CHAPITRE VII
Jeanne la Folle
L'avènement de Philippe Ier et sa mort rapprochèrent Pierre Martyr de cette infortunée reine Jeanne, dont les malheurs ont de tout temps inspiré les sympathies les plus tendres. Il l'avait vue enfant auprès de son père spirituel, Fernand de Talavera(l); il l'avait accompagnée de ses vœux, quand elle partit pour la Flandre où l'attendait un mari inconnu. Cette union, que la politique avait formée (2), pouvait satisfaire le cœur le plus exigeant ; Philippe était le plus beau des princes et des hommes (3). Le bonheur des époux dura quelques années, mais les tristesses de la fin payèrent les joies des premiers jours. L'Opus epistolarum raconte longuement le martyre de la pauvre femme. Tourments, excentricités, on y trouve tous les éléments d'une étude psychologique. L'écrivain n'a pas eu besoin d'exprimer la compassion qu'il éprouvait; le simple récit des faits est bien plus touchant. Heidenheimer accuse sa dureté (4). Il suffit de
(I) Ep. 179. — (2) Hoefler, Dona Juana. Vienne, 1885, p. 9.
(3) Hoefler, p. 28.
(4) Heidenheimer, Petrus Martyr, p. 102.
lire ses lettres pour se convaincre que son âme n'était pas fermée à la pitié. Il sourit et s'amuse quelquefois des extravagances de la reine ; le caractère le plus sensible a ses moments de détente. Jeanne n'est pas une héroïne de roman ; elle n'est pas toujours également intéressante. Sa vie est faite de souffrances lamentables, de manies et de travers ridicules (1).
Est-il sûr qu'elle ait jamais été folle? On le croyait sur la foi des contemporains, lorsque le savant Bergenroth prétendit avoir découvert la preuve du contraire dans les archives de Simancas (2). D'après lui, la fille des rois catholiques se serait montrée rebelle à l'enseignement de l'Église. Elle ne pouvait souffrir le spectacle sanglant des auto-da-fé (3). En Flandre, elle affecte de choisir elle-même ses confesseurs ; au lieu d'accepter celui que sa mère lui envoie, elle en prend un à Paris, dans ce milieu toujours suspect. Luther n'avait pas encore paru, que déjà les âmes étaient en travail et portaient la réforme. Dans le nord comme dans le midi de l'Europe, à côté des voies ordinaires pour arriver au salut, les natures délicates et mystiques cherchaient un sentier moins fréquenté (4). Le formalisme, les pratiques multiples ne contentaient plus; on appelait le culte intérieur,
(1) Il n'est question ici ni de physiologie ni d'atavisme. Ce sont matières trop délicates et trop étrangères à nos études. On s'est contenté de suivre le développement psychologique du mal.
(2) Bergenroth ; le supplément est presque tout entier consacré à la reine Jeanne. Voir l'introduction.
(3) Bergenroth, introd., p. 29.
(4) Sur le mysticisme en Espagne à la fin du xve siècle, voir Merle d'Aubigné, Histoire de la Réformation, t. VII, p. 3.
l'adoration de Dieu « en esprit et en vérité. » Est-ce que Jeanne n'aurait pas été de ces ouvriers de la première heure? Bergenroth interprète en ce sens les expressions équivoques de quelques documents. L'hérésie fut l'origine de tous ses malheurs. Isabelle soupçonna l'odieuse vérité et fit discrètement ouvrir une enquête. Dans son testament, elle prévoit le cas où sa fille ne pourrait pas ou ne voudrait pas régner. Philippe le Beau et Ferdinand s'entendirent pour tenir la reine Jeanne dans une demi-captivité. Les rigueurs ne lui furent pas épargnées; on la mit plusieurs fois à la torture. Charles-Quint ne fut pas plus doux pour sa mère que son père et son aïeul. Le marquis de Dénia, qu'il lui donna pour gardien, fut bourreau autant que geôlier. Jeanne mérite d'être comptée parmi les martyrs de la liberté de conscience.
Il n'est pas nécessaire de recommencer une réfutation que l'on trouvera décisive chez Gachard, Maurenbrecher et tant d'autres (1). Les adversaires de Bergenroth n'ont pas eu de peine à montrer la faiblesse de son argumentation, sa déplorable tendance à forcer le sens des textes, et même ses nombreux et quelquefois grossiers contresens (2). Là n'est plus
(1) Gachard, Jeannela Folle.— Maurenbrecher, StudienundSkizzen zur Geschichte der Reformationszeit, p. 77 sqq.
