‹ Pierre Martyr d'AngheraChapitre 23 sur 28 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

La révolte des Communeros

Le mouvement insurrectionnel (1) provoqué par l'irritation générale est la partie la plus animée, sinon la plus intéressante, de YOpus epistolarum. Pierre Martyr a suivi toute l'histoire des communeros en homme pressé de voir la fin du désordre, mais ses tendances pacifiques ne nuisent pas à la sûreté de son jugement. Quoiqu'il déteste la guerre civile, il ne déplace pas les responsabilités ; son blâme frappe les auteurs des troubles avec plus de sévérité que les acteurs. Entre la condamnation absolue et l'approbation sans réserve il tient le juste milieu ; il ne s'inspire que de l'intérêt de l'Espagne.

Charles avait reçu à Barcelone la nouvelle de son élection à l'empire. Il avait hâte de passer en Allemagne, et, pour gagner du temps, il voulait que le royaume de Valence le reconnût pour roi et lui votât le servicio, sans qu'il vînt en personne tenir les Cortès. Cette prétention avait soulevé tout le monde. Les Valenciens s'indignaient qu'on n'eût pas plus d'égards

H) Sur la bibliographie du sujet voir Ferrer del Rio, Comunidades, introd., p. 42 sqq., et Hoefler, Der Auf stand der castilianischen Staedte, à la fin.

pour la constitution et pour eux. Pierre Martyr et Jérôme Cabanillas, envoyés pour calmer les esprits et préparer les voies au cardinal de Tortose, Adrien, n'avaient aucun doute sur le résultat de leur négociation (1). Le spectacle de la ville, les premiers entretiens qu'ils eurent avec les personnages influents, annonçaient clairement l'inutilité de leur démarche. Tandis que Pierre Martyr écrivait au grand chancelier, Mercurino de Gattinara (2), d'employer tout son crédit pour changer les résolutions du roi, à Valence il mettait tous ses soins à justifier l'absence et le départ de Charles (3). Au fond, il pensait comme ceux qu'il s'était chargé de convaincre ; il trouvait impolitique de blesser l'amour-propre des populations ; imprudent de lâcher l'Espagne pour l'Allemagne. Comme j-Eneas Piccolomini, il ne voyait dans l'empire qu'un fantôme éblouissant. « Ce n'est que l'ombre d'un grand arbre, un rayon de soleil qui, entrant par la fenêtre, illumine une maison (4). » On avait tort de tout sacrifier à cette puissance d'imagination. Valence avait bien le droit de se plaindre. Les Espagnols n'éprouvaient ni joie ni orgueil à voir la couronne des empereurs sur la tête d'un roi de Castille (5). Chacun eut conscience que le pays allait descendre au second

(I) Ep. 648, 649, 650. — (2) Successeur de Jean Sauvage et compatriote de Pierre Martyr.

(3) Ep. 654, 656.

(4) Ep. 654. « Altissimae arboris umbra, est solis radius per fenestram intrans, qui domum illuminât. »

(5) Mignet, Rivalité de François I et de Charles -Quint, 1. 1, p. 231 . Dépêche de La Roche-Beaucourt, ambassadeur de France, sur le mécontentement des grands.

rang : « Non, disait-on à Pierre Martyr, non, le trône des Césars ne sera avantageux ni aux royaumes ni même au roi ; il n'en pourra survenir que des inconvénients. L'Espagne, qui était libre et jouissait de ses prérogatives, sera, en vertu du titre impérial, réduite à la condition misérable d'une province (1). » C'était prévoir de loin que toutes les ressources seraient employées à préparer l'asservissement de l'Europe (2). 11 fut rappelé ; sa franchise avait déplu. A Valladolid, à la cour, il tint le même langage. Le gouvernement de Charles allait par une dernière faute allumer la guerre civile. Le roi, pressé de partir et besoigneux d'argent, convoqua les Cortès de Castille à Compostelle (3), à l'extrémité du royaume, et demanda aux procurateurs un nouveau don gratuit (4). C'était doublement violer la constitution. Les séances furent troublées par des incidents tumultueux. Les Flamands répétaient qu'il fallait mener les Espagnols à coups de verges. Les représentants de Salamanque se signalaient par leur opposition; ils furent chassés (5). Tolède n'envoya pas de procurateurs, mais elle délégua au roi don Pedro Lasso et don Alphonse de Sylva, pour lui soumettre ses remontrances ; ils reçurent, en arrivant, l'ordre de partir l'un pour Naples, l'autre pour Gibraltar. La Galice éleva la prétention de se

[i) Ep. 671. «... Sub titulis imperialibus in provincialem calamitatem esse vertendam. »

(2) Robertson, Histoire de Charles-Quint, 1. 1, p. 162, édition Buchon.

(3) Elles furent ensuite transférées à la Corogne.

(4) Ep. 664. — (5) Pero Mejia {Biblioteca de los autores espaîioles. t. XXI, p. 372).

faire représenter aux Cortès ; cette demande fut brutalement repoussée. Tout fut mis en œuvre pour surexciter l'opinion. Les conseillers du roi ne ménageaient ni l'aristocratie ni les villes ; par l'intimidation et par la corruption, ils obtinrent de l'assemblée le vote du don gratuit. Alors Charles s'embarqua (4), laissant derrière lui le mécontentement général, et, pour l'augmenter encore, il nommait régent un étranger, son ancien précepteur, le cardinal Adrien.

