A DEUX DB JEU
Le lendemain, dans le cours de la matinée, Pierre ne quitta pas le pavillon qu'il occupait. Il lui était facile d'y demeurer seul et èr l'abri de l'espionnage. Â la suite d'arrangements qu'il avait pris, Zépbyr devait pourvoir à tout soE service, et déjà ce fidèle compagnon s'était mis à la besogne, brossant les habits, nettoyant les chaussures, introduisant, dans cette partie assez négligée de la maison, un peu d'ordre et de propreté. On ne s'attendait à aucune visite, et Pierre, étendu sur un sopha, réfléchissait à sa situation nouvelle quand on frappa à sa porte. Il s'empressa d'aller ouvrir.
C'était le commissaire extraordinaire, non tel qu'on a pu le voir la veille, dans un costume sévère et administratif, mais dans un habit de cheval, comme en portaient les merveilleux de l'époque : bottes à la Souwaroff, culotte de daim à grandes rosettes, veste de chasse à bou* tons d'argent, cravate blanche dont les pointes menaçaient le ciel, col empesé qui semblait servir de support aux
deux oreilles, cheveux à la Caracalla, bagues à tous les doigts, crayache, éperons et autres accessoires. Cette toilette était rehaussée par un jabot qu^éclairait de ses feux un magniSque solitaire. En somme, c'était un éblouissant cavalier, rasé de frais et couvert du plus beau linge. Ce négligé avait dû coûter deux heures de travail.
n entra dans le pavillon avec la majesté d'un homme pénétré de ses avantages et habitué à produire un certain effet. Pierre ne lui donna pas cette satisfaction, et raccueillit avec une politesse froide. Zéphyr, au contraire, fut fasciné : cette épingle en brillants, plantée en pleine poitrine, semblait lui causer une émotion extnn ordinaire.
— C*est bien à M. le capitaine Maxime Grandval que j*ai rhonneur de parler, dit en entrant le commissaire extraordinaire.
— A lui-même, monsieur. Que peut-il pour votre service?
Ici, entre ces deux hommes, se passa un mouvement de pantomime qui se prolongea pendant quelques s^ condes. Par un geste, Pierre invitait le comte Gabriel à s*asseoir, tandis que celui-ci cherchait à faire comprendre h Pierre que la présence d'un tiers était de trop dans cette entrevue. Le prétendu capitaine Maxime comprit le premier ce jeu muet.
— Ne faites point attention, monsieur, dit-il au comte.
SS8 PIERRE IfOOTON
ce garçon est tout h son affaire; il m*est d'ailleurs tiê&dévoué. Vous pouvez parler librement.
Zéphyr remercia son capitaine par un regard et profita de Toccasion pour admirer encore Fétincelante épingle; puis il se remit au travail comme un homme indIfTérent à ce qui se passe autour de lui.
— Je vous l'ai dit, monsieur, ajouta Pierre, c*est un garçon sans conséquence; expliquez -vous, je tous écoute.
Le comte Gabriel parut contrarié de cette circonstance et ne s*assit qu'avec une mauvaise humeur évidente. Cependant, après avoir raffermi ses lunettes, il prit la parole :
— Puisqu'il en est ainsi, capitaine, j'entrerai en matière. Je ne sais si l'on vous a appris quelles fonctions je suis venu remplir auprès de leurs altesses impériales?
-- Mais, monsieur, il me semble qu'elles sautent aux oreilles vos fondions; vous y mettez assez de zèle!
Le souvenir que venait de rappeler Pierre n'était pas de ceux qui pouvaient flatter Tamour-propre du visiteur. Aussi un peu de dépit se laissa-Ml voir sur sapliysionomie. L'état de T&me se trahit même par l'agitation des lunettes; mais le comte Gabriel maîtrisa ce mouvement :
— Capitaine, dit-il avec gravité, vous êtes un homme d'épée; c'est au militaire que je viens parler au nom de
riEDAI MOUTON tt3
Sa Majesté ^empereur et roi. Hier, nous étions à nos plaisirs, atijourd^hui noas sommes h nos devoirs.
Ces paroles contrastaient avec le costume du matin du visiteur, et Pierre le lui fit sentir en l'examinant de la tête aux pieds. De son côté, Zéphyr, tout en continuant à frotter les meubles, h épousseter, à ranger çà et là les objets épars, ne pouvait se défendre de reporter les yeux vers la poitrine du comte, et se livrait involontairement à un monologue opinifttre.
