‹ Pierre le GrandChapitre 5 sur 55 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

I. Le mariage d'Alexis. — Le choix de l'épouse. — Le diadème à la plus belle.

— Le dortoir du Rreml. — Nathalie Narychkine. — Naissance de Pierre. — Paternité contestée. — Lutte des Narychkine et des Miloslavski. — L'exil. — n. Le Kreml. — Crypte, sérail et geôle. — Dix siècles d'histoire. — La Bussie de Moscou et la Russie de Kief. — La conquête normande. — Splendeurs évanouies. — Les fils de Rourik. — laroslav le Grand et Henri I*' de France. — L'invasion mongole. — Chute dans le néant. — Relèvement. — L'hégémonie moscovite sous le protectorat mongol. — L'émancipation. — Ivan le Grand. — Aurore d'une culture nouvelle. — Influences européennes. — - Polonais, Allemands, Anglais, Hollandais. — III. Le faubourg allemand.

— L'Europe et l'Asie. — Un ghetto moscovite. — Travail civilisateur. — Épanouissement. — Pierre ira \k. — IV. Jours d'épreuve. — Dernier essai de régime asiatique. — Mort d'Alexis et de Féodor. — Le tsarat électif. — Le rôle des patriarches. — La victoire des Narychkine. — Pierre est proclamé.

— Triomphe éphémère. — La revanche des Miloslavski.

Pierre Aleksiëievitch est né le 30 mai 1672, — Tan 7180, d'après le calendrier alors en usage dans le pays. Deux an-

(1) C'est ainsi que le nom s'écrit et se prononce en russe; Kremlin est une contrefaçon d'origine polonaise.

t L'ÉDUCATION.

nées et demie plus tôt, le vieux Kreml de Moscou avait été témoin d'un étrange spectacle : venues des provinces les plus reculées, tirées des milieux les plus divers, noblesse et peuple, châteaux, chaumières et monastères même, des jeunes filles, plusieurs douzaines, choisies parmi les plus belles qu'on put trouver, avaient pénétré dans le palais du Tsar au jour fixé par lui; là, réparties au hasard et à Tétroit dans six pièces affectées à leur usage, elles avaient vécu la vie coutumière des femmes moscovites de leur temps, vie cloîtrée des femmes d'Orient, vie oisive et monotone, à peine distraite par quelques travaux manuels, à peine égayée par quelques chansons; elles avaient rêvé, langui, soupiré, bâillé au récit ressassé de légendes merveilleuses et saugrenues; puis, le soir venu, oh! alors, elles avaient vite oublié les longues heures d'ennui, d'écœurement et d'attente impatiente, et bondi, l'âme en éveil, et frissonné toutes, dans la brusque secousse d'une prodigieuse aventure, dans la fièvre chaque fois renouvelée de quelques minutes d'effarement délicieux, d'angoisse et d'espoir. Sur le seuil donnant accès à l'appartement commun, converti en dortoir à la nuit tombante, des hommes avaient paru; deux d'entre eux s'étaient avancés le long des couchettes étroites occupées par les belles dormeuses, les examinant à loisir, échangeant des regards et des gestes significatifs ; et l'un de ces hommes était le tsar Alexis Mihaïlovitch, oui, le Tsar en personne, accompagné de son médecin et cherchant, parmi ces inconnues, l'épouse de son choix, « la femme propre à la joie du souverain » , selon la formule consacrée, celle dont, fût-elle fille du dernier «de ses serfs, il ferait le lendemain une grande-duchesse d'abord, puis la Tsarine de toutes les Russies.

Coutume vieille de deux siècles déjà, empruntée à Byzance par une inspiration de haute politique, un peu par nécessité aussi. Ivan Vassilévitch {le Grand, 1435-1505) s'était vainement mis en quête d'une femme à choisir pour son fils parmi les princesses étrangères. Chez le roi de Danemark, chez le margrave de Brandebourg, il avait essuyé des refus humi-

liants. Et il ne voulait plus d'alliance avec les ducs russes, ses voisins et ses rivaux. Il fit venir à Moscou quinze cents jeunes filles : sinon à la plus noble, le diadème grand-ducal serait à la plus belle. Un siècle plus tard, le tsar Michel Féodorovitch, renouvelant un essai de négociation matrimoniale à l'étranger, n'y avait pas mieux réussi : le roi de Danemark allait jusqu'à refuser de recevoir les envoyés moscovites (1). Dès lors l'usage fut définitivement établi. Des seigneurs et des dames de la cour eurent mission d'examiner, à leur arrivée à Moscou, les jeunes filles répondant à l'appel. Inspection sévère et minutieuse, à laquelle les parties les plus secrètes du corps n^échappaient pas. On parvenait ainsi, par une série de sélections, à ne présenter au Tsar que de vrais morceaux de roi (2)!

