CHAPITRE X
Les dernières années de Pierre Martyr
La vieillesse était arrivée sans obscurcir le jugement du politique, sans émousser la vivacité d'esprit de l'écrivain. Elle avait affaibli le corps sans toucher à l'intelligence . A cette faveur de la nature s'ajoutaient, pour en rehausser le prix, la jouissance de quelques bénéfices, une grande situation séculière, la faveur du prince et la considération des hommes. L'Espagne n'avait pas traité en marâtre ce fils d'adoption. 11 était parvenu à l'aisance et aux dignités, sinon à la fortune et aux grandeurs. C'était assez pour satisfaire ses goûts modérés et sa prudente ambition. Il passa ses dernières années sans tracas et sans gêne, dans la paix et la tranquillité.
Un événement imprévu faillit le ramener dans sa patrie. Le cardinal de Tortose, Adrien d'Dtrecht, fut élu pape (9 janvier 1522) (4). Il y avait entre eux mieux que de la sympathie. Quand Adrien vint pour la première fois en Castille, son ignorance de la langue espagnole retardait le succès de ses négociations. Pierre Martyr se fit son guide, son interprète, et lui prêta le concours de son expérience (2). Le régent
(\) Ce choix était inattendu. Voir Hoefler, Papst Adrian, p. 80-92. (2) Ep.757. «...Cornes et interpresacnegotiorumdirector. Nesciebat
n'avait pas oublié les obligations de l'ambassadeur. Pourquoi le pape aurait-il moins de mémoire? Aux félicitations que Pierre Martyr lui adressait sur son avènement, Adrien répondait par les plus flatteuses assurances d'amitié (1). Etait-il vraisemblable que le Souverain Pontife s'en tint à des paroles d'affection, quand il allait pouvoir disposer du plus riche trésor des grâces? Aussi Pierre Martyr se trouvait bien partagé. La vieillesse lui commandait de se tenir tranquille ; mais quelque ambition venait à la traverse de son bon sens. A la fin de janvier 1522 il ne paraît pas disposé à rejoindre le nouvel élu, et il s'en excuse tantôt sur son âge, tantôt sur sa délicatesse : trop d'empressement dénoterait un solliciteur. Ce désintéressement est trop étalé pour être absolument sincère (2). Au mois de mars tout est changé ; malgré la température, malgré les ordres mêmes du pontife, Pierre Martyr montre la plus vive impatience de voir Adrien. « Loin de votre Béatitude, lui écrit-il, il n'est pas une heure qui ne me paraisse plus longue qu'une année (3). »
Il arrive donc à Vitoria (4), et va aussitôt se pros-
enim praeter latine proferre quicquam aut aliumintelligebat e nostris. » Ranke, Zur Kritik, p. 401, prétend que Pierre Martyr était l'interprète d'Adrien. Oui, mais seulement à titre gracieux. Hoefler commet la même erreur, Papst Adrian VI, p. 152.
(1) Ep. 753. Le pape écrit : « Martyris nostri semper erimus memores. »
(2) Ep. 751-752-753-754. « Nec accessum differre displicet, quo figam hac mora in avarorum et ambitiosorum animis, quae quisque de se cognoscens inalios conjecturas torquent, a meo esse aliéna judicio. »
(3) Ep. 756. — (4) Itinerarium Hadriani de Blas Ortiz dans
terner aux pieds du vicaire du Christ. Adrien le relève et revient avec plaisir sur leur amitié passée. Alors notre voyageur lui demande brusquement : « Qu'ordonne ta Sainteté à son Martyr? » Le pape répond qu'aussitôt arrivé à Logrono il lui fera des propositions qui lui plairont. Lorsqu'on fut dans cette ville, Pierre Martyr vit deux fois le pontife ; il crut comprendre qu'Adrien voulait l'emmener à Rome. Il n'osa pas dire non, maisil mit en avant ses infirmités. Le Pape répondit qu'il y songerait. Ce fut leur dernière entrevue. Pierre Martyr ne chercha pas à le revoir. Il ne cache pas son mécontentement (1). Assurément il caressait quelque haute espérance. Si le pape lui eût promis quelque charge éminente, nul doute qu'il ne l'eût suivi en Italie (2). Comme on ne lui laissait entrevoir que le plaisir d'accompagner le vicaire du Christ, il se sentit incapable d'abandonner la Castille. La réserve d'Adrien avait, tout d'un coup, réveillé ses sympathies pour son pays d'adoption.
