‹ Pierre MoutonChapitre 18 sur 50 · DEUX FEMMES · texte numérisé non relu

DEUX FEMMES

A la suite de ces événements et de ces fêtes, Hyères prit un aspect tranquille, et Laure eut le temps de se ecueillir. Depuis le jour de son arrivée, la jeune fille Q*aYait pas échangé un mot avec Pierre, si ce n'est devant des tiers et sur des sujets insignifiants. De part et

d'antre, on semblait s'accorder à oublier le passé et à laisser les choses suivre leur oonrs. Le service des princesses n'était pas une sinécure; il occupait Laure une partie de la journée, et, dé son cAté, Pierre ne sortait de son pavillon, pour se mêler aux hôtes de la résidence, que lorsque son devoir l'y obligeait. Ainsi les occasions d'une rencontre étaient rares, et ni Pierre ni Laure ne cherchaient Si les faire nattre. Que se seraient-ils dit?

Cependant cet éloignement même ne donnait que plbs carrière à l'imagination de la jeune fille. Dans le domaine de la passion, le silence joue un grand rôle : rien n'exalte autant le cœur et n'y entretient plus de fièvre. Il est rare que, vu de près, un héros de roman garde sod prestige; il perd à être connu : la réalité fait toujours tort à l'idéal. Les femmes surtout possèdent ce merveilleux secret de quitter la terre pour se construire un temple dans l'espace et y placer leur dieu sur un autel. Malheur à qui descend d'en haut et s'expose à des rapprochements dangereux! En amour comme ailleurs, il existe des effets de perspective qu'on ne saurait ni suppléer ni reproduire, et rien n'adoucit les teintes comme ce lointain vaporeux dans lequel te cœur place les images aimées I

Laure, faut-il le dire, poursuivait un songe parefl. Aucun homme n*avait jusque4fc fait sur elle l'impression que Pierre y avait produite. Elle voulait en vain

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fair ce sentiment dépravé» se tromper elle-même ; elle ne pouvait y parvenir. Personne n'aurait pu lui faire des reproches plus vifs que ceux qu'elle se faisait, ni lui dépeindre sous de plus odieuses couleurs ce penchant indigne. Chaque jour elle se croyait guérie ; et chaque jour des rechutes affreuses la remplissaient d'épouvante. Les succès que Pierre avait trouvés dans le monde impérial enivrsdent son âme; elle s'y associait comme si quelque chose en eût rejailli sur elle. Si Pierre portait ses attentions vers quelque femme de la cour, elle souffrait, elle se sentait jalouse. La voix de cet homme avait un accent qui la pénétrait, ses yeut une expression dont elle ne savait pas se défendre. Cette plaie faisait des ravages; elle en avait sondé* la profondeur et elle était presque résignée.

Laure se connaissait, elle était certaine de ne jamais souiller sa vie par une faiblesse déshonorante, et, plutôt que de céder, elle était résolue à mourir. C'est ce qui la soutenait et lui faisait envisager avec plus de calme la triste partie qu'elle allait jouer. Elle ne pouvait être ni la femme ni la maltresse de Pierre, mais elle se croyait appelée à tirer cet homme de l'abjection, & le sauver par son silence, h le relever par ses conseils. Malheureuse, elle le serait toujours, mais lui pourrait être heureux ; le bandit ferait place au vaillant militaire; et elle serait ^instrument de sa réhabilitation. C'est ainsi que Laure

transigeait avec ses remords, et conciliait le devoir avec la pitié. Chaque pas que Pierre faisait dans le monde affermissait chez elle cette résolution'; ses succès lui servaient d'excuse. Elle le suivait comme on suit ce que Toq a créé, avec un sentiment à la fois rempli d'orgueil et d*£ftnertume. En ceci, elle était d'ailleurs sincère : sans que jamais, entre elle et Pierre, aucune explication se fût échangée, elle croyait que le chef des bandits aspirait à une vie nouvelle et voulait effacer le passé. Tout indiquait ce retour : les scènes du souterrain et. ses débuts brillants à la cour des princesses. H ne s'agissait plus dès lors que d'une complicité passive, et pouvaitelle moins faire pour nn btomme qui s'était montré, à son égard, si dévoué et si chevaleresque? Ostensiblement, il était son frère; elle accepta cette position et se dit qu'elle serait une sœur pour ce malheureux. Ainsi, peu à peu, elle se résignait à subir les conséquences d'une solidarité habilement surprise, et couvrait des couleurs de la compassion les faiblesses d'un coeur combattu.

