‹ Pierre le GrandChapitre 8 sur 55 · EU CAMPAGNE. — L APPRENTISSAGE DE LA GUERRE. LA · texte numérisé non relu

EU CAMPAGNE. — L APPRENTISSAGE DE LA GUERRE. LA

CRÉATION DE LA MARINE. LA PRISE d'aZOF.

I. Les nonveaui compagnons de Pierre. — Patrick Gordon. — Francis Lefort.

— Le caractère de leur influence. — La maison de Lefort à la Sloboda, — Un casino moscovite. — Les belles dames du faubourg. — Le Tsar s'amuse. — Legouyernement des boïars. — Esprit réactionnaire. — Les divertissements du Préobrajenskoïé. — Jeux guerriers, plaisirs et bouffonneries. — Le roi de Presbonrg et le faux roi de Pologne. — Le lac de Péréïaslavl. — Une flotte d*eau douce. — En route pour Arhangel. — La mer. — Mort de la tsarine Nathalie. — Deuil de peu de durée. — Pierre retourne à ses plaisirs. — II. Situation précaire de la Russie. — Lassitude du Tsar. — Diversions et distractions cbercbées. — Projet de voyage à l'étranger. — Pierre veut d'abord se distinguer à la guerre. — Nouvelle campagne contre les Turcs. — Première tentative sur Azof. — Echec complet. — Le génie de Pierre se révèle. — Persévérance. — III. La grandeur de Pierre et la grandeur de la Russie. *— Fruit de la conquête mongole. — Effort redoublé. — La deuxième tentative.

— Une répétition du siège de Troie. — Le succès. — Pierre peut se montrer à l'Europe. — Le voyage est décidé

On a diversement épilogue sur les compagnons d'origine étrangère qui paraissent maintenant dans l'entourage de Pierre. On a confondu aussi assez communément, à ce propos, les faits et les dates, jusqu'à mettre Patrick Gordon, bien avant la chute de Sophie, parmi les confidents et les éducateurs du

jeune Tsar, jusqu'à faire de Lefort l'organisateur et l'ouvrier principal du coup d'État de 1689. En réalité, l'un et l'autre n'ont pris contact avec Pierre que pendant son séjour à la Troïtsa ; ils ne sont arrivés à pénétrer dans son intimité et à y jouer un rôle important que bien plus tard. Gordon appartenait à Yassili Galitsine; Lefort n'avait d'importance nulle part. Né vers 1635 en Ecosse, d'une famille de petits lairds, royaliste et catholique, Patrick Gordon végétait depuis trente ans en Russie dans des grades inférieurs et ne s'y plaisait guère. Il avait déjà, avant d'y venir, servi l'Empereur, les Suédois contre les Polonais et les Polonais contre les Suédois. « He was^early a genuine Dugald Dolgetty » , disent ses biographes anglais (1). Son savoir se réduisait aux souvenirs d une école de village fréquentée dans son pays natal aux environs d'Âberdeen; son passé militaire en Allemagne et en Pologne, au commandement d'un régiment de dragons. Alexis en 1665, Sophie en 1685, s^avisèrent de lui demander des services diplomatiques ; il alla deux fois en Angleterre avec des commissions relatives aux privilèges des marchands anglais, s'en tira à son honneur, mais n'y gagna qu'une tcharka (gobelet) d'eau-de-vie que Pierre, alors âgé de quatorze ans, lui servit au retour de son second voyage. Il se jugea méconnu, sollicita son congé, ne put l'obtenir et inclina désormais à faire cause commune avec les mécontents. Il prit part cependant aux désastreuses campagnes de Grimée et y obtint le grade de général. Mais naturellement intelligent, actif, bien apparenté dans son pays, il croyait pouvoir prétendre à une plus haute situation. Personnellement connu des rois Charles et Jacques d'Angleterre, cousin du duc de Gordon, qui fut gouverneur d'Edimbourg en 1686, il était le chef reconnu de la colonie écossaise et royaliste de la Sloboda. Parlant le russe, ne boudant pas devant une bouteille de vin, il jouissait parmi les Moscovites eux-mêmes d'une certaine popularité. Par sa vivacité d'esprit, ses dehors d'homme civilisé et son apparence

(1) Lbslib Stsphiii et Siorav Lee, Dictionary of national biography.

d'énergie, il devait attirer l'attention de Pierre. Celui-ci aura toujours une prédilection pour les hommes de tempérament robuste comme le sien. Patrick Gordon souffrait bien d'une maladie d'estomac, qui finit par l'emporter; mais en 1697, à soixante-quatre ans, il terminait son journal(l) sur cette phrase : fl Ces jours-ci j'ai éprouvé pour la première fois une diminution sensible de santé et de forces. »

François Lefort était venu à Moscou en 1675, avec quinze offîciers étrangers en quête de fortune comme lui. Suisse d'origine, il appartenait à une famille qui, à l'époque de la réformation, avait quitté la ville de Coni où elle s'appelait Lifforti, pour s'établir à Genève. Son père était droguiste : haut commerce. Vers 1649, les femmes de cette classe avaient obtenu de la Chambre de réformation le droit de porter « des robes de taffetas double à fleurs » . A dix-huit ans, Francis partait pour la Hollande avec soixante florins et une lettre du prince Charles de Courlande le recommandant à son frère Casimir. Charles habitait Genève ; Casimir servait les Hollandais avec un corps de troupes. Il fit du jeune homme son secrétaire, lui donnant comme appointements sa défroque, qui valait 300 écus, et l'argent des cartes, qui en valait 50 par jour (2). Le bénéfice était grand, mais peu sur. Deux années plus tard, Lefort s'embarquait pour Arhangel. Sa première idée en mettant pied en Russie fut de s'en aller. Mais on ne quittait pas alors Tempire des Tsars quand et comme on voulait; les étrangers y étaient étroitement surveillés, les partants passant pour des espions. Il resta deux années à Moscou, pensant y mourir de faim; songea à se perdre dans la suite d'un des membres, relativement respectés, du corps diplomatique, vagabonda des antichambres de l'envoyé danois aux cuisines de l'envoyé anglais, ne put se caser nulle part. Des amis pourtant lui étaient venus peu à peu parmi les habitants de la Sloboda, des

(i) Non publié encore, sauf dans une traduction allemande ; l'original est aux Archives do Ministère de la guerre, à Saint-Pétersbourg; des fragments ont paru en 1859 à Aberdeen (publication du Spa^ing Club).