L'aventure est piquante. Pierre Martyr avait trop convaincu le pape de ses vues désintéressées. Le détachement lui était pourtant facile. Comme il l'avouait lui-même, les rois catholiques l'avaient mis à l'abri de tous les besoins (3). Que voulait-il arracher à la
Baluze, Miscellanea, t. I, p. 369. L'invasion française avait forcé les régents de se porter à la frontière de Castille.
(1) Ep. 757. » Regressus ego sum illi terga vertensnil ultra salutato aut venia petita, ipsi soli benedicens ac miserans ab occipite. »
(2) Cf. l'ép. 754. « Secuturus sim necne adhuc sum dubius, » et l'ép. 757 où il se déclare incapable de quitter la Castille.
(3) Ep. 753.
cour pontificale ? Il était prieur du chapitre de Grenade ; depuis 4507 il jouissait du bénéfice de Renera, qui rapportait tous les ans soixante ducats (1) ; en 1516 il avait obtenu celui de Lorca dans le diocèse de Carthagène (2). Toutes ces prébendes lui assuraient au moins cette aurea mediocritas qu'il regardait comme la condition expresse du bonheur. Mais les actes sont souvent en désaccord avec les paroles, quelquefois même avec les sentiments. Cet esprit sans ambition s'abandonnait à plus d'un rêve. Au retour d'Egypte (1502) il avait revu avec émotion Arona, le lac Majeur, tous ces lieux où s'était passée sa jeunesse. Il sentait vivement le charme de cette belle nature (3) ; il pensa à s'y ménager une retraite pour ses vieux jours, en face des Alpes, au bord de ces belles eaux. Lorsque les hostilités entre la France et l'Espagne cessèrent, et que Ferdinand eut épousé une princesse française, Germaine de Foix, Pierre Martyr fit demander à Louis XII l'abbaye de Saint- Gratien d' Arona. Le roi d'Aragon écrivit en sa faveur. Le postulant faisait agir toutes les influences et s'adressait directement au cardinal d'Amboise (4). Il protestait de la pureté de ses intentions. Ce n'étaient pas les revenus de l'abbaye qui le tentaient, mais bien le pieux devoir de remettre dans toute sa splendeur l'église délaissée, tombant en ruines. La guerre rompit cette intrigue, sans décourager sa ténacité. Dix ans après (1521) on le retrouve
(4) Ep. 337. — (2) Sur cette dignité voir la note d'Héfélé, Vie de Ximénès, p. 83.
(3) Ep. 248.
(4) Ep. 388, 386, 390, 391, 412, 462.
tourmenté du même désir, aigri par les déceptions (1). Dans sa colère, il accuse de tous les vices les possesseurs du bénéfice, le cardinal dlvrée, Boniface Ferrero et son frère, l'évêque de Verceil (2). On a peine à croire que ce beau zèle tendit seulement à tirer du coin où elles gisaient les reliques des saints martyrs « Gratien, Filin, Carpophore et Fidèle. » Pierre Martyr ne songeait-il pas à ses convenances personnelles? « Ne t'étonne pas, écrit-il à l'archevêque de Cosenza, que je convoite tant ce titre d'abbé. Tu sais toi-même quel est l'attrait du sol natal. » Il en fut pour sa diplomatie. S'il ne put rien obtenir en Italie, il eut comme compensation l'archiprêtrise d'Ocana (3). C'était un bienfait d'Adrien. Le pape, resté fidèle à de chers souvenirs, était à peine arrivé à Rome qu'il expédiait le bref d'investiture.
Le gouvernement royal n'était pas moins bien disposé. Avant l'insurrection des communeros, Pierre Martyr avait été nommé chroniqueur (5 mars 1520) avec un traitement de 80,000 maravedis (4). On sait avec quelle sincérité Pierre Martyr écrivit au chancelier le récit des événements. Jamais historiographe n'eut plus de conscience et ne gagna mieux son argent. Quand les troubles eurent cessé, on sut gré au courageux écrivain de sa modération et de ses conseils.
