CHAPITRE III
Les débuts à la Cour
La croisade était finie. Pierre Martyr avait pu se convaincre qu'il n'était pas de taille à se faire une place au milieu des rudes capitaines espagnols. Qu'allait-il devenir? Les souverains lui sauraient-ils gré de son zèle ? Sa carrière semblait bornée. Au moment où il aurait eu le plus besoin d'appui, son protecteur lui manquait. A son arrivée en Espagne, le comte de Tendilla l'avait mis en relation avec Fernand de Talavera, évoque d'Avila et confesseur de la reine. C'était un prêtre d'un caractère doux, à l'esprit borné, bon théologien sans aigreur ni passion ; ses écrits sont plus remarquables par leur portée morale et leur caractère évangélique que par la force et la grandeur de la doctrine (1). Avec ses qualités, il représente bien la première période du règne, époque de ferveur religieuse sans excès d'intolérance. L'habile Italien savait tout le parti qu'il pouvait tirer de cette influence. Il s'était insinué doucement dans
(1) Amador de los Rios, Historia criticade la literatura espanola, t. VII, p. 360. — Longtemps il fit repousser les propositions de Christophe Colomb. Las Casas l'affirme, mais Harrisse [Christophe Colomb, t. I, p. 383) a prouvé que Talavera revint vite de ses préventions défavorables.
les bonnes grâces du prélat. A l'en croire, ce n'est pas la grande situation de Talavera, ce sont ses vertus, sa science qui le touchaient et l'attiraient (1). Ces flatteries délicates, exprimées dans la langue de Cicéron, produisirent l'effet attendu. Le confesseur s'entremit avec beaucoup de zèle pour attacher le nouveau venu à la cour (2). On proposa à Martyr l'éducation des pages. Il refusa ; il était en Espagne, disait-il, pour combattre, non pour professer. Comme il rêvait peut-être de faire une fortune politique, il ne voulait pas s'enfermer dans l'enseignement, quand toute la nation était en armes.
Grenade prise, il avait encore à chercher sa voie. Le moment était mal choisi : Fernand de Talavera cessait de diriger la conscience de la reine pour devenir archevêque de Grenade. Que ce fût récompense ou disgrâce (2), Talavera n'en abandonnait pas moins la cour pour une province éloignée. Toutes les habiletés déployées pour le gagner étaient perdues. C'est alors que Pierre Martyr songea à se faire prêtre. L'état ecclésiastique allait lui donner une situation pour ainsi dire légale. L'Espagne n'était pas assez avancée pour comprendre la profession d'homme de lettres. Aussi les humanistes de ce temps sont-ils presque
(•1) Ep. 4 3. — (2) L'auteur bien informé de la Brève suma de la santa vida del reverendissimo y bienaventurado don fray Fernando de Talavera, raconte que le confesseur se refusa longtemps à accepter le titre d'archevêque de Grenade. Comme il croyait le succès de la guerre très éloigné, il déclara qu'il n'accepterait la dignité épiscopale qu'après la conquête de Grenade. La ville prise, il ne crut pas pouvoir se délier d'une parole aussi solennellement engagée. Amador de los Rios, t. VII, p. 357, note 4.
tous engagés dans les ordres. Le précepteur des enfants d'Isabelle est protonotaire apostolique ; Lucio Marineo fait partie de la chapelle royale. Dans cette société si bien organisée, où chacun a sa fonction et son rang, il n'y a pas de place pour les lettrés proprement dits. Les rois n'ont d'autre moyen de les récompenser que de les admettre dans leur service domestique ou de les prêter à l'Eglise. Clerc garde son double sens du moyen âge, de religieux et de savant (1).
La transformation du soldat en prêtre se fit rapidement. Lui-même ne demandait que quelques mois pour dépouiller le vieil homme. 11 lit les traités des théologiens ; il est chanoine et apprend à vivre avec ses confrères (2). On aurait tort de se le représenter comme accablé par la grandeur et la responsabilité du sacerdoce. Quoiqu'il n'y ait aucune raison de mettre en doute sa foi profonde, c'est pourtant au milieu de cette retraite, de cette préparation spirituelle qu'il lance contre la cour de Rome ses traits les plus acérés. « Ne sais-tu pas, écrit-il à Jean Borromée, qu'on fabrique à Rome des houes, des sarcloirs, et bien d'autres outils pour adoucir, aplanir, rendre praticable le chemin du ciel rocailleux, embarrassé d'épines et de ronces (3) ? » Tous ces adoucissements se paient. Rome est le grand marché des dignités ecclésiastiques.
(1) Dans Cervantes, Don Quichotte, xxxix0 chap., un père engage un de ses fils à se faire prêtre : « Y es mi voluntad que uno de vosotros siguiese las letras. » — (2) Ep. 94. — Ep. 96.
