‹ Pierre MoutonChapitre 14 sur 50 · LE COMMISSAIRE EXTRAORDINAIRE · texte numérisé non relu

LE COMMISSAIRE EXTRAORDINAIRE

Pendant l'absence de Pierre, un nouveau personnage était venu grossir la cour des princesses et la remplir de son importance. On le nommait le comte Gabriel de ..«, ou plus ordinairement le comte Gabriel tout court. C'était un homme de trente ans, bien fait de sa personne, blond et langoureux, chantant la romance à ravir et se mettant au dernier goût. Pendant qu'une génération entière faisait son chemin par l'épée, il avait trouvé piquant et ingénieux de se pousser à l'aide des femmes. Les salons de la reine Horlense furent le théâtre de ses débuts; il y détailla d'une manière si accomplie, avec tant de sentiment et de roulements d'yeux, le célèbre morceau : Partant pour la Syrie^ que sa fortune fut faite. La reine, flattée dans son amour-propre de compositeur, le déclara un homme charmant, et mesdames

Baciocehi et Boi^hèse raccoeillirent avec leurs pins aimables scorires. Ainsi lancé, cet homme poavait prt* tmdre à tout.

Napojéon aimait à voir ses sœurs ponrvnès et occih pées. Elles avaient dans le sang un peu de cette aclivilé inquiète qui entraînait le frère à travers les champs de bataille de TEurope, et, quand cette aclivilé manquait d*aliment, elles remployaient à le tourmenter. C'étaient des commérages sans un, des brouilles et des raccommodements, des mutineries, des révoltes, des larmes, des explications. Il fallait alors se fâcher ou s'attendrir, négocier à propos d'une question d'étiquette, subir au milieu des plus graves soucis les petites misères de famille. On devine combien ces épisodes, souvent répé^ tées, fatiguaient Fempereur, et avec quel plaisir il voyait arriver le chapitre des diversions. De là, toute une classe de jeunes auditeurs au conseil d*état, maîtres des requêtes on employés supérieurs d'administration, qui excellaient dans l'art de se vêtir, d'arrondir les bras comme Trénitz en dessinant un avant*deux, de grasseyer comme Garât, en filant les notes d'une barcarolle. Cette race de merveilleux, que l'empire vit éclore, occapait les loisirs d'une légion de grandes^duchesses, princesses et altesses dont on ne pouvait faire ni des colonels de cuirassiers, ni des capitaines de la jeune garde. Elle portait d'une cour & Tautre sas roulades et ses balancés,

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et Iran^ait par le costume 8ur une foule d'épauletles qui occupaient toutes les avenues. Plus ces merveilleux étaient clairsemés et rares, plus leur succès fut grand. Une seule servitude y jetait quelques ombres ; comme hommage tacite au principe militaire, il fallait perler des bestdes. Les habile& allaient plus loin : ils se disaient attaqués de la poitrine. .

Une autre qualité distingua celte phalange de conquérants civils. Dans son contact avec les grandeurs, elle n'oublia pas les petits calculs do Finlérét personnel, et snt mêler la spéculation à la galanterie. C'est là dedans que se recrutaient les fournisseurs, les adjudicataires, les concessionnaires en tous genres, les fermiers des services spéciaux, enfin tous les postes d*où sortaient les fortunes soudaines et considérables, à une époque où les emprunts publics et la comniandite n'étaient pas encore inventés. Les boudoirs étaient ainsi le vestibule des affaires, et entra deux intrigues on enlevait une fourniture. Que de millionnaires l'empire a ainsi créés, qui plus tard n*ont ménagé ni l'injure ni le dédain à ee régime I 11 est vrai que Tempire eut un grand tort à leurs yeux, celui de tomber : les régimes debout sont les seuls qui aient le sens commun.

Le comte Gabriel appartenait donc à la race des merveilleux de l'empire. Personne ne portait les lunettes arec plus de grâce que lui ; il était blond d'une manière