L'insurrection commença par des scènes de violence et de meurtre. Les procurateurs, qui avaient voté le servicio, revenus au milieu de leurs mandataires, coururent risque de perdre la vie. A Ségovie, l'un des consentants, Tordesillas, vint braver la colère du peuple. Il marcha au gibet sous les outrages et les coups, mutilé, couvert de sang. Zamora, Madrid, Siguenza, Tolède, Guadalaxara firent défection (2). Burgos même, la plus riche et la plus paisible des cités, se révolta; sans respect pour la sainteté des églises, l'émeute poursuivit jusqu'au pied des autels Garci Jofre, à qui l'empereur avait confié la garde du château de Lara (3). Le régent envoya contre Ségovie l'alcade Ronquillo, qui fut repoussé (4). Il chargea alors Antonio Fonseca de réduire la ville. Cet habile capitaine voulut prendre à Médina del Campo l'artillerie nécessaire à l'accomplissement de sa tâche. Les

(4) 20 mai 1520. Collection des voyages des souverains des Pays- Bas, par Gachard, t. II, p. 27.

(2) Ep. 672, 673, 680.

(3) Ep. 674. — Sandoval, t. I, p. 244.

(4) Ep. 679.

habitants refusèrent de la lui livrer. Il pensa entrer de nuit dans la place, grâce aux intelligences qu'il y avait. Son projet fut découvert ; un combat terrible s'engagea dans les rues. Au milieu de cette attaque nocturne l'incendie éclata sans ralentir l'ardeur des combattants. Le feu gagna le marché et le monastère de Saint-François, où se trouvaient accumulés les produits du monde entier (1) : Médina del Campo, située au milieu de la Vieille-Castille, était le grand entrepôt commercial de l'Espagne (2). L'armée royale fut repoussée. A la nouvelle de cet événement, Valladolid s'insurgea. « Du cardinal et du conseil personne ne s'inquiète (3). » Le peuple furieux brûla la maison de Fonseca. Le régent perdit la tête, désavoua le généralissime et le priva de son commandement. Les troupes placées sous ses ordres se débandèrent ou passèrent à l'ennemi. Adrien se trouva sans soldats, sans argent, dans Valladolid soulevé, en face des grandes cités de la Gastille (4).

Elles essayèrent de constituer un gouvernement. A l'appel de Tolède, onze villes avaient délégué à Avila pour former une sainte Junte (29 juillet 1520) (5). La

(\) Ep. 681 . — Pedro de Alcocer, p. 44.

(2) Lucio Marineo (Schott, t. I, p. 307) dépeint ainsi Médina del Campo quelques années après cet incendie : « Haec etsi saepius incendium passa est, soli tamen ubertate, nundinis et mercatorum officiis ditissima. » Elle jouissait de beaucoup de privilèges. Le roi ne pouvait y nommer à aucun office ; le pape, à aucun bénéfice. La municipalité disposait des charges laïques et ecclésiastiques.

(3) Ep. 682. « De cardinali et senatu jam nulla mentio. o

(4) Sur les conséquences de l'affaire de Médina del Campo voir Hoefler, Der Aufstand der castilianischen Staedte, 4520-22, p. 85.

(5) Ferrer del Rio, Comunidades, p. 82 sqq.

place forte de Tordesillas tomba entre les mains des communeros avec la reine Jeanne. Si cette malheureuse princesse eût été en état de donner un ordre, l'Espagne échappait à Charles-Quint. Mais les esprits perspicaces prévirent, dès le début, que le mouvement échouerait, faute d'une tête pour le diriger. Chose étrange : l'insurrection était maîtresse de presque tout le pays, et cependant elle ne parvint pas à assurer son triomphe. Les compétitions des chefs militaires, la mésintelligence des villes, l'anarchie dans le commandement, ruinèrent la cause de la Junte au milieu même de son succès. Cependant la lutte changeait d'objet ; elle avait été d'abord entre les villes et le roi. Les réclamations des communeros, dans le mémoire qu'ils adressèrent à Charles, n'atteignent en rien la nature du pouvoir royal (1). Ces demandes ont un caractère essentiellement conservateur ; elles règlent l'administration, sans rien exiger que le retour à de vieilles et libérales coutumes. L'ordre dans les finances, la suppression de taxes odieuses, l'éloignement des fonctionnaires étrangers, la limitation du droit de gîte, le refus des alcavalas et du don gratuit ne constituent pas des innovations constitutionnelles. Ce manifeste ressemble sur plus d'un point à notre Ordonnance cabochienne. De l'un et de l'autre on peut dire que les violents ont dicté, que les modérés ont écrit. Il n'y avait pas, dans la poursuite de ces

(!) Ep. 686. — Sandoval, t. I, p. 311. Voir aussi une autre rédaction, qui n'est probablement qu'une ébauche, dans la « Coleccion de los documentes inéditos para la historia, » t. I, p. 271.

