‹ Pierre le GrandChapitre 25 sur 55 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

l'oeuvre f!conomique.

I. L'industrie, — Idées directrices. — Leur grande portée et leur consistance relative. — Causes qui en compromettent partiellement le fruit. — Une erreur capitale. — Pierre prétend créer la Tie industrielle et commerciale à coups d'oukases. •— La doctrine mercantiliste. — Le protectionnisme. — L'industrie de l'État. — Pierre fabricant de percale. — Situation précaire des établissements créés. — Le créateur finit pourtant par trouver un terrain fécond. — L'industrie minière. — II. Le commerce. — Le monopole commercial. — Tendances libérales de Pierre. — Les exigences de la guerre l'obligent à y renoncer. — Retour théorique au libéralisme. — Maintien, dans la pratique, des procédés arbitraires. — Le port de Saint-Pétersbourg. — Les canaux. — Les routes. — Le commerce des caravanes. — Le marché de la Perse et de rinde. — IIL V économie rurale. — Pierre agriculteur et forestier. — Aperçu général. — Double obstacle au progrès économique, d'ordre moral et d'ordre politique. — IV. Les finances. — Le budget. — L'apparence et la réalité. — Toujours les exigences de la guerre. — Politique de désorganisation et de brigandage. — La revision du cadastre. — Fâcheux résultats. — Encore les expédients. — Le déficit. — Retour à des idées plus saines. — Réforme générale des impôts. — Remplacement de l'impùt foncier par la capitation. — Maintien partiel des anciens errements. — La faillite.

L'industrie,

A ravènement de Pierre, Tindustrie russe n'existait pour ainsi dire pas, et il n'y avait en Russie qu'un seul grand commerçant : le Tsar. Sous le duumvirat de Pierre et d'Ivan, une forte récompense était promise à un capitaine de vaisseau français pour l'introduction dans le pays du papier blanc, du vin et de quelques produits encore qui n'auraient pas chance d'y arriver autrement. A la même époque, le premier en date des économistes russes, Possochkof, écrivait un livre — son Testament —

dans lequel il préconisait le mépris de la richesse. 'Vingt années plus tard, ce même auteur rédigera sur du papier blanc fabriqué en Russie un Traité de la pauvreté et de la richesse, dans lequel il s'ingéniera à découvrir les moyens d'augmenter la

fortune des particuliers comme celle de TÉtat et mettra en lumière, avant Smith et avant Turgot, la supériorité du travail à la tâche sur le travail à la journée. Pierre aura fait son œuvre.

Cette œuvre est considérable. Par la grandeur de l'effort, la multiplicité et l'ingéniosité des moyens employés, l'enchaînement logique des idées directrices, en dépit de quelques inconséquences, elle mérite une place d'honneur dans l'histoire du génial ouvrier. Augmenter le bien-être des particuliers tout en décuplant les ressources de l'État, créer simultanément de nouvelles sources d'impôt et de nouvelles sources de production ; remplacer les importations étrangères par les produits de l'industrie nationale ; stimuler l'activité du peuple et son esprit d'initiative ; forcer les oisifs, moines, nonnes, mendiants, à prendre place dans les rangs des classes laborieuses; remédier à Tindifférence ou même à l'hostilité de l'administration vis-à-vis des forces productives, à l'insuffisance de la justice, au peu de développement du crédit, à l'absence de la sécurité publique, à l'inexistence d'un tiers état; faire entrer enfin la Russie dans le mouvement économique contemporain, il a voulu et tenté tout cela.

Le succès de son entreprise s'est trouvé en partie compromis par une coïncidence fâcheuse et par une erreur capitale. La coïncidence a été la guerre avec ses conséquences et ses exigences naturelles. C'est elle qui, d'adversaire résolu des monopoles, a rendu Pierre créateur de monopoles nouveaux, détruisant d'une main ce que l'autre édifiait. L'erreur a été sa croyance à la possibilité de créer la vie commerciale et industrielle, de doter cette créature d'organes appropriés à ses besoins, de lui donner des muscles et du sang, puis de gouverner ses mouvements, de la faire aller à droite et à gauche, comme il créait et faisait manœuvrer des régiments, à coups d'oukases

et à coups de bâton. Les compagnies marchandes et industrielles sont, en 1699, une première tentative de ce genre. Les Hollandais s*en effrayent d'abord et 6nissent par en rire.

