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CHAPITRE XI

Pierre Martyr historien. — L'Opus epistolarum.

VOpus epistolarum est l'œuvre la plus importante de Pierre Martyr. Cette correspondance, qui commence en 4488, ne finit qu'avec la vie de l'auteur en 1526. Elle comprend la partie la plus brillante du règne de Ferdinand et d'Isabelle, les dix premières années de celui de Charles-Quint. Pendant cette période, le royaume musulman de Grenade a été renversé ; les guerres d'Italie ont mis aux prises tous les peuples de l'Europe occidentale ; la maison d'Autriche prend la direction de la politique européenne ; le Nouveau Monde est découvert. Charles-Quint, appuyé sur l'Allemagne, maître de l'Espagne et de l'Italie, sûr de la neutralité de l'Angleterre, n'avait en face de lui que la France et pouvait songer à reconstituer à son profit l'empire de Charlemagne. Si l'on ajoute à ces

(1) Les œuvres de Pierre Martyr sont YOpus epistolarum, le De Orbe Nooo et la Légat io Babylonica. Heidenheimer, p. 42 (note), et Ciampi Nuova Antolngia, p. 732, citent le titre d'autres œuvres. Mais, ajoute Ciampi, « è unanime parère de' piu eruditi che gli sieno erroneamente attnbuite. » Par exemple, quelques bibliographes trop généreux ont attribué à Pierre Martyr les œuvres de Damiano a Goes, qui ont été imprimées avec les Décades et la Legatio Babylonica, à Cologne, 1574 (Cf. p. 1 de la Bibliographie).

grandes scènes l'histoire d'événements moins éclatants, les conquêtes des Espagnols sur la côte d'Afrique, l'occupation de la Navarre, le dernier effort de la Castille en faveur de ses franchises, on aura un aperçu du cadre immense où se déploie le talent de l'écrivain. On a voulu révoquer en doute l'authenticité de ce recueil. Ranke a le premier insinué l'idée d'un remaniement (4). Hallam avança que les lettres n'avaient pas été écrites à leur date respective (2). Enfin Gerigk a formulé avec la dernière rigueur les conclusions d'une critique négative (3). Il prétend que la correspondance primitive a été retouchée par une main inconnue, que certaines épîtres ont été imaginées après coup et intercalées. Au fond, tous ses arguments reviennent à dire que les lettres sont mal datées (4). Tantôt elles sont d'un jour, d'un mois, d'un an en avance sur les événements (5) ; tantôt elles portent deux dates contradictoires, l'une dans le texte, l'autre à la fin (6), tantôt elles contiennent des nouvelles qui, à l'époque indiquée, avaient perdu l'attrait de la nouveauté (7). Heidenheimer est loin de ces exagérations. Il a sur Gerigk l'avantage d'une

(1) Ranke, Zur Kritik neuerer Geschichtschreiber, p. 113-114.

(2) Hallam, Histoire de la littérature de l'Europe, t. I, p. 320-321.

(3) Gerigk, Das Opus epistolarum des Petrus Martyr, Braunsberg. Voir aussi dans VHistorische Zeitschrift, année 1882, p. 51 1 , le compterendu de l'ouvrage de Gerigk.

(i) C'est là toute la démonstration de Gerigk. Humboldt avait aussi signalé les lettres mal datées : Examen critique de la géographie du Nouveau Continent, t. II, p. 279.

(5) Gerigk, Das Opus epistolarum, p. 16 sqq.

(6) Gerigk, p. 58-59 par exemple.

(7) Gerigk, p. 38.

érudition plus étendue et plus sûre, d'un esprit plus délié, d'une critique moins étroite. Il n'est pas nécessaire d'introduire dans ce travail un volume de dissertations (1). Il me suffit de constater que les adversaires de l'authenticité considèrent YOpus epistolarum comme une des sources les plus importantes de l'histoire du temps (2). En vérité, la plupart des recueils épistolaires seraient suspects, si on jugeait de la valeur de la matière par l'inexactitude de la chronologie. Cependant il est bon de remarquer que la plupart des épîtres mal datées se rapportent aux événements d'Italie. Il y a de fortes raisons de croire que cette erreur a été commise par les personnes chargées de réunir les lettres. Une préface (3) nous apprend que, du vivant même de l'auteur (4), le comte de Tendilla et Antonio deNebrija s'appliquaient à recueillir ses œuvres. Que des Espagnols occupés à classer année par année la correspondance aient daté de travers les lettres relatives à l'Italie, c'est un fait absolument vraisemblable. L'absurdité même de cette chronologie épistolaire prouve contre l'hypo-

(1) Je ne puis exposer ici que les conclusions d'un travail destiné à être publié ailleurs. Heidenheimer admet avec quelques réserves Fauthenticité de la correspondance, et pour chaque lettre mal datée il a recours à une explication particulière, p. 141 sqq.

(2) Ranke, Zur Krïtik, p. MO. « Dièses Buch kann als eine der vornehmsten Urkunden fur die Geschichte dieser Zeit betrachtet werden. » Cf. Hislorische Zeitschrift, 1882, p. 515.

(3) Préface de l'édition de Bàle, 1533. De Rébus Oceanicis et Orbe Novo décades.

