‹ Pierre le GrandChapitre 6 sur 55 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

I. Le terem au KremL — Moscou et Byzance. — Une émule de Pulchérie. — Au chevet du Tsar mourant. — Ambition et amour. — Vassili Galitsine. — IL Les Streltsy. — Grandeur et déchéance. — Soldats et marchands. — Symptômes et causes de révolte. — Mouvements populaires. — Sophie et Galitsine veulent utiliser Témeute pour la conquête du pouvoir. — Le Rreml assiégé. — Trois jours de carnage. — Sophie ramasse le pouvoir dans le sang.

— Déchéance de Pierre. — Intronisation d'Ivan. — Le trône jumeau. — - La Régente. — III. Le Régent. — Idylle et drame conjugal. — Rêves d'avenir.

— L'obstacle. — IV. L'enfance de Pierre. — L'exil. — Au grand air. — Études et jeux. — L'aÙTo8(fiaxTOç. — L'astrolabe. — La chaloupe anglaise. — Soldat et marin. — Le camp de Préobrajenskoïé et le lac de Péréiaslavl. — Les compagnons. — Les prémices de la réforme. — Une armée, une flotte et une société en ébauche. — V. L'adolescence. — Le mariage. — Eudoxie Lapouhine. — Veuvage précoce. — Pierre revient à ses plaisirs. — Entraîné par le courant. — L'œuvre emporte l'ouvrier. — Instrument d'un parti. — L'opposition aristocratique. — Pierre est son chef. — Entre deux civilisations. — L'Europe romaine et l'Europe protestante. — Le choix. — Préparatifs de lutte. — La crise.

Il restait, en 1682, cinq filles d'Alexis. Une seule, Sophie, a laissé un nom dans Thistoire. Née, comme Ivan, de la Miloslavski, elle entrait déjà dans sa vingt-sixième année. J'ai parlé de sa beauté; quelques écrivains, Soumarokof en tête, quelques étrangers même, Strahlenberg, Perry, en font grand éloge. Aucun d'eux n'a vu la Tsarevna. Le témoignage du diplomate franco-polonais, La Neuville, qui a eu ce privilège, est plu<? probant (I). Il gâte le roman, auquel l'enfance de Pierre parait mêlée, mais je n'y puis rien. « Un corps difforme, d'une

(1) Relation curieuse et nouvelle de la Moscovie, la Haye, 1698, p. 151.

LA TSAREVNA SOPHIE.' Si

grosseur monstrueuse, une tête large comme un boisseau, du poil au visage et des loups aux jambes » , voilà son signalement. L'historien petit-russien, Kostomarof, essaye de concilier les choses : laide aux yeux des étrangers, Sophie pouvait bien avoir du charme pour les Moscovites de son temps. Comme dans toutTOrient aujourd'hui encore, Texcès de corpulence n'était pas pour leur déplaire. Mais le silence du moine Miedviédief, le confident de la Princesse, dévoué jusqu'à la mort, est bien expressif, comme son insistance à vanter les qualités morales de la Tsarevna. De ce côté, je vois tout le monde d'accord, sans excepter La Neuville : u Autant que sa a taille est large, courte et grossière, autant son esprit est « fin, délié et politique, et, sans avoir jamais lu Machiavel, a ni pris de leçons, elle possède naturellement toutes ses tt maximes. »

Jusqu'en 1 682 la vie de Sophie a été, en apparence du moins, celle des jeunes filles russes de son temps, aggravée pour celles de son rang par un surcroit de sévérités claustrales. Le terem du Kremll'emportait à cet égard sur tous les autres : solitude, dévotion minutieuse et compliquée, jeûnes fréquents. Le patriarche et les plus proches parents étaient les seuls visiteurs du dehors. Le médecin n'était admis qu*en cas de très grave maladie. Quand il arrivait, on fermait les volets, et il ne pouvait prendre le pouls de la malade qu'à travers une étoffe. Des passages secrets conduisaient la Tsaritsa et les Tsarevny à l'église, où les inévitables rideaux de taffetas rouge faisaient leur office, interceptantla curiosité des autres fidèles. En 1674, tournant le coin d'une des cours intérieures du palais, deux jeunes seigneurs, Boutourline et Dacbkof, rencontrent inopinément une voiture où se trouve la Tsaritsa allant en pèlerinage à un monastère. Cet accident met leurs têtes en jeu. Une enquête sévère s'ensuit, avec interrogatoires dans les chambres de question. La place des princesses n'était marquée dans aucune des solennités qui rompaient pour le restant de la cour l'affreuse monotonie des journées asservies à une immuable et rigide étiquette; elles ne paraissaient qu'aux enterrements,

suivant alors le cercueil, mais toujours sous des voiles impénétrables. Le peuple ue connaissait d'elles que leurs noms, prononcés à chaque office dans les prières qui faisaient partie de la liturgie officielle; elles ne savaient rien de lui, rien pour ainsi dire de la vie humaine en dehors du cercle étroit où les emprisonnait leur destinée. Ne pouvant épouser ni un sujet, à cause de leur rang, ni un prince étranger, à cause de leur religion, elles devaient ignorer Tamour, le mariage, la maternité. Telle était la loi.

Il est probable qu'elle se montrait susceptible, à cette époque du moins, de quelques accommodements. Sophie se fût certainement trouvée incapable, sans cela, déjouer au pied levé le rôle dans lequel nous allons la voir paraître. Pierre est proclamé Tsar le 27 avril; le 23 du mois suivant^ une révolte des Streltsy a renversé son pouvoir unique en y associant son frère Ivan, et tous les témoignages dénoncent Sophie comme Tinspiratrice directe, voire même l'ouvrière principale de ce coup d'État.

Le terem a du se trouver au Kreml sous Tinfluence directe des idées byzantines, comprenant le mélange historique d'ascétisme et d'intrigues dont la vie du Bas- Empire s'est composée. Au chevet de leur frère malade, agonisant, Sophie et ses sœurs ont évoqué sans doute l'image de Pulchérie, la fille d'Ârcadius, s'emparant du gouvernement pendant la minorité de Théodose, puis, après sa mort, régnant encore avec le concours de Marcien, le chef de la garde impériale. Frémissements d'ailes entre les barreaux de la cage, révoltes de l'âme et de la chair, rêves de liberté, de puissance, d'amour, ici comme là-bas et dans le même esprit, les révolutions de palais procèdent de ces obscurs émois.