La guerre veut de l'argent; ce sont les armées permanentes qui ont donné Tessor, en Occident, à la doctrine mercantiliste, et voilà Pierre enrôlé sous le drapeau de Colbert, éperdument. La tradition nationale est, il est vrai, avec Golbert, elle aussi. Déjà sous Alexis Mihaïlovitch, et probablement plus tôt, les droits d'entrée étaient payables à la douane moscovite en ducats de Hongrie ou thalers hollandais. Pierre maintient, en l'aggravant, ce système, qui s'est perpétué jusqu'à nos jours. Il interdit l'exportation des matières précieuses sans se soucier de ce que Bodin ou Child ont pu écrire sur le danger de cette pratique. Sans avoir jamais luKlock, Schrôderou Decker, il va au delà de leur sentiment, jusqu'à défendre à ses sujets d'accepter la monnaie du pays en payement de leurs marchandises (1). Il croit à la balance du commerce et réussit a en avoir une favorable, privilège que son empire conservait récemment encore, en commun avec l'Espagne. D'après Marperger, aux environs de 1723 la Russie gagne plusieurs tonnes d'or par an dans ses échanges avec l'étranger (2). Il croit aux bienfaits du protectionnisme. Maître d'un pays qui de nos jours encore demeure presque exclusivement, au point de vue du commerce extérieur, un producteur de matières premières, il interdit l'exportation de certains produits de cette espèce, la laine par exemple, et grève les autres d'un droit de sortie presque prohibitif. En attendant qu'il puisse vêtir son armée entière de drap fabriqué dans le pays, il n'en veut pas d'autre pour ses vêtements, et en rend l'emploi obligatoire pour les livrées (3). Un Français du nom de Mamoron ayant établi à Moscou une fabrique de bas, défense était faite aux Moscovites

(1) Recueil des lois, 2793, 2889, 3441. Comp. l'étude de Stieda daa« la Eussische BevuCy t. IV, p. 206.

(2) MOSCOVITISCHER RAUFMARIf, 1723, p. 218.

(3) SoLOviEF, t. XVI, p. 203.

de s'approvisionner ailleurs. Des industriels protégés par le Tsar hésitant à convertir en chapeaux le feutre par eux fabriqué, un oukase intervenait pour leur donner du courage : ils ne pourront vendre leur marchandise qu'en portant au marché un certain nombre de couvre-chefs sortant de leurs ateliers.

Cet assaut de sollicitations, d'arguments persuasifs et coercitifs, d'assistance morale et pécuniaire n'a pas été, à la longue, sans effet. Des usines surgissaient, quelques-unes subventioHnées, d'autres exploitées directement par le souverain, d'autres enfin vivant de leurs propres ressources. L'Impératrice commanditait une fabrique de tulle et une fabrique d'amidon é Ekatierinhof. Pierre, bornant d'abord son initiative à la production d'objets intéressant la marine, toile à voiles, salpêtre, soufre, cuirs, armes, arrivait avec le temps et un peu malgré lui à en étendre la sphère. Je le vois fabricant de percale à Pétersbourg, de papier à Douderhof, de drap un peu partout.

Le malheur était que ces établissements ne prospéraient guère. Le Tsar avait beau vendre sa percale à perte, livrant à cinq copecks l'archine d'étoffe, qui lui en coûtait quatorze. Il s'obstinait comme toujours ; il renchérissait encore, prétendant introduire en même temps dans son pays les industries de luxe. La Russie arrivait à produire des tapisseries de haute et de basse lisse avant de posséder une filature! Et, toujours, il ne se bornait pas à stimuler ; il frappait ! En 1 7 18, un oukase interdisait l'emploi du suif pour la préparation des cuirs, où le goudron devait être employé — sous peine de confiscation et de galères !

Mais, en se démenant de la sorte à tort et à travers, voici qu'il rencontrait un champ aisément fécondable, d'un rendement immédiat, d'une richesse énorme, et aussitôt sa fougue, son emportement, sa verve créatrice produisaient des merveilles. Il mettait la main sur les mines. Sous Alexis déjà, un Hollandais et un Danois avaient opéré des fouilles dans les environs de Moscou, construit des usines et fabriqué des canons (!)•

(i) Storch, Historiich'StatistUche Gemàtde d, Ruêtuchen Reicheê, Riga, 1797, t.II, p. 485.

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Pierre s'en mêlant, rentreprise prendra des proportions grandioses. Il faut le dire, la guerre ici encore inspire, guide et pousse le créateur. Décidant par oukase, dès Tannée 1697, rétablissement des forges de Yierhotourié et de Tobolsk, il a uniquement en vue ses besoins militaires; il veut des fusils et des canons; mais, une fois lancé, il va, il va, et le prodigieux développement actuel de l'industrie minière en Russie est au bout du chemin.

