LE MONTEBELLO
Le hasard servit Pierre mieux que n'aurait pu le faire le plus habile calcul. Le jour que le comte Gabriel avait fixé pour l'interrogatoire de son ancien complice, était précisément celui où devait avoir lieu la grande fête promise depuis longtemps à la curiosité des princesses. On allait mettre à l'eau un vaisseau de cent vingt canons, le Montebello. Les b&timents de ce rang ne sont pas
nombreux dans les flottes; aussi leur première immersion est-elle une solennité rare, que les autorités maritimes entourent d*un certain appareil. La présence des deux sœurs de Napoléon devait y ajouter un prix de plus, et de toutes les villes environnantes on était accouru pour jouir de ce spectacle. Le zèle du comte Gabriel pour ses fonctions de police capitula devant ce devoir d'étiquette. Sa place était aux cdtés de leurs altesses impériales; la cérémonie ne pouvait pas se passer sans lui. Aussi s'empressa-t-il de reculer de vingt-quatre heures la comparution du malfaiteur qui allait lui livrer la bande des Moutons. Dans la situation de Pierre, vingtquatre heures de répit c'était beaucoup ; il pouvait se décider avec plus de calme et attendre les conseils de
C'est dans la matinée que le vaisseau à trois ponts devait être mis à Teau, et ce ne fut pas petite besogne que d'obtenir des princesses un peu de ponctualité. Les soins de la toilette, les préparatifs du départ, le trajet, le cérémonial à l'arrivée, occupèrent un temps considérable, et quand la petite cour d'Hyères vint se ranger sur l'estrade qnilui avait été réservée, on était en retard de plusieurs heures sur le programme. Déjà la foule s'impatientait ^faisait entendre quelques murmures. Sans les troupes de marine qui bordaient la haie, sans doute ces témoi- Snages de mécontentement auraient été poussés plus
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loin. (Test là d'ailleurs Taccessoire obligé des fêtes, où les grands inlenricnnent de leur personne. On peut les caractériser en deux mots : déception et désappoiotement. Les grands s*imaginent qu*il en est d'eux comme des gendarmes, sans lesquels il n*y a point de réjouissance publique digne de ce nom. Ils ont la manie de s'offrir, de se prodiguer, d'arriver tard, de se faire attendre, afin de blesser plus ouvertement qu'ils le peuvent ce sentiment profond de l'égalité, qui est la véritable noblesse de l'homme. Quoi qu'on ait pu dire des tendances démocratiques de l'empire, aucun gouvernement ne froissa cet instinct du cœur par de plus grands sacrifices à l'étiquette, et si les deux régimes qui se sont succédé depuis ont trouvé une race de courtisans toutes dressée, c'est à l'empire qu'ils en sont redevables.
Au moment où les princesses parurent sur leur estrade, rafQuence était prodigieuse. La plage du Mourillon offrait une immense nappe de têtes que l'impatience faisait ondoyer en divers sens. Quatre enceintes avaient été réservées au public privilégié; elles regorgeaient de dames en grande toilette, d'oiTiciers de marine et d'étrangers venus de loin pour assister à cette solennité. Ces amphithéâtres étaient tous élégamment décorés et surmontés de trophées d*armes; des faisceaux de pavillODs, des banderoles tricolores flottaient an vent; toutes les troupes de terre et de mer étaient sous les armes. L'estrade oc-
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capée par les princesses se faisait surtout remarquer par uD goût parfait : une décoration de feuillage y circulait autour des tentures, et de nombreux écussons rappelaient des noms illustres dans noire histoire navale. Les dispositions avaient été prises de telle sorte, q^ie, de leur siège, les princesses ne devaient pas perdre un détail de ropération qui allait se passer sous leurs yeux. Placées & Tarriëre et un peu de biais, elles devaient voir le noble vaisseau s^élancer vers la mer comme vers un élément naturel, y plonger en décrivant un angle avec la surface de l'eau, et s*y asseoir ensuite en s'ouvrant un majestueux sillon.
L'opération à laquelle le Montebello allait être soumis, B'est pas la moins délicate de Fart des constructions navales; tout y est calculé, combiné, et pourtant avec des masses pareilles, le chapitre de Timprévu est encore vaste. Le vaisseau repose sur un chantier qui descend vers le rivage en pente douce, et ne cesse qu*à Tendrolt oA la profondeur de Teau est suffisante pour porter Tédi- Ice flottant. Quand il s*agit d'accompagner le vaisseau jusque-là, on l'assujettit au moyen d'un berceau qui le coniieut et le force à glisser rapidement sur des poutres SQifées. Ce berceau, serrant les flancs du navire comme Qû corset, lui assure un équilibre momentané jusqu'à ce tu'au contact de Teau, il retrouve celui que lui ont asri- S^^ les lois de Thydrostatique. Des épontilles, espèces
de supports en bois, le soutiennent par rarriëre et Tavant et sur les côtés, et c'est seulement lorsque ces tuteurs tombent, qu'entraînée par son poids, l'énorme masse court vers la mer avec la rapidité d'une flèche.
