‹ Pierre MoutonChapitre 10 sur 50 · ÉMOTIONS DE LAURE · texte numérisé non relu

ÉMOTIONS DE LAURE

Pendant la journée qui suivit les confidences de Pierre, Laure Grandval fut en proie à des réflexions tamultueuses. Le récit de cet homme loi revoiait à la pensée; elle en repassait les détails, et ne trouvait, sa fond de son cœur, qu'une compassion douloureuse ponr tant d'infortunes. L'amant de Claire avait été conduit vers l'abtme par une sorte de fatalité; cette femme s'était servie de lui comme d'un instrument qu'elle avait brisé ensuite. Criminel, il l'avait été, mais d'une m^ nière passive et plutôt par dévouement que par instinct. Le vrai coupable, dans cette aventure, c'était Claire» qoi

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avait sacrifié cet homme à son ambition et à sa cupidité. Dans ces conditions, un crime, quelque énorme qu'il fût» ne semblait pas sans excuse à la jeune fille; Pierre se relevait à ses yeux de toute la générosité qu'il avait eue envers sa complice, du silence qu'il avait gardé devant ses juges, enfin de cette auréole qu'aux yeux des femmes gardent les criipiiiels dont Tamour arme le bras.

Cependant, à mesure qu'elle pénétrait plus avant dans cette recherche, Laure s'effrayait du sentiment qui s'éveillait en elle. Pourquoi cet intérêt à l'égard d'un bandit? que signifiaient ce souci, cette préoccupation? pouvait-il y avoir jamais rien de commun entre elle et lui? Cet homme était déchu, qu'importait le motif de la déchéance? Il était désormais séparé du monde par une barrière que rien ne pouvait ni abaisser ni détruire, et c'était jouer un triste jeu que de pousser plus loin des découvertes dans un semblable passé. D'ailleurs, si un premier crime avait été le fait d'un égarement, combien d'autres crimes l'avaient suivi 1 Que d'attentats froidement médités, que de meurtres, que de déprédations et de violences! N'était-elle pas aussi victime de l'une de ces expéditions, et son firère n'avait-il pas péri sous les mêmes voûtes où on la retenait prisonnière? Elle, s'intélesser à cet homme! La fille et la sœur de braves officiers, se sentir touchée une heure, un moment, par les

confessions d'un bandit obscur ! quelle triste et lourde chute!

Laure se sentait affaissée par cet examen de conscience» et» accoudée sur la table qui meublait sa cellule» la tête entre ses mains, l'œil fixe et sombre, elle res.ta plongée dans une immobilité profonde. On l'eût prise pour une statue, tant sa pose resta longtemps la même. Cependant, sous ce calme apparent, se cachait un grand combat intérieur. Pour l'excuser ou pour le flétrir, Laure s'occupait toujours de Pierre; c'était une obsession que ni sa raison ni sa volonté ne pouvaient vaincre. Elle avait beau en faire un homme affreux, ud réprouvé indigne de son attention, sa pensée y retournait sans cesse, tantôt avec des élans de colère, tantôt avec un sentiment de pitié. À tout prendre, Pierre avait été bon pour elle, poli, plein de déférence et de respect. Tout, dans ses procédés, respirait une délicatesse qu'elle n'avait jamais trouvée ailleurs ni au même degré, ni avec ce caractère. Là où elle aurait dû s'attendre à des brutalités odieuses, elle avait rencontré ^es égards les plus rafSnés. Fallait-il payer tout cela par des mépris et de la haine? fallait-il refuser à cet homme un peu de reconnaissance en retour de tels services?

it le combat qui se passait dans l'esprit de la jeune fille; les impressions les plus contraires s'y succé' datent. Elle se voyait engagée dans un chemin périlleux

et, de quelque côté qu'elle portât le regard, elle n'apercevait point d'issue. Sa curiosité Tavait menée si loin qu'elle n'était plus dans ce souterrain sur le pied d'une prisonnière et d'une victime. Elle sentait murmurer en elle une sorte de complicité involontaire qui la couvrait de honte et de confusion. Confidente d'un bandit! Cette idée amenait une rougeur sur ses joues, et en bien s'interrogeant elle voyait, au delà de ce titre de confidente, un autre titre qui la jetait dans l'épouvante et dans le désespoir. Ce fut au milieu d'une de ces crises que Zéphyr frappa à la porte de sa cellule; elle ouvrit. Le matelot ôta son bonnet et la salua respectueusement.

— Pardon, excuse, mademoiselle, dit-il ; soit dit sans vous déranger; comment aimez-vous le poisson?