(2) Sur t dar cuerda » et « hazer premia » que Bergenroth entend au sens propre, voir Maurenbrecher, p. 79. Je signalerai aussi la traduction inexacte et préjugée de Bergenroth, Suppl., p. 177-178. Un prêtre instruit l'infante Catherine « en todo lo que conviene à la buena doctrina. » B., qui voit là une précaution prise contre l'influence hétérodoxe de la mère, traduit « in the true doctrine ». Le texte
l'intérêt. L'étude attentive des documents ne permet pas de mettre en doute la folie de Jeanne. Mais qu'était cette folie? Quels en sont les caractères et les manifestations? A quel moment a-t-elle commencé? VOpus epistolarum nous fait suivre presque pas à pas le développement du mal. Pierre Martyr dit les manies, les inconséquences, les fureurs, comme les instants de lucidité et de jugement pénétrant et ferme. On a avec lui le plaisir de voir clair en cette raison troublée. Le mot de folie désigne sans précision plus d'un état mental. Les détails qu'il donne permettent de débrouiller ce chaos et, pour ainsi dire, de reconstituer une âme.
Rien ne faisait présager une destinée si tragique quand elle épousa (1496) Philippe, duc de Bourgogne. Elle fut reçue avec le plus grand enthousiasme dans les Pays-Bas. A Bruxelles, à Anvers, des joutes, des tournois, des fêtes de toutes sortes célébrèrent son arrivée (1). Jeanne pouvait se dire la plus heureuse des femmes : Philippe était un vrai Prince Charmant. « II a, dit-on, toutes les qualités qu'une femme peut désirer chez un mari; c'est la jeunesse dans toute sa fleur, c'est une taille admirablement prise, c'est une beauté singulière. Il a une grande douceur de mœurs, une nature à la fois tendre et pleine de feu (2). »
espagnol veut dire simplement que le prêtre donne à l'infante l'enseigement qui lui convient le mieux.
(1) Bosquejo bibliogrâfico (crônica de Felipe Ier), p. 8-9.
(2) Ep. 179. « Dicunt Philippo ipsius marito niliil déesse quod mulieri optandum in viro sit ; aetatis flos eximius, corporis habitudo mira, forma egregia, mores mites, natura lenis animosusque esse dicitur. »
Dans les années qui suivirent, la naissance d'une fille et d'un fils consacra le bonheur des époux. Jeanne avait pour son mari un attachement exclusif; elle s'était donnée d'un seul coup tout entière. Elle en vint à oublier sa patrie et ses parents. Isabelle et Ferdinand furent douloureusement froissés de cet abandon ; au fond, ils aimaient leurs enfants avec une grande tendresse. Ils ne souffraient pas moins dans leur orgueil. Jeanne, destinée à servir leur politique antifrançaise, à réconcilier Henri VII avec l'archiduc, ne daignait pas même répondre aux lettres que lui écrivait le roi d'Angleterre (1). Enfin n'allait-elle pas jusqu'à refuser un confesseur espagnol? Lorsque le prieur de Santa-Cruz se rendit en ambassade à la cour de Londres, Isabelle le chargea de voir au retour l'archiduchesse. Mère et reine, elle s'inquiétait à ce double titre du rôle effacé de sa fille, de son caractère sans énergie et sans ressort (2). Il ne s'agissait pas pour Santa-Cruz de raffermir une foi chancelante, mais bien d'exciter une volonté endormie. Lui-même rend témoignage du christianisme entier et rigide de l'archiduchesse. C'est une bonne chrétienne ; elle tient sa maison comme un couvent (3). Que lui reproche t-on? de céder trop facilement à son entou-
(1) Bergenroth, t. I, p. 124, avril 1497. Henri VII se plaint d'avoir écrit deux fois sans recevoir de réponse. — Il écrit encore, sans consulter son conseil, p. 140. Point de réponse.
(2) Bergenroth. Voir les premières lettres du Supplément.
(3) Bergenroth, p. 54, ép. du 15 janvier 1499 : « Hay tanta religion en su casa como en una estrecha observanciay en esto tiene mucha vigilancia, de que debe ser loada ahunque aqua les parece el contrario. »
rage, de ne pas exiger des conseillers de l'archiduc tous les égards qui lui sont dus, et de passer, par des revirements subits, d'une ardeur extrême à la plus incroyable indifférence. Santa-Cruz l'accusa en face de n'avoir nulle affection pour ses parents. Elle répondit qu'autrefois elle ne pouvait songer à sa mère absente sans verser des larmes. Et maintenant un sentiment impérieux avait ruiné toutes les autres affections. Elle ne le disait pas, et le prêtre ne pouvait ni le deviner ni le comprendre.