(1)Ep. 746.
(2) Aubery, Histoire des cardinaux, t. III, p. 243. — Ughelli, Itaîia sacra, t. IV, p. 4422.
(3) Ep. 781 . Ocana dans l'archevêché de Tolède. Hoefler, Papst Adrian VI, p. 381.
(4) Coleccion de documentes inéditos para la historia, t. XXXIX, p. 400.
Mercurino de Gattinara, devenu tout-puissant, n'oubliait pas les services rendus. Le pape rendait hautement témoignage de sa fidélité (1). Ces protecteurs allaient contribuer à élever encore sa fortune. A ce moment Charles-Quint était appelé à donner ses soins à ce Nouveau Monde, dont les Espagnols avançaient tous les jours la conquête. Il s'agissait d'assurer à ce lointain empire une bonne administration. Pierre Martyr, qui avait écrit au jour le jour l'histoire des découvertes, et qui venait de publier un livre sur ces mémorables événements, devait avoir sa place dans le gouvernement de l'Amérique (2).
Il s'en fallait que tout fût à créer ; il suffisait d'améliorer et d'étendre l'œuvre ébauchée par Ferdinand et Isabelle. Herrera recule jusqu'en 1524 l'établissement du Conseil royal des Indes (3). Assurément il existait, avant cette époque, une administration coloniale qui alla toujours en se développant. A Séville on trouve, à l'origine, un simple bureau de comptabilité et de contrôle, composé de trois membres et siégeant dans l'ancien Alcazar (4). Une ordonnance
(1)Ep. 764, 765, 782.
(2) Le De Orbe Novo fut publié en 1516.
(3) Herrera, Historia gênerai de los hechos de los Castellanos en las islasy tierra firme del mar Oceano. Madrid, 1730. Decad. III, p. 230.
(4) De Orbe Novo, p. 153 : «Habet enim rex in ea urbe (Séville) ad oceanea tantum negotia domum erectam, ad quam euntes redeuntesque negotiatores confluunt, de iis qua) ad novas terras important deque auro inde relato rationem praebituri. Domum vocant Didicœ contractationis. » — Prescott, Histoire de Ferdinand et d'Isabelle, tome III, p. 181 ; cf. tome II, p. 247. — Herrera, Dec. I, p. 177-187.
du 15 juillet 1510 régla l'organisation de la justice (1). En Amérique les magistrats délégués par le pouvoir central jugeaient en première instance certains procès. L'appel était porté de ces tribunaux inférieurs devant le Conseil de Castille. Il n'y avait pas eu d'abord, pour le Nouveau Monde, de juridiction particulière. Il est probable qu'en 1510 une section du Grand Conseil fut chargée spécialement des affaires coloniales (2). Las Casas nous apprend qu'en 1518 Martyr fut nommé, sur sa demande, conseiller royal des Indes (3). Charles-Quint fit de la commission un véritable Conseil, ayant une vie propre, une action distincte, indépendante. En ce sens, il est vrai de dire qu'il n'y eut un Conseil des Indes qu'à partir de 1524. Mais les contemporains ne s'exagéraient pas l'importance de la mesure prise par Charles-Quint, parce qu'ils y voyaient le dernier terme d'une longue évolution. « César, dit Pierre Martyr, a renouvelé le Conseil des Indes ; il a choisi comme membres des hommes
(1) Navarrete, Coleccion de viajes y descubrimientos, tome II,
(2) Voir le nom des membres de cette cour suprême dans Pierre Martyr, De Orbe Novo, p. 101-102.
