‹ Pierre le GrandChapitre 23 sur 55 · LA RÉFORME ECCLÉSIASTIQUE. LA SUPPRESSION DU PATRIARCAT · texte numérisé non relu

LA RÉFORME ECCLÉSIASTIQUE. LA SUPPRESSION DU PATRIARCAT

I. V Église. — Féofan Prokopoyitch. — La propap,ande intellectuelle et la réforme ecclésiastique. — Le centre kioyien. — Etat précaire de la vieille Église moscovite. — Prospérité matérielle, avilissement moral. — Le péril du raskol. — La réforme s'impose au Réformateur. — La mort du patriarche Adrien ouvre les voies. — II. Le Patriarcat. — Institution d'un gardien temporaire du trône patriarcal. — Etienne lavorski. — Pierre s'attaque d'abord aux monastères. — Soumission du clei^é noir. — Révolte des raskolniks. -* La lutte. — Pierre se laisse entraîner par elle. — Etienne lavorski trahit sa mission et fraude le gouvernement. — Le conflit. — Destruction progressive des vestiges de l'autorité patriarcale. — On se trouve en face du néant. — Nécessité d'une réforme plus radicale. — III. Le Saint Synode. — Règlement ecclésiastique. — Programme et pamphlet. — Mécontentement universel. — Il n'arrête pas le réformateur. — Suppression du Patriarcat. — Établissement du Saint Synode. «— Esprit de la réforme. — Ses résultats.

L'Eglise.

Né à Kief en 1681, Féofan Prokopovitch appartient pair son origine à la sphère d'influences polonaises, par son éducation à rÉglise catholique. 11 a fait ses premières études dans une école uniate, puis est allé à Rome. Il en a rapporté la haine du catholicisme, une intelligence ouverte aux idées et aux préoccupations du siècle, à la philosophie, à la science, à la politique, et jusqu'à des tendances luthériennes. Avant d'avoir connu Pierre, simple professeur de théologie, il se révélera déjà frondeur, novateur, partisan des initiatives hardies (1). Il

(i) PlBKARSKI, t. I, p. 481.

est dans le mouvement dont Pierre lui-même procède et qui» déjà, on le voit, a pénétré jusqu'au pied des autels. La physionomie morale de ce prêtre constitue par elle-même une nouveauté en Russie ; elle y instaure le type inconnu jusqu'alors et à peu près disparu aujourd'hui du prélat occidental : instruction variée, goûts littéraires et artistiques, ambition, esprit d'intrigue, pointe de scepticisme et instincts de sybarite, rien n'y manque. Prokopovitch a une bibliothèque de 30,000 volumes et tient maison ouverte. Il s'abstient de manger de la viande d'un bout de l'année à l'autre ; mais la dépense de sa table comporte par année : 1,500 saumons, 21,000 lavarets, 1 1 pouds de caviar, 1 1 tonneaux de divers poissons fumés, etc. Il vit largement et fait aussi largement l'aumône. En 1721, il établit, dans une de ses maisons de Saint-Pétersbourg, une école, qui est la meilleure de l'époque. Il écrit pour cet établissement une Instruction qu'un Jésuite signerait des deux mains, et il y fait professer des étrangers qui sont des luthériens. Il rime des vers et compose des pièces qu'il fait jouer parles élèves de son école. Sur son lit de mort, en 1736, on l'entendra dire : « 0 tête, tète, tu t'es enivrée de savoir; où « iras-tu te reposer maintenant (1)? »

Le mouvement qui le porte s'est, je l'ai indiqué ailleurs, développé en grande partie dans ce milieu polono-petit-russien, kiovien, au sein duquel toute une génération d'hommes à l'esprit ouvert et cultivé grandira simultanément. Pour sa propagande intellectuelle comme pour sa réforme ecclésiastique, Pierre y puisera ses principales ressources et ses principaux collaborateurs. Avant Prokopovitch, Dimitri, un autre prêtre petit-russien, appelé à l'évêché de Rostov, servira l'œuvre du Réformateur par la parole et par la plume. — a Vaut-il mieux couper sa barbe ou laisser couper sa tête ?» lui demande-t-on. Et il répond : « Votre tête repoussera-t-elle si on la coupe (2) ? » Plus intelligent encore et plus énergique, Féofan fera d'autre besogne; il sera le bélier dont Pierre

(1) TcuiSTOviTCH, Biographie de Féofan Prokopovitch, Pétersb., 1868,

(2) SoLoviEF, t. XV, p. 125-126.

se servira pour battre en brèche la vieille Église moscovite.