Les remontrances du prieur ne produisirent aucun effet. Jeanne continua d'être une femme passionnée pour son mari, faible pour ses serviteurs, sans consistance et sans force. Quand elle devint, par la mort du prince Jean, héritière présomptive, elle ne se montra pas très empressée à s'assurer cette riche succession. Les rois catholiques décidèrent leur gendre à venir recevoir le serment des Cortès. « Pour Jeanne, dit Pierre Martyr, nul doute qu'elle ne vienne, si son mari se rend ici, car elle est très amoureuse de lui. L'envie de tant de royaumes, le plaisir de voir son père et sa mère la toucheraient peu : seul le regret de son mari, qu'elle aime, dit-on, avec la plus vive passion, peut l'amener ici (1). » L'archiduc et l'archiduchesse traversèrent la France (2). Jeanne, dans les fameuses réceptions de Blois, se prêta de mauvaise grâce aux exigences de l'étiquette; elle avait peine à se considérer comme la vassale de Louis XII. Mais Philippe était gagné à l'alliance française ; les anciens traités
(t) Ep. 222. — (2) Hoefler, Dona Juana, p. 25.
furent confirmés. Le 23 janvier 1502 les illustres voyageurs passaient la frontière espagnole. Isabelle et Ferdinand firent reconnaître leur fille comme future souveraine par les Cortès d'Aragon et de Gastille (1). Ils se flattaient de la garder longtemps auprès d'eux, mais ils comptaient sans leur hôte. Celui-ci ne paraît pas avoir éprouvé pour les rois une bien grande sympathie. Le climat de la péninsule lui déplaisait (2). Quand l'été vint, la fièvre fit de rapides ravages parmi ses familiers. Son ancien gouverneur, l'archevêque de Besançon, mourut. L'ennui, la crainte, l'amour du pays natal le déterminèrent à quitter l'Espagne. En vain Isabelle essaya-t-elle de le retenir. Jeanne approchait du terme de sa grossesse : on craignait que le chagrin n'amenât une issue fatale. Ni les raisons politiques, ni les larmes de sa femme ne purent rompre sa résolution. «Il fut plus dur que le diamant (3) » ; et, laissant Jeanne en cette aventure, il se mit en route à travers la France pour regagner les Pays-Bas.
Ce fut pour l'abandonnée un coup terrible ; elle vivait de la présence de son mari. Elle ne pouvait partir avec lui, et elle n'avait pas assez d'énergie pour surmonter son chagrin. « Ce n'est qu'une femme, quoiqu'elle soit née d'une telle mère ; elle gémit, elle ne fait que pleurer (4). » Il n'y eut plus moyen de lui arracher un sourire ; toujours elle tenait
(1) Hoefler, p. 37. — (2) Ep. 250. - (3) Ep. 250. (4) Ep. 250. « ... Durius multo ardenti uxori, quae simplex est femina, licet a tanta muliere progenita ; gémit, collachrymatur. »
ses yeux baissés vers la terre. Des richesses, de la puissance, de la couronne, de ses parents même, elle n'avait nul souci. La pensée seule de son mari l'occupait. La passion se montre ici avec un caractère irritable et maladif. Elle refuse de croire (1) Isabelle, qui fixe son retour après sa délivrance. Tout l'entourage intime est désespéré ; on compte cependant que l'enfantement emportera ce trouble de V esprit (2). Pour la première fois le mot fatal est prononcé ; la raison de Jeanne vacille sous l'étreinte d'un sentiment plus qu'humain. Les exhortations, les caresses étaient sans influence. Philippe absent était plus fort que l'amour d'une mère, plus fort que toutes les joies d'ambition et les plaisirs que procure le souverain pouvoir. Isabelle souffrait de voir tant de faiblesse. « Son cœur est tout à fait fermé ; il ne renferme
rien de viril, rien de royal Ces façons d'agir