(S) YuLLiEMiti, Revue suisse, t. XXIX, p. 330.

60 LEDUCATION.

protecteurs secourables, et même une jolie protectrice, veuve d'un colonel étranger et fort ricbe. En 1678, il prenait définitivement le parti de se fixer dans le pays et commençait par s'y marier. C'était une condition préalable à remplir; il fallait avoir une famille et une maison pour désarmer la défiance. Il épousa Elisabeth Soubay, fille d'un bourgeois de Metz, catholique, assez bien dotée, avec de belles relations. Deux frères de madame Soubay, deux Bockkoven, Hollandais de naissance, avaient de hautes charges dans l'armée ; Patrick Gordon était le gendre de Tun d'eux. Lefort fut engagé par là sans doute à adopter également la carrière des armes, pour laquelle il n'avait d'ailleurs ni goût ni aptitudes (1).

Ce n'est évidemment pas à l'école de ces deux étrangers que Pierre le Grand et son armée ont appris ce qu'il leur fallait apprendre pour arriver à Poltava. Ainsi que je l'ai indiqué par avance, l'influence de l'un et de l'autre sur l'œuvre immense de progrès, de réformes et de civilisation, à laquelle le fils de Nathalie Narychkine a attaché son nom, n'a-t-elle été aussi que très indirecte. A l'heure où cette œuvre en sera à sa première ébauche, tous deux se suivront de près dans la tombe. Et, pour le moment, Pierre a d'autres soucis en tête, et les leçons qu'il prend du vieil Écossais et du jeune Genevois n'ont rien de commun avec la science de Vauban, ni avec celle de Colbert.

Lefort est propriétaire maintenant, sur les bords de la laouza, d'une maison spacieuse et élégamment meublée dans le goût français, qui, depuis quelques années déjà, est devenue le rendez-vous favori des habitants du Faubourg, Même en son absence, on a pris l'habitude d'y venir pour boire et fumer. Une loi d'Alexis a proscrit l'usage du tabac ; mais, à cet égard, comme à beaucoup d'autres, le Faubourg est terre d'asile. Comme organisateur de parties de plaisir, le Genevois n'a pas

(i) KoRB, Diarium itineris in Moscoviam, Vienne, 1700, p. 214. — Gomp. OusTRULOF, t. II, p. 13; Alex. Gordon, Histovy of Peter the Great, t. I, p. 136; t. II, p. 154; SoLOviEF, Hist. de Russie, t. XIV, p. 142. — La biographie de Posselty transcrite en français par Vclliemir {Der General und Admirai Franz Lefort ^ Francfort, 1866), est riche en renseignements curieux, mais dépourvue de critique.

son pareil. Gai, rimaginaiion toujours en éveil, les sens jamais lassés, il possède au suprême degré Tari de mettre tout le monde à son aise; c'est un sympathique. Les banquets auxquels il convie ses amis durent habituellement trois jours et trois nuits, Gordon en sortant malade chaque fois et Lefort ne paraissant s'en ressentir d'aucune façon. Au cours du premier voyage de Pierre à l'étranger, il étonnera les Allemands et les Hollandais eux-mêmes par ses capacités de buveur. En 1699, ayant bu plus qu'à l'ordinaire, il imaginera d'achever le festin en plein air, au mois de février! Cette folie lui coûtera la vie; mais un pasteur venant lui offrir les consolations suprêmes, il le congédiera gaiement, demandera du vin encore et des musiciens, et expirera doucement, aux accords de l'orchestre (I). C'est le type accompli du viveur à grande allure, d'une espèce à peu près disparue aujourd'hui, mais ayant fait souche durable en Russie. Presque aussi grand de taille que Pierre, plus vigoureux encore, il excelle à tous les exercices du corps, bon cavalier, tireur merveilleux, même à l'arc, chasseur infatigable. Avec cela une jolie figure et des manières gracieuses; une instruction très rudimentaire, mais des talents de polyglotte : il parle l'italien, le hollandais, l'anglais, l'allemand et le slavon. Leibnitz, qui cherche à gagner sa faveur pendant son séjour en Allemagne, dit qu'il boit comme un héros, mais ajoute qu^on lui trouve beaucoup d'esprit (2). Sa maison n'est pas seulement un rendez-vous de gais compagnons ; des dames y viennent aussi, des Écossaises au fin profil, des Allemandes aux yeux rêveurs et de plantureuses Hollandaises. Les unes et les autres ne ressemblent en rien aux recluses des terems moscovites, inabordables derrière les barreaux de fer ou les Jatas (voiles) de taffetas; elles paraissent à visage découvert, vont et viennent, rient et causent, chantent les chansons de leurs pays et s'abandonnent aux bras des danseurs. Dans leurs costumes plus simples, dégageant mieux la taille, elles paraissent plus jolies. Quelques-unes sont de mœurs peu sévères. C'est

(1) RoBB, p. 119; OusTRULOF, t. III, p. 262-263.

(2) GuBiiRiBB, Leibnitz in seinen Beziehungen zu Bussiand, p. 12.

62 L'ÉDUCÎTÎON.

tout cela qui attire d'abord et captive le futur Réformateur. Pendant les sept années de la Régence, en dépit des tendances communes à Sophie et à Yassili Galitsine, l'histoire de la civilisation en Russie n'a eu en somme que peu de jours à marquer d'une pierre blanche. Ce gouvernement mal à son aise dans une situation précaire, tracassé, harcelé, luttant pour l'existence du premier au dernier jour , n'était guère à même de prendre un autre souci que celui de sa propre conservation. Mais, depuis le coup d'État de 1689 et pendant les sept années qui suivent, c'est bien pis. Je l'ai laissé entendre : c'est la réaction antiprogressiste, franchement rétrograde même. Pierre n'y est pour rien, mais il n'empêche rien non plus. Il n'est pour rien dans l'oukase qui chasse les Jésuites, ni dans l'arrêt en vertu duquel le mystique Kullmann est brûlé vif sur la Place Rouge, C'est le patriarche Joachim qui impose ces exécutions, et, en fait, jusqu'en mars 1690, date de sa mort, c'est son autorité qui prévaut dans le gouvernement. Dans son testament, ce prélat recommande au jeune Tsar de ne pas donner de commandements dans l'armée à des hérétiques et de détruire les églises protestantes de la «S/oboda (1). Pierre n'a nulle envie dé lui obéir; il songe même à lui donner, dans la personne du métropolite de Pskof, Marcel, un successeur plus libéral. Mais il n'est pas le maître. Marcel n'a pas été agréé, dira-t-il plus tard, pour trois raisons : 1* parce qu'il parle des langues barbares (le latin et le français) ; 2* parce que sa barbe n'a pas la longueur voulue ; 3* parce qu'il met son cocher sur le siège de sa voiture, au lieu de lui faire monter un des chevaux de l'attelage. Il n'est pas le maître. En juillet 1690, Gordon écrit à un de ses amis de Londres : u Je suis encore à cette Cour, ce qui me u cause beaucoup de dépenses et d'inquiétudes. On m'a « promis de grandes récompenses, mais je n'ai rien reçu « jusqu'à présent. Quand le jeune Tsar prendra lui-même le « gouvernement, je ne doute pas que je recevrai satisfac-