C'est par la recherche et l'exploitation du fer que le souverain a débuté ; un peu plus tard la Bèvre de l'or le saisit, comme on pouvait s'y attendre. Et il se passionne davantage, recueillant tous les indices, quêtant toutes les pistes. Les expéditions multiples qu'il organise, celle deBékovitch-Tcherkaski du côté de la Perse en 1717, celle de Liharef du côté de la Sibérie en 1719, demeurent, il est vrai, infructueuses. Jusqu'en 1720 une seule mine d'argent a été mise en activité. Mais, chemin faisant, on a découvert du cuivre, du fer toujours et en 1722 de la houille ; et trente-six fonderies ont été créées dans le gouvernement de Kasan, trente-neuf dans celui de Moscou.

L'initiative privée — le cas isolé de Démidof mis à part — resta longtemps paresseuse. Un oukase publié en 1719 donne des mdications caractéristiques à cet égard; il déclare libres, accessibles à tous la recherche et l'extraction de toute espèce de métaux sur toute espèce de terres. Les propriétaires de terres métallifères n'ont qu'un droit de priorité. Tant pis pour eux s'ils tardent à s'en prévaloir. Que s'ils s'avisent de cacher la présence d'un gisement exploitable ou d'en empêcher l'exploitation, c'est un crime qui sera puni de mort (1). En 1723 le législateur fera un pas de plus; il entend rompre définitivement avec le système du monopole industriel de la couronne. Au règlement élaboré par le Collège des Manufactures il joint un manifeste conviant les particuliers à se substituer à l'État pour l'exploitation des établissements de toute nature créés parlai, offrant des conditions avantageuses. Et cette somme

(i) Recueil des lois^ 3464.

d'efforts répétés finit par donner des résultats; le mouvement créateur de vie se propage, grandit, et l'industrie nationale devient une réalité.

Le commerce.

Son histoire est au^si à peu près celle du commerce national. En montant sur le trône, Pierre a eu grande envie de renoncer aux droits régaliens qui faisaient de lui le plus grand et même le seul grand marchand de son pays. Mais il a dû subir la loi de la guerre : il est resté marchand pour gagner de l'argent, et, comme il ne fait rien à moitié, il a augmenté le chiffre de ses affaires au point de monopoliser plus entièrement que par le passé, en Tabsorbant, la totalité du marché intérieur et extérieur. En créant de nouvelles branches de trafic, il n'a fait qu'augmenter la liste des monopoles. Acheteur en gros, vendeur en détail , il débitait à Moscou jusqu'à du vin de Hongrie ( 1 ) ! A un moment, absorbé par les soucis de son gouvernement et déconcerté par l'irrégularité des revenus qu'il est arrivé à tirer de cette source, il a imaginé de les affermer. Menchikof a pris les pêcheries d'Arhangel, l'huile de foie de morue et les peaux de phoque. Puis, Tespoir d'une paix prochaine diminuant ses préoccupations financières, le souverain est revenu à ses inclinations naturelles, qui sont libérales. En 1717 le commerce du blé a été déclaré libre, et en 1719 tous les monopoles ont été supprimés. En même temps le Collège de commerce, créé depuis 1715, a commencé à développer une activité féconde, s'occupant entre autres de l'éducation commerciale de la classe marchande, envoyant par douzaines à l'étranger, en Hollande, en Italie, déjeunes sujets choisis parmi les fils des gros trafiquants de Moscou, dont le nombre augmentait rapi-

(1) GouKor, t. VI, p. 8t6.

dément. La diplomatie du souverain travaillait de son côté à l'extension des rapports internationaux. La guerre avait entraîné précédemment sur ce point d'assez fâcheuses compro^ missions, la vente par exemple en 1713 à la ville de Lubeck de droits et privilèges abusifs, moyennant une somme de trente et quelques mille écus ; des conventions analogues avec Dantzick et Hambourg. A partir de 1717, Pierre se mon^^* trera résolu à rompre avec ces errements, et dans les négo* ciations engagées à cette époque avec la France il n'en sera plus question, pas plus que dans les instructions données aux consuls simultanément établis à Toulon, à Lisbonne, â Londres.

Il succombait bien encore à la tentation de régler un peu arbitrairement les destinées de ces relations naissantes. L'histoire du port de Saint-Pétersbourg en est la preuve, ainsi que la bataille en règle livrée par le grand homme aux marchands étrangers ou russes qui s'obstinaient à préférer le port d'Ârhangel. Quand il eut épuisé les moyens de per* suasion «pacifique; quand il fut convaincu que ni la création d'un vaste gostinnyï dvor (bazar), ni celle d'une magis» trature spéciale composée en grande partie d'étrangers, ni enfin la peine qu'il s'était donnée pour leur procurer dans sa nouvelle capitale leur produit préféré, le chanvre, à bon compte et en bonne qualité, ne parvenaient pas à les y attirer, il en appela héroïquement à la tradition ancestrale. Il n'opéra pas directement et manu militari le transfert des Arhangelais à Pétersbourg, comme le grand duc Vassili avait fait des Pscoviens à Moscou ; mais il décréta que les premiers auraient désormais à vendre ou à acheter leur chanvre à Pétersbourg et non ailleurs (1).