brûlent les entrailles maternelles (3). » C'était donc là que venaient aboutir les peines, les ennuis, les travaux des rois catholiques. L'autorité royale, fondée sur tant de sacrifices, allait tomber entre ces mains débiles. Alors Isabelle sentait plus douloureusement que jamais la perte de son fils aîné, le prince Jean. Jeanne accoucha d'un fils, mais sa raison ne se raffermit pas. Une violence inutile acheva d'exaspérer cette nature irritable. La reine, infidèle à sa promesse, reculait de jour en jour le départ, au grand désespoir
(i) Ep. 253-255. - (2) Ep. 253. « Turbine mentis. » — Ep. 255. « Filiae turbulentia. »
(3) Ep. 255. « Durissimi est pectoris. Nil virile, nil regium ab ea prodiit... Uritsuis moribus... haec filia materna viscera. »
de sa fille. Il fallait, lui disait-on, attendre que la paix fût conclue entre la France et l'Espagne ; alors elle pourrait s'embarquer en toute sécurité. Sur ces entrefaites, Philippe annonça à sa femme son retour dans ses Etats ; il la pressait de l'y rejoindre. Elle était à ce moment à Médina del Gampo. Aussitôt qu'elle eut pris connaissance de la" lettre, elle ordonna aux gens de sa suite de faire leurs préparatifs de voyage. L'archevêque de Burgos, don Juan Fonseca, et l'alcade, Juan de Gordova, étaient, en l'absence de la reine, chargés de veiller sur sa conduite. Ils essayèrent de la détourner de son projet ; ils la prièrent d'attendre au moins l'arrivée de sa mère. Elle ne voulut rien entendre, et franchit la première enceinte du château. Alors l'alcade, sans se soucier de ses menaces, fit dresser le pont-levis extérieur. Ainsi prise entre ces deux portes, elle ressemblait dans sa fureur à une « lionne numide. » Elle passa la nuit sous la voûte du ciel, sans vouloir rentrer dans ses appartements (1). De délai en délai, Jeanne resta en Espagne jusqu'à la fin de mai 1504. A cette date, elle partit pour la Flandre (2). La malheureuse se croyait au bout de ses chagrins ; mais à peine fut-elle revenue à Bruxelles, qu'elle eut lieu de suspecter la fidélité de son mari. Sa jalousie éclata avec une violence terrible ; elle se jeta sur sa rivale, la frappa, et, prenant des ciseaux, elle fit tomber cette superbe chevelure blonde qui avait capté le cœur de Philippe. Cette scène amena
(1 ) Ep. 268.— Hoefler, p. 40. — Lorenzo de Padilla dans le Bosquejo biogrdfico, p. 14. — (2) Ep. 272.
des représailles ; Philippe accabla l'archiduchesse de reproches et d'injures et ne voulut plus avoir de rapports avec elle (1). La santé de Jeanne en reçut une grave atteinte. Isabelle et Ferdinand, en apprenant cette nouvelle, tombèrent malades (2). L'attendrissement gagne même Pierre Martyr ; il met en contraste les tourments de l'heure présente avec les joies d'une enfance passée auprès d'une mère tendre, au milieu des délicatesses de la Cour. Cette crise fut décisive. La personne humaine avait subi une trop forte secousse pour se retrouver jamais tout entière. Le ressort de l'activité était brisé. Le jugement surnagea dans ce naufrage, mais la volonté disparut. Toutes les extravagances, toutes les manies se manifestèrent au grand jour, quand il n'y eut plus de maître intérieur pour discipliner les fantaisies de cette nature.
La mort d'Isabelle ne permit plus de cacher l'infirmité de sa fille. Jeanne serait-elle appelée au gouvernement de la Castille ? Dans une lettre patente du 23 novembre 4504, Isabelle avait prévu le cas où il faudrait confier le pouvoir à d'autres mains (3). On sait que Philippe au nom de sa femme, Ferdinand en vertu du testament d'Isabelle, se disputèrent la Castille. Tous deux nièrent ou affirmèrent la folie, au gré de leurs intérêts (4) ; tous deux, malgré leurs dénégations, la savaient incapable de régner (5). Quoi qu'il
{*) Hoefler, p. 42-43. — Ep. 272. — (2) Ep. 273.
(3) Bergenroth, SuppL, p. 66.
(4) Bergenroth, SuppL, lettre de Philippe à Jean de Hesdin, p. 74.