Claire de Stolberg, de son côté, était livrée à des inspirations moins généreuses. On l'a deviné, la comtesse de Stolberg n'était autre chose que cette Claire qui avait employé le bras de son amant pour se délivrer d'un vieil époux. Pierre avait eu soin de se ménager un beau Tôle dans ce récit, mais le fond en était vrai : Claire était

complice de son crime, et aurait dû en partager Texpiation. Mais la comtesse de Stolberg savait comment on désarme la justice des hommes : Pierre seul avait été frappé. Toute la vie de cette femme se composait d'aventures semblables; elle était née pour Tintrigue et^y apportait les ressources les plus étendueret une audace qui ne connaissait point de limites. Cette audace Tavait toujours sauvée : c'était là sa force et son étoile. Profondément artificieuse, elle portait des coups d'autant plus sucs que la main restait constamment cachée; au lieu d'attendre l'ennemi, elle l'attaquait de front, allait de plein gré au-devant de la lutte,i intimidait ceux qui pouvaient la perdre et corrompait ceux qu'elle n'avait pas la puissance d'abattre. Tout ce qui conduit ici-bas au au succès et à l'empire, elle l'avait. Elle savait flatter, résister ou céder à propos, composer son visage, mesurer sa parole, vaincre ses émotions et même sa haine. Dans le monde où elle avait su s'introduire, elle déploya toutes les qualités de la comédienne et y joignit celles du courtisan. Tout en elle était dangereux, l'inti^ mité et rindi£fërence, l'afifection et la rancune. Du reste, jQuUe pudeur, nulle réserve, rien de ce qui honore la femme; elle ne reconnaissait que deux maîtres : le caprice et le calcul.

Restée veuve à vingt ans, riche et titrée, Claire aurait pu prétendre aux plus beaux partis. Aucun n'avait

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flatté son ambition au point de la décider au sacrifice de son indépendance. Elle préféra rester libre, afin de pouvoir jouer tous les rôles et courir toutes les aventures. C'était un cœur profondément dépravé, qui aimait l'agitation pour Tagitation, Tintrigue pour l'intrigue. A la mort du comte, elle avait habité Dresde, que traversaient souvent des membres de la famille impériale. Elle se créa ainsi des relations parmi les puissances du jour, et de la maison de la grande-duchesse de Berg, elle passa à la cour de la princesse Pauline. Nulle part elle ne pouvait trouver des mœurs plus faciles et un théâtre plus favorable à ses menées. Pauline était une nature bonne et indolente, n'ayant de Factivité que par accès, et jouet de ses propres fantaisies. Pour prendre de l'ascendant sur son esprit, il suffisait de flatter sfô goûts, de s'occuper comme elle de mille riens, d'épouser ses haines et ses préférences, de couvrir d'un voile discret les écarts de la belle pécheresse. La comtesse de Stolberg fit tout cela et avec un tel art, que sa dignité n'en fut point atteinte; aussi son influence devint-elle grande, et plus d'une fois la princesse mit son crédit tout entier au service de la favorite. C'était elle qui conduisait la maison, disposait du service intime et n'y admettait que ses créatures.