C'est une forteresse que la grande réforme ne pouvait laisser intacte. Et d'abord, d'elle-même et sans qu'on y touchât, elle menaçait ruine. Prêtres et moines, clergé blanc et clergé noir, constituaient dans cette enceinte un monde à part, nombreux, puissant, riche et avili. Les biens étaient immenses. Les monastères possédaient jusqu'à neuf cent mille serfs. Le seul couvent de Saint-Serge, proche de Moscou, en comptait quatrevingt-douze mille lui appartenant, et des pêcheries, des moulins, des prairies, des forêts à perte de vue. Les archimandrites, prieurs de ces couvents, portaient des boucles de diamant à leurs souliers. La vie était grasse partout, scandaleusement luxueuse en beaucoup d'endroits. Il y avait une grande demande de prêtres. Le trait caractéristique de la vie de famille en Russie, à cette époque, est l'isolement. On fait bande à part, et comme on a sa maison, on veut avoir son église, son prêtre. Si on ne peut mieux faire, on porte dans l'église commune une image à soi et on ne prie que devant elle. Si on n'a pas de quoi entretenir un prêtre à l'année, on en loue un ou plusieurs à l'heure pour une cérémonie particulière. Il s'en trouvait sur les places publiques qui s'offraient aux embaucheurs.

Dans l'État, ce clergé occupait une place énorme. De 1619 à 1633, le bisaïeul de Pierre, le patriarche Philarète, a gouverné le pays sous le nom de son fils Michel, le premier des Romanof. Le patriarche Sicône a tenu tête au tsar Alexis, et, pour venir à bout de sa résistance, le souverain a dû recourir aux chefs des patriarcats rivaux d'Alexandrie et d'Antioche. L'influence du catholicisme a concouru avec la faiblesse du gouvernement civil pour donner au gouvernement ecclésiastique un air de papauté. Mais, j'ai eu l'occasion de le dire déjà, nulle vertu, nulle force morale aussi, ne correspondait à cette situation matériellement si élevée. Ces prêtres si recherchés savent encore la pratique du rituel ; ils ont oublié le maniement des âmes. Ils sont trop bien en chair, trop ignorants aussi. L'Académie slavo-gréco-latine de Moscou compte, en

1700, cent cinquante élèves en tout, qui n'étudient guère dans un bâtiment qui lui-même tient à peine debout. D'ailleurs, en consacrant l'indépendance de son Église par la rupture définitive des liens qui la rattachaient au patriarche œcuménique de Gonstantinople, Godounof lui a rendu, en 1589, un service contestable. Cette Église est autocéphale désormais, mais on peut dire aussi qu'elle est décapitée. Son chef, le patriarche de Moscou, n'a guère conservé qu'une autorité administrative. Le pouvoir spirituel proprement dit lui échappe. 11 ne saurait, même par voie d'interprétation, toucher aux questions de foi, de dogme. Celles-ci restent dans le domaine du Concile œcuménique, dont la réunion est devenue improbable, pour ne pas dire impossible. Et, avec la faculté d'aborder ces problèmes, l'Église émancipée a perdu son principe de vie et de mouvement. Elle a été condamnée à l'immobilité. Quand elle a voulu en sortir, elle s'est heurtée au raskol. Pour avoir voulu innover rien que dans le domaine restreint des signes extérieurs de la dévotion, des formules de prières, Nicône a soulevé un cri de révolte d'un bout à l'autre du pays. Même comme organe d'administration, le Patriarcat n'est plus qu'un pouvoir discrédité, battu en brèche.

Ainsi là encore la réforme s'impose au Réformateur. Évidemment, il est bien aise qu'on l'ait mis ainsi en demeure d'intervenir. Dans le nouvel État qu'il s'occupe de créer, l'héritage de Philarète et de Nicône serait trop encombrant. Les fréquentations du jeune souverain au faubourg allemand, son séjour en Hollande et en Angleterre l'ont mal préparé à accepter l'idée d'un partage de pouvoir, ou même le principe scolastique des deux astres éclairant les peuples d'une lumière indépendante. Le patriarche Adrien s'avisant de critiquer le traité par lui signé en Angleterre pour la ferme des tabacs, il a une réplique tranchante : « Est-ce que le patriarche est mon directeur des douanes? n 11 mettra pourtant dans cette affaire beaucoup de précaution. Si porté à violenter les volontés, il semblera reculer devant le viol des consciences. 11 laissera le pontife sur son trône, et souffrira patiemment qu'en

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son absence, et même parfois en sa présence, ce souverain spirituel se donne à Moscou Tair de présider au gouvernement séculier. Mais il accueillera la nouvelle de sa mort, en octobre 1700, comme un bulletin de victoire.