Il arrivait pourtant que l'usage ne fût observé que pour la forme, et tel était précisément le cas en 1670. Les belles dormeuses, cette fois, devaient vainement se mettre en frais d'imagination et de coquetterie nocturne. Le choix du souverain s'était fixé avant leur arrivée. Le tsar Alexis Mibaïlovitch avait trente-huit ans en 1667, à la mort de sa première femme, une Miloslavski, qui lui avait donné six fils et huit filles. Trois de ces fils étaient morts; les survivants, Fëodor et Ivan, étaient maladifs; le Tsar devait naturellement songer à se remarier. Il y songea d'une manière résolue, en apercevant dans la maison d'Artamon Sierguéiévitch Matviéief, une belle brune qu'il prit d'abord pour la fille de son conseiller favori. Ce n'était qu'une pupille, Nathalie Kirillovna Narychkine, confiée par son père, pauvre et obscur gentilhomme de province, à la garde du riche et puissant boïar. L'apparition de la belle Nathalie devantles yeux éblouis du souverain n'aurait pu se produire dans une vraie maison moscovite, respectueuse des coutumes locales. La jeune fille y serait restée invisible derrière les portes impénétrables du terem. Mais le foyer de Matviéief s'émancipait de la règle commune; Artamon avait épousé une étrangère : une Hamilton. Foudroyant les grandes

(i) Zabielire, Vie privée des tsarines, Moscou, 1872, p. 245. (2) Jbid,, p. 222.

familles jacobites, la tempête révolutionnaire en rejetait alors quelques branches jusque sous les latitudes inhospitalières du lointain et barbare empire. Alexis faisait bon accueil à ces étrangers, et Matviéief devait même en partie sa faveur à son alliance avec Tun d'eux. Il y avait gagné aussi une certaine culture; il lisait beaucoup, possédait une bibliothèque, un cabinet de physique et un petit laboratoire de chimie. Nathalie prenait place à table avec ses parents adoptifs, parfois même avec leurs invités. Alexis commença par annoncer qu'il se chargeait de lui trouver un époux, « lequel ne regarderait pas à la dot » ; puis brusquement prit son parti, se déclara. Artamon Sierguéiévitch en fut plus effrayé que réjoui. Sa situation de favori lui faisait déjà assez d'ennemis. D'une famille aussi peu illustre que celle des Narychkine, il s'était poussé au premier rang, cumulait la direction de nombreux départements : affaires étrangères, monnaie, ministère de la cour, commandement des Streltsy^ gouvernements de la Petite-Russie, de Kasan et d'Astrahan. Il demanda à être du moins couvert par les apparences. Nathalie dut paraître au dortoir du Kreml. Tous les rites furent scrupuleusement observés; Toncle d'une belle prétendante eut même maille à partir avec la justice du Tsar, pour emploi de manœuvres frauduleuses au bénéfice de sa nièce, reçut la question ordinaire et extraordinaire par le knoute, l'estrapade et le feu (1).

Le mariage eut lieu le 22 janvier 1671, et le 30 mai (12 juin) 1672 Nathalie Kirillovna mettait au monde un fils. Ce même jour Louis XIY fournissait à Boileau la matière d'une épttre célèbre, en regardant son armée passer le Rhin sous la conduite de Gondé et de Turenne; ce même jour aussi, à l'autre extrémité de l'Europe, l'armée turque franchissait le Dniester, pour donner la main à celle du grand roi, à travers l'espace, et prendre l'Empire à revers. Ni de l'un ni de l'autre de ces deux événements, on ne prit grand souci à Moscou, au milieu des réjouissances provoquées par la venue au monde du Tsarévitch.

(1) Zabieline, p. 268.

La vie y restait peu ouverte aux grands courants de la politique européenne, étouffée et obscure. Obscur et contesté demeure aujourd'hui encore le lieu de naissance du plus grand homme que la Russie ait possédé. Le Kreml de Moscou? Le château voisin de Kolomenskolîé, baptisé du nom de Bethléem russe? Ismaïlovo peut-être? Nul témoignage absolument probant. La dispute va plus loin. Physiquement et moralement, Pierre n'a rien de ses frères et sœurs aines, chétifs tous et malingres comme Féodor et Ivan, portant dans leurs veines un sang vicié, comme la belle Sophie elle-même. Miné déjà, lui aussi, par la maladie, destiné à une fin prochaine, Alexis a-t-il pu donner à un fils cette stature de géant, cette musculature de fer, cette abondance de sève? Qui alors? Un chirurgien allemand substituant son enfant mâle à la fille, fruit véritable des premières couches de Nathalie? Un courtisan, Tihone Nikititch Strechnief, d'humble race, récemment élevée parle mariage du tsar Michel Romanof avec la belle Eudoxie? Un jour, dans les fumées du vin, Pierre essayera — on Ta raconté — de lire dans ces ténèbres. « Celui-là, s'écriera-t-il en désignant un de ses compagnons, Ivan Moussine-Pouchkine, sait du moins qu'il est le fils de mon père. De qui suis-je, moi? Est-ce de toi, Tihone Strechnief? Obéis! parle sans crainte! Parle, ou je t'étrangle... » — « Batiouchka^ grâce! je ne sais que répondre... Je n'étais pas seul (!)••• »

Mais que n'a-t-on pas raconté !

