‹ Pierre Martyr d'AngheraChapitre 20 sur 28 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Philippe le Beau, roi de Castille

Si les souverains catholiques jugèrent le zèle de l'ambassadeur intempérant, ils n'en firent du moins rien paraître. La généreuse Isabelle ne se montra sensible qu'aux services rendus à la religion. Lorsque Pierre Martyr revint à la cour, elle l'appela plusieurs fois auprès d'elle pour entendre le récit de son voyage. Aussi dans son enthousiasme put-il se vanter d'être plus en faveur que jamais (1). Pour le récompenser, la reine le nomma deux mois après son retour « maestro de los caballeros de su corte en las artes libérales » avec un traitement de trente mille maravédis (2). Il exerçait depuis longtemps cette fonction, mais il n'était point titulaire. Qui remplaça-t-il en cette qualité ? Le fameux Lucio Marineo avait tenu l'emploi. Peut-être céda-t-il la place à son compatriote. Peut-être augmenta-t-on le nombre des maîtres. Peut-être aussi Pierre Martyr devint-il de professeur directeur de l'école palatine.

La mort d'Isabelle le priva d'une haute protection.

(1) Ep. '249. « Sum ei gratior solito. »

(2) Coleccion de los documentos inéditos, t. XXXIX, p. 399-400.

Il était chapelain et contino, et fit à ce double titre partie de l'escorte qui accompagna la reine à sa dernière demeure. Quand il fut à Grenade, il ne se pressa plus de retourner à la cour. Il voulait tâter le terrain, s'assurer que son absence était remarquée. Il eut lieu d'être satisfait. Le secrétaire d'Etat, Michel Perez Almazan,-qui l'aimait, l'engagea à revenir au plus vite. Il répondit avec une hypocrite modestie : « En quoi puis-je aider et servir le roi, de quelle utilité te serai-je, je ne sais. J'ignore pour quelle raison vous me rappelez. Mais vous rappelez un homme qui ne demande pas mieux (1). » Après une absence de quelques mois, il vint reprendre son poste auprès du souverain.

La mort d'Isabelle compromettait l'unité de la péninsule hispanique. A qui allait revenir le gouvernement de la Castille: à Ferdinand roi d'Aragon, ou à Jeanne et à Philippe le Beau, duc de Bourgogne ? Dans le second cas, l'Espagne était ramenée à ses anciennes divisions. Ces craintes s'étaient fait jour auprès du lit de mort d'Isabelle (2). Deux partis soutenaient, l'un le droit du mari ; l'autre, celui des enfants. Aussitôt que la reine eut expiré, Ferdinand s'empressa de faire proclamer Jeanne et Philippe rois de Castille (3). Lui-même se contentait du titre de régent. Il croyait par là satisfaire la vanité de Philippe et garder le pouvoir eflectif. Telle était la volonté de la défunte, qui avait attribué l'autorité à

(\) Ep. 281.

(2) Ep. 274.— (3) Ep. 279.

son mari au cas où Jeanne serait incapable de régner (4).

C'était compter sans l'aristocratie. Isabelle et Ferdinand avaient contenu la noblesse, reconstitué le domaine royal, protégé les villes. Ils avaient commencé la transformation des barons en gentilshommes. Les habitudes d'obéissance ne s'établissent pas sans réaction. Les grands pensèrent trouver dans ce différend le moyen de recouvrer leur indépendance et d'augmenter leur patrimoine. « Lorsque plusieurs se disputent l'empire, l'occasion est bonne pour s'enrichir (2). » Ils s'employèrent donc à brouiller le beaupère et le gendre, et pressèrent le prince flamand de se rendre en Castille. Ils accusaient ses lenteurs, et envoyaient message sur message pour hâter son départ. Parmi les ardents se signalaient les personnages les plus illustres de la Castille, Don Diego Pacheco, marquis de Villena; Don Pedro Manrique, duc de Najera; Don Alonso Pimentel, comte de Bénévent ; Don Diego Hurtado de Mendoza, duc de l'Infantado ; Don Juan Guzman, duc de Médina Sidonia(3). Philippe était une nature indolente, sans volonté, sans énergie propre ; il se fût peut-être entendu avec Ferdinand, mais il n'était pas son maître. Un Castillan, Don Juan Manuel, avait pris sur lui beaucoup

(1) Bergenroth, Calendar of letters, despatches. Supplément aux vol. I et II (Carta patente de lareina), p. 67.

