CHAPITRE IV
L'Enseignement de Pierre Martyr
A l'époque de la Renaissance, l'Espagne, que la parenté de langue et les intérêts politiques rattachaient étroitement a l'Italie, subit comme les autres Etats son influence littéraire. Déjà, au xrv* siècle, le collège de Bologne avait été fondé par le cardinal Albornoz pour initier la jeunesse espagnole à une culture supérieure. Les hommes qui portèrent dans la péninsule hispanique le goût de l'antiquité sont des élèves de l'Italie, quand par hasard ils ne sont pas Italiens (1).
Les rois catholiques favorisèrent ce mouvement. Isabelle avait un esprit vigoureux et étendu, qui passait sans peine des soins du gouvernement à l'étude de la langue et des écrits des anciens. Le savant Clémencin a dressé la liste des livres qui composaient la bibliothèque de la reine (2). On y voit les
(1 ) Voigt, Die Wiederbelebung, t. II, p. 360.
(2) Clémencin, Elogio de la reina, p. 431-481. — Les ouvrages de dévotion et de spiritualité sont très nombreux. Sur l'état des lettres antiques sous Jean II, père d'Isabelle, voir de Puymaigre, Cour littéraire de don Juan H, 2 vol., Paris, t. I, p. 29.
Vies de Plutarque à côté du De Offtciis de Cicéron, Tite-Live près de Virgile. L'œuvre de Sénèque s'y trouve tout entière. Xénophon et Aristote représentent le génie grec. Le De Re militari de Végèce est une lecture propre à une souveraine belliqueuse. Il y a même un Térence ; mais j'imagine que le poète tendre et délicat devait moins plaire que Quinte-Curce et Plutarque. La plupart de ces ouvrages ne sont pas traduits (1).
Elle avait eu comme professeur de latin une femme, Béatrix Galindo, qu'elle dota richement et qu'elle maria au secrétaire royal Francisco Ramirez. Cet enseignement fut célèbre ; Béatrix Galindo y gagna le surnom de la Latine (2). Il y a quelques raisons de croire qu'Isabelle apprit ainsi ce latin d'usage courant qui était comme la marque d'une éducation libérale. Elle n'arriva pas à s'assimiler cette langue robuste et fine que maniaient les écrivains du siècle d'Auguste. Fernand del Pulgar fait nettement cette distinction dans une lettre datée de 1482 : « J'ai un vif désir de savoir comment se comporte votre Altesse avec le latin que vous apprenez. Je vous dis cela, sefiora, parce qu'il y a un latin si intraitable qu'il ne se laisse pas saisir par ceux qui ont beaucoup d'affaires ; et cependant j'ai tant de confiance dans votre génie que si vous le preniez en mains, quelque su-
(1) Clemencin, Elogio de la reina catôlica dans les Memorias de la Real Academia de Historia, » t. VI, pp. 454, 455, 456, 457, 471.
(2) Gonzalo Fernandez de Oviedo en sus Officios de la Casa real (Biblioteca nacional côd. T, 88, cité par Amador de los Rios, t. VII, p. 195).
perbe qu'il soit, vous l'apprivoiseriez comme vous avez fait de tant d'autres langues (1). » On peut douter que la reine de Castille ait eu jamais ce loisir. Ne suffisait-il pas qu'elle pût comprendre et lire les anciens (2) ? Elle aimait, nous le savons, les récits en langue latine, surtout quand la pensée était traitée par un ouvrier ingénieux.
Ferdinand était loin d'être aussi savant. Si, dans sa jeunesse, il eut d'excellents maîtres, les événements ne lui permirent pas de mettre à profit leurs leçons (3). Le témoignage de Lucio Marineo Siculo, protégé du roi, est formel : « Le malheur des temps et la jalousie de la fortune adverse détournèrent ce grand prince des études que son génie était très apte à embrasser. » Il ajoute ce trait d'une précision décisive : « Après qu'il eut appris selon la coutume espagnole à lire et à écrire, quand il se disposait à étudier les règles de la grammaire, la guerre commença ; il fallut prendre les armes (4). » Un passage de Pierre Martyr fortifie les affirmations de son contemporain. Dans une lettre envoyée de Venise, il se plaît à mêler
(1 ) « Mucho deseo saber como va à V. A. con el latin que aprendeis : digolo, senora, porque hay algun latin tan zahareno que no se déjà tomar de los que tienen muchos negocios ; aunque yo confio tanto en el ingenio de V. A. que si lo tomais entre manos, por soberbio que sea, lo amansareis como habeis fecho otros lenguajes. » Epistolario espanol, t. II, p. 46, lettre XI à la fin. — J'ai conservé dans la traduction les marivaudages d'expression de l'espagnol.
