CHAPITRE II
Les premières années en Espagne
Comment s'est-il décidé si brusquement à quitter sa patrie? « Crains-tu, lui disait Ascanio, crains-tu que, de mon vivant surtout, tu n'obtiennes pas une situation proportionnée à ta naissance? » Pierre Martyr répond qu'il s'éloigne parce que l'Italie, sans influence au dehors, tourne contre elle-même toute son énergie. 11 invoque aussi, pour justifier sa conduite, son ardente curiosité, et l'inquiétude de sa nature (1). Il est vrai qu'il se dit encore appelé en Espagne par de plus nobles motifs : l'amour des armes, la haine des Infidèles (2). Il s'indigne contre Théodore de Pavie qui lui reproche d'aller chercher fortune à l'étranger (3). Mais, quand il s'adresse à son propre frère., il laisse percer l'ambition d'une âme sûre de son mérite (4). Il comptait bien forcer la destinée à le traiter en favori.
On s'est plu à rapprocher ces déclarations contradictoires (5). Il n'y a pas lieu pourtant de mettre en
(I) Ep. 1. — (2) Ep. 2. — (3) Ep. 3. — (4) Ep. 48 : « nos proprio sudore fortes imitati, quibus omne solum patria est, per aliénas terras fatum experiamur. »
(5) Heidenheimer, Petrus Martyr, p. 6.
doute la sincérité de ces aveux. Que Pierre Martyr se soit dépité d'attendre dix ans les faveurs de la cour pontificale, qu'il ait espéré réussir plus heureusement dans un pays presque fermé à l'inspiration antique, faut-il en conclure qu'il se soit déterminé par ces seules considérations? L'ardeur de sa foi, qui va jusqu'à glorifier l'Inquisition, n'explique-t-elle pas son désir de se croiser? Quant à cette inquiétude d'esprit, cette lassitude du sol natal, quels hommes l'ont plus éprouvée que les Italiens de la Renaissance? Dans cette multitude d'artistes, de savants, de diplomates émigrés, combien la Lombardie en peut-elle revendiquer? Aloysio Marliano, médecin de Charles-Quint, Mercurino de Gattinara, son chancelier, et Léonard de Vinci, que son humeur mena jusqu'en Egypte (1). Quelle merveille que Pierre Martyr ait subi les mêmes entraînements (2)?
Le comte de Tendilla était pour l'étranger un introducteur capable de lui ouvrir toutes les portes, même celles de la cour. Sa famille jouissait du plus grand crédit et occupait les hautes charges de l'Église et de l'État (3). Un des Mendoza, le Cardinal, avait contribué plus que personne à sauver la cause d'Isabelle (4). Celle-ci n'oublia pas un service, qui d'ordi-
(1) La tradition qui fait aller Léonard de Vinci en Egypte semble assez bien établie (Journal des savants, juillet 1882, p. 381).
(2) Burkhardt, Die Cultur der Renaissance, t. I, p. 165.
(3) Sur la magnificence du duc de l'Infantado, voir Oviedo cité par Prescott, t. II, p. 1 1 .
(4) Le cardinal apparaît comme le protecteur de la royauté, Crônicas de los reyes de Castilla, t. III, p. 265.
naire engendre l'ingratitude. Elle prêta toujours une oreille attentive à ses conseils. Aussi pouvait-on, avec un semblant de vérité, le qualifier de troisième roi (1).
Sous les auspices de ce nom illustre, notre Italien était assuré d'un accueil gracieux. Ferdinand et Isabelle lui parlèrent avec une extrême bienveillance. L'admiration de "Pierre Martyr fut très vive. Venu d'un pays profondément divisé, il trouvait un État uni et paisible. Ce bienfait de la paix publique, que l'Italie ne connaissait pas, était échu comme un présent céleste à l'heureuse Espagne (2). En réalité, l'énergie des souverains seconda singulièrement les vues de la Providence. Les règnes précédents avaient été troublés par la faiblesse et les vices des princes, par les revendications factieuses de l'aristocratie. A l'avènement d'Isabelle les mêmes désordres se produisirent. Les grands, qui s'étaient servis de son nom pour résister à Henri IV, changèrent une nouvelle fois de parti et levèrent l'étendard de la révolte (3). La guerre civile favorisait tous les attentats. « La plupart des cités et des peuples de l'Espagne étaient odieusement tourmentés par une multitude de tyrans cruels, de meurtriers, de ravisseurs, de brigands, d'adultères... ; à ces hommes qui ne craignaient ni les souverains ni Dieu, non seulement ils ne pouvaient soustraire ni
(1) Ep. 24. — (2) Ep. 4. — Gebhart, tes Origines de la Renaissance, p. 101. t De Dante à Machiavel, les grands Italiens crient vainement : Pax, pax, et non erit pax. »
(3) Crônicas de los reyes de Castilla, t. III, p. 576. Bernaldez nomme les principaux rebelles.