Malgré l'amertume de ses pensées, Laure ne put se contenir, un sourire effleura ses lèvres.

— Le poisson I dit-elle.

— Oui, insista Zéphyr, le poisson ! Nos gens ont jeté le filet ce matin du côté de Léaube, et la pêche a donné. Des soles, des mulets, des cabillauds, tout le tremblement. Comment les aimez-vous?

— Comme vous l'entendrez; je n'ai point d'ordres à donner ici.

— Ah bien ouil c'est vous qu'êtes le capitaine à présent! la consigne est là. Zéphyr connaît ses devoirs.

— Voas vous méprenez, dit Laare; je ne suis ici qu'une prisonnière. Retirez-yous.

— Du tout, ça ne peut pas se passer comme ça, le poisson veut être mangé frais. Voyons, ma bonne demoh selle, ajouta Zéphyr en roulant son bonnet entre ses doigts, venez un peu en aide au pauvre monde. Je m'en veux assez, allez, de vous avoir servi une ratatouille trop foncée de poivre. Faut croire que votre estomac m'a gardé rancune; mais que voulez- vous? on n'a pas le compas dans Tœil : c'est sitôt lâché, une pincée de plus.

Zéphyr débitait tout cela avec un tel sang-froid et une gravité si comique que Laure se sentit vaincue.

— Eh bien î mon garçx)n, lui dit-elle avec plus de familiarité, faites à votre guise; vous avez liberté entière.

— Pas de ça, je battrais la campagne. Fixons la chose, c'est grave. La sauce est pour beaucoup dansl'élat social du poisson; un clou de girofle de plus ou de moins influe sur son caractère. Ah diable! ne plaisantons pas. II s'agit de fricoter dans le grand, dans le soigné!

— Vraiment !

— Pour lors, comment traiterons-nous cette marée, poursuivit Zéphyr en portant la main droite à son crâne comme pour y chercher une inspiration? J'y suis, ajoutât-il avec un geste expressif, j'y suisi la sauce au vin I

— Va pour la sauce au vin, répondit Laure en souriant malgré elle.

— C'est juste; 0 y a là un succès. La sauce au vin, ça me connaît : nous avons descendu ensemble plus d'une fois les rivières du Calvados I Mais ce gueux de vin du Yar est si traître! C'est capable de faire tourner les mulets et donner un coup sur le timbre aux ca))illauds. Ah! si c'était du Champagne, je ne dis pas; un petit vin des dames, orné de sa mousse. Oh I alors, la sauce au vin; bienl à mortl Le poisson mijote volontiers dans le Champagne : c'est une compagnie qui lui va. Mais le vin du Yar, fî! le brutal! pas moyen d'y songer. Passons à autre chose.

-Soit!

— Pour ce qui est delà sole, poursuivit Tartiste, son affaire est clairet A la normande ; c'est le pays qui m'a donné le jour. £t quant au resle, une matelote. Le capitaine a un faible pour les matelotes, ajouta Zéphyr; et vous, mademoiselle?

— Suivez le goût de votre capitaine, mon garçon; le mien importe peu.

— Mais non, mais non ! Vous ne savez donc pas que nous sommes tous ici pour vous servir. Âh ben ! qui l'eût dit 1. poursuivit Zéphyr, comme s*il se fût parlé à luimême. Virer lof pour lof comme ça! Qui aurait pu le prévoir? Il a fallu un miracle! Un homme qui avait le sexe en horreur!

Laure comprit qu'il s'agissait de Pierre; son attention

devint pins vive : elle élait ramenée sar le terrain de ses

— Un homme, continua Zéphyr, qui ne disait jamais un mot aux femmes, qui ne pouvait les sentir ni en peinture ni en figure. Eh bien! excusez! il est fameux le changement de manœuvre! Sapristi ! c*est du neuf.

— De qui parlez-vous, mon garçon? demanda Laure, entraînée peu à peu par les réflexions de Zéphyr.

— De qui? répliqua celui-ci avec qjjelque vivacité; saprelotte! du capitaine. Parole d'honneur, il n'est plus reconnaissable 1 On nous l'a changé en nourrice, notre capitaine ; c'est un tour que la gendarmerie nous a joué.

— Comment cela, mon garçon?

— Comment? C'est très-simple. Figurez-vous , ma bonne demoiselle, que les femmes et lui, depuis longtemps, ça ne passait plus par la même porte. Dans la vie que nous menons, vous comprenez que la plus belle partie du genre humain ne peut pas nous être indifférente. On a un cœur, que diable ! Moi qui vous parle, j'ai réussi auprès des quatre parties du monde! j'ai connu des Orientales, des Occidentales et même des Méridionales !

