LA RÉFORME SOCIALE. LE TABLEAU DES RANGS
I. La noblesse, — Pierre a-t-il été un réformatear social ? — Les classes sociales de l'ancienne Moscovie. — Les shujilyié Lioudi d*Ivan IIL — Triple rôle militaire, administratif et économique de ce groupe. — Pierre en fait une noblesse. — Nouyelle répartition des charges et privilèges. — Enrégimentement universel. — Le tableau des rangs. — Le collectivisme. — IL Les paysans, — La population rurale. — Deux classes de paysans. — Influence de la politique et de la législation de Pierre sur leur condition. — Asservissement général. — La raison de l'État. — La grandeur de la Russie et sa rançon. — C'est le paysan qui paye. — III. La bourgeoisie. — Tentatives de Pierre pour en constituer une. — Efforts stériles et inconséquences. — Autonomie municipale et bureaucratie. — Noblesse et roture. — Le grand myope. — Une œuvre de grande portée. ^ La socialisation de l'Eglise.
La noblesse.
Pierre a-t-il été un réformateur social? On lui a dénié ce titre. On a argué de ce que les changements, d'ailleurs importants, qui se sont produits pendant son règne dans la condition des diverses classes sociales n'ont été que des conséquences indirectes, les moins prévues, les moins voulues parfois de son oeuvre législative. Cet argument ne me touche pas. J'ai dû observer, en effet, que la plupart des réformes contemporaines ont participé de ce caractère en quelque sorte accidentel. Pierre n'a rien changé à la constitution des classes, rien même à la nature de leurs droits et de leurs devoirs respectifs ; il a simplement modifié la répartition de ces charges et privilèges. Mais il a aussi, sinon introduit, du moins fait prévaloir dans cette réorganisation, d'une manière énergique et définitivCi
un principe de haute portée politique et sociale. Sans plus discuter sur les titres, venons aux faits.
En remontant au delà de Tinvasion mongole, on trouve sur le sol de la vieille Russie la trace de trois classes correspondant vaguement aux divisions sociales des temps carlovingiens et mérovingiens en Occident. En haut, les mouji ou notables ont quelque ressemblance avec les rachimhourgs et les bonshommes de cette époque; ils accusent le caractère mixte et confus de l'aristocratie gallo-franque ; plus bas, les lioudi forment ici, comme là-bas les hommes, un groupe compact, comprenant tous les hommes libres du pays; au dernier échelon parait la population servile. Cet air de famille s'explique suffisamment par l'origine normande de l'État russe. Le joug mongol l'effacera presque entièrement sous le niveau égalitaire d'une commune servitude. Dans la seconde moitié du quinzième siècle seulement, lentement émerge de ce basfond stérilisé un commencement de vie organique. Poursuivant avec une cruelle énergie l'œuvre de l'unification du pays, Ivan III forme autour de lui un groupement nouveau : la classe des hommes de service, sloujilyïé lioudi^ qui sont en même temps les seuls propriétaires fonciers. Le souverain leur distribue, en effet, des terres à titre héréditaire ou viager, moyennant l'obligation de le servir en temps de paix et en temps de guerre. Militairement, administra tivement et économiquement, ce groupe joue ainsi dans l'État et dans la société un rôle important : il fait la guerre ; il aide le souverain à gouverner et il détient la totalité, ou peu s'en faut, du capital social. Mais jusqu'à l'avènement de Pierre il n'arrive pas à se solidifier en un corps régulièrement constitué. Ce n'est ni une caste ni une aristocratie. Pierre le premier s'avise de lui attribuer un tel caractère, en le décorant d'un nom générique emprunté à la terminologie polonaise : chlahetstvo ou noblesse. Jusqu'à ce moment le groupe a conservé quelque chose d'indécis et de flottant, un aspect embryonnaire que cette dénomination elle-même n'a pas réussi à lui faire perdre entièrement.