La mesure produisit les fruits qu'on en pouvait raisonnablement attendre. La nouvelle capitale n'était encore qu'un entrepôt détestable. La canalisation destinée à réunir le Wolga à la Neva par le lac de Ladoga restait à l'état de

(1) TcHOUL&OF, Description hittorique du commerce russe, t. VI, p. 488; Storch^ t. VI, p. 19 et suiv.

projet. Indisposé par les mauvais traitements qu'on lui avait fait subir, Perry, le grand ingénieur anglais chargé de Texécution des travaux, les avait abandonnés à leur début. Un second canal imaginé par Pierre pour éviter la navigation périlleuse du Ladoga, demeurera inachevé jusqu'en 1732. Un troisième système basé sur Tutilisation des cours d'eau intermédiaires n'aboutissait qu'à enrichir le meunier Serdioukof, qui en avait eu l'idée et qui profitait d'une concession qu'on s'était trop hâté de lui accorder pour garnir les rivages de la Tsna et de la Chlina de moulins et de cabarets qui n'offraient aucun intérêt pour le port de Pétersbourg. Ainsi les chanvres et les peaux et les autres marchandises, car depuis 1717 les deux tiers de tous les produits étaient condamnés à s'y acheminer, y arrivaient péniblement, grevés de frais de transport énormes, et, n'y trouvant pas de preneurs, s'entassaient, se dépréciaient par le fait de l'encombrement et finissaient par y pourrir, le chanvre surtout.

N'importe ! de gré ou de force Pétersbourg deviendra un port de commerce. En 1714, il n'y est venu encore que seize vaisseaux de provenance étrangère; il en vient déjà cinquante-trois l'année d'après; cent dix-neuf en 1722; cent quatre-vingts en 1724 (1). Et Pierre aura jeté les bases d'un système de communications fluviales, que ses héritiers jusqu'à Catherine II s'emploieront à achever et à perfectionner, et qui, reliant le bassin du Volga à ceux de la Neva et de la Dvina, c'est-à-dire la Caspienne à la Baltique et à la mer Blanche, groupera sur une étendue canalisée de trois cent deux verstes soixante- seize lacs et cent six cours d'eau (2). Il se fera là un énorme gaspillage de richesses, de travail et même de vies humaines ; mais la force de la Russie et le secret de sa destinée ont toujours consisté en grande partie dans la volonté et dans le pouvoir de ne pas regarder à la dépense en vue d'un résultat à obtenir. Le bon peuple de moujiks enterrés par

(1) Storch, t. V, p. 27.

(2) ScBNiTZLER, LEmpirc des Tsars, Paris, 1856, t. IV, p. 673.

dizaines de milliers dans les marais finnois payera cette fois-ci encore sans trop murmurer.

Pierre n'a pas attaché la même importance et n'a même apporté aucune attention au développement des communications par voie de terre. Il n'a pas construit de routes. C'est encore aujourd'hui un des côtés faibles de la Russie au point de vue économique, et les chaussées très insuffisantes qui y existent sont entièrement l'œuvre du corps des ingénieurs créé en 1809 seulement. Le grand homme s'est gardé pourtant de négliger le commerce des caravanes, tel que ses ancêtres l'ont pratiqué. Il le pratiquait lui-même, achetant sur pied en Hongrie des récoltes de Tokay, dont il faisait transporter le produit à Moscou sur des centaines de chariots, expédiant en retour dans ce même pays des produits sibériens (1) ; et, en donnant à la Baltique et au commerce de l'Occident le meilleur de sa pensée et de son effort, il ne perdait pas de vue, je l'ai montré ailleurs, sa frontière du sud-est et les intérêts commerciaux qui y sollicitaient son initiative. Il est probable qu'en atteignant Boukhara il eût fondé, dès cette époque, le commerce de l'Inde. Astrahan recevait déjà des caravanes isolées, qui lui apportaient non seulement des étoffes de soie et de coton fabriquées en Boukharie, mais encore des produits indiens, pierres précieuses, matières d'or €t d'argent. Du moins Pierre est-il parvenu à s'emparer du cours de l'Irtich d'abord dont la possession reculait et assurait contre les Kalmouks et les Kirgizs les frontières de la Sibérie, puis des montagnes du Kolyvan, dont les trésors découverts plus tard rendront vraie la fable grecque sur les mines d'or gardées par les gnomes. En se maintenant à Azof, il eût de même poursuivi et peut-être obtenu le rétablissement de l'ancienne route commerciale des Vénitiens et des Génois. Rejeté sur la Caspienne, il a tenté, peut-on croire, de déplacer cette route, en l'orientant par Astrahan sur Pétersbourg. Sa grande expédition de 1722, la fondation projetée et commencée

