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CHAPITRE XII

Pierre Martyr historien du Nouveau Monde. — Le De Orbe Novo.

Le second des grands ouvrages de Pierre Martyr est le De Orbe Novo, où il a raconté la découverte de l'Amérique et les progrès de la conquête espagnole jusqu'en 1526. Cette œuvre offre plus d'un trait commun avec YOpus epistolarum : elle n'a pas été composée en une fois, elle a marché au gré des événements. A chaque pas en avant des Conquistadores elle s'augmentait de quelques chapitres (1).

Les premiers rapports de Colomh firent présager à Pierre Martyr que la rencontre des Indes Occidentales ne serait pas un vulgaire incident de navigation. Aussi songea-t-il à se constituer historien des grandes choses qu'il prévoyait (2). En octobre 1494 ce projet

(1) Les lettres géographiques de YOpus epistolarum, au nombre de quarante-trois, ne font pas double emploi avec le De Orbe Novo. Dans ja correspondance l'auteur se contente de donner des renseignements sommaires. A mesure que la rédaction de l'ouvrage avance, les lettres deviennent plus rares. De 1499 à 1513 YOpus epistolarum est muet sur le Nouveau Monde. Les lettres relatives aux découvertes maritimes ont été récemment traduites par MM. Gaffarel et Louvot. Paris, 188o.

(2) Ep. 142. « Libros cœpi de tantse rei invento perscribere. Si dabitur vivere, nil memoratu dignum praetermittam ; qualescunque decussi

était en voie d'exécution. L'auteur avait commencé un travail qu'il poursuivit jusqu'à sa mort (4526). Ce fut le De Orbe Novo, composé de fragments qui coururent d'abord manuscrits (1). Dix de ces morceaux d'étendue inégale formaient une décade. En 1526 Pierre Martyr avait écrit huit décades, qui furent imprimées ensemble pour la première fois à Alcala de Hénarès (1530).

Les préfaces jettent assez de lumière sur l'extension continue de l'œuvre. Elle était destinée originairement à Ascanio Sforza. En effet les deux premiers livres de la première décade terminés en 1494 lui sont adressés. Les guerres d'Italie rompirent ces relations amicales. Il ne consentit à reprendre la plume qu'en 1500 à la prière du cardinal Louis d'Aragon (2). Sept chapitres furent écrits pour ce prélat. Le dixième et dernier chapitre (de la première décade) fut envoyé au comte de Tendilla (3).

La première décade n'était pas encore imprimée qu'elle était déjà bien connue. Le roi de Naples avait eu entre les mains les « Ascanianos epistolares... libellos.» Les amis de l'écrivain voulurent fixer et sauver par l'impression ces feuilles volantes. Grâce à leur prévoyance, la première décade parut avec laLegatio Babylonica en 1511 (4). La plupart des bibliographes

évadent, illorumad te mittetur exemplar. Praebebo saltemviris doctis, magna scribere aggredientibus, ingens ac novum materiae pelagus. »

(1) Préface des trois premières décades : libelli epistolares. De Orbe Novo, Paris, 1587.

(2) De Orbe Novo, decas prima, caput tertium, p. 24.

(3) De Orbe Novo, p. 97.

(4) Harrisse, Bibliotheca Americana vetustissima, p. 124.

ont, d'après une lecture inexacte du titre, fixé la date de la publication en 1500 (1). Or l'ambassade au Caire ayant eu lieu en 1502, il était difficile que le récit s'en trouvât dans un livre imprimé deux ans plus tôt.

Pierre Martyr se plaint que la publication ait eu lieu sans son aveu (2). Je pense avoir découvert le coupable : c'est le fameux Lucio Marineo. Il raconte lui-même qu'il a vu sur une table dans la maison de son ami « un ouvrage écrit avec beaucoup d'art. » L'idée d'un larcin méritoire lui est venue. Il a saisi le manuscrit et il l'envoie à Pedro Fajardo, pour qu'on le mette immédiatement sous presse (3). Il ne semble pas que Pierre Martyr ait gardé rancune à Lucio Marineo ou à son complice. La correspondance des années 1510, 1511, 1512 est presque entièrement adressée à ce dernier (4).

La seconde et la troisième décades sont dédiées au pape Léon X. A mesure qu'il avançait sa tâche, l'au-

(1) Même erreur dans Brunet, Niceron, Argelati.

(2) De Orbe Novo, préface « ... primae quae me inconsulto praelis fuit impressorura exposita. » Voir aussi p. 4 04.

(3) Marinei Siculi Epist. fam., liber quintus, p. 3f . t Novum Martyris opus arte exactissima vigilatum meas in manus incidit : furtim statim légère cœpi... Hoc igitur opus furtivum, illustrissime marchio, ad te mitto, et ut impressoribus tradas te hortor atque obsecror. »

(4) Ainsi est résolue la contradiction qui embarrasse Harrisse, Christophe Colomb, 1. 1, p. 90 : « Dans l'épître du 30 septembre 1516 adressée à Charles-Quint, Martyr donne à entendre que l'édition de 1511 des Décades fut publiée contrairement à son aveu. Mais comment concilier cette assertion avec le privilège de cette même édition, où la reine Jeanne déclare qu'elle ne consentit à lui accorder le droit d'imprimer qu'à la suite de la pétition que Pedro Martyr lui avait adressée ? » La réponse est facile. Quand Fajardo fut maître du manuscrit, Pierre Martyr se résigna à le laisser imprimer.