leur fortune, ni leur patrimoine, mais pas même leurs femmes et leurs filles. Le nombre de ces scélérats était infini : les uns, contempteurs des lois divines et humaines, usurpaient insolemment toutes les magistratures; les autres, adonnés aux plaisirs du lit et de la table, faisaient ouvertement violence aux femmes, aux jeunes filles, aux religieuses ; d'autres égorgeaient les voyageurs et les marchands qui se rendaient aux foires ; d'autres, qui avaient et plus de puissance et plus de folie, occupaient les biens des particuliers et les forteresses royales (1). » Ferdinand et Isabelle firent face avec un égal succès à tous leurs ennemis. A l'intérieur la répression avait été sans pitié. Un corps d'armée, payé par les villes, fut mis sous le commandement d'Alphonse d'Aragon, duc de Villahermosa. En peu de temps il dispersa les brigands et rasa les châteaux, qui leur servaient de repaires. Des troupes gardaient les che-
(I) « .... Complures Hispaniae civilates et populi quamplurimis saevissimis latronibus, homicidis, raptoribus, sacrilegis, grassatoribus, adulteris, temerariis, innumeris insultibus et omni génère delinquentium crudelissime vexabantur, a quibus neque reges neque Deum timentibus, non modo fortunas suas et patrimonia defendere non poterant, sed ne filias quidem et uxores. Erat enim sceleratorum hominum maxima multitudo, quorum alii, leges humanas divinasque contemnentes, magistratus omnes insolenter usurpabant; alii ventri somnoque dediti vim palam nuptis virginibus et sacris mulieribus inferentes, libidinem et incestum turpiter exercebant ; alii mercatores itinérantes et ad nundinas proficiscentes omnesque viatores crudeliter occidebant et spoliabant ; alii, quibus majores vires erant mjjorque dementia, populorum possessiones et regias arces occupabant... » Lucius Marineus Siculus, de rébus Hispanise memorabilibus, dans Schott, Bibliotheca Hispaniœ illustrata, t. 1, p. 477. Cf. Opus epist., ép. 31.
mins et arrêtaient les fugitifs. La justice était des plus expéditives, et le châtiment des plus rigoureux. On attachait les coupables à un poteau et on les criblait de flèches. « Cette conduite donna à tous les gens de bien l'espérance d'une sécurité complète, et jeta le désespoir dans l'âme des méchants (1). Quand Pierre Martyr arriva en Espagne, l'œuvre de pacification était achevée. L'anarchie était domptée, mais l'État sortait appauvri de tous ces troubles. Les rois poursuivaient lentement la conquête légale des domaines sur les seigneurs, qui se les étaient appropriés. A cette époque, Pierre Martyr écrivait : « Ils rattachent tous les jours à la couronne les parties de leur héritage dispersées et dévorées par les loups ravisseurs (2). » Le succès de toutes ces mesures, la tranquillité dont jouissaient les royaumes comblaient de joie cet ennemi du désordre.
La croisade offrait un dérivatif aux passions violentes. Il y avait profit à tourner contre l'Infidèle l'inquiète turbulence de la noblesse (3). Le temps était venu de finir par un dernier effort la guerre sainte qui durait depuis sept siècles. La Castille et l' Aragon étaient unis ; la royauté relevée et fortifiée. Les Maures au contraire étaient troublés par les factions (4).
(1) Schott, ibid.
(2) Ep. 9. — (3) Ep. 2. Sur ce but intéressé de la guerre sainte, voyez la lettre écrite par Fernand del Pulgar à la reine : « Tullo Ostilio, el tercero rey que fué en Roma, moviô guerra sin causa con los Albanos, sus amigos é aun parientes, por no dejar en ocio su caballeria. » Epistolario espahol, t. I. p. 46, lettre H.
(4) Prescott, Histoire de Ferdinand et d'Isabelle (traduction Renson), t. II, p. 68.
Telle était cependant la force de leur position (1), qu'il fallut, pour arriver jusqu'à Grenade, une lutte de dix ans. En 1488 rien n'était encore décidé. Le comte de Tendilla, en présentant son protégé, l'avait défendu du soupçon d'être un aventurier nécessiteux. On pensait à le charger de l'éducation des jeunes nobles, mais Pierre Martyr voulut suivre l'armée et n'accepta une place que dans les camps. La vocation militaire, qui se révélait chez ce savant, causa quelque surprise. On plaisantait la nouvelle recrue. Il laissa passer les railleries et répondit modestement qu'on avait exagéré son mérite littéraire. 11 eut la liberté de produire au grand jour cette belle ardeur guerrière ; les Infidèles comptèrent un ennemi de plus. Il ne renonça pas pour cela aux lettres, et ne quitta point la plume pour l'épée. Il sentait que le récit des hauts faits des autres l'illustrerait plus que ses propres exploits. Il se flatte que ses écrits dureront, quelque rudes et grossiers qu'ils soient. En effet, les événements qui se déroulaient devant lui étaient grands par eux-mêmes, sans le secours de l'art. Aussi se moque-t-il de son insuffisance (2). Il avait trouvé là le poste qu'il lui fallait : historiographe et non soldat. On ne le vit guère les armes à la main (3) ; il a toujours observé
(1 ) Prescott, t. II, p. 29.
