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CHAPITRE VIII

Les premières années du règne de Charles-Quint (Charles Ier de Castille)

Les premières années du règne de Charles Ier (Charles-Quint) tiennent dans YOpus epistolarum une place considérable. Les événements sont, au plus haut point, dignes d'intérêt, et Pierre Martyr y a joué un rôle. Ce n'est pas qu'il ait agi en vertu d'une fonction officielle. Son action a été essentiellement spéculative : il a fait de la politique militante, la plume à la main, dans le silence du cabinet. Sous la régence de Ximénès, comme sous le gouvernement des Flamands, il juge avec une grande liberté les choses et les personnes. Ses lettres ne restaient pas toujours entre les mains du destinataire; elles couraient un peu partout. S'il faut faire un mérite à l'écrivain de sa franchise, elle n'en suppose pas moins dans l'Espagne des rois catholiques un régime qui exigeait l'obéissance sans imposer l'approbation. La compression ne fut érigée en système que sous les Habsbourgs. Aussi les appréciations de Pierre Martyr ont-elles, avec leurs exagérations et leurs erreurs, le charme d'une parfaite sincérité.

La mort de Ferdinand (1516) donna la régence à

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Ximénès. Pierre Martyr n'était pas un admirateur enthousiaste du Cardinal. Il y avait entre eux dissemblance de nature : l'impérieuse hauteur et la rudesse de l'un répugnaient à la douceur et à la politesse de l'autre. L'Italien n'arrivait pas à saisir la grandeur de cette nature entière; il y avait même chez lui, quoique prêtre, comme un préjugé de gentilhomme contre ce gouvernement d'un moine. Il partageait, sur ce point, les préventions de l'aristocratie. « L'autorité de ce frère est odieuse aux grands cœurs (1). • Il reconnaît ses services, mais il ne va pas jusqu'à la sympathie. Cette attitude est loin de nous déplaire. La plupart des jugements portés sur le grand ministre vont de l'extrême louange à l'extrême dénigrement (2). C'est une agréable surprise de trouver un contemporain, qui n'est pas bien disposé en faveur de Ximénès, mais qui ne s'abaisserait jamais jusqu'à devenir un détracteur sans vergogne. L'histoire gagne à consulter ces esprits sages, qui gardent dans la passion la clarté de l'intelligence et la netteté du regard. Pierre Martyr est de cette race. Ximénès ne lui a jamais imposé. Déjà, sous le règne de Ferdinand, ce manque de sympathie s'était manifesté en plus d'une circonstance. Les prétentions militaires du Cardinal, au lieu de provoquer son admiration, ne faisaient qu'exciter

(1) Ep. 573. « Nauseam inducit magnanimis hujus fratris licet potentis et Reip. amatoris gubernatio. »

(2) Sur la diversité de ces appréciations voir Ferrer del Rio, Comunidades deCastilla, append., n° 1, p. 345. M. Léonce de Lavergne, Revue des Deux Mondes, 45 mai 1841, s'est montré particulièrement sévère.

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doucement sa malice. Dans le récit qu'il fait de l'expédition d'Afrique, il énumère les capitaines éprouvés qui y prirent part, le comte d'Altamira, Gonzalez Ayora, Pierre Navarre, et il ajoute en se moquant : « Voilà l'entourage du frère François chaussé de sandales (1). » Il signale son retour rapide après la prise d'Oran, et il raconte complaisamment que le Cardinal a été bouleversé par la révolte tumultueuse de l'armée. Et encore : « Notre Cardinal-moine prend à petites doses les travaux de la guerre auxquels il n'est pas fait (2). » Le trait est discrètement perfide. Le reproche d'avarice est plus en relief. « Le Cardinal, comme tu sais, est plus riche que le romain Crassus : car il ne désire rien tant que d'amasser des trésors (3). » L'accusation est d'ailleurs peu fondée ; Ximénès se servait de ses immenses revenus pour fonder l'université d'Alcala et pour étendre les possessions de l'Espagne. Quant à cette émeute militaire, elle eut lieu non en Afrique, mais à Carthagène avant le départ de l'expédition (4). Le Cardinal voulut distribuer directement le prêt aux soldats, au lieu qu'auparavant la solde passait par la main des capitaines. Cette réforme eût supprimé bien des abus. Les intéressés poussèrent l'armée à se mutiner. Plus tard, Ximénès quitta Oran, parce qu'il ne s'entendait plus avec Pierre Navarre (5).