(4) En effet Antonio de Nebrija est mort en 1522, tandis que Pierre Martyr vécut jusqu'en 1526. — Nicol. Antonius, Bibliotheca Nova, t. I,p. 133.

thèse d'un remaniement. Quiconque se serait avisé d'écrire sous le nom de Pierre Martyr le récit des événements d'Italie, aurait été en situation de connaître aussi bien la date que le détail des faits (1). Il n'eût pas mis dans la même lettre deux dates contradictoires. Prescott le déclare avec sa grande autorité (2) : lorsqu'on a lu les lettres, on reste convaincu qu'elles ont été écrites à mesure que les événements se produisaient. En effet, le caractère personnel de la correspondance, l'unité de vues, de sentiments sont faits pour attester le peu de solidité de l'accusation. La meilleure réfutation est dans une lecture attentive.

Pierre Martyr n'a pas été le témoin de tous les événements qu'il raconte. De 1488 à 4526 il n'est sorti qu'une fois d'Espagne pour aller en ambassade au Caire, et son absence n'a duré que quelques mois. Il a vu de loin les guerres d'Italie ; il n'a assisté qu'à l'agonie de Grenade. Mais il a été mêlé à presque toute l'histoire intérieure de la péninsule. De là deux parties dans son œuvre d'un mérite et d'un intérêt inégaux.

(1) Gerigk et l'auteur du compte-rendu de YHistorische Zeitschriftf 1882, p. 513, prétendent que les remaniements ont dû être faits beaucoup d'années après la mort de l'auteur. Ils semblent ignorer que la première édition de YOpus epistolarum, parue en \ 530, est de quatre ans à peine postérieure à la mort de l'auteur. 11 aurait fallu un éditeur bien habile, bien instruit des choses du dehors pour imaginer une fausse correspondance. Quelques-uns des personnages à qui les lettres sont adressées vivaient encore. N'auraient-ils pas protesté? Voir plus loin la lettre si importante de Vergara, p. 219.

(2) Prescott, Histoire du règne de Ferdinand et d'Isabelle, t. II, p. 321-322.

— ni —

Le contino d'Isabelle, le courtisan assidu est le témoin le plus précieux qu'on puisse consulter, quand il s'agit de la vie intime des rois, de la folie de Jeanne (1), de la révolte des communeros et du gouvernement des Flamands. Seules les pièces officielles peuvent faire contrepoids à ses renseignements. Il perd de sa valeur lorsqu'il parle sur le témoignage d'autrui. Et cependant il ne faudrait pas, même dans ce cas, incriminer outre mesure l'autorité de son récit. Il était en situation d'être bien informé ; la Cour était le centre où affluaient les nouvelles du monde entier (2). Il était sans cesse à l'affût de tous les bruits (3). Quoique Ferdinand fût très secret, il transpirait toujours quelque chose de ses projets. Dès le mois de novembre 1499 il commençait à craindre une entente avec la France au sujet du partage de Naples. La reine douairière de ce royaume était venue en Espagne chercher l'assentiment des rois catholiques au mariage de sa fille avec le roi régnant, Frédéric. « Nos souverains traînent l'affaire en longueur ; je soupçonne qu'il y a quelque gros dessein caché (4)... » Ces indications précoces avaient des origines diverses (5). II

(1) Pierre Martyr a presque toujours vécu à la cour.

(2) Ranke, Zur Kritik, p. 110, dit admirablement en quelques mots avec quelle sûreté P. M. pouvait être renseigné.

(3) Ep. 110. En juin 1492 il écrit à l'archevêque de Grenade : « ebullire ex Gallia nescio quid. »

(4) Ep. 211. « Nostri rex et regina rem differunt ; latere aliquid magnum suspicamur. »

(5) Cette curiosité dura toute sa vie. En 1524 il écrit qu'il a lu une lettre du connétable de Castille à son intendant. « Is actor mihi est saepe conviva ; quicquid emergit, meum est intelligere. » .

était lié avec les hommes d'État, avec les représentants des princes étrangers. Il était le confident désigné des ambassadeurs italiens ; il connut et pratiqua Guichardin, Dominique Trévisan, pour ne citer que les plus illustres. Souvent il nous fait savoir que les nouvelles lui viennent de l'envoyé de Florence ou de celui de Venise. Les affaires du Levant l'intéressent particulièrement. Aussi guette-t-il l'arrivée des Vénitiens. On sait qu'il alla en ambassade au Caire ; il fut question aussi de le députer auprès de Sélim. Il y a des raisons de croire qu'il connaissait les langues orientales. Il sait les guerres du Sultan et même des particularités de son éducation et de son caractère (1). La création d'une dynastie nouvelle en Perse, l'élévation du Sophi, la réforme religieuse dont il lui attribue l'idée, toute cette histoire lointaine le captive ; il y consacre beaucoup de lettres (2). On pourrait croire qu'il a mission d'observer l'Extrême-Orient. Il a été longtemps un personnage officieux avant de devenir membre du Conseil des Indes. Au moment de la rupture entre Louis XII et la cour de Rome, il fut chargé de rédiger en latin la dépêche que le secrétaire du roi, Almazan, adressait à toutes les puissances (3). Il dut remplir plus d'une fois cet office de traducteur. Ainsi Jean II, l'aïeul d'Isabelle, avait donné au poète Juan de Mena la charge de secrétaire du

(I) Ep. 641. — (2) Ep. 237,470.