Sophie a certainement vu au Kreml d'autres visages mâles que celui du patriarche, que ceux même de ses proches parents, les Miloslavski, hommes énergiques, mais bornés. Longtemps alité, Féodor eut besoin de soins féminins; quelqu'un se trouva dans son entourage pour le pousser à enfreindre la règle du terem en y cherchant une garde-malade et pour indiquer Sophie à son choix. C'était Vassili Galrtsine. «

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L'homme est curieux à plus d'un titre ; dans Thistoire contemporaine de la Russie, dans celle de Pierre lui-même, il marque une date. Mieux que Matviëief, en traits plus saillants, il accuse cette lente préparation, cette évolution intellectuelle et morale, dont on a pu depuis exagérer Tampleur, mais qui a certainement précédé l'apparition du grand réformateur et qui a rendu possible son œuvre. Il personnifie cette élite dont j*ai parlé y et au sein de laquelle des hommes tels que Morozof, Ordine Nachtchokine et le patriarche Nicone lui-même, inauguraient déjà, sous les règnes précédents, les temps nouveaux, Tére révolutionnaire. Ayant depuis plusieurs années pris une part considérable au gouvernement du pays, il n'est pas resté étranger à l'abolition du miestnùchestvo ^ coutume d'essence tout à fait asiatique, d'après laquelle un sujet du Tsar ne pouvait occuper, par rapport à un autre sujet, une place inférieure à celle qu'un de ses ancêtres aurait occupée quelque jour par rapport à un ancêtre de l'autre ; obstacle infranchissable à une sélection judicieuse des capacités, source inépuisable de querelles, où s'énervait l'action du gouvernement. Il a songé à organiser une armée régulière. A en croire La Neuville, il allait beaucoup plus loin encore dans ses projets d'avenir, rêvant au delà de ce que Pierre osera tenter : les paysans affranchis et rendus propriétaires, la Sibérie civilisée et couverte de routes postales. Bien qu'empêché de se rendre en Chine, à l'époque de la toute-puissance du futur régent, retenu à Moscou, le Père Avril lui-même rend hommage à son esprit libéral. Les autres boYars ont pesé sur la décision de leur collègue, en haine du catholicisme (1). Galitsine parle le latin couramment et l'écrit avec élégance ; il fréquente au faubourg allemand et y entretient des relations intimes; il reçoit l'Écossais Gordon à sa table et se fait soigner par le médecin allemand Blumentrost; le Grec Spafari, que l'on aperçoit dans son entourage et qui, grâce à lui, occupe une place en vue dans le bureau des affaires étrangères [Posolskiî Pri»

(1) Voyage en divert pays de l'Europe, ? m* f^.Zikfi^9%r

t4 L*ÉDUCATIOIS^

kaze), est une figure tout à fait moderne de courtier diplomatique et de routier cosmopolite, ayant couru l'Europe et visité la Chine. Il dresse des plans pour la navigation des grands fleuves de FAsie et correspond avec le bourgmestre d'Amsterdam, Witsen. Galitsine habite un palais qui au dehors comme au dedans a toutes les apparences d'une demeure européenne de haut bord, meubles précieux, tentures des Gobelins, tableaux et hautes glaces. Il possède une bibliothèque, où figurent des livres latins, polonais, allemands, où se retrouvera plus tard le manuscrit du Serbe Krijanitch, un apôtre de réformes, dont Pierre s'est probablement inspiré. Il fait bâtir trois mille maisons à Moscou et même un pont de pierre, le premier, dont un moine polonais donne le plan. Il est un ami passionné de la France et fait porter à son fils un portrait de Louis XIV (1). Sa chute suivie de l'avènement de Pierre sera sincèrement regardée par La Neuville comme une catastrophe pour la civilisation. On le voit bien rattaché encore par certains côtés au monde qu'il travaille à faire disparaître. Il n'était pas exempt de superstition.il faisait torturer un paysan qu'il soupçonnait d'avoir voulu lui jeter un sort (2). On l'accusera plus tard d'avoir cherché à gagner les faveurs de Sophie au moyen d'un philtre, et d'avoir fait brûler l'homme chargé de le préparer (3). Mais, à cet égard, Pierre lui-même ne sera pas exempt de quelques faiblesses d'esprit. En somme, cet adversaire du lendemain est un précurseur de la veille.

Né en 1643, Vassili Vassilevitch Galitsine avait trente-neuf ans au moment où la maladie de Féodor le rapprochait de Sophie. Il était marié et avait de grands enfants. Avec lui paraissaient aussi au chevet du moribond Simon Polotski, un prêtre petit-russien, fort instruit pour l'époque, Silvestre Mied- I viédief, un moine érudit, bibliographe et poète de cour, Hovanski, un homme de guerre, le favori des Streltsy, Un

(1) SoLOViBP, HisU de Hustie, t. XIV, p. 97; Atbil^ ouvrage cité, p. 296.

(S) Jeluboujski, Mémoires (édition lazykof), p. SI.

3} Ou8TiiiàLOF, JOist. de Pierre le Grand, u II, p. 48 et 344.

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groupe politique se formait ainsi, dont les éléments s'étaient peut-être attirés antérieurement déjà et réunis dans Tombre. Miedviédief en était Tàme, mais Galitsine y tenait, aux côtés de Sophie, la première place, et c'était Tamoùr qui la lui donnait. La Tsarevna avait vingt-cinq ans et en paraissait quarante aux yeux de La Neuville. Avec une nature ardente, passionnée, elle n'avait pas vécu encore, et, son esprit comme son coeur ensemble éveillés la faisaient se jeter dans la vie intrépidement, éperdument, se livrer tout entière au flot impétueux qui l'emportera. Elle devenait ambitieuse en devenant amoureuse. Naturellement, elle associait A ses ambitions l'homme sans lequel leur succès n'aurait pas de charme. Elle le poussait, plutôt que d'être poussée par lui, à l'escalade de la haute fortune à partager en commun. Lui semble personnellement timide, défiant et irrésolu, donnant tôt des signes de vertige et de détresse. Il reculerait peut-être à l'heure des résolutions suprêmes, sans Miedviédief, sans Hovanski. Miedviédief aiguillonne la bande, lui soufQe sa propre passion, sa fièvre de combat; Hovanski, enfin, lui met entre les mains l'arme redoutable dont elle a besoin pour servir ses desseins.

