‹ Pierre MoutonChapitre 12 sur 50 · LA FUITE · texte numérisé non relu

LA FUITE

Pierre marchait sous ces voûtes ténébreuses avec une assurance qui indiquait une connaissance approfondie

de l'état des lieux. Quand Ù fut arrivé à une certaine distance du champ de bataille, il fit une halte et prêta l'oreille. Des cris, des plaintes se faisaient entendre : le cœur de Pierre en tressaillit de joie; sa vengeance s'accomplissait. Pour mieux en jouir, il oublia jusqu'au soin de sa sûreté, et, au lieu de fuir, il continua à recueillir les bruits qui lui parvenaient. Cette imprudence allait lui être fatale ; déjà des pas retentissaient à l'entrée de la galerie où il venait de s'engager, et une clarté vague se révélait dans le lointain. Il n'y avait point un instant à perdre ; on était sur ses traces, il était poursuivi. Pierre se releva et reprit sa course.

La tranchée dans laquelle il se dirigeait alors ressemblait h une grande coupure pratiquée dans l'intérieur de la montagne. Ces phénomènes ne sont pas rares et la charpente des grands reliefs en offre de nombreux exemples. Le globe, en apparence si compacte, est plein de ces déchirements intérieurs, produit d'anciennes convulsions, et les chaînes du Yar, qui sont un rameau des Alpes, abondent en labyrinthes de ce genre. Celui que Pierre parcourait s'ouvrait sur presque toute la hauteur du pic de Bormes et semblait plonger jusque dans les entrailles de la terre. Quoique la pente en fût escarpée et rapide, Pierre s'y avançait d'un pas ferme, sans hésiter, sans trébucher, comme si des indices certains l'eussent : guidé au milieu des ténèbres, et avec une sûreté demou-

vements que ponrait seule donner une longue habitude. Un faux pas, le moindre retard, une chufe, une erreur de direction suiBsaient pour le perdre : il étail serré de près, et on semblait gagner du terrain sur lui.

Livrée à une sorte d'inertie machinale, Laure se hissait emporter dans ce royaume des ombres. Depuis nne heure elle se croyait la proie d'un rêve. Les événements auxquels elle était mêlée avaient quelque chose de si fantastique, que peu à peu le sentiment des réalités s'effaçait à ses yeux pour faire place à une existence imaginaire. Sa pensée voyageait dans les espaces, et, loin de fléchir sous le poids du danger, y puisait de nouvelles émotions et un nouveau goût pour les aventures. A ses yeux Pierre était son sauveur, son seul appui au milieu de ces natures dépravées. Il avait déjà eu à vaincre sa bande pour l'arracher au déshonneur, et celte fois, désespérant de la victoire, il se dévouait pour elle et la dérobait aux violences de ses gens. Tel était le roman de la jeune fille.

Une circonstance singulière vint y ajouter plus de poids. Sur un point où la galerie décrivait une longue ligne droite, Laure, appuyée sur l'épaule de Pierre, aperçut dans le lointain un homme qui débouchait, une torche à la main. Qu'on juge de sa surprise et de son effroi I C'était Point-du-Jour, l'infâme qui avait porté la main sur elle. Dès lors tout s'expliquait; le mystérieux

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dialogue qu'elle avait entendu, la révolte de la bande, la fuite du capitaine. L'aventure était complète, et Pierre y jouait un rôle si beau, qu'il était impossible de s'y montrer insensible.

Le chef des bandits ne s'abandonnait pas à des impressions aussi douces: il se savait poursuivi, et de très-près; sa seule préoccupation était d'échapper à cette chasse souterraine. Plus d'une fois il songea à se rejeter dans les enfoncements du rocher et à tromper ainsi les hommes ^i s'acharnaient sur ses traces. Mais ce n'était là qu'un moyen insuffisant et dangereux ; et tant que le champ demeurait libre devant ses pas^ Pierre préférait courir toutes les chances de l'événement. Le hasard avait livré le secret d'une communication qu'il croyait connue de lui seul ; mais il lui restait d'autres ressources : un bandit prévoyant n'en manque jamais. L'essentiel était d'atteindre une partie du souterrain où il s'était ménagé une retraite en cas de danger. Déjà un murmure sourd lui donnait la preuve qu'il s'en approchait, et qu'au milieu des détours innombrables que formait la galerie, il n'avait pas dévié du bon chemin* Cette découverte ranima ses forces ; les bruits, de plus en plus distincts et sonores^ le guidaient; il hâta le pas, et arriva au lieu souhaité.