(3) Las Casas, Historia de las lndias, tome II, p. 112. t En estos dias (1518) négocié Pedro Martyr que le hicieseo del consejo mismo de las lndias y asi lo alcanzô. » — Opus epist., ep. 642 (1519), « regius sum rerum indicarum senator. » Ep. 696, il écrit au grand commandeur de Castille « quod non sim vestri ordinis senator. » Cf. Harrisse, Christophe Colomb, tome I, p. 96. Pierre Martyr était conseiller royal dès 1511 ; mais il ne devint conseiller royal des Indes qu'en 1518. Sur les origines du Conseil roval des Indes voir Schumacher, p. 89.
débarrassés de toute autre fonction... Il m'a désigné pour en être le secrétaire (1524) (1). »
Il voulait mieux encore. Il alla trouver l'empereur et, dans un de ces longs discours où les vieillards se complaisent, il sollicita une nouvelle grâce. Ce n'était point avidité, mais amour-propre ; il désirait un titre qui attestât la considération du prince, et qui le mît sur un pied d'égalité avec les ambassadeurs italiens, ses compatriotes (2). César goûta le tour adroit de cette demande. Pierre Martyr fut nommé abbé de la Jamaïque (3). Cet heureux commencement l'excitait à pousser sa pointe. « Pour que ta Majesté, dit-il à Charles-Quint, soit bien convaincue de mon entière sincérité, quand je protestais que je voulais une marque de ta bienveillance pour moi, bien loin de chercher à satisfaire une avide cupidité, je te promets de consacrer à la construction de l'église de l'abbaye tout le revenu de la première année sans en rien retrancher. César est pieux, pieuse est l'œuvre ; agis donc avec piété dans ce cas comme tu le fais dans les autres circonstances. Que ta Majesté ouvre sa main. » L'empereur se prit à sourire et promit les fonds
(1) Ep. 800. « Indicum senatum Caesar renovavit, a caeteris negotiis explicitos delegit.... suo Caesareo chirographo me imperat adesse. »
(2) Ep. 800. — (3) Hernaez, Coleccion de Bulas, Bruselas, 1879, tome II, p. 738 et 739, pense que Pierre Martyr ne fut pas le premier abbé de la Jamaïque. « Confirmome con un manuscrito del cardenal Garampi, que apunta la ereccion de la Abadia con uso de mitra, bâculo pastoral y autoridad episcopal en la Isla de Santiago 6 Jamayca en la India mayor hecha por Léon X, a peticion de Fernando, rev de Araeon. »
nécessaires. Pierre Martyr se félicite du succès de ces petites finesses ; il pense même à abuser du crédit qui lui est ouvert. Il manque à ce caractère certaine fleur de sérieux et de délicatesse.
Charles-Quint s'était montré aussi généreux que ses aïeux. Il avait mis la dernière main à la fortune de leur protégé. Quand Pierre Martyr était venu en Espagne, il n'avait d'autres ressources qu'un esprit vif, une plume alerte, et la culture générale des hommes de la Renaissance. Les lettres avaient fait de lui un courtisan écouté, un diplomate, un riche bénéficier, un membre du Conseil des Indes, un prince de l'Église. Aussi ne songeait-il pas à se plaindre de la destinée. Il goûtait pleinement la joie de vivre. Lucio Marineo Siculo, comme lui Italien et lettré, mais qui ne semble pas avoir eu le même bonheur, décrit dans une lettre charmante l'intérieur de son compatriote. Qu'il y ait un peu d'exagération, je n'y contredirai pas. La langue latine a contribué à embellir les choses les plus communes. Il n'en reste pas moins l'impression d'une vie large et même fastueuse. Il raconte qu'invité par Pierre Martyr à dîner il pénétra jusque dans la chambre à coucher pendant que son hôte se chauffait: « Je jetai les yeux, en entrant, de tous côtés et je parcourus du regard tout l'appartement. Lorsque j'en eus examiné suffisamment tous les angles et tous les recoins, je m'approchai du lit, qui était recouvert d'étoffes de soie et de pourpre. Là même, au pied du lit, était un meuble ouvert, d'une recherche et d'un goût excessifs, d'une perfection et d'un art achevés. Dans un autre coin
