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CHAPITRE V

L'Ambassade au Caire

Le métier de pédagogue ne flattait guère l'ambition du noble Milanais. Il se croyait des aptitudes pour la diplomatie, et guettait l'occasion de faire valoir au dehors cette finesse italienne et cette souplesse d'esprit, qui lui avaient concilié les sympathies de la cour d'Espagne. En 1497, il fut choisi pour aller en Bohême (1). Il était au comble de ses vœux ; il comptait les jours et les heures. Aux joies de l'orgueil satisfait se mêlait le plaisir de revoir son pays, ses amis, et de se montrer à Milan et à Rome dans la haute situation de représentant des souverains catholiques.

Cette fois, son espoir fut déçu. L'ambassade fut contremandée. Il ne fallait point songer à envoyer en Italie ou en France un novice. Ferdinand lui réservait, pour ses débuts, une négociation de second ordre. Les dispositions hostiles du Soudan d'Egypte permirent enfin d'éprouver son mérite et sa bonne volonté.

La conquête de Grenade et la conversion forcée des Maures (2) avaient eu dans l'Islam un profond

(1) Ep. 484, 186, 4 90. Sur ce projet d'ambassade, voir Ciampi, Nuova Antologia, p. 65.

(2) Héfélé, Vie de Ximénès, p. 45 sqq. de la traduction française.

retentissement. Les Musulmans et les Juifs proscrits portèrent dans tout le nord de l'Afrique leur ressentiment et leur désir de vengeance. Le Soudan pouvait rendre coup pour coup : la Syrie et Jérusalem étaient sous sa domination, et un grand nombre de sujets chrétiens et de marchands européens habitaient ses Etats (1). Un moment il avait paru s'intéresser au sort de Grenade expirante, et envoya menacer le pape de représailles (2). Innocent VIII se hâta de faire passer en Espagne les deux moines députés par le Soudan. Il est probable qu'à ce moment Ferdinand amusa ce prince par quelque excuse ou quelque promesse (3). L'intolérance de Ximénès, la révolte des Alpujarras et de la Sierra Vermeja, qui en fut la conséquence (1501), réveillèrent les inquiétudes du monde musulman. Les gouvernements barbaresques expédièrent au Caire des agents pour conclure une sorte de sainte ligue (4). On pouvait craindre que le Soudan, pressé parle fanatisme populaire, ne vengeât sur les chrétiens ses coreligionnaires proscrits et massacrés. Il était d'autant plus urgent de prévenir les effets de sa colère, que les rois catholiques songeaient à une nouvelle violation du traité de Grenade, et préparaient pour l'année suivante (12 février 1502) leur fameux édit d'expulsion. Ferdinand

(1) Haramer, Histoire des Turcs Ottomans, t. IV, p. 266-268.

(2) Crônica de Hernando del Pulgar. [Crônicas de los reyes de Castilla), t. III, 491.

(3) Cette hypothèse me paraît justifiée par la façon dont un autre chroniqueur présente le même fait. Crônicas de los reyes, t. III, p. 635.

(4) Ep. 224. Le Voyage d'outremer publié par Schefer, 4 884. Introduction, p. 44.

eut l'idée ingénieuse de lier par un traité le souverain de l'Egypte, et d'obtenir à la fois absolution pour le passé et complaisance pour l'avenir (1).

Ce fut la mission confiée au précepteur des jeunes nobles. Parti de Grenade le 14 août 1501, il arriva à Venise le 1er octobre (2). Il était chargé de faire au sénat une communication au nom de son maître. Quoiqu'il soit assez discret, on devine que le roi d'Espagne voulait s'assurer l'alliance ou la neutralité de la République. Les ambassadeurs français faisaient, de leur côté, tous leurs efforts pour entraîner les Vénitiens (3). Louis XII et Ferdinand, brouillés par le partage du royaume de Naples, se cherchaient partout des ennemis.

Le séjour de Pierre Martyr ne fut pas long ; mais, en attendant les navires qui devaient le conduire à Alexandrie, il put jeter sur la ville un coup d'œil rapide. D'abord un cri d'admiration lui échappe : « Venise est belle comme un rêve (4). » Il peint en quelques traits ces maisons construites au milieu des eaux, ces rues navigables et le va-et-vient d'une multitude de barques (5). Il ne s'attarde guère dans cette contemplation d'artiste. Le gouvernement, les

(1) Il me paraît très important de remarquer que l'ambassade en Egypte se place entre la conversion forcée des Maures et le décret d'expulsion.

(2) Marino Sanuto, I diarii, t. IV, p. 146.

(3) Voir Marino Sanuto, / diarii, t. IV, p. 146.

(4) Ep. 129. « Urbem miraculo parem. »

(5) De rébus oceanicis et novo Orbe décades ires Pétri Martyris ab 'Angleria... item ejusdem de Babylonica legatione libri III... Coloniae, 1574. Legatio babylonica, livre I, p. 377.

mœurs de la noblesse, les ressources du trésor, sollicitent plus vivement son attention. L'enthousiasme, chez cette nature italienne, cède vite la place aux observations pratiques. Pendant qu'il visite les églises et les palais, il interroge les nobles qui lui font cortège. Par qui le doge est-il élu? à quels moyens a-t-on recours pour empêcher la corruption et désarmer la brigue (1)? On passe devant l'arsenal (2). Il veut voir de ses yeux cet établissement grandiose, où vit un peuple (3) de constructeurs et de matelots, où l'on peut en une année construire une flotte, en quelques heures une galère. La coque des navires, les agrès, la poudre, les cordages, les ancres, tout est fabriqué dans cette place d'armes fermée, protégée contre la fureur jalouse des étrangers par des rondes et des patrouilles (4). L'arsenal est le centre commercial et politique de la cité; c'est le rouage essentiel de la machine gouvernementale. De là sortent toutes ces galères, qui transportent les produits du monde entier, et font des Vénitiens « les seigneurs de l'or de toute la chrétienté (5). » La surprise du voyageur se traduit dans une page très animée, en un latin flexible et souple,

(1) Legatio Babyl, livre II, p. 370-371 .