Le Patriarcal,

Ce sont les conseils de Kourbatof, croit-on, qui décident le souverain à ne pas donner au défunt de successeur immédiat. L'idée de la suppression du Patriarcat est-elle dè§ à présent entrée dans son esprit? Gela n'est pas probable. Dépouiller la charge vacante d'une partie de ses attributions, pour la remettre ensuite, réduite, moins pourvue d'honneur et de pouvoir, à un titulaire plus docile; profiter en même temps de l'absence du maître pour balayer la maison et y faire les réparations urgentes, tel parait être son plan actuel. Un oukase du 16 décembre 1700 organise une administration provisoire des affaires ecclésiastiques dans la forme collégiale, avec répartition des diverses catégories d'affaires entre un certain nombre de bureaux, les plus importantes étant confiées, en principe, à un o gardien temporaire du trône pontifical » .

C'est encore un Petit-Russien qui est appelé à occuper ce poste. Évéque de Riazan et de Moscou, Etienne lavorski est aussi un enfant de Kief et un élève des écoles étrangères. De propos délibéré, Pierre lui retire la direction des monastères, confiée à un bureau présidé par un laïque, Moussine-Pouchkine. C'est de ce côté qu'il a décidé de donner le premier coup de balai. Les couvents abritaient une énorme population flottante d'hommes et de femmes, dont la plupart n'avaient jamais songé à prononcer des vœux. Faux moines et fausses nonnes que les hasards d'une vie aventureuse, le désir de se

soustraire à des devoirs pénibles, ou simplement Tattrait d'une plantureuse oisiveté ont engagés à revêtir le froc, se prome- I

naient d'un monastère à l'autre, battant entre temps les villes et les campagnes, et donnant partout le scandale de tous les dérèglements. Deux mesures radicales sont aussitôt adoptées : recensement général du personnel monacal avec soumission des entrées et sorties ultérieures au contrôle du souverain; confiscation déguisée des revenus. L'habit ne fera plus le moine, et les revenus, centralisés au bureau dont Moussine- Pouchkine a la direction, seront répartis entre les monastères au prorata de leurs besoins, le surplus devant être attribué à l'entretien des hospices.

La réforme a un contre-coup que Pierre ne prévoyait pas. Laissé à ses propres inspirations, le clergé l'eût subie sans broncher. Dans le domaine des choses matérielles, le pouvoir absolu du Tsar est de tradition pour l'Église elle-même. Sur un refus de ses prêtres de contribuer aux frais de sa guerre avec les Tatars, Ivan Vassilévitch en prenait vingt et les faisait combattre avec autant d'ours dans une sorte de cirque (1). Pierre n'était pas tenté d'aller aussi loin, mais son porte-parole Prokopovitch dénonçait comme papiste toute prétention à l'indépendance dont prêtres ou moines se réclameraient visà-vis du Tsar (2). L'appel à la résistance arrive aux moines du dehors. Presque abandonnée par eux-mêmes, leur cause est épousée par d'autres mécontents, déplacée en même temps, transportée sur le terrain purement religieux. Ce sont les raskolniks qui lèvent le drapeau insurrectionnel. Pierre a lieu d'en être étonné. Le raskol ne le touche ni de près ni de loin. Il n'était pas né quand, aux environs de 1666, ce soulèvement d'âmes a été provoqué par les entreprises de Nicône, et il est resté très indifférent aux questions de rituel qui sont le fond de ce grand débat. Un sentiment de dédain mêlé de pitié prévaut dans la façon dont il parle des malheureux sectaires persécutés par l'Église officielle, u Pourquoi en faire des martyrs?

(i) Galitsike, Mémoires, Paris, 1862, p. 410.