(1) Ep. 413. — (2) Ep. 421. « Crepidatus noster cardinalis insuetos sibi labores bellicos teraperaturus... »

(3) Ep. 413. « Est namque, uti nosti, Crasso romano pecuniosior, quia thesauris cogendis inhiaverit. »

(4) Héfélé, p. 313, d'après Gomez, p. 1032. Voir aussi VEpistolario espahol, 1. 1, p. 231, note 3.

(5) Epistolario, t. I, p. 231 , lettre XIX du Cardinal.

C'est à la Cour que s'élaboraient toutes ces petites perfidies. Le roi Ferdinand, jaloux de Ximénès comme il l'était du grand Capitaine, augmentait sa défiance à proportion des services rendus (1).

Quand Ximénès devint régent, Pierre Martyr ne se montra pas plus sympathique. A ce moment ses dispositions malveillantes étaient encore accrues par une mesure du nouveau gouvernement. Pour parer aux embarras financiers, Ximénès avait supprimé toutes les pensions. 11 est vrai qu'il écrivait en même temps à Charles de maintenir celle de Pierre Martyr. La réponse n'arrivait pas. De là quelque aigreur contre l'auteur de la suppression (2). Quelques-unes de ses lettres, les plus importantes, sont, à cette époque, adressées à Marliano, médecin de Charles. On pourrait croire parfois qu'il est un agent de la cour de Bruxelles, chargé de rendre compte des actes du ministre. Il n'en est rien : sa mission est toute spontanée. Faire connaître au jeune prince les sentiments et l'état de l'Espagne, lui inspirer la conduite la plus avantageuse, voilà son ambition. Ce n'est pas un flatteur éhonté ; il le fit bien voir quand Charles voulut qu'on lui donnât le titre de roi. Pierre Martyr signale aussitôt à Marlianus les dangers de cette exigence. Jeanne était, en droit, reine de Castille. On n'aurait pas dû prendre une décision si grave sans consulter les Cortès. La Castille céderait peut-être, car elle était façonnée à l'obéissance ; mais il ne fallait pas

(1) Héfélé, chap. xxi, p. 328.

(2) Ep.581.

abuser de la complaisance des peuples. « Il y a de ces chevaux indolents qui, excités par l'éperon, se mettent à ruer contre leur maître. En quel pays voit-on plus souvent cette aventure qu'en Espagne? Je ne sais (1). » Il prétend même qu'on lui sache gré de ces conseils désagréables. C'était pousser loin la naïveté. Ximénès, qui pensait comme lui, céda aux désirs de la cour de Bruxelles et, malgré la résistance des grands, fit proclamer Charles (2). Notre écrivain vit de mauvaise grâce ses avis méprisés. « Les Castillans eussent préféré qu'on différât un peu. Il vaudrait mieux manger les raisins mûrs que verts et hors de saison. C'est du moins mon goût et le goût d'un grand nombre de personnes. Les donneurs de conseils s'en apercevront (3).» Ces premières illégalités ne pouvaient que mécontenter l'opinion. Pierre Martyr fut aussi ferme contre le régent lorsqu'il entreprit de réformer l'organisation militaire de la Castille. Les armées d'alors se composaient de mercenaires nationaux ou étrangers qui accouraient au bruit d'une guerre offrir leurs services. Aussi les soldats étaient-ils le plus souvent recrutés dans les bas-fonds des villes, parmi les hommes les plus violents et les plus vils. En campagne, le pillage, le meurtre, le viol, étaient les exploits quotidiens de cette tourbe enrôlée (4). L'action du

(\) Ep. 568. « Soient etiam inertes equi, calcaribus stimulati, calces in dominumaliquando excutere. Cui gentium hoc soleat magis accidere quam Hispanis non intelligo. »

(2) Gomez, dans Schott, 1. 1, p. 4074.

