comme concussionnaire, Tatichtchef lui-même invoquait pour sa défense xme conception du monde moral où ne parait encore rien d'eu* ropéen : a Pourquoi reprocher en principe à un juge de se « faire payer ses services par ses clients? La récompense tt est honnête si le jugement Test aussi (1). » En 1715, on instruisait une colossale affaire de malversations découvertes dans les fournitures de Tarmée, et les prévenus s'appelaient: Menchikof ; l'amiral Apraxine ; le vice-gouverneur de Pétersbourg, Korssakof; le chef de l'amirauté, ELikine; le premier commissaire du même département, Siéniavine ; le grand maître de l'artillerie, Bruce; les sénateurs Volkonski et LapouhioQ !
Le rude travailleur qu'était Pierre ne parvenait pas davantage à vaincre entièrement, chez ses sujets, les habitudes invétérées de paresse, d'inertie physique et morale. Des hommes valides allaient par milliers dans les rues, mendiant plutôt que de faire œuvre de leurs dix doigts. Quelques-uns, se mettant des fers aux pieds, se faisaient passer pour des prisonniers, envoyés dans la rue (suivant une méthode que les pénitenciers de l'époque pratiquaient en effet) pour demander leur subsistance à la charité publique. L^oisiveté insouciante, ménagère d'une misère affreuse, continuait à régner dans les campagnes. tt Quand le paysan dort, dit Possochkof , il faut que sa maison brûle pour qu'il se décide à quitter son lit ; il ne se dérangera pas pour éteindre celle du voisin, n Aussi les incendies détruisant des villages entiers étaient fréquents, et facile aussi la besogne des bandes de brigands appliqués à piller ce que le feu épargnait, sans que les habitants s'avisassent de se réunir pour repousser les malfaiteurs. Ceux-ci entraient dans une chaumière, chauffaient le moujik et sa femme pour leur faire dire où ils avaient caché leur argent, enlevaient les meubles^
(i) SOLOVIBF, t. XVIII, p. 189.
les mettaient sur des chariots et partaient tranquillement : les voisins les regardaient faire et ne bougeaient pas. Pour échapper au service militaire, les jeunes gens allaient chercher refuge dans les monastères ; d'autres se faisaient recevoir dans les écoles créées par Pierre et s^ingéniaient à n'y rien apprendre.
Tout cela n'empêche pas qu'une grande révolution morale n'ait été accomplie. Pierre a jeté dans le sol natal, à la volée, de façon irrégulière et quelque peu capricieuse, des semences qui germeront et fructifieront. Mais, par-dessus tout, il a donné aux siens l'exemple d'une vie où des vices lamentables, fruit de tares originelles, se sont associés aux plus mâles et aux plus nobles vertus, et l'histoire a montré, depuis, de quel côté penchait la balance. Un peuple de cent millions d'hommes a développé aux yeux du vieux monde européen, surpris, alarmé bientôt, une force dont les éléments ne sont pas, certes, matériels seulement. Cette force, la Russie moderne Ta puisée dans l'âme de son héros.
Elle lui doit aussi ses progrès intellectuels, bien que les établissements scolaires du grand règne passent, non sans raison, pour avoir été une grande faillite.