(5) Bergenroth, SuppL, traité entre Philippe et Ferdinand, p. 79, et déclaration des Cortès de Toro, p. 70.
en soit, elle était la légitime héritière des royaumes maternels. Chacun d'eux sentait quel avantage il aurait sur son concurrent, si elle se déclarait en faveur de ses prétentions. Ferdinand envoya en Flandre le secrétaire Lopez Conchillos, qui réussit à faire signer à Jeanne une pièce où elle priait, engageait, exhortait son père à'ne pas quitter la Castille. L'Aragonais Miguel de Ferrera dévoila cette intrigue à Philippe (4). Celui-ci ne fut que plus résolu à exiger la retraite de son beau-père. A son tour, il usa de son influence sur l'esprit de sa femme. A sa persuasion, elle écrivit à M. de Veyre, ambassadeur de l'archiduc en Espagne, une lettre singulière, où elle reconnaissait ses travers et s'attachait à justifier son mari. Elle s'excusait sur une jalousie excessive qui avait troublé sa raison. Jamais elle n'avait songé à priver son mari du gouvernement, tant à cause de l'amour qu'elle lui portait que pour se conformer à la justice (2). La pauvre reine n'était plus qu'un instrument entre les mains de ces peu scrupuleux politiques.
Philippe l'emporta sur Ferdinand. Dès qu'il se fut assuré du pouvoir, il voulut se débarrasser de celle à qui il le devait. Don Juan Manuel proposa aux Cortès de reléguer la reine dans la ville de Tordesillas. La
(1) Bosquejo biogrâfico, p. 48-19 sqq. — Pierre Martyr, Ep. 286. Sur les intrigues de Ferdinand, voyez aussi une lettre de l'ambassadeur vénitien Quirini. Hoefler, Depeschen des venetionischen Botschafters, tiré deYArchiv fiir oestreichische Geschichte. Vienne, 1885. Sechsundsechzigster Band, erste Haelfte, p. 81.
(2) Bosquejo biogrâfico, introd., p. 12-43. Cette lettre écrite de la main de Jeanne a été trouvée par M. Rodriguez Villa dans les archives du duc d'Albuquerque. Morel-Fatio, Revue historique, t. III, p. 396.
ferme opposition de Pedro Lopez de Padilla, procurateur de Tolède, lit abandonner ce projet (1). Jeanne eut vent du sort qu'on lui réservait. Beaucoup de défiance se mêla à son affection conjugale. Elle craignait à tout moment d'être enfermée dans quelque place forte (2). Pendant que la cour faisait route vers Ségovie, elle s'arrêta à cheval en pleine campagne. On était près du petit hameau de Cogeces. Il y avait en cet endroit un château où Jeanne voyait une prison future. Etait-ce un simple soupçon ? avait-elle été prévenue ? « Elle passa la nuit entière à cheval ; ni les prières ni les menaces ne purent la décider à entrer dans le village (3). »
Pierre Martyr a l'air de croire au complot. Il occupait auprès de la reine un poste de confiance, qui demandait un observateur perspicace. Le roi d'Aragon, en partant, l'avait chargé de veiller sur sa fille, et probablement de surveiller les agissements de son gendre. Cette situation fit de lui le témoin obligé de toutes les extravagances où se complut la douleur de la reine après la mort de Philippe le Beau. Au lieu de parler avec pitié de cet amour constant, il n'en voit le plus souvent que les démonstrations ridicules. Pendant la maladie de son mari, Jeanne fut constamment à son chevet, mais l'issue fatale ne lui arracha pas une seule larme (4). A partir de ce jour, elle était toute-puissante, si elle eût été capable de gouverner(5).
(1) Pedro de Alcocer, Relation de algunas cosas, p. 13 sqq.
(2) Ep. 309. — (3) Ep. 312.
(4) Ep. 316. — (5) Ep. 317. Bergenroth n'a pas réfléchi que, si Jeanne n'eût pas été folle, elle avait deux occasions de se saisir du
Elle signa l'ordre de payer les chanteurs belges ; ce fut toute la part qu'elle prit à l'administration. De tous les étrangers qui avaient suivi l'archiduc, ces musiciens seuls avaient su lui plaire. Enfant, elle avait appris la musique ; malheureuse maintenant, elle aimait à entendre ces voix harmonieuses (1).
C'était un répit d'un instant dans la continuité de ses peines. Son caractère allait s'assombrissant. « Elle mène une vie misérable dans la retraite et les ténèbres; elle est là, le menton appuyé sur sa main, la bouche fermée ; elle ne veut voir personne (2). » Elle ne tarda pas à quitter Burgos, où elle souffrait de se sentir dans un centre populeux ; elle se retira dans le domaine de la Vega, loin du commerce des hommes (3). Contre son indifférence se brisaient les conseils des sages et les insinuations des intrigants.