La mort d'Alexis (1674) marque le commencement d'une période troublée, dont le pouvoir despotique de Pierre est sorti, orageux et sanglant comme elle. La destinée du futur Réformateur s'y marque d'une empreinte définitive. Il y devient, dès le premier jour, héros d'un drame, chef aussi, naturellement désigné, d'un parti d'opposition. Auprès du cadavreà peine refroidi de leur maître commun, une lutte acharnée

(i) VocKEBODT, Correspondance y publiée par Herruakn, Leipsick, 1872, p. 108 ; SoLOViBF, Hist. de Russie, Moscou, 1864-1878, t. XV, p. 126-135; Sieuievski, Étude sur ta police d*État en Bussie {Slovo i Dielo), Pétersbourg, 1885, p. 139; DoLCOROVKOF, Mémoires, Genève, 1867, t. I, p. 102.

met aux prises les deux familles que les deux mariages du Tsar défunt ont tirées du néant. Les Narychkine ont cru, depuis, se découvrir un berceau d'une illustration relative au sein d'une famille tchèque, les Narisci, ayant possédé la souveraineté d'Egra; le Tatar Narich, retrouvé par Thistorien MûUer dans Tentourage du kniaz Ivan Vassilévitch (1463), parait plus authentique. Les Miloslavski formaient la branche moscovite d'une ancienne famille lithuanienne, les Korsak, qui subsistent en Pologne ; dépossédés de leur rang et de leur influence par les nouveaux venus, ils se sentaient doublement lésés et humiliés. Le père de Nathalie, Kiril Polouïektovitch, était devenu en quelques années le plus riche seigneur du pays, conseiller de cour [doumnyî dvorianine) et grand officier de la couronne [okolnitchyî) . Les cloches mises en branle pour les funérailles d'Alexis sonnent à l'oreille de ses rivaux l'heure de la revanche. Miloslavski contre Narychkine! pendant treize ans à venir ce cri de guerre poussera les destinées de la Russie, les jettera à la mêlée sanglante des partis se disputant le pouvoir. Vaincu à la première escarmouche, Matviéief, le père adoptif de Nathalie, inaugure la série des victimes; emprisonné, mis à la torture, exilé à Poustoziersk, sur la mer Glaciale, où il risque de mourir de faim (1). Un instant il est question d'en* fermer Nathalie dans un cloître ; on se contente de renvoyer la mère et le fils à Préobrajenskoïé, village voisin de Moscou, où Alexis s'est bâti une maison. Pierre quitte ainsi le Kreml. Il n'y reviendra plus que pour peu de temps, et pour y subir encore les plus cruelles épreuves et les plus odieux outrages, assister à regorgement des siens, à la chute de l'autorité sou« veraine précipitée dans les bas-fonds, à sa propre déchéance. Il vouera alors au sombre palais une rancune implacable. Même vainqueur et maître tout-puissant, il affectera de lui tourner le dos. Et cette rupture sera le symbole de sa vie et de son œuvre.

(1) Voy. VHistoire de sa captivité, publiée par Novikof, Moscou, 1785.

Le Kreml actuel, pléthorique et accidentel entassement de constructions disparates sans style, pour la plupart, et sans caractère, ne peut donner qu^une idée très imparfaite de Taspect que devait présenter, à la fin du dix-septième siècle, la demeure d'Alexis Mihaïlovitch. Les incendies de 1701 et de 1737, les reconstructions de 1752 (1), n'ont guère laissé que des débris de Fétrange Renaissance italienne introduite là, à la fin du quinzième, par la fille d'un Paléologue, élevée à Rome (2); des vestiges du génie des Fioravanti, des Solari, des Alevise aux prises avec la tradition byzantine ; quelques églises, quelques tronçons de palais etTenceinte extérieure, qui semble d'un camp fortifié plutôt que d'une demeure princière, avec son vaste développement de remparts sommaires et ses tours en briques, profilant de place en place leur grêle silhouette, ainsi que des guerriers en vigie. Au dehors, sur la Place Rouge^ l'église de Yassili le Rienheureux évoque seule puissamment l'image du passé disparu. C'était sans doute, au dedans, la même confusion d'architectures, juxtaposant violemment T Allemagne gothique et l'Inde, Ryzance et l'Italie, le même enchevêtrement de constructions emboîtées l'une dans l'autre à la façon des casse-tête chinois, la même orgie enfin d'orne« J> ments, formes et couleurs, bizarre, folle, issue, croirait-on, de la fièvre et du délire, d'une indigestion d'idéal plastique. Chambres étroites, voûtes surbaissées, sombres couloirs, scintillements de lampes dans l'obscurité, fauves rutilations d'ocre et de vermillon sur les murs ; barreaux de fer à toutes les fenêtres, hommes armés à toutes les portes; grouillante partout, une population de soldats et de moines.