(2) Ep. 277. « Ubi enim plures de imperio dissident, ibi lucrum inesse aiunt. »

(3) Voiries extraits de la chronique du roi Philippe dans le Bosquejo bibliogrdfico d'Antonio Rodriguez Villa, Madrid, 1874, p. 21 sqq.

d'empire. Soit haine personnelle, soit conviction, il s'opposait à tout accommodement et prétendait que le roi d'Aragon se retirât dans ses États héréditaires. En Espagne, les ambassadeurs de Maximilien et de son fils, André du Bourg et M. de Veyre, soutenaient avec ardeur la même cause (1). En vain Pierre Martyr essayait-il de discuter la justice et l'opportunité de ces exigences ; il n'en pouvait tirer qu'un mot : « Il faut que Ferdinand cède à Philippe (2). »

La situation du roi d'Aragon était des plus compromises. Il se sentait peu sûr des sympathies de la Castille (3), et il avait tout à craindre d'une alliance entre Louis XII et la maison de Bourgogne. Pourraitil tenir tête à la fois à un soulèvement intérieur, et à une attaque sur la frontière des Pyrénées? On croyait que Philippe avait obtenu la permission de traverser la France avec une petite armée (4). D'autres bruits plus dangereux couraient sur la fidélité des capitaines castillans qui commandaient à Naples (5). 11 est certain que Philippe le Beau sonda les intentions de Gonzalve de Cordoue (6). Dans cette extré-

(1) Ep. 283.— (2) Ep. 283. — (3) Il y a une trace de ces préoccupations dans l'ép. 274. « Qui fieri poterit ut alienigenae, non ultra ipsorum régi, parère subjicique [proceresj patiantur. »

(4) Calendar, t. I, p. 371.

(5) Voir dans le Calendar, supplément, l'instruction de Philippe à Jean de Hesdin envoyé à Gonzalve de Cordoue, p. 73. Cité aussi dans Leglay, Négociations diplomatiques, 1. 1, p. 200. — Cf. Pierre Martyr, ép. 290.

(6) Voir dans le Bosquejo bibliogrdfico d'Antonio Rodriguez Villa, introd., p. xix, la lettre où Gonzalve de Cordoue instruit Ferdinand de ces tentatives.

mité, Ferdinand prit résolument son parti. On a de la peine à admettre, sur la foi d'un historien, qu'il ait demandé la main de la fille de Henri IV, alors retirée dans un couvent du Portugal (1). Notre écrivain ne parle pas de ce projet désespéré, qui eût rallumé une querelle éteinte et mis en suspicion la loyauté d'Isabelle (2). Dona Juana s'était laissé oublier, et, au lieu de soldats, elle n'eût apporté en dot que des droits périmés (3). Ce fut du côté de la France qu'il se tourna (4) ; là était le danger pressant, mais aussi le secours possible. Les ouvertures qu'il fit se produisaient au moment opportun; Louis XII, à peine relevé d'une grave maladie, commençait à sentir le poids des engagements pris avec la maison d'Autriche (5). Il pensait avec terreur qu'il lui faudrait, en mariant Claude, sa fille, à l'archiduc Charles, abandonner aux époux deux provinces, la Bourgogne et

(1) Sandoval, Historia de la vida y heclios del emperador Carlos V, t. I, p. U, §22.

(2) Isabelle était-elle légitime héritière de Henri IV ? La question est douteuse. Suivant Fernand del Pulgar, Crônica de los reyes don Fernando y dona Isabel, c. xi, Henri IV n'avait pas fait de testament, mais Je docteur Lorenzo Galindez Carvajal, conseiller de Charles-Quint, dit formellement (Anales brèves), année 1474 : « Y no embargante que el cronista (Fernand del Pulgar) diga que no hizo testamento... la verdadfuéque hizo testamento, y en el dejô por su heredera de los reinos de Castilla..., à aquella dona Juana que se decia su hija. » Voir aussi Bernaldez, Crônica, chap. x. D'après lui, les grands qui se déclarèrent contre Isabelle s'appuvaient sur le testament du roi défunt. L'histoire de ce document est entourée de circonstances absolument romanesques. Crônicas de los reyes de Castilla, t. III, p. 251, note 1.