— Assez, mon garçon, n'allons pas plus loin, reprit < Laure, qui voulait contenir les sodvenirs personnels de son interlocuteur.

— Ah! fichtre! c'est juste. Mille excuses, mademoi-

selle; moi qui brûlais la consigne. C'est donc pour vous dire que, tandis que nous nous comportions en vrais chenapans, notre capitaine n'a jamais navigué dans ces eaux-là! Les femmes et lui, ça ne cordait pasi Faut qu'il ait eu à s'en plaindre. Au fait, c'est si traître !

— Singulier chef de brigands, se disait la jeune fille.

— C'est comme je vous le narre, poursuivit Zéphyr. Une supposition qu'il se trouvât des femmes dans une expédition, il ne s'en inquiétait seulement pas; elles devenaient ce qu'elles pouvaient Que voulez-vous? c'est peut-être un vœu, ajouta le matelot en terminant.

Laure était de nouveau retombée dans ses réflexions et ne semblait plus écouter l'interlocuteur. Zéphyr s'en aperçât et fit un mouvement vers la porte.

— Ainsi, c'est convenu, mademoiselle, dit-il, la sole à la normande et le reste en matelote? Quatre clous de girofle et un peu de muscade râpée : on laissera mijoter pendant une heure et l'on servira chaud. Vous m'en direz des nouvelles !

n sortit et laissa la jeune fille seule. La journée lui parutd'une longueur insupportable. Toujours obsédée par les mêmes images et poursuivie par les mêmes pensées, elle en était réduite à désirer une diversion à sa solitude.

Les visites de Pierre comblaient les vides de cette existence souterraine, et, quoiqu'elle en comprit le danger, elle ne pouvait se défendre d'y songer et de compter les

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heares de rattenle. Ce jour-là elles forent longues : Pierre ne parut pas; il chargea Zéphyr d'annoncer à la jeune fille que les soins d*one expédition le retenaient au dehors, et qu'il rentrerait trop avant dans la nuit pour aller lui présenter ses devoirs. Ce contre-temps jeta Laure dans un découragement et un ennui profonds; die éprouva une de ces crises qui atteignent les âmes les plus fermes, un de ces moments de lassitude où il ne reste plus dans le cœur qu'un seul sentiment, le dégoût de vivre. Elle essaya de se vaincre, de dompter ce découragement; ses efforts échouèrent. La nuit vint, mais une nuit triste, lourde, sans sommeil. Les paupières de la jeune fille s'abaissaient de temps en temps sur ses yeux, comme lasses de résister à la loi de la* nature; mais, peu d'instants après, elles se rouvraient par une sorte de contraction nerveuse, et comme si une force invisible les eût soulevées. Des visions incohérentes, des rêves affreux se mêlaient à cet état de somnolence et l'aggravaient. Laure s'imaginait parfois qu'une main froide et glacée venait la saisir à la gorge, et, à demi suffoquée, elle se mettait sur son séant, rappelait ses esprits, et jetait un regard effaré autour d'elle. Rien n'était changé dans sa cellule; sa veilleuse y répandait une clarté douce, et aucun bruit ne se faisait entendre. Pour chasser ces spasmes, la jeune fille se leva, préférant la veille à ce sommeil fiévreux, prit un livre et passaainsi quelques heures^ Avec

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rhabitude qu'elle avait des bruils et des mouvements du souterrain, il lui fut facile de se tenir au courant de ce qui s'y passait. La troupe revint de son expédition vers le milieu de la nuit, et les hommes, après quelques mots échangés, regagnèrent leurs gties. En prêtant l'oreille, Laure reconnut la voix du capitaine, et, quelques instants après, celle de Zéphyr, qui venait se coucher non loin de sa porte, selon sa coutume.

Jasque-là ces divers mouvements n'avaient rien d'extraordinaire; ils ressemblaient à ce qui avait lieu chaque soir, et faisaient partie des habitudes de cette vie souterraine. Quelques instants après, le silence le plus profond régnait sous ces voûtes; tout le monde, excepté Laure, était livré au repos. Plus calme, la jeune fille allait regagner son lit, quand un bruit étrange attira son attention. C'était comme un chuchotement à voix basse et des paroles échangées entre plusieurs personnes. Laure' tressaillit; ce bruit était inexplicable; il semblait partir de la voûte de sa cellule comme d*un soupirail et ne répondait à aucune des directions dans lesquelles les hommes de la troupe avaient établi leurs gtles.