(i) Zabielinb, Vie privée des Tsars f Moscou, 1895, p. ilO-118; Oustrulof, Eist, de Pierre /•, Pétertbourg, 1858, t. IV, p. 33.

(t) P PiEBLiRO, La Russie et le Saint-Siège, Paris, 1896, p. 107 et suiv.

Le palais confine à l'église et au monastère, et s'en distingue à peine. Le souverain sur son trône ressemble à la relique voisine d'un saint dans sa châsse. D'un bouta l'autre de l'étrange amoncellement d'édifices profanes et sacrés, maisons, cathédrales et couvents par trentaines, amortis, étouffés par l'épaisseur des murs, les lourdes tentures d'Orient, Tair pesant qui s'y emprisonne, des bruits circulent, se correspondent et se confondent en une vague harmonie : psalmodie de prêtres enfermés dans les temples, chants de femmes enfermées dans les terems; parfois une clameur plus éclatante : l'écho de quelque orgie dérobée dans un coin du palais ; un cri plus strident : la plainte de quelque prisonnier torturé dans une casemate ; mais le silence est la règle ; on parle bas dans un chuchotement, ou marche avec précaution, en tâtonnant; on s'observe, on est observé ; intérieur de crypte, de sérail et de geôle.

Ainsi fait, le Kreml n'est pas seulement la demeure du Tsar : la Russie tout entière s'y concentre et s'y résume ; une Russie étrange, vieille de près de dix siècles déjà, enfantine pourtant; avec, derrière elle, un long passé historique, et sur elle, l'apparence d'un commencement d'histoire ; une Russie séparée de ses voisins d'Europe, ignorée par eux et ayant pourtant dans ses veines du plus pur sang européen, dans ses annales des traditions, des alliances, des parentés européennes et des destinées communes aussi, bonnes fortunes et disgrâces, victoires et désastres. Du neuvième au dixième siècle, à l'heure où les premiers rois de France, Charles le Gros et Louis le Bègue, luttaient péniblement pour la défense de leurs trésors contre les pillards normands, d'autres rois de la mer mettaient pied sur le rivage de la Baltique. Là-bas, le Normand H roi f arrachait à Charles le Simple le littoral baptisé du nom de sa race ; ici, dans l'immense plaine s'étendant de la Baltique à la mer Noire, au milieu de rares populations finnoises ou slaves animant ces solitudes, le Normand Rurik et ses compagnons fondaient un empire (1).

(1) CoQtesté par les historiens slavophiles, le fait de cette conquête semble néanmoins constant. Voy. à ce sujet la réfutation des idées d*IIovaïski par Solo-

Un siècle et demi plus tard, aux trois extrémités de l*Ëurope, trois autres chefs, trois héros affirment la suprématie de la même race dans une communauté de conquête et de gloire : en Italie, la maison Hauteville s'élève sous Robert Guiscard ; Guillaume s'établit en Angleterre, etiaroslav règne en Russie.

Cette Russie n'est pas celle de Moscou. Moscou n'existe pas encore. La capitale de laroslav est à Kief, bien différente et bien autrement voisine du monde occidental. A Kief, les descendants de Rurik entretiennent des relations suivies avec la Grèce, l'Italie, la Pologne, l'Allemagne. Byzance leur donne des moines, des savants et des prélats pompeux ; Tltalie et l'Allemagne, des architectes, des artisans, des marchands et des éléments de droit romain. Vers l'an 1000, Vladimir, le « Clair-Soleil » des Rapsodes, fait une loi à ses seigneurs d'en* voyer leurs enfants dans les écoles créées par lui auprès des églises ; il établit des routes , dépose dans les églises des échantillons de poids et de mesures. Son fils laroslav (1015- 1054) bat monnaie, construit des palais, orne les places de sa capitale avec des statues grecques et latines, et fait rédiger un code. Les cinq tableaux conservés au Vatican sous le nom de collection Capponienne nous gardent un témoignage authentique et un spécimen curieux de l'art russe tel qu'il florissaità Kief au douzième siècle (1). Exécution savante, nullement inférieure aux meilleures œuvres des primitifs italiens, d'un Andréa Rico di Gandia, par exemple. Et ces prémisses de culture ne sont pas isolées à Kief; en 1170, à Smolensk, le kniaz Roman Rostislavovitch s'occupe de science, se donne des biblio* thèques, fonde des écoles et des séminaires, où l'on enseigne les langues classiques. D'un bout à l'autre de l'immense em-