(3) Clémencin croit à ce projet de mariage, p. 491 .

(4) Ep. 287. — (5) Leglay. Négociations, introd.,p. 72 sqq.

la Bretagne. Une alliance avec Ferdinand terminait la désastreuse aventure des traités de Blois. Les deux rois n'eurent pas de peine à se mettre d'accord ; mais Ferdinand, plus menacé, se montra plus conciliant. Ils s'engageait à épouser une princesse française, Germaine de Foix ; il assurait Naples aux enfants qu'il aurait d'elle, et promettait d'indemniser les barons angevins.

C'était une grande faute, au moment où il avait besoin en Castille de ménager l'opinion. Pierre Martyr ne cache pas son mécontentement. Son patriotisme se révolte à l'idée de ces concessions coupables. « Ainsi, dit-il, le désaccord du beau-père et du gendre amoindrit la puissance espagnole. Grâce à ces divisions, la puissance française, tombée sur les champs de bataille napolitains, s'élève de nouveau jusqu'aux astres (1). » Il n'était pas seul à s'indigner ; tous ceux que l'esprit de parti n'aveuglait pas eussent mieux aimé une entente à tout prix entre Ferdinand et Philippe. L'union du roi avec Germaine de Foix était particulièrement odieuse. Les cendres d'Isabelle étaient à peine refroidies, que déjà le mari se disposait à célébrer un nouvel hymen. Le souvenir de la grande reine était trop vivant et trop cher pour que cette sorte d'infidélité posthume ne soulevât pas une réprobation universelle. « C'est un spectacle douloureux pour tout le monde que ce second mariage, si vite conclu. L'impression est plus vive en Castille, qui est le bien dotal de cette reine incomparable, et où sa mémoire est aussi véné-

(l)Ep. 292.

rée qu'elle-même était aimée pendant sa vie (1). »Les plus habiles politiques ont le tort de négliger dans leurs calculs la conscience et la délicatesse morale des peuples.

Pour le moment, le résultat était acquis; les dangers présents, écartés. Philippe le Beau se trouva sans alliés ; il eut la naïveté de laisser voir son désappointement. Ferdinand lui écrivit sur un ton de bonhomie, qui relevait la saveur de ses remontrances : « Il ne faut pas m'en vouloir, mon fils, d'avoir traité avec ton ami et ton compère. Quand ce roi était ouvertement mon ennemi, et que secrètement il te voulait encore plus de mal, en t'attachant à lui, tu recherchais avec passion un appui contre toi-même, ainsi que contre moi. Aussi n'ai-je rien à me reprocher à ton'égard. Mais toi, tu as fait surgir pour nous deux une profonde humiliation et un dommage énorme de l'hostilité du roi de France et de son amitié équivoque ; car il songeait à ses intérêts, et non à ta considération. Tu m'as réduit à convoler en secondes noces ; à affaiblir mes droits fondés par la victoire sur le royaume de Naples; à recevoir mes ennemis, les Angevins ; à leur rendre, à mon grand détriment et à celui de mes amis, leurs biens ravis par la guerre ; à m'engager par serment à payer cinq cent mille ducats. Mais c'est assez parler ; rentre en toi-même, mon fils. Si tu viens ici en fils, non en ennemi, mal-

(1) Ep. 300. « Durum omnibus videtur novas cernere tam repente nuptias, in Castella praesertim, ejus (Isabelle) dotalia régna [sic), qiue vixit nulli par, cujus ossa gens omnis non minus veneratur quam colebat viventem. »

gré ta conduite, je t'embrasserai comme un fils. Grande est la force de l'amour paternel. Si tu écoutes un homme qui connaît bien le peuple et les grands, tu arriveras sous d'heureux auspices, mais si tu t'entêtes à te confier à ceux qui, tout entiers à leurs intérêts, ne songent qu'à te perdre, tu te précipites dans un malheur certain (1). » L'histoire n'a pas gardé trace de l'eiîet produit par cette admonestation railleuse. Philippe parut accepter de bonne grâce le compromis que lui proposait Ferdinand. Un traité fut conclu à Salamanque (24 novembre 1505) (2); le beau-père et le gendre devaient régner conjointement.