(3) Ep. 572.

(4) Gomez, p. 1079. « Dicebat enim, experientia bellorum edoctus,

roi sur les troupes était médiocre, et le pouvoir n'avait pas toujours le moyen de se faire respecter. Frappé de ces inconvénients, Ximénès résolut de créer une armée permanente , formée des contingents des villes (1). La connaissance de ce dessein souleva l'opposition de la noblesse. Les grands crurent que le régent se ménageait un moyen d'oppression et de contrainte. En dehors même de l'aristocratie, la réforme déplut à beaucoup de gens. Les esprits prudents ou timorés redoutaient cette transformation comme la source des plus grands maux. Ils eurent en Pierre Martyr un éloquent interprète de leurs craintes. A l'entendre, le fisc perdrait ses droits sur les hommes de lamilice ; l'instruction militaire ne servirait qu'à grossir le nombre des voleurs et des brigands. Que de rixes, que de meurtres n'aurait-on pas à déplorer quand les villes seraient pleines de gens armés! Enfin, tous ces exercices, toutes ces manœuvres, l'attrait des armes dégoûteraient l'artisan, « séduit par l'éclat des cuirasses, » de son humble métier, de sa vile condition (2). Telles étaient les objections, et

delectus qui ex ignotis et vagis hominibus more majorum haberentur, perniciem potius quam utilitatem in rempublicam inducere. Nam obscuri illi et immodesti atque impuri homines pessimique... »

( I ) Cartas de los secretarios del Cardenal, p. 39. Lettre de Varacaldo à Diego Lopez de Ayala. « Como el cardenal mj senor acordo de h zer en todo lo reyno XXX o XL mil hombresde ordenança en sus casas con ciertos prevjllegios, syn que cueste un maravedi al Rey, y como se haze la gente de los naturales de los lugares y de gente escogida, y se ponen capitanes en cada çibdad que los ensene las cosas de la ordenança muj bien, haziendo cada semana alarde con ellos. » Voir le détail de l'ordonnance dans Sandoval, 1. Il, c.xvui, p. 80.

(2) Ep. 576.

elles avaient une portée considérable. Cependant, à tout peser, mieux valait une force régulière que des levées intermittentes. Mais ce n'était pas alors l'opinion générale. Les villes firent cause commune avec la noblesse. Valladolid donna l'exemple de la résistance; Léon, Burgos, Salamanque, Médina del Campo, Arevalo refusèrent de se soumettre aux ordres du régent (1). Charles dut intervenir directement et commander l'obéissance.

Le vieillard infatigable comptait sur la présence du roi pour entreprendre de nouvelles réformes. Il tenait en réserve certains projets qu'il pensait appuyer de tout le poids de la personne royale. S'il faut en croire notre témoin, il s'était convaincu de sa propre impuissance ; les grands lui étaient hostiles ; le président du conseil royal, Antonio de Rojas, et une partie des membres s'étaient tournés contre lui. Un de ses secrétaires, Varacaldo, intriguait avec les Flamands (2) et fut même soupçonné d'avoir empoisonné son maître (3). « Le régent s'aperçoit que sans le roi on ne peut justement diriger et gouverner le cœur des Espagnols (4). » Tout lui manqua à la fois. Au moment où Charles, cédant à ses vives instances, débarquait à Tazones, près de Gijon, la maladie s'abattit sur lui, et le jeune roi, sous l'influence de ses conseillers fla-

(«) Ep. 584. Héfélé, Vie de Xtménès, p. 375.