(3) Ep. 450. « Latinas et ego ipse litteras plures, habita vulgari materia a summo secretariorum Almazano, conscripsi... »

latin (1). Pierre Martyr ne porta jamais ce titre (2). C'étaient autant d'ouvertures pour pénétrer dans les régions cachées de la politique européenne. Plusieurs fois il a parlé au nom du roi. Nulle part ce rôle officieux n'apparaît mieux que dans la lettre adressée au duc de Bragance. Le roi de Portugal avait paru prendre parti pour Louis XII et le faux concile contre le pape Jules II : que le duc avertisse son souverain du sort qui attend tous les persécuteurs de l'Eglise. Pierre Martyr lui rappelle un certain nombre d'exemples. Cette leçon peu respectueuse se termine par une menace (3). On croit sentir l'inspiration de Ferdinand. UOpus epistolarum n'a pas toujours cette allure grave. Les lettres ont souvent l'air de nouvelles à la main. On y trouve un mélange de renseignements de toutes provenances. C'est un bouquet composé de fleurs diverses (4). On croirait parcourir un journal où sont réunis les principaux incidents de la politique intérieure et extérieure. Il prend la peine d'aller s'informer à la meilleure source; il est heureux d'écrire : Le roi m'a dit (5). Il a la curiosité sans l'indiscrétion de nos reporters modernes. En 1514 Ferdinand, en dépit de ses engagements, signa la paix avec la France sans consulter l'Angleterre (6). Henri VIII se plaignit avec aigreur de cette trahison. Pierre

(1) Ticknor, Histoire de la littérature espagnole, t. I, p. 346.

(2) Clemencin, Elogio de la reina Isabel, dans les Memorias de la realAcademia, t. VI, p. 228. — Ciampi, Nuova Antologia, vol. XXX,

(3) Kp. 476. — (4) Ep. 256. « Canistros protendite... Diversis illos vobis floribus et rosis ac violis implebo et fulciam. »

(5) Ep. 246, 707. — (6) Bergenroth, Calendar, etc., t. II, p. 208.

Martyr s'empressa de courir aux éclaircissements. « J'irai voir John Astil, l'ambassadeur du roi d'Angleterre ; je tâcherai d'apprendre ce qu'il pense de l'incident et je te le ferai savoir (1). » Dans la lettre suivante, il rapporte tout au long son entretien avec l'ambassadeur. Avant la création des journaux, il devait y avoir et il y avait beaucoup de lettrés qui tenaient leurs amis ou les princes au courant des nouvelles importantes. Pierre Martyr était plus que tout autre en situation de remplir ce rôle ; et il y était disposé par une curiosité naturelle qui s'étendait à tout. Affaires politiques, superstitions populaires, phénomènes du ciel et de la terre, tout l'intéresse. Rien ne lui échappe, ni les choses ni les hommes (2).

Cet esprit si ouvert était admirablement préparé à écrire l'histoire de son temps. Il savait deviner les dessous de la politique : sa jeunesse s'était passée à la cour des Sforza, et la meilleure partie de sa vie s'écoula près du roi d'Aragon (3). Heureusement, à cette école, il n'apprit pas à dissimuler; sa sincérité est entière. Quoiqu'il ait toujours eu pour les rois catholiques un respect mêlé de vénération, il n'hésite pas à signaler les points faibles de ces hautes natures. Isabelle même, qu'il mettait au-dessus de l'humanité, n'a pas échappé à l'abus de la vérité. Son fils aîné, Jean, avait épousé la fille de Maximilien, Marguerite.

(1) Ep. 537 et 538. — Ep. 537. « Joannem Hastilem angli régis oratorem adibo. Quid de hac re sentiat scrutabor et tibi significabo. »

(2) Ep. 96. « Variis namque delectorartibus, variorumquehominum commercio pascor libentius. »

(3) Ep. 745. « In curiis educato et senefacto. »

On s'aperçut bientôt que la santé du prince était ruinée parles abandons d'un mariage précoce. Les médecins recommandèrent la séparation des époux. Ce ne fut pas l'avis de la reine : « Il ne faut pas, prétendait-elle, séparer les êtres que Dieu lui-même a unis par le lien du mariage (1). » Cinq mois après l'unique héritier des couronnes d'Aragon et de Castille mourut. Ce récit ouvre un jour terrible sur les côtés impitoyables d'une âme religieuse. On a bonne grâce à demander comment Isabelle a pu consentir à l'expulsion des Juifs, à l'établissement de l'inquisition, quand on la voit sacrifier son enfant à une délicatesse de conscience. Cet anéantissement de la maternité devant la loi divine souleva quelques murmures. Pierre Martyr s'échappa jusqu'à parler de l'entêtement de la reine (2). Il en garda quelque ressentiment. Il rend encore hommage à sa douceur, à son humanité, mais l'admiration n'est plus aussi franche. La nouvelle de la victoire du Garigliano fut reçue par les Espagnols avec de grands applaudissements. Ferdinand ne cacha pas sa joie. Isabelle, au contraire , se montrait triste; elle ne voulait pas se réjouir d'une bataille gagnée sur des chrétiens. Pierre Martyr n'en croyait pas ses yeux. Il ne sait trop si c'est feinte ou sincérité