L'enseignement,
Les slavophiles ont leurs idées, et des idées présomptueuses, sur l'enseignement dont était dotée la Russie d'avant Pierre le Grand. Â les entendre, le Réformateur aurait même, sur ce point, ramené son pays en arrière, plutôt que de le pousser en avant, en substituant à l'enseignement universel^ pratiqué dans un ensemble très satisfaisant d'écoles primaires ou secondaires et dans l'Académie slavo-gréco-latine de Moscou, un système d'éducation professionnelle déjà discrédité en Occident. Il faudrait voir d'abord ce qu'étaient et ces écoles et cette univers
salité de leur enseignement. Les écoles ? 11 en existait à peine quelques-unes auprès de quelques monastères. L'universalité de renseignement ? Elle se résumait, je crois bien, dans la lecture des Livres saints, avec à peine des notions élémentaires de géographie et d'histoire. Sur la tombe du Réformateur, Féofan Propokopovitch, peu suspect de partialité au détriment de cet enseignement ecclésiastique, rappellera qu'à l'époque où la Russie n'en connaissait pas d'autre, on aurait eu de la peine à y trouver un compas! Dans les abécédaires contemporains, j'aperçois des exercices par demandes et réponses, qui sont curieusement révélateurs du niveau intellectuel correspondant. Demande : « Qu'est-ce que l'élévation du ciel, la largeur de la terre, la profondeur de la mer? -» Réponse : « L'élévation du ciel, c'est le Père ; la largeur de la terre, c'est le Fils ; la profondeur de la mer, c'est le Saint-Esprit. i> Demande : « A qui a été donné le premier écrit du Christ ? » Réponse : « A l'apôtre Caïphe [sic] ! »
En réalité, la période d'éducation n'existait pas pour les hommes russes de ce temps. Le passage de l'enfance à Tâge adulte s'opérait sans transition. Aussi les esprits conservaientils jusque dans leur maturité quelque chose de la fraîcheur, mais également de la naïveté enfantine. J'y aperçois un clairobscur d'aube matinale, rempli de formes indécises et confuses ; un mélange de superstitions païennes et de légendes chrétiennes bizarrement défigurées. Péroune, le dieu du tonnerre, n'est que remplacé par le prophète Élie sur son char qir roule dans les nuages. Phénomènes du monde physique et phénomènes du monde moral passent uniformément pour un effet de forces mystérieuses et redoutables, devant lesquelles on se sent désarmé, misérablement impuissant (1).
C'est à cette conception chimérique des réalités de la vie, où les instincts de fainéantise trouvent leur compte, que Pierre entend principalement s'attaquer — par l'éducation. Ses idées
(1) Zabiélire, La société russe avant Pierre le Grand; Essais historiques^ Moscou, 1872, p. 90 et toiv. ; Solovief, Histoire de Hussie, t. XIII, p. 184 et •uiv.
personnelles vont très loin dans cette direction — jusqu'au régime de Tinstruction obligatoire et gratuite, pràné par Possochkof. Le principe est même consacré parToukase du 28 février 1714; mais son application restera bornée à une seule catégorie d'élèves comprenant les enfants des diaks (employés des bureaux administratifs) et des popes. Le Sénat refuse de s'engager au delà. Prendre au commerce et à l'industrie son personnel d'apprentis, n'est-ce pas ruiner le commerce et l'industrie? Le Réformateur cède, se contentant de poursuivre cette application restreinte avec sa vigueur et sa rigueur accoutumées : le fils d'un diak, Pierre Ijorine, se refusant à étudier dans une école de mathématiques fondée à Olonets, un oukase du Tsar le renvoie à Pétersbourg, les fers aux pieds (1). Des écoles, des écoles partout et toute espèce d'écoles, voilà le mot d'ordre.
Mais quelles écoles? A cet égard, malheureusement, la pensée de Pierre reste assez longtemps flottante. Au début, il a semblé prendre parti pour le type pseudo-universel, à tendance littéraire, que l'influence polonaise et petite-russienne avait fait prévaloir jusqu'à présent. Au retour de son premier voyage à l'étranger, il songeait encore à étendre simplement le programme de V Académie moscovite. Sa rencontre avec Gluck le précipite dans une autre tentative, qui pourtant suit la même piste ; l'ancien maître de Catherine Troubatchof est bombardé d'emblée directeur d'un établissement où seront enseignées : la géographie, l'éthique, la politique, la rhétorique latine, la philosophie cartésienne, les langues grecque, hébraïque, syrienne, chaidéenne, française et anglaise, la danse et l'équitation (2) ! Gluck y perd le peu de latin qu'il possède. Et soudain, avec sa brusquerie ordinaire, le Réformateur se retourne ; il a trouvé sa voie. Il lui faut des écoles professionnelles, comme celles qu'il a vues en Allemagne, en Hollande et en Angleterre. Mais il ne se donnera pas le temps d'en développer un plan général, en commençant par le commen-
(l) POPOF, Tatichtchef et son temps, p. 38.
(^S P>BKAR8Ki, La science et la littérature en Russie, t. I, p. 128.
