‹ Pierre le GrandChapitre 27 sur 55 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

l'arhée et la marine.

{. f.'armee. — Les précédents. — Pierre n'a fait que précipiter le momrement.

— Débuts singuliers. — « Les régiments de plaisance. » — - Qualités et défaut! des nouvelles formations. — La matière et l'esprit. — L'expérience de Narra

— Sur la bonne voie. — L'élément moral. — II. La marine, — Lcsprécidents. — Caractère hàtif et excessif de l'œuvre nouvelle. — La marine militaire et la marine marchande. — Double échec. — Ce qui reste de l'œuvre après la mort de l'ouvrier.

L'armée,

Pierre n'a pas donné à la Russie des finances bien organisées; il lui a donné une organisation militaire qui a fait ses preuves et qui constitue ainsi un des titres de gloire les moins contestables du Réformateur. Son œuvre n'a pourtant pas, même sur ce point, le caractère absolu de création personnelle qu'on lui a assez généralement attribué, et elle n'échappe pas, d'autre part, à quelques critiques. Sans entrer à cet égard dans une discussion qui dépasserait ma compétence, je m'en tiendrai à un court exposé des faits les plus saillants et des opinions les plus autorisées.

On a pu dire des prédécesseurs du grand homme qu'ils possédaient deux cent mille hommes sous les armes et pas un soldat. Très pittoresque, l'aspect de cette armée n'avait rien de militaire. A côté d'un chevalier du moyen âge, cuirassé de la tête aux pieds, on y apercevait un cavalier montant sans selle une maigre haridelle, un bâton à la main pour toute arme et un sac de seigle sur l'épaule comme provision de guerre.

Pas de recrutement régulier pour ce ramassis hétérogène ; une simple convocation d'hommes armés appartenant à une seule classe, celle des propriétaires fonciers. Pas de préparation au métier de la guerre : les exercices militaires en temps de paix sont inconnus. Pas de commandement organisé : la conduite des troupes appartient de droit aux chefs de Taristocratie locale, boîarsy oholnitchyïé . Pas d'intendance : les hommes s'équipent et se nourrissent comme ils veulent et comme ils peuvent. £nfin cette armée est presque exclusivement composée de cavalerie, incapable par conséquent de répondre aux exigences de la guerre moderne.

Mais cet état de choses ne s'est pas perpétué sans modification jusqu'à l'avènement de Pierre. Dès le seizième siècle, le tsar Féodor Ivanovitch (1584-1598) a possédé quelques troupes régulières, exercées et équipées à l'européenne. Le Français Margeret et le Livonien von Rosen ont commandé à son service un corps de deux mille cinq cents hommes composé principalement de Polonais et de Livoniens, avec quelques Écossais, Danois, Suédois, Impériaux, Français et Grecs (1). Les prédécesseurs immédiats de Pierre, Alexis et Féodor Aléxiéiévitch, sont allés plus loin. Ils ont légué à leur héritier une première tentative de réforme générale portant sur le commandement, le recrutement et l'organisation même de Tarmée dans un sens démocratique et dans une style moderne. Une commission établie en 1681, sous la présidence du prince Vassili Galitsine, s'est proposé de faire prévaloir dans le choix des chefs militaires le principe des capacités. En même temps le service personnel des propriétaires fonciers a été remplacé, dans une certaine mesure, par une fourniture de recrues [datotchnyîé) proportionnée à l'étendue de leurs terres. Enfin les formations permanentes de troupes régulières, étrangères ou même indigènes, comprenant des régiments d'infanterie ont fait leur apparition.