▼ief (vol. VII du Recueil des sciences politiques de Bezobràzop, 1879), et lei Études du Père Martynof [Revue des questions historiques, juillet 1875, Poljrbiblion, 1875). — Solovief admet toutefois la donnée, consolante pour Tamourpropre national, d*une soumission volontaire des peuplades slaves à un Kniaz étran^r, appelé par elles pour les gouverner.

(1) La collection est un don de Pierre le Grand, fait à un comte Capponi en reconnaissance de la part prise par lui à la signature d*im traité de commerce avec Gênes.

pire qui s'ébauche là, entre le Don et les Garpathes, entre le Volga et la Dvina, un commerce actif se poursuit déjà avec l'occident, le sud et le nord de l'Europe. Novgorod tient la •> Baltique ; à Kief, une foule bigarrée de marchands, Normands, ^4' Slaves, Hongrois, Vénitiens, Génois, Allemands, Arabes et Juifs, remplit les rues, tient boutique de toute sorte de produits. En 1028, on y compte douze marchés.

Et ces ducs de Kief ne sont pas réduits à chercher femme dans les terems de leurs sujets. Jaroslav prend la sienne en Suède, Ingegard, fille du roi Olaf; il marie sa sœur au roi Casimir de Pologne; un de ses fils, Vsievolod, à la fille de l'empereur Constantin Monomaque de Byzance ; un autre, Viatcheslaf, à une comtesse de Stade ; un autre, Igor, à Kunegonde, comtesse d'Orlamiinde. Sa fille aînée, Elisabeth, épouse le roi Harold de Norvège; la troisième, Anastasie, le roi André I" de Hongrie. En 1048, trois évêques, Gautier de Meaux, Gosselin de Chalignac et Roger de Chàlons^ viennent à Kief demander la main de la seconde, Anne, pour le roi Henri P' de France.

Tout cela s'effondre, tout cela disparait sans trace avant le milieu du treizième siècle. Tout cela, en effet, n'est pas devenu encore un empire véritable, un édifice établi sur des assises solides, à l'épreuve d'un choc violent. Ducs de Kief, de Novgorod ou de Smolensk, ils avaient beau, ces Rurikovitch, accoupler à leurs instincts batailleurs de remarquables facultés d'organisation, ils portaient en eux la marque de leur origine, un ferment de violence et de désordre, que le temps seul, un long assouplissement aux mœurs des sociétés policées, à la loi des États fortement organisés, se chargerait de faire disparaître. Le temps leur fait défaut. Le choc se produit en 1224, avec l'apparition des hordes mongoles de Baty. A ce moment, après un essai de concentration, au commencement du douzième siècle, sous Vladimir Monomaque, ils étaient une soixantaine, entre le Volga et le Boug, à se disputer des tronçons de pouvoir, des bribes de souveraineté. Baty et Mangou, un petit-fils de Genhis-Khan, les mettent d'accord.

Trois siècles d'efforts, de tentatives civilisatrices disparaissent dans le tourbillon de poussière soulevé sous les sabots décent mille chevaux. De cette ancienne Russie, européanisée par la conquête, mais nullement dénationalisée grâce à la prompte absorption de l'élément normand, numériquement faible, parle milieu local, il ne reste rien. Au siècle suivant, entre 1319 et 1340, Kief et les pays environnants deviendront la proie des ducs de Lithuanie, futurs rois de Polog[ne. Après Giëdymine, Jagellon réunira sous son sceptre, en faisant une annexe du nouvel empire polono-lithuanien , tous les lambeaux de l'empire éphémère de Monomaque, Russie Rouge, Russie Blanche, Russie Noire, Petite-Russie, — toutes les RussteSy suivant l'expression consacrée depuis. Et il ne s'annexera guère que des déserts. A ce moment, on pourra croire que l'histoire des Rourikovùch n'aura pas de suite.