justes griefs, de quoi entretenir l'ardeur révolutionnaire. Les violente ne tardèrent pas à regarder au-delà et à chercher leurs véritables ennemis. Gomme dans toutes les révolutions, le pouvoir tendit à passer dans les mains de la multitude. Un marchand, Pinuelos, un tondeur, Bobadilla, et d'autres meneurs de carrefours parvinrent à se mettre au premier rang. Pierre Martyr a bien saisi ce développement logique des mouvements populaires : « Je vois peu à peu la direction tomber aux mains des incapables, qui n'ont souci de rien. Je vois sur celte mer orageuse des porchers tenir le gouvernail, après qu'on a jeté à la mer les pilotes habiles (1). »

Sous cette impulsion nouvelle, l'insurrection ne visait plus seulement le roi; elle se déchaînait contre la noblesse. L'aristocratie possédait, suivant les calculs de Lucio Marineo, le tiers de la fortune publique (2). Elle avait peu à peu usurpé une grande partie des domaines royaux ; de Valladolid à Saint-Jacques de Compostelle, sur une étendue de plus de cent lieues, le roi ne conservait que trois bourgades. La Junte fut aussi préoccupée de reprendre les biens de la couronne que d'obtenir le redressement de ses propres griefs. Les communeros « déclarent hautement qu'ils dépouilleront les grands de tout ce qu'ils

(1) Ep. 686.

(2) Lucio Marineo, De Rébus Hisp. mem., dans Schott, t. I, p. 325. « Caeterum totius Hispaniae census meo judicio in très dividitur partes fere œquales, quorum una est regum, altéra magnatum, tertia pontificum et sacerdotum. » Voir aussi Hoefler, Quellen der Geschichte Philipps des Schoenen, pp. 251-262. Vienne, 1883.

ont ravi à l'Etat; ils disent qu'ils enrichiront la couronne royale (4). » Dans cette anarchie générale, l'exécution d'un tel dessein n'allait pas sans violence. Pierre Martyr lésait bien : « Le peuple est furieux, la populace fait rage (2). » Le parti populaire détestait les grands pour leur puissance, pour leur complaisance envers les Flamands : il parlait de les détruire tous.

Ce changement de front fixa les hésitations de la noblesse. Elle avait espéré, un moment, pêcher en eau trouble; elle se demandait dans quel parti elle pourrait le plus gagner (3). L'hostilité des communeros rendit les grands fidèles au roi. «Us virent que de cette sédition populaire sortirait le meurtre de l'aristocratie (4). » Ces craintes donnèrent des soldats à la royauté. L'Almirante, le comte de Bénévent, le marquis d'Astorga, d'autres seigneurs, menèrent des troupes au Cardinal, qui s'était enfui de Valladolid à Médina de Rio Seco. En face de l'armée de la Junte, il y eut l'armée des caballeros. La victoire de Villalar fut le triomphe de la cavalerie sur l'infanterie, des gens de race sur les gens du commun (5).

Le spectacle de ce bouleversement n'inspirait pas à Pierre Martyr des pensées d'inaction et d'indifférence. Quand vint une occasion favorable, il s'entremit pour

(1) Ep. 685. Cf. Ep. 691. « Proceres coron» regiae usurpatores et gregis regii lupos ; quare se deleturos omnes blaterant. »

(2) Ep. 685. « Furit populus, saevit plebecula. »

(3) Sur cette première attitude de la noblesse voir Baumgarten. Geschichte Karls V, t. I, p. 246.

(4) Ep. 695. « Ex hac populari seditione jugulum vident paralum. »

(5) Ep.720. — Pedro de Alcocer, Relaciondealgunascosas,y.b9-bQ.

amener un accord et dénouer pacifiquement le conflit. Il s'était fixé à Valladolid, et il y resta jusqu'à la fin de l'insurrection. Le cardinal Adrien avait été obligé de quitter cette ville, où les généraux de la Junte, don Pedro Giron et Juan de Padilla, avaient été reçus en triomphateurs (4), où il ne pouvait donner un ordre, où sa vie même était menacée (2). Pierre Martyr ne jugea pas à propos de suivre le conseil de régence dans ses pérégrinations et ses aventures. Il attendit le retour de la paix dans la maison du commandeur Ribéra, sans se laisser émouvoir par les envieux qui accusaient la tiédeur de son zèle (3). Cependant il restait en relations avec le dehors ; il observait très attentivement les fluctuations de l'esprit public pour en informer le chancelier. Les affaires de l'évêché de Mondonedo lui fournissaient un prétexte pour écrire au nonce Vianesi Albergati. Un de ses domestiques, Fernand Rodriguez, était sans cesse en mouvement entre Valladolid et Médina. Est-il croyable que la correspondance ne fût occupée que d'intérêts ecclésiastiques (4)? Ce va-et-vient finit par devenir suspect. Le serviteur fut arrêté. Le maître écrivit aussitôt au licencié Bernardino,à qui les communeros avaient con-

(1) Ep. 693. Pedro de Alcocer, p. 45.

(2) Ep. 688. « Cardinalis et senatus otiantur, nec sine periculo vitam agunt. i

(3) Ep. 698.