Quand cette femme revît, au milieu d'une fête et mêlé à cette cour, un homme qu'elle croyait voué à un ch&timent

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perpétaely sa mrpriM el son inquiétude furent grandes. Sa prenière pensée fut manvaise ; elle Toulait le dénoncer et le livrer à la justice. Une crainte yagne la retint ; elle avait peur de Pierre; elle connaissait sa résolution et son audace. Delà cette attitude réser¥éeetpradentequ*ellea?ait prise; elle obserrait son ancien amantet gardait la défendre, évitant de se compromettre et de se passionner. Pendant les premiers jours, rien ne !a trahit; elle resla maîtresse d'elle-même, étouffa ses souvenirs, dompta ses impressions; mais peu à peu une ardeur mal contenue éclatait dans ses yeuii, dans ses gestes, dansson maintien. Ce cœur, profondément vicieux, était Masé sur la galanterie vulgaire; il arrivait à ce moment où la dépravation cherche le raffinement, où le désordre aspire àVorigina- Hté.n lui faiblît autre chose que le cortège de seigneurs équivoques, et de fournisseurs prétentieux parmi lesquels les dames de cette cour cherchaient des distractions et des victimes. Le hasard servait merveilleusement la comtesse! Un bandit mystérieux, la terreur du pays sous les traits d'un beau jeune homme I une vieille passion relevée par le prestige d'une vie aventureuse! Que de circoDStanccs engageantes! Quelle expérience pleine d'émotions! A tout prendre, Pierre avait été le premier amour de Claire, et dans Tftme la plus eorrompue, ce souvenir laisse des vestiges. Involontairement, elle se repoitait à cette mansarde où elle Taperçut pour la

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première fois, aux joies naïves de leur passion adolescente, aux regards furtifs, aux heures écoulées près du fauteuil de l'aïeule, à ce temps où ils étaient tous denx purs, tendres et dévoués. Pierre avait ainsi tout pour lui, le bénéfice des souvenirs et celui de sa déchéance actuelle ; il attirait la comtesse et pour ce qu'il avait été et pour ce qu'il était. Hais un autre motif lui donnait aux yeux de Claire encore plus de relief. Avec la pénétration habituelle des femmes, elle avait deyiné les sentiments de Laure.

Le jour [où, sous le nom de capitaine Maxime, Pierre revint au château avec la jeune fille, la. comtesse de Stolberg comprit qu'une aventure étrange venait de rapprocher ces deux destinées» et son plus grand souci fut de savoir jusqu'où allait ce lien mystérieux. La froideur de Pierre, l'affectation qu'il mettait à éviter la jeune fille déconcertaient la surveillance de la comtesse; mais Laure se défendait avec moins d'habileté. Dans ces soirées que Pierre remplissait du charme de sa voix, elle semblait ivre du bonheur de l'entendre; ses yeux s'animaient d'un éclat fiévreux; son haleine semblait comme enchaînée. C'était de la passion ; la comtesse s'y connaissait trop bien pour en méconnaître les symptômes. Cette rivalité fut pour elle un aiguillon de plus ; dès le moment où elle s'en fut assurée, sa résolution fut prise. Tro,^ adroite pour attirer Pierre d'une manière ouverte, elle se

contenta d'abord de moyens indirects pour lui faire comprendre qu'elle revenait à lui. Dans une intrigue aussi délicate, tout devait demeurer secret, et Claire y apporta des précautions inouïes. Point d'entretien, point de relations apparentes ; à peine osait-elle donner à son chant une expression plus tendre quand Pierre faisaitsa partie. Une fois loin du piano, le visage de la comtesse reprenait son impassible sérénité. Elle épiait une occasion ; cette occasion se faisait attendre. Il faut dire que Pierre s'y prêtait mal. En tacticien expérimenté, il avait compris toute la manœuvre de Claire, et, soit calcul, soit ironie, il y opposait une manœuvre non moins savante. Troublée par ce calme, Claire perdait peu à peu de ses avantages, et déjà ce manège durait depuis quelques jours, quand une circonstance imprévue brusqua le dénoûment.