Elle recommence plus loin, plus à l'est de l'énorme espace marqué par la destinée pour l'habitation d'un peuple innombrable et le développement d'un incommensurable devenir. Dans le bassin supérieur du Volga, sur les bords de la Moskva, au milieu d'une rare population finnoise, une chétive bourgade, protégée par un château fort, était devenue, depuis le douzième siècle, la demeure et l'apanage d'un des descendants de Rourik. Plusieurs fois détruite, au cours de luttes incessantes avec les Rourikovitch voisins, balayée elle aussi par l'invasion mongole, elle se relevait, elle grandissait, elle formait, dès le commencement du quatorzième siècle, le noyau d'une agglomération nouvelle d'éléments normands, slaves et finnois. Adoptant pour loi une soumission docile au joug du conquérant asiatique, elle arrivait à s'en faire un instrument d'organisation, de police intérieure et d'expansion au dehors. Elle prenait sur elle, humblement, patiemment, habilement, d'être l'intermédiaire, agréé d'une part parce que très utile, subi d'autre part parce que nécessaire, dans les relations entre le conquérant et les populations conquises ; elle s'avilissait uu rôle de percepteur d'impôts pour le compte du maître commun, de policier, de bourreau même, au besoin. Elle cheminait

i% L'EDUCATION.

ainsi, ëtendaut, affermissant pas à pas Tautorité gagnée, la supériorité obtenue à ce prix, jusqu'au jour longuement attendu, industrieusement préparé, où elle se sentirait assez forte pour rompre le pacte infamant, devenu entre ses mains un instrument d'émancipation.

Gela durait près de deux siècles ; deux siècles, au cours desquels les kniaz voisins, ceux de Péréiaslavl, Riazan, Vladimir, Ouglitch, Halitch, Rostov, laroslavl, Souzdal, devenaient, un à un, petit à petit, les vassaux d'abord, puis, simplement, les premiers sujets, les boïars du kniaz démesurément agrandi de Moscou; au cours desquels aussi l'hégémonie mongole, divisée elle-même et énervée par des discordes intérieures, allait en s'affaiblissant. Enfin, aux environs de 1480, les temps d'épreuve sont accomplis, et, soudain, l'Europe étonnée apprend qu'il y a, entre elle et l'Asie, quelque chose de nouveau, un nouvel empire, dont le chef a affirmé son indépendance. Il a repoussé la Horde d'or en dehors des frontières récemment tracées d'un immense territoire soumis à ses lois ; il a conquis Novgorod et Tver ; il a épousé à Rome une princesse grecque venant de Gonstantinople ; il a pris pour armoiries l'aigle à deux tètes; il se nomme Ivan, et ses sujets l'ont appelé ft Ivan le Grand n :

Mais cet empire nouveau n'était plus celui de Kief, et, à part l'origine dynastique de son chef, il semblait bien n'avoir rien de commun avec ce qui fit la puissance et la gloire de laroslav et de Vladimir. Ce grand-duc de Moscou avait beau s'intituler à son tour souverain de toutes les Russies, les provinces dont il se réclamait ainsi et qu'il disait siennes ne lui appartenaient pas. Elles étaient pour le moment à la Pologne. Ce qui lui appartenait se trouvait pour les trois quarts en dehors de l'ancienne conquête normande, et, dans sa capitale comme dans son empire, toutou presque tout était d'origine nouvelle aussi et de caractère très différent. L'Europe n'y figurait, pour ainsi dire, pas. Le flot turano-mongol, en se retirant, avait laissé sur cette terre ari-slave, ainsi qu'un limon épais, ce qu'il portait en lui d'éléments stables : procédés

de gouvernement, mœurs, habitudes d'esprit; nulle semence de culture, par contre, et pour cause. Sauf les traditions de TËglise byzantino-russe, conservées par les prêtres et moines grecs, TÉtat et la société qui avaient«réussi à s'organiser sous la tutelle séculaire des successeurs de Baty étaient essentiellement asiatiques et naturellement barbares. Séparés si longtemps de TEurope, État et société étaient restés étrangers à la grande école où s*est formée Tunité intellectuelle et morale de rOccident : le régime féodal, les croisades, la chevalerie, Tétude du droit romain, d'où l'esprit moderne est sorti à reculons, en remontant aux sources; la grande lutte entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, d'où a pris son essor l'esprit de liberté. En repoussant l'union avec Rome, opérée par le concile de Florence et acceptée par la métropolie de Kief, celle de Moscou, récemment érigée (1325 ou 1381), avait d'elle-même et délibérément rompu avec le monde occidental. Condamné par le Pape, ce lointain et obscur schisme oriental s'était mis au ban de la chrétienté. Quand on aura été las de disputer avec lui, on le rejettera à l'oubli.