(3) Ep. 94. « Nescis in urbe Roma ligones, raarrasque et sarcula, reliqua etiam instrumenta, quibus saxosum spinisque implicitum et vepribus asperum ad coelos iter lene, apertum ac pervium efficitur, fabrefieri? »
Du sein du Pontife s'écoule une masse d'or plus abondante que toutes les richesses de l'Arabie. Sentez-vous ce ton de moquerie et de scepticisme, que la qualité de l'écrivain rendait encore plus piquant ?
La cour lui manquait. Non qu'il fût insensible aux charmes de la nature : il met Grenade pour ses beaux ombrages, ses -jardins, l'horizon de ses montagnes, au-dessus de toutes les villes ; mais, s'il goûte, en disciple des anciens, le plaisir des eaux et des bois, il a l'habitude d'une vie plus agitée, plus mêlée aux événements et aux orages du monde. « Toutes ces beautés, écrit-il au cardinal Mendoza, me soulèvent le cœur. Les raffinés (deliciosi) vantent le bonheur des champs ; moi, je n'ai de contentement que dans le commerce des grands hommes (1). » Cette louange discrète devait stimuler le zèle du prélat. Le solliciteur écrivait en même temps à toutes les personnes de sa connaissance, au prince Jean lui-même, pour préparer son retour. Et cependant, il ne se pressait pas de revenir auprès des rois catholiques (2). Avec sa finesse italienne, il sentait que le changement de confesseur allait produire de nouvelles influences. Isabelle avait choisi l'austère Ximénès pour remplacer Talavera (3). Dans les préoccupations du moment, elle avait pu oublier Pierre Martyr. Il conçut sur son avenir les inquiétudes les plus vives. Une lettre nous montre son trouble et ses ennuis. « Je me réfugie comme de coutume dans le sein des muses, non pour
(1) Ep. 95.
(2) Ep. 107. — (3) Isabelle mit le plus grand soin dans le choix de son confesseur. Ep. 92.
plaire à autrui, non pour me charmer moi-même, mais pour me tromper (1). » — « Je vois, ajoute-t-il, que les faveurs des rois, objet principal des poursuites des hommes, sont plus mobiles et plus vides que le vent. » Evidemment il éprouvait quelque déception. Il voyait de ses yeux, suivant son expression, d'autres récolter ce qu'il avait semé (2).
Enfin des ouvertures lui furent faites au nom de la reine. Le cardinal Mendoza lui proposa de nouveau l'office de précepteur de la jeune noblesse. On devine qu'il ambitionnait un autre poste, mais il n'avait pas le choix. Isabelle était tout entière au plaisir d'avoir rencontré le guide austère et rêvé de sa conscience (3). Il fallait accepter ou renoncer pour jamais à la cour. Il accepta, et quitta Grenade pour Valladolid (juin 1492).
Le caractère du nouveau confesseur préoccupait tous les esprits. Les ambitieux, qui appréciaient les hauts et intimes privilèges de la direction spirituelle, couraient aux renseignements pour régler leur conduite. Ils mesuraient déjà le pouvoir du frère Ximénès. « Si tu parcours les écrits des anciens, tu verras qu'un saint homme, je dis saint, et non habile, ni fin, ni doué de votre prétendue sagesse humaine, a souvent par son génie glorifié de petites villes et des pays inconnus (4). » Le portrait qu'il trace de Ximénès
(1) Ep. 100. « Ad assuetas Musas confugio. non ut cuiquam propterea placeam, non ut me oblectem solum, sed ut me fallam. »
(2) Ep. 100. Cf. Ep. 107.
(3) Ep. 108. — (4) Ep. 105. Lettre à Fernand Alvarez, premier secrétaire du Roi : « Si veterum scripta pcrcurreris, unius saîpe
justifie ces prévisions glorieuses. « C'est un Augustin par la pénétration de son esprit, un Jérôme par ses pénitences, un Ambroise par son zèle pour la foi (1). » Il fuyait la société des hommes, recherchait les lieux les plus retirés, et parcourait pieds nus la solitude des forêts (2). Très souvent ses confrères l'avaient vu ravi en extase. C'est par les vertus d'un saint que se recommandait celui qui fut un si grand politique. Pierre Martyr craignait pour cet ascète le contact de la cour et la lièvre de l'ambition, qui entraîne les plus purs à l'abîme.
Il devait faire à ses dépens l'expérience de son inflexibilité. Ce religieux, transporté sur les marches du trône, se traita lui-même et traita l'Etat d'après les mêmes principes de rigueur. Chargé de réformer les ordres monastiques, il rencontra chez les réguliers la plus vive résistance (3). Les mesures de répression eurent raison des moines. Le chef du parti des relâchés, Laurent Vacca, s'enfuit jusqu'à Rome, et, bien convaincu de sa défaite, fit implorer l'indulgence du réformateur. A la prière d'Ascanio Sforza, Pierre Martyr alla demander sa grâce. L'accueil de Ximénès fut glacial. « Il se tourna vers moi, et d'un air irrité : « Eh « quoi? Pierre Martyr, tu protèges cet homme qui a
sancti viri, sancti dico, non callidi, non vafri, non ea quam vos falso putatis sapientia humana pollentis, ingenio parvas urbes ignotasque regiones nomina sibi comparasse... »
(1) Ep. 108. — (2) Ep. 108. Cf. Gomez, De Rébus gestis Francisa Ximenii, dans Schott. Hispania illustrata, t. I, p. 934. — Fléchier, Vie du cardinal Ximénès, p. 25-26. — Héfélé, Vie du cardinal Ximénès, p. 150 sqq.