A peine leurs altesses impériales venaient-elles de s'asseoir que le signal fut donné. La première épontille s'ébranla sous les coups du marteau. Le commissaire extraordinaire avait pris place derrière la princesse Pauline; Pierre derrière la princesse Élisa; Laure sur les bancs inférieurs de l'estrade avec les autres dames d'honneur. La scène était admirable, et il s'y mêlait une émotion et une inquiétude vagues. L'ombre de ce majestueaî colosse se projetait sur les spectateurs, qui suivaient des yeux les moindres mouvements qu'il pourrait faire. L'attention était comme enchaînée, et peu à peu le silence devenait général. On entendait seulement les coups de masse qui retentissaient dans toute l'étendue du chantier. Pour aider les ouvriers, on avait fait marcher quelques chiourmes du bagne; les bonnets rouges et verts prenaient part à la besogne. Les plus robustes d'entre les galériens avaient été découplés et frappaient sur les épontilles. Cette circonstance fit nattre chez Pierre une certaine préoccupation ; son œil semblait surtout s'attacher à une espèce d'Hercule, dont les coups portaient tous avec un succès extraordinaire. Chacune des épontilles qu'il attaquait tombait à l'instant même.
— Il n'y a qu'âne poigne de ce naméro dans tout l'arsenal, se disait Pierre. Si c'était luil
L'homme se retourna et échangea avec le faux capitaine Maxime un regard rapide. C'était Bouton-de-Rose, réintégré depuis la veille. U avait reconnu son chef •
Peu à peu tous les tuteurs du Montebello avaient disparu; il ne restait plus que quelques arcs-boutants sur l'avant du navire, et le dernier de tous à Tarrière, celui qui forme, pour ainsi dire, la clé de la mise à l'eau. On en était là du travail et Bouton-de-Rose fut commandé pour cet effort décisif. Gela se passait à quelques pas de l'estrade, et l'on voyait l'intérêt s'accrottre à mesure que que le dénoûment s'approchait. Déjà le vaisseau semblait s'être animé ; un frémissement agitait ses membres, on eût dit qu'il se recueillait pour fournir un plus bel élan. La multitude poussait des cris entrecoupés de profonds silences, les chapeaux s'élevaient en l'air, on se foulait impitoyablement, on se coudoyait pour mieux Yoiri pour ne rien perdre de ce spectacle.
Cependant, Bouton-de-Rose frappait sur ce billot qui opposait le dernier obstacle, et ses bras nerveux, qui s'étaient joués jusqu'alors avec la besogne, rencontraientune résistance inaccoutumée. Il redoubla, mais vainement. EnQn, recueillant toute sa vigueur, il asséna un coup si Tiolent sudr l'appareil qu'à l'instant même un craquement affreux se fit entendre. Le Montebello^ comme s'il
eût secoaè les liens qui rencbatoaient, se déâda à marcher; mais une parlie du berceau s*était alfaissée, eti des éclats de bois, volant de toutes parts» signalèrent une aTarie. Mal soutenu, le vaisseau pepcha d*uQe ma* niëre alarmante et acheva d*écraser par son poids la légère ceinture dont on l'avait entouré.
Tout ceci se passa avec la promptitude de la pensée. ATenvisager de sang-froid, le dommage n'était pas grand, et peu d'heures auraient suffi pour le réparer; mais une panique épouvantable venait d'éclater parmi les spectateurs, et la scène avait changé de caractère. On sait à quel point, dans une grande foule, la peur est contagieuse, et quels vertiges elle y répand. Tout sens commun, toute présenced'espril s'éclipsent à l'instant même; il ne reste plus qu'un terrible et universel égarement. Ce furent les tribunes réservées qui en donnèrent le signal. Plus rapprochées du vaisseau, et dominé par lui, elles pouvaient croire que le colosse, en s'inclinant, allait les écraser et joncher le sol de leurs débris. Aussi, aux premiers craquements du bois, ui) cri d'alarme s'y fit eafSndre, et la foule y répondit au dehors par d'autres cris qui augmentèrent l'épouvanta. Le mouvement d'inclinaison que décrivit le navire acheva la déroute. Une clameur générale s'éleva autour du chantier : des accents de détresse éclatèrent sur tons les points. Alors le sauvequi-peut commença: des femmes, des enfants furent
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meurtris; on se marchait les uqs sur les autres, on se heurtait, on s*élouffait, on se précipitait au dehors par toutes les issues. La foule prenait des courants divers qui tantôt venaient se combattre» tantôt formaient de rapides tourbillons. Dans cette môlée générale, la peur avait tout aboli, la pudeur des femmes et ce soin de leur toilette qui les abandonne si rarement, la dignité des homraes et ce courage de Tamour-propre qui supplée tant de fois au courage naturel. Les chapeaux, les perruques, les Q(Buds de rubans» les bonnets, volaient de toutes parts; les robes s'en allaient par lambeaux, et des pans d'habits restaient sur le champ de bataille.