C'est la condition de ces sloujilyîé Uoudi, ou dvorianié^ que la réorganisation des services militaires et civils entreprise par Pierre afFecte tout d'abord. Le service militaire dans les milices provinciales mobilisées en temps de guerre est converti en service perpétuel dans les régiments. L'aristocratie naissante est ainsi détachée de son milieu naturel. L'esprit corporatif, qui commençait à se développer dans les centres provinciaux, est déplacé, transporté dans les cadres des régiments et des corps d'armée, où il reçoit une empreinte spéciale. En même temps, les services civils sont séparés des services militaires. Les dvorianié remplissaient auparavant un double office : soldats à la fois et magistrats , portant l'épée et faisant fonction de bureaucrates. A chacun sa tâche maintenant. Mais la tache devient plus lourde. Civile ou militaire, la fonction saisit le fonctionnaire à quinze ans et ne le lâche plus jusqu'à sa mort. Ce n'est pas tout. Jusqu'à l'âge de quinze ans, il sera tenu de se préparer à l'exercer convenablement. Il devra étudier, et on lui demandera un compte sévère de ses études. Pierre veut avoir dans sa noblesse une pépinière d'officiers et de chefs de bureau. Il entend y recruter les cadres de son armée et de son administration. Pour remplir ces cadres, il aura les hommes de basse condition, vis-à-vis desquels les dvorianié conserveront ainsi leur prééminence. Mais cette concession faite au principe maintenu d'un groupement hiérarchique des classes sociales, le Réformateur s'en écarte aussitôt. Fidèle à une tendance qui s'est accusée déjà dans les tentatives de réformes antérieures à son avènement, il veut que, dans la répartition des grades, le coefficient aristocratique de l'origine soit balancé parle coefficient démocratique du mérite. Un paysan pourra s'élever au grade d'officier, et, en devenant officier, il deviendra aussi dvorianine, noble. C'est très beau; mais c'est, on n'en peut douter, la fin de toute distribution autonome des éléments sociaux. Il n'y a plus qu'un enrégimentement universel des unités disponibles dans les cadres d'une hiérarchie gouvernementale. Le fameux tableau des rangs publié en 1721 n'est que l'expression et la consécration officielle du
régime ainsi établi. Le service du souverain apparaît maintenant divisé en trois départements : armée, État et cour; mais le personnel des desservants est un. Il est uniformément hiérarchisé au moyen de quatorze classes ou degrés de fonctions {tchiné) , qui se correspondent d'un département à Tautre, comme les échelons d'une triple échelle. Un feld-maréchal, dans le militaire, un chancelier, dans le civil, figurent côte à côte au sommet; inmiédiatement audessous un général coudoie un conseiller iniime, et ainsi de suite, jusqu'au porte-étendard et à ï enregistrateur de collège pareillement accouplés au bas de l'échafaudage. La gradation hiérarchique s'étend aux familles : la femme a le rang du mari; la fille d'un employé du premier échelon va de pair, tant qu'elle n'est pas mariée, avec la femme d'un employé du quatrième.
Cette classification artificielle n'a évidemment rien de commun avec celles qui se sont spontanément développées au sein des autres sociétés européennes. Peut-être est-ce cependant la seule qui convienne au pays où elle a pris naissance. Les conseillers d'État actuels et les enregistrateurs de collège inventés par Pierre ne sont au fond, sous un déguisement allemand ou français, qu'une reproduction des sloujilyté lioudi d^lyan III, dans la première période de leur existence. Ce groupement spécial est dans l'histoire, dans la tradition; il est peut-être aussi dans la chair et dans l'âme d'un peuple qui, à travers les siècles, s'est montré également mal disposé à la formation soit d'une démocratie libre, soit d'une forte aristocratie. Plutôt que de le laisser aller à la débandade, Pierre l'enrégimente; il marque à chacun sa place et son emploi, et, ce faisant, comme principe général, il subordonne l'idée du droit et de l'intérêt individuel ou corporatif à celle du droit et de l'intérêt collectifs à la loi de l'État. Un écrivain lui a attribué, à ce propos, le mérite d'une avance d'un siècle prise sur son temps (I). Je serais tenté de doubler la mesure. Sa formule
(i) FiLiPPOF, La réforme de Pierre le Grand et la loi pénale ^ p. 55*
n'est-elle pas à peu près celle du collectivisme moderne? Reste à savoir si, s'affirmant déjà dans la législation d'Ivan III, le principe constitue un progrès.