REFORME MORALE. JI7i
cernent, c'est-à-dire par les écoles primaires et secondaires ; il passe d'un coup à renseignement supérieur : génie, navigation, hautes mathématiques. C'est qu'il s'agit pour lui désormais moins de la diffusion de l'instruction que de la préparation des officiers, dont il a besoin pour son armée et pour sa flotte, et ce point de vue utilitaire et gouvernemental prévaudra longtemps dans ses créations. Saint-Pétersbourg aura bientôt une Académie navale; Moscou, une école de chirurgie militaire, où des professeurs allemands, anglais, siégeront dans des chaires richement dotées. Il n'y manquera que des élèves. Pour aborder l'étude des hautes mathématiques, il manquera aux fils de diaks et de popes, dont on dispose, de savoir lire et compter ! Pierre a lestement grimpé au sommet de l'échelle sans se préoccuper des échelons intermédiaires. En 1714, il est vrai, un oukase est publié avec un plan d'écoles provinciales, primaires et secondaires, à créer auprès des évéchés et des monastères ; mais, en 1719, Grégoire Skorniakof- Pissaref, chargé de la direction de ces établissements, mande au souverain qu'une seule école, où l'on est parvenu à réunir vingt-six élèves, a pu être ouverte à laroslav. En 1723, quarante-sept professeurs sont envoyés en province de Pétersbourg ou de Moscou ; dix-huit reviennent, n'ayant pas trouvé d'emploi. La même année, il est question de fusionner les écoles provinciales projetées avec les écoles ecclésiastiques qu'un règlement récemment publié a appelées à la vie; le Synode répond qu'un seul établissement de cette dernière catégorie existe à Novgorod (1). Aussi l'école des Ingénieurs ne comptet-elle, jusqu'en 1713, que vingt-trois élèves; à cette époque, Pierre y introduit d'autorité soixante -dix-sept jeunes gens choisis parmi les enfants des serviteurs du palais, auxquels leurs savants professeurs ont d'abord à enseigner — l'alphabet !
Le Réformateur n'est pas sans se rendre compte de la pauvreté des résultats ainsi obtenus ; aussi cberche-t-il à y suppléer
(i) PlÉKABSKI, t. I, p. 125.
par renvoi d'un grand nombre de jeunes gens dans les maisons d'éducation de Tétranger. Mais là encore des obstacles surgissent : TAngleterre défend ses établissements contre l'invasion des intrus. L'argent fait défaut; deux jeunes gens envoyés à Paris en 1716 et 1717, dont le nègre Ibrahim, y crient misère : à eux deux ils n'ont pas un écu par jour à dépenser! La paresse, toujours, s'en mêle, et aussi l'inconduite. En 1717, le prince Repnine adresse une supplique au souverain pour obtenir le retour de ses deux fils, qui, au lieu d'apprendre le métier des armes en Allemagne, ne font que s'y endetter. A Toulon, l'administration a dû, à la même époque, prendre des mesures disciplinaires contre des jeunes gens russes admis dans le corps des gardes-marine ; au rapport de l'agent 2^tof, ils se querellaient, s'injuriaient « comme les gens de la plus basse condition ne le font pas ici », et en arrivaient même à s'entre-tuer « autrement qu'en duel ». On a été obligé de leur enlever leurs épées (1).
En somme, la Russie reste tributaire de l'Europe pour le recrutement de ses états-majors militaires, scientifiques, artistiques ou industriels, et si elle réussit à remplir tant bien que mal ses casernes, un vide fâcheux subsiste ailleurs dans les cadres ainsi constitués. Pierre ne se décourage pas pourtant; il continue à aller de l'avant. Après son séjour à Paris, il est hanté par le désir de posséder i Pétersbourg une Académie des sciences.