(2) TcBiSTOViTCH, Biographie de Prokopovitch, p. 29.

ils sont trop bétes pour cela (1)! » Pourquoi aussi ne pas flaire bon ménage avec eux? Dans les environs d'OIonets, sur les bords de la Wyga, à proximité d'une usine récemment créée, on en trouve un certain nombre qui, au cours de Tannée 1700, font mine de s'établir et de s'organiser en communauté religieuse, tt Quel fâcheux voisinage! — Quelle bonne fortune! « Qu'ils viennent travailler aux forges ; moyennant cela, on « les laissera prier à leur guise (2) . »

Eux-mêmes, malheureusement, sont beaucoup moins accommodants. L'ami de Lefort et de Gordon, l'un calviniste, l'autre catholique, paraît suspect au rigorisme de leur foi. Évidemment il est le complice, sinon l'auteur, des innovations impies contre lesquelles s'insurge la conscience des vrais croyants. Ne serait-il pas l'Antéchrist? D'ailleurs, la défense de la religion est un mot de ralliement séduisant et ses défenseurs des alliés précieux. Comme tous les persécutés, ils sont des hommes de courage et arrivent à être des hommes de valeur. Laborieux, économes et sobres, relativement instruits ou tout au moins ayant appris à lire par amour des textes âprement discutés, ils gagnent promptement richesse, influence et prestige; ils soudoient les fonctionnaires, obtiennent de hautes protections, se jouent de l'ignorance du clergé officiel, deviennent une puissance. On les recherche, on sollicite leur appui, et leur protestation contre la réforme du rituel se solidarise ainsi peu à peu et se confond avec l'opposition universelle dressée contre les réformes. Dans la légende qui fait de Pierre un fils adultérin de Nicône, cette confusion se traduit éloquemment, et la cause des moines est appelée à en bénéficier.

Voilà donc le Réformateur obligé de combattre les raskolniks. Mais comment pourrait-il le faire sans se solidariser à son tour avec cette Église officielle, dont il a prétendu d'abord battre en brèche les privilèges rivaux des siens? Il y arrivera fatalement, quoique à son corps défendant. Il essaye bien de

(1) SoLoviEF, t. XVI, p. 295.

(2) Ibid. Voy. aassi : Sikaïski, Le Raskol et VEglise russe sous Pierre U Grand, Pétersb., 1895, p. xiii et suiv., 327 et 8uiv.

s'en défendre en déplaçant la question. Comme avec les moines, il a d'abord recours avec leurs soutiens, et en 1716 seulement, à un dénombrement suivi d'une mesure fiscale : puisque ces gens, tout en ayant de la fortune, refusent de participer aux charges communes, car on ne peut réussir à les enrôler ni dans l'armée ni dans l'administration, qu'ils payent le privilège de faire bande à part; on les imposera au double (1). Naturellement ils refusent, et la lutte s'engage. Pierre sera bientôt débordé par elle. En septembre 1718, Georges Rjevski, accompagné du moine Pitirim, ancien raskolnik converti, va à Nijni- Novgorod, un des centres principaux du raskol, et y travaille, knoute en main, au rétablissement de l'ordre, et, à la même époque, Etienne lavorski, suivant l'exemple donné, use des mêmes armes pour réprimer l'hérésie calviniste et luthérienne. En 1717, accusée d'inclinations protestantes, la femme d'un petit employé du bureau des affaires provinciales, Nathalie Zima, recevait quatre-vingt-cinq coups de knoute en trois fois et n'obtenait la vie sauve qu'en abjurant ses erreurs. D'autres, moins dociles, étaient exécutés, Pierre lui-même signant les sentences (2) !

C'était la négation des idées, des principes, des tendances que le Réformateur se proposait de faire prévaloir avec l'aide de lavorski en personne ! Mais le « gardien temporaire du trône pontifical » avait fait peau neuve depuis son exaltation. Souci d'une popularité naissante ou sentiment des responsabilités nouvellement assumées, il inclinait d'année en année à devenir l'homme, non pas seulement de la vieille orthodoxie avec son fanatisme étroit et intransigeant, mais de la vieille Moscovie tout entière avec son esprit rebelle à toute idée de progrès. Ne craignait-il pas, en 1712, de prendre le nouveau régime à partie jusque sur le terrain de ses réformes administratives, s'attaquant du haut de la chaire à l'institution impopulaire des fiscaux!

Pierre faisait fausse route décidément avec ce compagnon.

(1) Recueil des lois, p. 2991, 2996.

(2) SoLOviEF, t. XVI, p. 302, 315.

L'aveu de son erreur, devant lequel, à son ordinaire, il ne reculait pas, devait aussi préparer à FÉglise officielle et à son chef de nouvelles destinées.