Création d'Ivan le Terrible et de son compagnon d'armes,* Adachef, les Streltsy n'ont derrière eux, en 1682, qu'un passé assez court et d'une gloire déjà obscurcie ; mais ils ont réussi à s'en faire un fonds, sur lequel ils vivent très largement. Hommes libres, soldats de père en fils, ils forment, au milieu de l'asservissement général, une caste militaire privilégiée et ayant, à raison même de ses privilèges, acquis une importance hors de proportion avec son rôle naturel et ses services. L'État les loge, les équipe et les paye, même en temps de paix, alors que les autres hommes libres sont con-^

damnés à servir sans solde aucune, à leurs frais, même en temps de guerre. Ils ont une administration spéciale et un commandant à eux, qui est toujours un boïar de marque. En temps de paix, ils font la police des rues, le service des patrouilles, factions et gardes d'honneur, et éteignent les incendies. Un régiment de choix, le « régiment de Tétrier » [stremiannyt), accompagne le Tsar dans toutes ses sorties au dehors de la ville. En temps de guerre, ils forment Tavantgarde et le noyau de son armée. Vingt régiments à Moscou, de huit cents à mille hommes chacun, se distinguant par la couleur de leurs uniformes : caftans rouges, bleus ou verts, avec de larges ceintures rouges, des bottes jaunes et des bonnets de velours, garnis de fourrure ; un nombre incertain de régiments dans les provinces. Leur métier militaire leur laissant des loisirs, ils font aussi du commerce et de Tindustrie ; ils s*y enrichissent aisément, ne payant ni patente ni impôt ; aussi arrive-t-il fréquemment que des bourgeois aisés de Moscou sollicitent la faveur d'une inscription sur leurs rôles. Mais ils sont exclusifs et se défendent contre les intrus (1).

C'est à eux qu'autrefois Boris Godounof a dû ses victoires sur les Tatars ; ils ont opéré, sous le tsar Michel, la capture de Marina Mniszech et de Zaroutski, son dernier partisan, pris Smolensk aux Polonais sous Alexis, défendu Tchiguirine contre les Turcs sous Féodor ; pendant la longue crise intérieure et extérieure du dix-septième siècle, ils ont constamment tenu le parti du pouvoir régulier, vaincu Rasine, le Cosaque rebelle, et au demeurant sauvé la monarchie. Mais cette époque troublée a réagi sur eux, jeté dans leurs rangs des ferments d'insubordination. La vie oisive achève de les corrompre. Défenseurs naturels de l'ordre, les voici depuis quelque temps faisant cause commune avec les insurgés de toute espèce, donnant le signal des émeutes. Les émeutes sont maintenant à l'ordre du jour dans les basses classes. La

(1) OusTRiALOF, t. 1, p. 17 et suiv.; Bërc, Le règne du tsar Féodor, Péters- !K>urg, 1829, t. II, p. 36 et »uiv. ; U£RRMAN9, Gcschichte Busstands, Gotha, 1846-1860, t. IV, p. 1 et suiv.

corruption, Tavidité des fonctionnaires, les abus qni en découlent ont soulevé Tàme populaire. L^avènement de Pierre se prépare aussi là, dans cette société en ébauche devant un État en décomposition. Ayant moins à se plaindre que les autres, les Streksy n'en sont pas empêchés d'élever la voix au-dessus de tous les plaignants. Soldats plus que médiocres désormais, ainsi qu'un avenir prochain le prouvera, ils se révèlent comme des braillards redoutables ; un jour d'orage en fera les plus féroces des bandits.

Des symptômes inquiétants ont paru parmi eux avant la fin de Féodor ; ceux du régiment de Siemione Griboiédof se sont soulevés contre leur colonel, l'accusant de concussion ; il leur volait leur traitement et les obligeait à travailler le dimanche â la construction d'une maison de campagne. La faiblesse du pouvoir aidant, entre un souverain agonisant et des héritiers mineurs, la contagion s'est propagée. Arrivant au pouvoir avec Pierre, les Narychkine trouvaient seize régiments en feu. Fort embarrassés, ils faisaient revenir d'exil Matviéief, le créateur de leur fortune, l'homme d'État expérimenté, et, en attendant ce sauveur, ils livraient les colonels. On leur appliquait la procédure du pravièje , en usage pour les débiteurs insolvables. Devant les troupes assemblées, les chefs incriminés étaient frappés de verges sur le gras des jambes, jusqu'à ce qu'ils eussent abandonné tout leur avoir, fruit de rapines réelles ou présumées. Le supplice durait de longues heures. Ils n'en mouraient pas, mais la discipline était morte, et la béte féroce démuselée dans cette troupe de prétoriens sauvages, n'attendait plus qu'une proie à sa portée pour prendre son élan et faire jouer ses griffes. Sophie et ses conseillers lui montreront les Narychkine.

Le mouvement est préparé, l'émeute organisée rapidement, tambour battant, cyniquement aussi, presque à visage découvert. L'oncle de la Tsarevna, Ivan Miloslavski, dénoncé plus tard par Pierre comme l'ouvrier principal de l'œuvre infâme, poursuivi jusque dans la tombe d'une haine farouche, s'agite violemment, colportant de- fausses nouvelles, attisant

les colères. Le bruit court que les Narichkine ont empoisonné le tsar Féodor; qu'ils maltraitent le frère aine de Pierre, le Tsarévitch dépossédé, qu'un d'eux songe à usurper le trône. Un Narychkine, suivi d'une troupe armée, est aperçu maltraitant la femme d'un Strelets : c'est un agent déguisé des Miloslavski. Une confidente de Sophie, Féodora Bodinitsa, court les rues, s'insinue dans les quartiers militaires, semant des paroles venimeuses, des pièces de monnaie et des promesses.

On attend l'arrivée de Matviéief ; c'est le signal convenu. Les Streltsy, dressés, font bon accueil à leur ancien chef, endorment sa défiance; le 11 mai 1682, une députation envoyée par les vingt régiments lui porte le pain et le sel, a du miel sur la pointe d'un couteau » , dira le fils du malheureux vieillard, condamné déjà, voué à la mort. Quatre jours après, à l'aube, on bat l'alarme dans tous les quartiers, les vingt régiments prennent les armes et le Kreml est assiégé. Les Streltsy ont mis bas cette fois les caftans multicolores ; ils paraissent vêtus uniformément de leurs chemises rouges, les manches relevées jusqu'au coude, annonçant ainsi la besogne pour laquelle ils se sont levés de grand matin ; non plus soldats, mais justiciers et bourreaux. Ils ont bu copieusement avant de se mettre en route, ivres d'eau-de-vie, avant qu'ils le soient de sang, criant affreusement et agitant leurs hallebardes. Ils croient ou feignent de croire qu'IvQn et Pierre lui-même ont été assassinés, et prétendent venger leur mort. Du haut de ï escalier rouge on leur montre le Tsar et le Tsair vitch sains et saufs ; on essaye de les calmer ; mais ils n'entendent plus rien, ne reconnaissent personne. Ils crient plus fort : A mort les assassins I Le chef de leur prikaze (bureau d'administration, département), le vieux Dolgorouki, s'avance sur le perron pour les rappeler à Tordre. Aussitôt quelques compagnons plus hardis grimpent l'escalier, saisissent le vieillard, le précipitent dans le vide ; d'autres tendent leurs piques : Lioubo I lioubo ! (c'est bien, cela nous plait) crie la foule. Le massacre est commencé ; il dure trois jours. Réclamés un à un, puis poursuivis dans l'enceinte du palais, tra-