Avec les projets sans nombre dont il provoque la rédaction, avec les observations qu'il recueille de tous côtés, avec ce qu'il y ajoute de son propre fonds, il arrive à se faire de cette création une idée aussi ambitieuse que mal définie. Elle lui semble appeler à combler d'un coup tous les vides désespérants et de l'organisation scolaire qu'il s'est donné la tâche de tirer du néant, et de la vie intellectuelle qu'il a espéré susciter autour d'elle. Il se rend bien compte, jusqu'à un certain point* de l'insuffisance des matériaux dont il dispose pour mettre
(1) Phéeaiiski, t. I, p. 163.
l'œuvre sur pied, et c'est pourquoi, contre son habitude, il hésite longtemps ; il tâtonne ; il laisse passer les années. En 1724 seulement, une année avant sa mort, il prend parti, à sa façon, avec un trait de plume. Au bas d'un rapport de Fick sur la nécessité de se procurer en Russie des employés capables, il écrit : « Sdiélat akadémiou, » (Faire une académie.) Dans les petites villes de province, à Paris même dans quelques quartiers excentriques, on voit des établissements à caractère mixte, mi-échopes, mi-bureaux de tabac, où se vendent concurremment les timbres, les épiceries, les cigares, les ustensiles de ménage, les journaux et même les livres. C'est le type du bazar primitif, auquel les grands magasins universels de notre époque semblent revenir par un circuit fréquent dans l'histoire des civilisations. La différence est dans la confusion qui règne là et qui est remplacée ici par un classement méthodique. L'Académie créée par un oukase de Pierre le Grand est un bazar rudimentaire; on y voit bizarrement juxtaposées et confondues les trois formes classiques du gymnase allemand, de l'université allemande et de l'Académie française. C'est une école, mais en même temps aussi une société savante et un cénacle artistique. Et, au fond, cette bizarrerie s'explique très bien : comme dans les boutiques, où les paquets de chandelle avoisinent les volumes à couverture jaune, elle correspond à un degré inférieur Ce développement spécifique. L'Académie établie à Moscou avant l'avènement du Réformateur revêtait pareillement un caractère mi-ecclésiastique, miséculier. L'œuvre n'en a pas moins provoqué des critiques acerbes et en partie justifiées (1). Gomme établissement sco-
(i) Les jugements défavorables des diplomates contemporains^ Pleyer et Vockerodt, publiés par Herrmann, ont donné lieu en 1874 à une polémique assez vive, à laquelle i'éminent slaviste français, M. Léger, s*est trouvé mêlé. Dans le Journal du Ministère de C Instruction publique (janvier 1874), puis dans la Revue russe, M. Brltckner s'était fait le défenseur de Pierre et de ses académiciens. Un article de M. Léger publié dans la Revue critique (1874, n** 14) a appelé Tallention de M. Herrmann sur ce plaidoyer, auquel il a jugé à propos de répondre par une brochure fort agressive {J, G. Yockerodt und der Prof essor fur Russische GeS" chichte zu Dorpatj A. Brâckner, 1874), suivie d'une réplique assez verte dans la Renue russe, 1875, t. VI, p. i\Z,
474 L'CffiUVRE.
laire, elle n'a jamais fonctionné sérieusement» faute d'un auditoire qui fût en état de suivre les cours professés par des hommes tels que Hermann, Deslisle, Bernouilli» abordant les plus hauts problèmes des sciences spéculatives, traitant de mathématiques transcendantes, étudiant les antiquités grecques et latines. Comme société savante, elle a certainement servi les intérêts généraux de la science et même ceux, particuliers, de la Russie. La valeur pratique des recherches d*un Deslisle pour la cartographie russe n'est pas contestable, pas plus que celle des travaux de Bayer pour l'étude des antiquités grecques et romaines. Reste à savoir si les 24,912 roubles assignés pour l'entretien de l'institution sur les revenus de Narva, de Derpt et de Pernau n'auraient pas pu trouver un meilleur emploi en un pays et en un temps où le luxe intellectuel a pu, à bon droit, paraître hors de saison, et où, avant d'avoir des livres de science transcendante, on devait songer à avoir des lecteurs pour des publications d'ordre beaucoup plus élémentaire.
Mais la vraie école du grand règne, la seule qui n'ait pas failli à son programme et à sa tâche, a été, en feit de savoir comme en fait de morale, celle dont Pierre s'est constitué pendant trente ans le maître enseignant, celte école du grand exemple, dont j'ai parlé plus haut; oui, sa curiosité universelle, sa fièvre de tout apprendre, communicative par essence et communiquée quand même, dans une certaine mesure, à ses Russes. Et, à part cela, on ne peut même lui reprocher d'avoir négligé les éléments, les rudiments de cette initiation intellectuelle dont il a voulu être l'ouvrier.