je vois de l'or et de l'argent en quantité ; dans un autre, plusieurs manuscrits achevés ; au milieu de la chambre, beaucoup d'autres objets d'un très grand prix, et qui tous étaient gardés avec la plus grande négligence. Il y avait là de quoi pousser au vol les hommes les plus saints (1). » Le même Marineo donne quelques détails sur les habitudes de son ami. Il semble que Pierre Martyr n'ait pas été à l'abri du reproche de gourmandise. On faisait chez lui d'excellents repas ; des paons, des tourterelles, des cailles, des grives nourries de figues, des faisans paraissaient sur sa table (2). L'aimable convive regrette surtout « dulces placentas et suaves martios panes ex nucleis, amygdalis saccharoque confectos, » charmantes réminiscences de la cuisine ilalienne. Ils étaient donc tous deux sensibles aux petits plats et aux confitures. Ce sont là péchés mignons de lettrés. Ces légères débauches n'étaient pas pour troubler la sérénité de leur esprit. La maison était tenue, si j'ose dire, sur
(1) Lucii Marinei Siculi Epist. familiarium libri XVII. Valladolid, 1514. Liber quartus, p. 31. « Martyre enim nemo liberalius, nemo lautius amicos excipit.... Ingredior circumspectans oculis ac totum lustrans cubiculum. Ubi cubiculi angulos et latera omnia satis inspexi, thoro qui sericis ornamentis ac purpura stratus erat accessi. Hic autem ipsum ante thorum et sponda sub ipsa nimio cultu et ornatu atque arte summa politissime perfecta et elaborata patebat arca. In anguloallero aurum et argentum cerno non médiocre ; in altero plures compositosque libros ; in medio et alia plura maximi pretii servata omnia et negligentissime custodita ; quae viros etiam sanctissimos ad praedam furtumque facillime provocassent. »
(2) Lucii Marinei Siculi Epist. liber quintus decimus : a Nam pavos, turtures, perdices, phasianos, coturnices, turdos, ficedulas, attagenes metulas et alia omnia ferculorum gênera, quibus me satiare consuevisti. »
un bon pied. Pierre Martyr avait un grand nombre de domestiques, mais il administrait sa fortune avec prudence. Comme il le dit dans son testament, il a vécu largement, mais sans que la dépense dépassât jamais ses revenus (1).
Il ne faut pas, sur ce tableau, se représenter Pierre Martyr comme fixé à demeure dans quelque ville paisible, amoureux de repos et de livres. Sa condition de chroniqueur et de courtisan le poussait sur toutes les routes à la suite de la cour (2). Son testament est à ce sujet très instructif. Le mobilier se réduit à quelques coffres et à un lit de camp, mais il y a abondance de couvertures et d'oreillers de plume ; il fallait bien se prémunir contre le froid de l'âge et les intempéries des saisons. On voit notre bon chanoine douillettement enveloppé s'en aller au petit pas de sa mule dans la brillante chevauchée de l'empereur-roi. Il ne put se tenir tranquille que dans les derniers mois de sa vie. La cour vint se fixer à Grenade au mois de juin 1526 (3). Ce fut l'étape finale de notre voyageur. Il sentait la mort venir, et il dicta son testament, où se marquent une fois de plus la bonté de son âme, sa tendresse pour les siens, et les préoccupations d'un chrétien et d'un gentilhomme (4).
Dans ce règlement suprême, il songe à ses amis
(1) Coleccion de documentos inéditos, tome XXXIX, p. 400.
(2) Collection des voyages des souverains des Pays-Bas, tome II. Voir les déplacements de la cour pendant les années 1525-1526, p. 36-41.
(3) Itinéraire, p. 39, le 4 juin 1526.
(4) Coleccion de documentos inéditos, tome XXXIX, p. 400-414, testament de Pierre Martyr.
comme à sa famille. S'il institue son frère Georges usufruitier et sa nièce héritière de ses biens, il n'a garde d'oublier les compagnons de son existence. Il lègue à Martin Lopez de Aguinniga, qu'il avait fait nommer contino, et à sa femme « une cruche et un plat d'argent » pour qu'ils se souviennent de lui dans leurs prières ; à Hernand Fernandez, « son loyal et bon serviteur, » sa garde-robe et deux mille maravédis de rente. Tout le chapitre de Grenade était convié à ses funérailles. Il demandait que son corps fût porté par le doyen et les chanoines. Sa qualité les eût obligés de lui rendre gratis cet honneur ; mais Pierre Martyr connaissait nos humaines faiblesses. Il leur donnait trois mille maravédis pour qu'ils jouassent leur rôle de meilleur cœur (1). Dans ses générosités il n'oubliait pas ses domestiques ; les dons étaient proportionnés à la durée des services. Il pense même aux serviteurs placés au-dessous de l'humanité. C'est au plus cher de ses amis qu'il lègue sa mule favorite Pardilla (Linotte). Un joli nom pour la monture d'un abbé !