(1) OUSTRIALOF, t. II, p. 467

M lion. « Le jeune Tsar ne se hâte pas de prendre le gouvernement. Et d'abord il n'est jamais là où Tintérét du gouvernement voudrait qu'il fût. Où est-il? Très fréquemment à la Sloboda depuis 1690, et très particulièrement dans la maison de Lefort. Souvent il y dine, jusqu'à deux et trois fois par semaine. Souvent aussi, passant la journée entière chez son nouvel ami, il s'attarde dans sa compagnie jusqu'au lendemain. Peu à peu il y introduit ses autres compagnons de plaisir. Bientôt eux et lui s'y trouvent à l'étroit, et alors un palais de brique remplace l'ancienne maison en bois du favori. On y voyait une salle de bal pour quinze cents personnes, une salle à manger tendue en cuir de Gordoue, une chambre à coucher en damas jaune » avec un lit haut de trois aunes et une garniture de rouge éclatant » , et jusqu'à une galerie de tableaux (1).

Tout ce luxe n'était pas pour Lefort seul, ni même pour Pierre, qui s'en souciait médiocrement. Le jeune Tsar inaugurait dès à présent un système auquel il demeurera fidèle toute sa vie. A Pétersbourg, plus tard, ayant une cabane pour logis, il voudra que Menchikof ait un palais plus somptueux encore, mais prétendra se décharger sur lui et sur sa demeure de toutes les réceptions et fêtes de Cour. Le palais de Lefort devenait, de la même manière, une succursale de rétablissement fort indigent conservé par le souverain à Préobrajenskoïé, en même temps qu'une sorte de Casino. Les derniers jardins de la Sloboda touchent au village où Pierre et sa fortune ont grandi. A la Sloboda, chez Lefort, on danse ; à Préobrajenskolé, on brûle des feux d'artifice : une nouvelle passion du jeune Tsar. Plus tard, il cherchera à justifier les excès auxquels il arrivait dans la pratique de ce divertissement, dont Gordon^ ayant quelques notions en matière de pyrotechnie, a été l'inspirateur. 11 s'agissait pour lui, dira-t-il, de familiariser ses Russes avec l'odeur et le bruit de la poudre. Après Poltava, ce souci aurait dû paraître superflu. Pierre continuera pourtant, et

(i) VULLIKMIII, p. 500.

toujours avec la même ardeur, à lancer des fusées et à composer des pièces emblématiques. La vérité est qu'il y prend et y prendra toujours un plaisir énorme. C'est et ce sera son sport favori. Il n'est pas chasseur. En 1690 déjà, le rendezvous préféré de ses prédécesseurs pour les parties de vénerie, à Sokolniki, tombe en ruine. Il a le goût du tapage, comme Taura son petit-fils, le malheureux époux de la grande Catherine. £t il est excessif en tout. Ce sport, auquel il donne maintenant une bonne partie de son temps, ne va pas, tant il y met peu de mesure, sans danger pour lui et pour les siens. Le 26 février 1690, Gordon mentionne dans son journal la mort d'un gentilhomme tué par une fusée de cinq livres. L'accident se reproduit le 27 janvier de Tannée suivante.

Les feux d'artifice alternaient avec les manœuvres des Potiechnyïéy auxquelles Gordon présidait également et qui n'étaient pas, elles aussi, exemptes de risques graves. Le 2 juin 1690, dans un assaut simulé, Pierre était brûlé au visage par une grenade, plusieurs officiers recevaient à ses côtés des blessures sérieuses. A quelque temps de là, Gordon lui-même était blessé à la jambe. En octobre 1691, Pierre conduisant en personne une charge l'épée nue, officiers et soldats, excités par ce spectacle, en venaient aux mains pour de bon ; le prince Ivan Dolgorouki était tué dans la mêlée (1).

En elles-mêmes la violence et la rudesse de ces jeux guerriers n'avaient rien d'absolument insolite; elles étaient dans les mœurs du temps. Tout à l'heure, se préparant à sa carrière de batailleur enragé, Charles XII renchérira encore, à cet égard, sur son futur adversaire. Un trait particulier et caractéristique parait pourtant dans la petite guerre dont Pierre fait ses délices : c'est la note comique, bouffonne, qui s'y mêle toujours, accusant dans l'esprit du jeune homme une tendance particulière aussi et destinée à un développement considérable. La forteresse construite sur les bords de la laouza est devenue une petite ville fortifiée. On y trouve une garnison à

(1) OUSTBIALOF, t. II, p. 186.

demeure, une flottille, une cour de justice, des bureaux d'administration et un métropolite, qui est Tancien précepteur du jeune Tsar, Zotof, créé plus tard Pape ou Patriarche des fous. On y trouve même un roi. C'est Romodanovski qui tient le rôle, prenant le titre de roi de Presbourg (nom donné maintenant à la yille), et, en cette qualité, faisant campagne contre le roi de Pologne, que Boutourline est chargé de figurer. En 1 694, le roi de Pologne a mission de défendre une place, dûment mise en état de défense, contre une armée d'assiégeants dirigée par Gordon. A la première attaque, sans attendre l'effet, escompté d'avance, des procédés indiqués par la science, lignes de circonvallation, approches ot mines, la garnison et son chef mettent bas les armes et prennent la fuite. Colère de Pierre ; ordre aux fuyards de rentrer dans la forteresse et de s'y défendre à toute extrémité; terrible dépense de coups de canon, qui, pour n'être pas chargés à mitraille, arrivent pourtant à blesser et même à tuer du monde. Finalement, le « roi de Pologne » est fait prisonnier et conduit dans le camp de son vainqueur, les mains liées derrière le dos (1).