Les semences de culture reparaissaient pourtant et émergeaient lentement, perçant l'épaisse croûte du bourbier asiatique. Elles venaient d'où elles pouvaient venir, de l'Europe toujours et par la Pologne d'abord, par le canal des grands seigneurs lithuaniens, ces ci-devant Russes polonisés. Avant de se réfugier chez ses voisins, le collaborateur révolté d'Ivan le Terrible, Kourbski, correspondait avec les Gzartoryski, restés, eux, Russes encore de la tête aux pieds et orthodoxes. Revenant de Pologne, après une campagne heureuse, Ivan luimême en rapportait, butin de guerre et trophée symbolique, la première imprimerie qu'ait vue Moscou. La conquête de Novgorod (1475) avait mis d'autre part le nouvel empire moscovite en contact avec la Hansa, En 1553 venait la découverte de l'embouchure de la Dvina par les Anglais ; voilà Arhangel fondé et le commerce des mers du Nord. Mais voici encore l'invasion, la lutte pour l'existence à recommencer. Les envahisseurs, heureusement, venaient, cette fois, d'un autre côté.

C'était le reflux de TEurope ; il s'en irait plus vite, et, en s'en allant, il laisserait autre chose que de la boue. Les armées polonaises traînaient derrière elles, dans leurs fourgons, tout Tattirail de la Rome papale : Jésuites et fils de saint Bernard, propagande catholique et .science scolastique. Après les Jésuites, instruits, diserts, fins, les faux tsars, d'origine polonaise également, élégants, raffinés. La cour de Dimitri et de Marina Mniszech prend modèle sur celle de Sigismond, qui a pris leçon pour la sienne de Bone Sforza, son épouse. Un orchestre polonais y mêle ses mélodies profanes aux rites du culte orthodoxe ! Au jour même du triomphe définitif de la cause nationale, l'influence polonaise et occidentale s'affirmera jusque dans les victoires et les reprises de l'élément moscovite sur la Pologne et sur l'Occident. En prenant possession de Kief, les armées du tsar Alexis n'y retrouvent plus rien, sans doute, de ce que l'invasion mongole y avait trouvé, nulle trace des splendeurs anciennes ; mieux que le vide pourtant et le néant de Moscou : des écoles encore, de fondation polonaise; une imprimerie, pour remplacer celle d'Ivan, anathématisée aussitôt là-bas, détruite déjà; une académie ecclésiastique gréco-latine, tout un petit fonds de civilisation aisément assimilable.

Et, dès cette époque, Moscou avait le moyen de sortir de l'Asie et de rentrer en Europe sans passer la frontière. Si, chassé du Rreml par une faction hostile, jeté, pour ainsi dire, dans la rue, Pierre n'éprouvait aucun désir de regagner la demeure familiale, c'était qu'il avait rencontré, dans un proche voisinage, un autre foyer plus attirant. En s'annexant Novgorod, la cité républicaine et difficile à soumettre, Ivan avait pris le parti d'en changer l'esprit turbulent — en changeant la population. Dix mille familles à déplacer. On a gardé,

en Ru88iey le secret de ces coups d'État administratifs, bons à remuer des humanités entières. Les exilés novgorodiens étaient allés à Moscou, où on leur avait fait de la place en envoyant A Novgorod autant de Moscovites fidèles et dociles, — punis pour leur docilité. Il se trouvait, parmi ces nouveaux venus, des marchands hanséates, et c^ux-ci avaient formé le premier noyau d'une colonie étrangère sur les bords de la Moskva. Mais on ne tardait pas à s'y apercevoir que la présence de ces étrangers souillait la cité. Il convenait alors déjà au patriotisme local que Moscou fût ville sainte, et même la Moscovie tout entière participait, comme aujourd'hui , à cette béatification. Hors des portes enfermant la capitale, dans la partie nord-est de la ville actuelle, où, entre les rues Basmanna'ia et Pokrovska'îa, se trouvent encore de nos jours la plupart des églises protestantes et catholiques, sur la rive boueuse de la laouza, maigre affluent de la Moskva, il y eut alors une sorte de ghetto affecté aux Niemtsy, gens ne parlant pas la langue du pays, muets par conséquent, niemoï voulant dire muet. Les marchands hanséates n'y prospérèrent pas; mais, au seizième siècle, le tsar Vassili y parqua sa garde, composée de Polonais, de Lithuaniens et d'Allemands. Les successeurs de Vassili ne se contentèrent pas de demander à l'étranger des soldats ; ils voulurent en tirer des ouvriers, des artistes et bientôt des maîtres d'école. Dans le livre curieux d'Adelung. une estampe nous montre l'aspect primitif du faubourg, où s'entassaient tous ces immigrés, que des ordonnances successives y refoulaient et y enfermaient sévèrement. Ce n'était encore qu'un village aux maisons de bois sommairement construites avec des troncs d'arbres recouverts de leur écorce, aux vastes potagers entourant les habitations. Cet aspect changeait rapidement, et aussi la qualité des habitants. Sous Alexis, la Niemietskaïa Sloboda n'a d'allemand que son nom, le sobriquet Niemîets restant pour compte aux premiers occupants du faubourg, d'origine germanique. Des Anglais et des Écossais y tiennent maintenant la première place, et, les proscriptions du protectorat cromwellien aidant, il y a parmi