(2) Lucio Marineo Siculo, De Rébus Hisp. memorabilibus, livre XXI, dans Schott, t. I, p. 506.
(3) Amador de los Rios, Hisloria critica de la îiteratura espanola, t. VII, p. 1 94, note 2, soutient que Ferdinand était très instruit.
(4) Lucio iMarineo, dans Schott, t. I, p. 468.
les deux personnes royales, à les voir et à les confondre dans une unité d'intelligence et de sentiments : « Une de vos deux personnes croit bien comprendre la langue latine ; elle en fait ses délices. Aussi déclarait-elle avec malice qu'elle lirait à l'autre le contenu de mes lettres, et qu'elle lui en expliquerait le sens, quel qu'il fût (1). » Dans le couple royal, Isabelle représente la science ; si Ferdinand avait besoin de ce cher interprète, c'est qu'apparemment ses connaissances classiques n'avaient pas été poussées bien loin.
La civilisation est surtout redevable à Isabelle des progrès accomplis sous son règne. Elle eut toutes les grandes ambitions; elle sentait toutes les obligations de son rang. Elle travailla avec zèle à réparer les désastres de la guerre civile. La noblesse, énergique et brutale, méprisait les lettres, qu'elle considérait comme funestes aux vertus militaires (2). Les souverains réagirent contre ces préjugés par la façon dont ils élevaient leurs enfants. Alphonse d'Aragon, bâtard de Ferdinand, fut confié aux soins de Lucio Marineo Siculo. Deux autres Italiens, Antonio et Alessandro Geraldini, instruisirent les filles d'Isabelle (3). Le prince don Juan, fils aîné des rois catholiques, méritait les louanges que lui donnaient les beaux esprits du temps. Ses sœurs Catherine et Jeanne étaient fameuses par leur savoir (4).
(1) Ep. 230. — (2) Ep. 103, 113. — (3) Ep. 27. (4) Joannis Ludovici Vivis Vaientini Opéra omnia Valentiae Edetanorum, 1782, t. IV, p. 82. Cf. Clemencin, Elogio de la reina doïta
Isabelle étendit son action au delà du cercle de sa famille, et voulut que l'aristocratie jouît de cette culture savante. Alphonse le Sage avait créé à la cour un enseignement pour les jeunes nobles. Le malheur des temps avait détruit son œuvre ; mais Isabelle reprit l'idée de son prédécesseur. Lucio Marineo Siculo et Pierre Martyr sont les plus illustres directeurs de cette école palatine (1).
Pierre Martyr avait fait à Milan ses premières études. Parmi les maîtres du temps, il en est un qu'il avait pu voir dans sa vieillesse, Guiniforte Barzizza (2). C'était une nature inquiète, ou au moins aventureuse. Il fit son pèlerinage d'Espagne et combattit sous les drapeaux d'Alphonse, roi d'Aragon. A son retour, il occupa la chaire d'éloquence. L'explication des auteurs anciens, l'admiration sans critique et sans mesure de la vie antique, l'exaltation des caractères et des libertés politiques n'étaient pas sans danger pour la jeunesse, comme on le vit en 1476 lors de l'assassinat de Galeas-Marie Sforza (3). Philippe- Marie Visconti se rendait compte du danger, et, sur son ordre, Barzizza ajouta un cours de morale au cours d'éloquence. Voici en quels termes, à l'ouverture de ses leçons en 1435, il justifiait cette innovation :
Isabel, dans les Memorias de la Real Academia de la Historia, p. 383 sqq.
(1) Lucii MarineiSiculi,£pi'sf. familiarium UbriXVII. Valladolid, 1514, liber primus, p. 4 : « Posteaquam regiae tuae majestati... placuit ut qui degunt apud te nobiles omnes adolescentes a me bonas artes latinamque linguam docerentur. » — (2) Barzizza écrivait encore en 1459. Tiraboschi VI, p. 1000. — (3) Zeller, Italie et Renaissance, p. 117 sqq.