La tribune officielle n'avait pas su garder, en cette occasion, plus de sang-froid que les autres. Les femmes y abondaient, et ce n*estpas à elles, fussent-elles sœurs de Napoléon, qu'il faut demander de se dôrendre contre des émotions où les nerfs sont en jeu. Aussi, au cri de panique poussé par les voisins, la petite cour d*Hyères l'ëpondit par un cri sympalbique. Le commissaire extraordinaire sentit sa coiffure & la Caracalla se hérisser de frayeur, et ses bottes k la Souwarofl trahirent, par un tremblement visible, Vémotion des gras de jambe qu*elles ^^nienaient. Quand le vaisseau doana de la pente, le foudre de guerre n'y tint plus.
*^ Sauvons leurs altesses impériales, dit-il.
Eu même temps, il s*élança vers Tissue de la tribune
et s'éclipsa. Poar écarter la foule, il criait de temps en temps :
— Au nom de Sa Majesté Tempereur et roi, ouvrez un passage pour les princesses.
Cependant les autorités militaires avaient pris quelques dispositions. On forma une haie de soldats de marine, et les personnes qui occupaient la tribune o£S' cielle purent se retirer tranquillement et sans encombre. Cinq minutes après, il n'y restait plus que deux hommes: Pierre et Zéphyr, Zéphyr s'était glissé sur les derrières de la tribune avec la domesticité des princesses, et, de là, il avait suivi cette scène. Quant à Pierre, il avait voulu assister jusqu'au bout à la bagarre, et ses impressions se résumaient en un haussement d'épaules trèssignificatif.
— l^i l'on appelle cela des hommes t se disait*il.
— Des vrais moutons de Panurge, capitaine : la peur les rend féroces.
Pierre se retourna et aperçut son compagnon.
— Ah I c'est toi ! Eh bien ! qu'en dis-tu?
— Que voulez-vous que j'en dise, capitaine I Le monde est plein de pleutres, voilà tout ce que ça prouve.
La confusion commençait pourtant à diminuer ; les cris désespérés avaient cessé, et la foule s'écoulait plus régulièrement. A force de regarder le vaisseau et de voir qu'il ne bougeait plus, les timides avaient repris courage
et se sentaient disposés à braver le danger imaginaire qui, toutàTheure, les avait si fort alarmés. Cette réaction n'offrait plus le même intérêt, et Pierre allait se retirer, quand il vit son compagnon porter la main à sa jambe et s'écrier :
— Par exemple ! en voilà une sévère I
— Qu'as-tu donc? lui demanda Pierre.
— J'ai qu'on vient de me gratter le mollet, capitaine, répondit Zéphyr en examinant le plancher de la tribune.
^Te gratter le mollet? qui donc? Nous sommes seuls, répliqua Pierre en jetant les yeux autour de lui.
— N'empêche que quelqu'un vient de me gratter le mollet, capitaine. Que diable 1 je ne suis pas ladre.
En même temps il examinait le parquet sur lequel leurs pieds étaient posés. En l'honneur de leurs altesses impériales, on l'avait garni d'un tapis qui recouvrait les planches et donnait à l'ensemble l'aspect d'une surface unie. Comme les autres tribunes, la tribune officielle avait été construite en amphithé&tre, de manière à ce qu'on pût y voir de toutes les places. Pierre et son compagnon se trouvaient alors vers le milieu de ce pavillon.
—Tu auras rêvé, dit Pierre en faisant un nouveau mouvement pour se retirer.
— Rêvé, s'écria Zéphyr ; tenez !
Il venait de saisir une main qui s'élevait de dessous le tapis et lui avait de nouveau chatouillé la jambe.
!24a PIRaRfi MOUTON
— Ah ! farceur, ajouta4-iI eu se penchant vers le plancher ; tu veux rire. Eh bien ! nous allons voir l
— Chutl dit une voix souterraine. C'est moil
-- Qui toi? Belzébuth l dit Zéphyr en I&chant la main qu*il avait saisie. Laisse mes abattis tranquilles, mauvais plaisant, et va batifoler avec te$ pareils.
— Je te dis que c^est moil ^outa la yo'n^ souterraine. Le capitaine est-il là ?
En entendant ces mots, Pierre regarda rapidement autour de lui; personne ne les observait. La foule s'en allait de toutes paris, encore émue et troublée. Rassuré par cet examen, il souleva rapidement le tapis, et jeta un coup d*ceil ^ travers les interstices des planches*
•— Je ne m'étais pas trompé» ditril, c*est lui ! J'avais reconnu sa voix.
— Mais qui donc? ajouta Zéphyr en inrislant ; le diable en personne.
--Chutl répliqua Pierre.
— - Chutl ah bien I c'est le jour des chutl Soit dit sans coq-i-l'àne! Tout le monde s'en mêle, des chut!
— Veux-tu ta taire, étourneau! c'est Baulon-d^Rose. . — Le lieutenant I oh alors 1
— Suis-moi, Zéphyr.
— Oui, capitaine.