(i) Storoh, t. V, p. 37; GoLiKOF, t. VI, p. 326.

d'une gfrande ville d'entrepôt à l'embouchure de la Koura, où cinq mille hommes, Tatars, TchéremissesetTchouvaches, travaillaient au moment de sa mort, semblent bien indiquer une pareille pensée. On peut dire qu'il y entrait une part d'hallucination et même de folie, le calcul raisonné des possibilités, des distances, des frais de transport n'y figurant assurément pour aucune part. Mais en dépit de la hardiesse exagérée des desseins, de l'oubli auquel les rejetait bientôt l'insouciance des prochains héritiers, un résultat était obtenu : la route amorcée du marché de Perse et du marché de l'Inde fait partie d'un héritage dont la Russie continue, même de nos jours , à recueillir, à inventorier et à faire valoir l'actif colossal.

L'économie rurale.

Il aurait manqué à cet homme presque universel d'être agriculteur. Il l'a été, et même passionnément. Dans l'histoire de l'économie rurale en Russie, son règne fait époque également. Et il ne se contentait pas d'apprendre à ses paysans à planter les pommes de terre, comme fera plus tard Frédéric ; à ceux des environs de Moscou il montrait, outil en main, comment ils devaient s'y prendre pour couper leur blé ; à ceux des environs de Pétersbourg, comment ils devaient confectionner leurs lapti (souliers d'écorce). Il les tenait pour des écoliers dont il était le magister, et il leur interdisait de porter des semelles à gros clous, parce que cela endommageait les planchers ; il fixait la largeur de la toile grossière qu'ils fabriquaient dans leurs chaumières. Il admirait en France le jardin d'un curé de campagne, et, sitôt revenu en Russie, se prenait à gourmander ses popes : comment n'en avaient-ils pas de pareils ? Il s'occupait du choix des graines employées pour les semences, de l'élevage des animaux domestiques, du fumage

des champs, de Temploi d'instruments et de méthodes de culture perfectionnés. Il essayait d'acclimater la vigne dans le pays des Cosaques du Don et s'appliquait à en développer la culture dans les environs de Derbent, où il faisait planter des ceps persans et hongrois. En 1712, il établissait les premiers haras. En 1706, il devenait le premier éleveur de moutons dans les gouvernements actuels de Harkof , de Poltava et lékatierinoslaf, qui en sont peuplés aujourd'hui {D, Il a été aussi le premier forestier de son pays. Le premier il s'employa à protéger les surfaces boisées contre les habitudes de destruction inintelligente invétérées parmi ses sujets. Il avait pour cela, il est vrai, des procédés qu'un ministre de l'agriculture aurait peine à imiter actuellement, même en Russie : sur les bords de la Neva et le long du golfe de Finlande, de cinq verstes en cinq verstes, des potences étaient dressées à l'intention des déprédateurs. Dans l'enceinte même du Pétersbourg actuel, sur l'emplacement occupé aujourd'hui par la douane, une forêt de sapins s'élevait alors ; comme on s'obstinait à y couper du bois, Pierre ordonnait une rafle, condamnait le dixième des délinquants arrêtés à être pendus et faisait donner le knoute aux autres (2).

D'une manière générale, sur le terrain de progrès économique, la bonne volonté du Réformateur a rencontré un double obstacle : d'ordre moral et d'ordre politique. A la date du 13 mars 1716, un oukase adressé au Sénat prononçait la peine de mort contre les marchands du pays qui, fidèles à une pratique dont leur clientèle anglaise se plaignait depuis longtemps, introduiraient dans les paquets de chanvre de la marchandise détériorée ou même des pierres destinées à en augmenter le poids (3). La moralisation du commerce et de l'industrie nationale n'en est pas moins restée un problème légué aux temps fîiturs. A la fin du règne, les éléments d'activité commerciale et industrielle, suscités, tirés presque du néant

(1) Archive russe, 1873, p. 2288.

(2) SoBOF, Étude dans le Journal de ragriciUture, 1872

(3) Sborhik, t. XI, p. 308.

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par le grand créateur, demeuraient encore à i*état sauvage. En 1722, Bestoujef signale de Stockholm l'arrivée dans cette capi* taie de quelques marchands russes venant d'Abo et de Bevel : ils ont apporté un peu de toile grossière, des cuillers en bois, des noisettes, et vendent ces produits dans les rues, sur leurs traîneaux, en faisant cuire du cacha en plein vent; ils refusent d'obéir aux injonctions de la police, s'enivrent, se querellent, se battent, et offrent le spectacle honteux d'une saleté repoussante (1).

