LE COMBAT
L'apparition de Point-da-Jonr, au moment où Pierre le croyait muré et enseveli dans le caveau, est un incident trop inattendu pour qu'une explication ne soit pas nécessaire.
La blessure du Provençal n'avait qu'une gravité apparente. La balle, dirigée obliquement, avait glissé entre les chairs, et les premiers symptômes, quoique d'un caractère f&cheux, étaient moins le résultat d'une lésion profonde que d'une hémorragie abondante. Le malheureux sentait peu à peu ses forces s'en aller avec son sang, et, quand on le scella dans la tombe, un évanouissement complet lui déroba le spectacle de ce dernier supplice. Ce ne fut qu'au bout de quelques heures qu'il recouvra l'usage de ses sens. Les torches que l'on avait laissées dans le caveau brûlaient encore, et d'un coup d'œil }\ put envisager toute l'horreur de sa situation. Deux cadavres à peine refroidis reposaient à ses côtés : c'étaient ceux du capitaine Maxime et du bandit immolé
en rhoDneur de la discipline. Plus loin, rangés sur deux files, et éclairés par des lueurs lugubres, paraissaient les débris de ces hommes qui, depuis deux siècles, dormaient sous cette voAte du sommeil éternel.
A Taspect de cette sombre fantasmagorie, le désespoir et Teffroi du Proyençal éclatèrent en plaintes et en imprécations furieuses. Il se roula sur le sol, gagna à tâtons rissue du caveau , et chercha à ébranler les énormes roches qui 7 avaient été entassées. Il 7 épuisa ses forces, il s'7 déchira les mains, mais ce fut vainement; la barrière était trop solide, l'obstacle trop {/oissant. n vo7ait s'approcher une agonie lente, sans pouvoir ni la conjurer ni l'abréger. On ne lui avait pas laissé une arme pour qu'il pût mettre fin à cette torture. Peu à peu les torches de résine se consumaient : la nuit se faisait dans le caveau. La clarté devenait de plus en plus confuse, et jetait sur ces corps étendus des reflets vacillants et blafards : la couleur funèbre de cette scène s'en augmentait encore. Point-du-Jour en était accablé ; il se débattait sous les étreintes de l'épouvante et dans les angoisses d'une destruction prochaine. Enfin, le dernier flambeau s'éteignit et l'obscurité la plus profonde régna autour de lui : ce fut un moment terrible. Par un mouvement de colère et d'emportement, le bandit se mit alors à parcourir le caveau en rampant, en se traînant d'un angle à l'autre; il franchit les cadavres dont lesiios
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craquaient flous le poid$ df^ ces genoux^ brisant avec ftireur ce qui lui faisait 4)bstecl6, s'agitant d*uDe m»niAm coQvidsiye et boulev^saot tout ce qui se tTOuvait sous sa maio, eomme s'il eût voulu faire acte de vie daos ce séjour de la mort. €ette cnse» cet effort désordonné, cette protestation frénétique se prolongèpeat jusqu'au moinent*où« épuisé de nouveau, il retomba dans un paroxysme d'abaltenicnt et d'insensibilité.
Peut-étœ joette syncope «ùinetie iélé la deniiëre si un air plus t if ne fftt parvenu alors à ses poumons. Il se reoût sur son séani et seniît courir une brise fraîche et pénétrante. ùdUe ciroonslance éveilla son attention; il auuniaa les lieux. Derrière un cadawa qu'il venait de déplacer, existait une ouverture qui semblait faite de main d'boniine. Probablement le malheureux qui l'obstruait de son oorps avait-il péri ai^nt de pouvoir Tagrandir, surpris ainsi par la mort dans le travail de sa déii<- Trance. PointMlu^Jour écarta les débris {unonoeiés et marcha dans la dinectioa du vent Pendant l'espace de quelques pieds« il s'avança avec liberté; mais bientôt un nouvel obstacle vint l'arrêter : c'était un autre cadavre comprimé entre les rocfaers et couché dans un rétrécissement de rissue. Cet homme avait dû expirer au moment où il cherchait à forcer le passage. Arrivé au point où il ne pouvait ni avancer ni reculer, une fin ondle l'avait surpris et frappé. Poînlrdu^^Jour ne se
laissa poiQt abattre par c^te perspective: il arradu^ fragment par fragment, les débris de ce squelette, et déblaya le conduit étroit dans lequel il étall engagé, fiecommencer Texpérience était une entreprisse audacieuse; cependant le Provençal o*bésita pas un moment. Qm risquait-ilî condamné h une mort lente, ne valait-U pas mieux rassembler toute son énergie pour un derqier effort, et pousser jusqu'a^i bout Taventure?