On se trouve à ce moment, ne l'oublions pas, en paix avec la Pologne et même, en alliance, et le vrai roi de cette nation amie, acclamé par toute l'Europe, s'appelle Jean Sobieski ! On s'en moque. Dans la série de manœuvres exécutées en 1692, je vois des exercices de cavalerie, auxquels prend part un escadron de nains. En 1694, des chantres d'église faisant partie de nouvelles formations militaires combattent, sous le commandement du fou de cour Tourguénief, contre les scribes de l'armée.

Pierre s'amuse. Une fête continuelle, une orgie de mouvement et de bruit, s'accompagnant de quelques exercices instructifs, tombant plus souvent aux puérilités et aux pires licences, c'est dans cette période transitoire, qui dure près de six années, tout ce qui paraît de la vie du futur héros. Tantôt il

(1) Jbliaboujski, Mémoires, p. 39.

apprend à jeter des bombes et à grimper au haut des mâts; tantôt il chante à l'église avec une profonde voix de basse ; puis, quittant le service divin, va s'enivrer jusqu'au lendemain en joyeuse compagnie. L'envoyé suédois, von Rochen, parle d'un yacht construit tout entier, de la poupe à la proue, par l'élève de Karschten-Brandt, et un autre étranger fait mention d'un billet par lequel le Tsar s'invite chez lui, en le prévenant qu'il passera la nuit à boire (1). Dans la liste des objets qu'on fait venir de Moscou à Préobrajenskoïé pour l'usage du souverain, je vois des mortiers, des outils d'ingénieur, des munitions d'artillerie et des cages de perroquet. Dans la forteresse de Presbourg, des officiers de génie, des pyrotechniciens, des ouvriers habiles en toute sorte de métiers, coudoient des douraks (fous de cour), qui tuent des soldats en guise de divertissement et ne sont pas punis (2). Les formations militaires ont, depuis longtemps déjà, un côté qui échappe ou devrait échapper ù la plaisanterie. En 1690, un régiment de garde, le Préobrajenski, est mis sur pied, avec un Gourlandais, Georges von Mengden, comme colonel. Le Siémionovski suit de près, tous deux avec des effectifs garnis pour un tiers de protestants français (3). Mais la prochaine campagne d'Azof fera voir au jeune Tsar ce que vaut cette troupe d'apparence si belliqueuse et ce qu'il en coûte de ne pas faire sérieusement les choses sérieuses.

Sur le lac de Péréiaslavl, — le Plestchéiévo-oziéro, — Pierre se donnait beaucoup de mal pour construire une flottille, mais il ne faisait pas qu'y travailler. L'endroit est joli ; une route agréablement accidentée y conduit de Moscou, à travers une suite de vallons et de collines boisées. La claire Viksa, sortant de l'extrémité ouest du lac, traverse le lac voisin de Somino et va se perdre dans le Volga. A l'est, la ville de Péréiaslavl- Zaleski dresse les coupoles dorées de ses vingt églises groupées autour de la grande cathédrale de la Transfiguration. Pierre

(i) ÛVSTRIALOF, t. II, p. 360.

(%) Archive ruBse, 1875, t. III, p. 221.

(3) Des détails sur la constitution primitive de ces régiments destinés k jouer un rôle si important dans Thistoire du pays se trouvent dans le Journal de Saint" Pétersbourg^ avril 1778.

s'est fait construire là une maison en bois, sans étage. Les fenêtres avaient des vitres de mica; une aigle à deux têtes placée au-dessus de la porte d'entrée et sommée d'une couronne en bois doré feisaittout Tornement de Thumble demeure. Mais on y passait de gais moments. Le chantier était à quelques pas ; il n'est pas probable que Pierre y travaillât pendant les fréquents séjours qu'il faisait en plein hiver sur les bords de sa « petite mer » . En février 1692, on avait toutes les peines du monde à l'en faire revenir pour une audience à donner à l'envoyé du schah de Perse (1). C'est sans doute que, Tendroit étant écarté, à l'abri de la surveillance maternelle, d'autres curiosités moins bienveillantes, il s'y trouvait plus à son aise pour d'autres passe-temps. Ceux-ci étaient partagés par de nombreux compagnons, fréquemment conviés de Moscou. Leurs équipages croisaient, sur la route, des caravanes portant des tonneaux de vin, de bière, d'hydromel, ou des barils d'eau-de-vie. Il venait aussi des dames. Au printemps, sur le lac rendu à la navigation, les travaux et les exercices reprenaient; guère sérieux toujours. Un an avant la campagne d'Azof, Pierre ne sait pas encore où il utilisera sa future flotte de combat, sur quelle mer et contre quels ennemis ; mais il sait déjà que Lefort, qui n'a jamais été marin, en sera Famiral ; que le vaisseau sur lequel il hissera son pavillon s'appellera ï Éléphant ; que ce vaisseau aura beaucoup de dorures, d'excellents matelots hollandais et un non moins bon capitaine, qui sera Pierre lui-même (2).

Le dernier voyage du jeune Tsar à Péréiaslavl a lieu en mai 1693 ; il ne doit revoir son lac et son chantier que trente ans plus tard, en 1722, sur le chemin de la Perse. La flottille d'eau douce, qui lui a donné tant de peine et tant de joie, et qui n'a jamais servi à rien, lui apparaît alors dans un délabrement complet, bois et gréements pourris, hors d'usage. 11 se fâche : ce sont des reliques ! Il donne des ordres

(1) Gordon, Journal, 16 février 1692.

(î) Po88ELT,'^er General und Admirai Franz Lefort, Francfort, 1866, t. II, p. 313^15.

sévères pour leur conservation. Peine perdue! En 1803, un seul bateau demeure sur les lieux, abrité par un pavillon, qui, lui aussi, tombe déjà en ruine. De la maison habitée jadis par Pierre plus de trace. Tout a disparu, jusqu'aux bouleaux à Tombre desquels Tapprenti charpentier se reposait de son labeur (1).