L 'initiation intellectuelle .
Et d'abord il a plus fait que d'apprendre à lire à ses sujets ; il leur a donné jusqu'à une langue nouvelle, créée de toutes
pièces» OU à peu près, comme le reste. En 1700, déjà à Amsterdam il chargeait le Hollandais Jean Tessing, aidé par le Polonais Kopiewski ou Kopiewicz (1), d'y fonder une typographie russe. Un premier lot d'ouvrages traitant de sujets très variés : histoire, géographie, linguistique, arithmétique, art de hi guerre, art de la navigation, a été ainsi publié. Traductions ou adaptations pour la plupart, sans aucune valeur scientifique, mais bons ouvrages de vulgarisation. En 1707, cette typographie a essaimé, envoyant à Moscou un compositeur, un imprimeur et un fondeur, porteurs d'un alphabet russe d'un type nouveau. C'est le grajdanski chrift, 1' a alphabet civil » , ainsi nommé par opposition au vieil alphabet slavo-serbe conservé par l'Église. Pierre l'a fait adopter aussitôt pour une première publication, qui est un traité de géométrie, et une seconde, qui est un manuel de compliments, traduit de l'allemand. Suivent des traductions d'ouvrages se rapportant à la science militaire, dont le Tsar lui-même corrigeait les épreuves. Cet alphabet nouveau ne suffisait pas à la verve créatrice du Réformateur. Si, pour les féaux sujets de la reine Victoria, la langue qu'ils parlent est volontiers 1' << anglais de la Reine », le « russe du Tsar » est chose historiquement beaucoup plus véridique en Russie. En 1721, Pierre s'est avisé de charger le Saint Synode, récemment appelé à l'existence, de la traduction d'une partie de l'œuvre de Puffendorf. Une dispute s'est élevée, à ce sujet, au sein de la vénérable assemblée : lui convenait-il d'employer, pour le travail en vue, l'ancien parler slavon d'église, ou devait-elle adopter le langage courant, devenu très différent avec le temps? Le souverain, intervenant dans le débat, tranche le différend d'une façon imprévue : on emploiera un langage spécial, qui jusqu'à présent n'a guère servi qu'à la chancellerie diplomatique du Tsar et qui se ressent de ses origines cosmopolites, un idiome tout farci de mots étrangers et de néologismes, un balbutiement de barbares épelant la civilisation européenne. Ce sera désormais la langue officielle ;
(1) 11 a écrit lui-même ton nom de deux manièret.
c'est aujourd'hui la langue que parlent et écrivent cent millions d'hommes.
De faire traduire Puffendorf par une réunion d'ecclésiastiques peut passer pour une idée assez singulière ; mais c'est l'habitude de Pierre, on le sait, de faire flèche de tout bois pour atteindre le but visé. Il lui faut des livres, et, après s'être adressé à l'administrateur de son imprimerie, Polycarpof, pour avoir une histoire de Russie, peu satisfait de l'ouvrage qu'il en a obtenu, il en chargera les employés de sa chancellerie, dont il vient d'adopter et de consacrer la langue. Pour avoir un musée, il fera appel de même au zèle de tous ses sujets et prendra, sans y regarder de près, tout ce qu'ils lui donneront en fait de curiosités : veaux à deux tètes ou enfants mal conformés, s'appliquant en méipe temps à les persuader que les « monstres » ne viennent pas du diable, ainsi qu'ils inclinent à le croire. Et n'est-il pas touchant, au fond, dans son effort, souvent mal calculé, maladroit, portant à faux, mais incessamment renouvelé, jamais lassé, toujours tendu vers ce but rayonnant de lumière et de progrès qu'il a devant les yeux? Et il arrive, après tout ! En 1719, deux officiers de sa flotte, Ivan lévreinof et Féodor Loujine, partent pour un voyage d'exploration du côté du Kamtchatka ; ils sont chargés de chercher la solution d'un problème posé par Leibnitz : l'Asie et l'Amérique se touchent-elles de ce côté, ou sont-elles séparées par la mer? L'expédition n'a pour résultat qu'une carte des îles Kouriles ; mais, poursuivant son idée, Pierre revient à la charge, en 1725, avec Behring, et le détroit, qui u immortalisé le nom du hardi explorateur, est découvert.