En classant d'ailleurs ainsi et numérotant ses dvoriamé, Pierre ne les tient pas quittes de ce qu'ils lui doivent et peuvent lui donner en leur qualité de propriétaires fonciers. Il en arrive à imaginer pour eux un rôle bizarre d'intendants ruraux au bénéfice de TËtat. C'est le sens propre de l'oukase du 23 mars 1714 sur V héritage unipersonnel , le iédinonaslédié, dont on a fait à tort une loi instituant le majorât. Avant d'aborder cette réforme, Pierre s'est préoccupé, il est vrai, des modèles que les législations étrangères pouvaient lui fournir pour sa réalisation. Mais, après avoir confié à Bruce le soin de réunir toute une bibliothèque d'ouvrages traitant de l'ordre des successions pratiqué en Angleterre, en France et à Veupse, il en est revenu finalement aux éléments plus proches du droit et de la coutume locale. Il a simplement fondu dans son oukase les deux formes de propriété qui existaient dans le pays, la vottchina (alleu) et le pomiéstié (fief), ainsi que les principes qui affectaient la transmission de l'une et de l'autre. C'est comme cela qu'il a imaginé un droit d'hérédité unipersonnel associé à la liberté testamentaire. Le dvorianine ne pourra laisser sa terre qu'à un seul de ses enfants, mais il sera libre de choisir parmi eux. Ce n'est pas l'esprit du majorât; c'est l'esprit de l'autocratie transporté jusque dans le cercle du foyer domestique. Et c'est autre chose que le majorât de toute façon. Pierre s'est sans doute préoccupé de l'appauvrissement de ses nobles, et a espéré y remédier en arrêtant le morcellement des fortunes. Il s'en est préoccupé, bien entendu, au point de vue de son intérêt personnel, je veux dire de l'intérêt de l'État. Pour le servir comme il prétend être servi, passer leur vie dans se armées ou dans ses bureaux sans rétribution aucune, et bâtir par-dessus le marché des palais à Pétersbourg, les dvorianCe ont besoin d'être riches. Or, ils sont généralement ruinés. Des Rurikovitcli sont réduits à gagner leur pain chez des particuliers; un prince Biélosielski fait office de majordome dans la
maison d'un marchand; un prince Viaziemski gère le domaine d'obscurs parvenus (1).
Le législateur a eu aussi en vue la constitution d'un groupe de cadets de famille, dans lequel il a aperçu une excellente pépinière de recrues pour le commerce et l'industrie. Les fils de dvorianines déshérités ne dérogeront pas en prenant un métier, et, après sept ans de service dans le militaire, dix ans dans le civil et quinze ans dans le commerce ou l'industrie, — toujours le service! — ils pourront devenir acquéreurs de biens fonciers çt rentrer ainsi dans la soi-disant caste aristocratique dont leur déchéance les a fait sortir. Ceux qui ne voudront rien faire ne pourront rien posséder, et ceux qui ne voudront rien apprendre ne pourront même pas se marier !
Enfin Pierre a espéré améliorer la condition des serfs. Plus riches, les propriétaires seront plus pitoyables. Tout cela est dans son oukase, et même des phrases sur la « gloire des tt familles illustres w que le législateur s'est proposé de protéger. Mais, au fond, ce n'est pas de tout cela qu'il s'est agi pour lui. La loi est générale, le régime de l'héritage unipersonnel s'applique à toutes les formes de la propriété immobilière, au domaine d'un cultivateur comme à la boutique d'un drapier, et Pierre s'est préoccupé surtout d'avoir, à la ville comme à la campagne, des répondants pour la rentrée intégrale des impôts et l'acquittement des services que l'État exige de tous ses sujets. Les héritiers uniques seront les commis principaux du Tsar, et sa loi est surtout une loi fiscale.
Le succès en est nul. Dix-sept années plus tard, en rapportant la loi, l'impératrice Anne donnera pour raison de sa décision que les dispositions en sont demeurées inefficaces : la masse des propriétaires fonciers a réussi à éluder par des subterfuges la volonté du législateur. Le régime n'a servi qu'à édifier deux fortunes : celle des princes Chérémétief et celle des princes Kantémir (2). Les véritables majorats du type
(i) Karnotitch, Les grandes fortunes, p. 33. (î) Ibid,
anglais n'ont eux-mêmes pas réussi à s'acclimater en Russie. On n'en compte guère plus d'une quarantaine aujourd'hui encore sur toute l'étendue de l'immense empire.
Les paysans.