Pierre n*était pas homme à laisser sans aide les gens qui l'avaient bien servi; il venait de 3e décider h secourir
PIERRE MOUTON Si3
son ancien lieutenant. Bouton-de-Rose avait dû profiter du désordre pour se jeter ^ous Tabri que formait Texhanssemcnt des tribunes et s'y dérober aux regards : il élait facile de trouver Touverlure par laquelle il avait pénétré jusque-là, et de Ty rejoindre. En effet, sur un point, la cage en planches avait cédé, et Pierre s'engagea avec Zéphyr dans ce passage. Il y régnait une demi-obscurilé qui empêchait d'abord de se reconnaître :
— Où es-tu? demanda Pierre.
— Ici, capitaine, dit le fuyard.
Us marchèrent vers la voix, et trouvèrent Bouton-^de- Rose philosophiquement assis dans un coin, les bras croisés et le bonnet vert surroréllle.
— Eh bien ( ajouta eelui-ci en tendant la main à ses compagnons, j*6s^përe que nous en avons eu de la chance aujourd'hui. Il n'a manqué qu'une chose: c'est que le vaisseau se coucfait pour tout de bon. Toute la chiourm^ la dansait.
— Et que vas-tu faire à présent? lui dit Pierre. ^Dame! atietidre. Nous verrons à la nuit Impossible
de sortir avec celte pelure-là, ajouta-t-il en montrant 9a casaque de galérien. C'est connu dans le pays; on verrait vite à quel régiment j'appartiens.
— Diable ! dioMe ! dit Pierre.
— C'est vrai que tu n'es pas h la noce, mon gars, ^serva Zéphyr. Quand on s'apercevra h l'arsenal que le
compte n'7 est pas, on lâchera les chiens, et gare les menottes I
— Ah ben I si c'est écrit là*haut, ajouta notre philosophe, j*irai lâter encore des légumes du gouvernement. C'est léger et salubre.
Pendant que les deux amis échangeaient ces paroles, Pierre semblait chercher un moyen d^évasion ; il témoigna par un geste qu'il venait de prendre un parti.
— Pas de balivernes, enfants ; il faut sortir de là. Écoutez-moi. Toi, Zéphyr, habit bas, mon garçon.
Et il lui enlevait la longue redingote de livrée donl il était revêtu.
— Mais, capitaine, je ne peux pas marcher nu, observa le pauvre diable, un peu vexé de se voir dépouiller ainsi.
— Dans des bagarres comme celles d'aujourd'hui, mon garçon, tout est permis. Tu auras laissé ton habit à la bataille. Ne t'inquiète pas : tu ne seras pas le seul.
— Vous croyez !
— En rentrant en ville, nous frappons chez un fripier et tu t'équipes à neuf. Du galon tant quêta en voudras, mon petit.
— Ohl alors, capitaine, voilà mon caraco. Passe-loi les manches, Bouton-de-Rose; serre un peu les épaules pour que ça entre. Doucement 1 làl làl
— Maintenant, ton chapeau de livrée, ajouta Pierre.
— Mon chapeau aussi, capitaine! Et les coups de
soleil 1 Décidément, je vais me promener en costume de nageur, avec la feuille de vigne. Mon chapeau, ah ben!
— Comment faire I Veux-tu le laisser aller avec sa tête rasée I On Tarréterait au pYémier corps-de-garde.
— C'est juste, capitaine, c'est juste.
—A nous deux, à présent, Bouton-de-Rose. Fais tomber ton pantalon et cache ton anneau. Croise tes brandebourgs et marche droit. Surtout, ne traîne pas la jambe.
— N'ayez pas peur, capitaine; je battrais des flic-flacs, s'il le fallait. Voyez donc I
— C'est bien ! L'air assuré, le geste libre, l'œil en avant de toi ? comme un laquais de bonne maison.
— Entendu I
— Encore un mot ! Tu feras seul ton chemin et iras nous attendre chez la mère Pochefort, tu sais, rue de ces demoiselles.
— Convenu!
— Maintenant, mes enfants, sortons, et à la garde de Dieu!
LÀ Liçon
Une demi-heure ne s*était pas écoulée depuis févànement du Mourillon que Aé'jh la ville entière riait elle^mâme deson épouyanie. Oq sut bientôt à quoi s*en tenir. Quelques pièces de bois, qui formaient le berceau du bAtirnent, n'avaient pas présenté une solidité suffisante et s'étaient affaissées. De là, ce fflouvement d'inclinaison qu'avait décrit le vaisseau. Il suffisait de quelques heures de travail pour le remettre en place, changer les madriers qai avaient souffert et achever Topéralion. Pendant qu'on réparait le dommage» les princesses firent une promenade dans la rade et visitèrent le bâtiment sur lequel floUait le pavillon amiral.