(1) Ep. 176. a Pallet jam nimis hujus puellae amore pellectus hic noster ephebus princeps : hortantur medici reginam, hortatur et rex ut a principis latere Margaritam aliquando semoveat ... Protestantur periculum ex frequenti copula ephebo imminere. Respondet regina hommes non oportere, quos Deusjugali vinculo junxerit, separare. »

(2) Ep. 176. « Cocstantem illam esse semper ego praedicavi, nolim pervicacem. »

d'âme (1). Ce doute est bien étrange. Deux fois ce christianisme surhumain avait provoqué l'étonnement (2). Il n'avait jamais placé Ferdinand aussi haut que sa femme. Les qualités du roi n'étaient pas aussi éclatantes ; sa profonde habileté ressortait moins que l'enthousiasme chevaleresque et l'énergie virile de sa compagne. Plus tard il apprit à le mieux connaître. Il marque bien le trait dominant, la dissimulation : « Le roi Ferdinand devine tout ce qui se passe et tout ce qui se trame. Il dissimule et, sans dire mot, pénètre tous les cœurs (3). » Guichardin n'a pas mieux accusé cette physionomie (4). Il y a aussi dans VOpus epistolarum un Ferdinand tendre, passionnément attaché à ses enfants, et qui fait penser à Philippe II dans la correspondance aux Infantes. Ce n'est pas un homme tout d'une pièce. S'il a eu, suivant un mot célèbre, l'intention de toutes les grandes choses qu'il a faites, il a été merveilleusement servi par les événements. Dans plusieurs circonstances on le voit hésitant; le danger l'accable; il gémit sur sa mauvaise destinée (5). Il fut surpris en 1512 par l'entrée des Français

(1) Ep. 270. « Ficto vultu hsec an ex pectore, scrutetur qui in internis habitat horainum. »

(2) Une légende se forma de bonne heure autour du nom d'Isabelle. Voir un trait bien curieux dans la Chronique anonyme {Crâniens de los reyes, t. III. p. 52I).

(3) Ep. 289. « Rex Fernandus quaecumque versant atque ordiuntur sentit, dissimulât et animos omnium tacitus scrutatur. » — Ep. 566.

(4) « Io beno credo che e' sappi simulare sopra tutti li altri nomini. Né li esce mai di bocca se non parole pesate. »

(5) Ep. SOI. « Turbatur animo, distrahitur in diversa, nescit quid consilii capiat. »

en Navarre. On a le spectacle de son effarement. Il a l'âme troublée, tiraillée entre divers projets, il ne sait quel parti prendre. Il fallut l'assurance d'Antonio Fonseca « pour lui donner du cœur (1). » Il est vrai qu'il se relevait vite. Personne ne sut mieux que lui profiter d'un retour de fortune.

La sincérité de l'historien n'a d'égale que sa hardiesse. Il y a dans "YOpus epistolarum des lettres où il gourmande de la façon la plus vive la nonchalance des rois. Dans les affaires d'Italie la France fut toujours prête la première, mais la force de résistance faisait défaut à nos armées. Les ennemis, surpris par la rapidité de notre attaque, regagnaient avec le temps tout le terrain perdu. Il n'en fut pas autrement, quand des démêlés s'élevèrent entre Louis XII et Ferdinand au lendemain du partage du royaume de Naples. Les Espagnols furent d'abord chassés de presque toutes leurs positions et Gonzalve de Cordoue, bloqué dans Barletta, dut abandonner la Capitanate et la Basilicate (2). C'est à ce moment que Pierre Martyr arrivait d'Alexandrie et débarquait à Venise. Les rois catholiques n'avaient pas d'ambassadeur auprès du Sénat. Il agit et parla sous sa responsabilité ; il essaya d'éclairer les Vénitiens sur leurs véritables intérêts. En même temps il écrivait à Ferdinand pour presser l'arrivée des secours. Il lui prédit, s'il ne se hâte, avec une honte certaine la

(i) Ep. 501. « Régi praestat animum. »

(2) Guichardin, Guerres d'Itulie, 1. V, c. m. Les hostilités commencèrent le 19 juin, p. 216.

perte même de la Sicile. La vivacité de ses reproches fait le plus grand honneur à sa loyauté et à son indépendance. Il n'est pas moins intéressant d'apprendre ce que les souverains de l'Espagne supportaient de la part d'un de leurs sujets. Où en sont vos préparatifs? s'écriait il. C'est mon devoir de vous avertir « afin que vous vous hérissiez, et que, les joues rougies par la colère, vous brandissiez la lance d'une main plus ferme (4). » On ne saurait aller plus loin. Il était plus doux dans les termes quand il s'adressait à ses amis. « J'attribue [nos malheurs] à un excès d'incurie. En vérité nos souverains s'en remettent trop au Ciel (2). » Il ne garda pas plus de mesure, lorsqu'il fut de retour en Espagne. A peine est-il arrivé à Saragosse qu'il proteste contre le choix de Lorenzo Suarez de Figueroa nommé ambassadeur à Venise (3). Figueroa ne sait pas le latin; il ne parle qu'espagnol. C'est un grand inconvénient au milieu des Cours italiennes. On sent un peu de dépit. Pierre Martyr désirait cette ambassade. Ferdinand et Isabelle souffrirent l'excès de son zèle, mais le plaisir de vivre en Italie lui fut refusé. 11 lui resta la gloire de la franchise, et aux rois catholiques celle d'avoir entendu les plus dures vérités.