En dehors des propriétaires fonciers, la population rurale de la Russie comprenait, à Tavènement de Pierre, deux groupes principaux de paysans, dont la condition présentait, au point de vue politique, juridique et économique, des différences profondes : les Krestianié et les Holopy, La classe des hommes libres cultivant la terre et ne participant pas à ce groupement tendait à disparaître. Les Krestianié avaient deux maîtres : l'État et leurs propriétaires; taillables et corvéables d'un côté et de l'autre, asservis à perpétuité, susceptibles d'être vendus avec ou sans la terre par eux cultivée. Les Holopy, du moins les Holopy Kabalnyié, ou paysans hypothécaires (une autre catégorie, celle des Polnyié Holopy, ou paysans pleinement asservis, ayant à peu près disparu à cette époque), ne devaient rien à l'État et n'étaient attachés aux propriétaires de la terre par eux cultivée que par un lien personnel, une sorte d'hypothèque — la kabala — consentie sur leurs personnes et s' éteignant à la mort du titulaire. Ils n'étaient aliénables d'aucune façon. La politique de Pierre vis-à-vis de cette population est à deux faces : directement, il intervient en sa faveur par une série de dispositions conçues dans un sens libéral et humanitaire : ukases réduisant les ventes de serfs aux cas de nécessité absolue et rendant obligatoire, dans ces cas, l'aliénation des familles entières; commissaires spéciaux pour la répression des abus, etc. (I). L'action indirecte de son gouverne-
(i) Recueil des lois, 3294, 3770. Année« 1719 et 1721.
ment et de sa législation apparaît tout autre; elle tend invariablement, d'une part, à confondre les deux catégories de paysans et, d'autre part, à resserrer autour de leur cou le nœud du servage. Au point de vue politique, la fusion sera opérée dès Tannée 1 705, un oukase ayant étendu à la catégorie des Holopy l'obligation du service militaire. Au point de vue juridique et économique, le recensement général de 1718 et une série d'oukases publiés de 1720 à 1722 sur la composition des feuilles de recensement, achèveront le travail d'unification. L'impôt foncier étant remplacé à cette époque par la capitation, il s'est agi pour le souverain de trouver le plus grand nombre de tètes ou à'âmes imposables. Gomment les atteindre? Les propriétaires fonciers, appelés à jouer le rôle d'intendants fiscaux, de percepteurs responsables de l'impôt nouveau, n'ont pas voulu et n'ont pu répondre que des âmes qu'ils avaient en leur possession, dont ils disposaient pleinement. Ils ont cherché naturellement à en diminuer le nombre sur les feuilles de recensement. Mais l'État a cherché au contraire à charger ces feuilles. Une lutte s'est engagée ainsi, dont l'État ne sortira vainqueur qu'en consentant à se faire complice de l'asservissement général et complet de la masse entière des cultivateurs. Tout paysan recensé sera considéré comme asservi à perpétuité à son répondant, qui autrement n'en répondrait pas, et, peu à peu, tous les paysans y passeront (1).
Ce sera l'œuvre de Pierre. Elle était complétée d'abord par une autre série d'oukases, qui avaient pour objet d'arrêter l'exode des paysans fuyant les nouvelles rigueurs de leur condition, cherchant en foule un refuge au delà de la frontière, peuplant les contrées limitrophe de la Pologne. Ces oukases étaient autant de verrous mis à la prison de l'universelle servitude. Puis est venue la création d'une nouvelle catégorie de serfs. Pour faire marcher les usines que le Réformateur s'occupait d'installer, les ouvriers manquaient. Où en prendre ? Les
(1) Klioutchevski, La capitation et son injiue\ic9 sur la condition des paysans y dans la Pensée russe {Rousskaïa Mysl), 1886.
seuls travailleurs connus dans le pays sont les serfs. Le travail libre n'existe pas. Eh bien, les usines auront leurs serfs comme la terre a les siens. Les industriels recevront le droit de recruter par voie d'achat le personnel qui leur est nécessaire (1).
Pierre n'est pas un souverain inhumain. La création en 1701 de soixante hospices établis auprès des églises de Moscou (2) le prouve éloquemment. Mais la raison d'État qu'il représente est une loi dure, féroce même. Pour toutes les grandeurs et toutes les gloires qu'elle promet à la Russie, elle réclame une lourde rançon. C'est le paysan russe qui en payera la plus grande partie jusqu'en 1861.
La bourgeoisie.
A en croire d'ailleurs ses apologistes, Pierre ne se serait pas résigné à amoindrir ainsi le programme de réformes à lui légué par ses prédécesseurs, en en retranchant la libération de la population rurale. Il aurait seulement subordonné la solution de ce problème à l'accomplissement préalable d'une autre œuvre : l'émancipation de la classe urbaine. La ville, relevée de sa misère et de son avilissement, affranchirait le village. Je n'ai nulle part, ni dans les actes ni dans les écrits du grand homme, aperçu trace d'une semblable pensée. Il s'est assurément donné beaucoup de mal pour créer une bourgeoisie dans les cités naissantes de son empire et pour rendre cette bourgeoisie digne de sa vocation naturelle. Autonomie administrative et self-govemment anglais, corps de métiers, maîtrises et jurandes françaises, guildes allemandes, il a essayé de tout, à la fois et péle-mèle, suivant son habitude. Le succès
(i) Oukase du 18 janvier 1721 ; yoy. Biéuief, Les paysans en Russie, Mot* cou, 1860, p. 857.