(2) Yriarte, la Vie d'un patricien de Venise au XVIe siècle, p. 299. — Saint-Didier, la Ville et le Commerce de Venise. — Legatio Babyl., 1. I, p. 373.

(3) Muratori, Rerum Italicarum script., XXII, p. 959, parle de 4000 (mille) ouvriers, Yriarte dit 16000.

(4) « Urbem munitissimam..., mœnibus... turritis circumseptam, prsesidiis et excubiis perpetuis.... » Legatio Babyl., 1. I, p. 373.

(5) Muratori, Rerum It. script., XXII, p. 959 : « Vedrete que sarete signori dell'oro de' Christiani. »

qui rend avec aisance des spectacles inconnus aux anciens, les arts et les occupations les plus modernes.

Il fallut s'arracher à tant de merveilles. La saison était avancée, et il ne s'embarquait pas sans quelque appréhension. Huit galéaces (1) étaient à Pola prêtes à mettre à la voile. Toutes les années, les Vénitiens expédiaient dans le Levant un certain nombre de vaisseaux : les uns gagnaient la mer Noire, d'autres Beyrouth, d'autres Alexandrie et les ports de la côte barbaresque. Sur la place duRialto une grande colonnade portait une mappemonde, où étaient tracées les routes suivies parle commerce maritime (2).

Le voyage s'annonça mal. Un coup de vent força la flottille à relâcher à Zara. De là les navires s'en allèrent toujours battus par la tempête, d'île en île, de promontoire en promontoire, jusqu'à Cythère. Il vit successivement passer devant ses yeux Corcyre, « la patrie d'Alcinoùs », Céphalénie, Zacynthe, et les rivages de l'Arcadie et du Péloponèse ruinés et dépeuplés par la barbare administration des Turcs. On touche à Candie après la tourmente; il se rappelle non sans charme « ces gerbes de roses et de violettes qu'on lui apportait tous les jours (3). » 11 s'informe du labyrinthe de Minos, et s'indigne contre les habitants de l'île, qui ne savent le nom ni de

(1) Jal, Glossaire nautique, au mot galeacea : commentaire du texte de P. M.

(2) Molmenti, la Vie privée à Venise, p. 191.

(3) « Ex insulae viridariis rosarum et violarum manipuli, nativae ambrosiae alligati, cœli benignitatem testantes, ad me quotidie ferebantur. » Légat. Babyl., liber secundus, p. 387.

Pasiphaé, ni de Thésée, et qui ignorent l'histoire de Saturne et de Jupiter (1). Admirable mélange du culte de l'antiquité avec les croyances chrétiennes : quelques jours auparavant, le même homme adorait à Zara le corps miraculeux du prophète Siméon, qui se conservait sans altération, en dépit de la nature et des siècles (2)-.

Le 23 décembre, au soleil couchant, on arrivait en face d'Alexandrie. Un coup de vent terrible faillit jeter les galéaces sur les rochers de l'ancien Pharos (3). La population s'était portée sur le rivage pour assister au naufrage et profiter de l'aubaine. Les navires parvinrent à franchir la passe du Port-Neuf (4), dont l'entrée était défendue par un château muni d'artillerie. Nul ne pouvait descendre à terre sans la permission de l'amiral d'Alexandrie, l'émir Khoudaberdy. Le représentant des rois catholiques fut accueilli par un Catalan, Philippe de Péretz, consul des Espagnols et des Français. Tous les marchands chrétiens se partageaient en deux groupes : « Tous ceux des pais et provinces d'Esclavonie, Gorfou, Lezante (sic), Cypre, Candie et autres, se retirent au fondic, sçavoir au magazin et retraite du consul vénitien ; mais ceux de la France, Espagne, Gênes, Florence, Rhagouze, Anglais, Escossais, Flamens et Allemans, et

" (4) Lpgat. Babyl., liber secundus, p. 387.

(2) Légat. Babyl., 1. II, p. 384. — Le Voyage d'outremer, p. 150.

(3) Vaujany, Alexandrie et la Basse-Egypte. A la première page se trouve un plan comparatif d'Alexandrie ancienne et moderne.