Dans les Mémoires de l'Académie de Paris, Delisle l'ainé parle d'une carte de la Caspienne et des provinces limitrophes qui lui a été montrée par Pierre en 1717 et qui, sans être tout à fait exacte, rectifiait les notions possédées alors en Occident sur ces pays. En 1721, trente cartographes travaillant isolément sont occupés déjà dans diverses provinces de la Russie. Pierre leur a donné une instruction un peu sommaire, à sa manière : « Dans chaque ville on déterminera la latitude au
« moyen du cadran, et on marchera ensuite en droite ligne a dans les diverses directions de la rose des vents jusqu'aux tt frontières de chaque circonscription. » Us font quelque besogne pourtant. Des explorateurs spéciaux sont, en outre, envoyés : le lieutenant Gerber air nord de la Caspienne, le docteur Messerschmidt et Tabbert, un prisonnier suédois plus connu sous le nom de Strahlenberg, en Sibérie ; ritalien Florio Benevenî en Perse, à Rhiva et en Boukharie; le lieutenant Buchholz et le major Liharef sur le cours de Flrticli. Avec les données ainsi recueillies, le secrétaire du Sénat, Ivan Kirillof, sera chargé de confectionner un atlas général, auquel il travaillera jusqu'en 1734 et qui est une belle œuvre ( 1 ) .
En 1720, les monastères innombrables de TEmpire sont mis en demeure de livrer leurs dépôts de chartes, de manuscrits et de livres anciens (2). Voilà un commencement d'archives. Des livres enlevés à Mittau, au cours de la guerre du Nord, et déposés d'abord au Palais d'été de Saint-Pétersbourg, constituent le premier fonds d'une bibliothèque, produit direct de la conquête. Il faut encore un musée d'art; c'est pourquoi, en 1717, Pierre fait travailler des artistes à Florence, Bonacci entre autres, auquel il a commandé deux statues représentant Adam et Eve. En 1713, il entreprend des achats à Rome ; son agent, Kologrivof, lui mande qu'il a acquis une Vénus antique, tt plus belle que celle de Florence et mieux conservée » . Il l'a payée 196 ducats seulement. Une école de» beaux-arts s'ajoutera au musée, singulièrement accouplée avec la chancellerie de l'Arsenal. L'entrée des musées est gratuite. En vain , soulevant ^une question fréquemment agitée de nos jours, ses conseillers voudraient affecter le produit d'un modique droit d'entrée à l'enrichissement des collections ; Pierre prend le contre-pied de leur avis : d'après ses ordres, des rafraîchissements sont distribués gratuitement aux visiteurs ! L'usage se maintiendra jusque sous le règne d'Anna Ivanovna
(i) Struwe, Russische Revue, t. VIII, 1876. {%) Recueil des lois, 3693.
et occasionnera une dépense annuelle de 400 roubles (l). Dans les jardins qui entourent le Palais d*été, soixante g[r6upes de figures servant d'ornement aux jeux d'eau raccmtent au public pétersbourgeois les fables d'Ésope. Le texte des &dbles est affiché auprès. Les figures en plomb doré manquent de beauté, mais rintention didactique est excellente.