« L'éloquence est au service de l'esprit, mais si l'esprit est perverti, il se sert d'elle comme d'un poison pour corrompre les cœurs. Personne ne doit, semble-t-il, se livrer à l'étude de l'éloquence, si d'avance il ne s'est converti à la vertu, ou s'il n'apprend en même temps à bien vivre comme à bien dire.... Je mettrai mon principal soin (pour qu'on ne me reproche pas de contradiction entre mes paroles et mes actes), je m'appliquerai tout d'abord à commenter les préceptes philosophiques que Sénèque expose dans ses lettres à Lucilius. Nous consacrerons à Cicéron le reste du temps (1). s La discipline stoïcienne allait empêcher les fâcheux effets des déclamations oratoires. Singulier remède ! Brutus devait préserver de Cicéron.
Si Pierre Martyr n'a pas entendu Barzizza, il a connu des hommes qui suivaient la même tradition. Devenu maître à son tour, il se conforma à leur exemple. Lui aussi enseigna à la fois les lettres latines et les bonnes mœurs (2). A défaut de précédent, la nécessité lui en eût fait une loi. Autant qu'on peut le conjecturer, le professeur vivait avec les élèves : « Ma maison, écrit-il, est pleine d'une bouillante jeunesse (3). » Dans une lettre adressée à un grand seigneur, qui avait été son élève, il lui rappelle ce serviteur barbu, qui lui apportait son déjeuner (4). Ainsi se trouvait-il naturellement désigné pour diriger ces jeunes consciences.
(1) Argelati, Bibliotheca, t. I, p. xxxiv de l'introduction.
(2) Ep. 205. — (3) Ep. 115. — (4) Ep. 551.
Il n'est pas d'un mince intérêt de connaître le fond, et, si j'ose dire, le programme de cette éducation. Lucio Marineo raconte à la reine avec beaucoup de charme ses tentatives pour rendre la grammaire accessible à ces intelligences d'enfants (1). « J'avais
remarqué que les élèves manquaient presque tous
de livres élémentaires pour l'étude de la grammaire, et qu'ils redoutaient les volumes énormes et diffus des autres grammairiens. Pour qu'ils pussent goûter les ouvrages latins et les discours doux et utiles, j'ai pensé qu'il fallait se servir d'une voie plus courte et plus facile. J'ai donc écrit cette grammaire élémentaire ; s'il y a des lacunes, je renvoie à les combler au moment de la lecture des auteurs latins. » Le secret de cette discrétion ne devrait pas être perdu.
Un homme de goût comme Pierre Martyr appréciait certainement cette méthode. Il consacrait beaucoup de temps à expliquer les anciens. Il écrit au fils du duc d'Albe : « Depuis que ton père t'a retiré d'ici, tes condisciples se sont copieusement nourris des Devoirs de Gicéron, et certes ils n'ont pas dédaigné ses Discours. Nous avons parcouru presque entièrement le second livre delà nouvelle Rhétorique. » Il ajoute ce détail intéressant : « J'ai l'intention de
(1) « Animadverteram enim discipulos, quos mihi tantopere commendaveras, omnes fere et grammatices primis rudimentis indigere et aliorum grammaticorum diffusa magnaque volumina pertimere. Hos igitur ad gustandum latinos libros ac suaves utilesque sermones breviori ac faciliori via perducendos esse existimavi. Haec itaque scnpsi grammatices compendia, quibus si qua desunt, ea in legendis auctoribus librisque latinis dicenda praeterraisi. » Lucii Marinei, Episl., liber primus, p. 4 sq.
réserver cette année à la prose latine, puisque nous avons passé les deux années précédentes à dévoiler les mystères de la poésie (1). » Il ne semble pas qu'il ait professé le grec ; on peut même douter qu'il le sût, bien qu'il parle avec admiration du divin Aristote (2). L'histoire de l'Eglise était soigneusement étudiée (3). S'il eût été moins sobre de détails, ses écrits fourniraient un chapitre curieux de la pédagogie au xve et au xvie siècle. Mais le maître fut employé à plus d'une besogne, et sa correspondance, remplie de faits politiques, ne contient que de rares allusions à son métier de précepteur.