Laure, quoiqu'à peine arrivée dans le souterrain, en connaissait les dispositions. Sa cellule étaitsituée au fond d'un boyau, parallèle à' la salle que l'on nommait la tallt des morts et qui a joué un r^ie dans cette histoire. Peut-être, par des fissures intérieures, commS il en existe

à ces profondeurs, la voix communiquait-elle de cette caverne basse et sonore jusqu'à la cellule de la jeune fille. Elle souleva les tentures qui masquaient le plafond de sa chambre, et les sons arrivèrent en effet plus distinctement à ses oreilles. Cependant ils étaient encore assez confus pour qu'il fût impossible d'en comprendre le sens. La jeune fille redoubla d*attention, mais les voix se turent et le silence régna de nouveau.

La curiosité de Laure était excitée au plus haut degré. Évidemment, il se passait près d'elle quelque chose de mystérieux qu'elle résolut d'éclaircir. D'après la direction des bruits, il lui sembla qu'ils prenaient naissance dans la partie du souterrain où s'était accomplie l'expiation funéraire. L'ouverture du caveau avait été fermée par d'énormes blocs de rochers, ce qui ne permettait pas de croire qu'aucun homme de la troupe y fût descendu. Mais alors, d'où venaient ces voix? La jeune fille ne résista pas au désir de s'en assurer.

Par la grande caverne qu'occupait le lac, on arrivait à l'issue, maintenant condamnée, de la salle des morts. De ce côté peut-être, les voix arrivaient-elles plus librement, et de manière à ce que le sens en put être saisi. Voilà l'expérience que Laure se décida à faire, et, pour s'aventurer ainsi au milieu de la nuit dans un repaire de bandits, il ne fallait rien moins que son courage viril et un penchant pour les aventures, qui la dominait à son

insu. Parmi les objets qui garnissaient sa cellule figurait une lanterne sourde dont se servait Pierre quand il faisait sa ronde de nuit dans ses domaines souterrains. Laure Talluma, en masqua le foyer et ouvrit sa porte le plus doucement qu'elle put.

Tout semblait endormi et muet; Zéphyr reposait à . quelques pas de là, en travers du couloir; elle franchit cet obstacle avec précaution, retenant son haleine et appuyant à peine ses pieds sur le sol. Elle parvint ainsi dans la grande pièce, qu'éclairaient deux énormes torches de résine, et en sonda les profondeurs d'un œil inquiet et curieux. Le silence y régnait, et la seule agitation qui s*y fit voir était celle de la lumière qui se réfléchissait dans les eaux tranquilles du lac. Cinq hommes, enveloppés de leurs manteaux, étaient couchés dans un enfoncement et sur un talus naturel que formait le rocher; ils paraissaient plongés dans le sommeil; une cruche de vin, placée à leurs côtés, était leur meuble de chevet. La jeune fille les examina pendant quelque temps; leur immobilité fut complète. Les voix qu'elle avait entendues ne pouvaient donc pas être les leurs; c'était un premier doute qu'il fallait éclaircir et une première expérience à faire. Tranquille de ce côté, Laure s'engagea dans là cavité où Pierre avait tenu son lit de justice, et au bout de laquelle s'ouvrait le caveau funèbre. Les lueurs des torches n'arrivaient pas jusque là.

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et il fallait s'avancer avec précaution en s'aidant de la lanterne pour reconnaître le terrain, et en réglant toutefois la lumière de manière à n*étre pas trahie. La voûte était basse, inégale, et la pierre y prenait des formes bizarres qui, dans ce demi-jour, troublaient et effrayaient le regard. Si Laure avait été accessible aux visions et à ces terreurs superstitieuses auxquelles peu de femmes se dérobent, elle eût promplement reculé et n'eût pas poussé jusqu'au bout Fentreprise. Mais c'était une âme fortement trempée, et que des périls, réels ou imaginaires, n'intimidaient pas. Elle marcha donc résolument vers le fond de la cavité, ne s'arrêta que lorsqu'elle sentit les parois du roc, et, plongée dans une obscurité cornplète, elle prêta de nouveau l'oreille.

Elle était là depuis quelques instants, quand un soupir étouffé se fit entendre ; on eût dit qu'il venait de loin, et perçait pour ainsi dire le rocher. Les doutes de Laure se vérifiaient ; il se passait de ce côté quelque chose qui était ignoré des hommes de la troupe. Une clarté imperceptible qui sembla se glisser entre les fentes du mur changea bientôt ce soupçon en certitude. L'endroit d'où s'élevait cette lueur était précisément celui qui avait èié muré à la suite de la dernière exécution. Laure s'en approcha à tâtons, et en s'observant de manière à ce qu'aucun bruit ne pût signaler sa présence. Elle appliqua l'œil aux fissures du roc; la lumière avait disparu,

les ténèbres s'étaient de nouveau faites; mais cette fois la jeune fille put saisir quelques paroles :

— Vous avez tout vu, disait une voix.