Gomme instrument de propagande intellectuelle, Pierre n'a eu garde d'oublier le théâtre. On sait peu de chose sur l'histoire du théâtre en Russie avant le grand règne. Dans quelques cloîtres de Kief et de Moscou, plus tard à l'hôpital de l'ancienne capitale, des représentations périodiques avaient lieu, s'inspirant des exemples donnés par les maisons d'éducation des Jésuites. Gomme pièces, des sujets religieux ; comme acteurs, des séminaristes et des étudiants. Une mise en scène sommaire et un style très grossier. On en plaisantait au faubourg Allemand. On racontait que, dans un spectacle figurant l'Annonciation, la Vierge répondait à l'Ange : «Est-ce que tu me prends pour une c..«. (2)? » En 1672, année de la naissance de Pierre, le théâtre faisait son entrée â la cour. Soumise au joug de l'ascétisme byzantin et aux préceptes du domosirot, la première femme d'Alexis, la Miloslavska, avait été hostile aux représentations ; la seconde, d'un caractère gai, d'un esprit plus ouvert, leur ouvre les portes du Kreml. La troupe était allemande, mais on attendait d'elle qu'elle fit des élèves russes avec les élèves des bureaux d'État {poddiatchyié) qu'on lui donnait en apprentissage. Elle mettait en scène, avant Racine, l'histoire d'Assuérus et d'Esther, où l'on découvrait des allusions à celle d'Alexis et de Nathalie. La mort d'Alexis et les années troublées qui suivaient coupaient court à ces divertissements. Sophie passe, il est vrai, pour avoir fait jouer, vers 1680, à l'intérieur même du terem, des pièces de sa façon, une traduction entre autres du Médecin malgré lui de Molière. Elle y aurait même paru comme actrice.
(i) GOLIKOF, t. X, p. 42.
(2) Haigold, Beilagen zum neuverànderten Bussland, Leipzig, 1770, !• I, p. 399.
Le caractère de la Régente aussi bien que l'histoire agitée de son gouvernement rendent cette supposition peu vraisemblable. Peut-être a-t-on fait confusion avec la sœur atnée de Pierre, la tsarevna Nathalie , âgée de dix-sept ans alors, qui se révélera plus tord comme une vraie femme de théâtre.
Ces spectacles gardaient, en tout cas, un cachet d'intimité. Pierre le fait disparaître. Il transporte le théâtre sur la Place Rouge et y convie le gros public. Il veut aussi avoir une troupe russe jouant des pièces russes, et il y parviendra. En 1714, dans une vaste maison de Pétersbourg, fraîchement bâtie et déjà abandonnée, la tsarevna Nathalie installe à demeure des acteurs indigènes qui jouent la tragédie et la comédie. Elle s'occupe elle-même de la mise en scène et de la machinerie, dessine les décors et écrit des pièces, où les allusions politiques à tendance moralisatrice abondent. L'orchestre était également composé de musiciens russes, les batogues remplaçant, il est vrai, fréquemment le bâton du chef, au témoignage de Weber. Pierre est grand amateur de musique, de musique religieuse surtout. Il a possédé un chœur assez bien composé de chanteurs d'église, aux voix desquels il mêlait volontiers la sienne, et il a eu aussi des joueurs de trompette profanes et des joueurs de cornemuse polonais. A partir de 1720, il laissera jouer fréquemment à la cour l'orchestre du duc de Holstein qui, pour la première fois, fera entendre à des oreilles russes les sonates, solos, trios et concerts des maîtres allemands célèbres alors, comme Telemann, Kayser, Haynischen, Scbultz, Fuchs, ou italiens comme Gorelli, Tartini et Porpora.
Le rôle , enfin , et la puissance de la presse périodique n'échappent pas au regard inquiet du grand homme. Dès l'année 1702, le baron de Huisseu était chargé, moyennant finance, d'entretenir de bons rapports entre le Tsar et l'opinion européenne. Il traduisait, publiait et répandait les décisions du Souverain ayant trait à l'organisation militaire de son Empire ; il engageait les savants de tous pays à dédier leurs ouvrages à Sa Majesté Tsarienne ou même à en écrire
480 L*œaVRE.
qui fussent à sa louange ; il inondait la Hollande et FAllemagne de brochures dans lesquelles, bien avant Poltava, Charles XII était battu et mis en fâcheuse posture ; il subventionnait à Leipzig le journal Europaeische Fama^ qui rendait consciencieusement au Tsar son argent en compliments et flagorneries. En 1703, a paru à Moscou la première gazette russe, et c'est une antre fenéire ouverte à Tair et à la lumière de rOccident. Jusqu'à ce moment, le Tsar était seul ou à peu près seul en Russie à savoir ce qui se passait en pays étrangers. Les extraits des gazettes étrangères {Kouranty) rédigés au bureau des relations extérieures n'étaient destinés qu'au Souverain et à son entourage. Les nouvelles de l'intérieur du pays ne se transmettaient que débouche k bouche, défigurées, semant l'erreur dans les âmes naïves. Le premier numéro de la nouvelle gazette contient des renseignements sur le nombre des canons récemment fondus à Moscou et sur le nombre des élèves qui y fréquentent les écoles de récente fondation.