— Diable d'escarbouclel se disait-il; pas moyen de Féviter I ça vous crève les yeux.
Cependant Pierre avait trop d'intérêt à ce que le comte 8*expliqu&t, pour pousser les choses au delà d*une juste mesure. Il répondit presque suHfr-champ :
— Puisqu'il s'agit d'aflUires de service, monsieur, je suis à vos ordres, et je tâcherai d*y apporter tout le zèle qu'elles méritent.
— Eh bien! capitaine, vous gaureE donc, poursuivit le comte, que je suis ici en mission extraordinaire. C'est le ministre de la police qui m'envoie.
—Le ministre de la police, répondit Pierre devenu plus attentif.
— Lui-môme 1 II veut purger le pays d'un chenapan qui tait des siennes, d*un drôle qui infecte les grands chemins, d*un nommé Pierre Mouton...
-- Ahl Pierre Mouton, dit le faut capitaine Maxime.
224 PIBRRE MOUTON
En même temps il échangea un signe rapide avec Zéphyr, qui venait de heurter, brusquement un guéridon*
—Vous le connaissez donc? lui demanda le comte Gabriel.
— Pierre Mouton I répliqua-t-il. Qui ne connaît pas Pierre Mouton dans le département du Var?
— Un fieffé coquin, n'est-ce pas? Une barbe noire, dès yeux de travers I grêlé I affreux 1 comme tous les scélérats.
— Mais non I mais non I
— C'est égal, il ne me fait pas peur. J'ai promis au ministre de lui couper les oreilles. J'en ferai hommage à Sa Majesté l'empereur et roi.
— C'est toujours par là que vous prenez les gens, répliquaPierre, qui neputretenir unemauvaiseplaisanlerie.
Heureusement, le comte Gabriel était monté; l'idée de sa mission avait pris le dessus. Il frappait violemment ses bottes à la Souwaroff du pommeau de sa cravache, et semblait appeler la bataille.
— Je tiens mon drôle, s'écria-tril avec exaltation, je le tiens. Et dire que les autorités du département n'en ont pas purgé l'empire. Si ce n'est pas pitié 1 II n'y a pas trois jours que je suis ici, et je l'ai déjà dans ma main.
— Bah I répondit Pierre, qui craignait un piège, pendant que Zéphyr frottait plus doucement le meuble, afin
de ne rien perdre de Tentretien. Vous le tenez dans la maiD, et comment?
— Oui, capitaine, dans la main, et c*est pour cela que je viens vous trouver. Il est là, à ma disposition. Ah ! chenapan! je te ferai voir ce que c*est qu'un commissaire extraordinaire.
La situation commençait à devenir singulière. Du rôle de mystificateur, Pierre semblait peu à peu passer au rôle de mystifié. Vainement cherchait-il h deviner quelle embûche se cachait là-dessous; le comte Gabriel, retranché derrière ses lunettes, avait une physionomie impénétrable. Zéphyr, de son côté, oubliait son service pour suivre les incidents de cette scène ; ce qui ne Tem* péchait pas de murmurer à part lui :
— C*est égal I je ne m*en dédis pasi L'escarboucle doit coûter gros.
Cette scène se prolongea pendant quelques minutes. Pierre semblait résolu à attendre Texplication, et, de son côté, le comte Gabriel paraissait hésiter à dire son dernier mot. Des deux parts se manifestaient une préoccupation égale et un désir mutuel de garder la défensive. Le commissaire extraordinaire examinait le capitaine par-dessus ses lunettes; ce qui était chez lui la plus haute expression de la défiance. Le capitaine tenait le commissaire en arrêt par la vigueur et la résolution qui éclataient dans son regard .
126 l'IBBIIB MOOTOlr
— Eh bienl dit enfin le comte.
— Eh bien I répliqua Pierre.
•-* Qu'en pensez-vous f
— Et Tous-mémef
— Moi?
— Oui, vous!
-^ Vous ne comprenez donc patt
— Mais non I
— Oh! diable!
Ces mots, rapidement échangés, laissaient les choses dans le môme état, et n'avaient rien éclairci.
Le commissaire extraordinaire reprit sa pantomime, ' et fit de nouveau résonner sous sa cravache ses bottes à la Souwaroff. Il devait se meurtrir les chairs; mais il ii^en persistait pas moins dans cette diversion machinale.
