‹ Pierre le GrandChapitre 7 sur 55 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

I. Le goavememeiit de la Régence. — Set mérites. — Gaatet de faiblette. — Les déceptions et les rancunes. — Dans le ride. — La diversion à l'extérieur.

— Les campagnes de Crimée. -^ Désastres. — Retour de Galitsine. — Soulèrement de l'opinion. — Le parti de Pierre en profite. — Le Kreml et le camp de Préobrajenskoïé. — Sophie tient tète à l'orage. — Le conflit. — H. La nuit du 7 août. — Attentat ou ruse de guerre? — Fuite de Pierre. — Le monastère de la TroUsa, — L'archimandrite Vincent. — Boris Galitsine.

— Organisation de la lutte. — lU. Pourparlers et manœuvres. — A qui l'armée? — Vaillance de Sophie. — Défaillance de Vassili Galitsine. — La défection. — Soumission du régent. Il vient à la Troltsa, — L'exil. — Interrogatoires et supplices. — Sophie se reconnaît vaincue. — Le cloître. — Le nouveau régime. — Les compagnons de Pierre au pouvoir. — La réaction. «• L'avenir.

Justifiée, sinon motivée directement par le jeune âge de Pierre, la régence de Sophie pouvait, en 1689, se promettre quelques années encore de durée plus ou moins légitime. Pierre entrait seulement dans sa dix-huitième année, et aucune loi en Russie n'a, comme celle de Charles V en France, avancé pour les souverains Theure de la maturité politique. D'impatientes ambitions brusquent la marche du temps. Ce ne sont pas celles de Pierre lui-même. Impatient et ambitieux de pouvoir, il l'est si peu encore que l'événement ne changera rien de longtemps à ses occupations antérieures.

inaugurateur d'une gynécocratie, destinée à devenir avant peu le régime à peu près constant en Russie, pendant près d'un siècle, — de Catherine première à Catherine seconde, — le gouvernement de Sophie et de son corégent ne me parait

avoir mërité ni les critiques, ni les éloges, également excessifs, dont il a été Tobjet. Ni Voltaire après Neuville, en faisant de la Tsarevna une autre Lucrèce Borgia, ni Karamzine après Lévéque et Coxe la proclamant « une des plus grandes femmes qui aient paru sur la scène du monde (1) », ne lui ont fait justice, à nos yeux. Muller, dans sa critique des aperçus de Voltaire (2), et, parmi les anciens historiens russes, Boltine, dans ses Notes sur l'histoire de Leclerc (3), et surtout Emine (4); parmi les modernes, Aristof (5), ont essayé, sans y réussir pleinement, de ramener au point ces exagérations contradictoires. Ç*a été, me semble-t-il, dans son ensemble un gouvernement d'allure encore très byzantine. Intrigues de cour, luttes de partis, révoltes de prétoriens, contestations liturgiques pour savoir comment il convient de croiser les doigts en priant, combien de fois il sied de dire alléluia^ et si d'aventure la Trinité ne devrait pas être quadruple, avec un trône à part pour le Sauveur du monde, — rien n'y manque. D'autres éléments pourtant y paraissaient mêlés et en relevaient le niveau : continuation du renouveau économique, inauguré déjà sous le règne d'Alexis, commencement de renouveau intellectuel. Galitsine bâtissait des maisons à Moscou, et Sophie composait des pièces de théâtre ; elle les faisait jouer au Rreml; elle y jouait elle-même, disent quelques-uns. La politique de la Régence ne manquait, soit au dedans, soit au dehors, ni d'énergie ni d'habileté. Elle combattait hardiment les fauteurs de querelles religieuses succédant aux émeutiers de la veille et, venant au palais, comme les Strehsy y sont venus, pour y chercher le patriarche et disputer avec lui. Nikita, le chef des raskolnihs, était exécuté. Elle prenait avec vigueur la défense de Tordre, et, les Streltsy s'attribuant le pri- . vilège de le troubler, elle ne craignait pas de frapper jusqu'à

(i) Raramziiie, Œuvres, t. Vil, p. 293; LEVÂons, Hist. de Russie, Parii, 1799, t. IV, p. 204-234.