En 1693, il a fini par se sentir à l'étroit sur le Plestchéiévooziéro, comme autrefois sur les étangs de Préobrajenskoïé ; il a arraché à sa mère un consentement longtemps refusé ; il part pour Arhangel. Il verra enfin la vraie mer! Il a dû promettre de ne point s'embarquer; de seulement regarder les vaisseaux, sans quitter le rivage. On pense bien qu'il a tôt fieiit d'oublier ses serments. Il risque pour de bon de se noyer en allant sur un méchant yacht, à la rencontre d'un navire acheté à Amsterdam. C'est un vaisseau de guerre, mais on y trouve autre chose que des canons : de beaux meubles, des vins français, des singes et des chiens bolonais. En mettant pied à bord, Pierre est transporté : u Tu le commanderas, écrit-il à (c Lefort, et j'y serai simple soldat. » Et au bourgmestre Witsen, qui a fait l'emplette du navire : « Min her, je ne puis tt vous écrire par la présente que ceci, c'est que Jean Flamm a (le pilote) est arrivé en bon état, portant quarante-quatre a canons et quarante matelots. Saluez les nôtres. Je t'écrirai a plus au long par l'ordinaire, car en cette heure de bonheur tt je ne me sens pas en disposition d'écrire, mais bien plutôt tt de rendre honneur à Bacchus , qui de ses pampres se plaît tt à fermer les yeux de qui voudrait t'écrire une lettre plus c circonstanciée. »

Il signe :

« Schiper Fort schi p santus profet itîes. »

Ce qui a la prétention de vouloir dire : « Capitaine du Sainte

(1) OUSTBIALOF, t. II, p. 140.

Prophète (1). » Il a maintenant vingt et un ans, mais il traitera toujours Torthographe en écolier facétieux, et il en fait autant, pour le moment, de la marine. Il joue au matelot, comme naguère au soldat ou à Thomme civilisé. Chez Lefort, il s'habillait à la française ; dans les rues d' Arhangel , il promène un costume de capitaine hollandais. Il est tout à la Hollande; il adopte son pavillon, rouge, blanc et bleu, en changeant seulement Tordre des couleurs, et, dans les cabarets, on le voit attablé et vidant force bouteilles avec les compatriotes de Tromp et de Ruyter.

En janvier 1694, nous le retrouvons à Moscou, auprès du lit de mort de Nathalie. Il montre beaucoup de chagrin au moment du dénouement fatal, pleure abondamment; mais le troisième jour il est déjà à festoyer chez Lefort. Sans cœur? Incapable de tendresse ? Pas absolument. II n'a que de bons procédés pour Ivan, et jusqu'à la fin du malheureux souveverain, en 1696, il agit à son égard en frère affectueux. Catherine trouvera un jour en lui mieux encore qu'un amant passionnément épris, un ami et plus tard un époux, non pas sans reproche, certes, mais sûr, à toute épreuve, très attaché, sinon très délicat et entièrement fidèle. 11 est jeune pour le moment et sera toujours rebelle à toute contrainte. Il se console vite de la perte de sa mère, qui le gênait dans la liberté de ses allures, comme il a vite oublié l'existence de sa femme.

Le l*' mai, il repart pour Arhangel et y reprend son existence de marin fantaisiste. Il distribue des grades dans la flotte, comme tantôt il en distribuait dans l'armée ; Romodanovski, Boutourline et Gordon deviennent : amiral le premier, vice-amiral le second, et contre-amiral le troisième, sans jamais avoir vu la mer (les deux premiers du moins), ni être montés sur le pont d'un vaisseau. Pierre reste simple capitaine, comme il a été simple bombardier dans les troupes de terre. On s'est obstiné à découvrir des intentions profondes dans ce parti pris de modestie apparente et d'effacement, per-

(1) Ecrits et Correspondance^ t. I, p. 23.

pétué plus tard, érigé en système. Je crois yraiment que les dates, les circonstances, les origines même et les premières manifestations du phénomène ne permettent d'y voir qu'un écart de fantaisie ayant, comme tous les écarts de cette espèce, une explication logique dans un trait de caractère. C'est toujours la timidité constitutionnelle du sujet qui se trahit de la sorte, masquée, transfigurée, idéalisée par les dehors contradictoires d'une nature forte, volontaire, exorbitante, par l'éclat illusionnant d'une carrière prestigieuse. Non, il n'y a rien de profond ni de très sérieux dans tout ce qui constitue l'existence présente du futur grand homme; mais tout cela, plaisirs, études, fréquentations nouvelles de l'étranger, le casino de la Sloboda, le camp de Préohrajenskolié et les cabarets d' Arhangel, Lefort, Gordon et les matelots hollandais, tout cela, dis-je, a certainement pour effet de le jeter violemment et radicaUment en dehors de l'ornière où s'est enlisée la vie de ses ancêtres, en dehors du passé, sur un chemin dont on ne peut encore deviner l'aboutissement, mais qui parait déjà précipité vers un avenir plein de surprises.

Que devenait cependant la Russie pendant que son maître attitré se démenait ainsi au gré de son humeur capricieuse et vagabonde? La Russie, pour autant qu'elle était susceptible de comprendre ce qui lui arrivait et d'en raisonner, commençait à trouver qu'elle n'avait pas gagné au coup d'État de 1689. Elle avait vu sans trop de dégoût ni trop d'effroi les liaisons contractées par son jeune souverain avec des Niemtsy, ses assiduités à la Sloboda, Alexis y avait habitué son monde. Mais le penchant du Tsar défunt pour les choses de l'Occident, sans aller si loin, se traduisait en résultats plus séduisants : conquêtes industrielles, réformes législatives, progrès véritables réalisés et portant leurs fruits. Les feux d'artifice et

les jeux guerriers de Pierre ont Sait quelques morts et beaucoup d'éclopés : c'est tout leur bénéfice apparent. D'ailleurs, si le nouveau Tsar allait de Tavant du côté de TEurope dans ses divertissements, les boïars, qui gouvernaient à sa place, avaient plutôt tendance à revenir en arrière dans les choses sérieuses. Et, d'autre part, ils gouvernaient détestablement. Galitsine avait mal réussi contre les Tatars ; du moins s'étaitil fait battre par eux loin des frontières du pays, dans les steppes du Pérekop ; les voici qui envahissent le territoire de la sainte Russie ! Nouvelles alarmantes, demandes de secours, bulletins de défaites arrivaient maintenant de tous côtés. Mazeppa se disait menacé en Ukraine. Dosithée, patriarche de Gonstantinople, se faisait l'écho de rumeurs sinistres : un envoyé de France s'était rencontré à Andrinople avec le khan de Grimée et avec le grand vizir; il avait donné dix mille ducats au premier, soixante-dix mille au second, contre la promesse de céder aux Français la garde des Saints Lieux. Le marché avait déjà été exécuté en partie ; les prêtres catholiques avaient repris aux moines orthodoxes le Saint Tombeau, la moitié du Golgotba , l'église de Bethléem et la Sainte Grotte ; ils y avaient détruit les icônes, et le nom russe était devenu pour les sujets du Sultan et pour lui-même un objet de mépris. Écrivant à tous les souverains pour leur faire part de son avènement, il avait négligé les deux tsars de Russie (1)1 De Vienne, où l'envoyé russe avait acheté le traducteur du département des affaires étrangères, Adam Stille, on apprenait que les ministres de l'Empereur, l'envoyé du roi de Pologne et celui du Sultan étaient en conférence perpétuelle, sans que la Russie en sût quelque chose. Elle était mise à l'écart, et risquait de se trouver seule en présence du Turc et du Tatar. Ainsi justifiés, les symptômes d'inquiétude et de méconten* tement s'accentuaient dans le public, et, en même temps, Pierre en arrivait, de son côté, à se lasser de ses amusements. La rade d'Arhangel et les eaux de la mer Blanche, inaccessi-