qués dans les maisons voisines, dans les églises, les conseillers et parents de Nathalie, Matviéief, les Narychkine, partagent le sort de Dolgorouki ; quelques-uns torturés d'abord longuement, traînés par les cheveux sur la place, knoutés, brûlés au fer rouge, déchiquetés enfin à coups de hallebarde. Nathalie lutte désespérément avant de livrer son frère préféré, Ivan. Il finit par se livrer lui-même, obéissant aux objurgations du vieux prince Odoievski, donnant sa tète pour le salut de ceux des siens que la fureur des Streltsy consent à épargner. Après avoir communié dans une des églises du Kreml, il se montre, tenant dans les mains une image sainte, suprême bouclier. On lui arrache Yicone, et il disparaît dans la mer de colère et de sang qui continue à battre les murs du vieux palais. Elle s'étend plus loin, elle déferle par la ville, enveloppant dans ses remous habitations privées et édifices publics, s'égarant à la recherche des complices supposés d'un crime imaginaire, tuant partout, pillant aussi. Les émeutiers s'en prennent même aux archives, ce en quoi on peut imaginer d ailleurs qu'une pensée politique les guide, le désir de donner à leurs excès un caractère populaire. On croit qu'ils cherchent à faire disparaître les documents se rapportant à la constitution du servage.

Et Sophie? Des historiens ont essayé de dégager sa responsabilité (l). C'est une gageure contre l'évidence. Jamais meilleure occasion ne s'est présentée d'appliquer la maxime : Is fecit eut prodest. Dans ces journées terribles, on voit beaucoup de vaincus; un seul vainqueur y paraît, et c'est elle. Elle tient si bien le mouvement en main qu'elle l'arrête et l'endigue, quand bon lui semble. Un comparse obscur, Tsikler, réussit avec quelques mots à persuader les plus enragés ; ce Tsikler se retrouvera au lendemain de la crise dans l'entourage intime de la Tsarevna. En même temps les postes les plus importants échoient à ses amis de la veille, à ses parents, Hovanski, Ivan Miloslavski, Yassili Galitsine. C'est la curée. Elle prend sa part

(it AniSTOP, Les troubles à Moscou sous la régence de Sophie, Varsovie, 1871.

comme de raison* Pierre restant encore Tsar titulaire, elle s'empare du pouvoir, régente de fait, en attendant mieux. Elle paye enfin ceux qui Tont si bien servie : les Streltsy reçoivent dix roubles par tête pour leur peine, et, si les biens de leurs victimes ne leur sont pas distribués, comme ils y prétendent, on s'arrange pour leur donner satisfaction par un moyen détourné ; on met ces biens en vente et on leur réserve le privilège de les acheter. On les caresse, car on a encore besoin d'eux : le 23 mai, ils reparaissent devant le Kreml et réclament l'association d'Ivan à la souveraineté. Partagée ainsi, elle sera plus facilement tenue en tutelle. On s'est arrangé pour avoir le patriarche sous la main et quelques boïars; on parle de Pharaon et de Joseph, d'Ârcadius et d'Honorius, de Basile et de Constantin; on oublie Michel et Philarète, dont la souveraineté jumelle a laissé de fâcheux souvenirs ; on recommence un semblant d'élection, et le fameux trône à deux sièges est instauré. Ce n'est pas assez; il convient encore qu'Ivan, l'infirme, l'idiot, ait un titre de préséance. Nouvelle émeute, nouveau simulacre d'assemblée élective. Cette fois, Sophie jette tout à fait le masque : quand Ivan a été proclamé premier Tsar y un festin est servi aux émeutiers, et la Tsarevna en failles honneurs. Us ont encore les mains rouges de sang comme leurs chemises, et elle leur verse à boire. Ils lui témoignent leur reconnaissance en revenant le 29 mai pour lui décerner le titre de Régente.

La voici au sommet. Mais elle n'a voulu l'atteindre au prix de tant de forfaits que pour y savourer les joies du pouvoir avec l'élu de son cœur et par lui. Tout le monde lui obéit; elle veut que ce soit lui qui commande. Le vrai maître de la Russie, pendant les sept années que durera sa régence, le vrai régent, ce sera Vassili GaHtsine. V

Comme sa probité politique, la vertu de la Tsarevna a aussi trouvé des défenseurs. L'amoureuse princesse s'est chargée pourtant elle-même de nous documenter à cet égard, et de mettre historiquement les choses au point. Cinq années se sont passées; elle règne au Rreml, et Galitsine achève en Crimée une campagne désastreuse, où elle est seule à croire qu'il a recueilli des lauriers. Il doit prochainement venir la rejoindre à Moscou, et elle lui écrit :

« Bauouc/ika, mon espoir, mon tout, que Dieu te donne « de longues années. Ce jour-ci m'est grandement heureux, « parce que Dieu, notre Seigneur, a glorifié son nom ainsi « que le nom de sa mère, par toi, mon tout. Jamais la grâce « divine ne s'est manifestée d'une manière aussi éclatante; « jamais nos ancêtres n'en ont reçu d'aussi grands témoi- « gnages. Ainsi que Dieu s'est servi de Moïse pour tirer les « Israélites d'Egypte, il nous a conduits à travers les déserts « en se servant de toi. Gloire soit à lui, puisqu'il nous a mon- « tré en toi son infinie miséricorde. Comment ferai-je, ô mon tt amour, pour récompenser dignement ton labeur extrême, « 6 ma joie, ô bonheur de mes yeux! Puis-je vraiment « croire, ô mon cœur, que je te reverrai bientôt, ô ma douce « lumière ! Ce sera pour moi un grand jour que celui où je te « retrouverai de nouveau à mes côtés, ô mon âme! Si c'était a possible, je te ferais revenir en quelques instants par une « invocation magique. Tes lettres arrivent toutes heureuse- « ment, par la grâce de Dieu; le bulletin de la bataille de « Pérékop est arrivé le II ; j'allais ce jour-là en pèlerinage au a monastère de l'Exaltation de la Sainte Croix [Vozdvijenski)^ « faisant la route à pied; comme je m'approchais du cloître a de Saint-Serge, ton courrier m'a rejoint. Je ne sais plus « comment je suis arrivée au terme de ma course. Je lisais en a marchant. Comment témoigner ma reconnaissance à Dieu, « à sa sainte Mère, au miséricordieux saint Serge, auteur de « miracles! Tu me recommandes de faire des aumônes aux « cloîtres : je les ai comblés tous; à tous j'ai fait pèlerinage,

a comme à celui-ci, toujours à pied. Les médailles ne sont pas « encore prêtes; n'en ayez pas souci; sitôt prêtes, je vous les a enverrai. Tu me recommandes de prier : je le fais, et Dieu, a qui m'entend, sait aussi combien il me tarde de te voir, ô » mon monde, ô mon âme! J'ai espoir dans sa miséricorde; a elle m'accordera de te voir bientôt, ô tout mon espoir! Pour « ce qui regarde l'armée, tu peux tout décider à ta guise. tt Quant à moi, je suis bien portante, grâce sans doute à tes « prières. Nous sommes tous bien portants. Quand Dieu « m'aura accordé de te revoir, je te dirai tout, ô mon monde; a tu sauras ma vie, mes occupations; mais ne tardez pas; m marchez; ne vous pressez pas trop cependant : vous devez « être fatigué. Comment ferai-je pour vous récompenser avant a tous, pour tout? Personne n'aurait fait ce que tu as fait et « tu n'as pu y parvenir qu'en te donnant tant de peine (1)!