(2) Études, 1755-1764.

(3) Pélersbourg, 1788.

(4) Biographie des souverains russes, Pétersb., 1767-1769.

(5) Les émeutes à Moscou sous le règne de Sophie, Varsovie, 1871.

ces alliés de la veille. Contre la milice rebelle elle faisait appel à la nation; menacée au Kreml, elle en retirait le trône et le mettait à Fombre protectrice de Tautel. En octobre 1682, Sophie et Galitsine cherchaient refuge au monastère de la Troïtsa.

Asile traditionnel de la maison souveraine aux heures de danger^ la « Trinité * , à dix lieues environ de Moscou, gardait \ cette époque le caractère commun des grands obùiels russes : petites villes fortifiées avec une population de moines, de novices et de serviteurs, qui se chiffrait par milliers, des églises qu'on comptait par dizaines, et aussi des boutiques, des ateliers, des industries variées. Boris Godounof s'y est abrité, et l'on y montre aujourd'hui encore avec orgueil la trace des balles polonaises qui ont marqué leur impuissance sur les remparts du saint lieu. Pierre y viendra, tout à l'heure et a son tour, demander aide et protection.

L'appel du gouvernement intérimaire était entendu et lui donnait une armée. Attiré dans un guet-apens à Yosdvijenskoïé, à mi-chemin de Moscou et de la Trotisa, Hovanski, le chef hostile maintenant des Streltsy, y laissait sa tête. Son fils subissait le même sort. Décapitée avec eux, la rébellion mettait bas les armes.

Au dehors, Galitsine se montrait, sur le terrain diplomatique tout au moins, un représentant fidèle et heureux de la politique traditionnelle d'expansion territoriale, qui progressivement avait reculé au sud et à l'ouest les frontières de la Moscovie. Mettant habilement à profit les embarras dans lesquels, en dépit des victoires de Sobieski, leur longue guerre avec la Turquie jetait les Polonais , il leur arrachait Kief. En juin 1685, un nouveau métropolite installé dans l'antique capitale consentait à recevoir son investiture du patriarche de Moscou : c'était un pas décisif dans le chemin qui devait aboutir à la reprise des territoires petits-russiens et au partage de la République.

Ces succès étaient compromis, malheureusement, par le contre-coup néfaste de causes qui tenaient à l'origine même

du pouvoir détenu par la Régence. En réprimant les partisans du désordre et de Tanarcbie, Sophie et Galitsine se tournaient contre leurs auteurs. Entre les déceptions qu'ils créaient de ce câté et les rancunes qu'ils avaient provoquées de l'autre, leur politique rencontrait le vide. Elle s'y débattait bientôt misérablement. Dès l'année suivante elle en était aux expédients. Les boïars maltraités et mécontents paraissaient-ils relever la tète, un rassemblement se formait sur la Loubianka, la place populeuse de la capitale. Un écrit anonyme venait d'y être ramassé ; il engageait le peuple à courir en foule à l'église de Notre-Dame de Kasan, où, derrière l'image de la Vierge, était caché un autre papier, qui indiquerait ce qu'il y avait à faire. On y allait et on trouvait un pamphlet contre Sophie et un appel au peuple pour massacrer les boïars qui soutenaient la Tsarevna. Le pamphlet était une comédie et avait pour auteur Chaklovityï, un nouveau conseiller que Sophie s'était donné, un représentant de la vieille Moscovie, dans le plus pur style byzantin, un intrigant féroce et sournois. La Tsarevna faisait l'effrayée, et le bon peuple de l'acclamer, en offrant de la débarrasser de ses ennemis (1).