Il est peu de spectacles au monde plus imposants que celui du bassin de Toulon, couvert d'une escadre patoisée et sillonné par des yoles élégantes. Cette nappe d'eau, unie comme celle d'un lac, et qui d'un côté forme Tavant-porl, de l'autre fuit en s'arrondissant vers l'anse où repose la petite ville de la Seyne, ce fort de la Halgue
PIBRAB MOOTOK 247
assis sur an rocher calcaire qui étiscelle au soleil ; ces lAtteries distribuées le long de la passe, depuis Sainf^ lâDdrier jusqu'au moDument funéraire de la Toochtf^ Tréville, ces embrasures où veillent tant de canons, ces eaux, ces caps qui rappellent tant de souvenirs glorieux, tout cet eneemble de beautés naturelles et d*ouvrages militaires , respirent un tel sentiment de grandeur, de puissance an repos, de calme dans la force, qu'il est difficile de se dérober de Tentiiousiasme qu'exdte un tel spectacle* Poar faire aux sœurs de Tempereur un accueË digne de leur rang, les vaisseaux mouillés en rade les saluaient de leurs batteries et s*enveloppaient de fumée. On les voyait s*eflacer, puis reparaître avec leurs mille pavillons et leurs équipages debout sur les tergues, le chapeau à la main. Cette scène magnifique eût duré plus longtemps si la princesse Pauline, que le bruit du canott fatiguait, n'eût demandé grâce pour ses oreilles. Le commissaire extraordinaire commençait «ussi i trouver Todeur de la poudre fort incommode^ et il ne fut pas fâché qu'on le délivrât de ces terribles détonations. Bi fait de romance, il aimait mieux qudque cliose de plus doux.
Pierre n'avait pas accompagné les princesses dans leur promenade sur l'eau : les émotions de la journée lui offraient uae excuse t( ses intérâis prenaient le pas sur «on service. Jiasqu^à^ tout lui avait réussi : la désoidfe
de la foule avait couvert la retraite de Bouton-de-Rose; et, perdu dans cette masse de curieux, le forçat avait pa gagner Tune des ruelles qui débouchent sur le port. Là, il frappa à la porte d'une maison de mauvaise apparence et s'engagea dans un corridor sombre qu'obstruaient des immondices. Pierre et Zéphyr Tavaient suivi du regard ; et, après Tavoir vu en lieu de sûreté, ils continuèrent leur route. Il s'agissait de réparer l'équipement de Zéphyr; le premier fripier y pourvut; après quoi le capitaine entraîna son compagnon vers la place du Champ de Bataille, le fit asseoir devant la table extérieure d'un café et lui donna des instructions :
— Mon garçon, lui dit Pierre, tu vas aller trouver Bouton-de-Rose chez ces dames : avec mes épaulettes, je n'y peux pas paraître; mais retiens bien ce que je vais le dire.
— Oui, capitaine.
— D'abord, point d'orgie, point de tapage : vous attireriez la police. Si ces dames sont montées et le prenjaent trop haut, mets-moi ça à l'ombre.
— A fond de cale ; c'est entendu.
— Sur-le-champ, vois avec Bouton-de-Rose s'il y a par-ci par4à quelques hommes de bonne volonté pour une expédition.
Pierre en était là de cet entretien, quand deux personnes vinrent s'asseoir devant la table qui était con-
PIERRE MOUTON Si9
tiguë à la sienoe. H se tut et s^assura à quels indiscrets il avait affaire. L'un d'eux était précisément le commandant de l'arsenal, son mauvais œil , l'homme qui semblait obstinément voué à sa poursuite. Pierre ne se troubla pas et salua le fonctionnaire, qui lui rendit sa politesse, tout en l'examinant avec une fixité implacable. Il était inutile de soutenir plus longtemps cette situation ; aussi Mouton vida-t-il dans le verre de son camarade le restant de la bouteille de bière qu'il s'était fait servir, en ajoutant de manière à n'être entendu que de lui :
— Pas moyen de causer tranquillement ici, il pleut des mouchards; filons.
Un moment après, il se leva et entraîna Zéphyr vers l'allée la plus sombre et la plus déserte du Champ de Bataille. Là, il acheva de l'initier à ses projets, en appuyant sur les détails, Ide manière à ce qu'il n'oubliftt rien et transmit ponctuellement ses ordres; puis en le congédiant, il lui dit :
— Va vite, tu me retrouveras ici dans une heure. Surtout que Bouton-de-Rose soit exact; le salut de la bande en dépend.
-Il le sera, capitaine, répliqua Zéphyr; c'est un garçon calme et solide. Vont-ils s'égayer, les gars !
— A propos, continua Pierre; reprends ton costume de livrée : c'est nécessaire. Bouton-de-Rose n*en a plus besoin.
— Oui, capitaine. J'y Hvuis songô^
Zéphyr partit et se perdit bientôt dans les ruelles de Toulon. A part la ligne des quais et une ou deux grandes Toies de communication intérieure qui viennent aboutir au Champ de Bataille ou déboucher sur le port, Toulon est un labyrinthe parsemé de petites places et de carrefours. Plusieurs de ces rues sont si étroites qu'elles ne sont pas carrossables et sans les eaux vires, qui abondent sur presque tous tes points, elles se changeraient bientôt en cloaques infects. Les débris de cuisines y sont amoncelés à côté de tessons de vaisselle et de bouteilles. On dirait autant de dépôts d*engrais au milieu desquels on ne sait où poser décemment le pied. En général» la pro* prêté n'est pas le caractère distinctif de nos villes méridionales, et les édiles municipaux y luttent mal contre de vieilles habitudes d'incurie et d*inSttbordination.