C'était un soir, le soleil allait disparaître derrière les montagnes. A la suite d'un dtner où quelques personnes de l'intimité avaient été seules admises, on venait de servir le café sur la terrasse du jardin. Un air tiède, chargé de parfums, agitait la cime des arbres, le ciel avait cette pureté transparente qui appartient aux paysages du Midi. Toute étiquette avait été bannie ce jonr-Ui; les princesses allaient et venaient avec une familiarité charmante. Claire et Pierre avaient assisté au repas etsuivi la compagnie sur la terrasse. Les hommes âgés

restaient gravement assis, les autres paroouraient les allées du jardin. Çà et là de^ groupes se formaient; ici les cavaliers, 1& des dames : on se prenait, on se quittait, et les princesses donnaient l'exemple de ce laisseï^ aller qai rompait les habitudes de la cour.

Depuis quelque temps, Pierre avait remarqué qu'au milieu du pêle-mêle général Glaire cherchait des occasions de s'isoler. Tantôt elle se penchait sur une pIat^ bande de fleurs et en détachait une de sa tige ; tantôt eUe se glissait derrière une charmille ety demeurait pendaiit quelques secondes invisible au regard. Une serre s'offraitelle devant ses pas, elle y entrait et semblait s'absorber dans la contemplation des plantes et des arbustes rares, consultait les étiquettes comme si elle eût voulu fûre en passant un cours de botanique, examinait les feoilles avec le sang-froid et la patience d'un naturaliste. Si cTétait un bassin qu'elle rencontrait, elle jetait aux poissons ce qui lui tombait sous la main pour amorcer et tromper leur gloutonnerie. Tout cela était fait machinalement, et l'on pouvait deviner sans peine que la pensée de cette femme était sdlleurs.

Pierre assistait à ce manège, comme un homme décidé à ne pas le comprendre. Deux fois déjà Claire s'était trahie par un geste significatif et presque impérieux; Pierre n'avait pas répondu & l'appel. Obstinément fixé dans le groupe dont les princesses étaient le centre, il

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résistait aux injonctions de la pantomime la plus exprès* sive et se jouait de rimpatience la mieux caractérisée, n semUatt captivé par los paroles fort insignifiantes qui s'échangeaient entre -Pauline et le comte Gabriel. L'entretien roulait sur la cour du vice-roi d'Italie, sur les fêtes magnifiques qui venaient d'y être données, sur la gr&ce avec laquelle le prince Eagëne faisait les honneurs de son palais, enfin sur mille sujets semblables, questions de toiletlo et de luxe que les femmes savent toujours ramener et qtfdles n'épuisent jamais. CTétatt Pauline qui tenait le dé, et, en se retournant vers le comte, elle ajouta :

— A propos, vous ne savez pas ? nous aurons peut-être la visite du prince Eugène : Badocchi l'annonce à sa femme.

Pierre, qui jusque-là n'avait prêté à la conversation qu'une attention affectée, parut vivement frappé de ces paroles.

— Le prince Eugène, répliqua le comte Gabriel, votre altesse est-elle bien sûre? Je le croyais à Milan.

— n est à Gênes depuis quatre jours, comte. L'empereur l'appelle à Paris, et, au lieu de passer par le Sîmplon, il compte prendre la route de la Corniche. Nous le verrons ici, soyei-en certain.

Cette nouvelle, donnée ainsi, changea sur-le-champ les dispositions de Pierre. Abandonnant le groupe des

princessesi il s'isola sans affectation, et chercha quelle direction la comtesse de Stolberg venait de prendre. Claire entrait alors dans un berceau que tapissaient des vignes vierges et des chèvrefeuilles, Pierre l'y rejoignit:

— Vous vous êtes bien fait attendre, lui dit-elle d'un ton à demi impérieux.

— Je voulais de gages, répliqua-t-il froidement.

— Des gages, Pierre I en voici.

Elle tira une clé qu'elle avait jusque-là tenue cachée, et la lui tendit avec un geste plein de solennité.

— Prenez ceci; la porte est sur le jardin, aile gauche du château.

— J'ai vu les lieux.

— A deux heures du matin. Viendrez-vous?

— J'irai.

— Je vous attends.

Ces mots échangés, elle quitta le berceau et se dirigea du côté des princesses, pendant que Pierre prenait le chemin de son pavillon.

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