(2) Ep. 28. « Ego paupere cithara praecinctus. »
(3) Il ne faut pas se laisser prendre à quelques déclarations belliqueuses. La lecture attentive des lettres relatives à la guerre de Grenade démontre clairement le caractère personnel et la sincérité de cette déclaration : « De bello autem si consilium amici vis, bella gérant bellatores ; philosophis inhaereat lectionis et contemplationis studium. » Opus epist., 382.
les affaires de loin ; sa plus hardie aventure est une fuite. Isabelle ménage son panégyriste ; elle lui épargne les fatigues de la vie des camps. Souvent on le retient avec les dames pour qu'il ne se surmène pas (1). Ces précautions sont-elles dictées par un excès de bienveillance? a-t-on quelque doute sur sa valeur ? Le « ne. frustra fatigarer » est un aveu dépouillé d'artifice.
De la guerre de Grenade, Pierre Martyr n'a vu que la dernière partie. Il n'a pas cependant négligé d'en raconter les débuts, mais il ne parle que par ouïdire, et son témoignage en est infirmé. Les péripéties de cette longue lutte nous sont bien connues par les chroniques de Pulgar et de Bernaldez, par les histoires de Lucio Marineo Siculo et d'Antonio de Nebrija, le fameux grammairien (2). Il ne faut pas attendre de notre auteur une moisson de faits nouveaux. Là n'est pas son mérite. Où nous sentons sa supériorité, c'est dans la description vive et pittoresque du pays, dans l'unité artistique qu'il donne à la multitude des détails, en les groupant autour d'Isabelle. Il n'est pas jusqu'à sa pitié pour les vaincus qui ne révèle un homme des temps nouveaux.
Les Maures avaient déjà éprouvé plus d'un échec et perdu plus d'une ville, quand Ferdinand vint mettre le siège devant la forte place de Baza. L'armée espa-
(1) Ep. 30. « Tota curia cum regina sistente, ne frustra fatigarer, permansi. » Cf. Ep. 27 et 26.
(2) Il faut ajouter la Relation de algunos sucesos de los ultimos tiempos dtl reino de Granada de Hernando de Baeza.
gnole, admirablement disciplinée, présentait l'ordre et le calme de la République de Platon (1). La reine avait pourvu à tous les besoins ; elle avait organisé de véritables ambulances (2). v Il vaut la peine de voir quatre grandes tentes-hôpitaux, imaginées par sa piété prévoyante pour soigner et guérir non seulement les blessés, mais toutes sortes de malades. Tel est le nombre des médecins, des pharmaciens, des chirurgiens, et de tous leurs aides, telle est leur activité, telle est l'abondance des remèdes, que ni votre maison du Saint-Esprit dans le faubourg, ni les autres hôpitaux de Milan ne l'emportent sur les nôtres. » La fermeté d'Isabelle était à la hauteur de sa charité. Les Maures comptaient sur l'hiver pour rompre les chemins et affamer l'armée. Lorsqu'elle eut connaissance de ce calcul, elle fit ouvrir des routes, jeter des ponts sur les cours d'eau, enfin elle déclara qu'elle viendrait prendre sa part des fatigues et des périls. « Elle parut entourée d'un cortège de vierges dans le même appareil que s'il se fût agi de célébrer le mariage de quelque infant. Son arrivée releva nos gens abattus par la fatigue, les veilles, le froid, la faim ; elle les fortifia, elle les endurcit. (3) » Le troisième jour, elle
(1) Ep. 73. — (2) Ep. 73. « Hospitalia post haec tentoria quatuor ingentia, providum Reginœ pietatis inventum, est opéra) pretium videre, ad remedium haec et medelam non sauciorum modo, quovis morbo laborantium erecta. Medicorum, pharmacopolarum, chirurgorumque et reliquorum ad ministeria addictorum, is est numerus, is est ordo, ea diligentia, rerum ea copia, ut neque suburbano vestro Sancto Spiritui neque vasto illi tuo Mediolanensium cédant hospitalibus. »
(3) Ep. 73. Cf. Bernaldez, p. 499.