Un grand nombre de jeunes nobles passèrent ainsi par ses mains. Cette charge acceptée avec tant de répugnance, il en parlait à la fin de sa carrière avec un légitime orgueil. Il se vantait d'avoir formé l'intelligence et le cœur de l'aristocratie (4). Les élèves portaient les plus grands noms de l'Espagne : c'étaient don Juan de Portugal, duc de Bragance, le duc de Villahermosa, cousin du roi, don Alonso de Silva, don Pedro Giron, don Inigo de Mendoza, don Pedro Fajardo, le marquis de Priego, Pedro Hernandez de Cordoue (5). L'influence du maître fut grande. Elle
(1) Ep. 153. « Et tui jam condiscipuli, ex quo te a nobis genitor abduxit, multa ex Officiis Tullii et ejusdcm orationibus non pauca suxerunt. Novae rhetorices secundum fere librum exegimus. Solutœ namque orationi annum hune impendere est animus, quum duos egerimus preeteritos vatum aenigmatibus enucleandis. »
(2) Ep. 182. — (3) Ep. 476 722.
(4) Ep. 622. « Suxerunt mea litteraria ubera Casiellae principes fere omnes. »
(5) Ep. 148, 205, 115, 266, 392, 509.
ne se borna pas aux années où ils vécurent près de lui. Dès que cette ardente jeunesse eut passé dans les camps et les gouvernements, les lettres de Pierre Martyr l'y suivirent. En même temps qu'il les informait des mille bruits de la cour, des nouvelles du dehors, il se laissait aller souvent à développer quelque trait de morale, quelque lieu commun philosophique. Les Moralia tiennent une grande place dans YOpus epistolarum. Ce sont des consolations sur la mort d'un parent (1); des conseils de modération et de sagesse (2). L'inanité des biens de ce monde, l'impuissance des plaisirs et des richesses à donner le bonheur, telles sont les vérités dont il aime à entretenir ses amis (3). Il parle avec éloquence de l'être intellectuel et moral qui est en nous ; c'est l'intelligence qui a droit à tous nos soins « parce qu'elle est plus précieuse que tout l'univers (4). » Lorsqu'il veut adoucir le chagrin d'Alessandro Geraldini, dont le frère venait de mourir, il relève les idées chrétiennes par une inspiration platonicienne. Il est sorti, dit-il, de cette vallée de misères et de larmes. « Estil allé vers les dieux ? Pourquoi en douter ? Dieu avait-il créé cette âme héroïque, cette âme remplie d'une science profonde, façonnée suivant une harmonie divine pour la poésie et pour l'éloquence, Dieu l'avait-il créée pour la laisser perdre à jamais... ? Puisqu'il a aimé, chéri, vénéré Dieu, la justice divine serait un vain mot, si Dieu lui-même ne le réchauffait
(1) Ep. 76.— (2) Ep.36l, 396, 400. — (3) Ep. 361.
(4) Ep. 307. « Quia ipsa [mens] universo orbe preciosior. »
maintenant dans son propre sein, heureux, bienheureux, au-dessus des chœurs des anges (1). » Cette nature profondément religieuse se laisse ici voir tout entière. Bien différent des lettrés, chez qui le culte de l'antiquité refroidissait les anciennes croyances, Pierre Martyr est resté chrétien. Ce n'est pas là un jeu littéraire, une amplification oratoire. L'émotion se sent, et la sincérité.
Gomme pédagogue, il mérite une place à part dans l'histoire des lettres à cette époque et dans ce pays. La Renaissance espagnole n'apparaît pas comme une de ces évolutions décisives, qui changent l'aptitude littéraire d'un peuple. Elle a plutôt servi à réveiller les esprits qu'à les transformer. Pierre Martyr peut revendiquer une part de cette gloire. Il appartenait à cette première période de l'humanisme, où la vénération de l'antiquité tenait lieu d'une science profonde. En cela ses goûts s'accordaient avec ceux de sa patrie d'adoption. L'Espagne répugnait à cette étude patiente, minutieuse qui fait les philologues (2). L'explication des beautés littéraires, l'admiration émue de l'œuvre ont précédé le labeur tenace de la révision des textes.