L'œuvre personnelle de Pierre n'a été au fond que le dé-

(1) OUSTRIALOF, t. I, p. 179,

veloppement assez peu mëthodique, il fout en conTenir, et quelque peu fantaisiste, au dëbut du moins, de ces prémisses. Le 30 janvier 1683, Serge Bouhvostof, ëcuyer de cour attaché aux écuries de plaisance, était engagé le premier pour le « service militaire de plaisance » , dont le jeune Tsar a eu la fantaisie. Il sera plus tard le premier soldat du régiment Préobrajenski. D^autres koniouhy^ puis des jeunes gens de la noblesse, appartenant au parti qui frondait le gouvernement de Sophie, étaient enrôlés successivement. En 1684, il y avait déjà trois cents volontaires et un commencement d^établissèment militaire à Préobrajenskolé. L'année suivante, Pierre ayant osé publier ouvertement un ban de recrutement, le nombre des miliciens montait à mille et un second établis^ sèment était créé à Siémionof, d'où le nom futur du second régiment de la garde. En 1690 et 1691 avaient lieu les premières manœuvres de cette troupe, dites « campagne de Siémionof » . En 1692, les « régiments de plaisance » recevaient leur organisation définitive, Pierre prenant le grade de sergent, dans le Préobrajenski, En 1694, dans la « campagne de Kojouhof » , autre série de manœuvres, ils figureront déjà comme unités tactiques régulièrement constituées, et perdront la qualité et le nom de « régiments de plaisance » . On ne joue plus au soldat; on se prépare à faire de la besogne sérieuse. Une compagnie de bombardiers était mise sur pied la mémo année, et le Tsar en faisait partie sous le nom de Pierre Alexiéief.

C'est le noyau de la future armée, qui n'avait dès à présent, au point de vue de la composition, de la discipline et du savoir, rien de commun avec l'ancienne rat\ ou milice de diverses armes. Seuls le régiment de Lefort, de formation récente, et le régiment Boutyrski, organisé en 1642 sous Michel Féodorovitch, participaient, dans une certaine mesure, à la nouvelle organisation.

Elle affirmera sa supériorité relative sous les murs d'Âzof, en 1696 (voy* p. 77). Jusqu'en 1699, pourtant, Pierre ne fera rien pour en étendre et généraliser le principe. Il détruira seule-

ment les strelisy, ce qui fera disparaître Tancienne armée, mais n'en mettra pas une nouvelle à la place. Pour provoquer la verve créatrice du grand homme, il faudra la guerre de Suède. Mais alors c'est une explosion, une poussée formidable d'idées et d'initiatives, qui semblent défier le temps, l'espace, la matière et la raison. Initiatives incomparablement vigoureuses et hardies, idées originales parfois. Le créateur renonce, pour commencer, au système d'enrôlement pratiqué dans la plupart des armées européennes du temps; il adopte un mode de recrutement qui ne diffère du service obligatoire en usage aujourd'hui que par son caractère non individuel mais collectif. La différence, il est vrai, constitue un vice originel. L'obligation imposée à certains groupes sociaux de fournir un nombre proportionnel de recrues emportait avec elle la pratique néfaste des remplacements, rachats et contrats de louage. Pierre y ajouta le service viagei^ ce qui allait d'abord à contredire le principe égalitaire adopté, tout le monde ne pouvant servir dans une armée dont la mort seule dégarnissait les rangs ; puis à séparer l'armée du peuple en lui donnant le caractère d'une caste fermée, et enfin à en faire une armée d'invalides. Prenant ainsi les devants sur l'Europe à certains égards, l'œuvre paraît mal équilibrée. Et elle n'est, au début, qu'une a^éation matérielle. L'esprit des institutions militaires de l'Occident, c'est-à-dire leur vraie force, en semble absent. Le siège de Narva le prouvera bientôt. Sur les trente-deux mille hommes de troupes régulières que Pierre est déjà en mesure d'y mettre en ligne, le Préobrajenski et le Siémionovski sont seuls à montrer quelque consistance; mais, déchargeantjusqu'à vingt fois leurs armes au témoignage de Possochkof, ils ne tuent personne. Cette seconde épreuve révèle enfin au jeune souverain la valeur de l'élément moral, dont il n'a tenu aucun compte jusqu'à présent dans ses formations improvisées, et le met sur la bonne voie. Sans négliger les autres éléments de puissance effective, il s'attachera désormais avec une sollicitude particulière à former Vâme de ses soldats. Son mérite sera surtout là, plus que dans les fonderies de canons établies à Ohta et à