Un jour pourtant, à l'étonnement de tous, elle sortit de son apathie. Le corps de son mari était déposé dans l'abbaye de Miraflores ; elle résolut de le transporter à Grenade, et vint à bout, par sa froide obstination, de la résistance des moines. Le lugubre cortège se déroula à travers la Castille (4). La jalousie de Jeanne avait survécu à la mort de Philippe : quand on s'arrêtait dans quelque village, défense expresse était faite aux femmes de s'approcher. Près de Hornillos, on aperçut un couvent. C'était le soir, elle y fit conduire le corps. Elle croyait que c'était un monastère
pouvoir : après la mort de son mari, et lors de l'entrée des communeros à Tordesillas.
(1) Ep. 317. — Cf. Ep. 349.
(2) Ep. 318. — (3) Ep. 320. — (4) Ep. 324.
d'hommes. Dès qu'elle sut qu'il était habité par des religieuses, elle donna l'ordre de fuir. La nuit était venue ; le vent soufflait avec violence ; à la lueur voilée des torches, elle fit ouvrir le double cercueil pour s'assurer que le cadavre chéri était bien là (1). Dans le cours de cet étrange voyage, ses manies d'isolement la reprenaient ; elle oubliait où elle était Malgré la peste, elle ne se décidait plus à s'éloigner du village de Torquemada. « Elle ne remue pas, ou, si une fois elle s'est assise, elle ne sait plus ou ne veut plus bouger de là (2). » Tantôt, au contraire, elle semblait sortir de ses rêves absorbants. Elle donnait audience près du char funèbre à tous ceux qui voulaient s'approcher (3).
Cependant elle ne souffrait dans son intimité que quelques personnes : Diego Villascusa, évêque de Malaga ; Diego de Muros, évêque de Mondoiledo ; Pierre Martyr et l'archevêque de Burgos, Juan Pascual, de l'ordre des Dominicains (4A. Le bruit, l'éclat, le tumulte des villes l'importunaient. Elle allait de hameau en hameau, de domaine en domaine. Son escorte campait comme une armée. Quand elle sut la nouvelle de l'arrivée de Ferdinand, elle ouvrit encore une fois le cercueil avant de se porter à sa rencontre. On ne marchait que la nuit. « Il ne convenait
(1) Ep. 339. •— (2) Ep. 332. « Est Saturno adeo pessumdata quod autmutare se, aut, si semel sederit, surgere loco nesciat autvelit.
(3) Ep. 335.
(4) Ep. 339. Sur Diego de Muros, Crônicas de los reyes, t. III, p. 559. Sur l'évêque de Burgos, Flores, Espana sagrada, t. XXVI, p. 414.
pas aux veuves, qui avaient perdu leur soleil conjugal, de regarder la lumière du jour, surtout dans les chemins quand elles peuvent être vues (1). » La rencontre du père et de la fille eut lieu à Tortoles. Ce dur et froid politique pleurait en l'embrassant. Elle resta immobile comme une statue. Elle était, au fond du cœur, joyeuse, mais 1rs scènes de Bruxelles avaient trop rudement éprouvé son être (2). Le réservoir des larmes était tari.
Ferdinand aurait voulu l'emmener àBurgos. Elle se prêta d'abord à ce désir ; mais, arrivée à Arcos, elle changea d'avis. « Elle ne voulait plus désormais entrer dans Burgos, parce que c'était là qu'elle avait perdu son mari (3). » Le roi fut obligé de se séparer d'elle. Il devenait pourtant nécessaire de fixer son sort. On choisit pour sa résidence la ville de Tordesillas, au bord du Douro. La plaine de la Vieille-Castille, balayée par les vents, est très froide en hiver. Piien n'était préparé pour recevoir une malade (4). A l'approche de la mauvaise saison, Ferdinand se rendit à Tordesillas pour compléter l'installation de sa fille. Mais elle, insensible aux rigueurs de la température, repoussait toute amélioration. Il ne put rien obtenir ni par prières ni par menaces. Il fit faire, à son insu, quelques préparatifs indispensables. Par la volonté de Jeanne, qui avait horreur des déplacements (5), Tordesillas devint sa dernière demeure.
(I) Ep. 349. -- (2)Ep. 363.