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suffisante et p&le autant qu'il le fallait. Ses yeux bleus exprimaient une satisfaction de lui-môme qui allait jusqu'à la fatuité» et ses lèvres fines et pincées» un génie de spéculation, qui s'était déjà signalé en diverses circonstances. Pour le moment, il n'avait qu'une exploitation de carrières et poursuivait une régie. Du reste, joli chanteur, charmant, délicieux chanteur I Elleviou l'avait formé et Martin ne dédaignait pas de faire sa partie dans les salons. Il venait de mettre en vogue la romance : V astre des nuits dans son paisible éclat» et elle faisait fureur. A Paris, on se disputait le comte Gabriel; des duchesses s'étaient affichées pour lui, des marquises de l'ancien régime lui avaient prodigué des avances; on le citait comme un modèle de bon ton et d'élégance; il pouvait choisir. Le comte était un calculateur trop adroit pour s'attacher aux puissances déchues; il s'en tint à celles qui se trouvaient en exercice et visa au plus haut. Ainsi, il ne descendit pas jusqu'à la noblesse de nouvelle fabrique, et réserva ses hommages pour les diverses branches de la famille impériale. Il allait de cour en cour, de principauté en principauté, pour voir ce qui s'y trouvait de disponible en fait de cœurs et de fournitures : c'était là sa position sociale, sans compter un poste au conseil d'état et divers traitements fort réels, en retour de services imaginaires.

A l'époque où se passe celte histoire, Savary, duc de

Rovigo, venait de succéder à Fouché, duc d'Otrante, dans le ministère de la police. Savary était fort avant dans l*intimité de l'empereur, et plus d'une fois il l'avait entendu se plaindre des tracasseries domestiques dont on l'entourait. En courtisan déli^, il cherchait à éloigner de lui ces petits ennuis et surveillait surtout mesdames Borghëse et Baciocchi qui, en leur qualité de femmes nerveuses et de sœurs dévouées, se permettaient souvent délasser la patience de Napoléon. Les princesses étaient donc l'objet constant de la sollicitude du ministre, il avait auprès d'elles des hommes sûrs, qui le tenaient au courant des moindres gestes et des plus insignifiants proj^os. Quand il sut qu'elles s'étaient réunies à Hyëres, et qu'elles y mettaient en commun leurs griefs, son inquiétude redoubla. Pauline ne se gênait nullement pour dire tout haut ce qu'elle pensait de l'impératrice ; elle se raillait du mauvais goût de ses toilettes, de son accent tudesque, de ces mille ridicules, que les femmes seules peuvent apercevoir et dénoncer. Élisa, quoique plus réservée, se laissait entraîner par les sarcasmes de sa sœur, et toutes les deux bafouaient chaque jour, en petit comité, la fille des Césars, celle que l'empereur venait d'associer au trône. Ces irrévérences pouvaient devenir dangereuses; il fallait à tout prix en arrêter le cours. Si Napoléon en avait été informé, un éclat s'en serait suivi» et ces disgrâces de famille étaient toujours

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d'an effet f&cheux. Savary aima mieQx essayer la Toie des diversions.

Le comte Gabriel se trouvait alors à Paris, à Tétat de disponibilité, entre deux fournitures et deux romances. Ce fut sur lui que le ministre jeta les yeux. Homme à h mode et chanteur accompli, c'était plus qu'il n'en fallait pour jeter un élémeat nouveau dans la vie monotone que les princesses menaient à fiyëres. Il devait arriver avec de la musique et des modes toutes fraîches, avec une provision d'anecdotes scandaleuses. Que de motifs pour occuper ces dames 1 11 parlerait des derniers opéras, des toilettes du grand monde ; chanterait le soir, médirait le jour, se partagerait entre les deux altesses et les deux principautés, de manière à les tenir en haleine. Savary comprit qu'il n'y avait plus à chercher : l'homme était trouvé; il ne restait qu'à imaginer le prétexte. Le hasard servit encore le ministre. Précisément il venait de s'occuper des exploits de Pierre Mouton et de lire les rapports qui lui étaient parvenus à ce sujet.

— Voilà mon affaire, dit-il en se frappant le front. Le jour même, il envoya un exprès au comte Gabriel,

en le priant de passer au ministère. Notre merveilleux s'empressa de déférer à ce désir.

— Comte, lui dit le ministre en allant au^deyant délai etl'accueillant avecunepolilesseexquise, j'ai à causeravec vous pour des affaires de service. Veuillez vous asseoir.

— HoDseigneur, dit le comte Gabriel en obéissant, Sa Majesté Temperenr et roi peut disposer de mon dëvonement : je suis à ses ordres.

— Vous êtes attaché au conseil d'état?

— Oui, excellence.

— Eh bien I il s*agit de la sûreté publique; c*est dans le ressort du conseil : nous resterons sur votre terrain.

— Celui-là ou un autre, monseigneur, peu importe : je suis prêt.