Un magnifique spectacle s'y offrait au regard et lepea {n'en Imssaient entrevoir des lueurs qui semblaient traverser la croula de la montagne étonnait par sa magni-

ficence. Une immense nappe d'eau, tombant du rocher, allait s'abtmer dans un gouffre dont il était impossible de sonder la profondeur. Sous ce demi-jour les flocons d'écume avaient Téclat et la blancheur de la neige ; la nappe gardait Timmobilité et la transparence du cristal. Les parois des murs étaient tapissées de plantes qui se plaisent dans les lieux humides ; et il en résultait une sorte de parterre autour de la cascade. En aucun autre endroit du souterrain, la pierre ne revêtait des formes plus bizarres : tantôt le rocher s*y arrondissait en dôme, tantôt, s*abaissant sur le gouffre, il y formait deux piliers naturels qui ressemblaient & des arches de pont. C'est sur ce point que Pierre se dirigea. Depuis longtemps il avait remarqué cette disposition et avait su en tirer parti. ' Uabtme dans lequel la nappe d'eau se précipitait était assez large pour qu'il fût impossible de le traverser, môme & l'aide du plus vigoureux élan. Pour se ménager un passage vers l'autre bord, Pierre avait installé une poutrelle qui, fixée sur les deux piliers, occupait toute la largeur du gouffre. Une corde solide attachée dans le milieu servait à franchir ce passage; il suffisait pour cela d'imprimer au corps un balancement qui le jetait sur la rive opposée. C'était le dernier moyen de salut de Pierre : ses ennemis arrivaient presque en même temps que lui ; on entendait résonner leurs pas ; on distinguait la clarté de leurs torches. Aussi n'hésitait-il pas pour

lui-même; mais il craignait que la jeune fille, dans son effroi, ne fit quelque mouvement brusque et ne dérangeât le balancoment régulier de la corde. Dans ce cas ils étaient perdus tous les deux.

— Mademoiselle, nous allons passer ce gouffre : vous en sentez-Tous le courage?

— Faites, monsieur, répondit-elle avec fermeté : je n'ai pas peur.

— Surtout, point de geste, point d'effort; gardez une immobilité complète : votre vie en dépend.

— Soyez tranquille, monsieur; je serai calme. Pendant ce court dialogue, Pierre avait fortement

assujetti Laure sous Tun de ses bras, et deTautre il avait attiré la corde fixée au centre de la poutrelle. Quand il eut placé sa main à une hauteur convenable, il imprima à son corps une légère oscillation et alla retomber de Vautre côté avec son fardeau. Ce ne fut qu'un moment prompt et rapide; mais il fallait toute la vigueur, toute l'intrépidité de Pierre pour que ces deux corps, ainsi suspendus, n'allassent pas se briser au fond de l'abîme et ne disparussent pas dans un nuage d'écume. Debout sur Vautre bord, le chef des bandits n'était pas sauvé; ses ennemis pouvaient arriver jusqu'à lui par le même chemin. Avec la promptitude de la pensée, Pierre déposa la jeune fille derrière un retour du rocher, et, s'armant de son poignard, il coupa les cordes qui assujettissaient

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la poutrelle^ laxepoossada {Âlier sur legnei elle icyposait et la r^j^ dans le vide. Le pont naiarél était aiaû coiipë , toute commuakation devenait impossible. Il était temps: au moment où le soliveau désemparé tombait avec fracas dans le torrent, Point-du^Jour paraissait accompagné de quelques gendarmes. D*un coup d'œil il comprit que sa proie lui échappait

— Feu ! s*écria-t-il, comme s*il eût été le chef de Feipédition.

Une décbaiigesuivitcet ordre; les balles vinrait bondir contre le rocher; aucune n'atteignii Pierre, etXaare se trouvait à rabri.