teur expédiait à Rome les parties achevées. En effet la troisième décade contient le récit d'événements de l'année 1516, et nous savons par une lettre de Martyr de décembre 1515 (1) que le pape avait trouvé beaucoup de plaisir à la lecture de ses opuscules. « J'ai su que, devant la plupart des cardinaux et devant ta sœur bien-aimée, ta Sainteté elle-même après son repas a lu d'un air serein jusqu'à la fatigue tout ce que j'avais envoyé (2). » Cette lecture montre l'intérêt que Léon X prenait aux découvertes ; et peut-être le pontife était-il moins ému par l'espérance de convertir les Indiens que ravi par la description de toutes ces merveilles. La date de la lecture est fixée, non seulement par la lettre, mais par le renseignement qu'elle contient. La sœur de LéonX mourut le 29 juin 1515 (3). Cette scène si curieuse, où l'on vit le plus grand des papes de la Renaissance lire une œuvre géographique devant une assemblée de cardinaux, se place dans la première moitié de l'année 1515. Quelle nouvelle pouvait à ce point captiver l'attention de Léon X ? C'était, Martyr nous l'apprend, la traversée de l'isthme de Panama et l'apparition de l'Océan Pacifique (4). Dans la même lettre l'écrivain donne quelques détails précieux sur l'édition des trois premières décades qu'il préparait. Il s'y résout, dit-il, à la sollici-

(1) Schumacher, p. 141, dit à tort 1514.

(2) Ep. 562. « Ea relatum est Sanctitatem tuam ipsam cardinalibus plerisque et amata sorore adstantibus amota mensa serena fronte ad lassitudinem usque legisse universa. »

(3) Fabroni, Leonis X Pontifias Maxxmi vita, Pisa, 1797, p. 85.

(4) De Orbe Novo, p. 269.

tation d'Antonio de Nebrija, homme très docte. La publication eut lieu en 1516 à Alcala de Hénarès (1).

La curiosité du pape avait été vivement excitée par ces premiers récits. Pour satisfaire à son désir, Pierre Martyr lui envoya en 1516 la Legatio Babylonica, et il lui promit du nouveau (2). Une quatrième décade fut bientôt adressée à Léon X. Après la mort de ce pontife, la cinquième décade fut dédiée à Adrien VI, la sixième à Clément VII, ou plutôt au nonce Ruffo, la huitième à Clément VIL La matière est grandiose. C'est la découverte du Yucatan, la conquête du Mexique, le périple de Magellan. L'auteur cependant ne prenait nul souci de rassembler ces fragments épars. On pouvait craindre qu'ils ne périssent et par le sort commun aux manuscrits, et par l'indifférence des lecteurs, alors que tant de nouveaux récits venaient se joindre à ceux de Martyr. Antonio de Nebrija dit qu'il en aurait été ainsi sans la prévoyance du comte deTendilla (3). Comme Antonio de Nebrija est mort en 1522, on peut en conclure qu'avant cette époque les amis de Pierre Martyr préparaient une édition de ses œuvres. Les huit décades furent publiées ensemble à Alcala de Hénarès en 1530 (4).

Il n'est pas question ici de faire toute l'histoire bi bliographique du De Orbe Novo . Il vaut mieux rechercher pour quelles causes les princes spirituels et

(\)Harrisse,Bibliotli.Amer.Vetust,.,p.4o\. — PierreMartvr,ép.562.

(2) Ep. 532.

(3) Préface de l'édition de Bâle, 1533, De Rébus Oceanicis et Orbe Novo décades. « Nisi Tendillani comitis providentia obstitisset. »

(4) Harrisse, Bibl. Am. Vetust., p. 275.

temporels s'intéressaient à ces récits. On a vu que le roi de Naples s'était procuré la relation envoyée au cardinal Sforza. Léon X lisait les Décades au Sacré- Collège. Les papes ne ménagèrent jamais à Martyr les encouragements. Ils souffrirent même la liberté de son langage (4). Sans cesse ils faisaient aiguillonner par leurs nonces la paresse de l'écrivain. C'est aux chefs du monde chrétien que remonte en partie le mérite d'avoir hâté l'éclosion du De Orbe Novo (2). L'historien du Nouveau Monde mourut abbé de la Jamaïque.

La sympathie qu'on lui témoignait tenait pour une bonne part à la nature de l'ouvrage. La découverte d'un nouveau continent avait excité une attente universelle. Princes et particuliers étaient à l'affût des nouvelles. Il n'existait pas de journaux pour instruire ce public intelligent. Il fallait donc s'adresser aux hommes de bonne volonté qui, vivant à la cour d'Espagne, étaient à la source des renseignements (3). Cette ardente curiosité se mesure au nombre des

(1) Ep. 562. P. M. écrit à Léon X : « Contra tuae Sanctitatis curiœ litigiosos perturbatores. »

(2) De Orbe Novo, p. 47!. « Mox Léo X, deinde successor ipsius Adrianus VI, Pontifices Maximi, suis me litteris ac diplomatibus membraneis excitantes decadum quse vagantur corpus usurparunt. «Voir aussi ibid., p. 532, et dans YOpus epist., J'ép. 803. Thomassy, les Papes géographes et la cartographie du Vatican, p. 57, n'a pas l'air de soupçonner la protection accordée par les papes à Pierre Martyr d'Angbera.