La presse périodique russe a aujourd'hui encore beaucoup à faire pour égaler ses modèles occidentaux, et, d'une manière générale, si, pour juger l'œuvre de Pierre dans cette voie, on voulait s'en tenir aux résultats apparents et immédiats de son effort, le bénéfice en paraîtrait mince. Quelques traductions assez défectueuses, un mémoire du secrétaire d'État Ghafirof sur les motifs qui ont armé le Tsar contre la Suède, rédigé en russe avec des mots français ; une compilation historique de Pierre Krekchine ; une autre du prince Hilkof, d'une écriture aussi fâcheuse que celle dont s'est servi Chafirof ; une autre encore — la meilleure à beaucoup près — de Basile Tatichtchef, voilà pour les lettres. Le seul bon poète de l'époque est le prince Antioche Kantémir, fils de ce hospodar de Moldavie dont l'amitié a failli devenir fatale à Pierre. Il a laissé huit satires en vers syllabiques qui n'ont vu le jour qu'après la mort du grand Tsar. En fait de sciences, un traité médiocre d'arilhmé* tique et quelques cartes de géographie. En fait d'art, quelques statues empruntées à l'Italie et trois peintres qui y ont fait leur éducation : Nikitine, Merkoulief et Matviéief. Le portrait de
REFORME MORALE. 48i
Pierre exécuté par ce dernier n'est pas un chef-d'œuvre. L'espace parcouru par le grand initiateur et par son peuple à s» suite ne saurait être évalué ainsi. Il faut en chercher la mesure dans des phénomènes d'ordre plus intime, dans le mouvement général des esprits et des consciences déterminé par la réforme, dans la modification des idées et des sentiments qui en a été la conséquence. Et s'il est besoin absolument de documents précis, en voici deux, placés aux deux extrémités du règne, comme des bornes-repères : le testament de Possochkof au début, celui de Tatichtchef à la fin, adressés, l'un et l'autre, moins aux héritiers directs des testateurs qu'à leur postérité intellectuelle. Possochkof est un admirateur enthousiaste du Réformateur et de son œuvre ; son homme absolument au point de vue des idées et des principes d'ordre gouvernemental et administratif; mais, en ce qui concerne la religion de la science, il demeure encerclé dans la vie monastique du quinzième siècle. Tatichtchef vient après lui, et le cercle parait rompu. Le Russe moderne est né, tendant l'oreille au vent qui souffle des horizons lointains, ne redoutant pas les courants du large, trop enclin plutôt à s'y précipiter, homme de tous les progrès et même de toutes les audaces, un peu Américain par là et excentrique. Et c'est l'œuvre de Pierre le Grand.
Détourner les esprits des intérêts religieux en les intéressant aux choses profanes, humaines, a été une grande affaire. Chose singulière, mais s'expliquant par les circonstances, le collaborateur qui a le plus fait après Pierre pour cette évolution a été un prêtre : Féofan Prokopovitch. Il n'a parlé que dans l'enceinte des églises; il n'a guère écrit que sur des sujets de théologie ou de discipline ecclésiastique, mais il lui est arrivé de mettre des pamphlets politiques dans ses sermons et des satires dans ses règlements spirituels. Il a laïcisé jusqu'au sacerdoce ! Simplement parce que le mouvement créé autour de lui, en quête d'une élite à laquelle il pût se communiquer, est allé, faute de mieux, chercher ce prêtre dans son temple et l'a poussé au dehors. Ce brusque ouragan d'idées
et de sensations nouvelles, arrachant les esprits à leurs habitudes, à leurs préjuges, à leurs sanctuaires, à leurs lits de paresse séculaire, et les jetant pèle- mêle dans le tumulte naissant d'un monde intellectuel et moral en éveil, a fait la Russie moderne. Et c'est aussi et surtout Foeuvre de Pierre le Grand.