ainsi qu'avait fait Ivan, sous prétexte de les empêcher de recommencer ailleurs leurs chefs-d'œuvre ; mais le tsar Michel s' avisant d'engager à son service le fameux Oelschlager (Olearius), on parlait de jeter à Teau le sorcier; il y avait révolte à la cour et émeute à la ville. Un autre étranger^ donnant à dîner à des seigneurs de marque, les voyait avec surprise faire main basse sur la table et remplir leurs poches (1). Au Kreml, Polonais et faux tsars ayant été mis dehors, rien n'a bougé. Avant qu'on l'en chassât, Pierre n'y a jamais vu d'autres visages que ceux de son entourage intime. Allant à Téglise ou au bain, une double haie de nains, porteurs de rideaux en taffetas rouge, le suivait, prison mouvante prolongeant Tautre (2). L'enfant y étouffait; il respire à Préobrajenskoïé. Un jour, rendu au grand air et au libre mouvement dans Fespace, il s'aventurera sur les bords de la laouza, et, quand il aura vu la Stoboda, il n'en voudra plus sortir. Il y appellera toute la Russie.

Mais de sombres moments l'attendent encore, l'épreuve définitive du régime asiatique.

Féodor, le fils aîné et le successeur d'Alexis, meurt en 1682, sans laisser de postérité. A qui l'héritage maintenant? Depuis la mort du dernier descendant de Rurik (1598), le trône a été, presque toujours, occupé révolutionnairement. Roris Godounof l'a conquis grâce à une série d'assassinats; Dimitri, grâce aux sabres polonais. Vassili Chouïski l'a dû à une élection aristocratique; Michel Romanof, aune élection populaire. Un semblant de droit dynastique est bien sorti de cette dernière; pourtant Tavènement d'Alexis a encore été précédé, croit-on,

(1) SOLOVIEF, t. XI V, p. 112.

(2) RoTOCBiBiNE^jLa Bussie sous le règne <V Alexis, Pétersb., 1884, p. 19.

LE RREML BT LE rîUBOURG ALLEMAND. 19

d'un appel aux suffrages. Des deux frères puînés de Féodor, Ivan, le fils de la Miloslavski, qui a quinze ans, est infirme, aux trois quarts aveugle et plus qu'à moitié idiot. Une relation, adressée en 1684 aux ministres de Louis XIV, parle d'une a escrescence de paupière, qui fait que le jeune prince ne saurait rien voir sans qu'on la lève » . A l'unanimité, les hauts dignitaires de la couronne se prononcent en faveur de Pierre, le fils de la Narychkine, son cadet de cinq ans. Il leur répugne, disent-ils, de convertir leurs charges en offices de gardemalade. Sans doute aussi, l'âge du second frère les flatte par une plus longue espérance d'interrègne et de pouvoir maintenu dans leurs mains. Ils entraînent les boïars qui d'aventure se trouvent au lit de mort de Féodor, le patriarche Joachim, qui l'a administré. Gomme en Pologne, la vacance du trône attribue au chef de l'Église une sorte de souveraineté intérimaire. En 1598, c'est le patriache Job quiaassuréle triomphe de Boris. Rien de légal dans ce qui s'est passé alors, comme dans ce qui se passe maintenant. Un discours du prélat devant rassemblée des officiers et des courtisans que le hasard a réunis au Kreml; un bref appel à leurs votes suivi d'une acclamation ; puis une apparition des électeurs improvisés au dehors, sur Yescalier rouge, devant le peuple attiré par la rumeur des grands événements qui mettent le palais en émoi ; un nom jeté à cette foule, et tout est dit : la Russie a un Tsar, et il s'appelle Pierre.

Nulle mention d'Ivan; nulle justification de la violence faite, en sa personne, aux lois de l'hérédité. Au fond, ce n'est qu'une victoire des Narychkine sur les Miloslavski, surpris sans doute, mis hors de défense par la soudaineté de la crise et la rapidité du dénouement. Triomphe éphémère, qui durera un mois à peine. Au lendemain de sa défaite, la faction vaincue rentre en lice, et derrière elle, auxiliaires imprévus, deux nouveaux facteurs politiques paraissent, qui vont changer la face du combat : la tsarevna Sophie et les Strelisy (1).

(i) SovMAROKOF, Der erste Aufstand t^er Strelitzen^ Bîga, 1772, p. 10.

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