(3) De Orbe Novo, p. 96. « Ab urbe Roma litteris amicorum et principum stimulabar... Admiratione quippe summamussitabant, cum repertas esse novas terras novasque génies quae nudae, natura contentas, vitam agerent : desiderioque ardenti cognoscendi ha?c tenebantur. »

publications géographiques qui virent alors le jour. Les étrangers suivaient avec attention la marche des Espagnols et des Portugais dans ces voies inconnues. La première décade, qui en Espagne parut seulement en 1511, était imprimée à Venise dès 1504 par Albertino Vercellese da Lisona (1). Ange Trevisan, chancelier de la légation vénitienne, avait copié le manuscrit dont il envoya la traduction à Dominique Malipiero (2). Lorsque les récits des navigateurs commencèrent à se multiplier en Italie, l'opuscule de Martyr tint le meilleur rang dans les collections que firent successivement paraître Fracanzio à Vicence en 1507, Archange Madrignan en 1508 à Milan, et depuis Simon Grynée à Bàle, à Paris, etc. (3).

Pierre Martyr avait au moins le mérite de la priorité (4). A mesure que les événements s'accomplis-

(1) Harrisse, Christophe Colomb, t. I, p. 88.

(2) Harrisse, Christophe Colomb, t. II, p. 116-123, cite les lettres de Trévisai à Malipiero.

(3) Marie Pascal d'Avezac, les Décades de Pierre Martyr et les Collections de Venise, de Vicence, de Milan et de Bàle (Bulletin de la Société de géographie, 4e série, t. XIV. Paris, 1857, p. 306-314).

(4) Les Décades sont, antérieures à tous les grands ouvrages publiés sur l'Amérique. L'Historia gênerai y naturalde las Indias ... por el capitan Gonzalo Fernandez de Oviedo a été composée en 1526 (Harrisse, B. A. V., p. 3W), mais elle n'a été publiée qu'en 4535. — L'Historia de las Indias de las Casas a été écrite entre 4 552 et 1 56 ! . — L'Historia e vera Relacione délia cita e de" fatti del Ammiraglio... parut à Venise en 1571. Harrisse [Fernand Colomb, sa vie et ses œuvres, Paris, 1872) a démontré que, sous sa forme actuelle, cet ouvrage ne peut être attribué au fils du grand navigateur. Dans son dernier livre (Christophe Colomb, t. I, p. 115), il admet qu'avant 1561 et même avant 1559 il y avait une histoire relatant les principaux faits de la vie de Colomb ; que cette histoire était attribuée à

saient, il en avait instruit ses patrons italiens. Dans les premières années il les tenait soigneusement au courant de toutes les nouvelles. Il s'était constitué le gazetier de la découverte. Pendant trente-deux ans il entretint l'Europe des hauts faits des Espagnols. Sans lui l'occupation du Nouveau Monde aurait eu bien moins de retentissement. Les Décades rendirent populaires hors de l'Espagne les Conquistadores. Un Italien avait sondé les profondeurs de la mer d'Occident; un autre Italien fut le héraut de ces faits prodigieux.

On peut se fier à lui comme à un guide sûr. Il avait les nouvelles de première main ; tantôt il a entendu les explorateurs eux-mêmes, tantôt il résume leurs lettres et leurs dépêches (1). Las Casas, qui relève par hasard une ou deux inexactitudes, a rendu pleine justice à sa bonne foi et à la sûreté de ses informations. « A Pierre Martyr on doit plus de créance qu'à nul autre de ceux qui écrivirent en latin. Il se trouvait en ce temps-là en Castille, il causait avec tous, et tous se faisaient un plaisir de lui rendre compte de ce qu'ils voyaient comme à un homme de valeur et qui prenait la peine d'interroger (2). » On ne saurait mieux carac-

son fils, et que les « Historié » de 1571 la reproduisent dans ses par ties essentielles. L'ouvrage le plus contemporain de celui de Pierre Martyr, est la * Natural hystoria » d'Oviedo. Tolède, 1526.

(1) Schumacher, p. 93.

(2) Las Casas, Historia de las Indias, t. II, p. 272. « A Pedro Martyr se le debe mas crédito que à otro ninguno de los que escribieron en latin, porque se hallô en Castilla poraquellostiempos y hablaba con todos y todos se holgaban de le dar cuenta de lo que vian y haï-

tériser l'Italien curieux et causeur qui, en quête du nouveau, saisissait au passage les capitaines, les marins et les fonctionnaires.

Le plus illustre des navigateurs était de ses compatriotes. Ils se virent pour la première fois au camp devant Grenade, où Christophe Colomb réussit à convaincre Isabelle. On peut croire que Pierre Martyr parla en sa faveur. Dès qu'il connut le succès de l'entreprise, il s'empressa de l'annoncer au comte de Tendilla et à l'archevêque de Grenade. Il vit Colomb à son retour ; il assista à sa réception triomphale à Barcelone. Leurs relations devinrent de plus en plus intimes. Il en profita pour se procurer les informations les plus neuves et les plus certaines. On peut considérer comme émanant de cette source le récit du premier et du second voyages. « L'Almirante que je connais intimement m'a écrit qu'il me ferait savoir tout ce que la fortune mettrait sur son chemin (1). » Et quelques lignes plus loin il nous apprend qu'il se hâte de résumer une relation écrite de la main même de Colomb (2).

Des indications analogues se retrouvent dans tout l'ouvrage. Quixedo et Colmenares arrivent du Darien (1513). Il est allé comme les autres courtisans les voir

laban, como a hombre de autoridad y el que ténia cuidado de preguntarlo. »

(1) De Orbe Novo, p. 22. a Scripsit enim ad me praefectus ipse marinas (Colomb), cui sum intima familiaritate devinctus, sese mihi latissime quaecumque sors ostenderit significaturum. » — Voir Nuova Antologia, p. 737.