(2) Voir l'introduction aux « Cartas de los secretarios » de don Vicente de la Fuente.

(3) Ferrer del Rio, Comunidades, p. 18.

(4) Ep. 598. Cf. 573. « Nescit Hispania parère non regibus aut non légitime regnaturis. »

mands, différa l'entrevue que le régent réclamait. Il se rendit à Tordesillas auprès de sa mère, tandis que Ximénès l'attendait à Roa. La malveillance de Pierre Martyr ne désarme pas ; c'est d'un ton léger qu'il rend compte de cette mésaventure. « Ce n'est pas de bon cœur que Ximénès a bu ce calice. » Il ne dit pas un mot de sa mort ; c'est Gomez qui nous a transmis la lettre cruelle où le roi donnait poliment congé à l'illustre vieillard. « Dieu seul pouvait le récompenser dignement des services qu'il avait rendus à l'Espagne.» Ce dernier outrage lui fut épargné; le cardinal était mourant, et Adrien retint le message (1).

Tout le monde s'empressait auprès du nouveau maître. Le conseil royal désertait pour aller lui porter plus tôt ses hommages (2). Pierre Martyr était malade à Madrid, mais il tâchait de racheter son absence par un excès d'enthousiasme. Ni Charles ni sa sœur n'avaient eu le mal de mer. « C'est la preuve d'une vaillante nature (3). » Un vaisseau avait brûlé, presque en vue du rivage, avec tous ceux qu'il contenait. « A peine puis-je arrêter mes larmes (4). » Il faut faire assaut de dévouement pour se signaler à la bienveillance du souverain. En pareille circonstance, les uns par crainte, d'autres par ambition, tous sont un peu courtisans. Pierre Martyr ne fait pas exception. Heureusement ce n'est pas la note dominante de sa correspondance. Il a moins de grâce à admirer sans réserve qu'à châtier les travers et les vices des gens.

(1) Gomez, p. 1133. — (2) Gomez, p. 1132. (3) Ep. 599. — (4)Ep. 601.

Le gouvernement des Flamands allait lui fournir une occasion unique d'exercer sa malice et de donner libre cours à sa verve indignée.

C'est un spectacle curieux que les commencements de celui qui fut Charles-Quint. Jamais pouvoir largement, pleinement exercé, n'eut des débuts plus humbles. Le jeune roi semblait se dissimuler derrière ses conseillers. Il abandonnait l'Espagne à leurs caprices et à leur avidité ; il ne paraissait pas pressé de régner. On dirait la jeunesse d'un roi fainéant. Louis XIV souffrit jusqu'au bout la tutelle de Mazarin par égard pour son mérite ; lui mort, il déclara hautement sa volonté de tout diriger. Charles-Quint n'a pas eu ce superbe réveil ; il a été, pendant des années, le docile instrument de son entourage (1). Cet esprit d'effacement et d'obéissance faisait le désespoir des cœurs espagnols. « Il ne dirige pas, il est dirigé, s'écrie douloureusement notre écrivain (2). » C'est une heureuse nature; il est magnanime, libéral, généreux, mais quoi ? toutes ces qualités tournent à la ruine du pays (3). On loue surtout en lui une gravité qui n'est pas de son âge. « II écoute avec attention et répond en quelques mots. t> Ce défaut d'expansion, cette discrétion de paroles paraissent à beaucoup, comme au Vénitien Marino Zorni, une preuve d'incapacité (4). Pierre

(1) Ranke, l'Espagne sous Charles-Quint, Philippe II, Philippe III, trad. française de Haiber, p. 115-116. Cependant le réveil a eu lieu plus tôt que ne le pense Ranke. Voir Ep. 735.

(2) Ep. 630. Sandoval, p. 193.

(3) Ep. 606, 645, 569.