Toula, les fabriques de poudre installées à Saint-Pétersbourg et à Ohta, Técole de génie militaire fondée à Moscou, et même le premier essai , qu'on lui attribue , de Tartillerie montée à cheval. A la fin du règne, il arrivera à posséder quarante régiments d'infanterie, trente-trois régiments de dragons, cinquante-sept mille neuf cent cinquante-six hommes de pied et trente-six mille trois cent trente-trois chevaux dans Tarmée régulière, sans compter les irréguliers, Cosaques, Kalmouks, etc. Ce nombre, si imposant qu'il soit déjà, n'a pourtant qu'une importance secondaire dans l'œuvre accomplie ; celle-ci vaut surtout par le souffle puissant dont le créateur a su pénétrer et animer sa création. Façonné par lui, le soldat russe, de simple brute demi-inconsciente qu'il était, est devenu un être pensant, obéissant aussi, quoi qu'on en ait dit, à d'autres mobiles que la peur des châtiments. Il a un idéal devant les yeux, le courage actif, la hardiesse intelligente ne se commandant pas le bâton à la main. Âl'encontre des appréciations trop légèrement adoptées à cet égard, je relèverai ce seul trait : au moment où, en Occident, la guerre de la succession d'Espagne passait pour affirmer d'une manière absolue la supériorité de l'ordre mécanique dans les formations de combat, Pierre s'attachait à faire prévaloir chez lui le principe de l'action organiquement indépendante des unités tactiques, et ses instructions et règlements militaires sont invariablement inspirés par le même esprit, par le souci de développer et de mettre en valeur l'initiative personnelle des combattants (1). Sa législation militaire, bien que très laborieusement étudiée et ayant exceptionnellement abouti à une codification, n'appelle pas sur tous les points le même éloge. Au point de vue disciplinaire et pénal, elle va directement contre les principes adoptés pour l'organisation et l'éducation de la force armée; elle est un contresens. On a fait valoir, pour sa défense, cet argument que dans la sévérité de ses mesures, la barbarie de ses instruments de répression, bûcher, pendaison,

(1) Maslovs&i, Les armées russes au temps de Pierre le Grand, Moscou, 1883, p. 47,

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ëcartèlement, ablation du nez et des oreilles, elle n*a fait que suivre les modèles étrangers, ceux du code militaire français notamment, atténuant même leur rigueur à certains égards, dans un sens humanitaire (I). Le plaidoyer n'est pas concluant. II ne tient pas compte de la différence que la réforme militaire de Pierre a laissée subsister, a consacrée même et développée entre la composition de Tarmée russe et celle des armées occidentales. Le soldat russe contemporain du grand règne n'est pas, en principe du moins, une recrue dans le sens allemand ou français du mot; il^e sort pas, comme c'est trop souvent le cas là-bas, de la lie de la populace ; il est plutôt, toujours en principe, le représentant d'une élite sociale. En fait même, il représente d'une manière générale un élément sensiblement supérieur. C'est ce que Pierre lui-même n'a pas su voir. Aussi n'a-t-il réussi qu'à provoquer un mouvement de sauve-quipeut, se traduisant éloquemment par la quantité de ses oukases qui ont eu pour objet la poursuite des niétchiks, enrôlés en rupture de ban, réfractai res à un service converti en une impitoyable et infamante servitude (2).

D'autre part, toute son énergie et tout son savoir-faire n'ont pas réussi à triompher de certaines causes d'infériorité qui, à une époque récente encore, ont paru compromettre le succès des armes russes : vices de l'administration, insuffisance du commandement supérieur. L'expérience est, je crois, pour mettre en lumière cette autre différence, souvent niée, entre les vertus et les qualités naturelles et pour ainsi dire instinctives de l'homme, et celles qui ne sont chez lui que le produit d'une longue et laborieuse culture. Pierre n'a pu faire violence, à cet égard, aux lois éternelles du monde intellectuel et moral. Le courage et même V honneur sont phénomènes d'ordre élémentaire et se retrouvant même à l'état sauvage. Il en va autrement du savoir ou de Y honnêteté. La vieille MoS'

(i) fioBROvsKi, La loi militaire dans VEurope occidentale à l'époque de la constitution des armées régulières^ Moscou, 188â, p. 462.