Le quartier dans lequel s'edgageait Zéphyr était l'idéal de cette truanderie : des bandits, des courtisanes et des agents de police pouvaient seuls en être les hôtes. Dans de certains endroits, les murs latéraux étaient si rapprochés qu'en étendant les bras on touchait les deux façados de la rue. Jamais un rayon de soleil n'avait pénétré dans ces allées ténébreuses qui suintaient d'humidité et exhalaient une odeur de moisissiire. Les parois des constructions étdeni salpêtres; des efflorescences blanchâtres, des crevasses du plâtre indiquaient le travail intôiieur
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des bétes impures qui s'y étaient creusé un logement. Zéphyr s'avançait dans cette sentine comme dans un pays familier, jeiant autour de lui des regards inquiets pour s'assurer qu'il n'était pas suivi, et décrivant plusieurs détours afin de tit)mper toute survdllâuce. Enfin il s'arréla dans le tournant d*uD6 ruelle, fit entendre un signal et se glissa par une porte entrebâillée. Pour tout autre qu'un habitué, il eût été difficile de se diriger au milieu des ténèbres qui régnaient dans cet endroit; Zéphyr lui-même, quoique fort au courant des lieux, fut obligé, dans le premier moment, de prendre le mur pour guide et d'appuyer la main sur la couche pulvérulente qui le revêtait. Il parvint ainsi, à tâtons, jusqu'à une corde qui servait de rampe et régnait autour de lacagedeTescalier. Une fois muni de ce conducteur, sa marche fut plus assurée; il franchit rapidement tes degrés et arriva au premier étage.
Zéphyr entra délibérément dans la pièce qu'éclairait uae méchante lampe, quoiqu'on fût encore en plein jour. Bouton-de-Rose était assis devant une table chargée d'un broc de vi» et û^ quelques verres. Trois ou quatre femmes à demi vêtues formaient autour de lui un petit barem.
^ Bravo I lui dit Zéf^Tr tn entrant: ne nous gênons pas. .
*** Ahl deaX toi, cQpin, répliqua Bouton-de-Rose
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sans se déranger ; eh bien! tu repasseras, je suis en affaires.
— C*est juste I respect au sultan Saladinl Mais tu vas me faire le plaisir de m'écouter. J*ai à te causer de la part du capitaine.
Les deux amis s'attablèrent devant le broc de vin. On renvoya les courtisanes, «t le chapitre des explications commença. A mesure que renvoyé de Pierre déroulait ses instructions, la physionomie du forçat s'épanouissait; des accès degalté interrompaient la confidence.
— Joli ! joli ! s'écriait-il ; oh ! joli t en diable ! Zéphyr continuait, et, fidèle aux ordres du capitaine,
il entrait dans les détails et précisait les moyens d'exécution. Quand il eut achevé, il frappa sur l'épaule de Bouton-de-Rose, et ajouta :
— Eh bien! qu'en dis4u?
— Jeté dis que c'est fait.
— As-tu du monde?
— Assez pour l'expédition. On m'a dit que Bec-de- Lièvre et Pomme-d'Api battaient le pavé; je les enverrai ramasser deux hommes encore, et j'ai mon compte.
— Tu as bien compris î
— Aux oiseaux ! sois tranquille, nous allons nous égayer un peu. Adjugé! Entendu! Convenu I Tu peux filer. Eh ! dis donc, ta souquenille de laquais.
—Ah! diable tu as raison; j'allais l'oublier: passe-
moi la chose. Pas de risque qu'un gendarme mette la main là-dessus. Un laquais, c'est sacré.
Lorsque Zéphyr rejoignit Pierre sur la place du Champ de BataillOi des salves d'artillerie annonçaient le retour des princesses. Du milieu de la rade, elles avaient assisté à rimmersion du Jf on^eie//o qui, cette fois, s'était passée sans encombre; puis à la suite d'une splendide collation, qui leur avait été servie à bord du vaisseau-amiral, elles TCDaient de se diriger vers le port : leurs voitures les attendaient dans les rues adjacentes. La nuit arrivait, et après une journée fatigante, leurs altesses n'avaient plus qn'un seul désir, celui de regagner promptement leur domicile. Pierre se rendit au lieu du débarquement, tandis que Zéphyr allait achever ses préparatifs.
Quand le comte Gabriel mit pied à terre, la première personne qu'il aperçut fut le faux capitaine Maxime qui, malgré sa résistance, l'entratna d'un air mystérieux et commença une longue histoire à propos de la bande des Moutons, l'entretint de prétendues recherches qu'il avait faites dans la journée, de découvertes importantes et de révélations précieuses. Pendant ce temps, les voitures des princesses s'éloignaient, et le soleil s'abaissait àrhorizon. Le comte Gabriel avait beau essayer de fuir la confidence, Pierre le tenait assujetti par le bras, et il était difficile de se dérober à cet argument décisif . Pierre parlait d'ailleurs au nom de Sa Majesté l'empereur et roi,
if
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et comme un homme qui prend ses devoirs au sérieux; il ne lâcha prise qu'au moment où il le crut convenable, Le comte profita de sa liberté pour courir vers la rue voisine, où il jeta un regard désappointé.