(4) Cité par Ranke, Die Osmanien und die spanische Monarchie, p. Ç0. — Ep. 569. « Imperitia et naturœ defectus. »

Martyr, plus perspicace, avait deviné la richesse de cette nature. « Chaque jour fait voir en lui de nouveaux signes de grandes vertus royales (1). » Mais qu'importent à l'Espagne les mérites de Charles, puisque les véritables maîtres sont avides et corrompus?

Le loyalisme d'un sujet était à l'aise sous un pareil souverain. Les ministres avaient l'honneur, le profit et la responsabilité de leurs actes ; on pouvait les attaquer en toute sûreté de conscience. Les hommes qui, à Bruxelles, dirigeaient les affaires, avaient suivi Charles dans ses nouveaux États. Ils regardaient la Castille moins comme un royaume à administrer que comme une colonie à exploiter. Ils frappaient ainsi les Espagnols en deux points très sensibles (2) : la pauvreté et l'orgueil. Ils dépouillaient un peuple qui n'avait que le nécessaire et méprisaient une noblesse qui se mettait au-dessus de toutes les autres. Leurs premiers actes furent maladroits. Tandis qu'ils abreuvaient d'outrages les derniers jours de Ximénès, ils ne permirent pas que l'archevêque de Saragosse, Alphonse d'Aragon, vînt demander à Charles l'archevêché vacant de Tolède. C'était cependant un homme

(1) Ep. 613. « In diesque magis in eo signa régis bene meriti repullulant. » Cajetan (Lettere di principi, t. I, p. 66) écrit de Francfort à Léon X, le 5 juillet 1519, que Charles est * prudente molto sopra l'età sua, di vivacissimo ingegno, valeroso délia sua persona, ardito, magnanimo. ».

(2) Relazioni degli ambasciatori veneti al senato, série I», vol. 1°, p. 23. Relation de Quirini (1506). « Vivono in casa tristamente per essere gran povertà fra essi... simili ancora sono li signori... sono prodighi in cose publicche... e non credono che altra gentilezza ne altra nobiltà sia nel mondo fuor délia sua. »

à ménager que ce fils naturel de Ferdinand, régent du royaume d'Aragon. Il avait couru jusqu'à Tordesillas pour voir le roi. « Il s'en retourna des portes de la ville tout écumant de rage (1). » Tolède fut donné à un enfant de seize ans, neveu du sire de Chièvres. Ainsi les bénéfices ecclésiastiques allaient passer aux mains des étrangers. Personne n'augura bien de ces commencements. Pierre Martyr qualifie sévèrement ces procédés. Il représente bien cette moyenne d'opinion sage, sans hauteur de vertu, mais qui répugne aux brutalités criardes. Il n'aime pas Ximénès; il se moque de l'empressement intéressé de l'archevêque, mais il blâme le sans-gêne des Flamands. Il juge leur conduite inconvenante, et, ce qui est pis à ses yeux, impolitique.

Les suites répondirent à ce prélude (2). L'Espagne fut pillée par ces étrangers avides, qui n'avaient d'autre souci que d'amasser et de partir au plus vite. Ils s'emparèrent des richesses accumulées par Ximénès ; ils mirent aux enchères les dignités et les charges (3) ; ils vendirent aux nouveaux chrétiens le changement de la procédure inquisitoriale ; ils vendirent la main d'Eléonore au vieux roi de Portugal, veuf de deux filles d'Isabelle (4) ; ils gardèrent la solde des troupes, laissant les pirates ravager les côtes et les villes maritimes (5). Le pays fut mis en coupe réglée. On ne se contentait point de tondre le troupeau poli) Ep.602.