(4) Le Vieux-Port, l'ancien Eunostos, était fermé aux chrétiens. V. Voyage d'outremer, p. <74.

autres Chrestiens, ont leurs recours au consulet fondic de France (1). » La Nation Vénitienne était mieux traitée que la Française et jouissait d'une liberté plus grande. Pierre Martyr, sujet de Ferdinand, s'établit chez Philippe de Péretz, en attendant que le Soudan lui envoyât un sauf-conduit pour son voyage au Caire. Alexandrie n'était plus que l'ombre de la florissante et populeuse cité des Ptolémées. Celle-ci se développait avec ses palais superbes, ses larges avenues coupées à angle droit, depuis le lac Maréotis jusqu'à la Méditerranée. En avant sur un îlot rocheux, le Pharos en pierres blanches se découpait sur le fond bleu du ciel et de la mer (2). Au xve siècle, l'œuvre de Sostrate n'existait plus. L'Heptastadion, agrandi parles alluvions marines, était couvert de masures. L'enceinte arabe occupait à peine la moitié de l'emplacement de l'ancienne ville (3). Et, dans cet espace, que de ruines ! C'est la même lamentation dans toutes les bouches : « 0 douleur! s'écrie notre voyageur. Cette Alexandrie fameuse, si vaste, si peuplée, si belle, si opulente, autrefois la résidence des Ptolémées, la voilà par terre, ruinée, en grande partie déserte, misérable objet de compassion (4). »

(1 ) Thévet, la Cosmographie universelle, t. I, p. 35.

(2) Vaujany, Alexandrie, p. 37.

(3) Voyez dans les « Singularitez » de Pierre Belon, 1553, à la page 22, le « vray portraict » de la ville d'Alexandrie. Belon visita l'Egypte en 1536.

(4) Légat. Babyl., 1. II. p. 390. « Proh dolor ! illustrem, maximam, habitatoribus refertissimam, pulcherrimam opulentissimamque quondam Ptolemaeorum sedem Alexandriam collapsam, dirutam, majore ex parte desertam, miserando spectaculo deploravi. »

Quelles sont les causes de cette profonde décadence? Le poète a jeté sa plainte. L'homme d'Etat reprend ses droits. 11 accuse les Soudans, qui rançonnent les marchands d'Alexandrie et ne les laissent s'enrichir que pour avoir une plus riche dépouille. Ce despotisme ne raisonne pas : « Je veux de l'argent (1). a Aussi -la richesse se dissimule, les négociants s'efforcent de paraître pauvres. Tel qui voudrait restaurer sa maison craint d'attirer les regards d'un gouvernement avide. Le commerce est bien réduit : on ne voit plus de perles précieuses ou l'on en voit peu. L'explication est d'un moraliste et d'un observateur avisé. Mais les Soudans ne sont pas seuls en cause. Le frère Jehan Thénaud donne une autre raison : Alexandrie fut prise le 10 octobre 1365 par le roi de Chypre, Pierre de Lusignan ; il fut forcé de se rembarquer le lendemain, mais il laissa la ville « gastée » . « Oncques puis ne fut totalement éddifiée (2). » Cet abandon caractérise bien le monde musulman, qui n'a jamais su relever une ruine.

Il est étonnant que Pierre Martyr ne parle pas du préjudice que les Portugais devaient bientôt faire subir au commerce d'Alexandrie. La découverte des Indes allait transporter à Lisbonne le marché de Venise. Ces conséquences sont nettement indiquées dans YOpus epistolarum (3). Pourquoi n'y est- il pas fait

(1) Légat. Babyl., t. II, p. 390. t Volumus pecunias. »

(2) Le Voyage d'outremer, p. 24. — La Prise d'Alexandrie ou chronique de Pierre I de Lusignan, par P. de Machaut, publiée par II. L. de Mas Latrie. Paris, 1877, p. 64-110.

(3) Ep. 181, 185, 202. Ces lettres sont antidatées. Voir Gaffarel,

allusion dans la Legatio babylonica? L'auteur a-t-il craint de se répéter ? A-t-il changé de sentiment ? Il avait annoncé que la concurrence portugaise enlèverait aux Vénitiens leurs revenus les plus importants. Il voyait là une menace pour leur puissance. La nation intéressée avait pris l'alarme. En 1501 un grand nombre de marchands étaient allés acheter les épices en Portugal. Le sénat fit partir un envoyé extraordinaire pour entretenir le Soudan « solus cum solo (1). » La situation était critique. Pour compenser la perte des navires chargés d'aromates, que Vasco de Gama avait coulés, le gouvernement égyptien frappait les marchandises de droits plus forts. La République était ainsi doublement atteinte : elle recevait moins, elle payait plus cher. A dire vrai, on a exagéré ses pertes. Venise ne fut pas ruinée par l'heureuse navigation de Gama. Jamais elle ne fut plus riche jp plus florissante qu'au xvie siècle (2). Les voies séculaires du trafic ne sont pas facilement abandonnées. D'ailleurs il lui restait l'Egypte et l'Arabie ; elle ne perdit pas complètement les Indes. Au moment où Pierre Martyr mettait la dernière main à la Legatio Babylonica (vers 1511), on pouvait s'apercevoir que la République avait encore une grande situation commerciale en Orient. Aussi l'auteur supprima-t-il les

Lettres de Pierre Martyr d'Anghiera relatives aux découvertes maritimes, p. 26.

(1 ) Le Voyage d'outremer, p. 46. — Sur l'émotion produite à Venise par la découverte de la route maritime des Indes, voir Romanin, Storia documentata di Venezia, t. IV, p. 462 sqq.

(2) Gantu, Histoire des Italiens, t. VII, p. 321-322.

vues trop pessimistes de sa correspondance. L'établissement de la domination espagnole en Italie, la concurrence de Marseille dans le Levant eurent, à la longue, des effets autrement redoutables (1).