— Eh bien ! monsieur^ dit-il en revenant vers Pierre, vous le voyez, toutes les voitures sont parties.
— Excepté mon coupé, monsieur le comte, et je vous y offre une place. Mon domestique est ici près à nous attendre.
L*offre fut accueillie avec empressement, et Pierre n'abandonna pas dans la voiture le thème qu'il avait entrepris. Seulement, à mesure que la nuit devenait plus sombre^ son récit revêtait des couleurs plus effrayantes; il racontait, sur la troupe des Moutons, les aventures o& les coups de poignard et de pistolet tenaient une grande place, il insistait sur l'audace prodigieuse des bandits et l'impossibilité d'échapper à leur vengeance. Ce genre d'entretien amusait médiocrement le commissaire extraordinaire, et, pour le rompre, H fredonnait de temps en temps quelque ariette; mais la voix chevrotait et les moyens étaient visiblement en baisse. Pierre, d'ailleurs, ne se prétait pas à ce jeu et reprenait impitoyablement son histoire,., en l'accompagnant de détails de plus en plus colorés. Jusqu'au village de La Valette, le comte fit bonne contenance ; on n'avait pas abandonné la grande route d'Italie: quelques rouliers se montraient de loin
en loin, et par intervalles des maisons bordaient la chaussée. Mais quand on eut pris la traverse d*Hyëres, ces diversions où se réfugiait une âme effrayée manquèrent tout à coup. Pas uneâme, pas une habitation; des champs de vignes et d'oliviers à perle de vue : te bruit de la voiture troublait seul le silence du chemin. Le comte Gabriel se sentait à chaque instant plus mal à Taise ; il épuisait son répertoire de romances : V Astre des nuitSy le Point du jour^ Partant pour la Syrie. Enfin, il venait d'attaquer le grand opéra, quand un terrible coup de sifflet, résonnant à la portière, étouffa dans sa gorge un majestueux fa-dièze :
— Qu'est-ce? s'écria-t-il en bondissant de frayeur.
— Arrête ou je te brûle I dit une voii au dehors.
— Avez-vous^des armes, monsieur le comte? dit tranquillement Pierre. C'est le cas de s'en servir.
Il fit en même temps le geste de tirer son épée du fourreau. Le commissaire extraordinaire retrouva toute son énergie pour arrêter le bras de son compagnon.
— Gardez- vous-en bien, capitaine î s'écria-t-il : ils ne nous feraient point de quartier. Diable I de la prudence 1
— Vous voulez alors vous laisser dévaliser par ces misérables! Fi donc! monsieur le comte !
— Pas d'injures, capitaine, s'il vous plaît; n'exaspérons personne, je vous en prie. Du calme! du calme 1
La voiture s'était arrêtée, et un homme, le chapeau
rabattu sur les yeux» se présentait à la portière. Pendant ce temps» Pierre s'était élancé hors de la voiture et avait mis Tépée à la main.
— * Brigands I misérables ! s'écria-t-il.
Trois hommes de la bande allèrent vers lui et le maîtrisèrent fortement pendant que les autres s'emparaient de Zéphyr.
— Ne me ménagez pas, disait Pierre à voix basse; liez-moi les bras et les jambes ; attachez*moi à un arbre; b&illonnez-moi.
Zéphyr, de son côté, se colletait avec les deux malfaiteurs qui s'étaient attaqués à lui et opposait une résis- ' tance vigoureuse.
— Pas de bêtises, Pomme d'Api, tu cognes trop fort, disait-il à voix basse. Hodère-toi, ou je te secoue.
— Faut bien jouer le jeu, collègue.
— Oui, mais le petit jeu , animal. Tu me romps les os.
Pendant ce temps, Bouton-de-Rose avait ouvert la portière et posant un énorme poignet sur le collet du commissaire extraordinaire :
-* A nous deux, muscadin, lui dit-il.
— C'est trop juste, monsieur, répliqua la victime... trop juste, en vérité... Je suis prêt à m'exécuter, voyezvous... Ainsi point de violence... Voici ma bourse, monsieur... voici ma montre, monsieur... Que puis-je faire
encore qui vous soit agréable? Je suis disposé à tous les sacrifices, monsieur.
En même temps il se débarrassait de son argent et de ses joyaux et les mettait dans la main de Bouton- de« Rose. Celui-ci recevait tout cela gravement, le glissait dans sa poche sans répondre et n'en serrait que plus vigoureusement la cravate de la victime.
— Aïe, monsieur, prenez garde, je vous en prie, s'écriait piteusement le commissaire extraordinaire; vous allez m*étrangler. Je fais un appel à vos sentiments...
n achevait à peine ces mots qu'une secousse, imprimée par le bras du terrible athlète, le jetait au milieu du chemin. Un contre-coup le remit en équilibre.
—Marche, muscadin, lui dit le terrible homme; nous avons h causer.