On devine que notre Milanais rêva plus d'une fois

(1) Ep. 244. « Ut setas excutiatis et sanguine prae concepta ira sparso per gênas fortiori dextera vibretis hastas. »

(2) Ep. 240. « Attamen incuriae id adscribo maximae; nimium confidunt Superis nostri reges. »

(3) Zurita, 1. VI, c. xxvit, fait le plus grand éloge de ce diplomate. Anales brèves de Galindez dans les Crônicas de los reyes de Castilla, p. 556.

de retourner dans sa patrie. Il espéra à ce moment représenter l'Espagne à Venise; plus tard il fit tous ses efforts pour obtenir l'abbaye de Saint-Gratien d'Arona. Il y a loin de ces sollicitations aux vantardises de la jeunesse : « La patrie est où l'on est bien. » Son patriotisme était un sentiment très ardent, très large, qui allait par delà les limites du Milanais embrasser tous les peuples italiens. Il est de ceux qui s'étonnent comme Pomponius Lsetus qu'on ne songe pas à l'Italie pour l'Italie (1). Aussi ne pardonnait-il pas aux Sforza d'avoir appelé les Barbares. Il refusa après cette trahison d'entretenir une correspondance avec le cardinal Ascanio (2). Seuls les Vénitiens ne trouvent pas grâce à ses yeux (3). A plus d'une reprise il accuse leurs convoitises, leur politique sans scrupules, qui tirait parti de toutes les guerres pour accroître le domaine de l'État. « Les Vénitiens tendent à l'empire, si on ne coupe pas court à leurs desseins (4). » Ils veulent, dans l'intérêt de leur commerce, avoir des ports sur la merTyrrhénienne comme sur l'Adriatique (5). « Ils espèrent, à l'exemple des Romains, étendre insensiblement leur domination (6). » Pierre Martyr ne désirait pas l'unité de la péninsule. Combien

(1) Ep. 146. Voir aussi ép. 121. « Ego vero qui patriae doleo... » Ep. 725.

(2) Ep. I98. — (3) La haine de Venise est générale en Italie. Gebhart, les Origines delà Renaissance, p. 102.

(4) Ep. 165. « Tendunt ad imperium Veneti, nisi eorum cogitatus abscindantur. »

(5) Ep. 196. — (6) Ep. 201. « Paulatim Romanorum exemplo propagaturos imperium sperant. » — Ep. 297. « Dentés habent crocodilares. »

il y a loin de ce patriote gémissant et timide à Machiavel , qui n'eût pas hésité à absoudre les crimes de César Borgia, s'il fût parvenu à faire de toutes les principautés italiennes une seule et unique nation (i) !

La haine de la France était bien naturelle, mais notre historien l'exagère à plaisir. Il parle avec terreur des cruautés commises par l'armée de Charles VIII, et il s'écrie : « Etre doux pour les vaincus, pour les Italiens surtout que, suivant la coutume de leurs ancêtres, ils ont toujours poursuivis d'une haine mortelle, c'est une conduite qui ne plaît guère aux Gaulois victorieux et qui répugne absolument à leur nature (2). » On voit percer ici ces préjugés, qui ne sont pas rares à notre époque, et qui empruntent leurs meilleurs arguments à un passé légendaire. Il s'était bien écoulé quelques années depuis que Brennus avait pris le Capitole et prononcé peut-être le fameux Vœ Victis, mais il n'est pas d'antiquité pour un savant. Les Français du xve siècle sont toujours pour lui des Gaulois. Il y avait cependant plus d'un changement : les Français n'étaient plus des barbares, et les Italiens de ce temps, s'ils voulaient à tout prix se réclamer de Rome, n'étaient plus que des Romains de la décadence.

Pierre Martyr est plus près de la vérité quand il accuse notre ambition, notre impatience du repos (3).

(1) Marc Monnier, la Renaissance de Dante à Luther, p. 334. « Dove si délibéra al tutto délia salute délia patria non vi debbe cadere alcuna considerazione ne di giusto ne d'ingiusto, ne di pietoso ne di crudele, ne di laudabile ne d'ignominioso. »

(2) Ep. 155. — (3) Ep. 228, 273.

Il a une idée médiocre de notre puissance militaire ; il apprécie peu notre force de résistance (1). L'événement devait lui donner raison, mais l'Italie ne gagna rien à changer de maîtres. Il était difficile au contino d'Isabelle d'attaquer ouvertement l'intervention espagnole, mais on devine ses sentiments secrets. Lors du partage du royaume de Naples, il laisse entendre que la conduite des rois catholiques a trouvé des censeurs (2). Il y eut dans leur entourage comme un mouvement d'opinion contre leur diplomatie perfide (3). Ferdinand crut nécessaire de se justifier : il allégua qu'il avait fait tous ses efforts pour arrêter le roi de France Comme il n'avait pas réussi et que Naples était trop loin pour qu'il pût porter secours à son parent, il avait consenti à prendre sa part. Il ajoutait qu'il lui serait ainsi plus facile de recouvrer tout le royaume. Sans juger cet impudent calcul, Pierre Martyr se bornait à exprimer sa pitié pour Frédéric. Il eut toujours pour la famille dépossédée une affection mêlée de respect. En annonçant l'arrivée en Espagne du duc de Galabre : « J'ai pleuré, dit-il, sur la ruine du père et du fils. C'est un adolescent digne du trône et du sang royal. 11 est beau et d'un charmant naturel (4). » Plus tard, le prince chercha à profiter de l'invasion française en

(1)Ep. 192.— (2) Ep. 218.