Et voici qu'au dehors même la chance tournait. Ayant promis à la Pologne, en échange de Eief, le concours de troupes moscovites contre le Turc, le Régent allait à deux reprises en Grimée. C'était aussi le chemin traditionnel. Entre Moscou et Constantinople les Tatares de Grimée demeuraient une barrière que la Russsie mettra un siècle encore à renverser. Mais Galitsine n'avait rien d'un grand capitaine; à chaque campagne il ensevelissait dans les steppes une armée, un matériel immense et ce qui lui restait de réputation. En partant pour sa seconde expédition, il avait trouvé devant la porte de son palais un cercueil avec cette inscription comminatoire : «Tâche d'être plus heureux (2). » Quand il reparaissait à Moscou, en juin 1689, une clameur formidable, huées et menaces de mort, saluait son retour. On l'accusait publiquement

(1) Dépositions de Chaklovityï chez Oustrialof, t. II, p. 39.

(2) Avril, Voyage en divers États d* Europe et d'Asie, p. 315.

de s'être laissé corrompre. On avait tu des barils remplis de louis d'or français entrer sous sa tente ! Le camp de Préobrajenskoïé s'ag[randissait de jour en jour par Taffluence de nouvelles recrues, et Sophie voyait fondre autour d'elle les ranc[s de ses partisans. Vaillamment, elle tenait tête à Torage. Son ambition comme son amour en étaient précisément à leur apogée. Elle avait profité de la conclusion de la paix avec la Pologne pour se faire proclamer Samodierjitsa (autocratrice) au même rang que ses frères. Le titre figurait désormais dans tous les documents officiels, et, dans les cérémonies publiques, la Tsarevna prenait place à côté de ses frères, ou plutôt de Tainé, car Pierre n'y paraissait guère. Elle faisait graver en Hollande son portrait avec la couronne de Monomaque sur la tète. En même temps, et bien que, à en croire certains témoignages, elle eût donné à Galitsine absent un rival obscur dans la personne de Ghaklovityï(l), elle poursuivait avec une ardeur croissante le but suprême de ses premiers rêves : son mariage avec le Régent et le trône à occuper en commun. Pour y parvenir, elle avait élaboré un plan très compliqué, dans lequel le Pape lui-même était appelé àmtervenir. On marierait Ivan, on donnerait un amant à sa femme pour qu'il eût des enfants ; Pierre se trouverait ainsi mis à Técart; on s'arrangerait pour s'en défaire; puis, moyennant Tappàt d'une réunion tout au moins projetée, négociée, de l'Église orthodoxe avec Rome, le Pape serait engagé à proclamer l'illégitimité des enfants d'Ivan, et, la place ainsi nettoyée, Sophie et Galitsine n'auraient plus qu'à la prendre. En attendant, la Tsarevna voulait payer d'audace. Pendant que Chaklovityï, ramené par le retour du Régent au rôle subalterne de séide et de policier, poursuivait les rares partisans de Pierre, qui osaient déjà lever le masque, et leur donnait discrètement la question dans un coin de bois écarté aux environs de Moscou, elle jetait un défi à l'opinion en décidant une distribution de récompenses aux compagnons d'armes de Galitsine qu'elle s'obstinait à proclamer victorieux.

(1) ArdÛTes Koorakine, Pétertbourg, 1890-1895, t. I, p. S5.

Bien conseillé par son entourage, Pierre refusait sa sanction. Elle passait outre : c'était le conflit ouvert. Généraux et officiers, comblés d'honneurs et de pensions, allaient à Préobrajenskoïé pour remercier le Tsar ; il refusait de les recevoir : c'était la rupture.

Vient la nuit historique du 7 au 8 août 1689; une lumi- Beuse nuit d'été que les contradictions de l'histoire et de la légende ont malheureusement obscurcie. Voici ce qui y parait de plus clair. Pierre est tiré brusquement du sommeil par des transfuges échappés du Kreml, qui viennent l'avertir que la Tsarevna a réuni une troupe armée pour l'assaillir à Préobrajenskoié et le mettre à mort. Rien n'est moins prouvé que la réalité de cet attentat, rien n'est même moins probable. Des documents réunis par le mieux informé des historiens russes, Oustrialof (1), l'évidence semble au contraire ressortir que Sophie ne songeait ni ne pouvait même songer, en ce moment, à une attaque sur le camp de Préobrajenskoté. Elle le savait bien gardé, tenu sur un pied de guerre, à l'abri de toute surprise. Elle redoutait plutôt ou peut-être feignait de redouter un mouvement offensif des « régiments de plaisance » , très entraînés, très ardents, brûlant de se distinguer par un coup de main hardi. C'était, nous le savons, son habitude de feindre la frayeur, pour donner aux StreUsy ou à la populace de Moscou l'envie de la défendre. Elle était si peu disposée à agir qu'elle ignora jusqu'au matin l'avertissement porté nuitamment à son frère et ses conséquences. Depuis longtemps, Préobrajenskoïé et le Kreml étaient ainsi de part et d'autre sur le qui-vive, se surveillant, se soupçonnant et s' accusant d'attentats imaginaires. Le mois d'avant, visitant Pierre dans