n entra donc en rampant dans le boyau qui s'offrait à lui. A peine son cprps pouvait-il y pénétrer, et ce ne fut qu'en se couchant entièrement à plat ventre et en b'Ù" daot de ses mains qu'il parvint k j avancer. Au lieu de s'élargir, Tespace allait toujours en diminuant, et ri«A ae prouvait qu'il n'y eût pas un point où il deviendrait insuffisant pour livrer passage h un bomme. Le Provea* ça] ne s'en émut pas; il s'arma de toute sa vigueur, ^ continua son trav^l de reptile. Un instant, il crut que c'en était fait de lui ; les parois du rocher se resserraient de toutes parts, l'étouffaient, l'enlaçaient; les saillies 46 la pierre labouraient et entamaient ses chairs; la mm-^ tagne entière semblait peser sur ses larges épaules. D'un autre côté, les efforts qu'il venait de faire l'avaient épuisé; sa blessure s'était rouverte et inondait de sang le conduit souterrain. Sans une énergie surhumjLine, le malheureux était perdu- À rappela ses forces, et, par
un dernier jeu de muscles, XrMchit c& pa^^sa^g^étrajoglé
qui allait devenir ^son tombean. Après quoi, affaissé, haletant, il fit une nouyelle pause.
Au delà de ce point rissue semblait s'agrandir et les mouTements du corps y devenaient plus libres , plus aisés. Hais une autre circonstance devait réveiller rénergie du malheureux qui luttait contre tant d'obstacles. Une clarté, une sorte de rayon lumineux semblait se montrer au bout de Torifice extérieur. Quand le Provençal eut aperçu cette consolante apparition, il se sentit ranimé et reprit son œuvre de salut A mesure qu'il gagnait du terrain, la lueur devenait de plus en plus distincte. Il n'y avait pas à s'y tromper ; c'était le jour, c'était la lumière du soleil qu'il croyait à jamais perdue pour lui. Qu'on juge de son courage et de sa vigueur! Il bondissait sous cette enveloppe de rochers qui l'étreignait encore de toutes parts, se meurtrissait les mains, les coudes, les genoux, avec une sorte de plaisir, semblait insensible à la douleur et luttait d'impassibilité avec la pierre. Ce fut ainsi qu'il parvint, à travers mille contusions, à l'extrémité de ce boyau souterrain, que d'autres avaient trouvé impraticable.
Sur ce point, la voûte s'élevait tout à coup et l'on pouvait voir comment la clarté extérieure arrivait à ces profondeurs. Une sorte de soupirail, tapissé au dehors par des câpriers, des pariétaires, des lierres, éclairait une salle assez vaste qui offrait les mêmes caractères de
cristallisation que celle de la grande entrée de la ca- ?erne. Seulement, au lieu d'être située à mi-hauteur comme Fautre, cette ouverture semblait placée presqu'à la base de la montagne, et sur le même niveau que le terrain inférieur. Quoique la topographie des environs eût peu de secrets pour la bande, cette excavation lui afait échappé, à cause de Fescarpement des rochers sur lesquels elle s'ouvrait. Il se pieut également qu'elle eAt été découverte, mais on avait dû la croire isolée du reste da souterrain, et sans communication possible avec lui. Point-du-Jour, en revoyant la clarté du soleil, ne put se défendre d'une joie d'enfant ; mais un nouveau souci vint en contenir l'élan. Le soupirail par où arrivait la lumière était situé au sommet de la voûte et à une hauteur telle qu'il semblait impossible d'y atteindre. Quelques tiges de plantes rampantes descendaient le loog des parois du rocher, mais une distance considérable séparait encore le fond de l'excavation de la partie où régnait cette végétation secourable. Le Provençal essaya, en bondissant, d'atteindre les tiges les plus voisines et il y parvint ; mais elles ne furent pas assez fortes pour le soutenir et se brisèrent sous le poids de son corps. Un seul moyen restait alors au bandit : c'était de choisir l'endroit où le rocher offrait le plus de saillies pour s'élever d'échelon en échelon jusqu'à l'issue extérieure. Cinq fois il tenta cette périlleuse voie, cinq fois il fut précipité sans avoir*
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pu y réussir et roula sur le sol, meurtri, sanglant, défiguré. Enfin, dans un vigoureux élan, il parvint à saisir une poignée considérable de tiges et s'en aida o»mme d'un cordage pour achever sa rude ascension. Ce fut la dernière des ^reuv^ qui lut étaient réservées : cette fois, il revit le jour, et il ne lui resta plus qu*à descendre, an prix de quelques risques, de la corniche de grès sur br quelle régnait reioavation.