(4) Dans une lettre au pape Adrien VI (ép. 782), Pierre Martyr rappelle les services rendus autrefois aux régents : « Fuistis a me de rébus quae gerebantur moniti, nec parum commodi ad emergentia tune negotia significationes meas Caesareis rébus attulisse vestra Beatitudo fatetur. »

fié la garde des portes, pour demander sa mise en liberté. Comme il pensait avoir affaire à un partisan décidé de la Junte, il protestait de la pureté de ses sentiments et caressait la vanité du tribun supposé. En flatteur délicat, « j'irai, dit-il, apprendre de toi la cause première de ces troubles dès que mon rhumatisme me le permettra » (1). Il n'avait pas besoin de tant de frais. Ce Bernardino était un agent secret du Cardinal, qui fut plus tard écolâtre de Tolède, et qui, oublié ou devenu suspect, adressa à Charles-Quint un mémoire justificatif de sa conduite (2). Fernand Rodriguez fut relâché, non sans avoir reçu des excuses; il obtint l'autorisation de passer. Cette facilité inspira à Pierre Martyr l'idée d'une négociation plus sérieuse.

(1) Ep. 704.

(2) Ce mémoire se trouve dans Pedro de Alcocer, Relation de algunas cosas, app. ix, p. 473. Je crois pouvoir prouver l'identité du Bernardino à qui Pierre Martyr eut affaire avec Bernardino Zapata, agent secret d'Adrien, quoique l'adresse mise à l'ép. 701 porte simplement : « Licentiato Bernardino causidicorum clarissimo. » Outre que le titre de licencié est commun ainsi que le surnom, la qualification de « causidicorum clarissimo » nous a mis sur la voie. Dans le mémoire cité plus haut, ce Bernardino Zapata dit qu'il fit les plus vives instances auprès du cardinal pour obtenir la permission de quitter Valladolid après la suppression de l'audience. Le cardinal l'engagea (p. 176) à rester dans cette ville pour servir le roi, malgré le manque de procès « porque de mi pereza no fuesse acussado del ta lento que no le di a usura ô a ganancia » (pour qu'on ne m'accusât pas de laisser mon talent paresseux, si ce n'est pour gagner de l'argent). Un peu plus loin, Bernardino Zapata énumère les services rendus à la cause royale, et entre autres « el buen tratamiento de todos los que sabia yo que eran servidores de V"'. Mag'. » Enfin, ép. 702, P. M.

écrit à Bernardino: « audio ad vestros quos dicitis deputatos » et

dans le Mémoire, p. 180, Bernardino Zapala avoue « accepté de ser alli diputado de aquella villa (Valladolid). »

L'insurrection paraissait victorieuse, lorsque la trahison ou une fausse manœuvre de don Pedro Giron livra Tordesillas aux nobles (1). Les communeros perdaient avec cette place la reine Jeanne la Folle, dont la présence imprimait à tous leurs actes un caractère de légalité. Les débris de la garnison et les chefs survivants se réfugièrent à Valladolid. Ils vinrent grossir le nombre des orateurs de carrefours, des meneurs et des fanatiques qui se réunissaient « pour débattre leurs inepties » dans l'immense patio du commandeur Ribera sous les fenêtres et sous les yeux de notre observateur (2).

Il reconnut, dans cette foule, don Pedro Lasso de Vega, généralissime de la Junte, et l'évêque de Zamora, don Antonio de Acuna, véritable prélat du moyen âge, qui ne craignait pas d'armer ses prêtres et de s'armer lui-même pour la défense de la Comunidad (3). Le premier était son ancien élève; l'autre lui était connu pour avoir été chapelain de la reine Isabelle. Il les fit venir tous deux dans sa chambre. Il énuméra les fautes de leur parti. Mais à quoi bon récriminer? Mieux valait assurer l'avenir. Dans cette tourbe d'aventuriers, tous deux se distinguaient par l'intelligence et le caractère; à eux revenait donc le soin de songer au lendemain. « Si par hasard une occasion s'offrait en ce moment, adopteriez-vous l'avis

(1) Pierre Martyr insinue qu'il y a eu trahison, ép. 709. Pedro de Alcocer accuse nettement Pedro Giron, p. 46. — (2) Ep. 708, 709.

(3) Sur Acuna voir Hoefler, Don Antonio de Acuna yeîiannt der Luther Spaniens, ein Lebensbild aus dem Reformationszeitalter, Wien, 1882. Je n'y ai pas trouvé trace de ce curieux incident, p. 37sqq.