« SoPHii:. n

Pour n'être pas dans le style des héroïnes de mademoiselle de Scudéri, la lettre n'en paraît pas moins concluante. A en croire La Neuville, Sophie n'aurait pas été embarrassée pour attribuer à son héros la récompense dont elle le jugeait digne, sans un obstacle qui gênait les élans de sa reconnaissance. Cet obstacle s'appelait madame Galitsine. Et malheureusement le héros se refusait à faire le nécessaire pour l'écarter, a ayant naturellement de l'honneur, joint à cela qu'il en avait u de grands biens et des enfants qui lui étaient plus chers que a ceux qu'il avait de la princesse [la Tsarevna), qu'il n'aimait « que par rapport à sa fortune » . — Cependant , continue le chroniqueur, « comme les femmes sont ingénieuses, elle « (Sophie) fit si bien qu'elle le persuada (Galitsine) d'engager tt sa femme à se faire religieuse, moyennant quoi, selon la O religion des Moscovites, le mari, par l'excuse de la force de « son tempérament, qui ne lui permet pas de garder le céli- « bat, obtint la permission de se remarier. Cette bonne dame

(1) Publiée par Oustrialof, t. I, p. 383

« y ayant donné les mains, la princesse ne douta plus de la a réussite de ses desseins (1). »

Elle comptait sans un autre obstacle, qui, soudain, venait se dresser entre elle et la réalisation prochaine en apparence de ses suprêmes désirs.

Au milieu des secousses terribles qui à plusieurs reprises ont fait vaciller sur son jeune front le lourd diadème d'Ivan le Terrible et rempli ses yeux de sanglantes visions, le fils de Nathalie Narychkine n'a joué, on le pense bien, qu'un rôle de victime passive. Des légendes complaisantes Tout montré, il est vrai, surprenant déjà le monde par un courage au-dessus de son âge, bravant les assassins et les faisant reculer devant le feu et la majesté de son regard. En même temps, Téclosion non moins précoce de son génie laissait loin derrière elle les prouesses de Pic de la Mirandole. A trois ans, on nous Ta montré commandant un régiment et présentant des rapports à son père. A onze ans, il a, sous la direction de l'Écossais Menzies, approfondi tous les arcanes de Tart militaire et adopté sur quelques-unes de ses applications des vues personnelles et généralement novatrices. Je fais grand cas des légendes, sans me refuser à la nécessité historique de les contredire, quand elles me paraissent se tromper. Elles se trompent ici du tout au tout. Physiquement et intellectuellement, le développement du futur grand homme parait, au contraire, avoir été assez lent. Ce colosse a de la difficulté à se mettre sur ses pieds. A trois ans, il avait encore une nourrice; à onze ans, il ne savait ni lire ni écrire. Le stratège en brassière et son régiment {Pietrof-Polk)^ sur lesquels un historien mieux

(i) Dépêche de l'ageot français La Vie, du 10 novembre 1718, citanl des paroles de Pierre lui-même qui confirment ces traits. (Aff. étr. de France )

inspiré habituellement s'étend avec complaisance dans une étude d'ailleurs curieuse (1), sont une fiction et une naïveté. Il y a plus) Même à un âge beaucoup plus avancé, Pierre ne fera jamais preuve d'un grand courage naturel. Beaucoup trop nerveux pour cela, trop facilement impressionnable. Ses premiers débuts sur la scène du monde, qu'il doit remplir du fracas de ses exploits, n'auront rien d'héroïque. Le courage comme le savoir lui viennent tard et par le même effort d'une volonté trempée par les épreuves. Ces épreuves redoutables, ces angoisses et ces épouvantes dont son enfance a été assaillie, ont marqué, d'autre part, son tempérament et son caractère d'une tare ineffaçable, en lui laissant une disposition visible au trouble facile des facultés physiques et morales sous le coup d'un choc quelque peu violent, au recul instinctif de l'être tout entier devant le danger, à l'effarement et à l'abandon de soi-même. La volonté prendra ensuite le dessus, et le naturel, dompté, n'en obéira que mieux; mais il est tel et point autre. Naturellement, Pierre sera toute sa vie un timide, et c'est pour cela aussi qu'il sera un violent — d'une violence non pas consciente toujours et calculée souvent, comme celle de Napoléon, mais absolument irréfléchie, échappant un moment au contrôle de la volonté et de la raison. Cette tare, d'ailleurs, que j'indique, ce stigmate d'estropié, il le portera toute sa vie aussi , gravé dans sa chair, tordant d'un tic douloureux son masque impérieux et rude, en accentuant l'expression farouche. On a parlé d'une tentative d'empoisonnement ayant laissé cette trace. Poison physique ou poison moral, l'effet seul importe. Celui que les Streltsy ont versé dans les veines du pauvre enfant, en faisant glisser ses petits pieds dans le sang de ses oncles, me paraît plus certain.

Il a eu peur, comme tout enfant aurait eu peur à sa place ; il s'est caché sans doute dans les jupes de sa mère, et il a quitté sans regret, une fois de plus, le sombre palais peuplé d'horri-

(1) Zabiklirb, V enfance de Pierre le Grand, Moscou, 187t.

bles cauchemars. Car le triomphe de Sophie Ta encore coq* damné à Texil, lui et les siens, Ta mis sinon hors la loi. du moins, et par bonheur, hors de la règle commune. L'exil pour ce souverain de dix ans, qui sera un homme si extraordinairement remuant, c'est de l'espace pour courir, de l'air pour respirer, de la santé pour l'esprit et pour le corps; l'exil, c'est la liberté.