— Oui, répliquait une autre.

— Êles-vous prêt?

-Ouil

— Eh bien I à demain !

— A demain f

Les voix s'éloignèrent et Laure n'entendit plus rien. Vainement passa-t-elle encore près d*unc heure près de l'ouverture du caveau ; les bruits avaient cessé; les lumières s'étaient éteintes. Craignant d'être surprise par le réveil des hommes de la troupe, l'héroïne regagna sa cellule, l'esprit vivement préoccupé de cette singulière aventure.

l'alerte

A raube, Zéphyr, en sa qualité de sous-lieutenant, alla placer les hommes de garde à l'ouverture extérieure do souterrain et jeta un coup d'œi! sur la campagne envi-

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ronnante. Le jour n'était pas fait encore : une zone blanche éclairait le ciel du côté de Test, et, s*étendant de plus en plus, annonçait le réveil de la nature. La forêt semblait endormie sous un voile de vapeurs dont les ondes allaient se confondre avec celles de la mer. Âmesure que l'air devenait plus tiède et la clarté plus grande, on voyait cette humide enveloppe se déchirer en quelques endroits, et du milieu de ces éclaircies les grands arbres du bois de Bormes se détachaient fièrement et devenaient à chaque instant plus distincts. Cette lutte de la lumière contre la brume est l'un des plus beaux spectacles auxquels l'œil humain puisse assister, et l'attitude recueillie de Zéphyr semblait indiquer qu'il y était sensible.

L'attention du sous-lieutenant avait cependant un autre objet ; il laissait aux artistes et aux poètes le soin d'admirer les levers du soleil. Quant à lui, il ne perdait pas de vue le bouquet de bois sous lequel s'abrite le village de la Molle, et surveillait le ravin dans lequel coule le ruisseau qui porte le même nom. Cette partie du paysage abondait en contrastes; le sol y était tantôt nu, tantôt couvert d'une végétation puissante; mais là où les arbres manquaient, les rochers formaient une sorte d'abri naturel et des tranchées profondes qui masquaient les mouvements de la route. La ligne blanchâtre qu'elle dessinait ne paraissait ainsi que par tronçons et pendant plusieurs lieues demeurait invisible derrière un rideau de feuillage

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OU des accidents de terrain. Zéphyr explorait tout cela arec une préoccapation soucieuse ; de temps en temps les plis de son front trahissaient ses inquiétudes. Cependant, après avoir donné quelques ordres aux hommes de garde, il regagna Tintérieur du souterrain.

Tout y était plongé dans le silence : le gros de la troupe n'était pas éveillé ; le capitaine lui-même reposait encore. Saoss*arréter à la consigne, Zéphyr alla droit au gîte où couchait le capitaine depuis qu'il avait cédé sa chambre à la captive; il le trouva étendu sur une sorte de divan garni de peau de mouton, et le réveilla en lui frappant sur l'épaule.

— Qu'est-ce? qu'y a-t-il, s'écria Pierre se levant en sursaut et sautant sur une paire de pistolets placée sous son chevet.

. —Rien, capitaine, c'est moi, répondit tranquillement le sous-lieutenant ; c'est Zéphyr, soyez calme.

- Ahl çà, malheureux, tu veux te faire brûler. Voilà deux fois que tu joues avec les règlements : tu as donc le diable au corps? dit Pierre en armant l'un de ses

— Écoutez d'abord, capitaine, et vous me casserez la gueule après ; ca n'est pas de refus.

— Quelque bavardage I

— Mon Dieu, rien de rien ; mais écoutez, j'aurai bientôt déguisé, et puis vous ferez à votre idée. Voici la chose.

Qy aderoragedansfair; ily a qoe la forêt n'est pas ce qu'elle devrait élie; il y a que le feaiUage remue en diable, et qu'il y passe plus de meade que de eoutame; il y a qu'il fera chaud aujourd'hui si vous* ne déguerpissez; il y a que j'ai ¥u reluire des baudriers et beanir des chevaux : voilà ce qu'il y a, presque rien, capitaine, une odeur de potence, pas d'avantage.

Pendant que Zéphyr prononçait ces mots^ Pierre avail réparé le désordre de sa toilette, et, amenant son iûterlocuteur sous la clarté de la lampe qui éclairait ce rédoit^ il tenait fixés sur lui des yeux vifs et pénétrants^

— Tu n*as pas bu? lui dit- il quand il eut fini.