(S) Ptlaisp, la vieille Moscou, p. 419.
n'a pas répondu à son attente. Dans l'histoire du développement progressif des centres industriels et commerciaux de la Russie moderne, son règne a fait époque, sans doute; mais, dans les résultats obtenus, l'organisation tentée de la classe industrielle et marchande n*a été pour rien. Elle n'a donné que des mécomptes. Les villes se sont développées par l'effet des succès politiques et des victoires économiques, conquête de ports et établissement de voies de communication nouvelles, qui ont donné à l'industrie et au commerce du pays une impulsion nouvelle. Dans les provinces baltiques, Pierre a trouvé une bourgeoisie locale toute faite. Ailleurs il a perdu sa peine en cherchant à en tirer une du néant. Je ne crois pas le génie du peuple russe aussi rebelle à l'esprit corporatif qu'on l'a prétendu. Il peut y avoir diverses formes de corporations, et Vartel, ce mode national et démocratique d'association si répandu en Russie, en est une au fond, plus libre, plus conforme aussi au principe initial de confraternité, vicié dans les corporations de l'Occident par l'esprit despotique de Rome. Je crois, et l'exemple de Pierre est pour confirmer ma foi, à l'impossibilité de créer des forces sociales par la voie des lois et des règlements. Pierre en a usé inutilement une grande quantité. Il y a mis d'ailleurs, à son ordinaire, beaucoup d'inconséquence. Après avoir esquissé, en 1699, un vaste plan d'établissement municipal autonome, d'ordre social, il a fini, en 1724, par lui substituer une vulgaire magistrature du type bureaucratique. Il ne s'est pas préoccupé aussi de reconnaître si les formes exotiques, imposées du jour au lendemain à la vie industrielle et commerciale de son pays, étaient un vêtement à sa mesure. Il ne s'est pas aperçu que ce vêtement s'était usé déjà sur les épaules de ses voisins d'Europe, qui s'apprêtaient à le jeter bas, et qu'il habillait son monde avec de vieilles guenilles. Tout en prétendant aussi favoriser le développement de l'industrie et du commerce, il n'a pas renoncé à la politique fiscale de ses prédécesseurs, qui avaient envisagé principalement dans la population urbaine un élément taillable et corvéable. Il n'a fait qu'aggraver ce régime d'ex-
ploitation inconsidérée (1). Enfin, s'il a voulu, ainsi que je Tai indiqué plus haut, que sa simili-noblesse de avortante ne dérogeât pas en se livrant aux occupations de la classe bourgeoise, il a admis aussi que Tinscription d'un membre de cette aristocratie dans la classe bourgeoise constituât une peine infamante, une flétrissure, et il est difficile de partager l'enthousiasme que cette idée a inspiré à Voltaire (2).
Pierre a été un réformateur social inconscient. C'est sa mei[ leure excuse. A la ville comme à la campagne, le grand myope n'a fait qu'effleurer, en passant et sans y prendre garde, ou heurter en tâtonnant quelques-uns des grands problèmes dont l'intelligence, dans cette sphère, aurait réclamé de lui un regard autrement compréhensif dans un champ visuel autrement étendu.
A un point de vue cependant, mais toujours inconsciemment, indirectement aussi, il a accompli dans cette même sphère une œuvre de grande portée. Il a introduit, ou plutôt il a fait rentrer dans l'organisme social un élément dont l'assimilation peut être considérée comme conduisant à une combinaison plus harmonique de toutes ses parties. L'Église avant lui vivait en marge de la société. Avec ses droits et privilèges rivaux de ceux de l'État et analogues aux siens, ses biens immenses administrés en dehors de toute tutelle gouvernementale, sa clientèle propre de serviteurs, sa juridiction nullement bornée aux affaires ecclésiastiques, elle constituait un État à part. Pierre, nous le savons déjà, a changé tout cela. Lui régnant, prêtres et moines rentrent dans le rang. S'il n'en fait pas des citoyens, il en fait tout au moins des sujets. C'est un "• commencement.
(1) DiTiATiNEi V administration des villes en Russie, p. 175. 2) Voy. les réflexions à ce sujet de Damaze de Raymond dans son Tableau historique, géographique^ etc., de la Russie, t. I, p. 119. Paris, 1812.