d'un homme qui ne travaille pas moins que vousmêmes à faire fleurir ces royaumes? — Ils me demandent où je veux en venir. — Eh bien ! dis-je, si grâce à mes soins le Souverain Pontife, père commun des chrétiens, s'offrait pour arbitre, écouteriez-vous sa voix? — Comment cela est-il possible? demandent-ils. — Nous avons, repris-je, un nonce apostolique à Rio Seco (1). C'est par ses nonces que le pape s'interpose dans les querelles. Les papes ont arrangé bien des différends. La discorde sera ainsi apaisée par l'autorité du Saint-Siège. » Pierre Martyr termina par une sombre et réelle peinture des maux qu'engendrait la guerre civile. « Les routes jusqu'ici les plus sûres ne sont plus à l'abri des voleurs et des brigands : vous enrichissez les scélérats et les bandits, vous opprimez les gens de bien. Déjà le pouvoir est aux mains des assassins (2). » Entraînés par la force de ces raisons, Pedro Lasso de Vega et l'évêque de Zamora promirent de présenter à la Junte et de soutenir de toutes leurs forces ce projet d'arbitrage. Ils eurent de la peine à convaincre leurs collègues. Enfin la médiation pontificale fut acceptée, et Fernand Rodriguez se rendit aussitôt auprès du régent pour l'informer de cette décision. Adrien, charmé de cette espérance de paix, pressa Vianesi d'accepter. Le nonce écrivit aux membres de la Junte une lettre latine, dont Pierre Martyr leur lut la traduction. Au moment où tout semblait

[\] Vianesi Albergati. Sur la famille d'Albergati et sur Albergati luimême voir des détails intéressants dans Hoefler, Papst Adrian VI, p. 384. — (2) Ep. 709.

aplani, les difficultés commencèrent. L'arrivée de don Juan Padilla à Valladolid relevait les courages; d'ailleurs la Junte avait à compter avec la populace, moins disposée aux transactions. On refusa de recevoir le nonce dans l'intérieur de la ville, et on ouvrit les conférences hors des murs, à Saint-Jérôme de Prato (1). Le représentant de Léon X n'était pas d'humeur à subir des conditions. Dès la première entrevue, il déclara qu'il retournerait à Rio Seco, si on ne le laissait pas entrer dans "Valladolid. Ce fut une négociation des plus difficiles, où Pierre Martyr eut à convaincre un à un les personnages influents du parti. Les Junteros cédèrent encore ; le nonce vint se loger chez son compatriote, et avec lui arriva Juan Rodriguez Mansino, ambassadeur portugais, qui aspirait aussi au renom de pacificateur (2).

Ce premier résultat acquis, les délibérations commencèrent (3). Les députés de la Junte prièrent Vianesi de leur montrer les lettres du pape qui l'accréditaient comme médiateur. Le nonce répondit qu'il tenait ses pouvoirs du cardinal Médicis, par qui LéonX était gouverné. C'était un mensonge; le nonce avait fabriqué l'instrument diplomatique. Pierre Mar-

(l)Ep. 710.

(2) Sur les services rendus par Mansino voir Bergenroth, Suppl., p. 373. La junte avait imploré l'appui du roi de Portugal. Ferrer del Rio, Comunidades, p. 100.

(3) Il y a trace de cette négociation dans les documents publiés par Bergenroth, Suppl., p. 360. Lettre de Polanco à Charles-Quint : « El nuncio des nro muy sancto padre esta en Valladolid ha ocho dias, ha hablado con la que ellos llaman Junta gênerai y con la Junta particular de Valladolid. No es venido. »

tyr, qui avait conseillé le faux, se moque de la crédulité des communeros. On rougit de voir un homme de son caractère recourir, dans une conjoncture aussi grave, à des procédés de comédie. La ruse eut son plein effet. Le nonce sut persuader à la Junte d'entrer en relations avec la régence. Fernand Rodriguez recommença entre Rio Seco et Valladolid des voyages qui n'étaient pas sans dangers; les enfants le poursuivaient à coups de pierres, les gardes des portes le dépouillèrent une fois de tout ce qu'il portait sur lui. Cependant la négociation allait son train. Les communeros consentirent à soumettre aux grands l'exposé de leurs griefs. Les grands, à leur tour, demandèrent une conférence où des représentants des deux partis pussent à loisir examiner et discuter les réclamations. Dans cette réunion, le nonce, à la supplication de la Junte, devait siéger comme arbitre. Le caractère violent de Vianesi rompit brusquement l'accord. Il sortait de Valladolid pour aller, auprès du Cardinal, arrêter les derniers détails de la conférence (1). L'ambassadeur de Portugal voulut partir avec lui et joignit ses bagages aux siens. Les gardes, voyant deux juments de plus qu'il n'était convenu, refusèrent d'ouvrir les portes. Le nonce s'emporta comme un furieux et prétendit forcer le passage. On le retint deux jours prisonnier, puis on le renvoya au régent. Il revint animé des intentions les plus hostiles et ne cessa depuis de pousser à la guerre. Cet apôtre de la paix criait qu'il fallait envoyer à la potence

(1) Ep. 711.

tous les membres de la Junte. Pierre Martyr conclut avec une tristesse ironique : « Ainsi s'est comporté cet excellent Vianesi. » La négociation si habilement nouée avait été brutalement défaite par la colère intempestive du légat pontifical.