(1) Voy. t. II, p. 56.

LE MONÂSTffRB DB LA TROITSAr 51

tt son cainp » , à Toccasion de la bénédiction des eaux de la laouza, Sophie s'était foit accompagner par trois cents Streltsy; quelques jours après, Pierre venant au Rreml, pour souhaiter une bonne fête à sa tante Anna, Ghaklovityt apostait cinquante hommes sûrs près de Y escalier rouge j en vue de parer à tout événement.

Il y eut, en cette nuit fatidique, une troupe en armes réunie au Kreml. Dans quel but? Pour raccompagner au matin dans un pèlerinage, assura plus tard Sophie. Dans les rangs de ces soldats, plusieurs centaines, choisis parmi les plus dévoués à la cause de la Tsarevna, il s'en trouva cinq pour laisser entendre des menaces contre Pierre et contre sa mère. Deux autres, dont les noms ont passé à la postérité, Mielnof et Ladoguine, jugèrent Foccasion bonne pour déserter, passer au camp de Préobrajenskolié et s'y faire bien venir, en qualité de donneurs d'alarme. Quelques historiens ont deviné en eux de feux zélateurs, ayant obéi à un mot d'ordre émanant du parti qui poussait Pierre à l'action (1). Il se peut. Arrivons au résultat, qui est constant.

Pierre commence par la fuite ; sans songer à vérifier la réalité du péril qui le menace, il saute à bas de son lit, court droit aux écuries, en chemise, les jambes nues, enfourche un cheval et se cache dans la forêt voisine. Quelques koniouhy viennent l'y rejoindre, lui apportent des vêtements. Suivent des officiers, des soldats en petit nombre encore. Dès qu'il se voit entouré, pourvu d'une escorte suffisante, sans se donner encore le temps d'avertir sa mère, sa femme, ses autres amis, il pique des deux et court à bride abattue dans la direction de la Troftsa, Il y arrive à six heures du matin, le corps rompu, l'àme en défaillance. On lui offre un lit; il est incapable de prendre du repos; il s'inonde de larmes et pousse des gémissements, effaré, inquiet, demandant à vingt reprises à l'archimandrite Vincent s'il peut compter sur lui pour le protéger. Ce moine était depuis longtemps son partisan dévoué, et

(i) PoGODiHE, Les premières années de Pierre, p. 183-226.

5t L'EDUCATION.

même son bailleur de fonds, dans les moments critiques que la parcimonie calculée de Sophie lui faisait traverser (1). Ses paroles affectueuses et fermes finissent par rassurer le jeune Tsar. Boris Galitsine, un cousin du Régent, Boutourline et les autres grands chefs du camp de Préobrajenskoïë, qui rejoignent les fugitifs à la Trottza, font mieux. Ce qui suit comme ce qui précède semble prouver à l'évidence, et qu'on avait pris ses mesures de longue main, dans l'entourage de Pierre, pour la lutte maintenant engagée, et que lui-même était incapable d'y figurer dans un râle d'initiative personnelle et de direction. Il s'en remettait à ses amis et songeait surtout à son lac de Péréliaslavl et aux bateaux qu'il y ferait voguer, quand il serait en mesure d'en construire à sa guise. Il les laisse maintenant encore maîtres de la situation créée par eux.