— Voici de quoi il s*agit, monsieur le comte, ajouta Sa?ary,en faisant passer un énorme dossier sous les yeux de son interlocuteur. Vous prendrez connaissance de celte affaire; les dépêches du préfet, du colonel de gendarmerie, du commandant de la division, tout y est.

Le comte Gabriel jeta sur cette énorme liasse de papiers un coup d*œil qui semblait demander grâce. L'idée d^affronter cette lecture semblait avoir jeté quelque froideur sur son empressement. Savary s'en aperçut et s'empressa de reprendre la parole :

— Monsieur le comte, le dossier est volumineux; mais Taffaire est des plus simples. Du reste, vous aurez tout le temps d*en étudier les détails dans le cours de votre mission, et un séjour sur les lieux vous en dira plus que toutes ces pièces. Pour Tinstant, quelques mots suffiront.

Id, le ministre raconta rapidement ce qui s'était passé.

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les expéditions dirigées contre Pierre et les échecs qui les avaient suivies. A mesure que le comte Gabriel comprenait mieux ce que Ton désirait de lui, il se redressait et prenait une attitude plus majestueuse; son regard devenait sérieux, sa pose épique. Pour un fonctionnaire civil, c'était une mission presque militaire qu'on lui donnait. S*il avait eu des moustaches, il les eût redressées : il se contenta de redresser ses lunettes avec un geste qui avait quelque chose de décidé et de martial. Au moment le plus animé du récit, il ne craignit pas d'interrompre le ministre.

«— Si Sa Majesté Tempereur et roi, dit-il, a compté sur moi pour débarrasser l'empire de ce drôle, c'est un hon* neur que j*essayerai de mériter.

— Je n'attendais pas moins de vous, monsieur le comte I Soyez certain que l'empereur sera informé de vos dispositions.

— C'est comme si nous tenions ce bandit, monseigneur;jelui couperai les deux oreilles ; vous pouvez en donner l'assurance à Sa Majesté l'empereur et roi.

-- Très-bien ! monsieur le comte ! Maintenant, permettez-moi d'insister sur une circonstance. Deux princesses du sang sont actuellement à Hyëres, à quelques lieues des montagnes où se cache le chef de ces brigands. Vous comprenez, monsieur, que votre place est auprès des pjrincesses; il .importe de les rassurer, et elles se

diront, en vous voyant, que fempereur pense à elles. Le ministre ne pouvait rien imaginer qui allât plus directement au cœur de son envoyé; aussi le visage de celui-ci était-il rayonnant et épanoui.

— Ah! monseigneur, dit-il, c'est me combler! c'est trop d'honneur, vraiment ! Je leur ferai, s'il le faut, un rempart de mon corps, reprit-il avec un accent tout à fait héroïque.

— Comte, lui répondit Savary en réprimant avec peine un sourire, vous êtes un sujet dévoué. Prenez cette pièce, ajouta-t-il en lui tendant un papier ; c'est votre nomination en qualité de commissaire extraordi* naire dans le département du Yar.

— Commissaire extraordinaire! s'écria le chanteur de romances.Vive Sa Majesté l'empereur et roi ! ;Je mourrai, s'il le faut, à son service.

— L'empereur n'en demande pas tant , monsieur le comte; l'essentiel est de veiller sur la sûreté des princesses. Le payeur a l'ordre de tenir à votre disposition les fonds nécessaires pour cela. Ne ménagez rien.

— Soyez tranquille, monseigneur : nous aurons un arsenal complet : pistolets, sabres, fusils. S'il faut' se battre, nous nous battrons, ajouta-t-il, comme un homme que l'odeur de la poudre enivre.

Cette exaltation n'entrait pas dans les plans du ministre, et il fallait la calmer. Le comte Gabriel tour-

Dait trop au foudre de guerre; il soulevait ses lanettes d'une manière héroïque, et s'agitait sur son siège comme s'il eût élé sur un cheval de bataille. Muni de la pièce qui constatait sa nomination, il la brandissait en guise d*épée,et,ne pouvant maîtriser son ardeur, il prenait déjà congé du ministre, pour aller commencer sa campagoOi quand celui-ci Tarrêla.

— Monsieur le comle, lui dit-il, un peu moins de fougue, s'il vous platt, et écoutez-moi.

En même temps, il forçait son interlocuteur à reprendre le siège que celui-ci venait de quitter.

— Je vois que j'ai eu tort, ajouta-t-il, de m'adresser plutôt à votre courage qu'à votre prudence. Vous compromettriez tout.