Notre ambassadeur pouvait à loisir poursuivre ses réflexions. Au lieu du sauf-conduit qu'il avait demandé, il lui venait -de tous côtés des nouvelles inquiétantes. Le Soudan était très mal disposé à son égard. Qansou Ghoury, qui régnait alors (1501-1517), avait été porté au pouvoir par la guerre civile. De 1497 à 1501, les Mameluks firent et défirent quatre souverains (2). Enfin on se lassa de l'anarchie; les principaux beys proclamèrent le vizir. Il s'y refusa avec des larmes; deux fois il se jeta à bas du cheval sur lequel on le menait à la citadelle : il fut élu à son corps défendant (3). Cette généreuse résistance ne rendait pas son pouvoir plus stable. Il avait toujours à craindre une révolte de l'armée ; elle avait perdu l'habitude de l'obéissance; en outre, elle était travaillée par des excitations venues du dehors. Chah Ismayl jetait les fondements de la dynastie des Séfévys. Sa réforme religieuse préparait le succès de ses armes (4). En Egypte

(1) Heyd, dans son remarquable ouvrage sur le commerce du Levant, t. II, p. 508 [les deux Catastrophes finales), semble croire que le commerce du Levant fut ruiné par la concurrence portugaise et par l'établissement des Turcs en Egypte. Il prouve bien, p. 518-519 et p. 542- 544, que le trafic d'Alexandrie fut amoindri, mais non pas que le commerce du Levant ait été entraîné dans la même décadence. Cantu me paraît plus près de la vérité.

(2) Voyage d'outremer, introd., p. 38. — (3) Ibid., introd., p. 42. — Legatio Babyl.

(4) Hammer, Histoire des Turcs Ottomans, t. IV, p. 165.

un parti dont nous ignorons l'importance tournait les yeux vers lui. Le mouvement en sa faveur était si vif que Qansou Ghoury défendit sous peine de mort de raconter ses exploits et même de prononcer son nom (1).

L'arrivée d'un ambassadeur chrétien ajoutait à ses embarras. Les persécutions contre les Musulmans et les Juifs d'Espagne passionnaient l'opinion. Le maître de l'Egypte était le protecteur désigné de L'Islamisme. L'intérêt commercial exaspérait encore le fanatisme ; l'escadre portugaise venait de couler à Calicut (1501) les navires égyptiens. Quoique Qansou Ghoury inclinât secrètement à la tolérance, il lui fallait bien tenir compte de l'état des esprits. Il redoutait une émeute de la populace ou un soulèvement de la milice. Aussi se fût-il dispensé volontiers de recevoir le représentant des rois catholiques. Il feignait d'être irrité contre cet insolent, qui débarquait dans son royaume sans présents, et sans une escorte digne du souverain auprès de qui il était accrédité (2).

Il y a dans tout Italien un homme de ressources et la moitié d'un comédien. Il eut réponse à tout. S'il arrivait les mains vides, c'est qu'il ignorait les coutumes du pays. Que parlait-on de cortège? Sa suite était brillante et nombreuse. Le sauf-conduit fut accordé. Pour paraître avec honneur devant Qansou Ghoury, Pierre Martyr se fit accompagner de tous les

(1) Ep. 470. — Ep. 237 : « Mira namque et inter eosdem Mammelucos murmura et inter populos majora ; rerum novarum studiosi erigebantur. »

(2) Legatio Babylonica, liber II, p. 391.

commerçants espagnols qui se trouvaient à Alexandrie. Il partit sous la protection de deux Mameluks, suivit le rivage jusqu'à Rosette et de là s'embarqua sur le Nil jusqu'à « Babylone. » Les avis les plus pressants l'avertissaient des dangers qui l'attendaient au Caire. S'il faut l'en croire, il était la victime désignée pour sceller l'alliance de tous les Musulmans africains. Sa mort devait être la déclaration de guerre jetée aux bourreaux des Juifs et des Maures.

On arriva la nuit à Boulaq (1), mais on attendit le lendemain pour débarquer ; un assassin aurait eu beau jeu dans les ténèbres. Au matin, les bords du Nil se couvrirent d'indigènes attirés par la curiosité. Pierre Martyr reçut la visite du grand drogman. C'était un de ces nombreux renégats que la violence faisait musulmans, et que leur industrie élevait à la richesse et aux honneurs. Il était né à Monblanco, près de Valence, et, jeté par la tempête sur les côtes de l'Egypte, il avait été converti à l'islamisme par une dure captivité de trois ans. Ces Européens transplantés avaient l'esprit plus actif et plus délié que les naturels. Combien compte-t-on de ces déserteurs de la foi parmi les chefs les plus énergiques de la piraterie barbaresque (2) ! Tangriberdy (3) jouissait du plus grand crédit auprès du Soudan. L'ancien matelot

(4) LegatioBabyl., 1. III, p. 394.

, (2) Grammont, Etudes algériennes. Revue hist., mai-août 1884, p. 12 sqq.