— Non, capitaine, répondit Zéphyr; je suie à jeu&.

— £h bien, viens I

Il l'entraîna hors du souterrain et gagna avec lui Tc*servatoire extérieur. Quand ils furent arrivés sur la plateforme, ils se placèrent dans la pénombre que formait le rocher, de manière à pouvoir embrasser le paysage entier sans être aperçus du dehors. Pendant quelques minutes ils gardèrent une immobilité complète^ Sans l'expression inquiète de leurs regards, on les eût pris pour des statues. Enfin, Pierre rompit le silence.

— Décidément tu as bu, dit-il à son compagnon.

— Non, capitaine, je vous le jure, répliqua celui-€i. Encore un peu d'attention.

Le chef reprit sa pose, et presqu'à Tinstant un nuage

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passa snr son front; les ailes de ses narines s*épanomreni; sa lèvre se crispa ; son œil lança des éclairs.

— Tu as raison, il se passe quelque chose là-dessous, mais plus près que tu ne le croyais. Malédiction I ils sont sur la vole; la retraite est coupée.

En même temps il montrait une forêt de jeunes pins qui couvrait le pays jusqu'à la base même de la caverne. Ades regards moins exercés, l'imperceptible mouvement imprimé au feuillage eût pu passer pour Teffet de la brise de mer, qui commençait à s'élever et faisait ondoyer au loin les cimes des bois ; mais Pierre et Zéphyr savaient distinguer le balancement habituel de cette masse de verdure de Tagitation inusitée et perfide qui s'y faisait voir. Celait un tremblement inégal qui ressemblait à un sillon tracé dans l'étendue de la forêt, et déjà tt s'y mêlait ce bruit caractéristique que font les feuilles résineuses quand on les foule sous les pieds.

— Il n'y a pas une minute à perdre, s'écria Pierre; . nous sommes bloqués. Écoute, Zéphyr.

— Voici, capitaine.

—Tu vas descendre tout de suite par la porte du nord ; c'est la seule issue qui soit libre, prends garde surtout à ce que les pierres en roulant ne te trahissent pas.

— Oui, capitaine.

— Tu tourneras par le Val des Genêts et gagneras, en faisant un circuit, le petit bois des Chênes ; tu

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y trouveras la yoiture, les chevaux, tout Téquipage. ~ Entendu !

— Amortis ton bruit, et fais qu'on ne te découvre pas.

— Suffit.

~ Une fois 1& tu attelés, tu sors du bois, et tu tires sur la gauche en te dirigeant vers le carrefour des Quatre- Croix.

— Je vois cela d'ici.

— Tu arrives au hameau des Maures ; tu fais rafraîchir ; tu causes comme >i de rien n'était avec l'aubergiste.

— Convenu.

— Quand c'est fait, tu remontes sur ton siège et fouettes tes chevaux de manière à être arrivé à la nuit aux raines de Saint-Michel, sur la rivière de Gapeau^

— C'est comme si c'était fait I

— As-tu bien compris au moins, Zéphyr?

— N'ayez pas peur, capitaine, c'est gravé là, répliqua le sous- lieutenant en frappant sur son front. Pas de danger que ça se perde.

— Eh bien I pars, mon garçon, et à la garde de Dieu I Zéphyr fit un mouvement pour sortir de la grotte ;

mais une pensée sembla l'arrêter au moment où il allait suivre son itinéraire.

— Ah ça, dit-il, et vous autres!

—Ne t'inquiète pas, mon garçon, lui dit Pierre, nous

nous en tirerons. En route ! en route ! ajouta-il, tout à rheure il ne serait plus temps.

La voix de Pierre avait un tel caractère de commandement que Zéphyr n'hésita plus; il escalada le rocher de manière à prendre la montagne à revers et à gagner le chemin que son chef lui avait indiqué. Pierre se retourna alors vers les hommes de garde et leur donna cpielques instructions; ils devaient se replier vers le souterrain intérieur, si la partie extérieure de la caverne était envahie, et, jusque-là, épier les mouvements de Tennemi.

Dans le peu de temps que Pierre avait passé sur la plate-forme, il avait pu s'assurer de sa situation et combiner son plan de défense. Les mouvements qu'il avait aperçus dans les bois environnants lui prouvaient qu'il itait cerné et que la gendarmerie marchait vers sa retraite au moyen d'indications précises. Une heure plus tât, il aurait pu fuir; mais à présent il était trop tard; les hommes de la brigade s'étaient rapprochés de la base du rocher, et l'issue par laquelle Zéphyr venait de s'échapper ne pouvait tarder à être occupée. Que faire? attaquer les gendarmes; c'était se prendre à forte partie. Le détachement était nombreux et paraissait dirigé avec intelligence. Il fallait d'ailleurs déboucher du souterrain et se présenter à découvert au feu des assaillants. Peu d'hommes auraient échappé & une première décharge.