(2) Sandoval, p. 192-193. — (3) Ep. 615, 606, 622. (4) Ep. 617, 623. « Pretium sanguinis virginei. » (5)Ep. 649.

pulaire : « Ainsi Flamands et Français, en toute liberté, s'en iront avec pouvoir de tout oser à travers les gras pâturages de la Castille, et, parmi le gros et le petit bétail, ils pourront prendre à leur goût la bête qui leur plaira le mieux (1). »

La colère grondait dans les âmes; mais que pouvait le peuple contre les étrangers, puisque les grands seigneurs laissaient faire ? Vainement l'écrivain faisait-il appel à leur patriotisme. « Fi! nobles espagnols, qui portez et réchauffez cette couleuvre dévorante, jusques à quand serez-vous endormis? » Cette indifférence ou plutôt cette complicité le révoltait. « Je ne poursuivrai pas, car plus j'y songe, et plus je brûle de colère (2). » Naples et la Sicile étaient encore plus durement traitées que la Castille. « On entend d'ici leurs plaintes, leurs gémissements. » A Iviza les soldats de Moncade ont tout pillé, tout saccagé. Les insulaires n'ont plus même un morceau de pain ; ils ont député au roi pour exposer leur extrême misère. « Je n'ai pu les entendre sans verser des larmes, sans me sentir le cœur serré. » Tels étaient les méfaits de cette politique sans scrupules. Aussi bien ne ménaget— il pas les auteurs de ces calamités. Charles-Quint reste en dehors, mais ses ministres ont leur compte. Jean Sauvage mourut en Espagne à point pour avoir son panégyrique. « Il est mort, le premier chancelier, flamand, jurisconsulte, né pour pervertir l'excellente

(1> Ep. 615. « Ergo libère ac soluté per hœc pinguia castellana pascua Belgae Gallique vagabuntur, et ad votum inter grèges et armenta deligent quaecumque oculis placebunt. »

(2) Ep. 632. « Nolo ultra quia quo longius. eo magis incandesco. »

nature du roi. Il n'avait pas encore quitté la Flandre qu'il avait déjà mis toutes les dignités aux enchères.... ; maintenant il a traversé l'Achéron sans argent, il n'a pas même emporté le triobole destiné à Gharon (1). » Sa satisfaction n'est pas entière ; il y a plus d'un Jean Sauvage. « Des nombreuses têtes de l'hydre une seule est coupée ; il faut prier pour qu'il n'en renaisse pas sept. » Le sire de Chièvres (2) vivait : « Il mangeait plutôt le roi qu'il ne le gouvernait. » « Le sire de Chièvres vendait tout ce qu'il pouvait, charges, offices, évêchés... ; seul l'argent était tout-puissant... Les Flamands étaient tout feu, tout flamme pour l'or fin et l'argent vierge qui venait des Indes (3). » Madame de Chièvres préférait les perles. On en avait envoyé au roi cent soixante pesant huit onces (4). Elle courut les lui demander, et, dès qu'elle les tint, elle ne voulut pas seulement les lui laisser voir. Il y avait là plus qu'un caprice de femme. Pierre Martyr, peu respectueux pour les dames, ne l'appelle jamais que « Xebrensis Vetula. » Il se permet bien d'autres irrévérences.

Ces extorsions tuaient la confiance et le respect (5). Le peuple payait, mais il chantait. Il y eut disette de numéraire en Castille : le chancelier avait expédié onze cent mille ducats en Flandre ; Chièvres drainait

(i) Ep. 622. — (2) Guillaume de Croy, sire de Chièvres, avait été le gouverneur de Charles.

(3) Sandoval, p. 192, « encarnizados ». — P. M., ép. 646.

(4) Ep. 623. — (5) Ep. 630. « Haec (ces déprédations) iter capere ad odiuma surama observantia et amore quibus ejus adventus desid erabatur.... »

le reste de la fortune publique. De là quolibets et chansons :

0 doublons à deux têtes, que vous avez de bonheur, Puisque Chièvres ne vous a pas rencontrés (1) !