L'obstacle politique, c'étaient les finances. Dans l'histoire du grand règne, la politique financière fait une tache d'ombre. De toutes les parties de l'œuvre de Pierre, c'est celle qui parait le plus directement inspirée, commandée par la guerre. Elle s'en ressent. Elle n'est pas réformatrice tout d'abord, tant s'en faut ; elle est presque toujours franchement détestable. Je ne puis qu'en indiquer sommairement les traits.

Les finances.

Les ressources pécuniaires dont Pierre disposait à son avènement ne peuvent être mises directement en parallèle avec celles des autres États européens. Au rapport de Golikof, elles ne dépassaient pas 1,750,000 roubles (2). Reposant sur un budget aussi maigre, l'existence matérielle de l'État russe prendrait, même à l'intérieur et indépendamment de tout effort déployé extérieurement, l'apparence d'un problème insoluble, si on ne tenait compte des conditions très spéciales dont elle bénéficiait à cette époque. Et d'abord, à part l'entretien de l'armée, cet État n'avait presque aucune charge à supporter. Il ne payait pas ses serviteurs, leurs services lui étant

(1) SOLOVIEF, t. XVIll, p. 164.

(2) T. XIII, p. 706.

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dus, en échange des privilèges qu'il leur accordait, ou se trouvant indirectement rétribués par le système du Kormlénié. Il n'entretenait pas de routes, les routes n'existant pas. Et ainsi de suite. Voici, par exemple, le budget des dépenses pour l'année 1710. Il est instructifà cet égard.

Entretien de rarmée 1 .252.525 r.

» de rartillerie 221 .799

» de la flotte 444.288

» des garnisons 977 . 896

Frais de recrutement 30 . 000

I) d'achat d'armes 84 . 104

Service de la diplomatie 148.031

Autres dépenses (y compris la solde des maîtres

artilleurs) 675.775 (1)

Avant l'avènement de Pierre, en 1679, une grande et très salutaire réforme a été inaugurée dans cette organisation rudimen taire, par la centralisation des revenus au bureau du Grand Trésor {Prikaze Balchoî Kazny)^ remplacé en 1699 par Y Hôtel de ville. Le grand homme n'arrive que pour défaire ce qui a été fait. Il est trop pressé pour suivre un programme qui ne lui promet des résultats satisfaisants qu'à longue échéance. Ayant besoin de beaucoup d'argent et tout de suite, il imite les fils de famille dans l'embarras. Au lieu de continuer à centraliser et à anéantir ainsi progressivement les administrations particulières, locales, qui captent et boivent la richesse nationale, il imagine de nouveaux organes de captation avec ses bureaux financiers de la guerre, chargés de recueillir les impôts créés pour la guerre. Au lieu de chercher à augmenter le rendement des sources de revenu qui existent déjà et qui correspondent aux forces productives du pays , il adopte une politique de brigandage financier, imposant au hasard tout ce qui lui parait imposable, jusqu'aux barbes de ses sujets; faisant saisir chez les menuisiers les cercueils en chêne, qui, transportés dans les monastères, y seront vendus

(i) Blogh, Les finances de la Russie, Varsovie, 1684, U îf p. SO.

quatre fois plus cher, au profit du Trésor, En 1700, il s'empare des taxes que les particuliers, propriétaires des places où se tiennent les marchés, ont prélevées jusqu'à présent sur les marchands. En 1704, il met la main sur les auberges. En 1705, il s'attribue le monopole de la vente du sel et du tabac. En 1707, il étend le système à toute une série de produits comprenant les principaux articles d'exportation. Entre temps, il a mis à l'essai la refonte de la monnaie, conseillée par Kotocbihine, mais n'a réussi qu'à s'appauvrir en diminuant de près de moitié la valeur du rouble (1).

Une tentative d'exploitation plus judicieuse des fermes de l'État [Obrotchnyïé statî) parla création, en 1704, d'un bureau spécial établi dans la maison de Menchikof {Chancellerie d'Ijora)^ a mieux réussi, en portant les revenus tirés de cette source de 299,000 à 569,000 roubles ; mais les dépenses ayant simultanément augmenté, la pénurie du Trésor est restée la même. Entre Y Hôtel de ville et les nouveaux bureaux de recettes, une lutte s'est engagée dès le premier moment, entretenant la confusion et le gaspillage. La grande réforme administrative et financière de 1708 ne fera qu'apporter dans cet état de choses un nouvel élément de trouble et de désordre. C'est la curée des revenus organisée entre les bureaux. En 1711, le budget du gouvernement de Moscou se trouve en déficit : on lui a attribué les revenus du prikaze de l'artillerie, qui n'a aucun revenu en propre, vivant sur les subsides que doivent lui fournir les autres départements! Disputes, récriminations et confusion aggravée.