(2) RosEUHEiM, Précis de V histoire des institutions militaires en Russie^ 1878^ p. 215

covie n'était pas guerrière; les victoires des ducs de Moscou sur les Tatares ont été le fruit d'une politique astucieuse et patiente ; la Russie moderne a pu redevenir promptement batailleuse et héroïque ; Pierre a trouvé à fleur de peau les instincts propres à opérer cette transformation, ce retour aux traditions lointaines de Tépoque normande. Il a vainement essayé d'aller au delà ; mais en donnant à son pays Farmée de Poltava il n'en a pas moins forgé un merveilleux outil, instrument de puissance matérielle à la fois et de progrès moral. La grandeur actuelle de la Russie a été faite avec lui.

La marine.

Je m'enhardirai à d'autres réserves en ce qui concerne les créations navales, marine militaire ou marine marchande, contemporaines du grand règne. Dans ce qu'elles ont eu de hâtif et d'excessif à la fois, j'incHnerais volontiers à ne voir que le produit d'un instinct atavique, devenu irrationnel, eu égard aux circonstances locales, et converti en caprice de despote. Les précédents, car il y a eu aussi des précédents dans cette voie, auraient dû mettre Pierre en garde contre les entraînements de son imagination. Sous le règne de Michel Féodorovitch, voulant utiliser le cours du Volga pour leurs relations avec la Perse, des marchands holsteinois ont sollicité l'autorisation de construire à Nijni-Novgorod un certain nombre de bâtiments; plus tard, Alexis Mihaïlovitch s'est fait armateur lui-même à Diédinof, au confluent de la Moskva et de TOka. Ces tentatives n'ont abouti qu'à des désastres : perte de vaisseaux hollandais sur la Caspienne, capture et incendie des autres par Stenka Razine, à Astrahan (1). La nature des

(1) YiBSSiÉLAOO, Précis d*une histoire de la flotte russe, t. I, p. 5 et tttiv.

choses a semblé, dans ce pays sans rivages, protester ainsi contre la violence qui lui était faite.

En se hasardant sur les flots orageux de la mer Blanche, à bord d'un yacht sommairement construit dans les chantiers improvisés d'Arhangel, Pierre court et fait courir à son empire un risque plus grand. En mettant à contribution les constructeurs hollandais, il arrive, en 1694 déjà, à posséder une escadre de trois bâtiments : vaisseaux à deux fins, armés pour la guerre et pour le commerce, d'après un type que la crainte des pirates a imposé aux premiers essais sur le Volga et qui se perpétuera longtemps dans Tarchitecture navale du pays ; mais cette escadre n'est qu'une amusette, et le jeune souverain le comprend si bien lui-même qu'en 1695, il quitte soudain son port du Nord et toute la besogne qu'il s'y est donnée, ainsi qu'une partie de plaisir. Le voici revenu aux eaux douces de la laouza sur lesquelles s'est d'abord promenée sa fantaisie de navigateur. Il s'agit, en prenant pour modèle les éléments d'une galère hollandaise, amenée sur les lieux en traîneaux, d'y préparer les éléments d'une flottille qui, transportée ensuite, toujours par voie de terre, à Voronèje, descendra le Don et contribuera à la prise d'Azof (1).

J'ai dit déjà le succès équivoque de cette autre tentative. L'année suivante, la flottille de guerre est à son tour reléguée parmi les jouets qui ont cessé de plaire. C'est une marine plutôt marchande que Pierre prétend maintenant posséder, et, fidèle à sa façon de voir et de vouloir les choses, il conçoit la possibilité de s'en procurer une du jour au lendemain, en convertissant sa volonté en décret et en usant de procédés autoritaires. Le 4 novembre, ayant réuni son conseil à Préobrajenskoïé, il décide que tous les propriétaires, laïques ou ecclésiastiques, possédant cent maisons ou au-dessus, auront à s'organiser en compagnies pour la construction de bâtiments de commerce. Les archimandrites, possessionnés dans les domaines dépendant des abbayes, feront comme les autres, et le patriarche