Pierre renonga donc à forcer les lignes de siège dans

iM flZMMM MODTOH

lesquelles on Pavait enlacé. On a vn quelle était la disposition intérieure da repaire et quelles ressources la défense pouvait y trouver. Le soulerraîn renfermait pour dix jours de vivres ; le blocus ne pouvait pas durer dix jours. De guerre lasse, la gendarmerie abandonnerait les lieux; et, dans tous les cas, une sortie de nuit la trouverait certainement en défaut. Voici dès lors le parti auquel il convenait de s*arréter.

Dès qu'on verrait les assaillants gravir le rocher et se diriger vers la caverne, les hommes de garde videraient les salles d'entrée, facilement abordables, et se tiendraient armés de poignards, dans la partie du couloir souterrain Ot un homme ne pouvait marcher qu'en rampant. Si les gendarmes découvraient cette issue et avaient Taudace d'y pénétrer, il suffirait d'en frapper un ou deux pour que leurs cadavres flssent obstacle aux autres et devinssent une sorte de rempart pour les assiégés. De toutes les manières, la partie intérieure du souterrain demeurait un asile sûr, une retraita inaccessible. Ainsi calculait Pierre^ et ses dispositions furent prises en conséquence,

A peine de retour dans sa forteresse souterraine^ il assembla ses gens, et leur Ql part de ce qui se passait.

'— Camarades, dit- il, aux armes 1 On marche vers nous ! nous sommes bloqués.

Les bandits étalent habitués h ces appels^ ils ne s'en

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émurent pas\ et se oontentërent de vérifier Tétat de lears carabines.

-^ Ahl ils veulent t&ter de la danse, dit Bouton-de- Rose, en renouvelant» par précaution, la poudre de ses amorces ; eh bien! nous payerons les violoms.

Pierre leur expliqua son plan et distribua les rôles. On pe devait d*aberd se servir que de l'arme blanche, tner sans brait afin de ne pas donner Téveil au dehors. Afin que les mouvements intérieurs se fissent avec plus de facilité, on illumina ta grande pièce intérieure. Vingt lorcbes de résine forent fixées aux parois des murs : Bouton-de-Rose appelait cela les quinquets du bal. Pendant la moitié de sa longueur, la galerie qui conduisait aa dehors fut aussi éclairée; le reste demeura dans Tobscurite; c'était là qu'on devait égorger en silence les hommes assez hardis pour s'engager dans ces catacombes.

Quand ces préparatifs furent achevés on apporta du vin, et nos bandits préludèneotà la bataille par l'orgie. Q est dans les habitudes des malfaiteurs de puiser au sein de l'ivresse une portion de leur courage ; ceuK-d ne dérogeaient pas. Pierre seul avait une intrépidité eafane qui aimait à envisager froidement le péril, et ne Cherchait pas à s'étourdir en face de la mort. Cependant, une heure s'était écoulée, et rien ne semblait justifier les alarmes que le capitaine avait répandues. Les vedettes de la platô^fomui n'annençafent aucun mouvement

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«xtraordinaire; toot paniffiait calme aux enyirons. II n'en fallait pas da?antage ponr ramener dans la bande une stoifité complèie. Pierre Tenait de remonter de nonvean len son obserfalinre, afin de s'assurer de l'état des choses, quand ses hommes à denii-i?res se mirent à traiter aTCc dédain les précautions de leur chef.

— Ah ça! mais sur quelle horbeadonc marché aujourd'hui le capitaine? ditRossîgnol, l'on des plus insubordonnés de la troupe. II a réfé gendarme, pour sûr.

Les bandits répondirent à cette saillie par un rire bruyant; l'impertinoice arat des échos. Seul, Bontonde-Rose connaissait trop le prix de la disdpline pour souffrir de pareils écarts.

— Tais ton bec. Rossignol, dit-fl, si tu ne yeux pas qu'on te le fome ayec du plomb. Ne touchons pas & quoi que ce soit du cqiitaine, mon fiston; ça brûle les doigts.

— De quoi ! c^est donc pire que le Père Étemel, ton capitaine? répliqua le mutin. On offense le Père Étemel, et il pardonne.

— Rossignol!