Cette égalité dans le commandement était une conception chimérique où les deux rois avaient mis peu de sincérité (3). Le beau-père comptait gouverner sous le nom de son gendre, le gendre voulait s'assurer des sympathies de ses sujets avant de rompre ses engagements. Aussitôt qu'il^eut mis pied à terre à la Corogne, il vit accourir à ses côtés tous les grands seigneurs castillans. Il ne resta plus auprès du roi d'Aragon que le marquis de Dénia et le duc d'Albe. Son propre gendre avait déserté sa

(1 ) Ep. 293. Je ne doute pas que cette lettre ne soit la traduction littérale du texte original espagnol.

(2) Ep. 294. Coleccion de documentes inéditos, t. XIX, p. 285 sqq. — Crônicas de los reyes, t. III, p. 523.

(3) Sur les sentiments des partisans de Philippe, voir de quelle façon Jean Manuel traite la dyarchie, Crônica de Felipe I dans le Bosquejo bibliogrâfico, p. 29 : « Que bien sabia S. A. (Ferdinand) que no se podria sufrir la gobernacion de dos cabezas en un reino.» — Sur les prétentions de Ferdinand voir Pierre Martyr, passim.

cause (1). Toute cette noblesse excitait à l'envi Philippe à « régner seul (2). »

Ferdinand fut surpris par l'événement. Il avait cru le débat clos par l'accord de Salamanque, et s'avançait à la rencontre de Philippe et de Jeanne par Léon, Astorga et Villafranca. A présent, la querelle recommençait plus vive, car le gendre se sentait le plus fort. Ferdinand hésitait à mettre toute l'Espagne en feu. Il essaya de regagner le terrain perdu, de ramener son gendre à des sentiments plus doux. Négociateurs officiels et intermédiaires officieux allèrent d'un camp à l'autre (3) Pierre Martyr voulut aussi travailler à cette œuvre de concorde. Lors de son premier séjour en Espagne, l'archiduc avait distingué ce courtisan aimable; il l'avait admis dans sa société la plus intime (4). On pouvait espérer que les conseils pacifiques auraient dans la bouche d'un ancien familier un air plus désintéressé, une force de persuasion plus entraînante. Ce fut l'avis de Jean

(1 ) Bosquejo bibliogrâfico, p. 29. — Pedro de Alcocer, las Cornunidades, p. 7. — Pierre Martyr, ép. 309-308.

(2) Chroniques belges inédites publiées par Gachard, t. I, 1876, Itinéraire des rois d'Espagne, p. 459. « Toutefois l'on avait fait certain traité (traité de Salamanque) avec lui (Ferdinand) au mois de décembre dernier passé, qui lui était fort avantageux, mais lesdits princes (les grands d'Espagne) n'eussent ne vouldraient jamais souffry que ledit traité fut tenu tant parce qu'il est tout déraisonnable et incivil que parce que lesdits princes dient qu'ils ne vueillent avoir que ung roi, c'est assavoir le roi don Philippe, leur droicturier seigneur, à cause de madame Jehanno, sa femme. »

(3) Crônica de Bernaldez dans les Crônicas de los reyes, t. III, p. 725. » É vinieron los embaxadores é mediantes del un Rey al otro.»

(4) Ep. 285. — Ep. 305. « Magno me amore prosequebatur. »

Fonseca. Quanta Ferdinand, il laissa faire : « Il pleure, il soupire (1). » Il faut reculer jusqu'au pieux Enée pour rencontrer une nature aussi sensible.

Pierre Martyr se rendit donc à la Corogne. On crut avoir atïaire à une nouvelle recrue. En considération de son mérite, Philippe lui accorda une audience particulière. Claude de Cilly (2), favorable au visiteur, garda les portes pour empêcher l'intervention de quelque fâcheux. Pierre Martyr commença par des félicitations sur l'heureuse issue de la traversée, se fit gloire de l'amitié que le prince lui avait toujours témoignée, et de l'estime où il tenait ses écrits. C'est pour reconnaître tant de bienveillance qu'il demandait le droit de lui parler en toute liberté. La permission lui fut gracieusement accordée. Il entre alors dans le vif de la question : ou Philippe s'entendra avec son beau-père, ou il s'unira avec les grands. Ici l'orateur accumule tous les inconvénients d'une pareille alliance : l'aristocratie ne songe qu'à ses intérêts ; la couronne sortira dépouillée des mains de ces faméliques. C'est l'enseignement de l'histoire : c'est ainsi qu'ils ont traité les prédécesseurs d'Isabelle. Philippe l'écouta avec beaucoup d'attention, mais il ne lui fit pas de réponse. Il parut frappé des arguments ; son air sérieux et réfléchi fit croire au médiateur qu'il n'avait pas perdu sa peine (3).