Ces derniers événements avaient mis en vue l'hôte du commandeur Ribera. La Junte, qui le croyait d'intelligence avec les grands, lui intima l'ordre de quitter Valladolid avant le coucher du soleil. Il se rendit aussitôt à l'église où siégeait le conseil de l'insurrection, et demanda d'un ton ferme la cause de son bannissement (1). Si on récompensait ainsi ses efforts en faveur de la concorde, ne devait-on pas lui laisser le loisir nécessaire pour se préparer au départ ? Puis il sortit. Un revirement s'opéra dans les esprits : soit par considération pour l'homme, soit par crainte de grossir le nombre de ses ennemis, la Junte lui défendit sous les peines les plus sévères de s'éloigner de la ville. Il continua donc à vivre paisible au milieu de la tempête, curieux observateur des faits, et peintre admirable de cette tragi-comédie où des héros de roman coudoient des évêques belliqueux et des moines animés de toutes les passions révolutionnaires (2). La maison du commandeur Ribéra était grande, spacieuse (3). C'était une charmante retraite où le commerce des livres le consolait de la folie des hommes. Quoiqu'il se sentît suspect, son cœur n'était point

(1) Ep. 7I8.

(2) Sur un de ces moines, Alphonse de Médina, ép. 691 . — Sandoval.

(3) Ep. 698.

troublé. « Ne cessons pas cependant de jouir de la vie. » Il comparait avec satisfaction ses lambris dorés aux logements sordides où vivait la cour à Rio Seco (1). Il poussait l'imprudence jusqu'à décrire son bonheur à ces deshérités : son temps était occupé à donner à manger aux passereaux, à cultiver les légumes et les fleurs de son jardin. Quelle tentation pour l'entourage du régent ! Ce n'était pas la preuve d'un zèle bien ardent; plus d'un courtisan accusait sa tiédeur. Ce séjour volontaire au milieu de l'ennemi semblait à beaucoup une défection criminelle. Etaitce un moyen d'étouffer la calomnie que de vanter les agréments de son parterre (2) ?

La bataille de Villalar, la défaite irréparable des communeros changea comme par enchantement les dispositions de notre solitaire. A peine l'orage fut-il passé, que Pierre Martyr brûla de revenir près du régent. Il expédiait les lettres les plus pressantes pour obtenir un ordre de rappel ; et Adrien de lui répondre : « A mon avis, tu feras bien de rester à

Valladolid Adieu, mon cher Martyr, j'envie plus

les délices de tes jardins et les concerts donnés par les oiseaux que je ne te plains de ta solitude. Veille bien à soigner les légumes et à les bien arroser, de crainte qu'à notre arrivée ils ne soient flétris (3). » Cette douce ironie ne faisait qu'irriter son impatience ; il écrivait de tous côtés, flatteur, insinuant, tellement secoué par son désir qu'il en était ému (4). Il fit

(1) Ep.707. — (2) Ep. 725. — (3) Ep. 729. (4) Ep. 729, 730, 742, 745.

auprès du nonce une dernière tentative. Vianesi s'amusait aussi de son insistance. « Toutes les fois qu'il est question de toi, notre cardinal de Tortose, qui t'aime, rit et se réjouit, ê II se résigna donc à rester à Valladolid. Mais c'en était fait de son plaisir ; les délices des jardins, les concerts des oiseaux avaient perdu tout leur charme. Il eût mieux aimé, écrivaitil, « vivre avec la cour au milieu des bois (1). » Le spectacle de l'insurrection ne l'avait pas dégoûté de la société. Pour ce vieux courtisan, les agitations des partis avaient plus d'attrait que les enchantements de la nature.

Ce sont là de légers ridicules, qui, pour prêter à sourire, ne doivent pas amoindrir le mérite de l'homme. L'intelligence n'est pas asservie à ces petites faiblesses. Chez Pierre Martyr, le jugement reste droit en dépit de quelques défaillances du caractère, en dépit de la passion. Pendant toute la durée de la lutte, son attitude est celle d'un penseur qui voit de haut les événements ; d'un patriote qui soutient avec ardeur la cause de son pays. Quelque mépris qu'il eût pour les communeros, il ne s'exagérait pas leur culpabilité. Il cherchait plus loin les véritables auteurs de l'insurrection ; il en faisait remonter la responsabilité jusqu'à ces Flamands dont les rapines avaient provoqué la guerre civile. Le sire de Chièvres et les autres conseillers étaient, à son avis, les plus coupables. Aussi s'acharna-t-il contre la personne de l'ancien gouverneur. Quand Charles-Quint était parti

(1) Ep. 744, 745.

pour les Pays-Bas (1520), le chancelier Mercurino de Gattinara avait chargé Pierre Martyr de le tenir au courant des événements d'Espagne (1). La correspondance est une véritable tribune, d'où l'écrivain accable son ennemi. Ses lettres n'étaient pas un pur exercice littéraire ; elles étaient destinées, si nous l'en croyons, à se glisser jusque dans la main du prince (2). Est-ce à Mercurino de Gattinara ou à Charles lui-même qu'il écrit ces lignes : « Si vous laissez échapper ces royaumes, ce sont les perles de votre couronne et la vigueur de vos bras que vous perdez (3) » '? Jamais il ne se lasse de répéter les mêmes accusations contre le sire de Chièvres, comme s'il avait à persuader un esprit rebelle. Le chancelier et son ami Marlianus lui paraissent tièdes (4). Il les excite à délivrer César d'une tutelle avilissante. Savait-il au juste dans quelle mesure il servait leurs desseins? Assurément, quoi qu'ils pussent dire, Pierre Martyr était certain de leur approbation. Deux fois le chancelier avait rappelé au calme le vieux lettré, plein d'indignations juvéniles. En réalité, il devait se féliciter de voir comment Pierre Martyr entrait dans ses projets. Mercurino de Gattinara était l'ennemi naturel du sire de Chièvres, dont le crédit l'offusquait, dont la politique lui était odieuse. Tout l'effort de la diplomatie flamande avait tendu à maintenir une alliance étroite avec la France (5). Ce

(1) Ep. 671, 673. — (2) Ep. 671. «Quia régi relata quae scripsero »

(3) Ep. 683. — (4) Ep. 703.