Il en profite; il revient bien au Kreml les jours de grande cérémonie pour s'asseoir sur le trône jumeau, commandé exprès en Hollande, que l'on voit encore au musée de Moscou ; mais ce ne sont que de courtes apparitions ; le reste du temps il est à Préobrajenskoïé, affranchi de toutes les servitudes, de toutes les contraintes de l'étiquette et de la souveraineté, et rien ne saurait mieux lui convenir. On n'oublie pas que par sa mère il tient à un milieu d'indépendance relative. En entrant au Kreml, Nathalie a commencé par y faire scandale avec ses allures de demi-Écossaise. Ne s'est-elle pas avisée de soulever un coin du rideau baissé sur la glace de sa voiture! Pierre arrachera un jour ce rideau ! L'hérédité maternelle le rattache aussi à un foyer de culture européenne ; mais sa destinée veut qu'il soit tenu à l'écart de l'école gréco-latine-polonaise, dont l'influence a prévalu jusqu'à présent en Russie. Les représentants de cette école, Miedviédief en tête, appartiennent au parti de Sophie. Un précepteur, Zotof, qu'on lui a donné et qui en relève aussi, a dû fuir et n'est pas remplacé. Livré h lui-même, l'enfant s'en choisit d'autres à son gré, inclinant instinctivement du côté des étrangers. Il apprend ainsi beaucoup de choses; guère de choses se rapportant au métier des armes. Il ne sera jamais un grand soldat; d'esprit trop pratique pour cela, trop bourgeois, dirais-je volontiers. On nous l'a montré mettant de bonne heure à contribution la Oroujeïnaïa palata^ le dépôt d'armes de la cour ; mais cet arsenal moscovite du dixseptième siècle n'a de militaire que le nom ; c'est une manière de bazar oriental ; Pierre y envoie chercher des montres, dont il se divertit à démonter le mécanisme, des instruments d'horticulture, dont il se fait expliquer l'emploi. On s'est plu aussi

à exagérer la portée de ces curiosités enfantines (1). Imagi* nons le premier enfant venu, bien doué, cela va sans dire, à rintelligen ce ouverte; supposons-le soustrait radicalement au train-train ordinaire des éducations systématiques et en même temps absolument libre de satisfaire les exigences de son esprit en éveil, de son imagination en travail naturel : il est clair que son désir instinctif de savoir se portera sur une foule d'objets. Pierre est un oOto^/Sxxto^, ainsi qu'un diplomate à son service en fera un jour la remarque dans une lettre adressée à Leibnitz (2). Il ne s'ensuit pas du tout qu'il soit un élève précoce. Nous possédons ses cahiers d'études; à seize ans, sa calligraphie restait faible, son autographe lamentable, et il en était à apprendre les deux premières règles de l'arithmétique. Son professeur, le Hollandais Franz Timmermann, avait de la peine, lui-même, à se tirer d'une multiplication comportant quatre chiffres. Il est vrai que dans les leçons ainsi données les problèmes d'arithmétique alternaient avec les théorèmes de géométrie descriptive (3).

Avec nos procédés d'entraînement scolaire, systématiquement et invariablement gradué, nous répugnons à voir ainsi interverti un ordre de progrès intellectuel auquel nous sommes habitués et qui peut pourtant n'être qu'arbitraire. Ces interversions sont fréquentes dans des milieux intellectuels moins compassés et moins astreints à la règle que le nôtre.

C'est d'ailleurs à un hasard encore que Pierre doit de s'être assez tôt intéressé à un genre d'études peu fait pour séduire les très jeunes esprits. En 1686, une conversation a accidentellement attiré sa curiosité sur un instrument merveilleux rapporté par le prince Jacques Dolgorouki d'un voyage en pays étrangers. Avec cet instrument, s'est-il laissé dire, on

(1) N. AsTBOF, V éducation première de Pierre /*; Archive russe, 1875, t. II, p. 470. Gomp. PoooDiKE, Les premières années de Pierre le Grand, Moscou, 1875, p. 17 et suiv.

(2) Le baron Urbich, 16 nov. 1707, chez Guerrier, Leibnitz in seinen Betie^ hungen zu Russiandy Leipzif;, 1873, t. Il, p. 71.

(3) Odstrialof, t. II, p. 439. — Gabiaet de Pierre I*', Archives de rËmpire, •ect. I, liy. 38.

pouvait mesurer les distances sans bouger de place. Rien de pareil ne s'était encore vu à la Oroujeïnaïa palatal Et de réclamer Y astrolabe. Hélas ! Dolgorouki revenait les mains vides : Fobjet ne se retrouvait plus dans sa maison; on Tavait volé sans doute. Heureusement le prince allait repartir pour les pays féconds en merveilles; Sophie et Galitsine renvoyaient auprès de Louis XIY, avec mission de solliciter un secours contre le Turc Le Roi Très Chrétien fit à l'ambassadeur Taccueil que Ton devine, mais V astrolabe fut acheté. Quand Pierre l'eut entre les mains, il commença par en être fort embarrassé : comment 8*en servir? Quelqu'un parla de Timmermann, et le Hollandais qui bâtissait des maisons au Faubourg allemand devint précepteur de mathématiques à Préobrajenskoïé.

Pierre n'eut ni le temps, ni l'envie, ni les moyens, avec un tel maître, de pousser très avant dans cette branche du savoir. Évidemment et simplement V astrolabe^ entre ses mains, n'était que la manifestation accidentelle de cet instinct de touche-àtout, qui constitue le fond de toutes les natures enfantines. Sans doute la manière dont s'accuse chez lui le prurit commun sort du commun à beaucoup d'égards, révélant non seulement un caractère particulièrement formé, incliné au sérieux, chez l'enfant lui-même, mais, au dehors, des circonstances très particulières aussi, dont son esprit subit l'influence. Sa destinée voulait que , dans le milieu où il se trouvait placée les choses sollicitant le plus énergiquement son intelligence en quête de sensations nouvelles, les plus attractives, les plus curieuses y fussent aussi les plus instructives et les plus utiles; choses d'un monde nouveau et peuplé de prodiges, avec lequel ce milieu entrait en contact.

Car évidemment encore il n'est pas vraisemblable, en dépit de toutes les légendes, qu'à dix ans, ou même à seize, le futur Réformateur se soit rendu compte de l'avantage qu'aurait un jour la Russie à être gouvernée par un prince initié à la pratique de quatorze métiers. C'est le chiffre consacré. Pierre n'a jamais appris quatorze métiers; il en a étudié et pratiqué quelques-uns, celui de tourneur, par exemple, ou de dentiste,^