Il possédait à un haut degré la chaleur d'àme, l'enthousiasme communicatif. On le savait poète à ses
(1) Ep. 76. « Ascendisse vero illum ad superos, non video cur ambigendum sit. Creaveratne Deus heroicam illam animam, illam doctrina multiplici refertissimam, harmonia cœlesti poetica oratoriaque rite cultam... ? »
(2) Graux, Essai sur les origines du fonds grec de l'Escurial. Introd, p. 4 sqq. Paris, Vieweg, 1880.
heures, et commentateur éloquent. L'Université de Salamanque aurait voulu s'assurer un maître aussi habile. Il refusa la chaire qu'on lui offrait, mais consentit à se faire entendre. Salamanque était encore le premier centre intellectuel de la péninsule (1). La ville n'était pour ainsi dire qu'une Ecole. Outre le collège du roit ceux des ordres d'Alcantara, de Calatrava et des villes, les Dominicains, les Franciscains, les Augustins avaient chacun leurs établissements. On y apprenait depuis les éléments de la grammaire jusqu'aux sciences naturelles, au droit et à la théologie. Un conseil supérieur imprimait un mouvement uniforme à ce vaste ensemble. C'était un véritable gouvernement, qui avait son chef élu, le Recteur, sa chancellerie, sa juridiction, ses domaines et son peuple d'étudiants au nombre d'environ quatre mille (2).
Pierre Martyr comptait des compatriotes et des amis parmi les professeurs. Deux d'entre eux, Antonio Blaniardo, plus connu sous le nom de Flaminius, et Lucio Marineo Siculo étaient Siciliens. Il était chaudement recommandé à l'Ecolàtre, don Guttiere de Tolède, cousin du roi Ferdinand. C'est pour céder aux instances de Pierre Pontea, professeur de droit civil, qu'il vint à Salamanque (3). Il eut alors occasion de voir deux hommes éminents, Arias Barbosa, pro-
(4) Lucio Manneo : « Salmantica, clarissima civitas, omnium virtutum disciphnarumque genitrix, » dans Schott, t. I, p. 306.
(2) Gil Gonzalez d'Avila, Historia de Salamanca, I. II, c. xvn, p. 188.
(3) Ep. 52, 58, 57.
fesseur de littérature grecque, et le fameux Antoine de Nebrija, qui réformait la grammaire, et inaugurait dans son pays les études philologiques (1). On attendait avec impatience cet étranger de grande réputation, fin parleur, improvisateur habile. Il eut à cœur de justifier la bonne opinion qu'on avait de lui par un acte d'habile courtoisie. Le soir même de son arrivée, on put lire sur les portes des collèges et de l'église Saint- Jérôme une pièce de vers qu'il avait composée en l'honneur de l'Université.
Le jour de la conférence, les appariteurs parcoururent les rues et les places, et publièrent l'heure et le lieu. Les étudiants se portèrent en masse vers le local désigné. Docteurs et bedeaux durent s'armer de bâtons pour s'ouvrir un chemin. La salle était comble; la chaleur, si étouffante qu'on emporta l'Ecolâtre évanoui. Plus d'un bonnet doctoral souffrit du voisinage de cette jeunesse turbulente. Une petite comédie avait été arrangée à l'avance. Pierre Martyr offrit de parler sur le sujet que l'on voudrait. Lucio Marineo, qui était dans le secret, indiqua la seconde satire de Juvénal. Pendant plus d'une heure, l'orateur tint l'auditoire sous le charme ; il n'y eut dans cette foule ni un cri ni un geste. Un seul incident marqua la fin de la journée. Le conférencier commençait à sentir la fatigue. Deux jeunes étudiants, qui éprouvaient la même impression, se mirent à frapper du pied. Mais les anciens s'indignèrent de la protestation et l'invi-
(1) Sur Antonio de Nebrija, voir Nicolaus Antonius, Biblioth. Hlsp. Nova, t I, p. 132
tèrent à continuer. Quand il s'arrêta, les applaudissements éclatèrent. L'assemblée lui fit cortège jusqu'à sa demeure. Les vers passionnés du satirique latin avaient enlevé la jeunesse (-1).