(5) Mignet, Rivalité de François Ier et de Charles-Quint, t. I, p. 407-108. — Baumgarten, Geschichte Karls V, p. 115. « Chièvres hielt es eben fur nothwendig, ein ertraegliches Verhaeltniss zu Frankreich so lange als irgend moeglich zu erhalten. »

système sauvegardait les intérêts des Pays-Bas. Mais Charles était devenu souverain de l'Espagne ; il avait été nommé empereur. Cette élévation devait naturellement changer ses rapports avec François Ier; à une situation nouvelle il fallait des conseillers nouveaux. Mercurino de Gattinara (1) était l'agent désigné d'une politique antifrançaise. Né dans un village du Piémont, il était, comme les gens de sa race, persévérant, infatigable. Il avait enseigné le droit avant d'entrer aux conseils de l'archiduc Philippe. On le vit un moment chercher dans la vie monastique une satisfaction à l'ardeur de ses sentiments religieux. C'était un esprit net, fin, quoique nourri d'une rhétorique prétentieuse et barbare (2). Dans un mémoire adressé à Charles - Quint pour le dissuader de traiter avec François Ier, il expose sept raisons pour la paix, et dix raisons contre : il compare les premières aux sept péchés capitaux, les dix autres aux dix commandements de Dieu, dont on ne peut se dispenser sans compromettre son salut. Comme la plupart des Italiens, comme Pierre Martyr, cet homme d'État détestait la France. La ruine du sire de Chièvres contentait son ambition et assurait le triomphe de ses idées politiques (3). Il

(1) Aubery, Histoire des cardinaux, t. III, p. 383. — Leglay, Négociations diplomatiques, t. I, p. 30, introd. — Baumgarten, p. 209-210.

(2) Voir dans Aubery, t. III, p. 383, le curieux discours qu'il adressa à l'électeur palatin venu pour notifier à Charles son élection à l'empire.

(3) Pour la justification de tout ce paragraphe voir Pierre Martyr, ép. 747. « De Caesaris vero necessariis Mercurinus a Gattinera magnus cancellarius fixo semper stomacho fuit, ne Caesarullo pacto galloregi fidat, nisi vires ejus straverit : hic et primus fuit qui Capri ejus, de

vint à bout de la déférence que Charles témoignait à son ancien gouverneur, non par une attaque directe, mais par un long travail de persuasion. La révolte des communeros le servit au delà de toute expression. Les Espagnols de tous les partis rejetèrent sur Chièvres la responsabilité de la guerre civile (4). Son crédit reçut une sérieuse atteinte (2). Quand il mourut, il touchait peut-être à une disgrâce, et son maître ne se gouvernait plus par ses soins. Les relations si intimes du chancelier et de Pierre Martyr, la communauté de sentiments et de haine, le caractère militant de la correspondance ne permettent-ils pas de supposer que Pierre Martyr a contribué à cette mémorable défaite (3)? De l'Espagne, où l'insurrection faisait rage, il avait dirigé l'attaque et donné, pour ainsi dire, une voix aux réclamations de l'opposition pacifique.

Ce fut là son rôle. La position qu'il avait prise contre les communeros et les Flamands le désignait comme l'organe de l'opinion moyenne. Le pouvoir sentait le besoin de le ménager. C'est un épisode curieux de cette histoire. Le médecin de Charles, Aloysio Marliano, évêque de Tuy, écrivit à Pierre Martyr pour expliquer la conduite du gouvernement (4). C'était une justification en règle : l'avocat de César

quo satis alias, artes avaras ausus infringere, Ceesari suam ostendcns digito perniciem si Capro crederet ultra. »

(1) Sandoval, t. I, p. 273.

(2) Robertson, t. I, p. 190, édition Buchon.

(3) Je vous écrirai, dit Pierre Martyr dans une lettre adressée au grand chancelier : « Quia forte prodesse poteritis apud felicissimum a natura, infelicem ab educatoribus Caesarem, haec illi significando.»