Quand Point-du-Jour arrivai l'air libre, son premier mouveinent fut de se retourner vers l'entrée du aouter'lain, et comme s'il eAt pu être entendu de Pierre :
-- Capitaine, s'écria-t41, à nous deux maintenant! oui, bagasse, h nous deux.! vive ia vengeance I Tu as voulu me la faire danser ; eh bien 1 tu auras ton rigauidon 1 Oh I la vengeance I ia vengeance !
Ce fut en prononçant ces mots qu'il descendit rapide ment la colline. Cet homme semblait avmr tout oublié, sa blessure, la faim, la soif, les dures épreuves de ces deux jours, pour ne songer qu*à hq seul sentiment, la vie&geaoae. Placé sous le glaive de la loi, il ne pouvait perdra Pieire qu'en se perdant. Il n'hésita pas : une re* ¥ftncba, voilà ce qu'il voulait. Que lui importaient déso^ mais la Ubmté, la vie méma! Il y avait Ut, dans les êamè de cette montagne, un homme qui l'avait ood^ damné à une agonie lente, qui l'avait enfermé vivaat dans la tomte : $i tout prix, il lallait que oat homme
expiât cette cruauté. Cette haine datait de loin» et elle venait d*être portée au comble.
Point-du-Jour savait que le bour^ de Pignaos étiât occupé par un fort détachement de gendarmerie; il «'y readit, se remît entre les mains du brigadier qui le commandait, et lui proposa de lui livrer la bande des Afou^ ions. Comme on le pense» cette offre fut accueillie avec mpressement* Purger le pays des brigands qui Tinfes* taient était une bonne fortune pour la maréchaussée^ Seulement» il y avait lieu de craindre que la singulière démarche de ce bandit ne cachât un piège. Le brigadi^ pressa le délateur de questions. Point-du-Jour y ré^ pondit avec une assurance qui désarma les isoupçons: il donna sur Tasile de la troupe des détails si précis ot tellement circouslanciés* qu'une expédition fut résolue.
Point-du-Jour avait d'avance prévu quels moyens de défense Pierre opposerait à cette attaqua et s'étaU con^ certé avec le brigadier pour les déjouer. On devait atta- HmeT le souterrain h la fois par l'ouverture habituelle et par le défilé intérieur, dont la bande ne connaissait pa« Teiistence^. Les malfaiteurs seraient forcés dans leur retraite et détruits ou saisis jusqu'au dernier. Quarante booames marchèrent dans cette e;i&péâition décisive, et vingt d'entre eux furent introduits la puit par Tissue que Poiut-du-Jouf avait découverte. A l'aide de quelques petits travaui;^ ils rendirent la communicati4^ plus
facile, et se tinrent groupés dans le caveau jusqu'à ce que le bruit de la fusillade leur eût donné le signal de l'attaque. On a vu comment Faffaire fut conduite et quelle surprise occasionna parmi les bandits l'apparition d'un détachement de gendarmerie sur le seuil d'un caveau qui passait pour être entièrement isolé. Dès que, sur l'ordre de Pierre, les torches se furent éteintes dans toute l'étendue du souterrain, il s'y passa une mêlée affreuse. Surpris par l'obscurité, les gendarmes déchargeaient au hasard leurs carabines, tandis que les bandits, guidés par la clarté que répandaient les amorces, cherchaient à prendre les assaillants un à un et à engager deà combats singuliers. Plusieurs soldats tombèrent victimes de ces surprises. Cependant, le brigadier forma ses hommes en masse compacte, et le sabre au poing marcha vers les malfaiteurs. Des deux parts, l'acharnement était égal ; les gendarmes avaient l'avantage du nombre, les bandits celui de la connaissance des lieux, et le combat eAt pu se prolonger longtemps si des circonstances imprévues ne s'y étaient pas mêlées.
On a vu que Pierre, dès le début de l'affaire, avait désigné la victime qu'il voulait d'abord frapper. Comme espion, Point-du-Jour était dangereux; comme trattre, il méritait un châtiment : seul, il avait feuidé la troupe dans le souterrain; seul il pouvait lui fournir les indications nécessaires pour qu'elle y maintint ses avantages.
La mort de cet homme était donc à la fois une mesure de sûreté et une expiation. Aussi Pierre cliercbait-il à le rejoindre dans Tombre, et, au moment où Tobscurité s'était faite, il avait tenu son regard iixé vers l'endroit où Point-du-Jour lui était apparu. Celui-ci, de son côté, se livrait à un calcul contraire : il tenait sa vengeance et ne voulait pas la compromettre. Un duel avec Pierre n'était pas son fait: il connaissait la vigueur du capitaine, son habileté dans tous les genres d'escrime, et il ne voulait pas affronter une chance inégale. D'ailleurs il avait imaginé une combinaison stratégique qui devait décider du succès de la bataille, et faire tomber Pierre vivant entre les mains des gendarmes. Aussi, quand il vit son ancien chef prêt à fondre sur lui, il se retourna vers le brigadier et lui dit à voix basse :
— Tenez boni Je vais leur servir un plat de mon métier 1 Serrez les rangs, faites tête et comptez sur moi.