Il dut bien rabattre de sa prétention, quand il vit

(1) Ep. 305. a. Luget, gémit. »

(2) Sur ce diplomate voir Leglay, Négociations, p. 48.

(3) Ep. 305.

la tournure des événements. Les deux rois devaient se rencontrer à Villafranca. A l'approche de son beaupère, Philippe s'enfuit à travers les montagnes de la Galice. Le marquis d'Astorga, le comte de Bénévent fermèrent à Ferdinand les portes des villes et des châteaux et le réduisirent à errer de village en village. L'intervention de Ximénès (•]), dont Pierre Martyr ne dit rien, finit par décider le gendre à une entrevue. Elle eut lieu entre la Puebla de Sanabria et Esturianos dans l'infime hameau de Remesal (2). Pierre Martyr était venu avec le roi d'Aragon; il croyait à la justice de sa cause, il en prévoyait le succès ; par reconnaissance, par politique, il lui demeurait attaché. Un autre Italien, un autre promoteur de la Renaissance, Lucio Marineo, resta fidèle au prince que la noblesse abandonnait. A Remesal, Pierre Martyr assista d'assez près à l'entrevue (3). Ferdinand était venu presque seul ; Philippe avait amené mille soldats allemands, qui formèrent un cercle où le roi d'Aragon

(1) Je crois, avec Héfélé, que Ximénès a vu Philippe, non au commencement de mai, mais au commencement de juin. La fuite du roi de Castille à travers les montagnes de la Galice a eu lieu après l'entrevue de P. M. avec lui. C'est après cette fuite que Ximénès est venu trouver le gendre de Ferdinand. L'ambassade de P. M. se placerait donc à la fin de mai. Sur cette chronologie voir l'Opus epist. ; — les Gesta Ximenii de Gomez dans Schott, t.I, p. 986-987 ; — et la Vie de Ximénès d'Héfélé, p. 165 sqq.

(2) Ep. 308. « Ininfelicirurisexigui agello. » — Documentas inéditos, t. XIII, p. 221 (note de l'éditeur), « en la pequena alqueria de Remesal. »

(3) Ep. 308. Sur l'entrevue, Gomez, dans Schott, t. I, p. 988 sqq., et Pedro de Alcocer, p. 6. Héfélé, Vie de Ximénès, suit servilement Gomez. Or le récit de ce dernier contient beaucoup d'inexactitudes.

parut comme emprisonné. Pedro de Alcocer et Gomez racontent avec quelle bonne humeur il tourna en ridicule tout ce luxe de précautions. Cependant son escorte restée en arrière regardait avec désespoir « ce vieux monarque couvert de gloire s'avancer sans armes à demi suppliant vers ce jeune homme bien armé. » On observait avec inquiétude les mouvements de ces illustres personnages. Aux gestes du gendre, notre écrivain conjectura qu'il interpellait son beau-père avec beaucoup d'aigreur et de passion (1). Les deux rivaux s'éloignèrent plus irrités que jamais (2). Ferdinand avait promis de quitter la Caslille. Le soir de cette journée désastreuse il était à Yanta de Gonejos, quand les fourriers de Philippe arrivèrent et lui intimèrent l'ordre d'abandonner sur-le-champ les lieux où leur maître devait passer la nuit (3). Ce dernier outrage faillit le faire sortir du calme qu'il s'imposait. La population même du village fut émue par le spectacle de tant d'humiliation.

On peut remarquer que Pierre Martyr ne dit pas un mot de Ximénès. Gomez lui prête naturellement le premier rôle. Il y a un peu d'exagération de la part du biographe, un parti pris de silence de la part de notre historien. Aussi ne parle-t-il pas du voyage du cardinal auprès de Philippe et de ses efforts pour

(1) Ep. 308. « Aspere... hostiliter. »

(2)Ep. 308. « Corruptisanimis regrediuntur. » — Galindez, Crônicas, t. III, p. 555. « Partieron desconcertados. » — Pedro de Alcocer. p. 6. « AI desperdirse descontentos. »

(3) Pedro de Alcocer, Relation de algunas cosas, p. 8.

rétablir la concorde (1). Il a d'ailleurs raison, à Remesal, de laisser Ximénès dans l'ombre. Ici sa discrétion n'est que trop méritoire : toutes les circonstances que Gomez rapporte en l'honneur de son patron ou n'ont jamais eu lieu ou n'ont pas eu lieu ce jour-là (2).