(3) Ep. 367. — (4) Sur Tordesillas, Hoefler, p. 77.
(5) Ep. 431. « Motus inimica adeo... •
Au milieu de toutes ces extravagances, elle conserva toujours comme des parties saines et bien équilibrées. La solidité du jugement faisait contraste avec l'impuissance de la volonté. Aussi s'étonnait-on de l'entendre parler comme une personne de grand sens. De là les erreurs possibles de la critique. Lorsque Pedro Lopez de Padilla la visita (1506) (1), les premiers mots qu'elle lui dit étaient marqués au coin de la raison. Il n'aurait pas fallu la pousser trop ; sa faiblesse intellectuelle eût paru au grand jour. Pierre Martyr, qui vécut auprès d'elle, signale souvent les clartés de cet esprit malade. Elle avait quelquefois, comme les fous, plus de sagesse que les sages. En 1506, on la pressait de déléguer le pouvoir à son fils ou à Maximilien d'Autriche ; elle répondit que Charles était trop jeune et l'empereur trop loin. Pierre Martyr ne cache pas sa surprise. « Personne ne vous paraîtrait plus sage que cette femme si vous pouviez entendre ses réponses improvisées (2). » Il ne fallait pas lui parler des affaires de l'Etat; aussitôt sa volonté se dérobait; le moindre effort lui coûtait. Les hommes de cette époque étaient peu attentifs à faire toutes ces distinctions. La folie était un de ces touts concrets que l'on voyait d'ensemble. On doit savoir gré à Pierre Martyr d'avoir démêlé les fils de cet écheveau. Il analyse finement l'état mental de la reine. « Chez elle le jugement et la mémoire ont gardé leur vigueur;
(1) Pedro de Alcocer, Relation sobre las corn., p. 14.
(2) Ep. 323. « Nil diceretis esse hac femina sapientius, si ejus extemporanea responsa audire daretur. » Cf. ép. 351.
elle voit nettement ce qui convient, non seulement à une femme, mais même à un grand homme. » 11 est vrai que tout se borne là. « Le pouvoir de se déterminer lui manque ; elle a horreur de l'action (1). » Les communeros devaient éprouver à leurs dépens la vérité de cette psychologie.
Jusqu'à la mort de Ferdinand, Jeanne fut confiée à la garde de Mossen Ferrer, que Ximénès remplaça par un surveillant plus jeune et plus agréable (2). Après la mort du cardinal, la charge passa à Bernard de Sandoval, marquis de Dénia. La surveillance était sévère ; les fous ne sont pas toujours touchants (3). Il ne convenait pas d'amoindrir la majesté royale aux yeux des peuples. Jeanne n'était pas cependant abandonnée. Ferdinand et Charles la visitèrent plusieurs fois dans sa retraite. On lui laissa longtemps pour sa consolation sa plus jeune fille, Catherine. Comme l'éducation de l'infante était nécessairement un peu négligée, Charles décida, en 1518, que sa sœur viendrait vivre à la cour. Cette séparation fut si douloureuse à la reine qu'elle refusa pendant trois jours de prendre aucune nourriture (4). On lui rendit son enfant, et le roi vint à Tordesillas pour la consoler. On a fait quelque bruit de son éloignement pour les pratiques du culte (5). On a abusé de quelques mo-
(1) Ep. 351. « Ingenio pollet et memoria haec nostra regina. Quœcunque non ad feminam modo, sed ad magnum attinent virum, acute sentit. Caret diffinitiva, executivam abjicit. »
(2) Héfélé, Vie du cardinal Ximénès. p. 384.
(3) Bergenroth, Suppl., p. 455.
(4) Ep. 614.
(5) Bergenroth, Suppl., p. 175.
ments d'humeur. Son orthodoxie est d'aussi bon aloi que sa tendresse maternelle. Après la visite de son fils, elle voulut entendre la messe dans le corridor où elle l'avait rencontré (1). Cependant les prisons, si peu dures qu'elles soient, n'en sont pas moins odieuses. Le marquis de Dénia semble avoir agi en homme qui se prévaut trop rigoureusement de la supériorité de sa raison. Quand les communeros commencèrent à s'agiter sur tous les points de la Castille, il prit des précautions plus grandes et resserra la demi-captivité de la reine (2). Aussi, lorsque la ville de Tordesillas se fut jointe aux rebelles, la position du geôlier devint difficile. Jeanne ne l'aimait pas, et presque tout l'entourage de la prisonnière s'élevait contre lui. Le cardinal de Tortose avoue « que presque tous les domestiques et serviteurs de la reine disaient que son Altesse avait été malmenée et emprisonnée de force pendant quatorze ans (3). » Les communeros chassèrent les serviteurs qu'ils croyaient contraires à leur cause ; le marquis de Dénia eut pour successeur Alonso Quintanilla de Médina. Il est probable que tous ces changements obtinrent l'assentiment de Jeanne (4).