(3) Voyage d'outremer, introduction ; résumé du voyage de Félix Faber, p. 24. D'après les renseignements qui furent donnés à Faber, Tangriberdy aurait été un juif de Sicile. Le récit de P. M. présente plus de garanties de véracité.

valencien possédait un palais, de belles femmes (1), et avait obtenu le patronage lucratif des Juifs et des Chrétiens. Il fit à Pierre Martyr l'accueil le plus empressé. Il lui dit son histoire, et n'avoua pas sans de profonds soupirs qu'il avait renié le Christ. La vieille foi mal oubliée faisait explosion dans ces confidences douloureuses, où l'on se tournait avec regret vers la jeunesse passée et la patrie perdue. Toujours il restait au fond de ces cœurs comme une espérance de revenir au pays natal. C'était alors un grand avantage que de s'être concilié quelque chrétien puissant, qui vous aidait à rentrer dans la société religieuse et civile (2). Peut-être le favori avait-il quelque autre vue. On ne se désintéressait pas au Caire des affaires d'Europe. La politique y avait ses partis ; Venise, qui accaparait presque tout le commerce du Levant, comptait beaucoup d'adversaires. Tangriberdy était au nombre des plus ardents (3). Peut-être espérait-il qu'une bonne paix conclue avec les rois d'Espagne permettrait aux Siciliens et aux Catalans de se substituer aux Vénitiens? En tout cas Pierre Martyr atteste en plus d'un endroit le zèle du grand drogman pour les intérêts de Ferdinand et d'Isabelle.

L'ambassadeur traversa le Caire sous la protection de deux chefs Mameluks et alla loger chez Tangri-

(1) Sur les femmes de Tangriberdy v. Voyage d'outremer, introd.,

(2) Sur les certificats accordés par les chrétiens aux renégats dont ils avaient à se louer voyez Cervantes, Don Quichotte, 1. XXXIX, parag. 22.

(3) Sur ce point intéressant v. Voyage d'outremer, introd., p. 47, 51 , et surtout p. 53. Heyd, Hist. du commerce du Levant, t. II, p. 537.

berdy. Sans perdre de temps, il dépêcha son hôte au Soudan pour demander une audience. Elle fut gracieusement accordée, et le lendemain au point du jour il se rendait auprès du souverain. Celui-ci habitait, dans l'enceinte de la citadelle, un palais bâti par le célèbre Youçouf Salah-Eddin. Cet ensemble de bâtiments, de mosquées, de fortifications est sur une hauteur qui domine à l'est la ville (4). Notre voyageur en compare la situation à celle du palais des papes, ou plutôt, dit-il, à celle de l'Alhambra. Ils passèrent par la porte Bab-el-Azab, flanquée de deux énormes tours, et suivirent cet étroit et sinueux défilé où Mehemet-Ali fit exterminer plus tard une milice turbulente (1er mars 1814) ; sur leur parcours ils rencontraient des Mameluks, qui ne marquaient pas de surprise et conservaient à la vue de ces étrangers leur gravité silencieuse (2). Dans la troisième cour, « sur une haulte pierre richement tapissée estait le Souldan assis les jambes ployées, comme sont cousturiers en leurs ouvreurs; à côté de lui était un pavillon pour que le soleil ne luy touchast (3). » Par égard pour les rois d'Espagne, on fit asseoir leur représentant sur des tapis ; on n'exigea point qu'il se prosternât. C'était une dérogation formelle à l'usage. Quelques années plus tard, l'envoyé de Louis XII n'obtint pas

(4) Isambert, Voyage en Orient, 2e partie, Egypte, p. 309. V. le plan du Caire, p. 312.

(2) Leg. Babyl., t. III, p. 398. « Taciturnitatem. »

(3) Voyage d'outremer, p. 45. — Légat. Babyl. C'est ainsi que j'explique l'expression de P. M. : « In impluvio grandi super tribunali, i 1. III, p. 399.

la même faveur. L'ambassadeur fit son compliment ; l'interprète enchérit sur les louanges données. « Qansou Ghoury était âgé d'environ cinquante-cinq ans ; il portait la barbe suivant la coutume de sa nation, mais elle n'était ni longue ni trop fournie. La physionomie était agréable, la figure pleine, le regard fier, les yeux petits et enfoncés, le geste grave, et, autant que j'ai pu en juger, sa taille dépassait la moyenne (1). » Par trois fois il protesta de sa bienveillance. La cérémonie de la présentation était terminée ; l'on se retira (2).

Le dimanche suivant était fixé pour une nouvelle audience. Le fanatisme faillit couper court à la négociation. Au sortir de la citadelle, Pierre Martyr avait aperçu un groupe d'hommes qui n'étaient pas vêtus à la mode du pays, et qui murmuraient de sombres imprécations. C'étaient les envoyés africains, qui, désespérés de l'accueil fait au chrétien, se seraient portés à quelque violence, si Tangriberdy ne les eût repoussés avec de terribles menaces. Dans l'excès de leur rage, ils pratiquèrent la foule, et se mirent à souffler le feu de la révolte. Déjà l'on criait dans les quartiers populaires que Qansou Ghoury était l'ennemi des vrais Musulmans. Les Mameluks même commençaient à s'agiter. L'émeute était dans l'air ;

(1) Sur les portraits de Qansou Ghoury v. Voyage d'outremer, introd., p. 88. La description de P. M. se rapporte exactement au portrait que Paul Jove fit graver pour ses Elogia.

(2) Voyage d'outremer, introd., p. 45. M. Schefer parle de propos acerbes échangés dans la première audience. Il n'y en a pas trace dans la Legatio Babylonica, 1. III, p. 400.

le Soudan courait risque de la vie. Les chefs de la milice réunis en conseil exigeaient le renvoi immédiat de l'ambassadeur. Tangriberdy, qui combattit cette opinion, fut menacé de mort. Qansou Ghoury céda. Il fit dire à Pierre Martyr de quitter la ville surle-champ. A la vue du grand drogman tremblant et pâle, celui-ci eut un moment d'hésitation, mais cette faiblesse disparut aussitôt. Il refusa nettement de partir et se répandit en effusions de mépris et de colère contre ce gouvernement misérable, livré à la merci de la multitude. Ce n'était pas ici une bravade gratuite ; il y allait de sa tête : il resta (1). Tangriberdy, à qui il sut inspirer son audace, retourna auprès de son maître pour demander une entrevue secrète. La crainte des rois catholiques, l'espoir problématique de s'assurer leur appui firent revenir Qansou Ghoury sur sa détermination (2).