Avant la fin de la journée, le monastère est envahi ; les tsarines Nathalie et Eudoxie, les Potiechnyîé, les StreUsy du régiment de Souharef , gagnés depuis longtemps à la cause du tsar cadet, arrivent les uns derrière les autres. Pour avoir si vite trouvé son chemin, tout ce monde devait être, à l'avance, disposé à le prendre. Nulle trace d'improvisation dans les mesures, dont Boris Galitsine assume aussitôt la responsabilité. Tout semble s'exécuter et se combiner d'après un plan préconçu, et la fuite soudaine du Tsar parait elle-même un événement prévu (peut-être préparé aussi, par conséquent), comme le signal devant marquer l'ouverture des hostilités entre les camps ennemis. Quant à l'objet des hostilités, il est sous-entendu. On juge inutile d'en parler. On se battra, si on doit se battre, pour savoir qui sera le mattre.

(i) Archives Kourakine, t. I, p. 53

On parlemente d'abord, Pierre écrivant à Sophie pour lui demander des explications sur les armements nocturnes du Kreml, et la Tsarevna envoyant une réponse ambiguë. On cherche de part et d'autre à gagner du temps; un facteur important restait dégagé de la lutte ainsi entamée : Tarmée indigène et étrangère, le gros des Streltsy et les régiments de Gordon et de Lefort, qui n'avaient pas bougé. Il s'agit de savoir qui les enrôlera à son service. Le 16 août, Pierre prend les devants : une gramota (message) du Tsar convoque pour le surlendemain des détachements de toutes ces troupes, dix hommes par régiment. Riposte vigoureuse de Sophie : des émissaires à elle, postés aux bons endroits, arrêtent les messagers du Tsar, en même temps qu'une autre gramotUy signée par la Régente, interdit aux soldats et aux chefs de quitter leurs quartiers. Peine de mort pour les contrevenants. La mesure parait efficace d'abord : les détachements convoqués ne répondent pas à l'appel ; le bruit court que la gramota de Pierre a été falsifiée. Lentement pourtant, insensiblement, les quartiers se vident, en même temps que TafiQuence de soldats et d'officiers de toutes armes augmente à la Troïtsa; parmi ceux mêmes qui tiennent de plus près à la Tsarevna, des symptômes de défaillance paraissent. Yassili Galitsine, tout le premier, en donne l'exemple. Il a songé, croit-on, un instant à passer en Pologne, pour en revenir avec une armée de Polonais, de Tatares et de Cosaques, et faire ainsi face aux événements. Sophie l'aurait détourné de ce projet qui la séparait de son amant. Il l'abandonne alors à sa destinée et s'abandonne lui-même, se retirant dans sa maison de campagne de Miedviedkof, à trois lieues de Moscou, prétendant ne se mêler de rien. Aux officiers étrangers qui viennent prendre ses ordres,

il ne répond que par des paroles évasives. C'est le signal irrémédiable de la défection.

Mais la Régente elle-même ne donne pas encore partie gagnée à son frère. Elle sait ce qu'elle a à attendre de lui. Déjà les chefs des raskolniks insurgés lui ont crié en envahissant le Kreml : a II est temps pour vous de prendre le chemin du cloître. » Elle aimerait mieux la mort! Elle dépêche à la rro{]r5a des messagers de paix; elle y envoie le patriarche. L'auguste parlementaire juge l'occasion bonne pour y signer sa paix particulière, et paraît aux côtés du Tsar à une réception solennelle des officiers et soldats déserteurs, dont le nombre augmente chaque jour. Elle se décide à risquer son va-tout et y va elle-même. A mi-chemin, au village de Yosdvijenskoïé, ténioin sept années plus tôt du guet^apens dans lequel est tombée la tête de Hovanski , Boutourline Tarréte. Défense d'aller plus loin • Et une troupe armée qui suit le boïar apprête ses mousquets. Elle bat en retraite, mais tient bon encore, prodiguant des caresses aux Streltsy, dont le plus grand nombre, retenus par la complicité du passé, la crainte de représailles, Tappàt de récompenses nouvelles, lui demeurent fidèles. Ils font serment de mourir pour elle, mais, toujours turbulents et indisciplinés, ils paraissent le 6 septembre devant le Kreml, réclamant, pour le livrer à Pierre, Chaklovityï, le confident, le bras droit et Tamant intérimaire de la Tsarevna. Ils prétendent en faire un bouc émissaire, une victime expiatoire, dont le châtiment apaisera la colère du Tsar, et mettra tout le monde d'accord. Après une belle résistance, elle finit par céder, et désormais il est clair qu'elle ne peut plus compter sur rien ni sur personne.