(1) TsviÉTAiEF, La création de la flotte russe, 1696, p, 12.

livrera deux frégates de cinquante canons ! Car le nombre des bâtiments à équiper est aussi fixé. Ils seront quatre-vingt-dix, et FÉtat en mettra quatre-vingts autres sur chantier. Ils auront une forme et un armement réglementairement définis, et leur construction devra être achevée en deux ans. Peine de mort pour les retardataires ! Et Ton obéit, et tout est prêt à la date indiquée; seulement, le 20 avril 1700, un autre oukase intervient, décrétant la suppression des compagnies qui ont exécuté la volonté du maître en se donnant une organisation et une flotte, mais qui n'arrivent décidément pas à savoir s'en servir (1).

Toute cette grosse dépense de temps, d'énergie et d'argent n'a abouti de nouveau qu'à une démonstration navale qui, il est vrai, a eu son prix. En août 1699, un vaisseau russe a traversé la mer Noire et a paru en rade de Constantinople, pacifiquement sans doute, portant à bord les deux plénipotentiaires du Tsar chargés de la négociation d'un traité définitif, mais non sans provoquer une vive résistance de la part des Turcs. Arguments diplomatiques, prières et menaces, ceux-ci ont tout mis en œuvre pour barrer passage à ce visiteur. Mais Pierre a tenu bon. Et au fond, ce caractère démonstratif restera attaché à tout l'avenir de la marine militaire russe. Elle procédera et vaudra surtout par des effets moraux. Quant à la flottille du Don, bloquée à Voronèje par l'absence de fonds d'eau suffisants, elle ne pourra être utilisée, en 1711, à la reprise des hostilités avec la Turquie. Après la perte d'Azof, elle deviendra inutilisable. On en cédera une partie aux Turcs euxmêmes, et on laissera pourrir le reste.

Plus sérieuse paraissait la création de la flotte du Nord, déterminée par la guerre avec la Suède. Les débuts en étaient héroïques. Pris par les Suédois et forcés par eux de faire office de pilotes pour une attaque sur Arhangel, en juin 1701, deux matelots russes, Ivan Rabof etDimitri Borinof, amenaient les vaisseaux ennemis sous le canon de la forteresse, les fai-

(1) VlESSlÉLAGO, 1. 1, p. 13 et 8Uiv.

saient échouer et prendre. Frappés, ils contrefaisaient les morts et réussissaient à se sauver. Suivaient quelques combats heureux sur le lac Ladoga, dont la possession restait aux Russes. En 1703, après la conquête de Tembouchure de la Neva, un chantier de construction était établi à Olonets, sur roionka. L'année d'après, Tamirauté de Saint-Pétersbourg était créée, et, à la prise de Derpt et de Narva, la jeune flotte de la Baltique aidait déjà au transport des troupes et des provisions. En 1705, elle repoussait une attaque des Suédois contre Tîle de Rotlin. En 1706, elle capturait, sous les murs de Viborg, un grand bâtiment suédois, VEspern, En 1710, elle prenait part à la prise de Viborg. Mais la Suède n'en restait pas moins maîtresse du golfe de Finlande, bloquant tout le littoral de la Baltique. Sa supériorité numérique seule suffisait à lui garantir cet avantage. En 1701 déjà, il est vrai, lors de sa rencontre avec Auguste à Birzé, Pierre s'était fait fort, devant son royal ami, de posséder quatrevingts vaisseaux de soixante et quatre-vingts canons, dont un, bâti sur ses propres plans, qui s'appellerait la Prévision divine. Ce navire aurait à la proue une figure de saint Pierre, surmontant l'image allégorique et également par lui dessinée d'un bateau monté par des enfants (1). Il avait bien fourni les plans et le dessin, mais l'escadre avec laquelle, douze ans plus tard, il entreprenait, victorieusement d'ailleurs, la conquête d'Helsingfors et de Borgô, ne comptait que sept vaisseaux de ligne et quatre frégates, dont trois vaisseaux et deux frégates achetés à l'étranger.