Le dimanche, avant l'aurore, l'ambassadeur était secrètement introduit. S'il n'a rien exagéré, il s'exprima avec une liberté rare. On reprochait à ses souverains d'avoir conquis Grenade? ils n'avaient fait que reprendre leur bien; d'avoir chassé les Maures ? ils ont banni les rebelles armés, non les gens paisibles. Dans les royaumes de Valence et d'Aragon il

(1) Legatio Babyl., liber tertius, p. 418-419.

(2) En 1489, un Soudan faisait demander au roi Ferdinand « ajuda de Sicilia. » Crônicas de los reyes de Castilla, t. III, p. 635. En 1483 un bâtard de Ferdinand, roi de Naples, va au Caire pour se faire donner l'investiture de Chypre. Voyage d'outremer, introd., p. 19. Sur les relations des Italiens et des Musulmans v. Burkhardt, Die Cultur der Renaissance, t. I, 3e partie, p. 89-90. L'espérance de Qansou Ghoury avait donc quelque fondement.

y a, de l'aveu de tous, plus de Maures que de chrétiens. Ils n'ont pas converti de force ; le Christ défend la violence. Quant aux Juifs, il n'eut pas de peine à exciter contre eux le mépris du prince musulman. Qansou Ghoury dut être surtout sensible aux derniers développements de l'orateur. Pour calmer l'agitation, il suffisait de répandre le bruit qu'un traité était conclu entre l'Espagne et l'Egypte. Au premier indice de défection, la flotte d'Apulie serait ici. Ainsi les chefs de la milice regarderaient à deux fois avant de se soulever ; les voisins ambitieux, qui convoitaient la Syrie, ne se hasarderaient pas à attaquer l'allié des rois d'Espagne. « Ouvre donc les yeux, sérénissime empereur, saisis cette bonne fortune qui s'offre à toi, et peut-être ce trône plus fragile que le verre deviendra, grâce à notre alliance, dur comme un bloc de diamant (1). » Le grand drogman n'adoucit rien des audaces de ce discours. Quant il eut fini, le prince, dont l'attention n'avait pas été un moment distraite, tourna vers l'ambassadeur un regard bienveillant, s'informa de Ferdinand et d'Isabelle, et demanda s'il était vrai qu'ils eussent montré tant de clémence à l'égard des Maures. Il y a pour les diplomates des indulgences spéciales. « C'était plus vrai que la vérité (2). » Ce genre d'affirmation était fait pour inspi-

(4) Leg. Babyl.. liber tertius, p. 428-429. « Aperito igitur mentis oculos, serenissime imperator, et sortem, quae sese tibi obtulit, opportunam apprehendito et forte haec sedes tua quae subtili vitro fragilior est in adamantinum robur ex hoc nostro commercio convertatur (convertetur). »

(2) « Vero esse omnia veriora quae dixissem affirmo, » p. 428.

rer quelque défiance, mais Qansou Ghoury tenait à être persuadé. Pierre Martyr fit connaître ensuite les désirs de ses maîtres. Il revint chez son hôte avec la satisfaction d'une grande bataille gagnée.

Qansou Ghoury convoqua aussitôt les beys mameluks. Il s'attacha à justifier les souverains de l'Espagne, puis il parla de leur puissance et du bonheur de leurs armes. Il s'étendit longuement sur les avantages que tous ensemble ils retireraient de cette alliance. Ces raisons politiques changèrent les dispositions des chefs ; ils rendirent grâce au Soudan des soins qu'il donnait à leurs intérêts. Le calme gagna de là jusqu'aux derniers rangs de la milice. Sans perdre de temps, on envoya à Pierre Martyr des scribes officiels avec ordre de mettre par écrit ce qu'il ordonnerait (1). Il se fit assister par les religieux du Mont de Sion, dont il s'agissait avant tout de sauvegarder la vie et les privilèges (2). Les Chrétiens obtinrent le droit de réparer à Jérusalem les édifices qui menaçaient ruine et de relever les bâtiments détruits. La même autorisation fut accordée pour Beyrouth, Ramleh, Bethléem, pour toutes les villes où Jésus avait laissé trace de son passage. Il n'y avait aucune réserve : tout était subordonné à la volonté de Ferdinand. Le Soudan s'engageait aussi à alléger le tribut levé sur les pèlerins, à empêcher les violences de ses su-

(1) De Leg. Babyl., liber III, p. 429-430.

(2) Marino Sanuto,t. IV, p. 146. « ... Si dice (l'orateur des rois espagnols) va per pregar il Soldan, relaxi i frati di monte Syon e li trati bene, et che 30 raila Mori di Granata si sono baptizati di sua volontà e non coacti. »

jets contre les Chrétiens. Dans ces capitulations on n'a guère songé qu'aux intérêts religieux. Il n'y est pas question des intérêts commerciaux. Le Saint-Sépulcre, le couvent de Sion, toutes les pieuses reliques du Christianisme étaient protégées contre le temps et contre les hommes. L'ambassadeur pouvait être fier de tous ces avantages. On. ne voit pas qu'il ait rien offert en échange, si ce n'est la promesse verbale d'une alliance incertaine.