(3) La Chronique anonyme ne dit pas un mot du traité de partage. Louis XII envoie une armée à Naples ; alors Gonzalve de Cordoue arrive et s'empare du royaume. Crônicas de losreyes, t. III, p. 522.

(4) Ep. 252. « Miseram et infelicem deflevi adolescentis et genitoris ruinam. Adolescens namque est et regno et regio sanguine dignus, miras indolis, forma egregius. »

Navarre pour se soustraire à la demi-captivité où on le retenait. Il fut arrêté, son complice mis à mort. Pierre Martyr osa le plaindre et ne voulut voir en lui qu'un malheureux entraîné par de perfides conseils. Assurément ce n'était pas un politique insensible, et souvent l'Italien se réveillait en lui.

On a vu quel amour il avait pour l'Espagne. Elle lui devint comme une patrie nouvelle, et il s'y attacha de toutes les forces de son âme (1). Le dévoûment alla parfois jusqu'à la témérité ; et, pendant l'administration des Flamands, le patriotisme espagnol n'eut pas de porte-parole plus éloquent et plus sincère que cet étranger. Ce n'est pas seulement la prospérité de l'Espagne qui lui tient à cœur, c'est aussi l'intégrité de son territoire. Aussi son indignation est-elle vive contre les conseillers flamands suspects de concessions à la France au sujet de la Navarre. Il partage les sentiments du peuple contre ces « Français de cœur ennemis du nom espagnol (2). » Il voudrait un roi tout espagnol, et Charles ne paraît pas pressé de régner par lui-même. Au moins peut-il annoncer avec la plus franche satisfaction que Charles parle le castillan comme s'il avait été élevé en Espagne. Il a des maîtres espagnols, Motta et Laurent Vacca. Par ce beau zèle Pierre Martyr a bien mérité de sa patrie adoptive.

(1 ) Lamentations sur le désastre des Espagnols en Afrique, ép. 445. Il serait trop long de citer toutes les preuves de cet attachement.

(2) Ep. 615. « Hos corde Gallos, Hispanis inimicos. » — Sur le traité de Noyon, œuvre de la diplomatie flamande, voir Leva, Storia documentatadi Carlo V, t. I, p. 234-236.

Il en a trop partagé les passions. Il n'était pas nécessaire d'adopter son intolérance. La douceur de son caractère ne semblait pas annoncer un partisan des persécutions. Llorente a représenté Pierre Martyr comme un adversaire secret du Saint-Office (1). 11 fait de lui une de ces âmes généreuses, un de ces esprits éclairés qui devancent leur siècle. Il y a là beaucoup d'illusion. Héfélé'a raison contre Llorente (2). L'humanité, une certaine largeur d'idées, peuvent se rencontrer chez le même homme avec toute la cruauté des passions religieuses. Sans doute Pierre Martyr poursuivit de sa haine le fameux Lucero, qui avait fait emprisonner la sœur et les nièces de l'archevêque de Grenade, et qui voulait citer à son tribunal jusqu'au vénérable prélat. Ce qu'il déteste dans l'inquisiteur, c'est le faux zèle, la manie persécutrice (3) ; il ne blâme pas en principe la violence. Il fit sur ce point la déclaration la plus nette. Talavera mort, il continuait à défendre sa mémoire, mais il ajoutait que s'il avait jamais découvert en lui quelque tendance suspecte, il se serait tourné contre son protecteur comme contre une bête féroce (4). La lettre est adressée au meilleur ami du défunt, au comte de Tendilla. Si Pierre Martyr n'avait agi que par reconnaissance, se serait-il laissé emporter à ces exagérations hypocrites? Ne faut-il voir aussi qu'une précaution oratoire dans ce passage célèbre : « L'Inquisition, dit-il, est une

(1) Llorente, Histoire de l'Inquisition d'Espagne, Paris, 1817, 1. 1, p. 330 sqq.

(2) Héfélé, Vie de Ximénès, p. 276.

(3) Ep. 205, 370 345, 303. — (4) Ep. 346.

invention admirable et digne de toute louange, qui doit purifier la religion de toutes les souillures (1) ? » En plus d'une occasion il s'est prononcé contre les nouveautés. Il est même hostile à toute spéculation philosophique. La vérité est connue par la religion : « que cherchons-nous au delà (2)? » D'ailleurs le danger était grand (3). Avec la menace du feu, la métaphore suivante est tout à fait de circonstance. « Nos ailes se brûleront comme celles d'Icare si nous voulons nous envoler plus haut (4). »

Il ne fut doux ni aux Juifs ni aux Maures. Il a écrit, pour justifier l'expulsion des premiers, une lettre qui fait horreur. Il ne se contente pas de glorifier l'Édit des rois catholiques; il insulte et raille les victimes : « Enfin elle part pour l'exil, cette race si adroite à faire sortir l'argent de toutes les cachettes ; ces gens avisés adorent l'or dans leur âme et du bout des lèvres ils prient Dieu suivant l'ancienne Loi (5). » Il n'a vu ni le caractère odieux de l'acte ni ses conséquences désastreuses pour la prospérité du pays.