— Comment? monseigneur l

— C'est bien simple I Vous voilà tout effaréi tout hors des gonds I Est-ce ainsi qu'il faut aborder leurs altesses impériales? Peut-être le voisinage de cette bande leur canse-t-il déjà quelques inquiétudes» et vous les accroîtriez ! Vous vous dessinez comme un Galaor, comme un tranche-montagne, comme un paladin I

— Comme un vrai chevalier, monseigneurl

— Eh bienl c'est là qu'est le danger I Vous effrayeriez leurs altesses : les femmes se montent pour si peut

— Au fait» vous pourriez bien avoir raison, monseigneur!

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^ Monsieur le comte, reprit le mioistre avec solennité, il faut veiller sur les princesses, mats il ne faut pas qu'elles s'en doutent; il faut que la protection soit active, mais cachée; qu'elle prenne toutes les formes,^ mais surtout celle des fêtes et des plaisirs.

— C'est cela I Les armes sous les fleurs, s'écria le chanteur de romances. Je pataugeais.

— Des distractions, afin d^éloigner les idées que peut faire naître le voisinage des malfaiteurs, poursuivit le miDistre.

^ J'y suis! Concert chaque soirl Et dire que je n'ai pas compris tout de suite.

— La solitude peut faire venir des idées sombres, ajouta le ministre, engendrer quelques frayeurs involontaires.

*-Le remède est simple, monseigneur. Bals, fêtes, soir^l Du bruit, delà musique, un peu d'opéra, du spectacle, si c'est possible I Que j'ai donc été long à de^ vinerl

— Monsieur le comte, je vois à présent que vous comprenez votre mission.

--Si je la comprends, monseigneur! Je veux que les princesses niaient pas un moment à elles! Je les promènerai d'éblouissement en éblouissement, de surprise en surprise I Ailes, je m'y connais.

— C'est bien» monsieur le comte» voilà que nous nous comprenons.

—Des illuminations, s'il le faut! des feux d*arti6ce!

— Je vou» ai dit que le payeur serait à votre disposition : ne le ménagez pas.

En prononçant ces mots, le ministre se leva pour indiquer que Taudience était finie. Le comte Gabriel prit congé, en s*engageant à partir pour le département du Var le plus promptement possible; il ne se réserva que le temps nécessaire pour faire des préparatifs de voyage, qui fussent à la hauteur de sa mission. Des cartons de chapeaux, des caisses remplies d'objets de mode, des écrins, de la musique, des fleurs artificielles lui, arrivaient de tous côtés; il fallut en charger un fourgon qui devait le suivre en poste. Le ministre calculait que Tennui engendre la méchanceté, et le désœuvrement là mauvaise humeur. Pour tenir en bride la langue des princesses, il suffisait de leur prodiguer les distractions. La dépense était forte, mais il s'agissait de sauver la majesté du trône, et la caisse de la police ne pouvait mieux employer ses fonds. Seulement, en passant par le cabinet du ministre, les articles changeaient de nature. De même que le chanteur de romances était officiellement un commissaire extraordinaire, les chapeaux, les écrins, les dentelles, les fleurs, la musique, se groupaient dans un chapitre intitulé : Mimons secrètes, et y formaient un chiffre aussi respectable que mystérieux.

— Ces commères4à laisseront peut-être l'impératrice

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tranquille, se disait le duc de Rovigo, en présidant lui-même à toutes ces dispositions. Froisser la fille au moment où nous avons besoin du père pour Texpédition de Russie I Ces langues de femmes n*en font pas d'autres, depuis le commencement du monde. Si l'empereur le savait, Dieul le beau tapage!

Ces réflexions poussaient toujours le ministre vers une dépense nouvelle : tantôt un bronze de prix; tantôt m cachemire des Indes. Le comte Gabriel devait offrir ces objets, soit au nom de l'empereur, soit au nom de Marie-Louise, et il était impossible que pendant trois mois au moins, la reconnaissance n'enchaînât pas les caquets. Or, trois mois suffisaient pour terminer les négociations qui se poursuivaient avec la cour d'Autriche, au sujet du corps auxiliaire destiné à entrer en campagne. Trois mois, c'était beaucoup, et à lui seul, le comte Gabriel pouvait tenir ces dames en haleine pendant ce temps. 11 marchait h la tête de six romances parfaitement inédites, et sur lesquelles EUeviou avait'jeté quelques intentions expressives.

Ce fut an milieu de ces circonstances, que le commissaire extraordinaire commença sa campagne contre Pierre Mouton.

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