(3) Gomez, p. 937.
« osé souiller les saints décrets des rois '? » Puis il le menaça de la colère de la reine, s'il prononçait encore une parole en faveur du coupable (1). Le solliciteur sortit tout troublé. Il s'excusa de son insuccès et refusa de s'adresser directement aux souverains. « Ils considèrent comme un sacrilège d'aller contre les décisions du confesseur ; ils regardent tout ce qu'il dit comme ne venant pas de l'homme. » Cependant il espère plus tard fléchir Ximénès, mais maintenant « plus il mettrait d'ardeur à insister, plus celui-ci s'irriterait contre lui (2). » Pierre Martyr n'oublia jamais ce déboire. Pas plus que Richelieu, le conseiller d'Isabelle ne possédait ces vertus qui attirent les cœurs. Il y eut toujours à la cour un parti hostile à son influence. Quelle différence entre lui et le doux Talavera ! Ses adversaires signalaient ses fautes ou ses ridicules ; mais Isabelle ne faiblit jamais dans sa sympathie.
Le précepteur des jeunes nobles se garda bien d'attaquer en face une puissance aussi bien établie. Il se contenta de railler discrètement Ximénès ; c'est la ressource des faibles. Pendant que le confesseur présidait aux destinées de l'Etat, lui-même s'initiait à la tâche plus modeste de pédagogue. De Valladolid il suivit la cour à Saragosse ; de Saragosse il revint à Valladolid. Il voyagea souvent ainsi de royaume en royaume, de ville en ville à la suite des souverains. Il accompagnait partout ces adolescents de la haute noblesse, ces jeunes pages, qui venaient à chaque étape écouter ses
(1) Ep. 463. Gomez, p. 936. — (2) Ep. 163.
leçons, et former son école ambulante. Pendant neuf ans (1492-1501), il paraît s'être consacré tout entier à l'enseignement.
La reine lui savait gré de son zèle. En octobre 1492, elle le nomma Contino avec un traitement de trente mille maravedis (1). C'était un office domestique, qui l'attachait directement à la personne d'Isabelle. Les gentilshommes de la Chambre, sous notre ancienne monarchie, peuvent donner quelque idée, sinon des fonctions des Contini, du moins de l'intimité dont ils jouissaient auprès des rois. Lucio Marineo Siculo mentionne les Contini après les deux capitaines et les deux cents cavaliers qui servaient de gardes du corps (2). Quelque temps après, la reine éleva Pierre Martyr à la dignité de chapelain. Chaque bienfait lui créait de nouveaux droits à la vie de cour ; la résidence était au nombre de ses obligations. Il dut prêter bien volontiers le serment de défendre en tous lieux la majesté royale (3) ; il savait que son dévoûment ne serait pas confiné dans les recoins d'une province. Désormais les faveurs vinrent une à une ; elles comblèrent, sans l'accabler, cet homme doux, et, dans une certaine mesure, désintéressé.
Les épreuves n'avaient pas été bien longues. Tout
(1) Coleccion de documentos inéditos, t. XXXIX, p. 998-999.
(2) Schott, t. I, p. 321. « Sunt et alii qui continui dicunlur et stipendium capiunt octoginta ducatorum. » Le ducat est une pièce d'or pesant ce que pèserait aujourd'hui une pièce d'or de 12 fr. 50.
(3) Lucii Marinei, Epistol. liber nonus : « ... Qui in capellanum eligitur.temporequo capellanorum numéro ac collegio aggregatur, solutis ducatis aureis octo, se et regiam majestatem ubique defensurum... majori capellano affirmare eum oportet jurejurando. »
se bornait à quelques tracas, à quelques inquiétudes. Ses désirs étaient pleinement satisfaits : il vivait enfin, au centre des agitations et des intrigues, dans l'entourage des rois. Où le mèneraient ces heureux commencements? Les débuts l'autorisaient à porter loin ses espérances. Son crédit dépassait de beaucoup sa condition. Les plus grands seigneurs désiraient entrer en correspondance avec lui ; le prince Jean, fils aîné d'Isabelle, lui reprochait flatteusement, comme Auguste à Horace, de ne lui écrire jamais. Il n'était pas seulement considéré pour son mérite. Aux yeux des Espagnols instruits, il était comme le représentant d'une civilisation supérieure. L'Italie gardait tout son prestige ; elle seule était riche en hommes versés dans la connaissance de l'antiquité, habiles à manier la langue latine. Cette haute culture profitait à notre Milanais ; les lettres furent le meilleur instrument de sa fortune.