Les Maures semblaient mieux protégés. La capitulation de Grenade leur avait assuré la liberté de conscience et de culte. Le zélé confesseur d'Isabelle, Ximénès, voulut conquérir à la foi ces nouveaux

(1) Ep. 295. « Preeclarum quidem inventutn et omni laude dignum opus, ut omnis e relligione labes tollatur. »

(2) Ep. 398. « Quid tendimus ultra ? »

(3) Ep. 401. « Igné cremari videmus. »

(4) « lcareae nobis a'.ae cremabuntur si altius tentabimus evolare. »

(5) Ep. 92. « It pneceps in exsilium tandem gens hsec extorquendarum pecuniarum ubicunque illas latere senserunt sagacissima : subdola aurum animo, Deum ex lege vetere ore colens. »

sujets. Par la persuasion, les présents et la violence, il précipita les conversions (1). Les habitants de l'Albaycin, le quartier haut de Grenade, s'ameutèrent. L'intluence de Talavera et du comte de Tendilla, gouverneur de la ville, suffit à calmer la sédition. Sur le conseil de Ximénès les rois offrirent aux rebelles le choix entre la mort et le baptême. Pierre Martyr approuve l'alternative (2). Il est vrai que les nouveaux convertis continueront à adorer Mahomet. N'importe. «Par l'introduction d'une nouvelle discipline, les jeunes gens au moins et les enfants, et plus sûrement encore les petits-enfants seront débarrassés de toutes ces vaines superstitions et imbus des nouveaux rites. » Le langage et les préjugés de l'intolérance ne varient pas. « Les enfants seront du moins catholiques, si les pères sont hypocrites » (Mme de Maintenon).

11 est plus facile de sourire d'une superstition que d'excuser le fanatisme. Les plus grands esprits de ce temps n'ont pas échappé à ce ridicule (3). Erasme croyait aux sorciers, aux signes célestes. Les époques les plus raffinées ne sont pas exemptes de la manie du surnaturel. Chez notre historien cette crédulité ne nuit pas à la lucidité de l'observation. En même temps qu'il confesse son trouble et ses terreurs, il décrit les phénomènes qui le glaçaient d'effroi avec une préci-

[i] Héfélé est favorable à Ximénès, mais il ne peut dissimuler les faits de pression. Vie de Ximénès, p. 48. Voir en particulier la conversion de Zegri.

(2) Ep. 215. « Paullatim namque nova superveniente disciplina juvenum saltem et infantum atque eo tutius nepotum inanibus illis superstitionibus abrasis novis imbuentur ritibus. De senescentibus,etc.»

(3)Burkhardt, DieCultur der Renaissance, t. II, p. 279 sqq.

sion scientifique (1). S'il voit un présage menaçant dans une crue du Tibre, il n'oublie pas de noter l'étendue et le développement de l'inondation. C'est d'Italie surtout que lui arrivent les nouvelles terribles. L'imagination du peuple, surexcitée par le malheur, multiplie les apparitions, les naissances monstrueuses, les signes effrayants. Ici on aperçoit dans les rougeurs enflammées du ciel deux armées se choquant avec un élan sauvage; là une religieuse procrée un être hybride, corps de lion, tête d'enfant. Pierre Martyr enregistre soigneusement tous ces prodiges, et, s'il doute, c'est discrètement. Il serait bien plus disposé à croire.

L'Espagne, qui était plus tranquille, comptait moins de visionnaires. Toutefois elle eut aussi ses étonnements. La comète de 1506 épouvanta les populations. Le clergé fut ému par les saintes divagations d'une pauvre religieuse. Elle se croyait en commerce intime avec la Vierge et Jésus; elle leur adressait la parole et jouissait de leur présence. Les esprits étaient partagés; les uns glorifiaientla-Btf'ate, d'autres voulaient la brûler vive. Ximénès fit triompher le parti de la modération (2). Pierre Martyr signale, pendant la durée de l'extase, la raideur et la rigidité du corps et les autres phénomènes de la catalepsie complète. Il n'a pas l'air bien convaincu du caractère surnaturel des faits ; peut-être y soupçonnait-il

(1 ) Humboldt, Examen critique de l'Histoire de la géographie du Nouveau Continent, t. II, p. 285-287.

(2) Ep. 428. - Héfélé, Vie de Ximénès, p. 297.

une jonglerie pieuse ou un état morbide. Il est assez plaisant de voir ce sceptique s'attaquer à l'extase, quand il montre tant de crédulité à l'égard des naissances monstrueuses et des comètes.