Pendant qu'on arrêtait le texte du traité, Pierre Martyr allait visiter les environs du Caire. Le 7 février, à la lueur des torches, il traversait l'immense ville endormie, et au soleil levant il franchissait le Nil. Au delà, à la limite du désert, se dressait la masse énorme des pyramides de Gizeh ; elles se détachaient sur l'horizon comme des montagnes (4). Deux vers de Martial lui revinrent en mémoire (2) ; mais il ne songea pas, comme le poète latin, à humilier la merveille des pyramides devant les monuments des Césars. La renommée lui sembla être au-dessous de la réalité. On sait le double aspect de cette nature italienne. L'esprit pratique reparut. Il ne douta plus devant l'ouvrage qu'il n'eût fallu pour le construire vingt ans et vingt mille hommes (3). Il mesura l'un

(1) Légat. Babyl., liber tertius, p. 432, & instar montium. » Elysée Reclus, Afrique sept., p. 568.

(2) Martial, Spect.,l, \ :

Barbara pyramidum sileat miracula Memphis ; Assiduus jactet nec Babylona labor.

(3) Il ajoute : « Cum inenarrabili ... caeparum ac porrorum numéro. » Hérodote, 11, 124, 125.

des côtés de la plus grande, et demanda si elle était creuse. On lui répondit que pendant longtemps on ne s'en était pas avisé; aune époque toute récente (1) un Maure, un chercheur de trésors, y avait pénétré, mais on ne l'avait plus revu. Par l'ouverture du Maure, Pierxe Martyr envoya en reconnaissance quelques-uns de ses. compagnons avec des torches et un briquet (2). Il décrit bien d'après leur témoignage « ce couloir en pente douce, glissant, étroit, long de 175 pas, où l'on ne descend que sur les genoux, ou la tête ramassée vers le milieu du corps (3). » Le couloir aboutissait à une salle. Il est difficile de concilier avec la réalité les renseignements qu'il nous donne. Cette grande chambre « fornicea, testudinea, » c'est bien la chambre de la reine dont le plafond est formé de dalles arc-boutées. Mais que sont ces deux recoins (penetralia duo majori camerœ inhœrentia) ? « Là, dit-il, ils remarquèrent une grande tombe et de petits

(1) Les premières tentatives eurent lieu sous le calife Al-Mamoun au ixe siècle. Perrot et Chipiez, Histoire de l'art dans l'antiquité, t.I, p. 197 : « Quand, au ixe siècle, le calife Al-Mamoun voulut pénétrer dans la grande pyramide, il ne put le faire qu'en perforant violemment la face du nord, à peu près sur la ligne de son centre, ce qui le fit toucher par hasard à l'intérieur sur le couloir montant. »

(2) Leg. Babyl., p. 433. Il y a dans ce récit plus d'une inexactitude. Il place l'entrée de la Pyramide au sud-est (œstivum orientale) ; elle est au nord. — Il dit que l'ouverture du couloir était à mi-hauteur- Or l'entrée n'est qu'à vingt mètres du sol et le monument a cent trente-sept mètres de haut. Isambert, Egypte, p. 383-385. — Perrot et Chipiez, p. 212.

(3) Leg. Babyl., liber tertius, p. 433. « Est via leviter declivis, lubrica, marmorea, angusta, passuum CLXXV, uti aiunt,qua vix genibus flexis, aut si pedibus, inclinato ad uterum capite, descendere liceat. »

sépulcres (1). » Cette description n'est guère applicable qu'à la chambre du sarcophage qui est à 23 mètres au-dessus de la chambre de la reine (2). Si les détails sont un peu confus, ce voyage de découverte compte au nombre des premiers qui aient été écrits (3).

D'une éminence de sable, Pierre Martyr aperçut au sud-est comme une rangée de collines. C'étaient d'autres pyramides, d'autres vestiges d'une civilisation disparue. Le Sphinx, émergeant au milieu des sables, semblait être le gardien de ces ruines. Le voyageur étonné cherchait vainement à deviner l'énigme de ce vieux monde. L'Egypte des Pharaons était fermée aux hommes de cette époque. La science n'avait pas encore dissipé les brouillards du passé (4).

L'antiquité chrétienne avait aussi ses monuments. Les voyageurs se rendirent à Matarieh (l'ancienne Heliopolis). C'est en cet endroit que le Christ avait vécu caché pendant le règne d'Hérode. Le guide les conduisit à une maison de plaisance du Soudan grande comme un palais (5). Elle était à peu de

(1) « Ibi grandem tumulum et parvula sepulcra jacere animadverterunt. »

(2) A l'époque de l'ambassade de Dominique Trévisan, 1512, on arrivait jusqu'à la chambre du sarcophage. Voyage d'outremer, p. 198-

(3) Le frère Jehan Thénaud pénétra à l'intérieur de la pyramide, mais il ne dit rien de plus. La description de Trévisan est, au contraire, très précise.

(4) Légat. Babyl., liber III, p. 434.