Enfin, il releva la tête comme un homme décidé à franchir un pas périlleux, fixa ses lunettes qui avaient un peu dévié et reprit la parole :
~ Capitaine, dit^L
— Monsieur, répondit Pierre.
^ Êtes-vous dévoué à Sa Majesté l'empereur et roi?
— Pourquoi cette question, monsieur?
— Pourquoi ? capitaine, répliqua le commissaire extrar ordinaire, en appuyant sur chaque mot avec une espèee de solennité; c*est qu'alow je vous mettra» & la tète de
PIEHRB MOUTOK 887
rexpédltion qui va nous rendre maîtres du bandit. Yous m'avez Tair d*un homme de cœur»
Le comte Gabriel venait de se livrer, et Pierre comprit qu*il s*élait trop inquiété d*ane faus^ alerte. Au fond, il ne s'agissait que d'une chose. Le commissaire eniraordioaire voulait bien te réserver les honneurs de la capture; mais il se soudait peu d'en courir les dangers. Où lui avait dépeint Pierre Mouton comme un homme intrépide qui ne désarmerait pas sans combat, et il aimait mieux lui couper les oreilles par procuration que de se charger personnellement de Tenlreprise. A la rigueur il aurait pu s'en remettre à la gendarmerie du soin d'en flnir avec le chef des bandits^ mais alors que signifiait sa mission et comment justidait-il son titre de commissaire extraordinaire? D'ailleurs la gendarmerie y allait molle^ ment; elle ne répondait pas à son ardeur : il fallait la pousser, la réchauffer. Le capitaine Maxime était Uû homme précieux pour cela, et en le mettant aux prises avec Mouton, lé comte Gabriel courait une double chance, on de s'emparer du bandit ou de se délivrer d*un homme qui déchiffrait le Spontini & livre ouvert.
Yoilà tout le calcul du comte^ et le motif de ses hésitations. Il avait peur que Pierre ne le pënélrftt et que, sous l'enveloppe du commissaire, il ne devinât le chanteur haitu en pleine cour. Aussi quelle fut sa joie, quand Piere répondit le plus naturellement du monde !
228 PIËURË MOUTOxN
— N*e8t-ce que cela, monsieur? Je suis prêt : vous pouvez disposer de mes services. Hais, à quoi boaf Vous dites que vous avez votre ennemi sous la main.
— Oui, capitaine, nous le tenons : il esta nous.
— Alors, je n'ai rien à faire.
— Si faitl si faiti Écoutez-moi, ajouta le comte Gabriel en se rapprochant de son interlocuteur. Mainte> nant que vous êtes de l'expédition, on peut tout vous dire : le malfaiteur va nous être livré ; il ne s*agira que d'un dernier coup de collier.
— Ahl
— Voici l'affaire. H y a dans les prisons de Toulon, * un homme de la bande que Ton nomme Point... Point... Ahl j'y suis... Point-4u-Jour... J'aurais dû m'en souvenir plus facilement; il y a une romance sur ce nom-là: Le point du jour à nos bosquets... Charmant morceau!
— Oui, dit Pierre devenu plus attentif.
— Eh bien I cet homme connaît tous les repaires qu'habite son chef, et il vous guidera partout, jusqu'à ce que vous l'ayez en votre pouvoir. II faut mener cette campagne rondement, capitaine ; elle nous fera honneur I J'en ferai mon rapport à Sa Majesté l'empereur et roil C'est pour vous une question d'avancement; songez-y.
— Et cet homme de la bande, dit Pierre, ce... comment le nommez- vous?
— Ce Point-du-Jour! Le point du jour à nos bosguets l Soavenez-voas de la romaDce.
— Poînt-du-Jour, soiti Où le rencontrerons-nous T
— On me Tamèneici demain, capitaine ; j'ai voulu l'interroger en personne. La brigade a des ordres. Quand il arrivera je vous ferai prévenir. Ces figures de bandits, ça a toujours quelque chose qui révolte; peut-être me contiendraîs-je mal. Nous l'interrogerons ensemble. .