En 1710, toujours en guerre et toujours aux abois, Pierre se laisse suggérer le projet d'une revision de l'espèce de cadastre, ou tableau des maisons habitées et des terres cultivées, sur lequel est basé le prélèvement de l'impôt principal et traditionnel, vraiment national. L'opération donne un mauvais résultat : on trouve, depuis 1678, date du dernier recen-

(1) necueil des lois, 1799, 1977, 2014, 2015, 2132. Comp. Storch, t. V, p. 131; Perry, Présent State of Russia, p. 249; Oustrulop, t. IV, 2* partie, p. 641; Sborsik, t. XXXIX, p. 361; Miliobuof, p. 204.

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sèment, une diminution d'un cinquième dans les propriétés imposables. Dans le Nord, la perte va jusqu'à 40 pour 100. Le recrutement etJa fuite des contribuables ont produit cet effet. Pierre n'est pas à court d'expédients pour y remédier, et celui qu'il adopte est sans doute dans l'esprit du pays, car l'emploi s'en est perpétué jusqu'à nos jours vis-à-vis de certaines catégories de contribuables : les présents payeront pour les absents, le produit global obtenu en 1678 devant continuer à être réa lise. Mais, évidemment, la mesure n'est pas pour arrêter le courant d'émigration, et, en fait, la situation s'aggrave. De 1704 à 1709, si les budgets se sont soldés constamment en déficit apparent, l'excédent des dépenses a pu toujours être couvert par les reliquats des années précédentes :

Recette! 2.86 3.15 2.73 2.49 2.64 2.52 2.41 2.02 2.76

Dépenses 2.25 2.47 3.34 3.24 3.34 2.71 2.45 2.22 2.70

millions de roubles (1). Mais, en 1710, le déficit réel apparaît et va naturellement en augmentant. Des tentatives d'emprunt à l'étranger n'aboutissent pas. Les disponibilités suffisant à peine aux exigences de la guerre, on prend le parti de les affecter exclusivement à cet emploi ; les autres services publics se tireront d'affaire comme ils pourront. Puis la guerre elle-même commence à manquer du nécessaire, et c'est alors seulement qu'un sentiment de détresse parait dans l'àme de Pierre, en même temps que l'idée se fait jour dans son esprit d'un recours à des principes plus rationnels et à des pratiques plus sages. Bientôt après, son séjour en France le mettait plus directement en contact avec les doctrines économiques qui commençaient à gouverner le monde occidental, et, renonçant définitivement aux procédés de violence et de pillage, il essayait, d'une part, d'augmenter les ressources du pays, et conséquemment la matière imposable, par l'organisation du Collège de commerce; d'autre part, d'en améliorer l'exploita-

(i) MuiouKOF, ourrage dté, p. 235

tion, au point de vue fiscal, par une réforme générale des impôts, poursuivie de 1718 à 1722.

Cette réforme a été diversement appréciée. Il est certain qu'en remplaçant Timpôt cadastral par la capitation, en substituant à Timpôt par maison habitée [podvornyî) ou pai champ labouré {posochnyî) Tirapôt par âme d'habitant [podouchnyl)^ elle a contribué à imprimer au système fiscal de TÉtat russe le caractère artificiel et en quelque sorte antinational qu'il porte encore aujourd'hui. Parmi les contemporains, Possochkof s'en indignait : « L'âme, valeur intangible et inappréciable, peut-elle être imposée ? » Depuis, l'éloquent historien des institutions financières de la Russie, le comte Dimitri Tolstoï, a exposé avec force l'influence pernicieuse de l'innovation sur le développement économique du pays. Parmi les hommes d'État russes, seul à peu près le comte Cancrine, un des meilleurs ministres des finances, il est vrai, que la Russie ait possédés au courant de deux siècles, en a tenté l'apologie. Les résultats immédiats et palpables de la réforme parlent en sa faveur. Le rendement de l'unique impôt direct perçu par le Trésor a été plus que doublé, porté instantanément de 1,8 à 4,6 millions, et les budgets des dernières années du règne sont en progrès au point de vue des recettes tout au moins. Celui de 1725 se balançait, d'après Golikof, par 9,776,554 roubles. Et, en même temps, l'esprit nouveau introduit dans l'administration des finances portait ses fruits : au chapitre des dépenses on aperçoit un crédit de 47,371 roubles pour les écoles; un autre de 35,417 roubles pour l'entretien des hôpitaux et maisons d'asile. Le progrès se réduisait pourtant à peu de chose, en somme, et il était beaucoup plus apparent que réel.