(4) Ep. 696.

avouait bien quelques générosités imprudentes, mais il prétendait que les plus grandes dépenses avaient eu pour objet le service de l'Etat. Il reprenait un à un les griefs de la nation. Si le prince a demandé un don gratuit, ce n'est pas avec l'intention de le lever, mais afin de se parer aux yeux des étrangers de la complaisance de ses sujets. S'il a fait partir l'infant Ferdinand, c'est qu'il lui ménageait une plus haute fortune. On s'est indigné qu'un Flamand eût été promu à l'archevêché de Tolède ; César a mis dans ce poste l'homme à qui il aurait voulu confier la seconde place dans l'État. La plupart de ces raisons font sourire. L'embarras du défenseur est extrême ; il veut couvrir César sans avouer sa dépendance à l'égard du sire de Chièvres. Cette lettre est un véritable manifeste, destiné à aller plus loin que son adresse. La fin en précise bien toute la portée : « Cependant porte-toi bien, dit Marliano à Martyr, et puisque tu jouis d'un grand renom auprès des Espagnols, défends auprès d'eux la cause de ton roi et du nôtre ; expliqueleur les raisons de notre conduite (1). » L'intention est nettement déclarée; on invite notre écrivain à ramener les esprits. Les comparaisons ont toujours quelque chose d'étrange ; mais ne dirait-on pas le directeur d'un journal influent chargé de justifier les actes du pouvoir ou d'en atténuer la gravité? Devant cette mise en demeure Pierre Martyr répondit avec une hardiesse extraordinaire. Il met César hors de

(I) « Intérim tu vale, ac apud tuos Hispanos, quandoquidem non vulgaris es apud eos opinionis ac nominis, tui nostrique régis Caesans rationem tuere, nostrasque illis causas preeponito. »

cause : personne n'accusait le souverain trop jeune pour se diriger. Il se retourne alors contre les Flamands, et lance contre eux le plus violent réquisitoire. Evidemment il n'entrait pas dans ses vues de tenter l'apologie de leur gouvernement. Il ne se refusait pas à agir, mais il ne consentait pas à se laisser tracer un programme.

Entre les partis extrêmes Pierre Martyr tint un juste milieu. Homme d'ordre, Espagnol de cœur, il voyait d'aussi mauvais œil les innovations arbitraires du roi que les réclamations à main armée des communeros. Il trouvait juste que le pouvoir eût quelque limite, et la nation quelques droits. Sans doute il ne voulait pas d'une résistance qui allait jusqu'à l'insurrection. Il condamne la guerre civile, il a horreur du sang versé. Il se moque des ambitieux de bas étage et des aventuriers de la noblesse, qui sont à la tête de la comunidad. Ce sont des vaniteux ou des fourbes, qu'il accable de sa pitié, quand ils n'excitent pas toute sa colère (1). Don Pedro Giron convoite le duché de Médina Sidonia (2). Padilla est une pauvre tête pleine de billevesées romanesques ; il s'agite, sa femme le mène. Doîïa Maria Pacheco « est le mari de son mari (3). » On sent qu'il ne pardonne pas aux communeros de perdre une si belle cause. Il partageait

(1)Ep. 686. a ... Jo. Padilla somniat se magnum esse magni exercitus praetorem. Cenlurionibus ac tribunis circumseptus comedit ac negotiatur. »

(2) Sur les vues intéressées de la plupart des chefs nobles voir les lettres de Guevara, Epistolario espanol,t.U,p.1ii. — P.M.,ép. 686.

(3) « Elati aiunt animi esse feminam illam et mariti maritum. »

leurs idées, mais il réprouvait énergiquement leurs actes. Il eût voulu d'une opposition calme, pacifique, conduite par l'aristocratie, d'un de ces grands mouvements d'opinion qui emportent toutes les résistances; et voilà que la défense des intérêts et des libertés de l'Espagne s'était réduite à la plus folle des équipées. Ce « tiers-parti »., qui détestait l'anarchie, était loin d'être un esprit timide. Quand le sire de Chièvres, désireux de tenir les Cortès à Compostelle, avait arraché aux villes leur adhésion, il n'avait pas hésité à écrire au chancelier que c'était là « une violence, non une concession; une corruption, non une libre décision du peuple (1). » Ces libertés ne se démentirent pas; il adressa à Louis Vazquez une lettre de félicitations pour avoir refusé le second don gratuit. Où ses sentiments apparaissent dans tout leur jour, c'est dans les quelques réflexions dont il faisait suivre le manifeste de la Junte. ■ 0 mon cher grand chancelier, si nous jugeons ces demandes, abstraction faite de la passion qui s'y mêle, il faut avouer que la malheureuse Castille ne s'écarte pas beaucoup de la justice. Mais quoi ? l'affaire est maintenant tombée entre les mains d'insensés téméraires et d'impudents coquins (2). » C'est une agréable rencontre que cette distinction entre le droit respectable et le fait haïssable, entre les justes réclamations des peuples et leurs

(4) Ep. 663,674.

(2) Ep. 686. « Mi magne Cancellarie, ut verum fateamur, si, ablata pas-ione turbante rationem, pensitaverimus rem, non longe a justo vagatur in suis postulatis misera Castella. Sed quid ? ad dementem temeritatem et sicariorum petulantium manus res deducta est... »

injustes rébellions. Cette parfaite mesure dans la distribution des responsabilités, cet admirable équilibre donnent à l'opinion de Pierre Martyr le caractère d'un jugement définitif; quoique contemporain, il dicte l'arrêt de l'histoire.

Page 1