En même temps, il esquiva Tattaque de Pierre en se jetant dans la partie la plus obscure de la caverne, et s'y dirigeant comme un homme qui en cpnnaissait les détours. Il savait qu'une partie du détachement était tenue en échec dans la partie supérieure du souterrain, et il Toulait ramener sur le théfttre du combat. Rien ne s'opposa à ce projet. Un homme seul était en vedette dans la galerie de communication. Au moyen de consignes
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échangées dans Tobscurlté, il lai fit ({tiitter son poste et sertit ensuite de guide au reste du détachement, qal pénétra peu à peu, et en gardant le plus profond silence, dans les profondeurs de la montagne. Avant de laisser déboucher ce renfort, Poînt-du-Jour voulait s*assurer, autant que le permettraient les ténèbres, de Tétat des choses. Le détachement occupait toujours l'un des côtés de la grande salle, et, appuyé contre le rocher, s'y défendait Taillamment, en attendant le moment de prendre Toffensive. En paraissant sur Pautre point, le renfort derait prendre les bandits entre deux feux et les amener h demander grâce. Pour compléter l'effet de celle apparition, ilsufiSsait d'éclairer le lieu de la scène par une espèce de coup de théâtre* Point-du-Jour savait où se trouvait le dépôt des torches de résine; il alla en chercher et les distribua aux gendarmes encore cachés dans la galerie. On alluma ces flambeaux, et l'on arriva ainsi en bon ordre sur le champ de bataille.
A celte vue, un cri de désespoir sortit de la poitrine de ces bandits; ils comprirent que toute résistance était inutile et, au moment où les deux détachements les couchaient en joue, ils se jetèrent à genoux en criant merci. Pierre seul resta debout, et regardant ses compagnons d'un air farouche :
— Tas de lâches, s'écrîa-t-il, vous ne savez donc pas mourir I Eh bien! nous allons voir!
V'IERRft MOlTtOff tfft
Bn même temps il disparut sans que Ton pât savoir dans quelle direction. On eût dit que le rocher s'était refermé sur lui. Il arriva dans sa celtule, celle que Latire «ccnpait alors. La jeutie fille attendait, sans être émue, Tissue des événements. La porte de sa chambre était oaverte; elle prétait l*oreiIIe aux bmits qui venaient de l'intérieur du souterrain. Rien n'avait pu la fixer sur ta cause de ce vacanne; elle ne croyait pas que la force armée pût faire une descente dans ce repaire et attribuait ces eoops de fusil, ees cris, ces plaintes, h une nouvelle réToltedes bandits éontre leur chef. Pour ta seconde fois elle avant détaché ctu trophée d'armes le poignard vénitieD, prête à s>n servir si son honneur était menacé. Elle en était là quand elle vit rentrer Pierre, les yeux ba^ gards, les vêtements en désordre.
— Mademoiselle, lui dit-il, il nous reste h peine quelques minutes; venez, vmez. Tout est perdu.
— Comment cela, dit-elle?
— Venez ou je ne réponds plus de vous, s'écria Pierre avec exaltation. Us arrivent.
En môme temps, il souleva et déchira les tentures qui décoraient sa chambre et démasqua l'ouverture d'un petit caveau qui contenait six barils de poudre. Une longue mèche soufrée aboutissait à l'un des barils et un morceau d*amadoa terminait cetti machine incendiaire. Pierre y mit le feu sou» les yeux de Laure.
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— Maintenant, mademoiselle, croyez-vous qu'il soit temps de partir?
Sans attendre sa réponse, il la souleva, l'emporta dans ses bras et gagna, par Tintérieur de la chambre, une galerie que masquait une porte en bois. Au moment oà il franchissait ce passage, on pouvait entendre dans le lointain les cris et les mouvements des hommes qui s'élançaient à sa poursuite. Mais bientôt un bruit plus fort vint tout couvrir et dominer. La montagne sembla se déchirer, une explosion ^épouvantable Tébranla de la base au sommet; les rochers en tremblèrent; un mouvement d'oscillation agi^ la galerie dans laquelle Pierre entraînait sa prisonnière; quelques pierres se détachèrent même de la voûte et vinrent tomber aux pieds des fugitifs.
— Je suis vengé, s'écria Pierre.
Et il reprit sa course en emportant son précieux fardeau.