— Ah ben! c'est que ça devient embêtant comme les puces, de ne pouToir pas Ifldier un mot sur le capitaine, sans que tu t'effarouches.

— Rossignol, mon petit! là! là! là! là!

— Non;çamepart,Yois-tuIFftîs-endoncunereliqne

de ton capitaine I vends-le par morceaux 1 Parole d'honneur, j*aimerais mieux être empaillé vivant, devenir momie d'Egypte, chien savant, bedeau d'église, cornichon en bocal, quoi que ce soit enfin, que de continuer à me pâmer devant ton capitaine; à trouver beau tout ce qu'il fait, ton capitaine I Voilà mon opinion, Boutonde-Rose I

— Tu siffles-là un air un peu léger. Rossignol! Gare au tour de serinette 1 s'écria l'homérique lieutenant en agitant deux poignets qui semblaient empruntés au marbre de Farnèse.

— Ah! tant pire! tant pire! si ça ne te va pas, voilà 1 Rossignol avait à peine achevé ces mots, qu'une main

formidable le saisissait par la hanche, lui imprimait deux ou trois secousses, et l'envoyait rebondir contre le rocher. Il semblait qu'il ne dût rien rester d'intact de cet homme. Cependant Rossignol se remit sur ses jambes, comme s'il eût été habitué à ces sortes de corrections, et, revenant vers le groupe, il dit d'un ton de voix plus radouci :

— Farceur de Bouton-de-Rose ! toujours plaisant !

— C'est bon! c'est bon! répliqua celui-ci; à présent tQ te tairas.

Cette leçon de discipline venait à peine d'être donnée que Pierre reparut et envoya trois hommes vers la galerie supérieure. L'attaque avait commencé; l'ouver-

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ture àe la caverne était au pouvoir des gendarmes* et il avait fallu se replier dans le défilé. Plus intrépide que les autres. Tua des assaillants s*j était engagé; Pierre TavaU poignardé de sa main : le reste du détachement n'avait pas osé passer outre. Cependant le capitaine ne pouvait se défendre d'une préoccupation profonde. La manière dont l'attaque était conduite indiquait que la gendarmerie marchait à coup sûr. Sans connaître trèsexactement les lieux, elle n'aurait pu avancer avec une habileté pareille et aussi peu d'hésitation. Quelqu'un avait donc trahi, dénoncé la bande; mais quel était le traître, le dénonciateur? Pas un de ses gens ne manquait à l'appel ; le coupable serait alors resté sur les lieux* et Pierre se trouverait de la sorte exposé à un double danger, celui d'un complot intérieur coïncidant avec une attaque extérieure. Le capitaine n'osait confier ses doutes i personne; mais son œil sombre interrogeait autour de lui toutes les consciences, et il était disposé à faire une justice terrible au premier éclat. Intimidée et subjuguée par l'ascendant du chef, toute la troupe s'était rangée autour de lui, silencieuse et surveillant l'issue far laquelle on pouvait pénétrer jusqu'à elle.

Cette attente dura longtemps et on put croire que tout était fini. Le tapage extérieur avait -cessé, et l'un des hommes qui gardaient la galerie vint dire qu'on seohlait renoncer à en forcer l'entrée. C'était le f ésultat gjje

Pierre avait prévu, et il croyait que tout se bornerait à une fausse alerte, quand un bruit imprévu et formidable appela son atlention sur un autre point du souterrain. Ce bruit ressemblait à un éboulement de rochers, et Ton eût dit qu^une convulsion de la nature venait d'entr^ouvrir la montagne. On courut v^r$ le point menacé : c*était précisément dans la direction du caveau funèbre. Pierre y arriva le premier, et là, s'offrit un spectacle fait pour ébranler le courage le plus ferais.

L'ouverture du caveau était rétddie, les rocbes avaient oédé, et une large issue donivait accès 4ans le souter"* rain. Les bandits allaient crier au miracle ; mais l'expli^ cilioH naturelle &e se fit pas ittiendre : Paint^u^Jour parut sur la brèche avec un brigadier de gendarmerie mn de $a troupe.

—Eh bien 1 capitaine, dit-il, vous ne vous attendies pas à celle-là l C'est revenir de loin, bagasse I

- Traître l s'écria Pierre en ftmdant sur lui un poigaard à la maiii.

Les bandits ailaient suivre leur chef, quand une décharge de mousqueterie les arrêta etédaireit leurs rangs.

— Éteignes toutes les torches, dit Pierre retrouvant spi sang-froid, et en avant les poignards I

A riMtant même il se lit une obscurité profonde, et une mêlée «ArMse s'engagea isous les voûtes du soutemÉi.

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