Pierre comprit qu'il y avait là un nouveau danger. Si Point-du-Jour paraissait à Hyères et l'apercevait, c'en était fait de lui. D'un autre c6té, il venait d'accepter de la part du comte Gabriel une mission à laquelle il ne pouvait plus se soustraire sans éveiller quelque soupçon, n lui importait, d'ailleurs, beaucoup de se maintenir danscerMe de confident, qui le mettait au fait de toutes les tentatives que l'on faisait pour s'assurer de sa personne. Par une inspiration singulière, le comte Gabriel était venu s'ouvrir de ses projets précisément à l'homme qui avait à s'en défendre. C'était une situation qu'il fallait éviter de rompre. Restait seulement l'embarras de ÏÏnterrogatoire qui devait avoir lieu le lendemain. Le comte Gabriel semblait tenir beaucoup à ne pas paraître seul devant le bandit. Comment arranger la chose? Pierre se prit à réfléchir pendant que Zéphyr continuait à se livrer, à la dérobée, à la contemplation du joyau qui brillait sur la poitrine du comte.
tSO PIERRE MOUTON
-- Décidément, voilà une escarboucle (jtii tne portera malheur, se disait-il. Ça voas tape dans le quinqnet d*une manière abominable. On devrait prohiber ces caillonx-lii. Ça gfioe le passant. J*ai connu des émeraudes, des topazes, des perles, mais rien qui donnit dans rœil comme cet objet. Cet homme a dû voler quelqu'un.
Pierre semblait toujours absorbé dans ses réflexiofiS) et le comte Gabriel, qui le croyait occupé de son entreprise, s'approcha de la croisée qui donnait sur la campagne et d*où Von découvrait une vue magnifique. Efl faisant ce mouvement, il se rapprocha de Zéphyr, qui achevait d'épousseter la bibliothèque et de mettre les livres en ordre. Le sous-lieutenant de Pierre cherchait alors à atteindre un plaire quijse trouvait en haut de la corniche, lorsque, l'équilibre lui manquant, il tomba sur le commissaire extraordinaire, et n*évita une chute qu'en se cramponnant fortement à lui.
•— Pardon, excuse, monsieur le comte I dit-il en se retirant confus.
— Il n*y a pas de quoi, mon ami, il n'y a pas de quoi, répondit celui*ci avec un geste majestueux.
Cependant le pied de Zéphyr avait porté en plein sur ses bottes & la Souwaroff et altéré le brillant de sa chaus« sure. Ce motif le décida à la retraite, et il salua Pierre, qui lui rendit sa politesse avee une préoceupatioti vtelble.
PIERRK MOOTON S84
— A demain, capitaine, lui dit le comte.
— A demain, monsieur, répliqua Pierre, en le reconduisant jusqu*à la porte.
Après quoi, il revint lentement vers le canapé, en songeant aux moyens de faire tourner à son profit cet incident. Pendant ce temps, il ne prenait pas garde h Zéphyr, qui frottait un objet sur le drap de son habit, le soumettait à l'impression de son haleine et Texaminait ensuite avec attention. Il fallut que celte panlomime devint encore plus expressive pour que Pierre la remarquât.
— Qu'as-tu donc là? demanda-t-il.
— Une misère! un caillou 1 répliqua Zéphyr en agitant sa capture. Ça lui apprendra h agacer les gens avec ses trésors du Nouveau-Monde 1 Ah benl c'est falll
Pierre s'aperçut alors que Zéphyr avait volé le comte Gabriel, et lavait dépouillé de son épingle, il s'élança vers lui, lui administra un si rude coup de poing, que le malheureux alla mesurer le sol, et il lui arracha le joyau des mains.
— Malheureux, tu veux donc nous perdre! lui dit- il.
— Capitaine, ça été plus fort que moi ! Il y avait une heure que les doigts m'en démangeaient. Aussi une escarboucle comme celle^à! Si Ton peut se mettre ça sur le buste !
Pierre, pendant ce temps Ut, examinait le joyau avec
un regard de convoitise; puis, tout à coup, un sourin de dédain parut sur ses lèvres.
— Imbécile, dit-il, c*est du faux!
— Du faux! du fauxlll le gueusardi H m'a refait s'écria Zéphyr. Eh bien I je m'étais d'abord défié de ce homme. J'aurais dû suivre mon pressentiment.
— Et que vas-tu faire de ce strass? La belle trouvaille!
— De quoil ça n'est pas tout perdu, capitaine ! Je vas lui reporter son caillou et lui demander une récompense honnête. Ah I du falix I Tu portes du faux, raffalé ! On voit bien que tu appartiens à la police.