voulut faire le tour de la ville et la voir de ses yeux. Son ardeur enflamma tout. Les assiégés, sûrs d'être forcés, s'empressèrent de se rendre. Quand, trois ans après, l'armée chrétienne fut sous les murs de Grenade, le hasard se plut à éprouver cette grande âme. Un soir qu'Isabelle adressait au ciel les prières les plus ardentes, le feu se mit à la courtine de son lit (1). Le camp fut incendié. Ni cette catastrophe, ni la mort de son gendre, ni la maladie de sa fille ne purent lui faire lâcher prise. Du haut des Alpujarras, elle contempla l'intérieur de la ville, et montrant Grenade à l'ambassadeur de Charles VIII : « La faim, dit-elle, nous les livrera (2). »
Cette tactique réussit. Pierre Martyr l'exposait avec la plus grande précision dans sa langue vivement colorée. On ne pouvait songer à prendre Grenade de vive force ; « il faut lui couper peu à peu les membres, lui rogner les ailes, afin que de son propre poids elle tombe impuissante » au pied des rois catholiques. Voilà le plan, en voici l'exécution. « A droite, à gauche, nous dévastons les champs, les maisons, les domaines, tout ce qui se présente à nous. Tous les jours nous nous avançons plus près. Ainsi les Maures sont de plus en plus affaiblis (3). » Cet incroyable système de dévastation fut poursuivi avec la dernière rigueur. La force de la ville fut brisée par ces coups indirects, et le dernier boulevard des Musulmans tomba.
(1)Ep. 90. — (2) Ep. 89. « Abscindenda illi paulatim membra, si quae supersint ; plumas, pennis jam ablatis, demendas ut sua sponte... ad regios prolapsa pedes corruat, sancitum est ». — (3) Ep. 89.
Pierre Martyr partagea l'enthousiasme général. Lui aussi pousse un cri de victoire. « Voici la fin des calamités de l'Espagne, voici le commencement des heureux destins (1). » Il faut lui savoir gré d'avoir compris la douleur des vaincus. Il les montre dans les derniers jours du siège prosternés sur les tombeaux de leurs ancêtres; ils pleurent, ils invoquent les mânes des morts. On sent que son âme n'est pas fermée à la compassion. Les sentiments d'humanité se font jour plus d'une fois dans sa correspondance. Quand le rival de Boabdil, Zagal, se rendit (2), Pierre Martyr se joignit aux seigneurs qui allaient à la rencontre du vaincu. Zagal, arrivé en présence de Ferdinand, sauta de cheval et vint, dans l'attitude d'un suppliant, baiser la main du roi. Ce spectacle remua le cœur de quelques assistants. ■ En mesurant dans mon âme la destinée, j'ai presque compati à son malheur. C'était un infidèle et un barbare, je le sais, mais cependant c'était un roi, et un roi fameux par sa bravoure. » Il se montre supérieur aussi à tout ce qui l'entoure par une vive compréhension artistique. A la vue du palais des rois maures, de cette architecture si nouvelle pour lui, ses yeux sont éblouis. « L'Alhambra, dieux immortels! quel palais, ô prince de l'Eglise ! il n'en est pas de pareil à celui-là sur toute la surface de la terre (3). » S'il entrevit alors le génie des
(1)Ep. 92. Il n'a pas trouvé ce trait éloquent du chroniqueur : « Fué tanto el placer que todos lloraban. » Crônicas de los reyes de Castilla, t. III, p. 183.
(2) Prescott. Histoire de Ferdinand et d'Isabelle, t. II, p. 175.
(3)Ep. 92.
Maures, n'aurait-il pas dû déplorer l'Inquisition et les auto-da-fé ?
Ce n'étaient là que des impressions passagères la joie du triomphe remplissait les cœurs. L'heureux succès de la croisade portait aux nues les noms de Ferdinand et d'Isabelle. Il consacrait la réunion de l'Aragon et de la Castille ; il réconciliait la noblesse avec la royauté. Grands justiciers et conquérants, les souverains avaient mérité le respect et l'amour de leurs sujets. Pierre Martyr n'est que l'écho de l'admiration universelle, quand il s'écrie : « Tous deux unis dans une même pensée, tous deux comme des divinités descendues du ciel, protègent, illustrent, agrandissent l'Espagne. On les dirait inspirés par une intelligence divine et dirigés par la main même du Tout-Puissant (1). » L'esprit de la Renaissance se retrouvait dans cette espèce d'apothéose. Partout revient cette pensée que Ferdinand et Isabelle sont au-dessus de l'humanité. Il admirait de toute son âme ceux qui donnaient à l'Espagne la gloire et la tranquillité. 11 s'était bien juré de vivre sous leur pouvoir tutélaire, mais il tenait à rester à portée de leur regard, dans une situation qui ne fût indigne ni de son mérite, ni de leurs sympathies.
(1) Ep. 2. — Ep. 3,4.