Le spectacle qui s'offrait au dehors n*avait rien de rassurant; Pierre et Zéphyr, tous les deux enchaînés et bâillonnés, étaient conduits vers un fourré situé à peu de distance; le comte Gabriel dut prendre la même direction, au milieu des bourrades que lui administrait le vigoureux compagnon dont il sentait l'étreinte. On gagna un bois de pins au milieu duquel on fit halte. Les bandits s'assirent en rond, et Bouton-de-Rose, prenant la gravité d'un juge, commença l'interrogatoire de son prisonnier :
258 PIEBRE MOUTON
— Muscadin t lui dit-il, tu es connu. On sait qui tu es et ce que tu es venu faire dans le Var.
Le comte Gabriel tressaillit : parmi les chances qu'il courait, il n'avait pas songé à celle-là. Cet interrogatoire solennel, ces figures que la nuit rendait plus sinistres, ces pistolets, dont les canons luisaient dans Tombre, tout contribuait à remplir son cœur d'alarmes.
— Muscadin, continua son impitoyable juge, on te nomme Gabriel, comte ou non. Tu es envoyé par la police, et tu as devant toi des hommes de la bande des Moutons. Juge si tu es à la noce 1
Pour aider à Teffet de son discours, Bouton-de-Rose arma ses pistolets, et toute la troupe en fit autant. Le comte Gabriel crut que sa dernière heure était venue, il se jeta à genoux.
— Grâce I grâce! s'écria-t-il; vous me jugez mal, messieurs! vous me jugez mal... Vous êtes des gens de cœur... J'aime les gens de cœur... Les braves sont toujours des braves...
Bouton-de-Rose laissa le patient se débattre ûnsi pendant qudques minutes et sembla consulter ses compagnons sur le parti qu'il fallait prendre, après quoi fl éleva de nouveau la voix :
— Écoute, muscadin ; les Moutons savent tout ce que Ton dit, tout ce que Ton fait, tout ce que Ton trame ; tu es acharné contre eux.
— Mais, pas du tout, s'écria le patient; c'est de la calomnie...
— Tu es acharné contre eux, muscadin, reprit le juge d'une Yoix solennelle, lu veux les détruire, et demain tu dois f aboucher avec un traître qui les a dénoncés. Tu vois qtf on est un peu au fait.
L'accusation portait si juste que le comte Gabriel n*osa pas y répondre. Il baissa la télé comme un homme condamné. Le juge continua :
—Ainsi, muscadin, recommande ton ûme à Dieu, tu as quatre minutes. On verra à ne pas te faire souffrir.
A ces mots, une terreur épouvantable s'empara du malheureux; ses dents claquaient comme s'il eût eu la fièvre, ses jambes ne pouvaient plus le soutenir: c'était à faire pitié.
—Grâce! disait-il encore. Voyons, que puis-je pour vous? Faites vos conditions... j'y souscris... Voulez-vous de l'argent? tout ce que j'ai?... Voyons, parlezl...
— Il est trop tard, disait impitoyablement le juge.
-- Un peu de pitié, mes bons messieurs, un peu de pitié t
Le chef parut se consulter de nouveau avec ses camarades, et, après quelques secondes de délibération, iU se retournèrent tous brusquement et dirigèrent leurs pistolets vers la victime. Le commissaire extraordinaire n'y tint pas : il tomba le front contre terre.
Les bandits eurent de la peine à contenir leurs rires. —Muscadin, écoute encore et réponds avec franchise; si Ton t'épargne, laisseras-tu les Moutons tranquilles?
— Si je les laisserai tranquilles, messieurs I dit le commissaire extraordinaire; vous me le demandez? Je sais payé pour cela. Dès demain, je donne ma démission 1... Tranquilles!... Ahl s'ils n'ont que moi pour les inquiéter t
— Tu le juresT
— Oh oui! je le jure!... Par tout ce que vous voudrez!... Par l'ombre de mes aïeux, par la tête du ministre de la police! Tout ce que vous voudrez! je n'en excepte rien.
— Eh bien! alors, tu es libre, muscadin; mais souviens-toi que les Moutons ont l'œil partout et veillent sur ta conduite. Debout!... Âh ! cependant, il y a encore une condition. On dit que tu pinces agréablement la romance...
— Ah! messieurs, dans quel moment....
— Tu vas nous en chanter une, ou il n*y a rien de fait. Voyons, ne tortillons pas : quelque chose de tendre; le Point du jour f par exemple. Et pince-nous ça dans le soigné I
Le malheureux comte voulut en vain s'en défendre; il fallut payer cette dernière rançon. Au moment où il achevait le second couplet, un mouvement se fit dans la
troupe, une alerte avait été donnée et les prisonniers furent reconduits rapidement vers le chemin. Les liens qni retenaient Zéphyr et Pierre furent détachés; après quoi, àun nouveau coup de sifflet, la bande disparut dans les broussailles. Chacun reprit sa place : Zéphyr sur son siège, les autres dans la voiture qui s'ébranla.
—Monsieur le comte, dit Pierre, nous nous vengerons demain en interrogeant le délateur de la bande.
* Capitaine, répondit le commissaire extraordinaire, rien ne presse. Il faut laisser faire les gendarmes.... Chacun son métier.
La leçon avait porté.