(2) De Orbe Novo, p. 23-24. Cf. Harrisse, Christophe Colomb, t. II,

et les entendre. Mais sa curiosité n'était pas satisfaite, il les a invités à venir chez lui (1). On ne peut en douter : « Leur visage témoigne du climat insalubre du Darien ; ils sont jaunes et enflés comme s'ils avaient la jaunisse. » A la précision de ces détails, on est sûr qu'il les a vus de près (2). Ainsi que le dit Las Casas, il courait au-devant des confidences, et ne négligeait aucun moyen de connaître la vérité. La vanité des gens était intéressée à le bien instruire; en partant pour le Nouveau Monde, on ne laissait pas au port le souci de sa réputation et de sa gloire. Plus d'un, comme le licencié Spinosa, devait tenir à voir son nom dans les Décades (3). On y trouve celui des personnes les plus humbles ; Pierre Martyr prend ses renseignements où il peut ; il consulte des moines, des missionnaires (4).

Lorsqu'il devint membre du conseil des Indes, il fut plus en état que jamais de se bien informer. Toutes les relations des navigateurs, tous les rapports des agents royaux passèrent sous ses yeux. A ce titre il a suivi avec la curiosité d'un savant et l'attention d'un politique le voyage de Magellan (5), et

(\)De Orbe Novo, p. -1 52- « Et apud me saepe contubernati sunt. »

(2) Ibid. « Darienensis aeris inclementiam horum vultus testantur ; flavescunt namque similes ictericis, turgescunt. »

(3) De Orbe Novo, p. 436. « De Spinosa... multa in tertia mearum decadum ad Leonem Pontificem Maximum ipso petenle scripta. »

(4) De Orbe Novo, p. 351. « Ait sacerdos quidam Benedictus Martinus earum terrarum maximus indagator. » Voir, p. 533, la liste des explorateurs que Martyr a connus.

(5) Le chapitre consacré au voyage de Magellan porte un titre spécial : « De Orbe ambito. » Voir De Orbe Novo, p. 377.

les progrès de Cortez. Il a tracé de la civilisation mexicaine un tableau magistral (1). Il éprouve une surprise singulière en présence de cette population qui n'est pas nue, qui connaît les arts et le luxe, qui a des monuments, des palais et des temples. Le témoignage de Fernand Cortez a pu seul faire oublier les récits de notre historien. Il connaissait les relations "du conquérant ; il a consacré plusieurs chapitres à ses hauts faits; il se réfère constamment à ses « Cartas de Relation (2). » Il énumère les présents qu'il envoyait à Charles Quint, en homme qui a longuement examiné les produits de l'art aztèque.

Il ne s'est pas contenté de traduire les pièces qu'il avait sous la main ; il a fait œuvre d'écrivain en choisissant les parties les plus intéressantes (3). En plusieurs endroits des Décades il a exposé sa méthode. Tout ne lui paraissait pas également digne de rester dans la mémoire des hommes. Aussi faisait-il des coupures, quand le texte lui paraissait trop long (4). « Des longs récits qu'ils m'ont faits, j'ai passé sous silence tout ce qui mérite peu d'être retenu, et j'ai

(1) Prescott rend hommage au talent de Pierre Martyr. Prescott, Conquête du Mexique. App. au t. II. p. 80 sqq.

(2) Par exemple, De Orbe Novo, p. 377. Voir les « Cartas de Relation » dans les Hisloriadores primitivos de Indias, t. I, p. 4-153.

(3) C'est chez lui un système arrêté de ne pas copier, mais de résumer et de trier. En dépit des exemples qu'on lui cite, il ne veut pas s'en départir. De Orbe Novo, p. 437, à la fin de la page. 11 y a quelques rares exceptions.

(4) Ibid., p. 437. « Ingens est cartarum volumen... collegi ad te pauca e multis. ».

recueilli seulement ce qui pouvait plaire aux amis de l'histoire. Dans une si grande abondance de faits, beaucoup se présentent qui, à mon avis, doivent être passés sous silence, de peur d'allonger le discours (1). » Naturellement l'auteur de la rédaction n'était pas de cet avis : ses moindres actions méritaient de passer à la postérité. Le Conseil des Indes était accablé de lettres interminables, écrites par des ignorants. Pierre Martyr raille agréablement tous ces petits découvreurs à grandes prétentions (2).

Il est intéressant de saisir sur le vif la façon dont il faisait ces retranchements, et de voir comment il accommodait au goût de ses lecteurs les relations venues du Nouveau Monde. Le récit du premier voyage de Colomb, tel qu'il est rapporté dans Navarrete (3), n'est pas de l'amiral même, mais il a été composé avec ses papiers et sur ses notes. Certaines parties, le prologue, par exemple, paraissent authentiques (4). On peut donc les regarder comme reflétant assez fidèlement la façon de penser du grand navigateur. Le premier chapitre de la première décade est consacré aussi à la découverte de l'Amérique. Colomb (ou plutôt son abréviateur l'illustre Las Casas) s'at-

(1) DeOrbe Novo,p. 152.

(2) De Orbe Nov», p. 287. « Digitum de reperta manu se invenisse hic jactitabat, articulum de digito ille, multoque ampullosius ac plenis buccis magna se detexisse ac nova scribebant, qui primi fuerunt universi ejus aperiendi auctores. »

(3) Navarrete, Coleccion de los viajes y descubrimientos. Madrid, 1858, t. I, p. 153 (note).

(4) Harrisse, Christophe Colomb, t. I, p. 419, ne considère comme authentique que la lettre conservée à la Bibliothèque Ambroisienne.

tarde à noter tous les détails de la traversée, comme l'allure des navires, la nature des brises et du vent, les changements de direction. 11 faut avoir au moins séjourné sur quelque côte pour prendre goût à cette lecture, qui n'a rien de littéraire. C'est un des monuments les plus extraordinaires du génie humain ; mais enfin ce n'est qu'un Journal de bord.