sans profit apparent pour qui que ce soit. En se dispersant ainsi, il a, quelle que fût l'envergure de son intelligence éminemment compréhensive, couru le risque de rester superficiel, et il n'y a pas échappé. Plus tard, suivant en ceci la leçon de ses pairs, convertissant ses penchants naturels en aptitudes raisonnées, il s'apercevra que de dire à ses sujets, à ce peuple de paresseux, d'ignorants et de maladroits : « Faites ceci ou cela, remuez-vous, instruisez-vous » , ne vaut pas Faction autrement puissante sur eux de l'exemple; par principe alors, mais toujours aussi par goût, instinct, tempérament et obéissance à la pression de l'atmosphère ambiante, il continuera à se remuer lui-même, à ramasser, de-ci et de-làet péle-méle et au hasard, toutes les connaissances, toutes les aptitudes, à faire partout et en tout œuvre de ses dix doigts. Et ce sont encore ces mêmes influences qui le poussent de bonne heure dans la seule voie où il parvienne à devenir un bon praticien, sinon un maître, en même temps qu'il y trouve une source inépuisable de plaisirs, sinon de bénéfices positifs et durables pour lui et son pays. Tout le monde connaît l'histoire, amplifiée et agrémentée comme de raison, du vieux bateau anglais, trouvé au village d'Ismallof, dans un dépôt d'objets hors d'usage ayant appartenu au grand-oncle du jeune héros, Nikita Ivanovitch Romanof. Toujours ingénieuse, la légende veut que, enfant, Pierre ait longtemps ressenti de la répulsion pour l'élément humide, au point de pâlir et de frissonner à la vue d'un ruisseau. Il n'y a là peut-être que l'expression symbolique de la difficulté naturelle chez un terrien^ habitant du plus vaste continent qui soit au monde, à entrer en intimité avec cet élément lointain, absent, ignoré, presque inabordable. Pierre donnera une flotte à la Russie avant de lui donner une mer ; le caractère entier de son œuvre, avec ce qu'elle a de précipité, d'anormal et de paradoxal, s'accuse dans ce trait. Vieille chaloupe aux bois à moitié pourris, le bateau d'Ismaïlof aurait, en attirant l'attention de l'enfant, vaincu ses répugnances et déterminé sa vocation de marin.

On n'a pas assez cherché à s'expliquer la présence de cet esquif dans un village voisin de Moscou, en plein pays de terre

LA TSAREVNA SOPHIE. If

ferme. Quand Pierre s'est avisé plus tard d'établir un chantier de constructions navales, à une centaine de vers tes plus loin, sur le lac de PëréYasIavl, il n'a fait que suivre une piste déjà tracée, jalonnée avant lui; il a créé cette chose bizarre : la marine sans mer; il ne Ta pas inventée. Il n'a, à proprement parler, rien inventé, on le verra plus tard, dans la série de ses réalisations multiples. Sous le règne du tsar Alexis des essais avaient déjà été hasardés dans cette direction; un yacht, V Aigle, fut construit à Diedinof, sur les bords de l'Oka, avec le concours de charpentiers étrangers recrutés pour cet objet. Struys en parle longuement dans ses foyages (I). L'idée flottait dans l'air, confuse encore, mais déjà nettement dirigée vers le but à atteindre.

Comme Yastrolabe^ le bateau d'Ismaïlof passa d'abord aux yeux de Pierre pour un objet mystérieux. Des paysans avaient vu le navire, autrefois, naviguant con//-e/even/. Prodige encore ! Le mettre à l'eau, sur un étang voisin, fut vite fait. Mais comment le Aiire manœuvrer? Timmermann n'y entendait rien. Par bonheur, les ouvriers. Hollandais eux aussi, qui avaient travaillé à Diedinof, n'étaient par tous disparus. Quelquesuns demeuraient établis au Faubourg. Pierre eut ainsi deux autres précepteurs, Karschten-Brandt et Kort, deux charpentiers. Ils opinèrent pour le transport du bateau à Péréïaslavl. Il y avait là une vaste étendue d'eau. Pierre suivit leur avis et d'enthousiasme se mit à leur école.

Mais c'était, en somme, l'école buissonnière qu'il pratiquait surtout à ce moment. Il y gagnait quelques connaissances utiles, mais surtout des habitudes, des penchants, dont quelques-uns déplorables. Il y gagnait encore de la santé, de la vigueur; il se faisait des muscles d'acier, un tempérament physique d'une résistance exceptionnelle, à part et malgré ses crises nerveuses, fruit de la tare originelle ; un tempérament moral merveilleusement souple, sauf ces mêmes défaillances, robuste et entreprenant.

(i) Amsterdam, 1746.

Il se faisait aussi des amis, tout un petit peuple recueilli à Taventure dans la nombreuse domesticité de son entourage, dans la promiscuité de son vagabondage perpétuel, grooms des écuries paternelles {koniouhy) , montant à dos nu avec lui les petits * chevaux du pays, polissons courant les rues. Il jouait au soldat avec eux, on Timagine bien ; naturellement il les commandait. Le voici à la tête d'un régiment, et cette autre création grandiose, Tarmée russe, est née de cette autre amusette. Oui, les jeux pseudo-marins du lac de Péréïaslavl et les jeux pseudo-militaires du champ d'exercice de Préobrajenskoïé, ce double point de départ aboutit à ce double point d'arrivée : la conquête de la Baltique et la bataille de Poltava !

Mais pour réaliser cela, pour combler la distance ainsi mesurée, il a fallu autre chose que le passage de l'enfance à l'àge mûr dans une personnalité unique, si exceptionnelle qu'on la veuille supposer; autre chose que le développement, humainement possible, d'un génie individuel ; il a fallu le concours d'immenses forces collectives accouplées à son effort, préparées à l'avance, mais immobilisées dans l'attente de l'heure propice, de l'homme propre à les mettre en valeur, et, l'heure et l'homme venus, se révélant soudain, se servant de l'individu autant qu'il se sert d'elles, le poussant en avant autant qu'il stimule leur action. L'homme n'a été lui-même qu'un produit de ces énergies latentes, et c'est pour cela qu'il s'est rencontré à propos, issu d'elles, grandi avec et par elles.

Ce n'est pas seulement une armée et une flotte, c'est une société nouvelle qui se prépare là, dans les entreprises et les liaisons tumultueuses du fougueux adolescent. Toute la vieille aristocratie, toute la hiérarchie surannée de Moscou croulera bientôt sous les pas de ces hardis compagnons, échappés d^écuries et de cuisines, dont il fera des ducs et des princes, des ministres et des maréchaux. Mais en ceci encore il reprendra seulement le fil rompu de la tradition nationale ; il n'improvisera rien ; il imitera ses ancêtres de l'époque pré-mongole, chefs d'une droujina (bande de compagnons), travaillant de pair avec leurs drougi, buvant avec eux, la besogne achevée.

LA TSAREVNA SOPHIE. tl

et se refusant à devenir mahométans u parce que boire est la joie des Russes « .

Pierre sera toujours un bon camarade et un joyeux buveur; toujours aussi il conservera Tempreinte, déplaisante à certains égards, de ce compagnonnage sorti des bas-fonds populaires, et il en léguera quelque chose à son œuvre, à la vie nationale façonnée par lui. Les mœurs populaires de Tépoque précédant son avènement ont trouvé, depuis, des apologistes passionnés. L'éloge devrait s'étendre à la personnalité intime du grand Réformateur, et ce serait entreprise hasardeuse. Habitudes sordides, façons grossières, vices dégradants, relent de cabaret et parfum de cynisme, tout ce qui y parait de choquant est ce que Pierre a ramassé dans la rue, dans la vie commune de son pays avant la réforme. 11 a eu tort d'en garder le goût, et plus encore de vouloir que son peuple le gardât.