(1) Archives du Ministère des aff. étr. à Moscou ; lettre du 18 mars 1690. (Affaires grecques.)

Tt L'ÉDUCATION.

bles pendant sept mois sur douze, étaient d'une pauvre ressource. Il avait songé à chercher, à travers TocéanduNord, un passage qui lui ouvrit la route de la Chine et des Indes; les moyens de tenter une pareille entreprise manquaient trop visiblement. Rien à faire du côté de la Baltique : les Suédois y étaient et ne paraissaient pas faciles à déloger. Lefort mettait en avant un autre projet, et c'est maintenant surtout, à ce tournant scabreux où est arrivée la vie du jeune héros, que rinfluence de l'aventurier genevois acquiert une portée considérable. Sa situation est, depuis plusieurs années, devenue sans rivale. Il ouvre une série qui, se continuant par les Ostermann, lesBUbren, les Munich, mettra la Russie, pendant près d'un siècle, aux mains de grands parvenus d'origine étrangère. Douze hommes montent la garde devant son palais, et les premiers seigneurs du pays y font antichambre. Pierre lui témoigne en toute occasion des égards qui ne sont plus d'un souverain pour un sujet; publiquement il châtie de sa main, par quelques vigoureux soufflets, son propre beau-frère, Abraham Féodorovitch Lapouhine, qui, s'étant pris de querelle avec le favori, a endommagé sa perruque (1). Absent, il lui écrit des lettres où se traduit une tendresse presque suspecte; il en reçoit de lui qui marquent moins d'affection encore que de sans-géne familier (2). En 1695, le Genevois s'avise du plaisir qu'il aurait à rendre ses compatriotes, ses amis de Suisse et de Hollande témoins de sa prodigieuse fortune. Pierre a déjà eu l'idée d'envoyer à l'étranger quelques-uns de ses jeunes compagnons. Pourquoi ne les suivrait-il pas lui-même, pour voir et étudier de près les merveilles dont Timmermann et Karschten-Brandt ne lui ont fourni que des images réduites et tronquées ? Quelle joie pour ses yeux! quelle distraction à son ennui naissant I quels spectacles instructifs et aussi quels plaisirs nouveaux! Mais une objection se présente : quelle figure ferait en Europe le souverain de toutes les Russies? Il y porterait en ce moment

(1) PTLàiEF, La vieille Moscou, Pétersbourg, 1891, p. 491.

(2) Ecrits et Correspondance de Pierre, l. I, p. 754. — Comp. Oustriàlof, t. IV, l" partie, p. 553-611.

un nom inconno ou humilié par d'anciens et de récents échecs, n'ayant rien fait personnellement pour le relever! C'est en y réfléchissant sans doute que Pierre en arrive à faire un retour sur lui-même, sur les occupations et les distractions qui ont absorbé jusqu'à présent son activité, et à en reconnaître le néant. Une lueur traverse son esprit : avant de se montrer à ces hommes de l'Occident qu'il imagine si grands, ne foudraitil pas qu'il se haussât à leur niveau, qu'il mit dans son bagage de voyageur autre chose que le souvenir de quelques prouesses d'écolier? Mais comment y arriver? Sur ce point, l'imagination en travail du jeune Tsar se rencontrait avec l'esprit en détresse des boïars auxquels il avait abandonné jusqu'à présent le souci des affaires. Eux aussi sentaient le besoin de faire quelque chose pour sortir de la fâcheuse posture dans laquelle les ' avaient mis, à l'intérieur et à l'extérieur, la nonchalance et la maladresse de leur politique livrée aux hasards de l'inspiration journalière. C'est sous l'impulsion de ces motifs divers qu'est décidée vraisemblablement, à cette époque, la première tentative sur Azof.

Le génie intuitif du futur vainqueur de Poltava, auquel on a fait crédit et grand honneur du plan de campagne élaboré à cette occasion, y est resté, je crois, tout à fait étranger. Il n'a pas eu besoin, d'ailleurs, de se mettre en frais : le plan était tracé d'avance et depuis longtemps, traditionnel et classique dans l'histoire des relations de la Russie avec ses redoutables voisins du Sud. Bathory, le grand homme de guerre emprunté par la Pologne à la Transylvanie, l'indiquait au tsar Ivan en 1579 (1). L'ancienne Tanaïs d'avant Jésus-Christ, l'ancienne Tana du moyen âge, comptoir commerçant des Génois conquis en 1475 par les Turcs et converti en forteresse, Âzof, à quinze kilomètres de l'embouchure du Don, constituait depuis longtemps le point naturel d'attaque et de défense pour les deux peuples en présence et en litige séculaire dans ces parages : clef de l'embouchure du fleuve d'un côté, clef de la mer Noire de

(1) P. PiERLiBO, Papes et TsarSj Paris, 1890, p. 204.

r4 L'ÉDUCATION.