La malignité populaire faisait les contes les plus plaisants sur l'avidité du sire, sur le marchandage des offices. On s'efforçait de le rendre ridicule, tout en le trouvant odieux (2). On tournait à sa confusion les mesures les plus sages. Lorsqu'il refusa au légat du pape de lever un décime sur le clergé, Pierre Martyr conta, à son intention, la plaisante histoire d'un usurier milanais, qui, en vue d'étendre son honnête négoce et de s'en assurer le monopole, payait un moine pour tonner contre l'infamie du prêt à gros intérêt (3). La haine des Espagnols avait tant de prise sur les étrangers ! Ces sobres populations du Midi avaient en dégoût ces races du Nord si gloutonnes, vrai tonneau des Danaïdes, où l'on versait toujours sans apaiser la faim ni la soif (4). Leur ivrognerie, leur libertinage, qui se portait aux dernières violences, révol-

(1) Sandoval. Cf. Pedro de Alcocer, Relation de algunascosas, p. 37.

Doblon de a dos norabuena estedes, Pues con vos no topô Xeures.

Brantôme, Biblioth. elzév., t. I, p. 245. « ... Pour sa grande avarice à accumuler ces beaux doublons à deux testes qui lui playsaient tant que de tous les payements que lui faisaient les thrésoriers, il les contraignait à les faire de ces belles pièces. »

(2) Sandoval, p. 492-193.

(3) Ep. 632. — (4) Ep. 580. « Illorum Deus est voluptas : Hispanorum sobria quaedam mentis elatio ad honores directa temperatiores facit. » — Ep. 608. « Quorum Deusunicus (sub rege temperato) Bacchus est cum Cytherea. » — Sandoval, p. 193.

taient cette nation prémunie contre tous ces excès, à l'école de la Croisade, sous la discipline austère d'un bas clergé fanatique. Les sympathies se détournaient de Charles pour aller à son frère Ferdinand. En vue de se débarrasser d'un chef d'opposition possible, les Flamands résolurent de l'envoyer en Allemagne (1). Il y eut de violents jnurmures. Un placard séditieux en espagnol fut affiché sur les murs d'une église de Valladolid : « Malheur à toi, Castille, si tu laisses partir l'infant Ferdinand (2) ! » Ce fut tout ; cependant à plus d'un signe on sentait l'agitation intérieure. Des prophéties couraient les rues. Les gens habiles à interroger les astres annonçaient des troubles et des séditions le jour où viendraient pour gouverner « des moucherons aux longues pattes (3). » L'oracle ne désignait-il pas suffisamment les hommes du Nord aux jambes nues? Les temps étaient accomplis ; l'Espagne était menacée de tous les malheurs.

La Cour resta aveugle et sourde. Elle ne pensait pas rencontrer plus de résistance dans l'Aragon et dans la Catalogne. Ici commença la série des déceptions. Les Aragonais sont fameux par leur opiniâtreté ; ils refusaient de donner à Charles le titre de roi du vivant de sa mère, tant qu'il n'aurait pas prouvé la légitimité de ses prétentions. Ils s'en tenaient à cette résolution sans vouloir reculer d'un pas (4). Pierre

(1) Ep. 614-615. Sandoval, p. 130.

(2) Ep. 614. — (3) Ep. 611. « Quando ad eam venient longarum tibiarum culices. » Sur les superstitions de l'époque voir Amados de los Rios, Historia critica, t. VII, p. 421.

(4}Ep. 617.

Martyr est presque indigné que ce petit peuple montre un pareil entêtement, quand la puissante Castille avait fait preuve de tant de complaisance (1). Les Castillans, déjà mûrs pour le despotisme, ne voulaient rien comprendre à cet esprit formaliste. Le comte de Bénévent proposa à Charles d'imposer ses volontés par la force. Un Aragonais, le comte d'Aranda, releva cette incartade. Le soir il y eut bataille dans les rues (2). Sur le chapitre du don gratuit, les Cortès n'étaient pas moins intraitables. Avant de voter la somme demandée, elles exigeaient qu'on fît droit à leurs greuges. C'étaient de vieilles dettes que les rois d'Aragon avaient contractées envers leurs sujets. Chièvres comprit qu'il avait affaire à forte partie ; il se fit avancer l'argent par des usuriers, « aimant mieux tenir en main un passereau que d'attendre une perdrix qui vole (3). » En fin de cause, c'était la Castille qui payait. Le séjour en Aragon coûta très cher; en huit mois, la dépense de la Cour dépassait de beaucoup le chiffre du don gratuit (4).