Pierre Martyr svest appliqué à être court; il a résumé en quelques lignes les nombreuses pages qui ne s'adressaient qu'à des marins. « A partir de ces îles (les Canaries), Colomb, suivant toujours le soleil couchant, mais en obliquant un peu à gauche, navigua pendant trente-trois jours sans voir rien que le ciel et la mer (1). » Dix lignes lui suffisent pour peindre le mécontentement et l'inquiétude de l'équipage. C'est ainsi qu'il élague la narration trop touffue de son modèle. Sur les îles récemment découvertes il lui emprunte les circonstances qui pouvaient le mieux plaire aux prélats, aux princes, aux lettrés, à toute cette aristocratie intellectuelle, incapable de goûter et de comprendre l'éternelle redite des mêmes occupations, des mêmes manœuvres et des mêmes dangers. Elle préférait la description de paysages inconnus, de races jeunes et naïves ; elle demandait des détails sur les mœurs et les superstitions des Indigènes, sans oublier l'or, dont l'abondance enfiévrait toutes les imaginations.

(1) De Orbe Novo, p. 3. « Ab his igitur insulis Colonus occidentem solera semper secutus, licet in laeva paulisper, très et triginta continuos dies cœlo tantum et aqua contentus navigavit. »

Le talent si souple et si varié de Pierre Martyr triomphe dans ces peintures. Pour éviter la fatigue et l'ennui, il mêle dans une aimable confusion le récit des explorations avec des scènes de mœurs primitives. La vaste curiosité de son esprit s'étend à tout ; et, grâce aux contrastes, l'intérêt ne languit jamais. Il sauve une dissertation aride sur les constellations ou sur la fameuse ligne de démarcation par le tableau de cette nature sauvage, toute parée de bois et de forêts, ruisselante de cascades et d'eaux vives, traversée et comme vivifiée par d'immenses fleuves. Tour à tour naturaliste, géographe, artiste, il montre une vive intelligence des problèmes cosmographiques et un sentiment profond des choses de la nature.

La surprise des Espagnols dut être vive, quand pour la première fois ils abordèrent sur ce nouveau continent. La terre, la mer, l'atmosphère même avait un aspect particulier. Au sortir des terreurs de la mer ténébreuse, la réalité était si belle qu'elle dépassait tous les rêves (1). Déjà, pendant la traversée, ils avaient senti les tièdes haleines des tropiques. Le journal du bord respire une poésie naïve. « Dimanche 16 septembre.... aujourd'hui et toujours désormais soufflèrent des brises tempérées : c'était grand plaisir que V impression du matin. Il ne manquait que d'ouïr les rossignols chanter. Le temps était comme au mois d'avril en Andalousie (2). » La beauté des

(1) Roselly de Lorgues, Christophe Colomb, t. I, p. 250-251.

(2) Navarrete, t. I, p. 164. « Domingo 16 de setiembre... dice aqui el Amirante que hoy y siempre de alli adelante hallaron aires temperantisimos : que era placer grande el gusto de las mananas, que no

cieux, la douceur du climat semblent avoir surtout frappé l'attention. Dans la relation très courte qu'il fait de ce voyage, Pierre Martyr n'a pas oublié ce trait: « Pendant qu'ils longeaient ces rivages, ils entendirent en novembre le chant d'une hirondelle (1). » Déjà les premiers explorateurs s'étonnaient de l'abondance des fleuves ; ils admiraient les forêts épaisses, qui s'étendaient jusqu'à la grève, la grandeur des arbres, la force et l'exubérance de la végétation. Lorsqu'ils s'avançaient sous bois, ils voyaient s'envoler des nuées d'oiseaux aux plumages éclatants. « Il y a de grandes lagunes en cet endroit et tout à l'entour les arbres poussent à merveille ; là et dans l'île tout entière ils sont tout verts, et les herbes aussi, comme au mois d'avril en Andalousie. On entend le ramage des oiseaux que jamais l'homme n'a cherché à faire partir, et l'on voit des perroquets en si grand nombre que leurs masses obscurcissent le soleil (2). » On ne sent pas dans les Décades cette fraîcheur d'impressions. La description est plus colorée, le trait plus précis, l'ensemble a moins de charme et de grandeur (3).

Les Indigènes ne causaient pas moins d'étonne-

faltaba sino oir ruisenores. Dice él, y era el tierapo como abril en el Andalucia. »

(4) De Orbe Novo, p. 3.

(2) Navarrete, t. I, p. 187. « Aqui es unas grandes lagunas ylas

manadas de los papagayos que oscurecen el sol. »

(3) De Orbe Noco, p. 7. « Anseres sylvestres cygneo candore. capite parpureo... Psittacos quorum alii virides erant, alii flavi toto

corpore, alii similes Indicis sed coloribus vivacissimis et laetis

maximopere. j

ment. Les premiers que l'on rencontra étaient nus ; ils paraissaient innocents et simples. Leurs rois obéissaient docilement à l'amiral, et l'âme religieuse de Colomb se flattait de les amener facilement au Christianisme. Les poètes n'avaient donc pas chanté en vain l'âge d'or : elles existaient ces peuplades heureuses, qui méprisaient les richesses, et qui sans souci d'ambition étaient tout à la joie de vivre. Quel contraste entre cette jeunesse de l'humanité et la corruption savante de l'Italie ! Aussi les délicats devaientils aimer cette peinture charmante et menteuse de l'homme avant la civilisation : ce Ils sont heureux.... ils vont nus, ils n'ont ni poids ni mesures, ni la richesse qui tue. C'est l'âge d'or sans lois, sans juges prévenus, sans livres. Contents de leur sort, ils vivent sans s'inquiéter du lendemain (1). » Mais bientôt cet accès de lyrisme tombe ; une réflexion ironique, une vue nette de la réalité se jettent à travers cet enthousiasme : « Et cependant eux aussi sont torturés par le désir de commander, et ils se font entre eux la guerre. L'âge d'or lui-même suivant moi n'a pas été à l'abri de cette peste. Même à cette époque le « Cède-moi. — Non, je ne céderai pas, » avait fait son chemin parmi les mortels (2). »