l'autre . Ce n'était pas là d'ailleurs que devait se porter le grand effort de l'armée moscovite. Emmenant avec eux le gros des forces disponibles, toute la vieille armée de l'empire, celle qui avait accompagné Galitsine dans ses néfastes entreprises contre les Tatars, les boïars suivraient simplement la trace de ses pas et recommenceraient sa campagne, — avec le même succès. La tentative sur Azof n'était qu'une pointe accessoire, un coup de main isolé, où l'initiative du jeune Tsar devait se donner carrière. On était content, dans l'énorme camp qui s'acheminait d'autre part vers la Grimée, d'être quitte de sa présence, et on le laissait faire. 11 ne se mettait pas non plus en grande dépense de préparatifs. Dans sa pensée, qu'accuse nettement une de ses lettres écrite au début de l'expédition (1), celle-ci ne serait qu'une suite des grandes manœuvres dont la forteresse de Presbourg avait été le centre. Il' comptait prendre la ville par surprise. Il se retenait, toutefois, de confier ses régiments u de plaisance » aux chefs improvisés qu'il leur avait imposés naguère dans les combats burlesques livrés sur les bords de la laouza. Ces combats l'avaient convaincu apparemment qu'il était arrivé à posséder^ dans les troupes qui y avaient pris part, une force militaire sérieuse, susceptible d'affronter la grande guerre ; mais apparemment aussi il avait eu conscience que l'aventure à courir, étant autre cette fois, réclamait d'autres précautions. Il avait donc donné congé aux rois de Presbourg et de Pologne ; mais, en même temps, fidèle à des errements abandonnés depuis longtemps dans l'art militaire de l'Occident, il avait voulu diviser le commandement suprême. Son corps d'armée, où figuraient tous les régiments de formation nouvelle, ceux de la garde, celui de Lefort, avec quelques détachements de miliciens, milice urbaine et milice de cour, Streltsy et Tsaredvortsy , en tout trente et un mille hommes, possédait trois généraux en chef, Golovine, Gordon et Lefort (2) .

(1) 16 avril 1695, à Âpraxine. Écrits et Correspondance, t. I, p. 28.

(2) Petrof, La force armée de la Rtissiej Moscou, 1892 (ouvrage publié soui les auspicei du Ministère de la guerre], t. II, p. 4.

Ainsi organisée, Texpédition ressemble encore de très près i une partie de plaisir. Les généraux, dont un au moins, Lefort, n'avait aucune idée de la guerre, inaugurent leur commandement en se disputant, et le jeune Tsar plaisante toujours, continuant son jeu favori de mascarade et de pantalonnade bouffonne, se mêlant de tout, donnant des ordres à tort et à travers, mais s'affublant du pseudonyme de Pierre Alexiéief et du grade de capitaine, pour parader en tète de sa compagnie de bombardiers. Il a dépouillé Romodanovski de ses attributions, mais il lui a conservé son titre et il lui écrit en plein cours de campagne :

tt Min Her Kenich, la lettre de Votre Majesté, datée de Votre tf capitale de Presbourg, m'a été rendue, pour laquelle grâce u de Votre Majesté je suis tenu de verser mon sang jusqu'à la a dernière goutte, ce pourquoi je me mets en chemin. — « Bombardier Peter (l). »

La fin est celle qu on peut attendre. Pierre se voit réduit, comme naguère Sophie et Galitsine, à donner le change à l'opinion avec des triomphes imaginaires. On chante le le Deum à Moscou pour la prise de deux fortins insignifiants ; mais tout le monde y est averti que deux assauts dirigés contre la forteresse elle-même ont été également meurtriers et inefficaces. L'épreuve a été faite de la nouvelle armée et de son jeune créateur, et elle semble décisive. Sept années d'improvisations juvéniles, sur la valeur desquelles on pouvait hésiter à se prononcer, aboutissent ici au plus piteux, au plus humiliant résultat. — C'est ici que commence l'histoire de Pierre le Grand.

Pierre n'est pas seulement un très grand homme ; il est encore d'un grand peuple la personnification la plus complète

(1) 19 mai 1695. Écrits et Correspondance, U I» p. 29.

peut-être, la plus comprëhensive et la plus diversifiée qui ait jamais paru. Jamais, croirais-je volontiers, une collectivité humaine ne s'est vue identifiée à ce point , dans ses qualités comme dans ses défauts, dans les hauts et les bas de son niveau moral, dans tous les traits de sa physionomie, à une individualité chargée de la représenter dans l'histoire . Ce que Pierre révèle à ce moment de ressources insoupçonnées dans son esprit et dans son âme, ce qu'on le voit faire soudain et ce par quoi on le voit grandir, la Russie le montrera de jour en jour, d'année en année, pendant l'espace de deux siècles, et c'est ainsi qu'elle fera sa grandeur comme il a fait la sienne. Battue par le Turc, battue par le Suédois, envahie par l'Europe comme autrefois par l'Asie, après vingt défaites, vingt traités de paix imposés par ses vainqueurs, elle continuera à reculer ses frontières à leurs frais, elle démembrera la Turquie, la Suède et la Pologne, et elle en viendra à dicter des lois au continent européen, parce qu'elle aura persévéré.

Persévérer, s'obstiner vers le but poursuivi, même inaccessible en apparence; dans la voie choisie, même hasardeuse; dans les moyens adoptés, même défectueux ; doubler seulement, tripler l'effort, le rude ahan du bûcheron; multiplier les coups et attendre l'heure, résolument, patiemment, stoïquement, tout son secret est là, oui, dans son àme seule, dur métal forgé par des siècles d'esclavage et des siècles de travail ré- I dempteur. La grandeur de Pierre, la grandeur de la Russie, j c'est la conquête mongole qui les a faites et le génie patient I des hnîaz de Moscou, trempé sur l'enclume où s'est usé le ' marteau des conquérants!

Au lendemain de cette première campagne désastreuse, les frondeurs de Moscou ont beau jeu à rappeler les paroles prophétiques du patriarche Joachim, ses anathèmes contre les soldats étrangers commandés par des généraux hérétiques ; et K voici Pierre multipliant au contraire ses appels à la science et à l'industrie étrangère, demandant des ingénieurs à l'Autriche et à la Prusse, des matelots et des charpentiers à la Hollande, à l'Angleterre. La flottille du lac de Péréiaslavl n'a été d'aucun

usage ; il va en construire une autre àVoronèje, dans le bassin même du Don. Il se heurte à des difficultés énormes, impossibles à vaincre, croirait-on. Les ouvriers embauchés à l'étranger sont longs à arriver et se sauvent quand ils ont vu le pays et la besogne à faire; les ouvriers indigènes gâchent l'ouvrage, n'entendent rien à ce qu'on leur demande et, maltraités, désertent, eux aussi, en masse; les forêts, que l'on met à contribution pour les bois de charpente, brCdent par centaines de lieues carrées; les collaborateurs d'ordre plus élevé, officiers, ingénieurs, médecins, imitent, en les exagérant, les écarts de conduite dont le maître donne encore l'exemple. Scènes d'orgie, querelles, rixes sanglantes. Le général et grand amiral Lefort est mis en demeure, par courrier, de rendre compte de certains détails se rapportant à l'administration de son département, et il commence ainsi son rapport : a Aujourd'hui, le s prince Boris Alexiéiévitch (Galitsine) dinera chez moi et nous « boirons à Votre santé. Je crains qu'à Voronèje Vous ne man- « quiez de bonne bière ; je Vous en apporterai, ainsi que du « vin de muscat (1). » Il n'importe ! Les travaux ont été commencés en automne 1696; le 3 mai de l'année suivante, vingttrois galères et quatre brûlots sont mis à flot et descendent le cours du Don, en route pour la mer. En tète, sur la galère Principium^ construite par lui en grande partie, le capitaine Pierre Âlexiéief fait office de pilote. Suivent, à bord des autres bâtiments, le grand amiral Lefort, le vice-amiral Lima, un Vénitien et le contre-amiral Balthazar de L'Osière, un Français. La flotte russe est créée pour de bon cette fois.