Et d'abord, même avant Texpérience suprême de la campagne commune contre le raskol et les dégoûts qui en résultaient pour lui, le Réformateur était porté à mettre sa personne et son œuvre en défense contre ce chef hostile, en réduisant encore graduellement les attributions et Fautorité déjà amoindries qu'il lui avait départies. Même dans les affaires dont on lui avait laissé la direction, lavorski voyait sa compétence limitée d'abord par un conseil d'évéques périodiquement réuni à Moscou, puis par l'ingérence croissante de Moussine-Pouchkine. Avec la création du Sénat, en 1711, il perdait jusqu'à la dernière ombre de son indépendance. Les affaires d'Église, comme les autres, étaient désormais soumises à la juridiction suprême de la nouvelle assemblée. Le remplaçant du patriarche ne pouvait plus nommer un arhireî dans une éparchie sans l'aveu des sénateurs. Essayait-il d'intervenir dans les débats où on disposait si arbitrairement des intérêts qui lui étaient confiés et d'y faire valoir ses droits, on le jetait dehors brutalement, et il quittait la séance en larmes (1). En 1718, soupçonnant son ancien favori de connivence avec Alexis, Pierre lui faisait quitter Moscou, le gardait à demeure à Pétersbourg pour avoir l'œil et la main sur lui, et lui donnait un rival dans la personne de Prokopovitch, nommé évêque de Pskof et investi d'une influence qui va en grandissant.

En 1720, de l'ancien pouvoir et de l'ancien prestige patriarcal il ne restait presque plus rien. lavorski n'avait rien conservé. Mais le Réformateur n'était pas sans apercevoir ce qu'il y avait d'anormal dans cet état de choses, dans cette subordination de l'autorité spirituelle non plus même au souverain, — la tradition byzantine n'y répugnait pas, — mais à un simple organe de son gouvernement. Le clergé était devenu docile sans doute, mais était-ce encore un clergé? Un régiment plu-

(1) Olchbvski, Le Saint Synode sous Pûfrre le Grande Kief, 1894, p. 9.

tôt, assujetti à la même discipline militaire, avec Thonneur du drapeau en moins. L'abbé faisait fouetter ses moines, Tévéque faisait fouetter ses abbés, le gouvernement dégradait et exilait Tévéque, après lui avoir fait donner le knoute; soumis à ce régime, tous, supérieurs et inférieurs, du haut en bas de réchelle, tombaient au même avilissement, à la paresse, à rignorance, à Tivrognerie, aux pires vices. On ne pouvait continuer dans cette voie. Il fallait trouver autre chose. Dictée par cette nécessité impérieuse, inspirée par les amis de Prokopovitch, qui doit une bonne partie de son savoir aux théologiens protestants, à Quenstedt et à Gerhard, l'institution presbytérienne du Saint Synode est appelée, en 1721, à tirer la Russie d'un abîme où son avenir religieux et moral menace de sombrer.

Le Saint Synode,

Pierre s'en occupait en 1718 déjà, et on a pu croire que la complicité du clergé dans la révolte du tsarévicth n'a pas été étrangère il sa détermination (1). J'incline à croire pourtant qu'il a vu les choses de plus haut. L'année suivante, il collaborait avec Prokopovitch à la rédaction d'un Règlement destiné à justifier la nouvelle réforme et à en déterminer les bases. C'est une pièce curieuse, avec un tableau piquant des mœurs ecclésiastiques du temps, où la verve satirique de Févêque de Pskof s'est donné carrière, en accusant simultanément un singulier mélange d'idées et de doctrines puisées aux quatre coins du monde religieux, philosophique et politique de l'Europe occidentale. Les avantages de l'autorité collective y sont exposés avec une grande force et une étrange inconscience des arguments qu'on y pourrait trouver contre le pou-

(i) PiEBLiHGy La Sorbonne et la Bussie, p. 47*

voir personnel et individuel du souverain lui-même. L'inaptitude de Pierre à la conception des idées abstraites n'aurait pas besoin d'autre preuve.