(1) De OrbeNovo, p. 18. « ... Beatioresessesentio, modo religionem imbuant : quia nudi, sine ponderibus, sine mensura, sine mortifera denique pecunia, aurea aetate viventes, sine legibus, sine calumniosis judicibus, sine libris, natura contenti vitam agunt, de futuro minime solliciti. »

(2) Ib., p. 18. « Ambitione et isti tamen imperii causa torquentur et se invicem bellis confioiunt. Qua peste auream selatem haudqua-

Les civilisés donnèrent des leçons de cruauté aux sauvages. La cupidité et la férocité des aventuriers firent plus pour la dévastation des Antilles que l'appétit intempérant des cannibales. Tous les violents s'en allèrent en Amérique pour faire fortune et conquérir par surcroît le royaume des deux. Pierre Martyr n'a pas dissimulé la vérité. Dès les premiers jours les attaques contre les Indigènes commencèrent; les femmes furent violées sous les yeux de leurs parents, de leurs maris (4). Le long supplice de cette race inofïensive ne devait se terminer que par sa disparition (2). Avant que les protestations éloquentes de Las Casas eussent retenti dans toute l'Europe, Pierre Martyr s'élevait avec indignation contre les Espagnols tyrans et meurtriers des Indiens (3). A quoi bon renouveler ces scènes d'horreur et de carnage? Mais quelle éloquence saisissante dans cette ligne : « Depuis la date où j'ai arrêté mon récit, il ne s'est pas fait autre chose que tuer, être tué ; égorger, être égorgé (4). » Heureusement il y a dans les Décades autre chose que des tueries. En même temps que les Espagnols occupaient le sol, fondaient des forts et des villes, ils s'initiaient par un commerce journalier aux mœurs et à la religion des Indigènes. Longtemps on

quam credimus viïisse immunem : quin et eo tempore : Cède, non cedam, inter mortales pererraverit. » Cf. p. 37. [\)De Orbe. Novo, pp. 39, 42.

(2) Diminution rapide des indigènes, p. 256.

(3) De Orbe Novo, pp. 480-481.

(4) De Orbe Novo, p. 319. « Ex quo nostrae Décades desierunt, nil aliud actura est, nisi perimere ac perimi, trucidare ac trucidari. »

put se demander s'ils avaient d'autre culte que l'adoration des astres (1). On finit par entendre leur mythologie enfantine. Pierre Martyr a rapporté, non sans malice, les légendes d'Hispaniola (2). La place qu'il attribue dans le De Orbe Novo aux cultes du Mexique est courte. Il aime mieux décrire l'état politique et social, les arts et l'industrie que la religion de ce vaste empire. Sur ce point, d'ailleurs, les travaux ne manquent pas (3). Les rites des insulaires sont moins bien connus. L'œuvre de Pierre Martyr a toute l'importance d'un document original (4).

Il raconte avec beaucoup d'esprit les traditions relatives à l'origine du monde (5). Des Indigènes, les uns adorent les cavernes, d'où le soleil et la lune sont sortis ; d'autres disent que la mer, s'échappant d'une calebasse, emporta les hommes et les animaux dans sa course furieuse et changea l'ancien continent en archipel (6). Il y avait, comme on voit, deux écoles de cosmogonie puérile.

(!) De Orbe Novo, p. 87.

(2) Ep. 177, 178, 190,206.

(3) Voir en particulier le livre de Sahagun. C'est l'ouvrage capital pour l'étude de la religion ou des religions du Mexique.

(4) En effet Pierre Martyr a résumé et quelquefois traduit littéralement la relation d'un certain frère Romain Pane, qui avait écrit en espagnol un petit livre sur les superstitions des Indiens. Cette relation a paru pour la première fois en 1571 dans les « Historié » de Fernand Colomb. L'abbé Brasseur de Bourbourg en a publié une traduction à la suite de la Relation du Yucatan par Diego de Landa. Sur le frère Romain Pane de l'ordre de Saint-Jérôme voir Schumacher, p. 114-115, et Leclerc, Bibliotheca Americana, p. 38.

(5) D'après l'opuscule manuscrit de Romain Pane, comme il le déclare lui-même : De Orbe Novo, p. 87. Cf. Ep. 177.

(6) Ep. 177.

Ils croyaient à une divinité suprême, infinie, invisible, qu'ils appelaient Iocaûna, Guamâonocon. Ce Dieu tout-puissant avait pour mère une déesse au quintuple nom, Attabeira, Mamôna, Guacarapita, Jiella, Guimazôa (1). Il y avait entre Dieu et l'homme une foule de divinités secondaires, les Zèmes, génies malfaisants ou bienveillants, qui affligeaient l'homme de visions nocturnes ou le secondaient contre ses ennemis. On adorait les Zèmes dans les grottes, on les adorait dans les demeures. Chaque chef avait son Zème. Les idoles étaient faites de lin serré et tressé. Pierre Martyr les compare à ces diables cornus que les peintres figurent sur les murs. Les Zèmes servaient de fétiches. Quand les Indiens marchaient au combat, ils attachaient à leur front ces poupées divines (2).