Il y a dans ces arrangements plus d'une disposition qui sent le gentilhomme. Sa famille s'était ruinée ; la plupart des domaines qu'elle possédait à Arona lui avaient échappé ou étaient grevés de lourdes charges. Qu'est-ce qu'une noblesse sans terres? En mourant,
(\) Coleccion de documentes inéditos, p. 402. « E no embargante que los dichos senores por ser su conben. do (sic) lo habian de hacer gratis ; pero porque le hagan de mejor voluntad, mande- que les sean dados para las denidades, canonigos e racioneros, que realmente a elle- concurrieron, très mill maravédis. »
Pierre Martyr songeait à reconstituer sa maison. Sa nièce Laure devenait le pivot de cette combinaison (1). Gaspard Rotulo, riche marchand Milanais, établi à Almagro, et exécuteur testamentaire, était chargé de marier la jeune fille à Arona. Si l'on ne trouvait pas dans cette ville un parti convenable, on se rabattrait sur un étranger, pourvu qu'il consentît à passer sa vie sur le domaine des d'Anghera. De l'ancien patrimoine il restait quelques débris. Le testateur recommandait à Gaspard Rotulo de recouvrer les campagnes aliénées, et de dégrever les biens hypothéqués. C'est la passion posthume de la propriété, le souci de créer aux siens une grande situation foncière. 11 sacrifiait tout à cette considération. Son frère Georges reçoit la tutelle de Laure et l'administration des biens ; mais s'il s'acquitte mal de ce dernier point, il sera remplacé et ne jouira plus que des revenus. Dans la question du rachat le sentiment est subordonné à l'utilité. Toutes les dispositions portent la marque d'un esprit pratique. On voit un homme qui sait le prix de l'argent et qui mêle un bon sens bourgeois à des visées aristocratiques. « Si Gaspard Rotulo juge qu'avec ladite somme on peut acheter d'autres terres plus avantageuses, moins coûteuses que celles de notre ancien domaine, qu'il les achète et laisse de côté ce qui autrefois appartint aux d'Anghera (2). » Il règle les intérêts de son âme avec autant de soin
(I ) Il y avait une autre nièce, Lucrezia, qui était entrée en religion. Pierre Martyr lui léguait 80 ducats. (2) Coleccion, p. 412-413.
que sa succession. Chez lui une religion profonde s'associait à une grande indépendance d'esprit et de jugement. Il réprouvait l'hérésie comme un fléau détestable, mais il n'avait aucun ménagement pour les papes indignes. Avec quelle conscience tranquille ce catholique juge les chefs de la chrétienté, rapportant leurs convoitises, les travers de leur caractère, leurs passions mesquines, et les ravalant, pour ainsi dire, aux communes faiblesses de l'humanité ! Avec quelle irrévérence il conte les intrigues du conclave! Il s'agit de l'élection d'Adrien. « Si les cardinaux ont fait ce choix de bon cœur, c'est affaire à cet Esprit-Saint, qu'ils disent invoquer, de le décider. Pour moi qui, sur la foi de divers récits, connais leurs factions ardentes, je doute qu'ils aient été unanimes, et je suis sûr que chacun d'eux rêvait pour soi la papauté. Que croirai-je? pendant un séjour de dix ans à Rome je me suis un peu instruit de leur conduite (i). » Mais, en dépit de ces railleries, la foi était entière. Il ne lui venait pas à la pensée de soumettre à un nouvel examen la preuve des vérités religieuses. La cause était jugée : les Pères, les Docteurs étaient pleins d'arguments irrésistibles (2). Sa dévotion même s'arrête à tous les scrupules. Il a des minuties qui font sourire. Mais qu'y a-t-il de petit pour une âme chrétienne, sûre d'un jugement au delà du tombeau et jalouse de contenter Dieu? 11 donne à l'hôpital de Loja vingt
(1) Ep. 753. « An ex animo id fecerint, ille sanctus quem ipsi invocasse aiunt Spirit'us dijudicet. »