C'est cette même escadre, escortant une flottille de deux cents galères et autres petits bâtiments, qui figure dans la première victoire navale de quelque importance dont les annales de la marine russe aient à s'enorgueillir, à Hango- Udde, où, le 25 juillet 1714, l'amiral suédois Erenskôld rend son épée à Pierre Mihaïlof. C'est elle qui, en 1719, ravage les côtes de la Suède ; c'est elle qui, en 1721, permettant au

(1) SOLOVIEF, t. XIV, p. 331.

général Lascy d'opérer une descente sur la côte suédoise, contribue puissamment à hâter la paix de Nystadt. Or ce qui rend victorieuses ces opérations, dont la plupart sont des démonstrations^ c'est le nombre et la valeur des troupes embarquées sur la flottille. Apraxine a ainsi avec lui, en 1719, vingt-sept mille hommes d'infanterie. Livrées invariablement dans le voisinage très proche des côtes^ les batailles ellesmêmes où elle figure ne sont pas de vrais combats de mer. L'élément terrien y domine et décide du succès (1).

En résumé, soit au point de vue militaire, soit au point de vue commercial, Pierre s'est employé, avec autant de passion que d'inutilité, à convertir ses Russes en un peuple de marins. Habitants d'un vaste continent, bordé par des mers peu hos pitalières, ils semblent excusables de ne s'être pas prêtés à sa fantaisie. Commercialement, la Russie reste aujourd'hui encore tributaire des marines étrangères. La flotte militaire du Don, avec ses imitations de galères hollandaises, anglaises, vénitiennes, a été une expérience coûteuse et malheureuse. La nécessité de réduire le tirant d'eau n'a même pas permis d'y reproduire les qualités nautiques élémentaires des modèles copiés. Grâce à des conditions locales moins défavorables et à l'expérience acquise par le souverain, ses chantiers du Nord ont mieux réussi, jusqu'à donner des inquiétudes assez vives à l'Angleterre (2), qui pourtant a paru par la suite avoir pris l'alarme trop tôt. L'exagération et la précipitation, ces deux vices communs à toutes les créations du grand homme, ont compromis, ici comme ailleurs, le succès de ses efforts. Les bois qu'il employait étaient trop frais, les gréements de mauvaise qualité, les matelots mal instruits. Les voies d'eau, la perte des mâts, l'impéritie et l'insuffisance des équipages, hâtivement recrutés, décimés par les maladies, sont d'ordre journalier dans l'histoire de ses escadres. On évalue à mille environ le nombre de bâtiments de toute espèce, vaisseaux de

(1) Voy. A MrcHLAiEvsiLi, La guerre de Finlande en 1712-14, 1896. (8) Sbormik, t. LXI, p. 563.

ligne, frégates ou galères, construits à l'époque du grand règne. Quand, en 1734, neuf ans après la mort de Pierre, le blocus projeté de Stettin les appellera au service, on en trouvera quinze à peine pouvant tenir la mer et pas un officier pour les commander (1).

Pierre est allé trop vite ; mais surtout il a voulu aller trop loin. Donner à la Russie une flotte était bien ; vouloir en faire une Hollande était peu raisonnable. En établissant sur vingtcinq points de son Empire, et en pleine terre ferme parfois, des chantiers successivement abandonnés (2), en remplaçant le bureau de constructions navales de Vladimir par le bureau de Tamirauté de Moscou, les deux chefs-lieux étant distants de la mer de plus de six cents kilomètres, il a imprimé à sa création le caractère artificiel qui lui est resté. Transportées plus tard à Saint-Pétersbourg, avec la chancellerie de la flotte de guerre (1712), concentrées définitivement dans la même capitale avec le collège de l'amirauté (1719), ses entreprises ont pu sembler destinées principalement à lui donner un amusement et une illusion. Elles ont certainement servi, sinon à justifier, du moins à armer de quelque argument valable l'opposition avec laquelle l'ensemble de son œuvre s'est trouvée aux prises, et dont j'ai à parler en terminant.

[i) ViÉssiELàoo, t. I, p. 54-70.

(2) Ibid.

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