L' Aragon triompha des bonnes comme des mauvaises intentions du gouvernement. Les châteaux étaient les refuges des brigands et des voleurs de grands chemins. Le peuple réclamait l'établissement

(1) Ep. 619. Cf. Argensola, Primera parte de los Anales de Aragon, p. 495 et 531 . Argensola manque de critique ; il s'efforce d'établir que les Aragonais montrèrent beaucoup de déférence à la volonté royale.

(2) Sandoval, p. 133. — Ferrer del Rio, Comunidades, p. 30.

(3) Ep. 631. — (4) Les courtisans parvinrent cependant à s'indemniser de leurs dépenses. Voir Ferrer del Rio, p. 33, note 1, d'après des documents empruntés aux archives du royaume d'Aragon.

d'une justice sévère. Il y eut une émeute à Saragosse pour obtenir la répression énergique des brigandages, ainsi que la liberté du commerce des grains, la liberté des approvisionnements. Les nobles s'étaient attribué ce dernier monopole. Pierre Martyr s'élève contre cet abus : i De là vient, dit-il, la grande cherté des vivres. » C'est une vue bien juste pour un homme de ce temps. Charles aurait voulu donner satisfaction à la classe moyenne ; mais il fut obligé de céder aux exigences des seigneurs. L'écrivain caractérise très bien les Aragonais. « Ils aiment mieux garder leurs vieilles coutumes que de souffrir une amélioration émanant delà personne royale (4). »

La cour passa ensuite en Catalogne. Des mains des ergoteurs elle tombait dans celles d'une population fine, moqueuse, avide de gain. Les Catalans firent traîner les Cortès douze mois (2) ; ils répondaient aux demandes d'argent par la liste des dépenses dont le roi avait à les indemniser. « Je crois, dit Pierre Martyr, qu'il n'entrera pas une obole dans le trésor royal. » Ils se moquaient agréablement de ces étrangers et ne cachaient pas le dessein d'en tirer le plus d'argent possible. Le sire de Chièvres et les autres « Cerbères de moindre qualité » trouvèrent à qui parler. Leur colère et leur confusion faisaient la joie des Barcelonais. Il n'en était pas ici comme

(1) Ep. 625. — (2) 644. Ferrer del Rio, Comunidades, p. 31. Les Cortès de Catalogne se réunirent une première fois en février 151 9. Les doutes émis sur la légalité de la convocation amenèrent la réunion d'autres Cortès, qui se terminèrent le 19 janvier 1520. — Argensola, p. 615.

en Castille ; c'était Chièvres qui se ruinait (1). Pierre Martyr rapporte toutes ses plaintes non pour y compatir, mais pour s'en amuser.

Il assistait avec plaisir à cette leçon ironique des événements, lorsqu'il fut envoyé à Valence. La cupidité des Flamands, les fautes du pouvoir avaient singulièrement assombril'horizon politique. AValence, l'émeute était maîtresse ; en Castille, le mécontentement allait croissant. Tels étaient les heureux débuts du règne de Charles-Quint. Il avait humilié le grand Ximénès, ruiné la Castille, et compromis en quelques années l'œuvre de ses prédécesseurs. Au moment où il eût fallu faire face aux difficultés, et contenir l'opposition que l'on avait provoquée, les Flamands trouvaient une occasion de déserter la lutte. Charles venait d'être élu empereur ; ils laissèrent les Espagnols s'accommoder comme ils pourraient de leurs fautes, et se préparèrent à partir pour l'Allemagne.

(1 ) Ep. 653. La plupart des historiens n'ont pas vu cette comédie charmante des dupeurs dupés à leur tour.

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