Il emporta le meilleur souvenir de son voyage. Il écrivait à Fernand de Talavera : « J'ai cru voir une nouvelle Athènes, un nouveau Sénat (2). » Comment ménager l'éloge à des gens aussi aimables ? Cependant la nouvelle Athènes ne méritait guère son nom. Les lettres y étaient sacrifiées au droit, à la théologie ; la routine scolastique n'avait pas encore été sérieusement atteinte. Il faut entendre là-dessus les plaintes de Lucio Marineo Siculo ; il regrette comme une perte irréparable la mort de Flaminius. Arias Barbosa et lui étaient les deux sources de l'éloquence romaine, les lumières de la langue latine (3). 11 déclare expressément que les Espagnols écrivaient en latin sans élégance et sans force (4) : « S'il y a un homme instruit et bien versé dans les lettres latines, on peut affirmer qu'il n'est pas Espagnol ou que c'est un Espagnol élevé en Italie dès sa plus tendre enfance (5). » On voit que le « planipedes sumus » s'applique aux docteurs de la nouvelle Athènes. Arias
(1) Ep. 57.— (2) Ep. 60. — (3) Lucii Marinei Epist. liber decimus, p. 58 : « duo eloquentiae romanae fontes uberrimi. » — « Linguae latinœ lumina totidem. »
(4) Epist. liber decimus, lettre à Roderigo Santillano ; « Sumus enim planipedes fere omnes, ut qui non cothurnis, sed vix adjuti soccis incedimus. »
(5) Lucii Marinei Epist. liber decimus, p. 61. « Hune atque virum perdoctum pulchrequé^iatinis litteris excultum a ut non hispanum esse dixi aut hispanum a teneris annis diligenter apud Italos eruditum. »
Barbosa n'est pas moins catégorique : « Nous sommes à Salamanque à peine deux ou trois qui parlions latin ; un plus grand nombre parle espagnol ; et la plupart, jargon (1). »
L'aveu est précieux. L'Espagne avait beaucoup à faire pour se mettre au niveau de l'Italie. A la fin du xve siècle, la transformation des études et des méthodes était à peine ébauchée. Isabelle donnait l'exemple ; elle faisait instruire ses fils et ses filles suivant l'esprit de la Renaissance. Elle attirait des étrangers de distinction, mais les Universités allaient d'un pas plus lent. Il y a loin de cette vue pessimiste aux exagérations des critiques espagnols (2). Ils parlent avec un enthousiasme sincère du réveil des esprits et de leur ardeur passionnée pour les études classiques. A les entendre, rien n'aurait manqué à l'Espagne de Ferdinand, ni les lettrés, ni les érudits, pas même quelques-unes de ces illustres femmes qui ajoutent à l'éclat de la naissance ou de la beauté le charme d'une éducation supérieure (3). Il est possible qu'Arias Barbosa et Lucio Marineo se soient montrés exigeants ; c'est le travers des zélés. Mais on conviendra sans peine que l'Espagne n'a pas été pénétrée aussi profondément que la France et l'Allemagne par la
(1) Lucii Mar. Epist. liber undecimus, p. 62. o Vix duos tresne Salmanticae inveniri qui latine loquerentur, plures qui hispane, quam plurimos, qui barbare. » Cf. Pétri Martyris, Ep. 356, sur l'ignorance du haut clergé espagnol.
(2) Clemencin, p. 395. Il avoue cependant que le progrès scientifique fut presque nul, p. 416.
(3) Voir surtout Amador de los Rios.
connaissance de l'antiquité (1). Ce n'est pas la faute des hommes : le génie espagnol est dans une certaine mesure réfractaire aux influences du dehors. Les maîtres italiens n'en ont pas moins rempli leur office ; ils ont épuré le goût, ils ont excité les esprits engourdis. L'Espagne s'est ranimée à ce contact, mais elle ne les a pas toujours suivis. Elle a continué à marcher dans le sens de ses traditions nationales et littéraires.
{\) L'Espagne peut citer à cette époque un grand nom, Vives ; mais Vives vécut toute sa vie à l'étranger. Dans sa jeunesse, qu'il passa à Valence, il ne se signala que par sa lutte peu raisonnable contre le réformateur de la grammaire, Antonio de Nebrija.