‹ Pierre le GrandChapitre 4 sur 55 · VI AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

VI AVANT-PROPOS

de la sensation chaude des êtres et des choses qui les ont remplies. J'ai touché du doigt le miracle du règne légendaire, la fable réalisée du grain de blé que le yoghi indien fait germer instantanément dans le creux de sa main et s'épanouir en plante. Et Thomme du prodige m'a parlé, rhomme unique peut-être dans l'humanité. Napoléon n'est que le plus grand des Français ou des Italiens, au gré de tel historien; il n'est ni l'Itahe ni la France. Pierre est toute la Russie, son esprit et sa chair, son tempérament et son génie, ses vertus et ses vices. Avec la diversité de ses aptitudes, la multiplicité de son effort, le tumulte de ses passions, il semble un être collectif. C'est comme cela qu'il est si grand, et c'est comme cela encore qu'il sort du rang des pâles trépassés que nos faibles évocations historiques disputent à l'oubli. Il n'a pas besoin d'être évoqué ; il est là. Il se survit, il se perpétue, il demeure actuel. La physionomie du monde qu'il a paru tirer du néant a pu se modifier en quelques-uns de ses traits, le principe en est resté identique. Une force est là, incommensurable, qui en trois siècles de temps a défié tous les calculs, et du patrimoine des Ivan, cette misère, un coin de steppe pauvrement peuplé, a fait le patrimoine des Alexandre et des Nicolas, un empire dépassant en masse et en nombre tous ceux que l'Europe, l'Afrique et l'Asia ont connus^ ceux d'Alexandre et de Rome, et ceux des kalifes et l'empire britannique d'aujourd'hui avec toutes ses colonies; vingt millions de kilomètres carrés et cent vingt millions d'hommes ! Cette force s'est appelée un jour : Pierre le Grand. Elle a changé de nom, mais point de caractère. C'est l'âme d'un grand peuple, et c'est aussi l'âme du grand homme en qui la pensée et la volonté de millions d'êtres ont semblé jadis incarnées. Elle est tout entière en

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lai, et il est tout entier en eUe; c'est elle que j*ai voulu faire palpiter dans ces pages.

Non, certes, avec les ressources seules de mon imagination. J^ai demandé tout ce qaÛ a pu me donner au document, cet unique mot de passe que nous ayons pour rouvrir les portes que chaque heure ferme derrière nous. J'espère être exact. J'ai la certitude d'être sincère. U se peut que j'arrive ainsi à provoquer des surprises, des déceptions ou même des colères. Je prie mes lecteurs russes de bien peser leurs impressions. On doit toujours avoir le courage de ce qu'on est et même de ce qu'on a été, et quand on est la Russie, c'est d'une bravoure facile.

Ils voudront bien, au surplus, et mes autres lecteurs pareillement, ne pas se méprendre sur le but que je me suis proposé. Occupé à réunir des matériaux pour une biographie du héros national, Pouchkine parlait d'élever un monument, œre perennius^ qu'on fût impuissant à changer de place, à traîner d'un carrefour à un autre. On en voulait, paraît-il, à l'immuabihté du chef-d'œuvre de Falconet. Communs à la plupart de mes devanciers, même ailleurs qu'en Russie, le souci et l'ambition du poète m'ont été absolument étrangers. Pierre possède déjà, sans que je m'en sois mêlé, le monument qui, croirais-je volontiers, est le mieux à sa convenance. Ce n'est pas celui de Pouchkine et pas davantage celui du sculpteur français. Au monument dont je parle il a travaillé lui-même de ses rudes mains, et ses héritiers y travaiUeront longtemps encore. Le transsibé-^ rien vient d'y ajouter une fameuse pierre.

Mon but est tout autre. Les regards du monde moderne tout entier, sympathiques ici, défiants ou hostiles ailleurs, vont depuis quelque temps à l'immense réservoir d'éner-

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gies morales et physiques découvert soudain entre la vieille Europe fatiguée de vivre et la vieille Asie lasse de n'avoir pas vécu. Abime où sombreront les communes destinées ? Fontaine de Jouvence peut-être? Penchées sur l'un et l'autre bord, les foules regardent, anxieuses, scrutant les profon^ deurs, jetant la sonde. J'apporte simplement un renseignement à la curiosité et à l'angoisse universelles. D'histoire, mais d'actualité aussi, je l'ai dit. Pierre le Grand n'est pas mort. Regardez! Voici l'heure peut-être. L'aube du lendemain incertain blanchit l'horizon. Une nuée qui semble peuplée de fantômes monte du large fleuve. Écoutez! N'est-ce pas le sabot d'un cheval qui frappe le pavé silencieux?

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