Il fut cependant impossible de la décider à agir. Au moment où on l'instruisit des événements, elle avait eu la velléité d'intervenir. Elle parla d'appeler auprès d'elle l'évêque de Malaga (5), son ancien chapelain,
(1) Bergenroth, Suppl., p. 164.
(2) Bergenroth, ibid., p. 196 et 201.
(3) Bergenroth, SuppL, p. 217.
(4) Ep. 691. « Reginae catholicae placere ista dicunt. »
(5) Berg. , SuppL, p. 305. Pierre Martyr, ép. 684, dit « l'évêque de Concha. »
et les conseillers Polanco, Zapata et Aguirre, mais elle ne voulut rien commander par écrit. Pierre Martyr signale encore son dégoût pour les affaires, a Que le ciel tombe ou qu'il crée de nouveaux astres, c'est pour elle la même chose (1). »
Ce fut l'une des principales raisons de l'échec des villes. Jeanne était aux yeux des loyalistes la véritable souveraine. Si elfe avait consenti à donner des ordres, à signer des décrets, à mettre la main à l'administration, la cause de Charles -Quint était perdue. Les politiques ne s'abusaient pas sur la gravité d'une pareille intervention. C'est l'opinion de Pierre Martyr (2), et Adrien d'Utrecht partage cette opinion. « Si la chose arrive, écrit-il à Charles, ce sera la fin de ma charge, et je ne sais pas comment nous pourrons tenir une seule ville dans l'obéissance de Votre Majesté (3).» Les calculs de la Junte furent déjoués par l'inertie de la reine ; elle écoutait les plaintes, elle se disait résolue à pourvoir aux maux du royaume. Mais lui proposait-on de souscrire une ordonnance, elle s'y refusait obstinément. Cependant les communeros eurent leur jour de joie triomphante. Les procurateurs lui peignirent avec pathétique le triste état de ses royaumes. Elle parut surprise que son fils eût usurpé, de son vivant, le titre de roi. Les exhortations des ora-
(1) Ep. 684. « Vivit eadem saturnia gravedine pessumdata a negotiis abhorrens. Ruât cœlum an nova procreet sidéra, illi tantumdem est. »
(2) Ep. 685. « ... Recusatque [regina] diplomati cuiquam imponere manum. Quod si faceret, actum de nostri Ceesaris actum esset auctoritate, vivente matre praesertim. »
(3) Berg., Suppl., p. 217, lettre du cardinal de Tortose à Charles- Quint.
teurs furent si vives q u'elle promit formellement d'écrire de sa main les ordres nécessaires au rétablissement de la paix. 11 en fut de cette promesse comme des précédentes. La Junte ne put élever principe contre principe, les droits de la mère contre les usurpations du fils. En vérité, si elle n'eût vécu sous « une influence maligne, » n'aurait-elle pas profilé de l'occasion pour recouvrer à la fois le pouvoir et la liberté? Ici se termine la vie publique de Jeanne la Folle. Si l'on veut avoir quelques renseignements sur sa misérable existence de recluse, il faut, pour la période suivante, les chercher dans la correspondance du marquis de Dénia avec Charles-Quint. A part une ou deux indications et une anecdote touchante, YOpus epistolarum est désormais muet sur son sort. Elle a vécu trop longtemps, et dans un siècle trop agité pour que l'attention restât toujours fixée sur elle. C'est l'époque des grandes guerres ; Charles-Quint travaille à établir sa domination sur l'Europe entière. L'histoire est préoccupée de ce grand spectacle. Les batailles, les efforts de la diplomatie fournissent une matière suffisante aux écrivains. Qui songerait, au milieu des luttes entre l'empereur, le roi de France, et le protestantisme allemand, à s'inquiéter de quelle façon vit une pauvre folle dans le château de Tordesillas (1)?
(1) Sur cette période de la vie de Jeanne la Folle, voir Gachard, Jeanne la Folle et Char les -Quint. — Bosquejo biogrâfico, p. 173.