Ainsi l'étonnante variété des matières, le mélange des nouvelles de toutes sortes, la rencontre des faits les plus opposés entretiennent l'attrait de cette vaste correspondance. Nulle part l'attention soutenue par la diversité des objets ne se relâche, et YOpus epistolarum est assurément de tous les recueils épistolaires du temps le plus précieux, le plus vivant et le plus varié (1). Son importance historique n'a jamais été méconnue. Nulle œuvre du même genre ne peut lutter avec lui pour l'intérêt du sujet, le mérite de l'auteur, l'abondance et la sûreté des renseignements. Ce serait un des monuments historiques du xvie siècle, si le cadre était digne du tableau. Mais l'histoire veut dans l'exposition une continuité qui ne peut se trouver dans une correspondance. Le récit est constamment coupé par l'intervalle d'une lettre à l'autre ; beaucoup de faits sont oubliés ou passés sous silence ou à peine indiqués. Il n'y a point de ces vues d'ensemble, de ces jugements généraux sur les hommes et sur les choses, réclamés par l'impartiale vérité. VOpus epistolarum a tout le charme et les défauts

(i) Humboldt, Examen critique de la géographie du Nouveau Continent, t. II, p. 279. uL'Opus epistolarum, que j'ai relu plusieurs fois, offre une grande variété d'aperçus sur les événements politiques qui ont agité l'Italie et l'Espagne, sur les intrigues des cours, les découvertes maritimes et les phénomènes physiques de cette époque mémorable. »

des mémoires. Il lui manque en outre cette narration suivie, qui rapproche les souvenirs du même ordre, et les groupe dans un ensemble logique.

Il est nécessaire aussi de sacrifier une partie de l'histoire, la plus haute, celle qui, sous l'incroyable multiplicité des faits, cherche la loi et les développements d'une société. Le style épistolaire réclame de préférence les événements les plus brillants, les plus dramatiques, les traits de caractère, les actions d'éclat, les manœuvres et les intrigues de la diplomatie. De là l'attrait et aussi l'infériorité des œuvres de ce genre. Les vues sérieuses sont subordonnées aux récits éclatants ; l'étude des institutions, à la peinture de l'activité humaine. Le travail latent qui transforme les Etats est ignoré ou méconnu par des écrivains, qui ont plus souci de plaire que d'instruire. C'est là le point faible de notre auteur. Il a vécu au milieu d'un peuple étranger sans étudier ses mœurs, ses coutumes, ses lois (1). On trouve bien ici et là quelques remarques ingénieuses, mais il n'y a point de vues générales. Sous les rois catholiques l'esprit turbulent de la noblesse a été définitivement dompté. Rebelle au début, dévouée pendant le règne d'Isabelle, l'aristocratie tenta de reconquérir son indépendance à la faveur de l'anarchie qui suivit la mort de la reine. Replacée sous la règle par Ferdinand, elle s'habitua désormais à l'obéissance, et montra

(1) Heidenheimer, p. 125-129, a recueilli le petit nombre d'indications sur l'Espagne contenues dans la correspondance. Les relations des ambassadeurs vénitiens et florentins sont, à ce point de vue, bien plus instructives.

pendant le gouvernement des Flamands une complaisance excessive, pendant la révolte des communeros un désintéressement funeste des libertés publiques. Les grands d'Espagne ne sont plus sous Charles-Quint que des courtisans. Quelles sont les causes qui ont favorisé cette transformation rapide ? L'historien ne s'est pas même posé la question. Il s'est contenté de nous apprendre qu'il aimait la noblesse espagnole (1), et, en plusieurs occasions, il a signalé ses entreprises contre le domaine royal, sans prévoir son irrémédiable décadence.

Et le peuple? Il semble qu'il existe à peine pour ce lettré. Une affectation de mépris pour tout ce qui n'est pas noble (2), la peinture des violences populaires, voilà toute la place qu'il tient dans YOpus epistolarum. Il n'y a aucun renseignement sur le sort des classes agricoles. On dirait qu'il s'est promené dans tout le royaume comme s'il passait à travers les steppes mal peuplés de l'Asie Centrale. A peine si on relève quelques indications sur le génie des diverses populations de l'Espagne. A propos des lenteurs formalistes des Certes d'Aragon, il qualifie les Aragonais de « retors. » Il se plaint de la rigueur des douanes provinciales et conte l'aventure d'un prêtre étranger qui fut imposé pour son bréviaire (3).

Il serait oiseux de signaler toutes les lacunes de la correspondance. Il vaut mieux lui tenir compte de ses

(I) Ep. 9. — (2) Ib. « De populo quem seraper flocci faciendum censui, nihil mihi curae : placet Hispana nobilitas. »

(3) Voir aussi ép. 625. Adrien VI, à son départ pour Rome, dut payer rançon pour ses bagages.

mérites que de ses défauts. Pierre Martyr a retracé l'histoire politique de l'Espagne et de l'Italie dans les dernières années du xve siècle et dans les premières années du xvie. 11 a jugé avec sincérité les hommes de son temps, et, s'il a montré pour le roi catholique un peu d'indulgence, il ne faut pas oublier qu'il lui devait tout. En somme il a fait une œuvre de bonne foi. Elle peut rendre plus d'un service à nos historiens. Il y a sur l'intervention française en Italie comme une sorte de préjugé en notre faveur. Il est utile de voir la politique de nos rois appréciée par un honnête homme, d'esprit modéré, Italien de naissance, Espagnol de cœur (1).

(1) Ep. 141. Il écrit à Théodore de Pavie, qui suivait Charles VIII en Italie. « Annuo laudoque animosi régis fortitudinem... sed quin patriaî doleam vis naturae intégra non valebit efficere. » Chose étonnante, tout en s'élevant contre l'ambition de nos rois, il ne songeait pas à mettre en doute la légitimité de leurs revendications. La critique moderne conteste les droits de Charles VIII sur le royaume de Naples. Revue hist., mai-juin 1885, article de M. Van der Haeghen.

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