Lu dans une assemblée du Sénat et du concile des évéques réunis, envoyé dans toutes les éparchies pour recevoir la signature des évéques et des principaux archimandrites, le Règlement soulève une tempête de colère. On le prend pour ce qu'il est, c'est-à-dire pour un pamphlet. Les auteurs s'y posent en médecins des âmes, et, avant d'indiquer les remèdes dont ils ont fait choix, ils décrivent le mal avec une insistance terrible. Ils prétendent écarter de la prêtrise la foule des gens sans vocation, qui n'y entrent que par calcul. Les écoles épiscopales, par lesquelles les candidats devront passer à l'avenir, et, jusqu'à l'établissement de celles-ci, des examens sévères devant les autorités compétentes, y pourvoiront. Ces examens porteront non pas seulement sur le savoir, mais encore sur la valeur morale des futurs pasteurs. Le prêtre, selon le vœu de Pierre et de Prokopovitch, ne doit pas être uil mystique ni un exalté. On devra s'assurer s'il n'a pas de « visions » ou des u rêves troublants » . On interrogera et sondera avec un surcroît de rigueur les chapelains domestiques, instruments habituels, dit le Règlement, d'intrigues obscures, créateurs de mariages irréguliers. Quant aux desservants de chapelles entretenues par les veuves, ils seront supprimés purement et simplement. Suppression aussi des lieux miraculeux non reconnus comme tels par le Saint Synode. Réduction du casuel, qui ne devra être alimenté que par l'offrande libre, et condamnation de la « taxe sur la mort » : le Règlement appelle ainsi la rétribution réclamée pour les prières à l'intention des trépassés, l'usage voulant que ces prières fussent prolongées pendant quarante jours. Un impôt prélevé sur les paroissiens devra seul subvenir aux frais du culte.

Mais c'est au clergé noir que le Règlement s'attaque le plus vigoureusement : défense pour les hommes d'entrer dans un monastère avant l'âge de trente ans; obligation pour les moines de se confesser et de communier au moins quatre fois par an;

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introduction du travail obligatoire dans tous les monastères; défense aux moines de visiter les couvents féminins et même les maisons privées; défense, d'autre part, aux nonnes de prononcer des vœux définitifs avant Tâge de cinquante ans, le noviciat prolongé jusqu'à cette époque ne faisant pas obstacle au mariage (1).

Le mécontentement est, cette fois, universel, mais n'arrête pas le Réformateur. La publication du Règlement a lieu le 25 janvier 1721, et le 11 février suivant, l'inauguration du Collège ecclésiastique, appelé ensuite Saint Synode, par une déférence tardive envers la tradition byzantine. Le Patriarcat est supprimé. Une assemblée permanente, dans laquelle de simples prêtres prennent séance avec les évéques, reçoit la garde des intérêts civils et religieux de l'Église, et aussi tous les pouvoirs, législatif, judiciaire, administratif, nécessaires à leur gestion sous la haute surveillance d'un délégué du gouvernement. Elle est placée sur un pied d'égalité avec le Sénat, au-dessus de tous les autres collèges et organes d'administration.

On n'oublie pas que la substitution des corps administratifs aux chefs d'administration individuels faisait partie, à ce mo* ment, d'un système très en vogue dans les pays occidentaux. En France, les ministres de Louis XIV cédaient la place aux conseils de la Régence, et Pierre revient de Paris. D'autre part, la révolution par lui opérée peut être considérée comme une conséquence de l'évolution progressive, deux fois séculaire déjà, qui a modifié la constitution des Églises orientales. Le Saint Synode est destiné à faire office, dans une certaine mesure, et du Patriarcat supprimé et du Concile absent. Cela est si vrai que les six Églises d'Orient en viendront, l'une après l'autre, à copier leur organisation particulière sur le même

(i) Le Règlement a été publié en russe dans le Recueil des lois, n^ 3718, et nombre de fois dans des traductions allemandes. Voy. le Catalogue des Russica^ R. 265-268. J'ai eu entre les mains un exemplaire imprimé à Pétersbourg sous le règne de Catherine II. Le paragraphe relaKlt aux chapelains des veuves y est supprimé, tout en restant indiqué dans la table par une maladresse de Téditeur.

modèle. Enfin, la réaction contre le caractère papiste dont 8'est imprégné le Patriarcat s'accuse dans Tesprit démocratique, nettement presbytérien, qui préside à Torganisation de l'institution appelée à le remplacer.

La plus contestée peut-être des réformes du grand règne a reçu, depuis, la double consécration de la durée à l'intérieur et de l'expansion au dehors Je ne prendrai pas sur moi d'en discuter ici la valeur. L'œuvre subsiste; il y a toujours un Saint Synode à Saint-Pétersbourg. A-t-elle répondu à l'attente de l'ouvrier? Avec la dignité, l'indépendance et le pouvoir at-elle rendu ou donné à l'Église russe le gouvernement des âmes et les vertus nécessaires pour l'exercer? Ce sont des questions auxquelles je ne saurais chercher des réponses sans être conduit sur un terrain de brûlante actualité, dont je me suis interdit l'abord. Le Réformateur s'est d'ailleurs préoccupé surtout de faire le nécessaire pour empêcher TÉglise d'être, ou de devenir, un embarras dans le nouvel État créé par lui, et, à cet égard, on ne peut nier qu'il ait admirablement réussi.

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