La place était dangereuse : Pierre s'empressa de la quitter, et, reprenant la jeune fille entre ses bras» il s'engagea de nouveau dans les profondeurs du souterrain. Désormais plus tranquille^ il modéra le pas et s'avança avec précaution. Cette partie de la caverne lui était pea connue : il ne Favait parcourue qu'une seule fois, et pour 7 chercher un asile contre une révolte qui avail mis ses jours en danger. Aussi cherchait-il k trouver les Indices qui l'avaient alors frappé, les mouvements du terrain, la disposition des vofttes. Il savait qu'à peu de distance de la cascade se trouvait placée une issue qui débouchait sur un ravin. C'était là qu'il fallait aboutir. Du xeste le iCbemin ofErait peu de difficultés; il avait cessé de se diriger vers les flancs de lamonts^ne, et semblait» au

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contraire* tendre au sommet par une montée fort peu rapide. Cette circonstance inquiéta le chef des bandits : il n'avait rien remarqué de semblable dans sa première exploration; quelques doutes commencèrent à le gagner* Cependant il marcha encore pendant un quart d'heure dans la direction et au sein même de galeries de plus en plus spacieuses. Ses souvenirs étaient lout i fait dépaysés; il comprit qu'il s'était trompé dexouie et qu'il s'égarait de jdus en plus. H s'arrêta.

— Hademoiselle, dit-il d'une voix triste, j*ai trop compté sur mon expérience des lieux; je ne sais où nous sommes^n vaui; mieux retourner sur nos pas.

Ce dapger était de ceux auxquels la peûsée de Lanro n'était pas accoutumée, et l'horrible perspective quis'j attachait la frappa vivement.

— ^Égarés! s'écria-t-elle; nous sommes égarés ! Cherchons bien^ monsieur, cherchons!

En même temps, elle se dégagea des bras qui l'^vel(ï)paient, elle toucha de sa main les rochers dont elle était entourée.

— Point d'imprudence poursuivit Pierre, vous pourriez mettre le pied dans quelque crevasse. Ne me quittez pasjje vous en prie.

La voix ]du chef des bandits avait quelque diose d'affectueux; Laure y céda et se rapjurocha de son «ade.

— Tenez la main appuyée sur mon épaule et suivezmoi, ajouta-MI en se remettant en route.

Pierre jugea qu'en compagnie d'une jeune fille il était imprudent de pousser plus loin cette reconnaissance; il préféra revenir sur ses pas et chercher rissue par laquelle il avait déjà pénétré. Le bruit de la chute d'eau devait naturellement lui servir de guide et le ramener vers un point qui lui était familier. De là, en poussant des découvertes en divers sens, il était impossible qu'il ne retrouvât pas la direction qui devait les reconduire vers la lumière. Il exécuta donc ce projet en procédant avec plus de soin qu'il ne l'avait fait et en ne négligeant aucun des indices qui pouvaient lui servir à se reconnaître.

A mesure qu'il s'avançait ainsi doucement et prudemment, une surprise plus grande s'emparait de lui. Il avait cru rebrousser chemin et s'était engagé dans une route nouvelle. Le terrain avait changé de nature, la roche n'offrait plus ni lés mêmes configurations, ni les mêmes gisements. La voûte s'était abaissée, et des suintements humides s'y faisaient sentir sous les doigts; l'eau même dégouttait de loin en loin. Ensuite pas le moindre bruit; rien qui révélât l'approche de la cascade; l'orientation même présentait un nouveau contraste; le chemin semblait par moment plonger sous le sol, et il fallait que Laure s'appuyât fortement sur son guide pour

ne pas rouler le long de ces rampes glissantes et roides. Cette suite de mécomptes jetait Pierre dans un extrême étonnement et lui causait quelque inquiétude. Une sorte de fatalité semblait peser sur lui et le menacer alors qu'il se croyait le plus près de son salut. Ses efforts mêmes semblaient lui créer des embarras nouveaux, et, après une heure écoulée en tentatives infructueuses, il se trouva en face d*une muraille de rochers qui n'offrait aucune issue. Pierre n'y tint pas et, poussant un juron énergique :

— C'est un vrai labyrinthe, dit-il.