Soit quant aux recettes, d'abord, soit quant aux dépenses, les budgets ainsi établis continuaient à constituer une sorte de trompe-l'œil. En réalité, l'État recevait et donnait beaucoup plus qu'il n'avait l'air de recevoir et de donner ; ses revenus s'augmentaient d'une foule de prestations en nature ou même en argent : fournitures gratuites de vivres et de fourrages

pour l'entretien des troupes en campagne; demi-tonnes de seigle et demi-tonnes d'avoine livrées par chaque paysan pour l'entretien des services civils ; pensions pour le payement desquelles le Trésor se déchargeait sur des particuliers. La princesse Anastasie Galitzine en avait ainsi une, assignée sur Alexis Miloslavski, en échange d'une dispense de service militaire (1). De même pour les dépenses : en 1713, s'étant plaints de l'insuffisance de leur traitement, les clercs [podiat chyié) du bureau secret de la chancellerie du Sénat rece vaient, à titre d'augmentation, une assignation sur « les rêve* « nus de toutes les affaires étrangères et de toutes les affaires « de Strogonof, à l'exception des marchandises d'Arhan- « gel (2) » .

Ainsi se perpétuaient les errements du passé, et leur maintien, concurremment avec l'application incomplète et maladroite des méthodes nouvelles, faisait obstacle à une assimilation plus avantageuse des bienfaits du nouveau régime. L'entretien de l'armée, qui demeurait la grande affaire et la grande charge du Trésor, continuait aussi à être un objet de dispute entre l'administration des finances réorganisée tant bien que mal depuis 1708 et les bureaux de la guerre qui en désorganisaient le fonctionnement, en prétendant imiter ce qui se passait en Suède. Or, en Suède, la population nourrissait habituellement la troupe, moyennant des contrats passés avec le gouvernement, qui étaient plutôt un profit qu'une charge pour elle. Ici, l'armée et la population étaient mises en face l'une de l'autre comme un créancier et un débiteur, le gouvernement n'intervenant que pour faire valoir la créance avec tout le poids de son autorité. Le système avait tous les inconvénients d'un billet de logement perpétuel.

Et toujours la grande cause, l'insuffisance de l'éducation morale, s'ajoutait aux autres pour vicier, dans leur principe, les plus sages et les plus habiles mesures, et en compromettre

(1) Ud Mémoire de Canipredon, rédij^é à Saint-Pétersbourg en 1724, contieni de curieux dctaiU à ce «ujet. (Aff. étr. de France, t. XV, p. 75. — Russie.)

(2) Recueil des lois, 2683.

TefFet. La vénalité des employés du fisc et la facilité qu'elle

offrait aux contribuables pour s'alléger d'une partie de leurs

obligations étaient proverbiales. Je lis dans un document

d'apparence très sincère : « S'il se trouve quelqu'un des com-

« missaires à l'épreuve des présents, ce qui serait un prodige

« en Russie, le gentilhomme a un autre expédient pour le

tf surprendre, en faisant, pendant le temps de la revue,

« joindre plusieurs maisons ensemble, qui peuvent être ensuite

« séparées et remises à leur place en quelques heures, parce

« qu'elles sont toutes de poutres de bois assemblées et faciles

tt à transporter (1). »

En 1722, la campagne de Perse aidant, le déficit faisait une réapparition menaçante. En 1723, un oukase ordonnait de solder les traitements des employés civils et militaires avec des marchandises de Sibérie, à défaut d'autre monnaie ; après quoi, la même année, un prélèvement était décrété sur ces mêmes traitements, pour parer aux besoins urgents du Trésor, les employés devant s'arranger pour rendre une partie de l'argent qu'on ne leur avait pas donné (2). En 1724, au rapport du résident saxon, Lefort, on ne paye ni troupes, ni marine, ni collèges, u ni qui que ce soit, et tout le monde crie mi-> sère (3) » . Au moment de la mort de Pierre, le corps diplomatique se croit en danger avec tous les étrangers habitant la capitale, des excès étant à craindre de la part du bas peuple qui meurt de faim et même de la part des soldats, qui n'ont pas reçu leur solde depuis seize mois (4) .

Inspirée par les nécessités de la guerre, accommodée constamment à ses besoins et à ses exigences, la politique financière du grand règne a fait banqueroute même à l'armée,

(1) Mémoire de Campredon.

(2) Mecueil des lois^ 4533, 4565.

(3) Sborrik, t. III, p 382.

(4} Dépêche de Campredon du 6 février 1725. Aff. étr. de France.

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