(2) Ep. 689, à la fin. « De infido cucullato (Luther) satis ; multa sunt in ejus confutationem. »
ducats pour quelques délicatesses de conscience, « si quelquefois, comme il arrive en voyage, j'envoyais ou je laissais mes serviteurs prendre pour se restaurer des grappes de raisin ou quelque fruit ou d'autres petites choses. Quelquefois aussi j'ai fait prendre dans le champ d' autrui des épis de blé et des plantes quelles qu'elles fussent. Bien que ce soient des actes de peu d'importance, et bien qu'il semble que Dieu mette peu de zèle(?) à les punir, cependant, pour dépister la malice du démon, ennemi odieux, qui me représente ma conduite comme une faute, je prends cette disposition (1). » Quel curieux état de conscience : le démon occupé à troubler cette âme, à lui faire peur de quelques peccadilles bien minces ! Est-ce le même homme qui parlait avec tant de hardiesse du pape et des cardinaux ? Il faut voir aussi avec quel luxe de détails Pierre Martyr règle l'ordre de ses funérailles. Il fixe le nombre de messes à célébrer, la quantité de cire que l'on brûlera, le costume de deuil de ses domestiques. Il y a dans ce règlement si précis, dans cette lugubre prévoyance, la marque de ce génie espagnol, qui se complaît aux choses de la mort, et qui trouve une sombre satisfaction à remuer la cendre des sépulcres, à soulever la pierre des tombeaux (2).
(1) Coleccion de documentos inéditos, tome XXXIX, p. 101, testament de P. M. « É si alguna vez corne acaece caminando mandé ô consenti â mis criados para su refeccion 6 mia algunas uvas ô fruta ajena ô otras causas menudas, como algunas veces he mandado tomar de la heredad ajena espigas, ô otras cualesquier arboles ajenos, aunque sean de poco momento é parece que Dios tiene poco cuidado de vengar estas cosas, empero para raer la malicio del demonio enemigo odioso, el cual me propone esto ser pecado, declaro este tal. »
(2) On se rappelle Charles-Quint célébrant à Yuste la cérémonie de
Pierre Martyr mourut à Grenade au mois d'octobre 1526 (1). Les membres du chapitre élevèrent un tombeau à leur illustre collègue. Dans l'inscription qu'ils y firent graver, ils rappelaient les dignités du défunt et ses principaux titres de gloire (2). En première ligne se place son œuvre historique et géographique, le récit des affaires contemporaines et des premiers établissements en Amérique. C'est en effet comme écrivain, comme représentant de la Renaissance, que Pierre Martyr vivra. Les lettres qui lui avaient acquis la faveur des princes serviront encore à le recommander auprès de la postérité. Sénateur des Indes, chanoine, abbé de la Jamaïque, Pierre Martyr serait tombé tout entier dans l'oubli. Né dans l'heureuse Italie, à une époque d'agitation féconde, l'auteur de r Optes epislolarum et du De Orbe Novo aura toujours une place dans la mémoire des hommes.
ses funérailles, et Charles II se faisant ouvrir quelques jours avant sa mort le tombeau de sa femme.
(1) Coleccion de documentos inéditos, tome XXXIX, p. 400, note desContadores : « FallescioenGranada por setiembre de 1526. » Mais il est prouvé qu'il mourut en octobre. V. Heidenheimer, p. 22-23.
(2) Mazzuchelli, <ili scrittori, vol. Ier, p. 2e, p. 275. — Cancellieri, Dissertazioni sopra Cristoforo Colombo. Rome, 1 809, p. 212.— Argelati, Biblioth. Script. Aled., t. II, pars II, p. 1941 : Herum .etate nos-
TRA GBSTARUM — ET NOVI ORBIS IGNOTI HACTENUS — ILLUSTRATORI PeTRO
MARTYRI MeDIOLANENS! CjESAREO SENATORI QUI PATR1A RELICTA
BELLO GRANATENSI MILES INTERFUIT — MOX UHBE CAPTA PRIMUM CANOMCO
— DEI>'DE PRIORI UUJUS ECCLESI.E DECAKUS ET CAPITULUM — CLARISSIMO