Je dois dire de suite qu'elle ne brille pas encore, et l'armée de terre avec laquelle elle doit coopérer pour une nouvelle tentative sur Azof ne s'illustre pas davantage sous le commandement de son nouveau généralissime, le boïar Gheïne. Les régiments u de plaisance » ont trop pris, décidément, l'habitude de plaisanter ; quant aux Streltsy, ils ne sont plus bons qu'à assiéger des palais : an coup de canon les met en déroute.

(1) SoLOTiBF, t. X!X, p. M7. — Gomp. Oustrialof, t. IV, l^* partie, p. 585 et suÎY.

Pierre, en les voyant foire, médite sans doute, là déjà, sous les murs de la forteresse imprenable, le sort qu'il leur réservera dans un avenir prochain. L'aspect et les façons de tout ce monde, avant la venue tardive des hommes d'art promis par l'Empereur, évoquent les souvenirs du siège de Troie : les généraux perdant la tète et Gordon, le plus habile de tous, ayant en vain essayé d'ouvrir une brèche, tous les corps de troupes, officiers et soldats, sont réunis en conseil de guerre, appelés à donner leur avis sur les opérations à tenter. Un Strelets suggère l'idée d'une levée de terre à dresser contre les remparts ennemis, de manière à les dominer, puis à les ensevelir. Vladimir le Grand s'est, parait-il, servi de cet expédient pour réduire Kherson (1). On adopte d'enthousiasme la stratégie de Vladimir, mais on ne réussit qu'à effrayer un peu les Turcs et à faire sourire les ingénieurs allemands, quand ils arrivent enfin à destination. Pierre lui-même est charmant d'entrain, de gaieté, de hardiesse juvénile. A sa sœur Nathalie qui s'inquiète des dangers auxquels elle le suppose exposé, il écrit plaisamment : « Je ne cours pas après les balles ; ce sont « elles qui courent après moi ; veux-tu leur dire de n'en rien ft faire? » Mais, déjà très ferme dans les résolutions à longue échéance, il est, lui tout le premier, également susceptible de trouble et de découragement momentané, très facile à déconcerter. Le 20 mai, ayant tenté une reconnaissance de la flotte turque, à laquelle il s'agit d'interdire l'accès du Don et le ravitaillement de la forteresse, on le voit épouvanté soudain par son apparence formidable , battant précipitamment en retraite avec ses galères. Le lendemain, à dix heures du matin, il paraît chez Gordon, sombre, abattu, prévoyant le pire; à trois heures de l'après-midi, il revient rayonnant de joie : sans en avoir reçu l'ordre de qui que ce soit, n'obéissant qu'à leur courage, ses Cosaques, montés sur leurs tchaïki, frêles nacelles en cuir, volant sur l'eau comme l'oiseau auquel elles empruntent leur nom [tchaîka, mouette), ont attaqué la

(1) Petbof, i. II, p. 6.

veille au 8oir les grands vaisseaux du Sultan et les ont mis en fuite, leur infligeant de grosses pertes (1). C'est une occasion de se distinguer pour Tartillerie de Gordon ; car, si elle ne parvient pas à jeter une seule bombe dans la place, les pointeurs manquant leur but à chaque coup, elle fait une furieuse consommation de poudre en salves triomphales. Arrivée d'un nouveau détachement de troupes, prise d'une redoute ou d'une chaloupe ennemie, tout est prétexte à canonnade.

Il n'importe! l'effort, cette fois, est si grand, la volonté de vaincre si acharnée, que Cosaques et ingénieurs allemands aidant, on vient à bout de l'entreprise. Le 16^ juillet, des batteries, enfin mises à point par les artilleurs de l'Empereur, ouvrent un feu efficace; le 17, un hardi coup de main des Zaporojtsi (Cosaques du Dnieper), opérant sur terre aussi hardiment que sur mer, les rend maîtres d'une partie des ouvrages avancés de la forteresse, et, le 18, Pierre écrit à Romodanovski :

« Votre Majesté apprendra avec joie que Dieu a béni ses « armées, les prières et le bonheur de Votre Majesté ayant « amené hier les gens d'Azof à se rendre. »

Le jeune Tsar victorieux peut se montrer maintenant à ses voisins de l'Occident. Et il s'est laissé persuader , par une rude expérience, qu'il a tout encore à apprendre d'eux. Son esprit parait maintenant à la fois élargi et illuminé par des clartés nouvelles. En même temps qu'il conçoit un vaste plan de politique maritime, il prévoit la part que l'élément étranger doit avoir dans son exécution et lui donne bonne mesure. Se proposant de réunir le Don au Volga par une combinaison de canaux, il n'entend plus s'engager aveuglément dans une telle entreprise. Ce n'est pas assez d'embaucher des constructeurs à Venise, en Hollande, en Danemark, en Suède ; et pas assez encore de faire partir pour l'étranger cinquante officiers de sa chambre, vingt-huit pour l'Italie, vingt-deux pour la Hollande et l'Angleterre (2) ; il faut les suivre, se mettre per-

(1) GoRDOtf, Journal, 10 mai 1696.

(2) SoLOviEF, t. XIX, p. 238.

sonnellement à Técole et sans plus rire cette fois, sérieusement, laborieusement, dans la sueur du front. Il y a bien encore un peu d'enfantillage dans cette soif de savoir et cette ardeur de travail ; dans les poursuites studieuses du futur élève des charpentiers saardamois paraîtra plus d'une puérilité ; mais le but est marqué, Télan pris. Le grand voyage, le grand tour d'Europe, va inaugurer une des plus merveilleuses carrières de l'histoire.

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