La tsarine Nathalie semble s'être avisée très tard du danger créé pour son fils par ces fréquentations. Elle en avait d'autres, elle-même, qui, guère mieux choisies, l'absorbaient. L'origine des régiments « de plaisance » {potiechnyïé) remonte, d'après les données les plus sûres, à l'année 1682, ce qui suffit pour dépouiller cette création, à son début, du caractère sérieux qu'on a imaginé de lui prêter : Pierre avait dix ans [\\, Mais en 1687 les jeux militaires du jeune Tsar commençaienfa prendre des proportions qui attiraient sur eux l'attention générale. Une forteresse était bâtie à Préobrajenskoïé, sur les bords de la laouza, et on y tirait le canon ! L'année d'après venait la découverte de la chaloupe anglaise, et, partagé désormais entre l'eau et le feu, attiré à Péréïaslavl, Pierre échappait à

(1) Voy. OusTRiALOF, t. II, p. 329. Comp. Mémoires de Matviéief (édit. Toumanski)» t. I, p. 194-196.

toute surveillance. On raconte qu'il risquait sa vie dans ces exercices, où les accidents étaient fréquents. Pour y couper court, Nathalie s'avisa d'un moyen dont l'effet lui parut sûr. tt Se marier, se changer » , dit un proverbe russe. Elle chercha une femme à son fils. Il la laissa faire. Au contraire de son futur adversaire, l'austère Charles XII, il n'avait pour le beau sexe ni indifférence, ni mépris. Le 27 janvier 1689, il conduisait à l'autel Eudoxie Lapouhine, fille d'un boïar de marque. Mais il mettait le proverbe en défaut. Trois mois après, le couple était déjà séparé, lui courant des bordées sur le lac de Péréïaslavl, elle faisant l'apprentissage d'un veuvage qui devait durer autant que sa vie. La navigation est devenue, pour le jeune Tsar, plus qu'un goût, une passion jalouse, exclusive. Quelque obscur atavisme, héritage des Varègues lointains, s'agite dans son âme ; il n'a jamais vu la mer et il ne fait qu'en rêver; il n'aura pas de repos qu'il n'y soit arrivé. Et toujours il est ainsi dans la tradition : depuis deux siècles, toutes les guerres entreprises par ses prédécesseurs ont eu ce but : atteindre la mer, soit au nord-ouest, en refoulant la Pologne ou la Suède, soit au sud-est, en faisant reculer la Turquie.

Il n'abandonnera pas pour cela ses koniouhy ; il imagine déjà des combinaisons stratégiques, qui mettront en jeu et en concours les forces navales et les forces terrestres dont il dispose. Et ces forces ont grandi avec l'adolescent, dont la taille est déjà celle d'un géant. Le jouet est devenu presque une arme. En septembre 1688, le jeune Tsar a réquisitionné pour ses amusements guerriers tous les tambours et tous les fifres d'un régiment d'élite des Streltsy; en novembre, au grand mécontentement du prince Vassili Galitsine, il enlève à un autre régiment les deux tiers de son effectif et puise dans le dépôt du Koniouchennyï Pricaze (bureau des écuries) les attelages nécessaires à son artillerie « de plaisance » . Un véritable bureau de recrutement est installé à Préobrajenskoïé, et ce ne sont plus seulement des palefreniers et des marmitons qui viennent s'y faire inscrire sur les rôles. Parmi les recrues de

1688 paraissent des représentants des plus illustres familles moscovites^ un Boutourline, un Galitsine.

La présence de ces aristocrates est d'ailleurs un contresens, une de ces ironiques surprises qui abondent dans Thistoire. Ouvrier inconscient encore d'une grande rénovation politique et sociale, ne sachant où il va, si ce n'est qu'il va à ses plaisirs, Pierre est devenu, sans s'en douter, l'instrument d'un parti qui poursuit un but très différent. Son œuvre se trouve confisquée momentanément au bénéfice de tendances diamétralement opposées. Parmi ces nouveaux venus, qui tout à l'heure pousseront le futur Réformateur à la revendication de ses droits usurpés, oui, dans leurs rangs, se recrutera aussi un jour l'armée des adversaires les plus résolus de la réforme. La réforme n'est pas en cause pour le moment, et il s'agit de tout autre chose. Les moyens dont les Miloslavski, et Sophie à leur suite, se sont servis pour assurer ou conquérir leur pouvoir, l'abolition du miestnitchestvo , puis l'appel à l'insurrection populaire, ont solidarisé leur cause avec celle des classes inférieures. Atteinte dans ses prérogatives, dans ses habitudes séculaires, la haute noblesse, celle du moins qui demeure la plus réfractaire aux idées de progrès, a naturellement aussi tendu à se grouper autour de Matviéief d'abord et de Nathalie, puis autour de Pierre. En sorte que l'arme avec laquelle Pierre se plait à jouer est, dans la pensée de ceux qui viennent maintenant l'aider à en forger la lame et à en aiguiser le tranchant, destinée à hâter la revanche des idées conservatrices, antieuropéennes, contre l'homme le plus européen qu'il y ait jamais eu à Moscou. « A bas Yassili Galitsine! ^ sera leur cri de guerre. Prépbrajenskoïé est simplement devenu un centre de ralliement naturel pour les mécontents de toute provenance, parmi lesquels les réactionnaires, étant les plus importants, prennent naturellement la première place. Blessé lui-même, outragé et dépouillé par le régime transitoire dont ils attendent impatiemment la fin, Pierre est leur chef désigné, le vengeur futur, ils l'espèrent du moins, des injures communes.

De ceci il n'a cure. Il s'amuse. Il se divertit, sur les eaux de

Përéïaslavl, à faire roguer des bateaux dont nul souffle réformateur n'enfle encore les voiles. Sous le couvert de son nom et avec son concours, une lutte se prépare entre le Kreml silencieux et le bruyant campement où il déploie sa fougue juvénile ; mais dans cette partie, dont sa fortune et celle de la Russie font Tenjeu, le seul gain qu'il aperçoive et qu'il convoite est d'une plus large marge pour ses fantaisies d'écolier. Des années se passeront encore avant qu'il découvre sa véritable voie, insoucieux jusque-là de la chercher et docile à ses guides de rencontre. Au jour marqué par eux, il marchera à l'assaut du pouvoir à reconquérir et leur abandonnera les bénéfices essentiels de la victoire.

Il entre ainsi dans l'histoire à reculons, tournant le dos à sa destinée et à sa gloire.

La crise éclate en juillet 1689.

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