(5) Légat. Babyl., liber tertius, p. 436. « Primo adspectu et prima fronte regali mole constructum, in internis autem dirutum. » — Cf. la relation de Faberdansle Voyage d'outremer, introd., p. 20.

distance du jardin des baumiers et de la fontaine de la Vierge. Marie avait lavé dans cette eau les langes de l'enfant divin. A partir de ce jour, les arbustes arrosés par la fontaine distillèrent les gouttes précieuses du baume. Lors du voyage de Pierre Martyr, cette production miraculeuse s'était arrêtée; le baume n'était qu'une tradition. On lui conta je ne sais quelle histoire absurde d'une femme juive, qui avait souillé les eaux. En réalité la guerre civile avait fait là ses ravages ordinaires. Dans les luttes qui suivirent la mort du Soudan Qaitbay, un chef rebelle Qansou Khansmayeh campa à Matarieh : « Les baumiers furent arrachés, les roues hydrauliques servant à l'arrosage du jardin brisées, et les bœufs qui les mettent en mouvement, enlevés. J'ai vu de mes yeux ces dégâts, et d'ici à dix ans il n'y aura point de récolte de baume (1). * Ainsi s'exprime Arnold de Harff. Cinq ans après la vérité était oubliée ; le souvenir de Qansou Kansmayeh s'était perdu ; et les pieux cicérone de Matarieh mettaient sur le compte d'une impure Israélite l'épuisement des baumiers. Il faut bien peu de temps à ces imaginations orientales pour créer une légende! Dans ces lieux hantés par le miracle, les pèlerins assistèrent à l'office divin. Un autel fut dressé sous un petit abri où la Vierge allaitait son fils. Le gardien de Sion, Fra Mauro, célébra la messe. Les assistants se sentaient là plus près de Dieu. On revint au Caire le même jour. Le 21 février (2)

(1) Voirie voyage d'Arnold de Harff (1496-1499) dans le Voyage d'outremer, introd., p. 38.

(2) « Nono Kal. martii. » Légat. Babyl., 1. III, p. 445.

Pierre Martyr eut son audience de congé. Il se rendit au palais au milieu d'un grand concours de population. Le Soudan le reçut avec amitié et lui fit présent d'une robe couverte de broderies d'or d'un art exquis (1). On en revêtit l'ambassadeur et sur l'ordre du souverain les officiers du palais lui formèrent un cortège d'honneur. Comme si on voulait épuiser toutes les complaisances, on lui fit visiter la grande nécropole du Caire interdite aux chrétiens (2). C'était probablement un vendredi; un très grand nombre de femmes et de concubines étaient venues visiter les tombes de leurs époux; elles avaient garni les sépulcres de rameaux verts, de fleurs odorantes, elles les arrosaient d'eau fraîche, persuadées que ces libations et ces parfums réjouissaient l'ombre des morts. Le 27 février Pierre Martyr quittait la capitale de l'Egypte. Il resta à Alexandrie jusqu'au 22 avril, prit passage sur une galéace, et débarqua le 30 juin à Venise. Il avait conscience d'avoir rendu un service signalé à ses souverains et à la chrétienté. On sent dans ses lettres la joie du succès. A ce moment les affaires de l'Espagne étaient singulièrement compromises dans le royaume de Naples. Il faut voir avec quelle audace il gourmande la mollesse des rois catholiques, presse l'arrivée des renforts, et s'offre à négocier avec les Vénitiens (3). Cette ardeur juvénile,

(1) Sur cette robe cf. Doc. inéd., t. XXXIX, p. 400 sqq. — Les broderies d'or figuraient des versets du Coran. Voir Hammer, Hist. des Turcs Ottomans, t. IV, p. 273.

(2) Légat. Babyl, 1. III, p. 446.

(3) Marino Sanuto, t. IV, p. 331, dit des dispositions des rois

ce luxe de réprimandes, tant d'orgueil après une mince négociation n'étaient pas faits pour plaire à Ferdinand. Cet excès de zèle ferma peut-être la carrière de notre apprenti diplomate ; il commit au début la faute de ne pas triompher modestement. Jusqu'à son dernier jour il crut à l'importance de son rôle. N'était-ce pas à sa persuasion que le Soudan avait renoncé à ramener les Maures dans Grenade, et à faire mourir dans les tourments les Chrétiens qui habitaient ses États (4) ? A dire vrai, Qansou Ghoury ne songeait guère à commencer une croisade contre l'Espagne (2). Mais si Pierre Martyr s'est exagéré les résultats de son ambassade, il reste toujours à admirer l'énergie de sa nature et l'intérêt de son récit.

d'Espagne, 16 août 1502. « Item, che voy comandar quelle alteze, che le nostre terre di Puia (Pouille) habino li soi privilegii, corne par per la instrution ; et nomina certo Piero Martire. Fo esso orator dal re...»

(1) « En mi embajada, que fué redemir que el gran Soldan no tornase moros por fuerza o ficiese morir con tormentos a los christianos que estaban dentro de sus senorios y a los flayres de Iherusalem. » Doc. inéd., t. XXXIX, p. 400.

(2] En 1504, à la suite des pertes que les Portugais firent subir au commerce égyptien dans les mers de l'Inde, et à la suite de nouvelles persécutions contre les Maures, Qansou Ghoury députait Fra Mauro à Venise et auprès du pape Jules II, menaçant de tuer tous les chrétiens de ses Etats, si les Portugais continuaient à couler ses navires, et les Espagnols à persécuter les Maures. Fra Mauro n'obtint rien et Qansou Ghoury ne fit tuer personne. Voyage d'outremer, introd.. p. 47 sqq.

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