Laure était horriblement fatiguée ; cette promenade sous ces voûtes inégales, sur un sol hérissé d'aspérités lui avait meurtri les pieds et ensanglanté les mains. L'incertitude de sa position ajoutait encore à ces souffrances, et, vaincue par tant d'épreuves, elle s'affaissa sur elle-même.

— Où sommes-nousî dit-elle.

C'était le premier signe de faiblesse qu'elle eût laissé échapper, et il fallait que la mesure fût épuisée. Pierre la soutint, et, cherchant un endroit convenable, l'y fit asseoir et s'assit à ses côtés.

— Où nous sommes? répliqua- t-il avec un peu d'amertume; sur la route des enfers, sans doute I II n'y ^ plus que le diable qui puisse nous remettre dans le bon chemin.

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— HoDsiearl dit Laure avec un accent de reproche.

— Pardonnea-oioi, madeoioîselle; mais pour un chef de bandits, c*est triste 1 Mourir d*une balle, à la bonne heure I Mourir en frappant, je m*y attendais! Mourir an toleil surtout, voilà mon rêve I mais ici, dans un coiHi comme un chien, c*est dur!

— Et moi donc, monsieurl

— C'est juste I Je ne suis qu'un l&che et un égoïste. D'ailleurs, à quoi bon ? Pourquoi vivrais-je et pour qui ? Que me reste-t-il ici-bas? Y a-Wl un seul être qui s'intéresse à moi? «et le jour où j'aurai disparu, est-4 un cœur sur la terre qui prendra le deuil ? Vous, au contraire, jeune et belle, à l'Age où tout sourit, où des songes d'or assiègent le chevet, où le ciel est bleu, l'horizon pur, la brise douce, tous qui naissez h la joie, an plaisir, aux bruits du monde, aux murmures caressants qui escortent la beauté, vous mourir I Voilà ce qui accuse la Providence I Songer à moi quand vous êtes làl Ah 1 j'avais raison de le dire, je ne suis qu'un lâche i

Si l'œil de Pierre avait pu percer les ténèbres qui i& gnaient dans ce souterrain, il eût vu le visage de la jeune flUe s'animer à ses paroles, et l'incarnat le phis vif se répandis sur ses joues. L'ombre couvrit ce témoignage d'émotion, et il ne resta, pour trahir Laur^, que le bruit d'une respiration courte. Elle fit un effort pour se vaincre, et répondit :

— Vous TOUS mettez trop bas, monsieur, et me mettez trop haut. (Test une double injustice.

— Non, répliqua Pierre, je me connais et je me juge, rétais peut-être né pour le bien ; mais je suis trop déchu pour y revenir. Les anges me pardonneraient, mais je Tis parmi les hommes. Mort au monde à vingt-huit ans I jugez donc quelle pensée I C'est comme un charbon dans le cœur I

Laure écoutait cet homme avec un plaisir singulier et un peu âpre. Sa parole respirait un tel dédain, avait quelque chose de si fler, de si allier même, qu'il était presque sans danger de s'abandonner à l'impression qu'elle faisait nattre. La situation était d'ailleurs critique, et un danger commun confondait presque ces deux existences. L'entretien continua. Pierre s'y montra éloquent, passionné, amer. Peu à peu la jeune fille s'était rapprochée de lui ; et, soit que la fraîcheur du souterrain Veut saisie, soit qu'une autre émotion la dominât, des crispations nerveuses agitaient ses membres. Pierre s'en aperçut et en fut alarmé.

— Qu'avez-vous? dit-il; vous tremblez.

Ces mots suffirent pour rendre à Laure la force de se vaincre et de recouvrer son sang-froid.

— Ce n'est rien ! dit-elle avec fermeté : un frisson. En même temps elle se pencha vers le sol, et après

nne minute d'un profond silence :

— Entendez-vous? dit-elle.

Dans cette crise, les sens de la jeune fille avaient acquis plus de pénétration : c*était le bruit de la cascade qui parvenait & ses oreilles.

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