Ghaklovityliaux mains de Pierre est une arme terrible. Mis à la question, il fournit, sous les coups du knoute, tous les éléments désirables du réquisitoire dont les partisans du Tsar ont besoin contre Sophie et ses adhérents. L'écho de ses dépositions tire Yassili Galitsine lui-même de sa retraite et le conduit à la Troltsa, soumis et repentant. C'est la fin. Pierre refuse de le voir; mais, l'intervention de Boris aidant, il con sent à ne pas se montrer trop sévère. On exile l'ex-Régent à

Kargopol) sur la route d'Arhangel, puis à larensk, plus à Test, un village perdu, où, ses biens confisqués, il aura un rouble par jour pour vivre avec sa famille composée de cinq personnes. Il y traînera jusqu'en 1715. Mais la demi-clémenc« du Tsar s^arrète à lui. Ghaklovityt et ses complices, vrais ou supposés, sont condamnés à mort^ Enfermé d'abord dans un cloître, après avoir subi les plus effroyables tortures, Miedviédief finit par avoir le même sort. G*est Tégalité de Téchafaud pour tous.

Pour Sophie, c'est, comme elle Ta prévu, le cloître, avec quelques mesures de précaution qui augmentent la rigueur du châtiment. Pierre se met d'abord en règle avec son frère. Dans une lettre composée avec soin, il lui dénonce les méfaits de leur sœur, mais se défend d'avoir voulu, en revendiquant contre elle ses droits usurpés, attenter à ceux de son atné. Il se dit, au contraire, disposé à respecter son titre de préséance. Il l'aimera et le considérera toujours à l'égal d'un père. Il néglige toutefois de prendre son avis en ce qui concerne le traitement à appliquer à l'usurpatrice. Un messager, un compagnon de la première heure, Ivan Troïékourof, est chargé directement de mettre la Tsarevna en demeure de faire choix d'un monastère. Après une courte hésitation, elle se soumet, elle aussi, et désigne le couvent récemment bâti de la Vierge {Novodiévitchyt)^ â proximité de Moscou. Le nouveau régime est fondé.

C'est encore un régime intérimaire. Entre Ivan qui se tait, accepte les faits accomplis, continue â ne compter que dans les cérémonies d'apparat, et Pierre qui, aussitôt la crise passée, s'efface derrière ceux qui l'ont aidé à la traverser victorieusement, en retournant â ses divertissements, le pouvoir échoit aux véritables vainqueurs du moment. Boris Galitsine, im Moscovite de vieille roche, une antithèse vivante de son cousin Yassili, en a d'abord la plus grande part; puis, le secours prêté au parent coupable l'ayant compromis, éveillé la colère des Narychkine, les Narychkine eux-mêmes et les autres parents de la Tsarine mère.

L'heure du grand homme futur n a pas sonné. La lutté sérieuse, à laquelle il s'est laissé momentanément entraîner ne Ta pas fait sortir encore de l'ère juvénile des armées de plaisance et des combats pour rire. Cette lutte ne laisse pourtant pas, même en dehors de ses résultats immédiats, d'avoir sur la destinée de Pierre^ sur le développement de son caractère et de ses aptitudes, une influence capitale. Le jeune Tsar abandonne les affaires à ses compagnons de la veille, mais il vient de s'en trouver d'autres, encore des nouveaux venus, qui rapidement prennent dans son cœur la place de ceux-là et sont appelés, sinon à faire avec lui l'histoire du grand règne, du moins à lui montrer le chemin qui l'y conduira et à y guider ses pas.

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