La création n'était pas très compliquée. « Il y a dans une île, nommée Caunanâ, un endroit où s'ouvrent dans une montagne deux cavernes ; de là est sortie la race humaine : la plus grande partie des hommes est sortie par l'ouverture la plus large, le plus petit nombre par la plus étroite. » — « Avant que les hommes pussent sortir de là, l'entrée de la caverne était toutes les nuits gardée par un certain Machôchael. Ce Machôchael, entraîné loin de l'antre par la curiosité, fut saisi par le soleil, dont il ne pouvait supporter la vue, et changé en pierre (3). C'est

(<) De Orbe Novo, p. 88.

(2) De Orbe Novo, p. 88. « Cum hostibus manus collaturi frontibus alligant. » Sur les Zèmes voir aussi pp. 34, 214 et Tépître 190.

(3) De Orbe Novo, p. 89. « Is Machôchael cum longius ab antro

l'allégorie de la caverne traitée par un Platon Haïtien.

Comment la race humaine parvint-elle à quitter sa prison ? Il y eut plusieurs exodes ; les femmes s'en allèrent les premières. Les hommes restèrent seuls ; ils partirent enfin. La légende n'est pas embarrassée de leur trouver des compagnes. Les détails sont un peu délicats ; et le latin nous manque pour braver l'honnêteté. L'origine de ces traditions était antérieure à tout souvenir humain ; elles avaient été coulées dans une sorte de rythme, et faisaient l'objet d'un enseignement ; mais seuls les fils des chefs avaient le droit de les apprendre et de les chanter (1).

Les Bovites étaient à la fois prêtres, médecins et sorciers. Ils sont en communication avec les génies intermédiaires et prédisent l'avenir. Leur thérapeutique ne différait pas de celle que les voyageurs modernes ont observée parmi les Indiens sauvages de l'Amérique du Sud (2). « Quand quelqu'un a été guéri d'une maladie, les Bovites lui persuadent qu'il a obtenu la santé en faisant aux Zèmes des présents. Ils se préparent par le jeûne et la purgation, lorsqu'il s'agit de la santé de quelque grand ; ils mangent une herbe qui les grise. Après qu'ils l'ont prise en poudre, comme des Ménades en fureur, ils murmurent que

visendi studio perrexisset, a sole deprehensus, cujus adspectum minime pati posse dabatur, in lapidem mutatus dicitur. »

(1) DeOrbe Novo, p. 92.

(2) Voir les mêmes détails dans un ouvrage rarissime : « LaEistoria del Mondo Nuovo, di Girolamo Benzoni. Milanese, 1565, » p. 55, avec une gravure explicative.

les Zèmes leur parlent. Ils vont trouver le malade.... Ils éloignent tout le monde à l'exception de deux ou trois personnes. Alors le Bovite fait le tour du patient, en contournant sa face, ses lèvres, ses narines ; il souffle sur le front, les tempes et le cou du malade et aspire son haleine ; puis il déclare qu'il a fait sortir le mal des veines. 11 lui frotte ensuite les épaules, les cuisses et les jambes (4). » Si le malade se tire d'affaire, le prêtre est comblé de présents ; s'il meurt, il y va de sa vie. Le même entraînement préparait les Bovites à la prédiction de l'avenir. L'herbe (cohobba) provoquait comme l'opium des hallucinations furieuses, quelquefois des extases sublimes où ils croyaient jouir du commerce des dieux. Le père d'un chef insulaire Guarionexius s'était pendant quinze jours abstenu de toute nourriture. Au bout de ce temps, il avait commencé à entendre les Zèmes, qui lui prédisaient l'arrivée des étrangers et la disparition de sa race (2).

Ce sont là les parties les plus attrayantes du De Orbe Novo. Il y a des pages plus austères où le savant se révèle sous l'écrivain. Les hommes de la Renaissance embrassaient d'une large étreinte toutes les branches du savoir (3). Le conseiller de Ferdinand et d'Isabelle avait l'aptitude universelle de son époque. Il ne fuit pas les discussions scientifiques ; il cherche

(\) De Orbe Novo, p. 92.

(2) Ibid., p. 94.

(3) Voir dans les Commentarii urbani de Raphaël Volaterranus (édition de Baie, i544),Ia masse de connaissances que devait posséder un homme du xvie siècle, et qui toutes avaient pour base l'antiquité.

la raison naturelle des faits. Il fut un des premiers à deviner que Colomb avait découvert un nouveau monde. On sait que l'illustre Génois croyait les rivages de l'Asie bien plus prolongés à l'Orient qu'ils ne le sont en réalité. Il cherchait donc la route de l'Asie à travers la mer occidentale, comme les Portugais la cherchaient à l'est en contournant l'Afrique. Quand il toucha à Guanahani, il se crut en face d'un archipel asiatique (1). Pierre Martyr émit aussitôt des doutes sur cette hypothèse. « Un certain Colomb a trouvé plusieurs îles. On pense que ce sont celles que les cosmographes placent au delà de l'Océan oriental, non loin des rivages de l'Inde. Je ne le nie pas absolument, quoique la grandeur de la sphère paraisse contraire à cette opinion. Il ne manque pas de gens qui pensent que l'Espagne n'est pas à une distance très considérable du littoral indien (2). » Toscanelli comptait treize cents lieues entre l'Europe et l'Asie. Colomb mourut persuadé qu'il avait enfin découvert l'empire mystérieux de Cathay. Il calculait que, pour arriver à la Chersonèse d'or (3), il n'avait plus à parcourir que 30 degrés. Or il y en a plus de 100 entre Panama et l'embouchure du Mékong. Toutes ces présomptions sont d'origine italienne. Les

(\\ Ep. 135.