Le roi d'Aragon passait du découragement à la colère, de la colère au découragement. Il songea à la guerre ; il y renonça par amour pour sa fille, et, on peut le croire, aussi par raison. Il chercha même à gagner l'infernal (Tisiphoneus) Jean Manuel. Ce fut l'occasion d'une nouvelle insulte. Il s'entendit déclarer qu'il fallait sans conditions sortir de la Castille. Il finit par se résigner à son impuissance ; mais, avant de partir, il eut avec Philippe une dernière entrevue à Renedo, à trois lieues de Valladolid (3). Les deux souverains s'enfermèrent dans une petite chapelle (4). Tout autour la foule de leurs partisans s'était massée ; agités d'espérances diverses, ils attendaient impatiemment le résultat de l'entretien. Le tenace Ferdinand essaya encore une fois d'ébranler son gendre et joua sans succès la comédie de la tendresse. Il demanda à

(1) Gomez, dans Schott, t. I, p. 986. — Bergenroth, Supplément, p. 76, lettre de Ferdinand à ses ambassadeurs : « Por mayor satisfaction del arzobispo que con tan santo celodessea nuestra concordia.»

(2) Gomez a placé dans l'entrevue de Remesal des détails qui se rapportent à l'entrevue de Renedo. Héfélé. comme toujours, suit Gomez sans le contrôler.

(3) Ep. 309. — Coleccion de documentos inéditos, t. XIII, p. 331, lettre où le roi catholique rend compte de l'entrevue de Renedo.

(4) Ce sont là des détails que Gomez place à tort dans l'entrevue de Remesal.

voir sa fille ; il ne put même l'obtenir. Quand ils furent restés assez longtemps seuls, ils appelèrent le cardinal Ximénès. En sa présence on arrêta les termes de l'accord définitif (1) : la Gastiile échappait au mari d'Isabelle. Mais déjà un revirement d'opinion se dessinait en sa faveur (2) ; beaucoup de gens trouvaient qu'on s'était montré trop dur pour un homme qui avait tant contribué à la grandeur de l'Espagne. Cependant les amis du roi d'Aragon retournaient tristement à Valladolid. La nuit était venue. Tout à coup ils aperçurent au ciel une comète dont la queue s'allongeait sur Villa Mucientes, où logeait le vainqueur du jour. Dans leur pensée, cet astre mystérieux ne pouvait qu'annoncer un malheur pour leurs ennemis. Leur cœur se remplit de joie et d'espérance. Ce sont là les consolations ordinaires des vaincus.

Ferdinand partit pour Naples, laissant Pierre Martyr auprès de Jeanne la Folle. C'était un poste de confiance d'où il pouvait observer les événements et informer son maître à propos. Sa mission fut abrégée par une catastrophe imprévue. La justice divine, qui, selon sa ferme espérance, devait tôt ou tard venger la trahison, fut prompte à s'attaquer au principal coupable. Le roi de Castille était aux prises avec mille difficultés ; les impôts ne rentraient pas, les grands réclamaient le prix de leurs services. Il fallut aliéner le domaine royal et dépouiller la couronne en leur

({) Sur cet accord, P. M., ép. 310.

(2) Le peuple était pour Ferdinand. Voir dans Pedro de Alcocer, Relation de algunas cosas, une curieuse anecdote, p. 8.

faveur. « Les Philippistes sont gonflés d'orgueil

mais chez Philippe je crois remarquer je ne sais quel trouble (1). » Ces embarras parurent à notre observateur un commencement d'expiation. Il attribua la maladie dont Philippe fut atteint aux remords dont son âme était pleine. Le médecin Aloysius Marlianus lui confia qu'il avait entendu ces lamentations du mourant : « Hélas! malheur à moi, qui me suis jeté dans cette détresse ï Je suis un prince puissant, et il me manque même les choses nécessaires à ma subsistance (2). » En quelques jours la fièvre brisa ce corps vigoureux. Pierre Martyr fit du mort un éloge qui ne manque pas de grandeur, mais d'où l'émotion et la sympathie sont absentes. A ce moment, toute l'attention de notre politique était tournée du côté de Naples.

Le roi d'Aragon était à Portofino (3) quand il apprit la mort de son gendre. Il ne se pressa pas de revenir et continua sa route vers son royaume italien (4). Il comptait d'ailleurs sur l'anarchie pour démontrer aux Castillans la nécessité de le reprendre. Ses concurrents étaient peu redoutables : Maximilien était trop loin, don Carlos trop jeune. Au nom de Jeanne la Folle un gouvernement provisoire fut constitué ; il était composé du connétable de Castille, du duc de Najera, et de l'archevêque de Tolède. Pierre Martyr,

(1) Ep. 312.

(2) Ep. 313. — (3) Pedro de Alcocer, Relation, etc., p. 23. « Portofino en el antiguo ducado de Genova. »

(4) Sur son séjour à Naples voir ce que dit « el Cura de los Palacios » dans les Crônicas de los reycs , t. III, p. 730.

toujours hostile àXiménès, était peu favorable à cette prise de possession (1). Cet Italien, qui connaissait les luttes acharnées des Guelfes et des Gibelins, ne voyait que Ferdinand capable de couper court aux factions aristocratiques. L'événement lui donna raison : le duc de Médina Sidonia mit le siège devant Gibraltar ; le comte de Lemos s'.empara de Ponferrata. La volonté des régents était méprisée; personne ne voulait obéir qu'à soi-même. Le connétable et le duc de Najera faillirent en venir aux mains en présence de la reine (2). Tout était dans le désordre et la confusion ; la féodalité recommençait. Aussi Pierre Martyr envoyait-il coup sur coup les appels les plus pressants; il écrivait au secrétaire du roi, Almazan, au roi lui-même. Il gourmandait sa paresse, sa lenteur; il lui traçait sa ligne de conduite. Des amis imprudents s'efforçaient d'établir par de bonnes raisons le droit de Ferdinand au gouvernement de la Castille. Le compatriote de Machiavel repousse comme dangereuses ces discussions théoriques (3). C'est affaiblir une cause que de l'exposer à un débat public. Il n'a qu'à revenir : personne ne s'y opposera. Il ne ménage pas les petites finesses de ce rusé politique. Qu'a-t-il besoin d'écrire des compliments à tant de gens (4)? Il en est si peu qui les méritent. Lui serait moins disposé à oublier. Il n'irait pas jusqu'à combler d'honneurs ses pires ennemis, le marquis de Villena et le comte de Bénévent (5). En vérité Pierre Martyr est un serviteur

(1) Ep. 317. —(2) Ep. 331. — (3) Ep. 309. — (4) Ep. 309. (5) Pedro de Alcocer, p. 24.

bien indiscret et trop zélé ; il n'est pas étonnant qu'il se soit arrêté à mi-chemin de la fortune. Il peut au moins se faire honneur de sa franchise : « J'ai résolu de t'écrire en ton absence avec autant de liberté que si je te parlais de vive voix (1). »

Enfin l'on reçut la nouvelle de l'arrivée de Ferdinand (2). Le contentement de notre écrivain est en proportion de sa haine pour le désordre : « A mesure que le roi se rapproche, nous respirons avec plus de douceur (3). » Il dépeint en termes émus l'accueil qu'il a reçu à Valence, les larmes de joie que sa présence a fait couler, l'empressement du peuple et de la noblesse. Son enthousiasme descend même jusqu'au mauvais goût : « 0 Castille, tu as retrouvé cette lumière que tu avais perdue (4). » L'expression seule était exagérée; Ferdinand ramenait avec lui la paix publique. Le fameux Jean Manuel s'était enfermé dans la citadelle de Burgos. On le somma de se rendre ; il réclama un sauf-conduit. « Ferdinand se prit à rire. Il lui fit demander si les grands avaient l'habitude de dicter des lois aux rois (5). » A ce trait on reconnut le maître.

(1) Ep. 319. — (2) Ep. 352. — (3) Ep. 358. — (i) Ep. 363. (5) Ep. 363. « Irrisit rex viri audaciam. jussit per nuncium ab eo interrogari an soleant proceres leges a regibus exigere. »

Page 1