(2) Ep. 135. « Insulas Colonus quidam reperit plures ; has esse de quibus sit apud cosmographos mentio extra Oceanum orientalem, adjacentes Indiae, arbitrantur. Nec infitior ego penitus, quamvts spherœ magnitudo aliter sentire videatur ; neque enim desunt qui parvo tractu a finibus hispanis distare littus indicum putent. »

(3) Ep. 142.

cosmographes de ce pays, en mettant bout à bout les étapes de Marco Polo, portaient l'extrémité orientale de l'Asie sous la longitude de la Californie. Colomb s'imaginait comme Toscanelli que la traversée de l'Europe aux Indes n'était pas longue (1). Cette certitude fit sa force. Il faut savoir gré à Pierre Martyr d'avoir mieux -deviné que ses illustres compatriotes.

Il montre, en plus d'une circonstance, cet esprit curieux, ouvert aux questions scientifiques. 11 s'inquiète comme un marin de la détermination des longitudes et des latitudes. 11 signale la variation magnétique. Il avait remarqué que l'étoile polaire n'est pas fixe. On n'était pas bien d'accord sur la position d'Hispaniola. Il faut, dit-il, attribuer ces différences de calcul aux mouvements de l'étoile polaire (2). Il n'avait pas été moins frappé de cet énorme courant équatorial, qui se dirige à travers les petites Antilles vers le rivage du Yucatan. « Tous déclarent

(1) Harrisse, Additions à la B. A. V., introd., p. xvi-xviii, reproduit la lettre adressée par Toscanelli à Fernand Martinsle25juin 1474. Colomb avait entièrement recopié cette lettre de sa main. Cf. Harrisse, Christophe Colomb, p. 328. En voici les passages saillants : « Cumtecum allias locutus sum de breviori via ad loca aromatum per maritimam navigacionem quam sit ea quam facitis per Guineam (Toscanelli parle

à un Portugais) Et non miremini si voco occidentales partes whi

sunt aromata quae communiter dicuntur orientales, quia navigantibus ad occidentem semper ille partes inveniuntur per subterraneas navigaciones... » Et à la fin de la lettre : « Itaque perygnota itinera non magna maris spacia transeundum. » Cf. Washington Irving, Vie et Voyages de Christophe Colomb, t. I, p. 46.

(2) Ep. 156. « Stellae polaris motum errorem arbitror enutrire, sunt namque qui tollant quique augeant rationem utramque. »

qu'en cet endroit la mer se précipite vers l'Occident avec la rapidité des torrents qui descendent des montagnes (1). » Que devenait cette masse d'eau ? Comment, par un si vaste et si continuel écoulement, TOrient n'était-il pas épuisé, l'Occident submergé? Le problème était délicat pour les savants de ce temps. Ils ignoraient la puissance du Gulf-Stream, par où s'effectue le retour d'Occident en Orient. Pierre Martyr est bien perplexe. Il se contente de repousser les explications proposées. La solution lui paraît d'autant plus difficile, que Sébastien Cabot a rencontré au nord un courant qui pousse d'Europe en Amérique. Il faudra attendre jusqu'au xixe siècle une explication rationnelle de la circulation des eaux marines. De même le volume énorme d'eau roulé par les fleuves américains excitait la surprise générale. Les embouchures de l'Orénoque étaient un autre prodige (2). Les compagnons de Colomb avaient vu, non sans épouvante, ce delta large de plus de cent mille pas, et la mer bouillonnante, poussée par les vents du large, reculer devant les flots puissants du fleuve (3). Beaucoup traitaient ce récit de mensonge, mais Pierre Martyr ne suspecte pas l'affirmation de tant de navigateurs. Il cherche la cause de ce phénomène grandiose. Ce fleuve vient, dit-on, de hautes montagnes couvertes de neige. La raison lui paraît insuffisante.

(1) De Orbe Novo, p. 231. C'est entre l'île de Trinité et l'île de Grenade que le courant est le plus rapide. Cependant le rapport des navigateurs était exagéré.

(2) De Orbe Novo,p. 168.

(3) Ib., p. 169.

Il ne peut pas croire que l'Orénoque se forme, comme les rivières de l'Espagne, par la réunion de ces minces filets d'eau qui ruissellent dans les montagnes. D'un coup il trouve la vérité : ces fleuves puissants ne s'alimentent que par la fréquence des pluies dans Ja zone équatoriale. Autour de l'équateur le mouvement du soleil, du-tropique du Cancer au tropique du Capricorne, rassemble les nuées et ramène la périodicité de véritables déluges (1).

Cette analyse rapide suffit à faire juger de l'intérêt du De Orbe Novo. Sans doute Pierre Martyr n'a pas tout dit, et, si l'on veut avoir l'impression immédiate des découvertes, il faut lire les relations des voyageurs et des conquérants. Elles sont quelquefois longues et, si j'ose dire, ennuyeuses ; elles sont partiales ; elles ont été écrites parfois par des ignorants. Voici l'œuvre d'un esprit cultivé, curieux, ouvert, d'un honnête homme. Elle peut plaire à tous ; elle a des peintures aimables et des discussions sérieuses. Les Décades méritent de rester comme un résumé fidèle des événements, comme le manuel de la découverte et de la conquête.

(1) DeOrbe Novo, p. 170. « Frequentium pluviarum casus; ob

perpetuum ibi ver vel auturanum, quia sunt ita propinquae aequinoctiali circule» terras illae... »

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